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Full text of "Musée des familles : lectures du soir"

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TABLEAUX 

D'HISTOIRE. 

Vaes  et  Monuments. 

PORTRAITS 
D'HOM-MES 

nXUSTRES. 


TABLEAUX 
fD'INTÉRIECRX 

Esqoùses  et  Croquû. 

ÉTUDES 
D'niSTOIRE 

NATÎJBELLE. 


MUSÉE 


DES  FAMILLES. 


Ce,- 


PAR  IM. 

AERANTES  (Madame  la  du- 
chesse d'). 
.AXCELOT. 
BARRIERE. 

BAWn  (il.idarae  de). 
BERTHOCD  (S.  Henry). 
BELLOC  (M.idame  Sw.). 
BORY  (Saini-Vinceni). 
BL.UE  (Henri). 
BOIÏARD. 
CASTIL-BLAZE. 
DEL.\VIGXE  (Casimir). 
DAMX  (FéliT). 
DESCHAMPS  (Emile), 
DCMAS  (Alexandre*. 
DHal  (Alexandre). 
GAY.  (Madame). 
GIRARDIX  (Madame  B.  de). 
GOLZAX  (Léon). 
HCGO  Oiclor). 
IIERBIX  (\iclor). 


Ztoi^ihnt  tîolumf- 


Quatrième  Année. 


185G. 


.ei)dU^ 


JAL,  histori<Hïraphe- 

JACOB  (le  bibliophile). 

JAXIX  (Jules). 

JAY,  de  l'Académie  Franc. 

JOCY  (de),  de  l'Acad.  Franc. 

KOCK  (Paul  del. 

LAMARTl.tE  (Alphonse  de). 

LECLERC  (Edmond). 

LECOMTE  (Jules). 

LEXOIR  (Albert). 

MAYXARD  (Louis  de). 

PEYROXXET  (comte  de). 

RESSEGUIER  (comte  de). 

ROMAX. 

SAIXTIXE. 

SALV.\XDY  (de),  député,' 

SUE  (Eugène), 

SCRIBE,  de  FAcad.  Franc. 

SOCLIE  (Frédéric). 

WOLF. 


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^^^  t/ain/^  ^u^oracj,  /fÔ  //, 


M^^^l/^ 


MUSÉE 


DES    FAMILLES. 


.î-ç.**.- 


,    V 


Jeanne  de  Flandre. 


Gemok,  del.  Allanson,  sculp. 


ÉTUDES  HISTORIQUES. 

JEANNE  DE  FLANDRE. 

Ne  vous  est-il  point  arrivé  nnofois  dans  votre  vie,  en  ^  cits  et  les  conjectures  desécrivains  pour  vous  renfermer 
parcourant  les  pages  de  notre  vieille  histoire,  de  laisser  ±  en  vous-même,  et  rester  quelques  instans  face  à  faceavec 
écliapper  le  livre  de  votre  main ,  d'abandonner  les  ré-  i°  une  de  ces  grandes  figures  que  le  doigt  de  Dieu  semble 

OCTOBRE   ^8Ô5.  ^, TROISIÈME   VOLDME, 


LECTURES  DU  SOIR. 


k  celle  qui  dominait  la  grande  porte  on  distinguait  une 
femme  belle  cl  de  baotestatare. 

C'était  Jeanne,  la  comtesse  de  Flandre. 

Son  visage,  d'ordinaire  dédaigneux  et  froid,  était  en 
ce  moment  pâle  de  colère;  ses  lèvres  tremblaient  comme 
sessayanl  en  vain  à  prononcer  certaines  paroles,  ses 


avoir  tracées  pour  renseignement  des  hommes.  Météores 
lumineux  et  terribles  ,  elles  ont  aussi  leur  sinistre  au- 
réole, auréole  de  mystère  et  d'épouvante,  qui  menace  de 
mort  l'œil  assez  hardi  pour  les  contempler.  Et  alors  cette  ^ 
pensée  ne  vous  est-elle  point  venue  a  l'esprit  que  cepour-  °" 
rait  bien  être  par  une  volonté  d'en  haut  que  la  cause  des 

plus  grands  crimes  restât  a  jamais  inconnue,  et  que  les  3^  yeux  flamboyaient,  et  a  la  manière  dont  sa  main  frois- 
mémoires  les  plus  chargées  de  malédictions  n'arrivassent  ^  sait  un  parchemin,  on  devinait  un  mourement  de  rage. 
à  la  postérité  que  voilées  par  lesnuages  du  doute  quobs-  +  Sa  tête  portait  la  couronne  des  comtés  de  Flandre  , 
curcit  encore  la  nuit  des  temps.  Est-ce  sagesse  divine.  ^  une  tour  d'or  flanquée  de  quatre  lions,  a  son  coule  lion 
est-ce  hasard  qui  arrache  ainsi  à  l'exécration  de  l'avenir,  ^  de  Flandre  suspendu  par  une  lourde  chaîne  d'or,  et  sur 
noms  qu'on  ne  peut  prononcer  sans  éveiller  les  horri-  c^^o  sa  robe  de  velours  noir  scintillait  une  épée  nue.  attachée 
;  souvenirs  qui  s'v  rattachent.  Des  crimes  qui  épou-  Do  à  sa  ceinture  par  le  roi  de  France  lui-même.  Un  héraut 


ces 

blés 


vantent  l'humanité  ont  été  commi>,  dit  l'historien;  quels  "C  sonna  de  la  trompette,  et  commanda  le  silence  au  nom  de 


farent  les  auteurs  de  ces  crimes;  on  l'ignore;  aucune 
preuve  n'existe,  aucun  monument  ne  nous  reste  I  Frap- 
pezaox  portes  des  tombeaux,  il  n'y  a  que  poussière  et  si- 
lence; interrogez  la  solitude  des  antiques  manoirs  ;  le 
cri  seul  du  hibou  viendra  répoudre  à  vos  cris  ;  secouez 
la  poudre  des  chroniques  .  vous  n'y  trouverez  que 
haine  ,  ignorance  ou  servilité  ;  alors  fatigués  de  tant 
d'efforls  inuiilcÀ  ,  vous  rentrerez  en  vous  -  mêmes  , 
vous  écouterez  dans  le  calme  de  votre  conscience  la 
voix  du  peuple  qui  accuse  ,  cette  grande  voix  qui  tra- 
verse les  temps .  et  s'est  faite  immortelle,  cette  voix 
enfin  que  l'on  a  appelée  la  voix  de  Dteii. 

C'est  alors  que  ma'gré  vous  et  en  vous-mêmes,  s'élè- 
vera un  tribunal,  où  la  passion  se  tait,  où  l'erreur  trouve 
rarement  place,  un  tribunal  saint  et  respectable  .  où  le 
cœur  interroge  l'homme,  où  l'homme  interroge  le  roi. 


MADAME  JEANNE  .  LA  HAUTE  ET  PUISSA5TE  COMTESSB  DE 
FLANDRE  ET  DE  HAINACT. 

Et  au  même  instant  les  chevaliers  tirèrent  leurs  lon- 
gues épées,  et  la  garde  se  rangea  au  pied  des  murs  du 
palais. 

Intimidé  par  tout  cet  appareil,  le  populaire  ne  Gt  plus 
entendre  qu'un  sourd  grondement,  qui  tomba  tout-a-fait 
dans  le  silence  au  troisième  commandement  du  héraut. 
Mais  en  même  temps,  les  voix  les  plus  éloignées  se  pri- 
rent 'a  hurler  :  le  loilà!  le  voilà! 

Alors  ce  ne  fat  plus  qu'un  cri  général,  immense,  qui 
couvrit  tout  autre  cri.  et  força  les  hérauts  de  la  comtesse 
de  rentrer  au  palais  .  ne  devant  point  rester  plus  long- 
temps exposés  'a  un  affront  jusqu'à  ce  jour  inouï. 

Et  àPextrémiié  de  ce  bng  serpent  de  peuple,  serpent 


^  tout  bigarré  de  cuirasses  et  de  mantilles,  de  riches  ha- 
Car  ce  n'est  qu'ainsi  qu'il  nous  est  permis  de  juger  ^  bits  et  de  haillons,  on  put  voir ,  portée  sur  des  épaules, 
certains  noms  que  nous  livre  l'histoire  et  qu'elle  n'a  osé  ^  s'avancer  une  litière  découverte  et  richement  ornée, 
charger  ni  d'anathèmes  ni  de  bénédictions.  3C      L'homme  de  la  litière  était  un  vieillard  'a  longue  barbe 

Jeanne  de  Flandre  est  un  de  ces  noms.  X  et  à  longs  cheveux  blancs:  il  avait  sur  les  épaules  le  man- 

ia fille  des  Baudoin  fut-elle  une  de  ces  femmes  au  ^  teau  et  sur  la  tête  la  couronne  des  empereurs  de  Con- 
ir  mâle,  'a  la  pensée  virile  ,  qui  furent  méconnues  ^  stantinople. 

co  qu'elles  étaient  trop  grandes  pour  être  comprises;  ^^      C'était  Baudoin  ,  le  père  de  Jeanne  de  Flandre,  ainsi 

qu'il  le  disait,  et  que  le  répétaient  les  vieux  seigneurs  et 
le  peuple  qui  l'entouraient. 

Vingt  ans  auparavant  il  était  parti  pour  U  croisade  , 
avait  conquis  Constantinople,  dont  il  avait  été  nommé 
cmpercor.  et  après  avoir  passé  pour  mort  pendant  dix- 
huit  années ,  revenait  de  sa  longue  captivité .  et  se  pré- 
sentait pour  reprendre  le  titre  et  le  pouvoir  de  comte  de 
Flandre. 

Mais  Jeanne  traita  ses  récils  d'impostores  et  de  faus- 
setés, elle  refusa  de  reconnaître  cet  homme  pour  son 
père ,  et  lui  ferma  les  portes  du  palais. 

La  révolte  du  peuple  fut  alors  complète  ,  les  actes  de 
violence  allaien\  succéder  aux  cris,  ta  journée  promet- 
tait d'être  féconde  en  sanglans  démêlés  :  lorsque  Jeanne 
effrayée  s'enfuit  'a  Péronneavec  Marguerite  sa  soeur,  près 
du  roi  de  France,  Louis  Mil.  dont  elle  réclama  la  pro- 
tection, et  assigna  le  vieillard  a  comparaître  devant  ce 


cœu 

parco  qu'elles  étaient  trop  grandes  pour  être  comprises 
ou  bien  élail-ce  l'enfant  dénaturé  qui ,  après  avoir  mé- 
connu son  père,  fit  tomber  sa  tête  sur  l'échafaud? 

L'histoire  est  divisée  à  cet  éjjard;  qu'il  nous  soit  donc 
permis  d'essayer  en  réunissant  les  opinions  des  hommes 
qui  se  sont  occupés  de  cette  grave  matière ,  d'offrir  une 
explication  qui  nous  rapproche,  autant  que  possible,  de 
la  vérité,  et  puisse  satisfaire  notre  conscience. 

Or,  nous  commencerons  par  vous  dire  ce  qui  se  pas- 
siit  à  Lille,  le  matin  du  i  \'  jour  d'avril  de  l'an  ^  223. 

Une  multitude  immense  de  peuple  était  accourue  dans 
celte  cité,  des  bourgs,  villages  et  villes  d'alentour  ;  tous 
avaient  I  air  véhémenlemont  agités,  et  comme (lans  l'at- 
tente d'un  grand  événement.  Les  portes  qu'on  avait 
voulu  fermer  avaient  été  forcées  par  la  populace:  les 
gardes,  outrageusement  hués  par  la  canaille,  restaient 
dans  une  inaction  inaccoutumée,  et  qu'on  aurait  pu  pren- 
dre pour  de  la  peur. 


De  l'exlrémilé  de  la  ville  ^  la  grande  place  sur  la-  ^  tribunal. 


quelle  s'élevait  le  palais  des  comtes  de  Flandre  ,  c'était 
un  flux  et  reflux  continuel  de  bourgeois  ,  de  nianaus  et 
de  rustres,  d'où  s'échappaient  des  injures  et  des  cla- 
meurs salitieuses.  les  boutiaues  et  les  échoppes  se  fer- 
maient partout  avec  fracas;  les  ochevins  se  rendaient  en 
toute  liàle  au  palais  ,  qui  se  remplissait  de  chevaliers, 
dont  les  cuirasses  brillaient  merveilleusement  aax  rayons 
dusc^leil. 

Tout  rela  durait  depuis  plusi«Mirs  heures  ,  lorsqu'un 
incident  >inl  mettre  le  oimble  au  desordre. 

On  vit  tout  à  coup  s'ouvrir  les  fenêtres  du  palais  ,  et 


Celui-ci  accepta  sans  hésiter,  et  se  mit  immédiate- 
ment en  marche  pour  aller  à  Péronne.  Voici  donc  ce  qui 
se  passa  le  matin  du  ^  4'  jour  d'avril  de  lan  ^  225. 

Qu'il  nous  soit  permis  à  cette  heure  de  retourner  de 
quelques  années  en  arrière,  et  de  jeter  un  coup  d'œilsur 
les  faits  qui  préparèrent  cet  événement. 

Baudoin,  neuùèrae  du  nom,  né  en  1171,  était  un 
des  héros  de  la  quatrième  croisade.  Placé  ,  en -1204  , 
comme  nous  l'avons  dit .  sur  le  trône  de  l'OrieBt .  <!Poù 
il  tomba  dans  une  servitude  de  dix-huit  années  qui  te  fil 
passer  |K»nr  mort .  il  eirt  pour  successear  Heori ,  wn 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


3 


frère,  dansTannce  ^  203.  Eq  parlant  à  la  croisade ,  Bau- 
doin avait  laissé  en  Flandre  ses  deux  filles ,  Jeanne  et 
Marguerite ,  et  désigné  Jeanne  comnip  devant  lui  succé- 
der en  cas  de  mort. 

Leur  mère,  Marie  de  Champagne,  était  morte  à  Saint- 
Jeao-d'Acre,  dans  un  pèlerinage  a  Jérusalem, 

Philippe  de  Namur ,  parent  de  Baudpin,  gouverna  la 
Flandre,  comme  tuteur  de  Jeanne. 

Mais  la  soif  du  pouvoir  qui  tourmentait  Jeanne  encore 
enfant  ne  lui  permit  pas  d'attendre  longues  années  pour 
user  de  ses  droits,  et,  en  ^209,  prolUaul  de  la  nouvelle 
l)ien  accréditée  de  la  mort  de  Baudoin,  elle  se  fitdéclarer 
comtesse  de  Flandre  et  de  Hainaut. 

Malgré  son  ambition  et  son  ardent  désir  degfouverner 
seule,  elle  fut  pourtant  obligée,  deux  ans  après,  pour 
conserver  son  pouvoir,  de  le  partager;  elle  prit  pour 
époux  le  comte  Ferrant  ou  Fernand,  fils  de  Sanche  1", 
roi  de  Portugal.  Ferrant  fit  alliance  avec  Philippe-Au- 
guste ;  mais  ce  dernier  ayant  contrevenu  aux  traités  ,  St 
Ferrant  refusa  de  lui  prêter  secours  dans  une  guerre 
contre  les  Anglais  ;  il  fit  même  plus,  il  parut,  à  la  fameuse 
journée  de  Bouvines,  dans  les  rangseunemis.  Il  fut  vain- 
cu par  les  alliés;  couvert  de  blessures,  il  tomba  au  pou- 
voir de  Philippe  ,  qui  le  fit  conduire  à  Paris  et  jeter  dans 
un  cachot  de  la  tour  du  Louvre. 

Le  petit  nombre  des  historiepç  qui  dnîfjBndent  Jeanne 
de  Flandre  l'ont  dépeinte  comme  une  épouse  tendre  et 
vertueuse,  qui  passe  quinze  années  de  sa  vieà  supplier  les 
rois  de  France  de  rendre  le  comte  Ferrant  à  la  liberté. 
Mais  ne  pouvons-nous  pas  demander  à  notre  tour  si  vrai- 
semblablement telle  a  pu  être  la  conduite  d'une  femme 
qui  eut  l'impudeur  de  demander  au  roi  de  France  de  lui 
accorder  les  insignes  virils,  le  droit  de  porter  l'épée  nue, 
ce  qui  luifut  accordé;  qui  fitun  traitéd'alliauceaveccelui 
qui  retenait  l'époux  dans  les  fers  en  maintenant  l'épouse 
dans  son  comté;  qui  attira  sur  sa  tête  la  haine  de  toute 
la  vieille  noblesse  qu'elle  écrasait  sous  son  sceptre  de 
plomb;  d'une  femme,  enfin,  qui  ne  donna  quelquespreu- 
ves  de  bienfaisance  ou  de  piété  hypocrite ,  peut-être  , 
qu'àcetteépoque  de  la  vie  où  le  remords  pouvait  bien  l'y 
contraindre? 

Revenons  maintenant  au  jugement  du  comte  Baudoin. 

Le  roi  de  France,  qu'on  avait  lieu  de  supposer  préven- 
tionné  contre  le  vieillard,  justifia  en  effet  tous  les  soup- 
çons. Trois  questions  sur  la  vie  intime  du  comte  Baudoin, 
et  auxquelles  lui  seul,  ou  ceux  de  sa  famille,  pouvaient 
répoudre,  lui  furent  posées.  Ce  malheureux,  affaibli  par 
les  années,  par  les  fatigues  du  voyage  ,  et  surtout  par  les 
horribles  traitemens  qu'il  avait  endurés  pendant  sa  cap- 
tivité ,  ne  put  rassembler  que  confusément  ses  souve- 
nirs. 

Louis  VIIJ,  dit  Sismondi,  s'emporta,  et,  sans  autre 
examen,  lui  ordonna  de  sortir  du  royaume.  Il  respecta 
néanmoins  le  sauf-conduitqu'il  lui  avait  donné,  et  il  le 
fit  reconduire  jusqu'aux  frontières. 

Mais  les  adhérensde  Baudoin,  découragés  par  l'issue 
de  cette  conférence,  l'abandonnèrent.  Craignant  de  tom- 
ber aux  mains  de  ses  ennemis  ,  il  voulut  s'enfuir  sous 
un  habit  de  marcliand  ;  bientôt  il  fut  reconnu  en  Bour- 
gogne, arrêté  par  un  chevalier  ,  et  livré  à  la  comtesse, 
qui,  après  lui  avoir  fait  souffrir  les  plus  cruels  outrages, 
le  fit  périr  sur  un  échafaud. 

En  effet,  Jeanne,  dont  l'exil  de  Baudoin  n'assouvissait 
pas  les  vengeances,  ayant  appris  par  un  de  ses  affidés 
que  Baudoin,  déguisé,  traversait  la  province  de  Bourgo- 
gne ,  donna  mission  au  chevalier  Evrard  de  Chastenay 


de  courir  eu  toute  hâte  dans  ce  pays  ,  et  de  l'arrêter,  aq 
mépris  du  droit  des  gens  si  respecté  en  ce  temps. 

Et  pourtant  le  pauvre  vieillard  n'ourdissait  aucune 
conspiration  ,  ne  poussait  aucune  plainte  ;  le  lâche  che- 
valier l'arrêta  pendant  son  sommeil. 

Ici  encore  la  conduite  de  Jeanne  ne  fait-elle  point  naî- 
tre des  soupçons  qu'il  est  bien  diflicilede  détruire'/  Bau- 
doin était  condamné,  chassé,  aJjandonné  de  tous;  il  fuyait 
sa  patrie,  et  versait  en  silence  des  larmps  suj-  la  cruauté 
de  ses  enfans  ;  d'où  vient  alors  c^et  ordre  barbare  de 
Jeanne,  qui  avait  pardonné  a  tous  les  révoltés?  d'où  vient 
cedésir  de  la  mort  d'un  homme  qui  n'était  plusàcraindre? 
eflcs  torluresqu'onlui  fil  éprouverpourle  forcer  à  avouer 
son  imposture?  et  les  histoires  mensongères,  dictées  aux 
historiens  du  pays  et  du  temps,  sur  les  prétendus  mira- 
cles opérés  au  lieu  où  avaient  été  ensevelis  les  restes  de 
Baudoin,  en  Syrie?  On  s'empara  donc  du  vieillard;  il  fut 
attaché  surunânc,  la  face  tournée  par-derrière,  conduit 
à  travers  les  huées  et  les  outrages  d'une  populace  qui 
hurle  pour  tous  ceux  qui  la  paient ,  suivant  la  même 
route  que ,  quelque  temps  auparavant ,  il  avait  parcou- 
rue au  milieu  des  bénédictions  et  des  chants  d'allégresse. 

Jeanne  ne  craignitpas  de  venir  insulter  a  son  malheur, 
de  lui  proposer  d'avouer  qu'il  était  un  ermite  de  la  fo- 
rêt de  Glauchon,  appelé  Bernard  de  Rays. 

Baudoin  demeura  noble  et  calme  au  milieu  des  tortu- 
res. Le  quatorzième  jour  de  mai  de  lamême  année,  juste 
un  mois  depuis  son  retour  dans  son  comté,  un  échafaud 
se  dressa  hors  des  murs  de  Lille,  au  lieu  même  où  s'éleva 
plus  tard  une  abbayefondée  par  Jeanne;  des  soldalsnom- 
breux  furent  apostés  sur  tous  les  points;  il  y  eut  un  grand 
concours  de  peuple,  mais  rien  que  pour  faire  silence  et 
pleurer. 

A  genoux  sur  l'échafaud,  la  main  sur  le  Christ,  la  tête 
sur  le  billot ,  il  répéta  encore  qu'il  était  le  véritable 
comte  de  Flandre,  priant  Dieu  de  pardonner  à  sa  fille 
l'épouvantable  crime  dont  elle  se  souillait,  et  à  la  Flandre 
qui  le  laissait  commettre. 

Puis,  quand  sa  tête  tomba,  on  remarqua  une  figure 
pâle,  aux  dentsscrrées,  aux  traits  fortement  contractés, 
qui  contemplait  cet  horrible  spectacle,  d'une  lucarne  voi- 
sine :  d'aucuns  prétendirent  que  c'était  la  fille  de  Bau- 
doin qui  avait  voulu  s'assurer  par  elle-même  si  le  bour- 
reau lui  était  bien  venu  en  aide.  Jeanne  gouverna  paisible- 
ment la  Flandre  seize  ans  encore  après  ce  drame  sanglant; 
elle  mourut  pieusement,  sous  l'habit  des  filles  du  mo- 
nastère de  Marquettes,  qu'elle  avait  fait  bâtir. 

tSur  un  tableau  qui  était  suspendu  près  du  tombeau  do 
la  comtesse  Jeanne,  étaient  écrits  ces  vers  : 

Est  sita  Flandrensis  Princeps  ,  et  Hannoniensis  , 

In  tumulo  tali.  Vilà  nituit  speciali^ 

Sicul  Susanua  ,  cœlcbs  fuis  ista  moaalis  ; 

Nobilitas  talis  ,  proies  fuit  impcrialis  j 

Justa  ,  poteas ,  fortis ,  démens ,  ac  liorrida  mprtis. 

Anyelicis  mixla  sit  turbis  liaec  Comitissima. 

C'est-à-dire  en  français  ; 

«  Ci-p,ît  la  princesse  de  Flandre  et  de  Hainaut ,  dont  la  vie  fut 
»  singulièrement  florissante  j  religieuse ,  cjiaste  comme  Susannc , 
u  noble  et  fille  d'empereur ,  Juste,  puissante,  forte,  clémente  et 
»  redoutant  la  mort.  Que  cette  comtesse  soit  jointe  aux  troupes 
n  aogéliques...  « 

■  Voici  maintenant  comment  une  tradition  du  pays  ra- 
conte cette  conversion,  quinejustifieraitque  bien  faible- 
ment la  louangeuse  épitapbe  que  nous  venons  de  repro- 
duire. 

En  4227  ,  grâce  au  gouverneur  équitable  de  salut 


LECTURES  DU  SOIR. 


Louis,  plutôt  qu'aux  sollicitations  de  Jeanne,  Ferrand, 
son  époux  ,  sortit  enfin  des  prisons  du  roi  de  France. 
En  ^232,  il  mourut  à  \oyon,  miné  par  lechagrinet  les 
longues  souffrances  de  sa  captivité  ,  ce  qui  permit  à 
•Jeanne  de  se  remarier.  En  ^ 233  ou  ^2•■>6,  elle  épousa 
Thomas  de  Savoie.  Le  lendemain  de  ce  mariage,  ou  quel- 
ques jours  après,  ellereutraita  Lille,  assise  près  de  son 
époux  sur  un  riche  chariot.  En  passant  au  lieu  même  où 
son  père  avait  été  exécuté,  elle  crut  voir  un  fantôme 
sanglant  se  dresser  devant  elle ,  et  la  menacer  de  sa  tête 
encore  à  demi  attachée  au  cou. 

Que  cette  apparition  fût  le  résultat  de  l'agitation  de 
son  esprit  houleversé  par  les  accusations  du  peuple,  ou 
que  ce  fût  le  commencement  de  la  vengeance  céleste, 
c'est  ce  que  l'on  n'ose  dtH;idcr.  Toujours  est-il  que  de  ce 
moment  Jeanne  ne  mena  plus  qu'une  existence  de  trou- 
bles et  de  terreurs,  croyant  sans  cesse  voir  le  spectre  fa- 
tal s'offrir  à  ses  regards.  Le  clergé  fut  consulté  ;  un  évo- 
que conseilla  à  Jeanne  de  bâtir  un  monastère  sur  la 
place  où  avait  eu  lieu  l'apparition.  Jeanne  le  fit  élever 
en  toute  hâte,  donna  même  des  ordres  pour  rétablisse- 
ment d'un  hôpital  et  de  deux  autres  couvens;  et,  pour 


que  sa  pénitence  fût  plus  entière  et  plus  efficace  ,  elle  y 
prit  même  l'habit  et  mourut  cloîtrée.  ^ 

Une  dernière  comparaison  a  établir.  Quand  ce  vieil- 
lard, condamné  pour  avoir  eu  le  courage  de  s'avouer 
comte  et  père,  était  à  genoux  sur  l'échafaud,  au  milieu 
du  silence  de  tout  un  peuple  consterné  ,  sa  dernière  pa- 
role, calme  et  ferme  sous  la  hache  du  bourreau,  fut  cel- 
le-ci -.Mon  Dieu,pardonnez-tui!  Et  Jeanne,  entourée  des 
saintes  filles  de  Dieu  .  recevant  toutes  les  consolations, 
toutes  les  ressources  de  la  religion,  étreignant  le  crucifix 
et  se  roulant  sur  la  couche  de  la  pénitence,  s'écriait  avec 
désespoirct  larmes  : 

Mon  D'ieu!  me pardonnerez-vous? 

Mon  Dieu  !  -pardonnez-moy! 

Maintenant  prononce  qui  voudra  (\). 

VICTOR  HERBIN. 


(1)  Consuhcr  pour  notre  inlerprélation  historique  : 
Si;;isinond,  Histoire  de  France\  Augustin  Tierry,  id.;  Michelcl, 
id"  ;  Mczeray,  id.;  ^'icolas  Choniates.  Chronitjue  de  Tours,  Chro- 
nique de  Si-Denis,  Histoire  de  Flandre. 


ÉTUDES   MORALES. 


UNE  VIE  DE  SOUFFRANCES,  UN  QUART  D'HEURE  DE  JOIE. 


I.  —  UN  SUICIDE. 

Vous  vous  trompez  si  vous  cher- 
chez ici-bas  autre  chose  que  des 
(OufTranccs,  parce  que  toute  cette  vie 


qu'elles  ont  apprises  de  la  tradition  ;  enfin  les  portes  sont 
closes  et  les  chiens  sont  lâchés  de  bonne  heure.  Car,  dans 
une  pareille  saison  où  la  nuit  arrive  à  quatre  heures  cl  où 
les  chevaux  de  la  maréchaussée  ne  pourraient  se  hasarder 


Jésus  se  cache  et  les  abandonne  , 
murmurent  ou  tombent  dans  un 
excès  d'abattement. 

I.MITATIOJI    DE    }.-C. 


mortelle  e^t  remplie  de  misères,  et  de  ^  impunément  parmi  les  chemins  imi)ralicablos  ,  les  mal- 
toutes paru  environnée  de  croix.       ^  faitours  ont  trop  de  chances  pour  rôdera   l'entour  des 
Soyez  persuadé  que  votre  vie  est  :g  fermes,  et  pour  s'v  introduire  la  hache  à  la  main.  Aussi,  la 
""voT;rurq:o1\eaucoup,    si  5:  "'^"velle  d'uu  assassiuat  OU  d'un  incendie  vient-elle  do 

^    temps  a  autre  accroître  la  terreur  et  la  défiance  ,  faire 
doubler  le  nombre  des  verroux  et  mettre  en  état  l'arque- 
buse rouillée,  que  deux  crampons  suspendent  au-dessus 
de  la  cheminée,  parmi  des  assiettes  d'étain  de  forme 
^  antique. 

Il  faut  avoir  habité  la  Flandre  pour  savoir  quel  aspect  t^  Or ,  on  se  trouvait  a  la  fin  de  l'automne  ;  la  nuit  était 
de  désolation  présente  ce  pays  ;i  la  fin  de  raulomiie,  'S;^  venue;  la  pluie  tombait  avec  violence;  les  chemins  dé- 
loisqu'une  pluie  froide  et  large  ne  cosse  d'y  tomber  à  ^  foncés  charriaient  avec  fracas  des  Ilots  d"eau  bourbeuse, 
grands  flots  durant  des  semaines  entières.  Le  ciel  reste  ^  et  néanmoins  un  homme,  âgé  de  quarante  ans  environ, 
constamment  gris,  sans  un  rayon  de  lumière,  sans  un  ^>  conduisait  avec  une  insouciance  apparente  une  petite 
peu  d'azur;  le  vent  siffle  et  mugit  avec  violence  'a  travers  ^  voiture,  traînée  non  sans  peine  par  un  bidet  efflanqué, 
les  arbres  dont  il  agile  les  rameaux  nus;  les  chemins,  ^  Cette  voilure  se  composait  de  deux  parties  bien  distinc- 
transformés  en  torrens,  roulent  une  eau  rapide  et  limo-  à  tes  :  d'abord  une  sorte  de  cabriolet  formait  le  devant; 
ncuse.  Cette  atmosphère  humide  ,  qui  contracte  les  %  puis  derrière  venait  une  énorme  caisse,  aussi  haute  que 
nerfs  et  étieint  le  front ,  affaisse  et  assombrit  l'imagi-  ^i;^  le  cabriolet  et  destinée  sans  doute  'a  contenir  des  mar- 
nation  la  |)lus  insouciante  et  la  plus  gaie.  Tout  subit  ;^' chandises.  l  ne  lanterne,  fixée 'a  l'un  des  côtés  de  la  voi- 
iino  impression  profonde  do  inolancolie.  Les  bestiaux  se  '>^'  turo.  jetait  par  intervalles  sa  lueur  jaune  sur  le  visage  du 
, couchent  nonohalammoiit  sur  la  litière  de  l'écurie,  ol  t%  voyageur,  et  montrait  furtivement  sa  physionomie éner- 
voiont  arriver,  sans  joie  et  avec  indifférence,  l'houre  de  cX=  gi(jue  et  son  sourcil  contracté  par  quoique  pensée  fu- 
la  provondo,  tandis  «pio  leurs  inailros  se  tiennent  oisifs  <^,  iit^te. 

et  silencieux  près  do  l'àlre  où  brùlonl  on  pôiillant  les  ^X'  En  effet,  le  pauvre  homme,  malgré  une  lutte  opiniâtre 
longues  tiges  de  r<rillotlo.  Los  monagèros  elU\s-inèmes ,  "h  avec  la  fatalité,  et  par  un  de  ces  revers  inallendus  qui  dé- 
attristi'os  par  lo  bruit  do  l'ouragan  «pii  ébranle  les  f(«-  %  routent  les  combinaisons  les  plus  prudentes  et  les  mieux 
nôtres,  scmblonl  moins  alertes  et  oublient  d'égayer  les  4^  disposées,  venait  de  perdre  tout  ce  (pi'il  jxissédait  au 
travaux  du  ménage  pai"  quelques-unes  de  ces  ballades  '■^^  monde,  .\rrivc  la  veille  au  petit  hameau  de  Leycndorp, 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


il  s'était  mis  aussitôt  à  déballer,  dans  la  grange  de  l'au- 
berge principale,  les  marchandises  de  quincaillerie  et  de 
verrerie  que  contenait  sa  voiture.  Tout  lui  présageait  pour 
le  lendemain  une  vente  fructueuse,  et  il  s'était  endormi 
avec  l'espérance  d'emporter,  après  une  semaine  de  sé- 
jour à  Leyendorp,  bon  nombre  des  escalins  du  pays , 
lorsque  tout  à  coup  un  cri  sinistre  l'éveille  : —  Au  feu  I . .  11, 
se  lève  demi-nu. .  .La  grange  qui  contenait  toutes  sesmar- 
chandises  brûlait  et  élevait  jusqu'au  ciel  les  gerbes  de  ses 
flammes  impétueuses  et  rouges.  A  peine  put-il  sauver  de  ce 
désastre  sa  voiture  vide  et  son  cheval.  U  lui  fallut  donc 
repartir  le  lendemain ,  ruiné  et  la  mort  dans  le  cœur. 
Voilà  pourquoi  il  laissait  aller  son  cheval  presque  au 
hasard  et  sans  le  diriger  d'autre  façon  que  par  un  mou- 
vement machinal  des  rônes;  voilà  pourquoi  son  sourcil 
se  fronçait  avec  une  expression  sombre  cl  désespérée. 


—  Ce  sera,  se  disait-il ,  ce  sera  un  triste  retour  que 
mon  retour  dans  ma  famille.  Ma  mère,  ma  femme  et 
mon  fils  comptent  les  jours  qui  me  séparent  encore  d'eux; 
ils  se  disent  :  Aujourd'hui  il  a  commencé  la  vente  :  il 
fait  de  bonnes  affaires  :  il  reviendra  dans  huit  ou  dix , 
jours  avec  de  bons  bénéfices  dont  il  paiera  les  dettes  que 
lui  ont  fait  contracter  trois  mois  de  maladies  et  durant 
lesquels  il  n'a  pu  s'occuper  de  son  commerce.  Malédic- 
tion !  c'est  demain  malin  qu'ils  me  verront  arriver  sans 
un  double,  ruiné,  endetté,  prêt  à  être  Jeté  en  prison  ; 
car  l'usurier  qui  m'a  prêté  trois  mille  escalins  sous  con- 
dition de  les  lui  rendre  dans  trois  jours,  ne  me  fera  nulle 
merci.  Ohl  mon  Dieu!  mon  Dieu!  quel  malheur!  quel 
malheur  1  et  que  vous  a  donc  fait  Nicolas  Dow ,  pour  que 
vous  le  traitiez  avec  une  rigueur  si  grande? 

Et  nul  moyen  de  sortir  de  cette  horrible  position!  U 


Nicolas  Dow.  Granvilte,  del.  Brown,  sculp. 

ne  me  reste  aucune  ressource.    Endetté  déjà  d'une  «^  plus  être  d'aucun  secours  à  ma  femme  et  à  mou  fils; 
sommeconsidérable,  je  ne  trouverai  personne  qui  veuille  ^  si  je  ne  puis  plus  servir  qu'à  les  entacher  de  honte, 
venir  à  mon  secours!  Ainsi  donc,  il  faut  me  résigner  ^  eh  bien!  je  mettrai  un  terme  aux  misères  qui  m'accablenl 
pour  moi  et  pour  ma  famille  à  la  misère  et  à  l'infamie  ;  ^  depuis  trop  long-temps, 
car  on  va  me  jeter  dans  la  prison  des  voleurs  et  des  ban-  3^      Je  mourrai. 

querouliers  !  ^      Et  il  donna  un  violent  coup  de  fouet  à  son  cheval 

Non ,  s'écria-t-il  tout  à  coup  avec  l'énergie  du  dés-  ^  qui  marchait  lentement  et  avec  défiance  sur  la  crête  es- 
espoir ,  non,  je  n'irai  point  en  prison  l  Si  je  ne  puis  ^^carpée  d'un  ravin  profond. 


6 


LECTURES  PU  SOIR. 


Effraye,  le  cheval  s'arrcla  tout  à  coup  et  refusa  d  a- 
vaocer,  malgré  les  cris  et  les  coups  de  son  maître.  Du- 
rant cette  lutte,  la  voiture  recula,  le  bord  de  la  crête 
détrempé  par  les  pluies,  s'écroula,  et  la  voiture  le 
cheval  et  rhorame  tombèrent  avec  fracas  dans  le  fond  du 
ravin  où  coulait  un  torrent  profond. 

La  voiture  se  brisa  en  morceaux,  et  les  flots  du  tor- 
rent entraînèrent  le  cadavre  mutilé  du  cheval. 

Mais  riiomme ,  un  bras  cassé  et  la  tcte  meurtrie ,  se 
sentit ,  dans  ce  péril  terrible ,  ressaisir  par  1  amour  de  la 
vie  dont  il  voulait  se  débarrasser  naguère,  et  ils  efforça 
degaîînerla  rive.  . 

Après  des  efforts  inouïs ,  il  y  parvint,  mais  il  ne  put 
s'accrocher  à  cette  rive ,  spongieuse  et  gUssante  tout  a  la 
fois,  et  la  violence  de  l'eau  épuisa  de  suite  les  forces  de 
l'infortuné  et  l'entraîna  dans  son  courant.  Bientôt  il 
cessa  de  faire  des  mouvcmens.  Puis  il  disparut  sous  les 
vagues  et  reparut  une  ou  deux  fois  pour  redisparaître 
encore. 

Puis,  a  la  fln,  un  tronc  d'arbre  qui  barrait  le  torrent 
arrêta  le  cadavre ,  contre  lequel  vinrent  battre  les  flots 
écumeux. 

§   M.   —  UNE   MÈHE   DE   DOULECa. 

Il  est  grand  et  trèe-grand  de  pou- 
voir se  passer  de  toute  consolaUon 
Unt  humaine  que  divine ,  de  souf- 
frir de  bon  gré  pour  Thonneur  de 
Dieu  celte  espèce  d'eiil  où  se 
trouve  le  cceur. 

Apprenez  à  quitter  pour  l'amour 
de  Dieu  l'amour  le  plus  nécessaire 
et  le  plus  cher  ,  et  ne  vous  affliger 
pas  (le  perdre  un  êire  aime ,  sa- 
chant qu'il  faut  enGn  que  nous 
fiovons  tous  séparés  les  uns  des  au- 
tres, IMITATIOX    nE   j.-c. 

Le  lendemain,  le  soleil  se  leva  splendidement  dans  un 
ciel  sans  nuage,  et  les  reflets  de  sa  lumière  vinrent  étin- 
ccler  en  mille  gerbes  glorieuses  sur  les  toits  ruisselans 
encore  d'une  pelile  maison  deLcyde. 

Aussi  les  trois  femmes  locataires  de  cetl«  maison ,  et 
qui  s'étaient  endormies  non  sans  peine,  parmi  les  rugis- 
scmcns  de  la  tempête,  a  leur  réveil  et  lorsqu'elles  virent 
l'azur  descieuxet  les  rayons  du  soleil,  éprouvèrent  quel- 
que chose  de  la  joie  de  Noé,  dans  l'arche  ,  quand  la  co- 
lombe lui  rapporta  une  branche  d'olivier.  Il  faut  ajouter 
qu'en  outre  de  la  belle  matinée  qui  s'annonçait  après 
tant  de  jours  nébuleux,  une  autre  satisfaction  dilatait  leur 
cœur  et  faisait  épanouir  leur  visai^e.  La  pluie  abondante 
de  la  veille  avait  rempli  jusqu'à  déborder  trois  énormes 
tonneaux  disposés  sous  les  gouttières,  et  les  di;jncs  mé- 
nagères se  trouvaient  approvisionnées,  au  moins  pour 
trois  semaines  d'une  eau  des  plus  avantageuses  pour  les- 
siver le  linge  ;  sans  compter  qu'on  userait  en  l'employant 
beaucoup  moins  de  savon  que  si  l'on  se  servait  d'eau  ^  lait  aux  chalands,  non-seulement  de  la  quincaillerie, 


regarda,  de  ses  grands  yeux  bleus,  son  aïeule,  et  parut  lui 
sourire,  sans  quitter  toutefois  le  sein  de  sa  mère. 

—  Je  le  sais  Garitta ,  je  le  sais  ;  car  je  me  suis  éveillée 
plusieurs  fois  celte  nuit,  et  j'ai  entendu  la  gouttière  qui 
dégorgeait  l'eau  avec  un  murmure  continuel.  Bon  ! 
me  disais-je,  nous  sommes  tous  bien  chaudcmement 
à  l'abri,  nous  ici,  monCls,a  Leyendorp;Dieu  soit  béni  de 
cette  pluie,  pourvu  qu'elle  ne  fasse  de  tort  a  per- 
sonne; car  elle  épargnera  de  la  fatigue 'a  Nell ,  et  nous 
vaudra  du  linge  d'une  blancheur!....  Et  Gérarti?  dort-il 
encore?  interrompit-elle,  en  soulevant  le  rideau  qui  re- 
couvrait la  fenêtre  d'un  petit  cabinet. 

— 11  dort,  et  du  sommeil  le  plus  profond,  depuis  hier  à 
six  heures;  il  ne  se  doute  point,  lepauvre  enfant,  que,  de- 
puis ce  temps-I'a,  il  a  fait  un  orage  atout  jjévaster.  Gé- 
rard!... Gérard! 

— Plaît-il,  grand'mère?  répondit  enfin  la  voix  encore 
endormie  d'un  enfant dedouze  ans. 

—  Voici  que  huit  heures  sonnent,  répliqua- t-elle,  en 
accompagnant  ce  mensonge  d'un  signe  de  malice;  tu 
arriveras  trop  tard  à  l'atelier. 

—  Huit  heures!  huit  heures!  Mais  je  serai  grondé. 
L'enfant  sortit  avec  précipitation  de  son  Ut. 

—  Ne  te  hâte  point  si  fort,  Gérard,  et  prepds  le  temps 
de  te  vêtir  et  de  déjeuner,  car  il  n'est  que  six  heures  et 
demie, 

—  Ah  !  grand'mère .  tu  me  fais  toujours  de  ces  mé- 
chancetés. 

—  C'est  sans  doute  pour  cela  que  tu  n'es  Tenu  em- 
brasser ni  moi,  ni  ta  mère,  ni  ta  petite  sœur. 

—  Oh!  pardon;  mais  vois-tu,  c'est  que  d'arriver  tard 
à  l'atelier,  cela  me  vaut  des  reproches  de  maître  Rem- 
brandt. Au  contraire,  sa  sœur,  la  bonne  mademoiselle 
Louise,  quand  je  me  montre  matinal,  ne  manque  jamais 
de  me  dire  :  Oh  !  voilà  Gérard ,  le  plus  exact  de  tous  nos 
apprentis ,  et  cela  me  fait  plaisir,  vois-tu? 

Sur  CCS  entrefaites ,  la  grosse  Nell  ouvrait  la  bouti- 
que, et  en  lavait  les  carreaux  de  terre  cuite,  avec  une 
pièce  de  toile  trempée  dans  l'eau. 

Au  premier  coup  d'oeil,  on  aurait  été  fort  embarrassé 
de  désigner  quel  était  le  commerce  spécial  auquel  se 
consacraient  les  propriétaires  de  cette  L>outique  encom- 
brée de  mille  objets  contradictoires.  Pour  sortir  de 
doute,  l'on  avait  besoin  de  lire  l'enseigne  qui  servait  de 
fronton,  et  sur  laquelle  de  grosses  lettres  eu  caractères 
d'or  fané  disaient  : 

kO    BAS    ROUGE. 

Itifolûs  Bouj, 

DIarrban1>  {'itrirr  et  iHcrrier. 

Du  reste,  le  verreetles  vitres  étaient  ce  qui  se  trouvait 
le  moins  dans  celle  boutique  ,  dont  l'étalage  présen- 


dc  puits  ou  de  citerne. 

Aussi  la  nouvelle  de  cet  important  avantage  fut-elle 
la  première  chose  qu'elles  s'annoncèrent  réciproque- 
ment et  la  joie  sur  le  visage. 

—  Les  trois  ('U\icrs  sont  pleins,  madame,  dit  la  grosse 
Nell  à  sa  maîtresse  encore  au  lit,  et  qui  allaitait  uuejctlie 
petite  nilc  de  cinq  mois  qu'elle  couvait  de  son  regard 
maternel. 

—  Le»  trois  cuviers  sont  pleins,  ma  mère,  répéta  celle 
jeune  femme  à  une  dame  âgée  qui  vint  l'embrasser  an 
front,  et  qui  donna  la  même  caresse  ù  l'enfant.  L'enfant 


^  mais  encore cenl autre  choses;  comme  delà  toile, de  l'é- 
pict-rie,  et  jusqu'à  des  chausses  et  des  pourpoints  tout 
fabriqués. 

C'est  que  la  boutique  de  Nicolas  Dow ,  dirigée  par  ta 
mère  et  sa  femme,  jouissait  d'une  grande  réputation  à 
Leyde  :  qu'on  savait  y  Imuver  meilleur  marché  que  par- 
tout ailleurs  ,  des  marchandises  garanties  d'une  excel- 
lente qualité;  c'est  qu'enfin  chacun  dans  la  ville  avait 
l'habitude ,  depuis  je  ne  sais  combien  de  temps,  de  s'ap- 
provisionner dans  cette  boutique ,  et  de  s'y  voir  servi 
par  ÎA"'  Dow ,  bonne  sexagénaire ,  toujours  au  courant 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


des  nooTellcs  de  Leyde,  et  ne  surfaisant  ses  pris  qrie 
juste  de  ce  qu'il  fallait  pour  laisser  aux  acheteurs  le  plaisir 
de  conquoslcr  une  légère  diminution. 

Il  fallait  la  voir  dans  celle  boutique,  atec  ane  petite 
coiffe  éblouissante  de  propreté  qui  renfermait  ses  cheveux 
blancs  relevés  suivant  la  mode  du  pays.  Avenante,  cau- 
seuse, enfjageante,  elle  servait  ses  pratiques  avec  une  pré- 
venante vivacité,  que  ne  gônait  en  rien  un  embonpoint 
quelque  peu  trop  développé.  La  boutique  demeurait-elle 
quelques  instans  sans  acheteurs,  M""  Dow  quittait  le 
comptoir,  et  venait ,  sur  le  seuil  de  sa  porte  regarder  ce 
qui  se  passait  dans  le  voisinage ,  saluer  les  bourgeois  de 
sa  connaissance  ,  que  leurs  affaires  amenaient  dans  son 
quartier  (or,  elle  avait  pour  connaissances  toute  la  ville), 
et  si  le  cas  échéait  entamer  une  causerie  avec  quelques- 
uns  d'entre  eux.  Du  reste ,  et  quelque  nombreux  cha- 
lands qu'elle  eût  dans  sa  boutique,  au  moindre  bruit 
dans  la  rue ,  on  la  voyait  accourir  sur  le  seuil,  s'infor- 
mer des  motifs  de  la  rumeur,  et  rentrer  aussitôt  chez 
elle  ,  reprendre  le  soin  de  son  commerce,  et  conter  ce 
qu'elle  avait  vu,  h  ses  pratiques  non  moins  curieuses 
qu'elle. 

Neuf  heures  sonnaient  :  depuis  long-temps  le  petit 
Gérard  était  parti  pour  Tateller;  sa  mère,  après  avoir 
endormi  son  enfant,  aidait  !Vell  dans  les  préparatifs 
d'un  savonnage ,  et  déjà  cinq  ou  six  acheteurs  avaient 
succédé  à  celui  qui  avait  étrenné  M°*  Dow  ,  et  avec  la 
monnaie  duquel,  suivant  l'usage,  la  pieuse  marchande 
s'était  signée  dévotement; 

Tout-à-coup  un  bruit  sourd  et  inusité  se  fait  entendre  % 
a  rextrémilé  de  la  rue ,  et  ce  bruit  semble  annoncer  une  % 
grande  foule ,  car  un  froissement  de  pas  nombreux  se  ^ 
mêle  h  des  exclamations  indistinctes  encore.  3^ 

En  un  clin  d'œil  M™'  Dow ,  qui  déjeunait ,  s'élance  de  ^ 
son  comptoir,  et  regarde  du  côté  d'où  vient  la  foule; 
mais  le  soleil  qui  lui  tombe  en  plein  sur  les  yeux , 
l'empêche  de  distinguer ,  et  l'oblige  à  se  faire  avec  la 
main  une  sorte  de  garde-vue...  Oh  !  mon  Dieu!  où  vont 
tous  ces  gens?  ils  portent  un  brancard,  recouvert  d'un 
drap...  Bon!  ils  viennent  de  ce  côté!  tant  mieux  sa 
curiosité  sera  satisfaite.  Quelqu'un  se  détache  du  groupe, 
il  vient  h  elle.  —  Bonjour,  compère.  Eh  !  Seigneur  ! 
comme  vous  voilà  pâle  ?  entrez  donc  pour  vous  asseoir. 

—  Dame  Dow!  ma  pauvre  dame!  soupira  cet  homme, 
après  avoir  fait  signe  au  cortège  de  ne  point  avancer  da- 
vantage. 

Le  cœur  de  la  vieille  femme  se  serra,  sans  qu'elle  sût 
pourquoi ,  et  une  vague  inquiétude  la  prit ,  quoiqu'elle 
fût  bien  convaincue  que  nul  malheur  ne  pouvait  la  me- 
nacer. 

—  Qu'avez-Yous  donc?  compère,  parlez  !  que  vous  est- 
il  arrivé? 

—  A  moi,  rien ,  ma  chère  dame ,  mais  à  vous  I , . . 

—  A  moi  I . . . 

—  Silence ,  il  faut  préparer  voire  fille  à  celte  af- 
freuse nouvelle.  Elle  nourrit ,  et  cela  pourrait  la  tuer  : 
soyez  donc  forte  pour  deux ,  votre  fils  !.. . 

—  Mon  fils  ! 

—  C'est  lui  qu'on  rapporte. 

—  Mon  fils  !  mon  fils  blessé  !  0  mon  Dieu  !  mon 
Dieul  et  dangereusement  peut-être?  Courons.... 

-^  Restez,  restez... 

—  Vous  me  retenez  ,  il  est  doue  mort  ? 


Et  pâle ,  elle  se  dégagea  des  étreintes  de  cet  homme , 
et  elle  courut  au  groupe.  A  sa  vue,  la  foule  se  retira 
respectueusement. 

La  vieille  femme  marcha  droit  au  brancard ,  rejeta  le 
drap  qui  recouvrait  son  fils,  et  contempla  le  cadavre 
meurtri ,  sans  verser  une  larme,  sans  exhaler  un  gé- 
missement. 

Il  y  a  des  désespoirs  où  l'on  ne  pleure  point. 

Son  regard  restait  sanglant  et  fixe,  ses  mains  se  fer- 
maient convulsivement ,  et  ses  dents  claquaient  avec  vio- 
lence ;  elle  allait  peut-être  succomber ,  lorsque  le  curé 
de  la  paroisse,  survenu  dans  cette  scène  de  désolation , 
s'approcha  de  la  pauvre  mère,  la  prit  par  la  main,  et 
lui  dit  tout  bas  : 

—  Et  votre  belle-fille?  et  vos  petits  enfans? 

Elle  le  regarda ,  et  deux  larmes  glissèrent  de  ses  pati- 
picres  immobiles ,  le  long  de  ses  joues  ridées. 

—  J'y  vais,  dit-elle  à  la  fin ,  et  en  marchant  quelques 
pas ,  puis  elle  s'arrêta. 

— Jamais  !  jamais  je  ne  pourrai  lui  dire  cela  !  s'ccria- 
t-elle. 

Pendant  ce  temps ,  la  jeune  femme,  curieuse  comme 
toutes  les  personnes  astreintes  à  une  vie  monotone  et  so- 
litaire, venait,  comme  les  autres,  savoir  ce  qui  amenait 
dans  le  quartier  une  si  grande  aftlucnce  de  monde.  L'im- 
minence du  péril  rendit  à  sa  belle-mère  de  la  force  et  de 
la  présence  d'esprit. 

—  Garitta,  dit-elle,  venez  :  ce  n'est  point  ici  votre  place. 
Ellelentraîna  dans  l'arrière-boutique.fouditen  larmes 

et  se  jeta  dans  les  bras  de  l'épouse  infortunée. 

—  Mou  mari  !  il  est  arrivé  quelque  chose  à  mon  mari  1 
balbutia  l'autre  en  s'cvanouissaut. 

Quand  elle  revint  à  elle,  le  curé  et  Nell  lui  prodi- 
guaient des  soins  eu  pleurant,  et  sa  belle-mère  lui  pré- 
sentait son  enfant  au  berceau  et  Gérard  qui  sanglotait. 

—  Oh  !  s'écria- t-elle  ,  il  me  reste  donc  encore  quel- 
que chose  au  monde? 

Et  par  un  mouvement  qui  tenait  du  délire ,  elle  pré- 
senta son  sein  aux  lèvres  de  la  petite  fille. 

Mais  la  douleur  avait  tari  subitement  le  lait. 

—  Ni  mère ,  ni  femme  !  je  ne  suis  plus  rien  ;  rien  , 
ô  mon  Dieul  gémit  la  pauvre  créature ,  le  visage  en- 
flammé par  la  fièvre  ,  les  yeux  égarés  ,  les  lèvres  trem- 
blantes et  sèches.  Vous  voulez  donc  m'appeler  aussi  à 
vous ,  mon  Dieu  ? 

Tout  à  coup  elle  rassembla  ses  deux  enfans  dans  Ses 
bras .  elle  les  serra  autour  d'elle ,  elle  les  pressa  convul- 
sivement, 

— Je  neveux  pas  mourir,  je  ne  veux  pas  vous  quitter! 
Des  orphelins,  voyez-vous,  cela  est  trop  horrible!  de  pau- 
vres petits  enfans  qui  n'ont  ni  mère  ni  père!  Je  ne  veux 
pas  que  vous  soyez  orphelins...  Ah  1  voici  un  homme  qui 
vient  me  les  enlever...  il  ne  les  aiu"a  pas ,  il  ne  les  aura 
pas! 

Et,  debout  sur  son  lit ,  demi-nue,  échevelée,  elle  se 
débattait  et  elle  menaçait  le  médecin  qu'on  venait  de 
faire  appeler. 

Celui-ci  interrogea  silencieusement  le  pouls  de  la  ma- 
lade ,  posa  sa  main  sur  son  front  brûlant ,  ordonna 
quelques  remèdes,  promit  de  revenir  bientôt,  et  sortit 
avec  le  curé. 

—  Je  crains  bien  ,  messire  ,  lui  dit-il ,  que  la  folie 
de  celte  femme  ne  se  guérisse  jamais, 


LECTURES  DU  SOIR. 


«   III.  —  SAN3  ASILE. 


Il  n'est  personne  en  qni  je  pause 
me  confier ,  ni  qui  Teuille  me  se- 
courir dans  mes  besoins  j  excepté 
vous  seul ,  ô  mon  Dieu  ! 

IMlTATIOir  DE  J.-C. 


En  effet ,  la  pauvre  Garitta  resta  folle. 

Assise  toute  la  journée  près  do  la  fenêtre  de  sa  cliara- 


vite ,  et  qui  achevait  de  rattacher  le  cordon  de  sa  coiffure. 

—  Dame  Catherine .  répliqua  le  gros  homme ,  force 
d'interrompre  chacun  de  ses  mots  pour  respirer  bruyara- 
raent,  j'ai  à  vous  parler  d'une  affaire  grave;  et  vous 
devez  me  savoir  gré  d'avoir  attendu  pour  cela  jusqu'au- 
jourd'hui, et  par  respect  pour  votre  douleur. 

—  Qu'est-ce  donc ,  maître  Rusconnetz? 

—  Voici  un  billet  de  votre  fils,  par  lequel  il  recon- 
naît me  devoir  trois  mille  escalins,  qu'il  s'engageait  a 
me  payer  sous  trois  semaines  de  date,  c'est-à-dire  hier  :  je 
viens  donc  vous  réclamer  le  paiement  de  la  somme. 


regarder  par  la  fenêtre  ;  si  les  cris  de  sa  petite  fille  ve 
naient  a  se  faire  entendre,  elle  les  couvrait  aussitôt  de 
sa  propre  voix,  élevée  au  plus  haut  diapason.  Quant  à 
sa  belle-nuMC ,  elle  lui  obéissait  passivement ,  h  peu  près 
comme  une  nuchine  obéit  a  l'impulsion  qu'on  lui  donne, 
mais  sans  plus  dintelligence  et  sans  aucune  conscience 
«le  ce  qu'on  lui  faisait  faire  ;  enfin  ,  il  ne  lui  restait  dans 
le  souvenir  qu'un  seul  mot  qu'elle  répétait  d'inlcrvalle 
en  intervalle,  dune  voixstupidcet  monotone,  et  surtout 
quand  elle  avait  faim  : 

—  IJonlieur! 

On  peut  jiijîcr  quoi  désespoir  accablait  l'infortunée 
dame  Catherine  Dow  privée  ainsi ,  par  un  coup  funeste 
et  inattendu,  de  ses  deux  enfans  ! 

—  Seigneur ,  mon  Dieu  !  dit-elle,  le  lendemain  de  l'en- 
Icrrcment  de  son  fils ,  a  la  grosse  servante  Nell ,  dont  les 


bre  elle  attendait  sans  cesse  le  retour  de  son  mari,  chau- 3o      —  Troi 

tait'  filait,  et  ne  reconnaissait  personne,  pas  môme  ses  %  dame  Catherine,  avec  une  terreur  que  l'on  comprend. 

cnfa'ns.  Si'cérard  s'approchait  d'elle,  elle  le  regardait  J      —  Trois  mille  escalins!  répéta  l'usurier,  en  soufflant, 

fixement    le  repoussait  sans  humeur,  et  se  remettait  à  c^  et  d'un  ton  de  voix  impassible. 

'  ....  jo      —  Écoutez,  maître  Rusconnetz,  mon  fils  vous  doit 

et  je  vous  paierai  :  mais  accordez-moi  du  4cmps.  Chaque 
semaine  je  vous  remettrai  une  petite  somme;  oui,  tout 
ce  qui  me  restera  au-dessus  de  ce  qu'exigeront  les  plus 
indispensables  besoins  de  ma  famille.  Vous  serez  ainsi 
payé ,  peu  a  peu,  mais  jusqu'au  dernier  sou,  je  vous  le 
jure. 

—  C'était  hier  le  jour  du  paiement ,  ma  brave  damo 
Catherine.  Si  je  ne  reçois  point  aujourd'hui  mon  argent, 
je  ferai  saisir  demain  vos  meubles  et  votre  boutique. 

—  Oh  !  vous  ne  le  ferez  point ,  maître  Rusconnetz , 
'Z  vous  ne  le  ferez  point,  n'est-ce  pas?  Que  voudriez-vous 
^  donc  que  je  devinsse,  à  mon  âge,  avec  deux  enfans,  et 
1^  ma  pauvre  fille,  qui  a  perdu  la  raison.  Maître  Ruscon- 
r^  netz,  par  pitié!... 

P  —  Je  connais  le  produit  de  votre  boutique  et  la  dé- 
yeux bouffis  et  gonflés  ne  désemplissaient  pas  de  larmes,  ZQ  pense  que  nécessitera  votre  position  actuelle;  or  il  no 
comment  allons-nous  faire ,  mon  enfant ,  pour  suffire  aux  ^  vous  resterait  pas  un  escalin  ù  me  donner  par  semaine  ; 
soins  de  la  boutique ,  pour  continuer  à  élever  cette  petite  %  et  j'ai  aussi  une  famille  et  des  enfans ,  dame  Catherine, 
fille  au  bii)eron,  comme  nous  l'avons  essayé  depuis  deux  ^  Serviteur  donc,  et  ce  soir  l'argent,  ou  demain  la  saisie. 
j()urs?pour  surveiller  la  pauvre  Garitta?  pour  nous  occu-  3^  —  Oh!  mon  Dieu!  mon  Dieu!  que  faire?  que  deve- 
perdeGérard,  et  payer  chaque  mois  son  maître  de  pein-  ^  nir?  .Aies  enfans!  mes  pauvres  enfans! 

turc?  Dieu  est  bien  sévère  pour  nous!  mais  que  sa  vo-  ^^  Ainsi  donc,  demain  nous  voila  sans  ressources,  sans 
lonté  soit  faite  !. . .  Si  <lu  moins  j'avais  encore  la  force  de  ^  pain ,  sans  asile ,  réduits  à  la  charité  publique.  Seigneur, 
ma  jeunesse ,  je  prendrais  bon  courage...  âo  mon  Dieu  !  ne  prendrez-vous  point  pitié  de  nous? 

—  Mon  doux  Jésus,  madame,  faut-il  se  décourager  $  11  faut  pourtant  se  résigner  a  son  sort,  se  dit-elle 
ainsi?  N'êles-voiis  iminl  forleet  bien  portante  tout  autant  ^  après  la  première  crise  de  désespoir  et  d'abattement  :  il 
que  moi?  Kt  puis,  (iéranl  n'esl-il  pas  'a  présent  un  petit  %  faut  au  moins  qu'on  ne  puisse  pas  dire  que  mes  meubles 
bonune  véiilable,  qui  s'en  va  de  lui-même  et  tout  seul  ^  ont  été  vendus  par  force,  à  ma  porte,  comme  on  le  fait 
à  .son  atelier  de  peinture,  où  il  fait,  dit-on  ,  aussi  bien  ^  aux  fripons  et  aux  banqueroutiers.  Il  n'y  a  jamais  ou  de 
qno  les  plus  anciens.  ISali!  je  travaillerai  un  peu  plus;  ^  saisie  dans  ma  famille,  et  je  ne  serai  |>oiut  celle  qui  le 
et  la  nuit  je  mcitrai  la  petite  fille  dans  ma  chambre,  ^  deviendra  la  première.  Je  vais  aller  trouver  le  procu- 
prèsde  moi .  ixnn-  que  ses  cris  ne  vous  éveillent  point  •  ^»  reur  de  maître  lUisconneli,  et  lui  dire  que  j'abandonne 
car  vous  avez  plus  besoin  de  sommeil  quo  moi.  Kt  puis  ^-  tout  ;i  cet  honnne  :  je  ne  veux  emporter  qu'an  peu  «le 
Dieu,  au  Inml  du  compte,  ne  nous  abandonnera  point,  ^o  linjje  pour  mes  enfans  et  pour  moi.  Il  me  reste  mes 
ronnne.lilM.lecuré...  Maison  sonne. madame;  quidonc  ^  boucles  d'oreilles  de  diamant:  je  vendrai  ce  précieux 
|ieul  venir  nous  élreuuer  si  malin?  C'est  maître  Rus-  ::^  héritage  de  famille,  il  vaut  bien  cent  écus;  avec  cela, 
(onnet/.  :  entrez,  maître,  dame  Catherine  passe  un  bon-  ^o  je  tâcherai  de  me  refaire  im  petit  commerce.  Dieu,  qui 
net  et  deseend.  ^^  m'éprouve,  ne  m'abandonnera  point. 

—  Je  voudrais  lui  parler  on  parlieidier.  4^      Kilo  sortit  aussitôt ,  et  alla  trouver  le  procureur  qui 
-  Alors,  entrez  dans  rarrière-bouli(iue  et  attendez  un  4^  tout  procureur  qu'il  était,  se  sentit  ému  d'admiratioiî 
;  je  vais  la  faire  dépêcher.                                          Jo  devant  tant  de  courage  et  de  probité.  Si  bien  qu'il  voulut 


l.eu  ,  je  ^.ii>  i.i  1.111  r  u.  ,..i mi .  cco  ticvanl  tant  de  courage  et  de  probité.  Si  bien  qu'il  voulut 

Maître  Rusconnetz ,  gros  homme  d'un  emlionpoint  ^^  venir  à  son  aide  : 
monsinieux  cpu-  le  moindre  inonvoment  faisait  souffler  ^      —  Kcoulez-moi,  dit-il  en  l'emmenant  dans  la  partie 
et  mettait  tout  eu  nage  ,  se  jeta  sans  façon  dans  le  grand  ^^  la  plus  reculée  de  son  cabinet  ;  iVoulez-moi ,  dame  Ca- 
raulenilde<lame(:atherinel)o\v,els-essuyanonchalam- :^  Iherino:  il  v  a  peut-être  un  moven  d'arranger  celte 
ment  le  visai;e.  Il  y  avait    dans  la  manière  dont  il  en  :i,  affaire.  Jurez-moi  seulement  de  ne  jamais  révéler  qui 


.     .    .  ,       .  ^.seulement  de  ne  jamais  révéler  qui 

ii.sail  ain^i  sans  gêne  chez  la  viedle  niarcliande,  quehiue  ±  vous  la  indi.jué. 

Chose  dune  prise  de  possession.  i      _  Oh  !  (piel  es»  ce  moven?  dites ,  et  vous  me  causerez 

—  Pardon  de  • -r... -...    i  ..      _         i   .         .       .  - 

o>nnotz 


•""  I '  ■■'  1 cio      —  l'UMpiei  esi  cemov 

rdoude  vous  avoir  fait  attendre,  maître  Rus-  ±  la  seule  joie  que  je  puisse  encore  éprouver  en  ce  monde, 
dit  M™*  Calherine  Dow.  accourant  .le  son  plus  T      —  Kcoutez  :  h  la  mort 


de  votre  mari,  Nicolas  Do>v, 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


avez-vous  formé  un  acte  d'association  avec  votre  fils 
Nicolas  Dow  ? 

—  A  quoi  bon ,  puisque  je  n'avais  pas  d'autre  enfant  ? 

—  Très-bien:  votre  enseigne  même  n'a  pas  été  chan- 
gée, j'en  ai  souvenance. 

—  C'était  une  dépense  inutile ,  puisque  mou  pauvre 
fils  portait  le  môme  nom  que  son  père. 

—  Tout  est  donc  pour  le  mieux  ! ...  les  dettes  de  votre 
fils  ne  vous  regardent  pas  ;  il  est  mort,  il  est  ruiné  ;  tant 
pis  pour  ses  créanciers  ;  rien  ne  vous  force  à  recon- 
naître et  a  payer  ses  dettes. 

—  Mais  le  nom  de  mon  fils  restera  déshonoré  ? 
Le  procureur  la  regarda  stupéfait. 

—  Mais  j'entendrai  dire  autour  de  moi  :  «  Son  fils  est 
un  malhonnête  homme.  »  J'aime  mieux  subir  la  misère, 
j'aime  mieux  que  ses  enfans  manquent  de  pain.  Adieu, 
maître. 

Et  elle  revint  chez  elle ,  la  mort  dans  le  cœur ,  mais 
plus  résolue  que  jamais  dans  ses  nobles  desseins. 

Rentrée  chez  elle ,  il  lui  restait  un  autre  sacrifice  à 
consommer  :  elle  appela  Nell ,  sa  servante,  lui  apprit  les 
malheurs  qui  l'accablaient ,  et  lui  dit  en  pleurant  de 
chercher  une  autre  maîtresse. 

—  Et  vous  avez  pu  penser  que  je  me  séparerais  de 
vous  ?  vous  avez  pu  penser  que  j'aurais  assez  peu  de 
cœur  pour  vous  abandonner  quand  vous  êtes  malheu- 
reuse, et  que  vous  avez  plus  besoin  de  moi  que  jamaisl 
Seigneur  Dieu ,  dame  Catherine ,  vous  me  jugez  d'uue 
bien  vilaine  façon ,  et  je  ne  croyais  pas  avoir  mérité  d'être 
traitée  ainsi....  Moi  vous  quitter!  oh!  non;  quand  bien 
même  vous  me  l'ordonneriez ,  quand  bien  même  vous 
me  mettriez  à  la  porte  !...  Je  suis  forte ,  je  suis  jeune , 
j'ai  de  bons  bras  ;  eh  bien  !  je  travaillerai ,  je  me  ferai 
buresse  {\) ,  cela  me  suffira  pour  ma  nourriture ,  et 
pour  qu'il  nous  reste  encore  un  peu  d'argent.  Quand  je 
n'aurai  point  d'ouvrage  en  ville ,  je  filerai ,  je  coudrai  ; 
mais  vous  quitter,  oh ,  jamais  ! 

Et  ces  deux  femmes  s'embrassèrent  en  fondant  en 
larmes. 

Le  lendemain  matin ,  quand  les  gens  de  loi  paru- 
rent sous  la  conduite  de  maître  Rusconnetz ,  ils  ne  trou- 
vèrent que  Nell  pour  leur  remettre  un  papier  qui  conte- 
nait la  cession  complète  de  toute  la  boutique,  en  paie- 
ment de  la  dette  de  Nicolas. 

Au  point  du  jour ,  dame  Catherine,  la  pauvre  sexagé- 
naire, était  sortie  de  la  maison ,  emmenant  avec  elle  son 
petit-fils,  un  enfant  au  maillot ,  et  l'insensée  qui  répétait 
le  seul  mot  qu'eût  gardé  sa  mémoire.  —  Bonheur  !  bon- 
heur! 


%  IV.  —  DIEU  AU  BOUT. 

Dieu  visite  souvent  riiomme.  Il 
«'entretient  doucement  avec  lui  ;  il 
le  remplitde  consolations  agréables, 
il  le  met  dans  une  paix  profonde. 

Mettez  toute  votre  conGanee  en 
Dieu;  qu'il  soit  Tunique  objet  de 
votre  crainte  et  de  votre  amour  : 
c'est  lui  qui  répondra  pour  vous  , 
et  qui  saura  bien  tourner  les  choses 
à  votre  avantage. 

IMrrATIOIf    BE    J.-C. 

11  faut  maintenant  laisser  écouler  quinze  années  ,  et 

(1)  Expression  flamande.  Une  buresse  est  une  femme  qui  va 
laver  le  linge  k  la  journée. 

PÇTOPRE   ^85.'>. 


venir  dans  un  autre  quartier  de  Leyde ,  quartier  plus 
pauvre  et  exclusivement  habité  par  des  artisans. 

Là,  on  trouve  encore  l'enseigne  de  l'ancienne  boutique 
de  dame  Catherine  Dow  : 

AU   BAS   VERT, 

nicolas  ^oro^ 

laarcljanb  13itricc  et  fiHtvciet. 

Mais  cette  enseigne  n'est  plus,  hélas!  qu'une  humble 
planche  noire  et  mesquine ,  dont  les  caractères  traces , 
non  pas  avec  de  l'or,  mais  tout  bonnement  avec  de  la 
couleur  jaune,  attestent,  par  leur  irrégularité,  quils 
sont  l'ouvrage  d'un  peintre  plus  qu'inhabile.  Quant  a  la 
boutique  que  surmonte  cette  enseigne ,  le  cœur  se  ser- 
rait douloureusement  lorsqu'on  la  comparait  a  celle  que 
dame  Catherine  Dow  possédait,  quinze  années  aupara- 
vant ,  dans  le  plus  beau  quartier  de  la  ville. 

Un  changement  non  moins  attristant  se  remarquait 
dans  les  vêtemens  de  Nell  et  de  sa  maîtresse  ;  non  pas 
que  ces  vêtemens  fussent  d'une  propreté  moins  rigou- 
reuse; mais  parce  que  d'innombrables  travaux  d  aiguille 
s'y  remarquaient  de  toutes  parts,  pour  quiconque  les  exa- 
minait de  près ,  et  attestaient  la  vétusté  de  l'étoffe  et  la 
persévérance  laborieuse  des  deux  femmes  à  lutter  contre 
cette  vétusté.  Du  reste,  comme  par  le  passé,  dame  Ca- 
therine se  tenait  dans  son  comptoir,  ou  venait  regarder 
sur  le  seuil  les  moindres  incidens  qui  pouvaient  arriver 
dans  la  rue.  La  grosse  Nell,  dont  quinze  années  de  plus 
avaient  fait  une  de  ces  robustes  filles  dont  on  ne  rencontre 
les  formes  athlétiques  qu'en  Flandre ,  ne  se  montrait  ni 
plus  familière  ni  moins  respectueuse  envers  sa  maîtresse. 
Seulement,  au  lieu  d'établir  son  rouet  dans  l'arrière-bou- 
tique, elle  filait  dans  la  boutiquemême,  a  côte  du  fauteuil 
de  sa  maîtresse:  et  il  y  avait  pour  cela  une  autre  raison 
que  l'égalité  établie  par  l'infortune  entre  dame  Cathe- 
rine et  sa  servante;  c'est  que  l'humble  magasin  se  com- 
posait d'une  seule  petite  pièce ,  sans  arrière-boutique , 
hélas  !  * 

Près  de  Nell  et  de  son  rouef,  une  jeune  fille ,  d'une 
rare  beauté,  la  tête  penchée,  et  les  yeux  humides  de 
larmes ,  tricotait  silencieusement. 

Derrière ,  la  grande  figure  blanche  de  Gantta,  insou- 
cieuse et  nonchalamment  étendue  sur  un  fauteuiV,  so 
livrait  a  la  somnolence  qui  lui  était  habituelle. 

Tout  à  coup,  la  jeune  fille  tressaillit  et  devint  pâle  :  un 
bruit  de  pas  qu'elle  avait  reconnu  s'était  fait  entendre 
dans  la  rue ,  et  un  jeune  homme  passait  bien  vite  devant 
la  boutique.  Une  émotion  si  vive  agitait  le  pauvre  gar- 
çon qu'il  put  a  peine,  d'une  main  tremblante,  soulever 
le  large  chaperon  qui  couvrait  sa  tête. 

Nell  et  sa  maîtresse  échangèrent  entre  elles  un  regnrd 
de  compassion  et  soupirèrent  d'accord.  Quant  a  la  jeune 
fille ,  elle  ne  put  comprimer  ses  sanglots. 
L'idiote  seule  demeura  impassible. 
Dame  Catherine  et  Nell  avancèrent  de  quelques  pas 
dans  la  rue ,  afin  que  la  jeune  fille  n'entendît  pas  leur  en- 
tretien. „  ,  -  , ,  I 
—  Ah  !  dame  Catherine ,  dit  Nell ,  cela  fend  le  cœur  I 

pauvres  jeunes  gens  ! 
■      —  Oui,  Nell,  il  ne  nousmanquait  plus  queee  chagrin. 

•  —  11  ne  nous  en  a  pourtant  point  manqué  de  chagrins, 
'  et  de  toutes  les  espèces,  dame  Catherine.  Depuis  quinze 

•  ans,  que  nous  sommes  venues  établir  ici  cette  boutique 

2, TROISIÈME   VOLUME. 


L^CTUR^S  OU  SOIR. 


iO 

avec  le  nrl^  de  vos  boucles  d'oreilles  de  diaioftnt  ,Qmhim 
il  a  fallu  Iravailler  et  supporter  de  prival.oqs  d  inquie, 
ludes  et  de  mUèro!  Car  avec  le  produit  d  une  peti  « 
boutique  comme  celle-ci,  et  dans  un  pared  q"»[li«^;  ^^ 
n'était  point  facile  de  vivre  à  cinq  personnes,  dont  une 
dans  cet  état.  (Elle  désignait  du  regard  l'idiole  endormie  ) 
Eh  ,  bien  1  vous  êtes  venue  à  bout  de  tout  cela  ;  et  notre 
jpunc  fille  est  la  plus  jolie  et  la  mieus  élevée  de  la  ville 
de  Levde.  Quel  malheur  qu'elle  n'ait  point  de  dot ,  car 
ça  ferait  un4)ien  j(.li  couple  que  Tréa  et  ce  jeune  Miens 
qui  l'aime  tant,  et  h  qui  vous  n'avez  plus  voulu  permet- 
tre de  venir  nous  voir. 


_\7?!.ur.  j;  Ncll ,  quond  s,  famille,  la  plus  riche  ±  tranl  la  malade. 


Dame  Calherinfi  jet^  m  regard  de  terreur  ^utoin" 

d'elle.  '  ■  .       ,  , 

Yûus  la  céder,  maître  {le»brandt?  majs  qu  allons- 
nous  devenir  ?  .         . 

—  Je  vais  vous  conduire  dans  une  autre  maison  ou 
vous  pourrez  continuer  votre  commerce  aussi  avanta- 
geusement qu'ici,  dame  Catherine.  Donnez-moi  le  bras, 
et  vous,  venez  de  ce  coté  ici,  majolie  Tréa,  Viens  aussi,  toi, 
grosse  Nell;...  car  après  tout,  si  mon  échange  ne  vous 
convient  pas,  vous  serez  libres  de  revenir  ici,  ajputa-t-iJ, 
en  voyant  la  douleur  des  trois  femmes, 

—  Et  ma  pauyrc  maîtresse  ?dem<yida  N§U  ç«  mon- 


de  l  evde,  quand  «on  père,  cousin  du  bourgmestre,  disait 
hautement  que  j'attirais  son  Uls  cheii  moi ,  mais  que  ja- 
mais Il  no  donnerait  Jacques  a  une  fijle  pauvre  çqmme 

ma  Tréa  !  .      i  i„ 

^  Non  !  mais  cela  no  crève  pas  moins  le  «œur ,  de 


—  Amène-la .  Nell ,  et  marchons, 

Ils  se  mirent  donc  tous  en  chemin,  les  femmes  en  graude 
anxiété  ,  Rembrandt  un  sourire  sur  les  lèvres. 

Après  dix  minutes ,  ils  se  trouvèrent  en  face  de  l'an- 
cienne maison  de  dame  Catherine  ;  et  celle-ci  pensa  tom- 


.      ■  ,--     .     ,  «.;r....c  3g  ber  de  son  haut  en  voyant  cette  boutique,  dont  on  avait 

™'l'r;,r';>1î  Te'rpr moS;  „,. a.,,™  malheur  ±  fau/adUuu  ciar^t,  /edeveuu, ^ préâot « maga^m de 
plus  fune«lo'enc.iro  que  son  «niour.  Car  voici  près  d  un  ¥  mercerie. 


an  que  je  no  reçois  point  do  nouvelles  de  Gérard,  parti 
depuis  quatre  ans  pour  se  perfectionner  dans  la  pein- 
ture. Jamais  11  ne  nous  a  laissées  si  long-temps  sans  nous 
donner  de  ses  nouvelle*  1  S'Ului  était  arrive  quelque  ml- 

heuf? 

—  Pourquoi  nourrir  nue  telle  pensée? 

—  L'ne  chose,  plu»  quo  sou  silence,  me  cause  de 
grandes  Inquiétudes,  ^oll,c'ostqu'ila  cessédem'envoyer, 
comme  il  ne  manrjuait  pas  do  le  faire  de  temps  en  temps, 
une  ptrito  somme  pour  nous  aider  à  vivre,  et  surtout  c-g 


La  sœur  de  Rembrandt ,  Louise ,  se  tenait  sur  le  seuil 
de  la  porte ,  et  vint  au-devant  de  dame  CatUerino  et  de 
Tréa  qu'elle  embrassa  tendrement. 

Les  pauvres  femmes  croyaient  rôyer ,  et  ne  pouvôieut 
s'expliquer  ce  qu'elles  voyaient. 

—  Or ça!  fit  Rembrandt,  cettç  boutique  YOU5  con- 
vient-elle mieux  que  l'autre? 

—  'Se  vous  jouez  point  de  mol,  maître  Remhrajidt,  ce 
serait  a  en  mourir  de  joie. 

—  Si  la  boutique  vous  couvient,  ypyoujs  I4  pièce  m- 


pour  payer  les  Intérfits  des  trois  ceula  ducats  que  lui  a  c|o  vante.  ,        .,     .       .         ,  /,  «      j  n 

métc's  maître  Uombrandl ,  h)r»  de  son  départ.  Il  sait  X  La  porte  s'ouvrit,  et  im  jeune  Uomme,  Gérard  Dow , 
riirpossibiilié  où  je  suis  d'acquitter  ces  intérêts  pour  lui,  'JkI  en  sortit,  çt  se  jeta  au  cou  de  sa  grand  mçre  et  de  sa 
Ne',!;  et  voici  pouilanl  le  jour  de  léchéaucc  venu,  sans  ^  sœur.  .,        ,  . 

que  l'ar'-ent  se  trouve  en  notre  possession.  ±      Rembrandt  et  Louise  ne  purent  retenir  leurs  larmes  a 

*  _  Pl^voici  maître  Rembrandt  qui  vient  en  personne  3^  l'aspect  de  la  joie  et  de  l'émotion  des  heureuses  femmes, 
chercher  son  aifjent ,  dame  Catherine.  ±      —  El  moi ,  dit  à  la  fin  la  grosse  AoH  qui  sanglotait, 

—  Oh  •  mon  bleu  !  mon  Dieu  !  (jue  faire  ?  -^  et  moi  donc  !  ne  me  direz-vous  rien ,  Gérard? 

EncITctJeprand  peintre,  qui  nedéduignait  pas  de  faire -i;^      —  Toi  aussi,  ma  fidèle,  im  Jjpnnç,  ma  déypuée 
le  méli<"r  d'usurier ,  se  dirigeait  vers  la  bouticiue  de  dame  ^  ISell ,  toi  aussi  ! 

Catherine  ;  malssa  physionomie,  naturellement  peuavc-  ^^  Et  les  joues  du  jeune  homme  retentiront  sous  les  bai- 
nanlc,  n'annonçait  pourtant  rien  do  sinistre,  et  un  sou-  $  sers  énergiques  de  la  servante. 

rire  (luil  cherehail  à  réprimer  inali;ré  lui,  entrouvrait  $  —  Ohé!  Gérard,  mon  garçon,  tout  n'est  pas  fini  en- 
ses  lèvres  minces  et  rouges.  ^b  corc  ;  et  voici  quelqu'un  dont  le  tour  doit  enfin  venir , 

t.: „  !..     .1....»  r>nil<nrina     f1il.il     nn  saii-  c"-!-^  inliM'rniiinil  (ti^mhrniull  nui  nllir.1  (1.in<;  Ifî  milinii  de  l'.ir- 


ar- 
dout 


ses  lovres  ininees  ei  imiî*i-B.  cAa  v..^.-  ,  >-•  ■-•-•  -j"-.-,-  w — v,..,  .«  .«—  — .  ~...^«    ,>-.. 

—  Dieu  vous  garde,  damo  Catherine ,  dit-il ,  en  sou-  :x^  interrompit  Rembrandt  qui  attira  dans  leinUiou  de  1 
levant  son  chaperon ,  et  vous  aussi,  la  grosse  Nell  I  sans  ^î;^  rière-boutiuue  un  jeune  homme  rouge,  confus  et  t 
vous  oublier,  mon  enfant ,  ajoula-l-il ,  en  soulevant  la  ^î;^  rasjiccl  fit  baisser  les  yeux  à  Tréa. 
liMe  de  Tréa  pour  lui  dtmner  un  baiser  au  front,  ^      —  Jacques,  tout  le  monde  s'embrasse,  mon  enfant; 

Kh  quoi!  (les  larmes  encore (•  toujours  des  larmes!  ^  embrassez  donc  aussi  votre  fiancée,  continua  le  vieux 
i:h  bien  !  daiiie  Calheriiio  ,  oontinua-t-il .  en  s'iuslal-  ^  peintre  en  le  poussant  vers  Tréa.  Et  puis,  Nell ,  fais-nous 
lant  ,<;ans  façon  dans  le  fauteuil ,  avons-nous  des  nou-  ^  un  bon  souper,  un  véritable  souper  de  noces;  car  ce 
velles  de  mkhi  éltve  Gériud?  ^-"^  soir,  le  père  et  la  mère  de  iliéris  viennent  vous  deman- 


velies  (le  mon  eicve  (lernKir  ovi  ^'••'  ,  '^  y^'^  «-i  •«  invn.  ui  jimu  ii<.iiu<:;ut.  1 

jlélas!  non  ,  mnilre  l\(imbrandt,  ot  j'en  suis  bien  ^  der  pour  leur  Dis  celle  jolie  fille  en  mariage 

InquIMe...  Coniineul  se  porte  votre  bonne  ot  jolie  sœur  S.'      Tout  cela  vous  semble  un  rêve,  ou  de  la  n 

* ;  ._«j  ».,l. .*.!..    I    .^11^  .rn[.viii<«i.     ..li>if.>li-iii(     lii'ilacl  /^i\i>-ii-tiA   c\.}   /^«i  It/iriiirt    d^l  u  tt\i  QiiQtii      «rr^'kccn   \'ii11      mil  Aii^ 


magie ,  dame 


Louise?  sehâla-l-elle  (Injoutor,  eherehant,  hélas!  comme  ^'  Catherine,  et  ii  toi  aussi,  grosse  Nell,  qui  ouvres  les  yeux 
don  Juan  .  à  délonrner  l'entretien  et  "a  empêcher  sou  'x'  tant  que  tu  le  peux...  Elle  me  prend,  j'en  suis  sûr,  pour 

créancier  (le  parler  d'aviieiu.  ^^  un         '  ~ 


sorcier. 

st  pas  moi. 

L>rard  Dow ,  jadis 

érard,  dont  on 

..^ ,. , d,  dont  toute  la 

^^  Flandre,  dont  tout  l'Europe  répète  le  nom  avec  une  ad- 
—  licouicj!.  je  le  veux  hien:  mais sei'vleo  pour  service.  5.!  miration  méritée.  C'est  un  grand  peintre...  et  ce  qui 
J'ai  besoin  de  celte  maison,  il  faut  (juo  vous  nio  la  côiliez  à  vaut  mieux  encore ,  un  fils  pieux  et  uu  frèfO  teudret  ce 
Hir  l'heure,  telle  qu'elle  csl,  avec  la  boutique  et  tout,     .y  gui  est  rare,  n'est-ce  pas,  Louise? 


—  llclas  !  mon  lion  iiiaiiro  iieinnrar 
llci  attendre  un  peu  de  temps  ? 

—  lù-oulej!.  je  le  veux  bien:  maisseiM 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


i\ 


—  Tondre  comme  vous .  mon  frère. 

—  je  ne  le  suis  pas  toujours^  Louise!  Trop  souvent 
j'ai  mes  jours  mauvais  j  mes  jours  de  mélancolie  et 
d'humeur  farouche;  mais  aujourd'hui  je  me  sens  léger 
et  tendre;  *         »  i 

Car  ces  bonnes  gens  m'ont  rendu  la  plus  samte  et  la 
plus  suave  des  croyances  : 

La  croyance  h  la  vertu. 

Tout  a  coup  un  murmure  plaintif  se  fit  entendre,  et 
la  grande  figure  blanche  de  la  folle  Garilta  se  dressa  et 
apparut  comme  un  fantôme  parmi  tous  ces  heureux  qui 
l'avaient  oubliée. 

Elle  porta  autour  d'elle  des  regards  hébétés ,  et  sans 
rien  reconnaître  ;  puis  elle  bégaya  son  mot  habituel  : 

—  Bonheur  !  bonheur  I 

Tout  redevint  triste  et  sombre. 

—  Bonheur  !  bonheur  1  répéta  l'idiote  en  étendant  les 
mains. 

Rembrandt  pâlit,  et  une  pensée  de  blasphème  contre 
la  Providence  abaissa  sur  ses  yeux  ctincelans  ses  larges 
et  noirs  sourcils. 


Puis  il  jeta  ses  regards  sur  les  traits  amaigris  de  Gé- 
rard Dow  qui  portait  douloureusement  une  main  sur  sa 
poitrine  dont  tant  d'émotions  réveillaient  les  douleurs 
un  moment  suspendues. 

—  Louise,  dit-il  avec  désespoir  a  sa  soeur  qu'il  em- 
mena dans  une  autre  partie  de  la  boutique ,  que  reslera- 
t-il  bientôt  a  cette  femme  dont  la  fille  est  idiote,  et  Uwnt 
le  petit-fils  n'a  plus  deux  années  à  vivre?  (I) 

—  Une  vie  pure  et  Dieu  !  répliqua  la  jeune  fille. 

S.   HENRT  BERTHOUD. 


(1)  G<?rard  Dow  mourut  en  effet  à  trente  ans.  Tout  le  inonde 
connaît  et  est  venu  admirer  au  Louvre  les  admirables  tableaux  de 
oço  GërardDow,  popularisé  d'ailleurs  par  la  gravure,  et  surtout  la 
^  Femme  hydropique.  La  Jeune  Ménagère,  portrait  de  sa  sœur 
""    Tréa  ,  et  une  Vieille  Femme  en  prière,  portrait  de  son  aïeule  , 
sont  encore  plus  célèbres. 

Le  roi  de  Sardaigne  avait  paye  la  Femme  hydropique  trente 
mille  francs. 


ÉTUDES  LITTÉRAIRES. 


FREROÎT. 


La  critique  littéraire,  st  "puissante  àujôiirtî'blil,  est  Jo 
une  puissance  née  d'hier.  En  général ,  l'art  va  toujours  % 
le  premier ,  c'est  lui  qui  initie  les  poètes  ;  la  critique  3^ 
vient  après,  la  critique  n'arrive  qu'après  les  chefs-dœii-  ^ 
vre.  Homère  précéda  de  beaucoup  Aristarque  et  Zoïle.  ^ 
Le  génie  humain  a  ses  époques  de  synthèse  et  ses  époques  3^ 
d'analyse.  Le  poète  marche  le  premier,  devançant  toutes  % 
les  idées  nouvelles  ;  arrive  ensuite  le  commentateur  qui  ^ 
ramasse  dans  sa  course  toutes  les  règles  du  beau  et  du  % 
bon.  Donc  avant  tout,  honneur  aux  poètes!  honneur  > 
aux  créateurs  !  mais  aussi ,  après  avoir  honoré  les  poètes,  ^ 
rendons  Justice  a  ceux  qui  résument  les  règles  de  l'art.  ^ 
Sous  ce  rapport,  riiistoire  de  la  critique  n'est  pas  moins  ^ 
importante  que  l'histoire  même  de  la  poésie  ;  mais  cette  ^ 
histoire  de  la  critique ,  qui  oserait  la  faire ,  ou  qui  pour-  ^ 
rait  la  faire  aujourd'hui?  ^ 

A  notre  sens,  le  père  de  la  critique  en  France,  celui  ^ 
qui  le  premier  en  a  honoré  les  règles  et  le  style  ;  celui 
qui  en  a  tracé  les  limites  que  l'on  û'a  pas  le  droit  de  fran- 
dnr  ;  mttls  en  même  temps  celui  qui  a  dit  à  la  critique  : 
Tu  irtts  jusque-là!  en  un  mot,  Ihomme  courageux  qui 
a  trouvé  et  fondé  la  critique  de  chaque  jour ,  et  qui ,  a 
cette  tâche  nouvelle ,  a  abandonné ,  fatigué ,  usé  et  perdu 
sa  \ie  ;  celui-là ,  notre  père  h  tous  et  notre  maître  à 
tous ,  c'est  Fréron ,  le  plus  grand  critique  et ,  ce  qui  re- 
vient au  même ,  ie  plus  courageux  critique  du  dix-hui- 
tième siècle  et  de  tous  les  temps. 

L'histoire  de  la  vie  de  Fréron ,  l'auteur  de  l'Année 
IHiéraïré ,  est  donc  en  grande  partie  l'histoire  du  journal 
en  France ,  quand  le  journal  n'était  pas  encore  une  puis- 
sance politique.  Faisons-la  donc  à  tout  hasard,  et  ne  re- 
culons pas  devant,  nne  réhabilitation  juste  et  nécessaire  ; 
thais  ayant  tout,  pour  que  celte  histoire  de  Fréron  soit 


corapièlèi  il  faut  nôys  î'êporlcf  oux  premiers  et  informes 
commencehiens  du  jotirnal  en  France,  afin  de  juger  des 
progrès  et  de  l'avenir  de  cette  force  nouvelle ,  la  critique 
périodique,  qui  a  changé  le  monde  moral. 

Un  jour  donCj  sous  le  règnedu  cardinal  de  Richelieu,  un 
de  ces  médecins  sans  pratiques ,  qui  se  rencontrent  dans 
toutes  les  époques  (ce  médecin  se  nommait  Renaudot), 
ayant  imaginé  décrire  sur  des  feuilles  volantes  les  anec- 
dotes légères  et  le  récit  des  événemens  de  son  temps  : 
celte  nouveauté  parut  agréable  et  plaisante  au  tout- 
puissant  cardinal.  Le  roi  Louis  XllI  lui-même,  encouragé 
par  son  premier  ministre ,  donna  son  approbation  aux 
Gazettes  du  sieur  Renaudot.  Gazza  selon  les  uns,  c'est- 
à-dire  une  pie; — gazettaselon  les  autres;  c'est-à-dire  une 
pièce  de  monnaie.  Bientôt  la  cour  et  la  ville,  le  paiie- 
ment  et  l'armée,  s'habituèrent  à  aller  chercher  dans 
ces  feuilles  volantes  l'histoire ,  au  jour  le  jour ,  des  hauts 
faits,  des  ridicules,  des  batailles,  des  condamnations, 
des  exils,  des  exécutions;  et,  en  un  mot,  de  tous  les 
événemens  de  leur  temps.  Ainsi  le  joutnaî  fut  fondé  par 
an  aventurier  aux  abois,  pour  détruire  et  pour  flatter 
[un  minisire  ennuyé  de  sa  gloire  !  Mais  pardonnons  au 
'fondateur  du  journal  en  France,  pardonnons  à  Renau- 
dot, en  faveur  de  sa  bonne  idée  d'abord,  et  ensuite  en 
faveur  de  ses  premiers  collaborateurs,  qui  ne  furent 
autres ,  Dieu  nous  soit  en  aide  !  que  le  roi  Louis  XIII 
lui-même  et  le  cardinal  de  Richelieu  ! 

Celui  qui  écrit  ces  lignes  sur  Fréron  ^  a  lu  en  entier 
non-seulement  l'Année  lUtéraire  de  Fréron ,  mais  en- 
core les  Gazettes  de  Renaudot.  A  peine  la  première  Ga- 
zette  eut-elle  vu  le  jour,  qu'elle  fut  naturellement  sou- 
mise à  la  censure  du  cardinal.  Et  encore^  s'il  avait  pu 
prévoir  l'avenir ,  le  terrible  cardinal  de  ftichelleu  n'eut- 


-12 


LECTURES  DU  SOIR. 


il  jamais  souffert  même  cette  innocente  Gazette  revue, 
corrigée  et  approuvée  par  lui-même.  Or ,  comme  vous 
pouvez  TOUS  en  douter,  vous  tous  qui  Usez  un  journal, 
c'était  un  redoutable  collègue,  le  cardinal.  11  avait  en 
lui-même  je  ne  sais  quelle  prescience  de  la  toute-puis- 
sance à  laquelle  devait  parvenir  cette  force  inconnue. 
Cependant  il  laissa  Renaudot  écrire  ses  Gazettes.  Quel 
est  le  grand  ministre  qui  ne  fait  pas  de  fautes?  Quoi  qu'il 


en  soit ,  malgré  ou  plutôt  à  cause  de  cette  haute  et  sé- 
vère censure ,  la  Gazette  de  Renaudot  est  un  recueil  fort 
utile  et  fort  curieux  à  lire  par  les  choses  qu'on  y  trouve 
d'abord ,  et  surtout  par  les  choses  qu'on  n'y  trouve  pas. 
Ainsi ,  quand  Richelieu  eut  chassé  la  reine-mère ,  sa 
bienfaitrice,  de  la  maison  et  du  cœur  du  roi  son  fils,  la 
Gazette  de  Renaudot  garda  le  silence  le  plus  absolu  sur 
ce  terrible  attentat  contre  le  droit  du  roi  et  contre  le 


Reraudot. 


Pol  JusluSf  dcl.  Brown,  sculp. 


droit  des  gens.  Ainsi,  quand  Montmorency,  le  filleul  de 
Henri  IV,  est  mis  a  mort  par  le  bourreau ,  la  Gazette  de 
Renaudot  n'ose  pas  inscrire  cette  mort.  Ainsi ,  quand 
la  reine-mère  meurt  a  Bruxelles,  dans  l'exil  et  dans  la 
misère ,  quelques  jours  avant  le  cardinal ,  la  Gazette 
de  Renaudot  n'ose  pas  annoncer  que  la  reiuc-mère  est 
morte.  Lisez  avec  soin  cet  informe  journal,  et  vous 
trouverez  a  chaque  page  les  cruautés ,  les  passions ,  les 
haines ,  les  vengeances ,  les  terreurs  du  tout-puissant 
ministre ,  qui  rédigea  ces  Gazettes  avec  la  plume  de 
Renaudot. 

Voilà  pour  la  politique  de  cette  Gazette,  qui  fut  on 
même  temps  un  journal  politique  et  un  journal  littéraire. 
Toute  la  politique  du  gazelier  se  réduit  a  ce  mot-là  : 
0  cardinal  1  à  ce  nom  propre  :  Richelidfc  !  Le  journaliste, 
eu  ce  lemps-là,  n'a  et  ne  peut  avoir  ni  cœur,  ni  carac- 


tère ,  ni  opinion  politique.  Avec  quel  horrible  sang-froid 
Renaudot  raconte  à  ses  lecteurs  l'assassinat  juridique  de 
Cinq-Mars  et  de  M.  de  Thou  I  «  M.  de  Thou  et  M,  de 
Cinq-Mars  ont  été  mis  à  mort  comme  traîtres  envers  le 
roi!  »  Du  reste,  pas  une  explication,  pas  une  plainte; 
à  chaque  page,  vous  retrouvez  ainsi  la  terrible  griffe 
du  cardinal.  Comme  aussi  quand  Louis  XIV  vient  au 
monde,  c'est  merveille  d'eutendi'e  le  journaliste  raconter 
que  vwmcigneur  a  da'uiné  prendre  le  sein  de  sa  nour  - 
vice!  Voilà  le  stylo  du  journal  politique  de  ce  temps-là. 
Quant  à  la  partie  littéraire  du  journal  de  Renaudot, 
elle  vaut  tout-à-fait  la  partie  politique.  Eu  ce  temps-là, 
le  cardinal  de  Richelieu  pouvait  dire  et  disait  en  effet  : 
La  politique,  c'est  moi!  la  littérature,  c'est  moi!  Re- 
naudot lui-même  ne  paiiait  jKis  autrement  dans  son 
journal.  Car  noû-seulemcut  Richelieu  çouyerue,  mais 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


-15 


encore  Richelieu  écrit  ;  Richelieu ,  à  ses  heures  de  loisir ,  J^  époque  du  dix-septième  siècle,  qui  passe  sous  les  fourches 


fait  des  épîtresetdcs  tragédies.  Rcnaudot  appartient  tout 
entier  aux  tragédies  du  cardinal,  comme  il  appartient 
tout  entier  a  sa  politique.  Ainsi ,  la  page  la  plus  litté 


caudines  d'un  valet  payé  à  cent  écus  par  an  sur  la  cas- 
sette de  la  princesse  de  Longueville  1  La ,  les  grands 
noms  de  la  langue  française,  Pascal,  Bossuet,  Molière, 


Faire  parmi  les  Gazettes  de  Renaudot,  c'est  celle  ou  il  5:^  M.  Arnault,  M.  Nicolle,  Racine,  Corneille,  Labruyère, 
rend  compte  de  la  première  représentation  de  Mirame.  '  "  '  ' 
«  Cette  fameuse  tragédie  jouée  parmi  tant  de  merveilles 
au  Palais-Cardinal ,  laquelle  poiir  la  grandeur  des  idées, 
la  beauté  du  style  et  la  sublimité  du  sujet,  laisse  de 
bien  loin  ce  que  i'ancieyitie  Grèce  et  l'ancienne  Rome 
nous  ont  légué  de  plus  beau  en  ce  genre!  »  Le  journa- 
liste Rcnaudot  a  écrit  ainsi  un  feuilleton  de  quatre  pages 
sur  cette  merveilleuse  tragédie  de  Mirame,  tragédie  du 
cardinal  de  Richelieu.  11  est  vrai  qu'en  ce  temps-là  aussi 
un  homme  d'un  génie  a  part,  d'une  ame  héroïque  et 
d'un  noble  cœur,  Pierre  Corneille,  ce  rare  esprit,  moi 


Féuelon,  nous  apparaissent  jugés,  eux  et  leurs  œuvres, 
en  trois  ou  quatre  vers  burlesques,  dans. la  Gazelle  en 
vers  de  Low.  C'est  une  parodie  continuelle  des  plus 
grands  noms  et  des  plus  grands  ouvrages;  c'est  une 
ironie  sans  fin  et  sans  cesse.  Et  cependant  cette  Gazette 
en  vers  a  été  en  effet  la  critique  des  plus  beaux  esprits 
du  dix-septième  siècle  !  Tant  il  est  vrai  qu'un  même 
siècle  ne  peut  pas  tout  avoir,  l'imagination  qui  crée, 
l'esprit  qui  juge;  le  poète  et  la  critique,  la  création  et 
l'analyse,  le  livre  et  le  journal  ! 

Je  me  trompe ,  aucun  genre  de  gloire  n'a  manqiié  an 


tié  espagnol ,  moitié  romain ,  trouvait  à  lui  seul  la  tra-  Sj^  dix-septième  siècle  ;  et  si  jamais  un  siècle  fut  complet 
gédie  et  la  comédie  françaises.  0  miracle!  cet  homme,  Sjo  c'est  celui-là.  De  toutes  parts  le  génie  humain  s'est 
livré  h  lui-même,  sans  conseils,  sans  appuis,  sans  ^  éveillé,  et  dans  toutes  les  parties  de  l'imagination  et  de 
amis ,  trouvait  le  Cid  dans  un  roman  espagnol  ;  Cinna  So  l'art.  La  critique  littéraire  n'a  pas  été  en  retard  plus 
dans  une  page  d'histoire  romaine,  Polyeucte  dans  son  So  que  la  philosophie,  la  poésie  et  l'éloquence.  En  effet 
ame,  le  Menteur  on  ne  sait  où;  cet  homme  jetait  les  X  à  côté  de  Racine,  a  côté  de  Bossuet,  à  côté  du  père 
bases  éternelles  du  Théâtre  français,  notre  plus  juste  ^  Mallebranche ,  a  côté  de  celui-là  qui  a  fait  l'oraison  fu- 
sujet  d'orgueil  ;  et  cependant,  ou  le  voyait  faire  auti-  ^  nèbre  du  prince  de  Coudé,  à  côté  de  celui-là  qui  a  écrit 
chambre  chez  le  cardinal ,  attendant  patiemment  que  ^  Athalie,  et  de  cet  autre  qui  a  analysé  avec  tant  de  bon- 
monseigneur  fût  en  train  de  composer  des  vers.  En  effet,  %  heur  l'homme  et  la  bête,  n'avez-vous  pas  ISicolas  Boi- 
Pierre  Corneille  était  un  des  aides  poétiques  de  son  émi-  %  leau-Despréaux ,  celui-là  qui  a  fait  VArt  poétique  et  qui 
nence  dans  cette  difficile  et  très-peu  poétique  opération.  ^  a  traduit  le  Traité  du  Sublime  de  Longin?  En  effei 
Aussi  faut-il  voir  comment  la  Gazette  de  Renaudot  ^  Boileau  est  le  maître  du  dix-septième  siècle.  Le  sceptre 


parle  de  Pierre  Corneille  et  de  ses  chefs-d'œuvre,  quand 
l'occasion  s'en  présente,  «  Aujourd'hui  a  été  jouée  une 
tragi-comédie  du  sieur  Corneille,  qui  a  nom  le  Cid!  » 
Voilà  tout  ce  que  M.  Renaudot  se  permet  de  dire  sur  le 
Cid,  ce  chef-d'œuvre  que  la  France  savait  par  cœur ,  ce 
chef-d'œuvre  qui  empêchait  son  Eminence  de  dormir, 
ce  chef-d'œuvre  à  propos  duquel  l'Académie  française  a 


de  la  critique  au  dix-septième  siècle  appartient  à  Boi- 
leau. Le  journal  n'était  pas  né  encore,  et  d'ailleurs  quel 
journaliste  eût  accepté  la  tâche  de  juger  tous  ces  chefs- 
d'œuvre  de  chaque  jour?  Imposez  ce  travail  au  plus 
grand  critique  du  monde,  et  vous  verrez  s'il  ne  criera 
pas  grâce  et  merci;  grâce  et  merci  au  bout  de  huit 
jours?  Eu  effet,  tout  d'un  coup,  et  par  un  incroyable 


fait  la  Critique  du  Cid,  qui  est  un  chef-d'œuvre-  Vous  ^  miracle  qui  est  sans  exemple  et  qui  ne  s'est  pas  rencon 
voyez  donc  que  si  quelqu'un  a  fondé  quelque  part  la  %  tré  depuis,  voici  Corneille  qui  se  complète  et  qui  devient 
critique  littéraire  en  France,  ce  n'est  pas  Renaudot  So  le  grand  Corneille,  voici  Racine  qui  s'élève  des  frères 
dans  la  Gazette  du  cardinal  de  Richelieu.  %  ennemis  à  VAndromaque  et  à  Britannicus;  en  même 

Chose  étrange  1  Le  cardinal  de  Richelieu,  quand  il  a  3^  temps,  Molière  fait  jouer  ses  éternels  chefs-d'œuvre, 
été  mort,  n'a  guère  été  mieux  traité,  dans  sa  propre  ^  Pascal  abandonne  à  l'univers  chrétien  quelques-unes  de 
Gazette  et  par  son  propre  gazetier,  que  Pierre  Corneille  ^  ces  pensées  sublimes  sous  lesquelles  il  a  caché  le  doute 


lui-même  quand  il  eut  fait  le  Cid.  «  Aujourd'hui ,  dit 
Renaudot ,  monseigneur  le  cardinal  de  Richelieu  est 
mort,  au  grand  deuil  de  la  France;  heureusement  qu'il 
reste  à  la  France,  pour  la  conduire,  le  plus  grand  et 
le  plus  sage  des  rois,  »  Voilà  une  phrase  que  le  sieur 


qui  l'a  tué.  Port-Royal  met  au  jour  ses  chefs-d'œuvre 
de  philologie  et  de  grammaire  ;  Bossuet  s'élève  comme 
un  aigle ,  il  tonne  du  haut  de  la  chaire ,  ou ,  pour  mieux 
dire,  du  haut  du  ciel!  Et  La  Fontaine,  cet  enfant  de 
génie  qui  fait  parler  les  animaux  et  les  plantes,  tout  ce 


É 


Renaudot  n'aurait  jamais  imprimée  du  vivant  du  cardinal  ^  qui  ne  parle  pas!  Et  Labruyère,  ce  critique  convaincu, 
A^  n-'-i:—  ^  qui  juge  le  monde  du  même  point  de  vue  que  Molière 

._    .  ^  et  Fénelon,  ce  Platon  chrétien  dont  la  vertu  fait  peur  » 

assez  de  temps  pour  faire  l'orai-  ^  Louis  XIV,  qui  n'eut  jamais  peur  de  rien.  Or,  je  vous 
lis  XIII ,  après  quoi  il  mourut,  ^  prie,  qui  les  jugera  tous  ces  grands  hommes  qui  se  font 

jour  de  toutes  parts?  Quelle  critique  sera  au  niveau  de 
tant  de  génies?  Qui  pourra  l'écrire  aussi  vite  qu'elle 
se  fait  chaque  jour ,  cette  histoire  de  l'imagination  fran- 
çaise ,  du  goût  français  et  du,  bon  sens  français  ?  Em- 
ployez à  cette  tâche  tous  les  journalistes  de  notre  temps, 
±  grands  et  petits ,  ignorans  ou  instruits ,  faites  qu'ils 
^  soient  aidés  par  la  presse  à  vapeur,  prompte  comme  la 
pensée  ;  alors  vous  ne  trouverez  pas  un  journaliste  qui 
consente  à  juger  le  matin  un  chapitre  de  Labruyère,  à 
écouter  à  midi  un  sermon  de  Bossuet,  à  analyser  un 
conte  de  La  Fontaine ,  et  enfin  le  soir  à  aller  juger  la 
Tartufe  de  Molière  à  la  comédie  française ,  ou  VAlhali^ 
de  Racine  sur  le  théâtre  sanctifié  de  Saint-Cyr, 


de  Richelieu 

Mais  c'est  trop  parler  de  la  Gazette  de  Renaudot 
Renaudot  vécut  encore 
son  funèbre  du  roi  Louis 
laissant  la  Gazette  à  son  fils;  mais  déjà  la  Gazette  n'é 
lait  plus  la  seule  publication  périodique  qui  se  fît  en 
France.  Déjà  avant  la  mort  de  Renaudot,  un  nommé 
Low ,  médiocre  écrivain  de  vers  médiocres ,  et  domes- 
tique de  madame  la  duchesse  de  Longueville,  avait  ob- 
tenu de  monseigneur  le  cardinal  de  Mazariu  l'autorisa- 
tion d'écrire  la  Gazette  en  vers.  Cette  Gazette  en  vers 
est  écrite  de  la  façon  la  plus  burlesque;  d'Assoucy  et 
Scarron ,  les  deux  empereurs  du  burlesque,  ne  furent 
rien  auprès  du  sieur  Low.  Cependant  le  sieur  Low  a 
cela  de  bon ,  c'est  que  bien  qu'il  écrive  en  vers ,  il  a 
écrit  un  journal  purement  littéraire.  Mais  quel  journal, 
grand  Dieul  Figiu^ez-vous  toute  cette  belle  et  savante 


u 


LECTURES  DU  SOIR. 


Disons  donc  tout  de  suite  que  ce  grand  M"  siècle  eut 
l'insigne  Iwnheur  et  la  rare  fortune  d'avoir  pour  criti- 
que et  pour  maître  souverain ,  le  seul  homme  qui  fût 
digne  de  comprendre  et  de  guider  cette  illustre  époque. 
Kn  effet,  Despréaux  est  là ,  quiarriveau  plus  beau  moment 
de  ce  progrès  de  l'esprit  humain  pour  combattre  les  op- 
positions, pour  encourager  les  nouveaux  venus,  pour 
mettre  en  lumière  les  génies  inconnus,  pour  rejeter 
dans  leur  néant  les  Chapelain,  et  raetlrc  au  jour  Mo- 
lière el  Racine;  et  enfin ,  pour  résumer  dans  VArt  poé- 
l'ujne,  co  chcf-d'a;uYre,  toutes  les  règles  de  l'art.  Ce 
fjraUd  rôle  du  grand  critique,  Despréaux  l'a  joué  avec 
tfuile  la  verve,  toute  la  bonne  foi,  toute  la  conscience 
d'un  grand  poêle.  Lisez  les  œuvres  de  Boileau  ;  tout  le 
journal  lillcrairc  du  grand  siècle  est  renfermé  dans  les 
pa;;('s  si  nohlos ,  si  éloquentes ,  si  atistèrcs  et  surtout  si 
impartiales  et  si  justes  de  ce  grand  critique!  Comme 
tous  ses  jugcmens  sont  restés  immortels  et  sans  réplique! 
toujours  et  encore  vivans  !  Et  comme  cette  renommée  de 
IJoileau  inquiétait  Voltaire;  plus  tard  Voltaire  sentit 
bien  en  lui-môme  que  c'étaient  là  des  jugemens  sans 
réplique  et  sans  appel  !  Attaquer  lîoileau,  on  1*3  pour- 
tant essayé  plusieurs  fois,  vaines  tentatives!  Citez-nous 
en  effet  un  mauvais  poète  que  Boileau  n'ait  pas  réduit  h 
Mjuste  valeur,  une  renommée  usurpée  qu'il  n'ait  pas 
accablée  de  son  juste  mépris?  comme  aussi,  citez-nous 
un  chef-d'œuvre  méconnu  qiii  ait  échappé  à  la  juste 
louange  et  h  la  grande  admiration  du  grand  critique  ! 
i;i  comnie  tous  les  grands  noms  contemporains  sont  les 
bienvenus  dans  ses  vers!  Corneille,  Racine,  Molière, 
tous,  excepté  peut-être  La  Fontaine  !  Et  comme  il  sait  les 
encoura'-'er  dans  leurs  travaux,  les  consoler  dans  leurs 
défaites ,  les  relever  dans  leurs  revers  ;  et  comme  il  sait 
aussi ,  quand  le  public  est  injuste ,  défendre  ses  illustres 
confrères  contre  le  public,  ce  juge  souverain  !  C'est  la  , 
ru  pffol ,  la  belle  i)artic  de  la  vie  littéraire  de  Despréaux  ; 
il  a  été  juslp  envers  tous  et  pour  tous;  et  puis  en  même 
temps  qu'il  était  un  grand  critique,  comme  il  était  un 
grand  poète!  Quelle  verve,  quelle  ironie ,  quelle  cen- 
sure, quel  infatigable  acharnement  contre  les  mauvais 
écrivains!  mais  aussi,  quel  grand  poète,  quel  illustre 
modèle!  riuelle  autorité  devait  avoir  une  censure  ainsi 
édite!  Tiop  heureux  W  siècle,  qui  eut  pour  roi  Louis 
XIV.  el  pour  critique  Despréauxl 

Ce  n'est  pas  que,  même  eu  face  de  la  critique  littéraire, 
le  W  s'^ède  eût  eu  le  bon  esprit  tle  s'en  tenir  aux  sa- 
tires et  a /'.Irf  ^jnéz/r/ftc  de  Despréaux.  Déihj  sous  les 
premières  atmees  du  grand  roi ,  le  journal  est  devenu 
une  habitude.  La  ville  ne  peut  jxjs  se  passer  de  son  jour- 
nal non  plus  que  la  cour.  A  peine  le  sieur  Low ,  journa- 
liste eu  vers,  eut-il  cessé  de  rimer  la  6'aîcm,  qu'un  sieur 
Viré  ou  (le  Vizé  ,  logé  au  Louvre  .  entreprit  un  nouveau 
journal  inlilulé  le  Mercure  Catatil.  Ce  Mercure  Ga- 
Innt  él;iit  toul-'a-f;)!!  eoueU  sur  le  plau  de  la  Gazette  en 
vers;  seulement,  c'était  un  journal  eu  prose.  Contes, 
histoires,  récits,  anecdotes,  modes,  petits  avis,  chara- 
des énigmes ,  h^gogiiphes  ;  la  ville,  la  cour,  les  ruelles, 
l'éubse.  les  proniolions,  les  l.alailles,  les  livres  nou- 
veaux et  les  pièces  nouvelles,  tout  était  du  ressort  du 
Mercure  (hilanl.  A  |)arcourir  ces  i>ages  à  ihAwo  fran- 
çaises, a  relire  encore  ees  bruits  misérables,  on  no  peut  " 
Uns  se  fiiiurer  ipie  c'était  là  en  effet  toute  la  lecture  pé-  t. 
riodi.pie  du  plus  gran«l  siècle  dont  s'honore  l'esprit  hu-  Z 
tliniii.  Le  sieiir  de  Vi/é  a-t-il  été,  en  effet,  le  représen-  ~ 
Innl  hebdomadaire  des  goûts  et  de  l'cspril  de  cette  dd- 
ccnlc  Cl  correcte  Société  française  du  règne  de  Louis  XIV , 


qui  n'a  jamais  eu  son  égale  dans  le  monde?  En  vérité, 
on  ne  saurait  le  croire ,  et  surtout  on  n'oserait  pas  le 
dire.  11  est  vrai  que  la  belle  société  du  -1 7*'  siècle  était 
abonnée  au  Mercure  Galant,  et  même  qu'elle  le  lisait 
quelquefois  ;  il  est  vrai  que  l'énigme  ,  la  charade  et  le 
iogogriphe  de  chaque  mois  occupaient  beaucoup  tous  les 
lecteurs  de  ce  temps-là;  mais  toujours  est-il  que  Louis 
XIV,  le  grand  Condé,  le  duc  de  Larochefoucauld ,  le 
cardinal  de  Retz ,  madame  de  Longueville  ,  mademoi- 
selle de  Montpensier,  madame  de  Lafayette,  tous  les 
chefs  de  la  société  française,  s'occupaient  d'autre  critique 
que  du  Mercure  Galant  par  le  sieur  de  Vizé. 

Or,  savcz-vous  de  quoi  elle  s'occupait  cette  belle 
société  française,  et  quel  admirable  journal  écrit  pour 
elle,  avec  ses  sentimens,  ses  opinions,  ses  croyances,  et 
avec  son  style ,  elle  recevait  tous  les  huit  jours?  Admirez 
encore  une  fois  le  bonheur  de  ce  grand  siècle  I  Pendant 
que  Despréaux  faisait,  pour  le  règne  de  Louis  XIV,  la 
critique  littéraire  de  ce  temps-là ,  madame  de  Sévigné 
en  faisait  le  journal.  Quel  journaliste  celle-là,  ou  plutôt 
celui-là  !  Jamais  journaliste  en  ce  monde  fut-il  mieui 
posé  pour  tout  voir,  pour  tout  savoir,  pour  tout  con- 
naître, pour  tout  comprendre?  Pendant  que  le  sieur 
de  Vizé  était  à  peine  reçu  dans  l'antichambre  des  grands 
personnages  dont  il  parlait,  madame  de  Sévigué,  celte 
grande  dame  d'esprit,  recevait  chez  elle  la  cour  et  la 
ville.  On  s'honorait  de  son  regard ,  on  était  fier  de  sa 
moindre  parole  ;  le  grand  Condé  lui  baisait  la  main  et 
le  grand  roi  Louis  XIV  lui  donnait  le  bras,  tête  une, 
malgré  la  pluie  qui  tombait  à  flots.  Quelle  femme ,  et 
surtout  quel  inimitable  écrivain  périodique!  Madame  de 
Sévigné  1  elle  savait  tout ,  elle  était  partout ,  elle  voyait 
tout;  pas  une  gloire  de  ce  monde  ne  se  montrait  à  l'ho- 
rizon que  madame  de  Sévigué  ne  la  saluât  la  première; 
pas  un  discours  ne  se  prononçait  dans  la  chaire  évan- 
gélique,  pas  une  pièce  nouvelle  ne  se  jouait  au  théâtre, 
que  madame  de  Sévigné  n'eût  ou  jugé ,  ou  admiré ,  ou  ap- 
plaudi tout  cela  vingt-quatre  heures  avant  tout  le  monde 
pour  le  redire  le  lendemain  à  tout  le  monde.  Mobile 
esprit,  passions  mobiles ,  mobile  cœur;  c'est  une  tête 
qui  tourne  à  tous  les  vents ,  c'est  un  enthousiasme  qui 
obéit  à  toutes  les  passions,  c'est  la  plus  belle,  la  plus 
naïve ,  la  plus  exquise ,  la  plus  proispte  et  la  plus  rapide 
des  intelligences.  Aussi  a-t-elle  compris  toutes  choses 
dans  le  grand  siècle ,  son  courage ,  sa  poésie ,  sou  élé- 
gance, sa  piété  et  ses  amours.  Vous  voyea  donc  encore 
que  le  journal  a  été  élevé,  comme  tout  le  reste,  au  plus 
haut  degré  de  puissance  et  de  dignité  sous  Louis  XIV. 
Quels  journalistes  eu  effet  que  Despa^aus  et  madame 
de  Sévigné  ! 

Et  qu'ici  ou  ne  dise  pas  que  nous  jouons  sur  les  mots 
el  que  nous  nous  livrons ,  de  gaieté  do  cœur,  à  un  jHira- 
doxe.  C'est  une  vérité  démontrée,  que  le  journal  est  en- 
tré tout  d'abord  dans  les  mœurs  et  dans  les  besoins  de  la 
nation.  Cette  rapide  manière  de  communiquer  sa  pensée, 
celle  facile  mélliode  d'écrire  l'histoire  au  jour  le  jour, 
o  celle  critique  de  toutes  les  heures,  qui  va,  vient,  et  qui 
marche  sans  cesse,  prompte  comme  l'ëclair  et  sans 
jamais  se  reposer,  devaient  merveilleusement  convenir 
à  une  nation  aussi  pressée  d'écrire ,  de  critiquer ,  de 
I>enser,  d'apprendre  et  de  savoir  que  la  nation  française. 
Déjà  lu  feuille  volante  rem|>orlait  en  intérêt  sur  le  livre. 
Une  satire  de  Despréaux  était  dévorée  à  peine  imprimée 
et  sans  que  la  ville  et  la  cour  voulussent  attendre  le 
o  recueil  complet  des  œuvres  de  M.  Boileau  Despréaux* 
'  Comme  aussi  une  lettre  de  madame  de  Séviçuë,  Parii 


MUSÉE  DP3  FAMILLES, 


15 


la  lisait  avant  madame  de  Grigaan;  î}  peine  écrite,  cette 
letlrc  allait  à  Versailles,  sans  passer  par  l'œil  de  Bœuf; 
c'était  vraiment  le  journal  dans  toute  sa  nouveauté , 
dans  tout  son  attrait,  dans  toute  sa  communication  fa- 
cile et  improvisée.  Et  à  ce  propos ,  savez-vous  quel 
fut  en  France  le  premier  journaliste  politique?  Le  pre- 
mier journaliste  politique,  n'est-ce  pas  l'auteur  des 
Provinciales,  cet  admirable  pamphlet  politique,  écrit 
lettres  par  lettres^et  presque  jour  par  jour,  qui  s'im- 
primait dans  un  bateau  de  blanchisseuse ,  sur  ce  même 
quai  qui  s'appelle  aujourd'hui  le  quai  Voltaire;  les 
Provinciales  ce  journal  de  génie,  qui  se  distribuait  sous 
bandes ,  tout  comme  le  Journal  des  Débats  ou  le  Na- 
tional, et  dont  les  exemplaires,  ainsi  imprimés  séparé- 
ment et  réunis  depuis,  sont  aujourd'hui  un  des  plus 
rares  et  l'un  des  plus  curieux  monumens  de  nptre  li- 
berté d'écrire  et  de  penser. 

Ainsi  donc ,  Pascal  pour  la  partie  politique,  Despréaux 
pour  la  partie  littéraire ,  madame  de  Sévigné  pour  l'his- 
toire contemporaine,  voilà  tout  le  journal  du  siècle  de 
Louis -le -Grand.  11  faut  avouer  que  depuis  môme  ce 
temps-là,  sans  être  modeste,  nous  n'avons  riçft  fait  de 
mieux. 

Cependant,  hors  de  France  et  même  en  France,  un 
progrès  notable  se  fit  bientôt  sentir  dans  la  publication  du 
journal.  Les  grands  journalistes,  Pascal,  Despréaux  et 
madame  de  Sévigné  ne  pouvaient  pas  toujours  écrire, 
et  le  sieui'  de  Vizé  ne  pouvait  pas  toujours  rimer.  Quel- 
ques hommes  de  mérite  imaginèrent  donc  d'instituer, 
parmi  nous ,  le  Journal  des  Savans,  innocente  nomen- 
clature ,  fort  peu  complète ,  qui ,  du  moins ,  eut  le  mé- 
rite d'être  écrite  gravement  et  simplement.  Ce  Journal 
des  Savans,  entrepris  sur  un  plan  trop  vaste,  devait 
s'occuper  de  la  science  universelle  ;  il  embrassait  trop 
de  choses  pour  les  bien  étreindre ,  et  après  avoir  jeté  un 
éclat  assez  honnête ,  il  s'éteignit ,  accablé  sous  ses  scien- 
tifiques engagemens.  Cependant,  hors  de  France,  un 
merveilleux  journaliste,  un  très-spirituel  sceptique, 
Pierre  Bayle,  entreprenait  un  journal  {V Histoire  de  la 
république  des  lettres)  qui,  cinquante  ans  plus  tard, 
s'il  eût  été  écrit  en  pleine  France,  aurait  eu  les 
plus  brillantes  destinées.  La  science  de  Pierre  Bayle 
était  immense  ;  il  possédait  à  fond  toutes  les  littératures 
et  toutes  les  biographies,  il  connaissait  à  merveille  tous 
les  hommes  qui  avaient  joué  ou  qui  jouaient  un  rôle 
dans  cette  vaste  arène  des  opinions  humaines.  Grand 
philosophe  et  cependant  tranquille  philosophe,  homme 
de  doute  et  cependant  homme  de  bonne  humeur,  assez 
habile  écrivain  pour  improviser  son  style ,  ce  qui  était 
difficile  en  ce  temps-là ,  quand  on  tenait  à  ne  pas  écrire 
comme  le  sieur  de  Vizé  ;  tel  était  le  nouveau  journaliste 
Pierre  Bayle.  Les  premiers  numéros  de  son  journal 
produisirent  dans  la  république  des  lettres  une  sen- 
sation profonde.  Figurez-vous  que  le  journaliste  osait 
parler  assez  librement  du  clergé  et  du  roi  de  France , 
ces  deux  puissances  que  nul  n'osait  encore  regarder  en 
face.  En  même  temps ,  Pierre  Bayle  jugeait  avec  une 
spirituelle  sagacité  tous  les  livres  et  tous  les  événemens 
contemporains.  Quand  la  reine  Christine  de  Suède  s'en 
vint  étaler  à  Paris  le  faste  déjà  à  demi  terni  de  son 
abdication  ,  Pierre  Bayle  publia ,  dans  son  journal ,  de 
très-spirituelles  réflexions  sur  celte  royauté  vagabonde 
et  chrétienne  qu'il  soumettait  ainsi  à  la  censure  de  son 
journal  ;  cet  article  de  Bayle,  qui  était  une  grande  nou- 
veauté en  ce  temps-là  et  une  grande  hardiesse,  eut 
du  retentissement  en  Europe.  Les  rois  s'en  amusèrent 


sur  leur  trône;  mais  la  fière  majesté  bourgeoise  do 
Christine  s'en  trouva  offensée ,  et  elle  fit  répondre  au 
journaliste  une  lettre  insolente  et  remplie  de  menaces.  A 
ces  menaces  d'une  femme  et  d'une  reine ,  Bayle  osa  ré- 
pondre encore.  Il  inséra  dans  son  journal  la  lettre  de 
Christine,  après  quoi  il  répliqua  avec  fermeté,  qu'en 
parlant  de  l'abdication  de  la  reine  de  Suède  il  était 
parfaitement  dans  son  droit  d historien.  Or,  en  ceci 
Pierre  Bayle  avait  d'autant  plus  de  courage  qu'il  n'était , 
à  tout  prendre ,  qu'un  pauvre  écrivain  sans  app'ii  et 
sans  soutien ,  et  qu'il  répondait  à  la  femme  terrible 
qui,  pour  venger  son  amour-propre  insulté,  venait 
d'ensanglanter  récemment,  du  sang  de  son  amant ,  la 
galerie  du  château  de  Fontainebleau. 

Mais  comme  je  le  disais  tout  à  l'heure,  le  journal  de 
Bayle  vint  trop  tôt  pour  réussir.  L'Europe  n'était  pas 
encore  arrivée  au  doute,  elle  «n  était  encore  aux  persécu- 
tions religieuses,  aux  protestans  et  aux  civismes.  Bossuet 
et  Louis  XIV,  ces  deux  puissantes  volontés,  régnaient  en- 
core sur  la  France  ;  et  bien  que  le  dix-huitième  siècle 
fût  là  tout  prêt  à  entrer  par  la  brèche,  le  H 7* siècle  vi- 
vait encore.  Il  faut  aussi  compter  parmi  les  difficultés 
que  le  journal  de  Bayle  eut  à  franchir,  le  lieu  où  il 
l'écrivait  (la  Hollande  ) ,  etia  distance  qu'il  avait  à  fran- 
chir. Force  donc  lui  fut  de  suspendre  son  journal,  et  il 
se  retira  dans  cet  immense  travail  du  dictionnaire  philo- 
sophique, qu'on  appelle  le  dictionnaire  de  Bayle,  et  dans 
lequer sont  passées  en  revue  toutes  les  opinions  humaines 
avec  tant  de  soin ,  d'esprit ,  de  verve  et  de  scepticisme. 
C'est  dans  le  dictionnaire  de  Bayle  que  Voltaire  a  trouvé 
le  doute,  celte  inépuisable  mine  d'où  il  a  tiré,  avec  tant 
de  verve  et  d'esprit,  tantde  sarcasmes  et  de  chefs-d'œu- 
vre.  Enfin ,  pour  tout  dire ,  il  faut  ajouter  que  c'est  seu- 
lement à  dater  du  journal  de  Bayle  que  s'est  établie 
en  France  la  coutume  d'élever  journal  contre  journal , 
opinion  contre  opinion.  En  effet,  à  peine  le  journal  de 
Bayle  eut-il  paru  que  les  RR.  PP.  Jésuites  et  journalistes 
de  Trévoux  se  mirent  en  mesure  de  répondre  à  celle 
publication  par  un  journal  en  forme.  De  là  naquit  la 
polémique  hebdomadaire,  ce  qui  est  une  grande  partie 
de  la  puissance  du  journal. 

Cependant  il  y  avait  en  France ,  à  Paris ,  entre  le  dix- 
septième  siècle  qui  finissait  et  le  dix-huilième  qui  com- 
mençait à  poindre  et  à  gronder  au  loin  ,  un  homme  qui 
était  né  évidemment  pour  être  un  grand  journaliste.  11 
en  avait  tout  l'esprit,  toute  la  grâce,  toute  la  verve, 
toute  rintelligcuce.  Son  style  était  vif  et  clair;  chez  lui 
la  rapidité  ne  nuisait  pas  à  l'élégance  ;  il  était  également 
versé  dans  les  sciences  et  dans  les  belles-lettres  ;  sa  re- 
partie était  prompte,  sa  plaisanterie  était  légère  et  de 
bon  goût  ;  il  avait  l'ironie  d'un  homme  bien  élevé ,  il 
avait  le  courage  d'un  homme  convaincu.  Du  reste  inca- 
pable de  se  passionner  ni  pour  les  uns  ni  pour  les  au- 
tres, d'un  goût  pur,  d'un  esprit  très-délié,  dune  science 
assez  grande  qu'il  cachait  sous  les  apparences  d'un 
homme  futile,  cet  homme  semblait  fait  pour  juger  son 
époque.  En  venant  au  monde  littéraire,  il  avait  trouve 
roi  de  fait  Boileau  Despréaux ,  et  sOus  Boileau  il  avait 
écrit  une  tragédie  et  des  dialogues  dans  le  genre  de 
Lucien ,  mais  qui  avaient  le  grand  défaut  d'avoir  plus 
d'esprit  que  le  dialogue  de  Lucien.  Quand  Boileau  fut 
mort,  et  avec  Boileau  la  grande  et  sévère  école  du  dix- 
septième  siècle,  noire  homme  sacrifia  un  peu  plus  au 
goût  moderne,  il  ajouta  un  ruban  à  la  parure  de  ses 
bergères ,  il  jeta  un  peu  plus  de  fard  et  de  carmin  dans 
la  composition  de  ses  pastorales',  comme  il  vit  que  la 


16 


LECTURES  DU  SOIR. 


philosophie  devenait  a  la  mode  aussi  bien  qne  la  science. 
il  fil  de  la  philosophie  at  de  la  science  pour  les  belles 
dames  ses  contemporaines.  En  un  mot.  après  avoir  com- 
mencé comme  le  digne  neveu  do  grand  Corneille,  il  finit 
comme  le  pupille  de  Voltaire.  Cet  homme  qui  est  un  de 
ces  grands  écrivains  destinés  a  la  mort,  qui  a  fait  des 
chefs-d'œuvre  d'un  jour  et  qui  eut  trop  desprit  dans  sa 
vie  pour  en  avoir  après  sa  mort ,  cet  homme  qui  n'a  pas 
pu  être  un  journaliste ,  et  qui  était  fait  pour  être  un 
journaliste,  pour  vivre  vite  en  peu  de  temps,  vjpnt  en- 


suite a  mourir  comme  il  avait  vécu,  en^u  [de  temps , 
c'est  Fontenelle.  -  '  • 

Fontenelle  !  quel  journaliste  c'eût  'été  et  quelle  belle 
époque  pour  écrire  un  journal  !  Fontenelle  vint  en  France 
en  -1769  ,  au  moment  où  je  ne  sais  quel  public  préférait 
hautement  la  Phèdre  de  Pradon  à  la  Phèdre  de  Racine. 
Au  lieu  d'écrire  sa  tragédie  d'Aspar,  Fontenelle  pouvait 
prendre  la  plume  et  défendre  la  véritable  Phèdre;  aa 
lieu  d'écrire  des  épiarammes  contre  l'Esther  et  VAtha- 
lie ,  il  pouvait  révéler  glorieusement  la  gloire  de  ce 


Bàylb. 


Pol  Justus,  del.  Brou'n,  sculp. 


grand  poète  que  Roileau  défendit  seul  contre  tous,  con- 
tre l'envie  et  contre  Louis  \IV.  Arriva  ensuite  la  crande 
querelle  des  anciens  et  des  modernes,  où  furent  dépensés 
en  pure  perte  tant  d'esprit  et  tant  de  style;  Fontenelle, 
au  lieu  de  prendre  parti  contre  les  anciens,  aurait  pu  se 
poser  comme  le  conciliateur  de  celte  grande  dispute:  en 
un  mot,  s'il  avait  osé  prendre  l'autorité  d'un  critique , 


Jo  il  lui  eût  été  donné  l'insigne^onneur  de  fermer  le  dix- 
Tj'  septième  siècle  et  d'ouvrir  le  siècle  suivant.  Mais  quoi? 
X  à  toutes  les  brillantes  qualités  de  Fontenelle  une  grande 
;;C  qualité  manquait  ;  le  courage.  Il  n"a  {\is  osé  ouvrir  cette 
4^  main  qui  était  pleiue  de  vérités  ;  et  comme  la  vérité  ne 
''l;;  peut  pas  mourir  parce  qu'il  plaît  à  un  homme  de  tenir 
^7  ses  deux  mains  fermées,  la  vérité  tomba  dans  une  autre 


MUSEE  DES  FAMn.LES. 


17 


terre  moins  bien  disposée  peut-êlre ,  mais  autrement 
énergique  et  abondante.  Ici  nous  arrivons  naturellement 
à  celui  qui  est  le  prétexte  et  le  but  de  cet  article,  à 
l'auteur  de  V Année  littéraire,  a  Fréron. 

Cependant,  et  pour  que  cette  histoire  soit  com- 
plète, n'oublions  pas  de  rendre  justice  à  un  journaliste 
étranger;  Addison,  cet  Anglais  de  tant  d'intelligence, 
d'indulgence  et  d'esprit ,  qui  a  fait  de  son  journal  (  le 
Spectateur)  un  véritable  traité  de  philosophie  et  de  douce 
morale.  C'était  la  première  fois  qu'un  homme  se  mettait 
à  écrire  jour  par  jour  l'histoire  des  mœurs  et  des  carac- 


tères de  son  temps.  Evidemment  en  ceci  La  Bruyère  a 
servi  de  modèle  à  Addison,  mais  Addison  a  été  pins  in- 
dulgent que  La  Bruyère ,  et  par  conséquent  il  devait  être 
plus  populaire;  mais  Addison  s'est  plus  occupé  du  peuple, 
pendant  que  La  Bruyère  s'occupait  plus  des  grands  sei- 
gneurs; mais  Addison  a  fait  réellement  un  journal, 
pendant  que  La  Bruyère  faisait  un  livre.  Ajoutez  qu'Addi- 
son  est  un  philosophe  très-gai  et  toujours  de  bonne  hu- 
meur ,  pendant  que  La  Bruyère  est  plus  souvent  morose 
et  triste,  A  chaque  page  du  Spectateur,  vous  rencontrez 
le  plus  élégant   badinage ,  l'atlicismc  le  plus  poli ,  la 


F  HÉ  ROIS. 


Pol.  Justus  del.  Brown  sculp. 


grâce  la  plus  limpide;  surtout,  ce  qui  est  incroyable,  le 
remplissage  ne  se  fait  jamais  sentir  dans  cet  écrit  pério- 
dique. Or ,  comme  vous  le  savez ,  le  remplissage  est  le 
fléau  du  journal  depuis  qu'on  fait  des  journaux  en  ce 
monde.  «  Quand  on  a  pris  l'engagement,  dit  un  critique 
anglais,  Steele,  d'entretenir  une  voilure  publique,  il 
faut  qu'elle  parte ,  qu'il  y  ail  ou  non  des  voyageurs  :  il 
en  est  de  même  avec  nous  autres  écrivains  périodi- 
ques! »  Tel  était  le  journal  d'Addison.  Quant  a  l'écrivain 
lui-même ,  on  peut  le  placer  à  côté  des  plus  grands  obser- 
vateurs qui  aient  étudié  et  analysé  l'espèce  humaine  ; 

OCTOBRE  -185.5. 


si  quelqu'un  peut  partager  avec  Molière  le  grand  sur- 
nom de  contemplateur,  c'est  Addison.  «  Il  av;iit  lu  d'un 
œil  attentif,  dit  Johnson,  le  livre  important  de  la  vie, 
et  il  connaissait  le  cœur  humain  depuis  les  profondeurs 
de  la  ruse  jusqu'à  la  surface  de  l'aflcctalion.  »  Voila  donc 
encore  un  grand  journaliste  à  ajouter  aux  grands  jour- 
nalistes que  nous  avons  déjà  nommés.  Louis  Xlll ,  Ri- 
chelieu, Pascal,  M™*  de  Sévigné,  Pierre  Bayle,  Addison  ; 
on  a  vu  de  grandes  monarchies  commencer  moins  bien 
que  cela,  par  une  troupe  de  voleurs. 

Enfin  ,  au  xviu*  siècle,  à  l'instant  même  où  la  pensée 

5. TROISIÈME   VOLUME- 


18  LECTURES  DU  SOIR. 


humaine  commençait  celte  lonrjue  révolte  qui  a  enfanté  4^  maître?  croyant,  ou  sceptique?  philosophe,  ou  poète?  Le 
la  plus  longue,  la  plus  difficile  et  la  plus  mémorable  X  hasard,  qui  est  le  grand  dieu  des  hommes  d'avenir, 
des  révolutions,  au  moment  mcmc  où  toute  l'Europe  X  présente  Fréron  chez  l'abbé  Desfontaiues ,  cet  autre  cri- 
éblouïe  cl  étonnée  disait  a  Voltaire  :  Tu  seras  roi,  X  lique  de  talent  et  de  courage  qui  a  la  gloire  d'avoir  été 
Vollaire!  con)mc  disent  les  sorcières  de  Shakspeare  :  ^fc  le  maître  de  Fréron.  En  ce  temps-là,  l'abbé  Desfontaines 
Tu  seras  roi,  Macbctli  !  un  homme  arriva  pour  défeu-  ^h  se  livrait  assez  obscurément  à  une  sage  critique.  Mais 
drc ,  lui  tout'sciil ,  la  littérature  du  xviie  siècle  ,  qui  '£  à  peine  Fréron  eut-il  pris  la  plume,  que  l'abbc  Desfou- 
était  déjà  de  la  vieille  lillérature;  les  principes  du  grand  ^'ç  laines  fut  oublié.  D'ailleurs,  cet  abbé  Dcsfontaincs,  quoi 
règne,  qui  étaient  déjà  de  vieux  principes;  la  croyance  ^  qu'en  ail  dit  Voltaire,  était  un  Iiorame  doux  et  timide, 
de  Bo'ssuet  et  do  Louis  XIV,  qui  était  déjà  la  vieille  ^  le  bruit  lui  faisait  peur,  la  controverse  le  fatiguait,  il 
croyance.  Cet  homme,  qui  combattit  seul  toute  sa  vie  X  écrivait  à  grand'peine ,  en  un  mot,  c'était  un  homme 
pour  la  sainte  cause  du  goût,  et  de  l'art,  et  des  règles,  cet  :^  éloigné  de  tout  seuliment  passionné,  qui  aurait  bien 
homme  qui  eut  pour  mol  d'ordre  :  Racine  et  Boileau  ,  Tjo  voulu  être  uu  apôtre ,  mais  à  condition  de  n'être  pas  uu 
comme  les  anciens  rois  de  France  :  Monl'joic  et  Sahit-  X  martyr. 

Denis ,  cet  honmie  a  été  en  effet  l'homme  le  plus  coura-  X  Fréron  leva  donc  en  son  nom  l'étendard  de  l'opposi- 
geux  el  le  plus  constamment  courageux  de  sou  temps,  x  "^'on  philosophique.  11  entra  en  lice  le  premier,  visière 
En  effet  Fréron  est  arrivé  à  une  époque  de  désenchan-  '}=  levée  ,  el  il  dit  à  ses  champions  :  Venez,  et  combatlez 
tement  et  de  scepticisme ,  et  cependant  il  a  osé  croire  el  ^  derrière  moi,  à  mon  ombre  et  le  visage  couvert.  Alors 
espérer.  Fréron  est  arrivé  au  moment  où  les  ruines  '4'  commença  celte  lutte  de  vingt  ans  entre  Fréron  et  le 
allaient  s'amoncclant  sur  les  ruines;  el  cependant  il  a  ^  parti  philosophique.  Chaque  jour,  malin  et  soir,  Fréron 
ose  défendre  ce  qui  était  édifié  depuis  si  long-temps  X  était  sur  la  brèche,  voyant  venir  les  nouveaux  hommes 
avec  tant  de  frénie  et  de  bonheur,  vous  le  savez.  Fréron  X  et  les  œuvres  nouvelles.  Que  de  grands  hommes  il  a  vus 
est  arrivé  au  moment  où  tout  l'édifice  social  était  miné  tt  ainsivenirduhauldelacritiqueoù  ils'élait  placécomme 
de  fond  en  comble  et  menacé  de  toutes  parts  par  d'au-  %  ausomraetd'unelour  inexpugnable!  Tout  le  xviii* siècle 
dacieuscs  phalanges  d'esprits  révoltés  cl  assurés  de  Tira-  ^  a  passé  devant  lui  en  hurlant  des  cris  de  rage,  et  lui, 
punilédu  présent,  de  l'avenir  j  et  pourtant  Fréron  tout  ^r  il  a  jugé  tranquillement  el  de  sang-froid,  le  dix-huitième 
seul,  cet  honune  du  penple,  qui  n'était  pas  même  le  ^x^  siècle  qui  passait.  Jamais  vie  littéraire  ne  fut  plus  occupée 
dernier  des  gentilshommes  ou  le  dernier  des  hommes  -^  et  plus  remplie;  à  chaque  instant  c'était  un  nouveau 
d'église  a  défendu  ,  nuit  et  jour,  la  cause  du  roi  et  de  ^  venu  dont  il  fallait  s'occuper  sans  relâche.  Celui-là, 
l'église  abandonnée  par  la  France  entière,  par  1  Europe  S  moitié  abbé,  moitié  philosophe,  arrivait  de  sa  petite 
entière.  Cet  homme ,  tout  misérable  que  vous  le  voyez  Jo  ville  de  Langres  en  sabots  et  à  demi  vêtu ,  il  entrait  à 
là ,  ce  Fréron  perdu  dans  la  foule ,  sans  protecteurs ,  sans  IC,  la  fois  dans  la  misère  et  dans  la  gloire  parisienne.  D'a- 
appui,  sans  amis,  sans  conseil,  tout  seul ,  il  a  osé  s'op-  '^Z  bord  sceptique,  puis  tout-à-fait  athée,  ce  qui  était  déjà 
poser  à  Voltaire,  le  Mahomet  de  ce  temps-là;  il  a  défendu  ^^^  de  la  gloire;  il  jetait  à  profusion  son  éloquence  et  ses 
tout  seul  contre  Vollaire  les  dieux  attaqués,  l'art  poéti-  ■^  romans  silencieux,  sa  philosophie  d'athée  et  sa  flatterie 
que  méconnu  ,  la  civilisation  mise  en  doute  ;  il  a  défendu  "X  de  sujet ,  tour  à  tour  bouffon  et  sublime ,  grand  et  mé- 
contre  Voltaire  Jeanne  d'Arc  elle-même,  le  chaste;  et  ^f  diocre  écrivain,  riant  aux  éclats  cl  pleurant  de  rage, 
simple  héros  que  Vollaire  immolait  au  i)lus  effronté  cy-  "^^  menant  de  front  VEncyclopcdie  elles  bijoux  indiscrets, 
nisme  ;  il  a  défendu  contre  Voltaire  le  grand  Corneille  ";o  plein  de  vanité  et  de  bonhomie,  prenant  tour  à  tour 
que  Vollaire  immolailà  la  gloire  de  Vollaire;  il  a  défendu  X  et  tout  à  la  fois  tous  les  tons  et  tous  les  langages,  aussi 
contre  Voltaire ,  le  grand  Molière  que  Vollaire  immolait  -i"  difiicilc  à  saisir  que  le  Protée  qui  change  de  forme  :  tel 
à  la  comédie  ^\^'  Voltaire  ;  il  a  défendu  contre  Vollaire  T;.'  était  Diderot  !  Le  moyen  de  juger  celui-là?  et  cependant 
le  grand  Despréaux  que  Voltaire  immolait  à  la  poétique  .'v^  comme  Fréron  l'a  jugé!  comme  Fréron  l'a  compris! 
de  Voltaire;  oui,  Fréron  tout  seul,  oui,  cet  homme  ^"^^  comme  Fréron  l'a  attaqué  dans  ses  vanités  misérables, 
écrasé  de  tontes  parts,  oui,  ce  critique  chargé  d'outra-  ;«' dans  son  enthousiasme  factice,  dans  son  athéisme  de 
ges  et  de  blasphèmes,  .oui,  ce  vieux  lion  auquel  n'a  pas  h^  convcnlion,  dans  sa  bonhomie  larmoyante!  Et  a\ev  Di-' 
manqué  le  coup  de  pied  de  l'âne,  il  a  tenu  tête,  à  lui  <;{;^  derot  venait  son  compère  d'Alemberl,  à  l'esprit  froid  . 
tout  seul,  aux  encycIo[)édistes  ameutés  en  n\asse,  et  à  y^  au  cœur  sec,  au  style  châtié,  la  glace  unie  au  feu  qui 
rEn<//t7o/;e(//<?,  cotte  statue  d'argile  aux  pieds  d'argile,  '^0  brûle!  Et  comme  Fréron  a  jugé  d'Alembert  aussi,  et 
et  il  a' entrepris  tout  seul  celte  grande  lutte,  malgré  ceux  '(>  quelles  profondes  et  subites  clartés  Fréron  a  jetées  sur 
même  qu'il  défendait,  malgré  l'église,  qui  ne  trouvait  ;>"  le  travail  de  ces  deux  collaborateurs  si  opposés!  Et 
pas  Fréron  assez  orthodoxe,  et  à  l'insu  même  du  roi  c|;'  comme  ils  ont  été  furieux  les  uns  et  losaulres.se  voyant 
Louis  XV,  qui  ne  se  doutait  pas^,  l'imprévoyant  monar-  ^v^  si  complètement  compris  et  si  comi)lélement  commentés, 
que,  au  milieu  de  celle  foule  d'esclaves  el  de  /lalloiu-s  ,  [<l  e\pli(iués  et  jugés  par  Fréron! 

qu'il  n'était  plus  défondu  en  ce  monde  que  par  Fréron.  [?]  l'n  autre  jour,  faisons  silence!  c'était  un  homme  à 
Qui  voudrait  suivre  Fréron  dans  ses  travaux  el  dans  v^  pied  qui  entrait  à  Paris  par  les  plus  sales  rues  du  plus 
ses  luttes  de  clia(iue  jour,  aurait  une  longue  route  à  >5;  vilain  faubourg.  Cet  homme,  qui  allait  avoir  -îO  ans, 
parcouiir.  Il  faudrait  le  voir  arriver  à  Paris,  jeune  ;^^  arrivait  do  Genève  sans  argent,  sans  habits  .sans  renoni- 
tMicoreel  profondément  versé  dans  l'élude  do  ranti(juilé,  'J^  niée ,  sans  protecteur,  dévoré  depuis  20  ans  par  d'invin- 
co  point  de  départ  de  toute  littérature,  de  toute  poésie,  '^'^  cibles  el  puériles  passions  qui  l'avaient  consumé  au-de- 
de  loule  pliilos()|)liie  cl  do  toute  crili(iiu\  Fréron  arrive  T»'  dans;  cet  homme  allait  être  bi«MWôl  Jean  Jacques  Rous- 
dono  au  milieu  d(' cotte  (fraude  ville  déjà  Uuile  fumante  X-.  seau,  c'est-à-dire  l'auteur  do  r/v»«//f.  de  l'/Zf/oisc  et  du 
sous  ce  Vdhan  plii!osoplii(|ue  qui  brûlait  dans  son  sein.  "C  (Umiral  social.  Eh  bien!  il  fallait  aussi  lo  juger  ce  non- 
Que  fera-t-il  au  milieu  i]c  cette  littérature  qui  serenou-  ;;■!;,'  veau  venu  dans  la  lice;  il  fallait  aussi  le  soumoltreà  la 
voile  en  se  dénaturant?  Quoi  parti  prendre  au  milieu  ;^;  critique,  ce  grand  écrivain  qui  allait  être  à  lui  seul  une 
lie  tant  de  partis  qui  se  forment?  sera-t-il  esclave,  ou  "i*  double  révolution ,  une  révolution  dans  la  morale  et  trae 


MUSÉE  DES  FAMILLES.  ^g 


rovolulion  dans  la  politique  de  son  temps.  Et  pendant  c^  une  style  nouveau  ,  un  enthousiasme  plein  de  faconde 
qu  il  marchait  ainsi  a  grands  pas  au  milieu  deleblouis-  j^Z  unlou  d.tcloral  bien  fait  pourentrainerlafoule.Ace  livro 
sèment  et  de  1  adoiirati.m  générale,  pendant  qu  il  alliait  :^  Fiérou  a  répondu  tout  seul.  Vous  souvient-il  que  ce  li- 
aiosi  de  grandes  vérités  aui  dangereux  sophismcs,  5:  vre  de  Diderot  con)menfait  par  ces  mots  solennels  • 
Il  fallait  marcher  avec  lui .  et  le  suivre  à  la  trace ,  et  le  [^  e  Jécris  de  Dieu  !  Je  compte  sur  peu  de  lecteurs  et  nas- 
louer  quand  il  valait  la  louange,  et  lui  jeter  le  blâme  ±  •  pire  qu'à  quelques  suffrages.  Si  «es  pensées  ne  plai- 
quand  il  méritait  le  blâme.  Et  voilà  ce  que  Fréron  a  fait  ^-  •  sent  a  personne ,  elles  pourront  nétre  que  mauvaises- 
pour  Jean-Jacques  Kousseau,  quand  il  suivait  sans  re-  p^  »  mais  je  les  tiens  pour  détestables  si  elles  plaisent  i 
lâche  et  sans  cesse  Jean-Jacques  Rousseau  lui-même,  ce  4^  »  tout  le  monde  I 

rude  et  intrépide  jouteur  !  ^-      Or ,  Fréron  prouva  bientôt  à  Diderot  que  ces  pensc^ls 

Cependant ,  deux  hommes,   nouveaux  venus  dans  la  ^..  plaisaient  à  tout  le  monde.  Ce  sont  là  des  luttes  oublit^s 
carrière ,  deux  grands  seigneurs  dun  très-grand  style ,  ^:  mais  que  cependant  ce  sont  là  des  luttes  difficiles  et  rera^ 
Montesquieu  et  M.  de  Buffon,  venaient  aussi  demander  ^:^  plies  de  périls! 

leur  part .  et  quelle  part  !  dans  ce  long  travail  de  la  cri-  ^^  Diderot  n'a  pas  donné  moins  de  peine  à  Fréron  que 
tique  contemporaine.  Aussitùt  d  fallait  que  le  critique,  :^:  Jean-Jacques  Rousseau  lui-même.  Aujourd'hui  Jean- 
laissantde  côte  un  instant  ses  révolutionnaires  plébéiens,  x  Jaccpies  Kousseau  nous  parait  dune  réfutation  plus  dif- 
sattachât  aux  grands  travaux  de  ces  doux  hommes  qui  ±  ficile ,  mais  au  siècle  passé.  Diderot  était  ie  plus  infati- 
passaient  en  revue .  dans  le  plus  magnifique  style,  celui-  =g  gable  des  rhéteurs.  II  se  reproduisait  sous  toutes  les  for- 
ci tous  les  êtres  créés,  celui-là  toutes  les  lois  existantes.  IZ  mes  et  à  loules  les  occasions.  Ici  on  conte  eraveleux 
11  faUait  les  suivre  page  par  page ,  chapitre  par  chapitre  ;  ^1  là  un  dialoguebouffon .  plus  loin  une  comédie  hmnovan  te' 
et  notez  bien  que  Bufïou  commença  son  livre  à  la  créai  100  ^:  aujourdhui  un  svstème  philosophique  demain  dû 
du  monde,  et  Montes.>uieu  à  la  formaliou  do  la  propriété,  5:  déisme,  après-demain  de  1  athéisme  .  le  jour  suivant  une 
c'est-à-dire  à  la  création  du  monde  légal,  pour  s'arrêter,  ±,  poétique  nouvelle .  et  enUn  de  la  science  dans  toutes  les 
qui  pouvait  le  dire  alors?  Et  alors  Fréron,  linfatigable,  a|  branches .  à  savoir  de  la  médecine,  de  l'astrologie  de 
entrait  sans  peur  dans  ces  nouveaux  sentiers:  il  mar-  ^  Fadministraiion  :  puis  toujours  et  sans  cesse  VEnnido- 
chait  avec  les  grands  marcheurs;  il  supportait  les  cha-  ^-  péûie.  et  cependant  toujours  et  sans  cesse  cet  infatigable 
leurs ,  la  poussière  et  le  soleil  de  leur  grande  route.  Ce  -;-  Fréron  a  suivi  et  poursuivi  cet  infatiaable  Diderot  f 
siècle  était  un  siècle  d'analyse  aussi  bien  qu'un  siècle  ^o  Et  crovez-vous  que  cela  ail  aussi  été  bien  facile  d'ana- 
d'imagiuation;  produire  et  critiquer,  voilà  la  vie  du  siè-»>o  lyser  le  discours  d'introduction  à  FAis^ore  naturelle^ 
Ole  passé;  il  avait  autaut  besoin  de  créer  que  de  détruire,  ^i:  Et  croyez-vous  que  l'analvse  de  ï Esprit  des  lois  ait  été 
de  jeter  au  monde  des  pensées  nouvellc^i  que  de  juger  les  ^^  l'affaire  d'un  jour?  Et  après  les  maîtres,  rensez-vous 
pensées  anciennes.  Or .  toute  la  partie  difUcile  de  ce  siè-  :;:  aussi  que  les  disciples  n'aient  pas  eu  leur  tour  dans  cette 
cle.  toute  la  critique  de  ce  temps  de  critique,  toute  la-  :•:  histoire  littéraire  du  dix-huitième  siècle  écrite  jour  par 
nalyse  de  ce  temps  d'analyse,  qui  donc  l'a  supportée,  ^^  jour,  par  Fréron?  Les  voici  en  effet  qui  arrivent  les  uns 
je  vous  prie ,  si  ce  n'est  pas  Fréron  ?  ±  après  les  autres ,  tous  les  philosophes  à  la  suite    tous  lés 

Ce  sont  là  des  travaux  !  11  a  écrit  dadmirables  pages  ^-  poètes  à  la  suite  .  Grimm  .  Helvétius  .  le  baron  d'Holbac 
sur  tous  les  hommes  qui  étaient  alors  de  nouveaux  ve-  ^»  Condillac.  La  Harpe,  Chamfort .  qui  encore?  Ils  arri- 
nus.  Ils  les  a  jugés  quand  ils  arrivaient  au  monde  ;  il  les  X  rent  tous  en  masse .  en  foule,  en  tombant  sur  la  gloire 
a  jugés  quand  ils  étaient  des  gloires  naissantes;  il  s'en  ^o  ou  tout  au  moins  sur  la  renommée,  comme  des  pauvres 
est  inquiété  quand  ils  n'étaient  encore  que  des  révolu-  ?^:  morts  de  faim. le^sécon^imisles. les  philosophes. lesdéi<:tes 
tions  en  herbe,  il  s'en  est  inquiété  quand  ces  torches  qui  X  les  athées .  les  vieillards  et  les  jeunes  gens,  les  plébéiens 
onl  tout  brûlé,  étaient  à  peine  allumées.  Nommez-moi  un  :^::  et  les  grands  seicneurs  ,  les  républicains  et  les  théocra- 
grand  ouvrage  du  xviu*  siècle  qui  ait  échappé  à  laua-  :*:  tiques^;  ils  arrivent  tous,  chacun  apportant  sa  petite 
lyse  complette.  à  la  justice  indépendante,  au  jugement  ^,;;  ruine,  chacun  apportant  son  petit  sophisme  celui-ci  ôiant 
toujours  sûr  do  Frérou?  Et  en  même  temps,  nommez-  ^  à  la  langue,  celui-là  y  ajoutant,  tous  détruisant,  arran- 
moi  un  grand  ouvrage  de  ce  siècle  qui  ne  demande  pas,  ±  géant,  recom{x>saot  et  massacrant  cette  belle  lausne  du 
pour  être  jugé  entièrement,  la  vied"  un  homme?  Le  Bis-  3«  siècle  de  Louis  XÏV  :  el  à  tous  ceux-là  qui  acconrafcnt  en 
cours  sur  l'inégalité  des  cotulitiGns,  ces  quelques  pages  -^  foule  "a  la  ruine  de  Caribagc.  il  fallait  que  Fréron  tout  seul 
admirables,  demande  à  lui  seul  tout  un  volume  de  coin-  g  répondit  l'un  après  l'autre  el  à  tous  en  même  t'^mps  ; 
mentaires.L'A'iui/^appelaituue  réfutation,  dans  laquelle  4^  Frérou  seul  défendait  pied  à  pied,  pouce  par  pouce,  ce 
réfutation  il  faut  comprendre  la  profession  de  foi  du  vi-  X  beau  royaume  de  la  philosophie,  de  lacrovance.  de  Fart 
caire  savoyard.  Qu'est-ce  que  ïtiéloise!  sinon  le  plus  :[:  et  du  goût  au  dix-septième  siècle,  attaque  et  battu  en 
excellent  assemblage  des  plus  dangereux  sophismes  et  des  rj^  brèche  de  toutes  parts:  Fréron  tout  seul  osait  encore 
opinions  les  plus  opposées  et  les  plus  dcbaltues?  Qui  peut  ;/:  parler  de  l'autorité  et  du  devoir .  de  la  crovance  et  de  Fo- 
nierqueleCo/ilrn/ socio/ uesoità  luisouluuerévolution?  ^i^  béissance  aux  lois  et  au  prince  ;  Fréron  tout  seul,  en  un 
VoiPa  pour  un  seul  homme  !  Viennent  maintenant  les  f^  mot .  a  ait  pris  en  main  la  défense  de  l'ordre  et  de  l'aii- 
autres.  el  diles-moi  si  c  était  peu  de  chose  de  répoudre  ^  torité  parmi  les  hommes  En  un  mot .  cette  ancienne  et 
aux  Pensées  p/ii/o«op/ij</Mes  de  Diderot,  cet  étrange  coup  X  admirable  société  française,  c'èst-à-dire  Dieu  el  le  roi . 
de  tonnerre  qui  aurait  retiré  Bossuet  de  sa  tombe,  si  ?=  autrefois  défeudue  par  tant  de  grands  «énies,  Ihonneor 
Bossuet  n'avait  pas  été  bien  mort?  Ces  pensées  philosophi-  'X  de  l'église  et  de  la  France ,  elle  n'avait  plus  pour  se  dé- 
ques  de  Diderot,  qui  nous  paraissent  misérables aujour-  3o  fendre  et  pour  la  défendre,  ô  ciel  !  faut-il  le  dire?  que 
dhui.  elles  firent  une  sensation  profonde  quand  elies  vi-  ;;::  cet  homme  de  cœur ,  honni .  accablé .  méprisé  :  ce  mal- 
rent  le  jour.  Il  ne  s'agissait  de  rien  moins  que  de  prouver  r^  heureux,  ce  misérable,  cet  inébranlable ,  cet  admirable 
à  tous  que  le  monde  était  plein  d'aikées  et  despiuosistes.  î;;:  Fréron  ! 

Aussi  la  curiosité  fut  immense;  tout  le  monde  lut  ce  ^^-      Et  encore  dans  celte  liste  formidable  et  Irès-incom- 
Uvre,  et  même  les  enfans  et  les  femmes;  cl  puis  c'était 'iPl^'l»?  tles  grands  écrivains  et   des  grands  ouvrages 


20 


LECTURES  DU  SOIR. 


auxquels  Frérou  eut  affaire  dans  sa  vie,  ne  vous  ai-jc 
pas  nommé  le  plus  redoutable,  le  plus  intrépide,  le  plus 
atroce  de  tous,  Voltaire.  Autant  Voltaire  aimait  la  gloire, 
autant  il  haïssait  Fréron.  Autant  Voltaire  adorait  la 
toute-puissance ,  autant  il  haïssait  Fréron.  Cela  vous  pa- 
raîtra hardi  à  dire ,  et  cependant  cela  n'est  que  vrai  :  le 
grand  Voltaire,  ce  maître  souverain  de  l'Europe  philo- 
sophique et  littéraire  ,  ce  grand  poète  qui  a  pensé  dé- 
trôner le  Christ ,  le  roi  tout-puissant  dont  la  capitale  était 
Ferney,  ce  roi  de  l'esprit  et  des  révolutions,  des  grâces 
et  des  paradoxes ,  ce  prodige  qui  a  renversé  en  se  jouant, 
et  comme  il  eût  brisé  une  porcelaine  chez  M"'  de  Pom- 
padour,  une  monarchie  et  une  religion  de  quinze  siècles. 


Aussi ,  vous  savez  comment  s'est  exhalée  cette  immense 
colère  de  Voltaire,  qui  n'a  jamais  eu  d'égale;  aussi  vous 
savez  ce  que  cette  colère  a  produit  et  comment  elle  a 
voué,  autant  qu'il  était  en  elle,  à  l'exécration  univer- 
^  selle  et  au  mépris  public  ce  critique  de  courage  et  de 
probité ,  qui  a  osé  dire  a  l'émeute  philosophique  et  a  la 
révolution  littéraire  :  Assez  marché  comme  cela,  vous 
n'irez  pas  plus  loin!  Pauvre  et  malheureux  critique! 
sa  vie  entière  a  été  un  sacerdoce ,  la  polémique  littéraire 
n'a  jamais  fait  et  elle  ne  fera  jamais  un  plus  grand  mar- 
tyr. Tout  ce  qu'un  homme  peut  supporter  et  souffrir  en 
ce  monde,  Frérou  l'a  supporté  et  souffert.  Il  a  eu  tous 
les  genres  de  courage ,  on  lui  a  craché  au  visage ,  on  l'a 


s'il  a  été  jaloux  de  quelqu'un  dans  sa  gloire  et  dans  sa  ^  frappé  à  coups  de  bâton ,  on  l'a  humilié  dans  sa  per 


toute-puissance  ,  ce  grand  Voltaire ,  il  n'a  été  jaloux  ni 
de  Racine,  ni  de  Corneille,  ni  de  Bossuet,  ni  de  Jean-Jac- 
ques Rousseau ,  ni  de  Montesquieu ,  il  a  été  jaloux  de 
Fréron ! 

Oui,lui-méme,oui,  Voltaire,  il  a  été  jaloux  de  Fréron. 
Et  comment  expliquer  autrement  cette  haine  formidable 
de  tous  les  jours  et  de  toutes  les  nuits?  comment  expli- 
quer tant  d'esprit  et  de  génie  inutilement  dépensés  à 
poursuivre  et  a  accabler  un  seul  homme?  Comment  se 
rendre  compte  de  ce  fait-là  :  Fréron  attaqué  par  Voltaire 
autant  et  aussi  souvent  et  plus  violemment  attaqué  que 


sonne,  dans  ses  enfans,  dans  sa  femme,  dans  son  hon- 
neur, dans  sa  probité,  dans  ses  mœurs ,  dans  son  foyer 
domestique;  on  l'a  traîné  sur  le  théâtre  (chose  inouïe 
depuis  Aristophanes!  )  et  là  devant  le  peuple  assemblé, 
en  présence  de  tous  les  grands  seigneurs  de  la  cour  et  de 
tous  les  puissans  de  la  ville ,  c'a  été  à  qui  lui  crache- 
rait le  plus  au  visage ,  à  qui  le  comblerait  le  plus  d'hu- 
miliations, de  mépris  et  d'outrages.  Tout  ce  que  la  haine 
a  de  liel ,  tout  ce  que  la  rage  a  de  venin ,  tout  ce  que  la 
langue  des  halles  a  d'insolentes  injures ,  tout  ce  que  le 
mépris  peut  imaginer  dans  ses  accès  de  brutalité ,  tout  ce 


notre  seigneur  Jésus-Christ   lui-même?    Fréron  traité  ^  que  des  crocheteurs  pris  de  vin ,  tout  ce  que  des  femmes 
commeune  religion,  attaqué  comme  une  croyance,  et  ce  ^  de  la  halle,  briilées  de  soif,  peuvent  trouver  dans  leur 
rare  esprit  Voltaire,  aussi  inquiété  par  l'Année  Lille-   '         '"-  ^      '-^-    i'       •^^-    j       ■—  -'  --'"- 
vaire  que  par  la  Bible?  Comment  pensez-vous  qu'un 


homme  de  l'esprit,  du  talent,  du  génie,  de  la  poésie  et  de 
l'éloquence  de  Voltaire,  se  sera  heurté  toute  sa  vie  contre 
un  écrivain  isolé,  faible  et  pauvre,  accablé  de  toutes  parts? 
Je  le  dis  encore,  c'est  que  Voltaire  a  été  jaloux  de  Fréron; 
c'est  que  Vol  taire,  dans  tout  son  triomphe,  a  été  bien  sur- 
pris et  bien  indigné  quand  il  s'est  vu  tout  d'un  coup  ar- 
rêté, par  qui,  grands  dieusl  arrêté  par  Fréron!  C'est 
que  Voltaire  ne  pouvait  pas  se  figurer  que  lui  Voltaire , 
lui,  le  dieu  de  la  France  et  de  l'Europe,  lui  le  flatteur 
bien-aimé  de  M"*  de  Pompadour ,  lui  qui  avait  pour 
premier  courtisan  le  roi  de  Prusse ,  Frédéric-le-Grand , 
lui  l'enfant  chéri  des  artistes,  des  princes,  des  peuples, 
des  belles  femmes,  lui  entouré  de  tous  les  charmans  vices, 
et  de  toutes  les  futiles  grandeurs  de  ce  siècle  charmant, 
lui  qui  en  était  l'esprit,  et  la  vie,  et  l'orgueil,  et  la  der- 
nière passion,  et  la  dernière  croyance;  lui  à  qui  cette  fu- 
tile époque  avait  tout  sacrifié,  ses  dieux,  ses  lois,  ses 
mœurs,  ses  rois,  son  passé,  son  présent  et  surtout  son 
avenir ,  lui  le  tout-puissant  par  la  grâce  de  son  génie ,  par 
la  volonté  de  son  esprit  et  par  la  force  de  son  impitoyable 
ironie  ,  il  serait  arrêté  par  quoi ,  grand  Dieu  I  par  un 
méchant  petit  chiffon  de  papier  périodique ,  imprimé 
dans  la  haine  publique,  persécuté  même  par  le  censeur  ^ 
royal,  menacé  à  chaque  instant  du  bâton  ,  de  l'amende  4^ 
et  de  la  Bastille;  lui  Voltaire,  arrêté  par  quelques  ligues 
écrites  avec  sang-froid  et  sans  colère  ;  lui  Voltaire,  por- 
tant ses  deux  mains  de  fer  et  de  feu  contre  ce  chiffon  de 
ry1/jMét;LJ«tTaire,ct  ne  pouvant  venir  à  bout  delanéantir! 
Lui  Voltaire,  arrêté  dans  sa  gloire  par  cette  misérable 
feuille,  et  jouant,  lui  Voltaire,  vis-à-vis  Fréron,  le  rôle 
de  cette  princesse  des  Contes  de  Perrault ,  qu'une  toile 


gosier  desséché,  d'horribles,  de  sales  et  infâmes  men- 
songes, tout  cela  a  été  prodigué  et  versé  à  plein  vase 
sur  la  tête  de  Fréron  le  journaliste;  Voltaire,  a  cette 
grande  occupation  a  passé  une  grande  partie  de  sa  vie. 
Voltaire  voyait  Fréron  partout,  à  chacune  de  ses  pages. 
Fréron  était  pour  Voltaire  comme  cet  abîme  entr'ouvert 
qui  épouvantait  Pascal.  Au  milieu  d'une  grande  disser- 
tation historique ,  Voltaire  s'interrompait  pour  attaquer 
Fréron.  Au  milieu  d'un  conte  léger,  cette  ironie  de  tant 
de  verve ,  de  hardiesse  et  d'esprit ,  Voltaire  s'arrêtait  pour 
insulterFréron.  En  plein  poème, Voltaire  insullaitFréron. 
Parloutjà  chaque.instant, Voltaire  écrit  le  nom  de  Frérou. 
Fréron  est  insulté  dans  le  même  livre  que  la  Pucelle 
d'Orléans.  Fréron  est  insulté  dans  Candide.  C'est  contre 
Fréron  que  Voltaire  a  lancé  sa  plus  immortelle  satire ,  le 
Pauvre  Diable,  celle  horrible  philippique  de  génie  a  la- 
quelle on  ne  peut  rien  comparer,  pas  même  les  plus  hor- 
ribles passages  de  Jovénal. 

Enfin,  c'est  contre  Fréron  que  Voltaire  a  écrit  Y  Ecos- 
saise, cette  horrible  comédie  dans  laquelle  un  homme 
vivant  a  été  montré  au  doigt  comme  le  plus  affreux  des 
misérables.  Oh  !  ce  fut  là ,  n'en  doutons  pas,  un  horrible 
spectacle.  Toute  celle  ville  honnête ,  policée,  philosophi- 
que ,  élégante ,  la  ville  du  roi  Louis  XV ,  de  Voltaire ,  de 
M.  do  Richelieu  et  de  Itf  "'  de  Pompadour ,  se  réunit  dans 
la  vaste  salle  uniquement  \xi\ir  insulter  un  homme  et 
pour  applaudir  a  ces  injures;  toute  celte  ville  s'ameute 
et  bourdonne  dans  la  vaste  enceinte,  murmurant  le  nom 
de  Fréron  !  Enfin  la  toile  se  lève ,  et  déjà  le  peuple  bat  des 
mains.  C'est  Fréron  !  Le  voilà  sur  la  scène  !  En  effet,  le 
comédien  qui  joue  son  rôle  a  imité  jusqu'à  sa  figure,  il 
s'est  même  procuré  un  de  ses  habits  ;  c'est  Fréron ,  il  est 
impossible  de  ne  pas  le  reconnaître  :  on  bat  des  mains  I 


d'araignée  empêclie  de  sortir  de  sa  prison  ,  parce  que  la  ^  Au  même  instant  la  pièce  commence ,  et  alors  voilà  Fré- 
toile  d'araignée  renaît  toujours  !  lui  Voltaire,  ainsi  arrêté  ^  ron  qui  s'avance  sur  le  bord  du  théâtre,  et  qui  dit  de 
par  Fréron!  Avouez  avec  moi  qu'on  effet  cela  est  étrange,  ±  lui-même  :  a  Je  suis  un  voleur,  un  sot .  un  misérable, 
et  qu'en  effotaussi  Voltaire  se  voyant  vaincu  comme Crom-  ;£  »  un  mendiant,  un  vénal ,  jt- (/a^nc  déjà  quelque  chose 
w'cW  par  ce  grain  de  sable  placé  là,  a  eu  bien  raison  d'elle  ^  »  à  dire  du  mal;  si  je  puis  pancnir  à  eti  faire,  ma 
furieux  toute  sa  vie  cl  de  toute  sa  fureur  contre  Fréron.  ^  »  fortune  est  faite.  »  Aussi  i>arle-t-il  abominablement 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


21 


de  lui-môme  pendant  toute  la  pièce  ;  aussi  se  jette-t-il  à  c^ 
lui-même  de  la  boue  au  visage  pendant  cinq  actes;  pen-  ^^ 
dant  cinq  actes  le  peuple  applaudit  et  s'écrie  :  C'est  tÇ, 
Fréron;  pendant  cinq  actes,  les  grands  seigneurs  qui  X 
étaient  là,  les  grandes  dames  qui  étaient  la  approuvent  ^^ 
de  la  voix  et  du  geste  cette  action  infâme;  pendant  cinq  ÎQ 
actes,  les  anciennes  licences  du  théâtre  athénien  sont  '^■^ 
dépassées  ;  l'Aristophaues  de  Fcrncy  éclate ,  menace ,  ^ 


jure,  accuse  et  proscrit,  non  pas  comme  l'ancien  Arb- 
tophanes  pour  la  cause  de  la  république,  mais  dans  sa 
propre  cause  et  pour  sa  propre  défense  el  à  son  unique 
honneur!  Et  personne  dans  la  salle  ne  prend  la  défense 
de  Fréron ,  de  cet  homme  seul  contre  tous  !  et  personne 
pendant  ces  cinq  actes  ne  se  récrie  contre  cette  horrible 
profanation  de  l'art  dramatique ,  contre  cet  infâme  abus 
du  génie  et  de  l'esprit,  contre  l'horrible  vengeance ^de 


Deux  loges  à  la  représentation  de  l'^cotsaise.  Granville  del.  Broum  sculp. 


ce  poète  qui  ameule  les  populations  au  bénéfice  de  sa 
colère.  Plus  tard  les  philosophes  poussèrent  des  cris  de 
rage  quand  Palissot  les  traîna  a  quatre  pâtes  sur  le 
théâtre,  et  plus  tard  le  pouvoir  lui-même  s'étonnait  et 
s'indignait  vainement  contre  le  Mariage  de  Figaro, 
cette  personnalité  conire  tous  les  pouvoirs  existans, 
comme  si  tout  ne  se  tenait  pas  dans  l'histoire  d'un  peu- 
ple, la  gloire  à  la  gloire,  l'insulte  à  l'insulle  ;  comme 
s'il  n'était  pas  évident  pour  quiconque  le  voulait  pré- 
voir, que  Voltaire,  en  nous  ramenant  à  la  comédie  d'A- 
ristophanes,  ouvrait  la  brèche  aux  insulleurs  à  venir"? 
Aujourd'hui,  vous  qui  êtes  les  maîtres,  vous  laissez 
insulter  un  homme  sur  votre  théâtre  :  tremblez ,  l'in- 
jure de  cet  homme  retombera  sur  vous  ;  il  est  insulté 
aujourd'hui ,  vous  serez  insultés  demain ,  aux  mêmes 


lieux,  par  les  mêmes  comédiens  et  par  le  même  public. 
Pourtant  qu'avait-elle  à  reprocher  à  Fréron,  cette 
imprévoyante  société  française  qui  le  chargeait  de  tant 
d'insultes?  Il  s'était  porté  son  défenseur  et  le  protecteur 
de  ses  privilèges  ;  il  avait  compris  mieux  que  personne 
l'avenir  effrayant  de  ce  beau  monde  d'esprit  et  de  for- 
tune qui  s'en  allait  chaque  jour.  11  avait  pris  en  main  la 
cause  du  grand  siècle ,  la  cause  de  la  grande  poésie,  la 
cause  de  la  vieille  royauté.  Pauvre  grand  monde ,  comme 
il  était  peu  intelligent  de  sa  conservation  et  de  ses  éloges! 
Il  applaudissait  l'Écossaise; il  applaudissait  le  Mariage 
de  Figaro;  il  applaudissait  tout  ce  qui  perdait  la  vieille 
société  française  :  bien  plus,  il  y  eut  un  jour  où  il  ap- 
plaudit à  la  perle  totale  de  ses  privilèges ,  de  ses  ccus- 
S6US.  de  sa  fortune,  et  qu'il  jeta  même  en  riant  à  ce 


22 


LECTURES  DU  SOIR. 


peuple  qui  ne  le  lui  demandait  pas  encore  le  nom  de  ses  . 
iicveui  et  de  ses  aïeux. 

J'ima;fino  cependant  qu'à  cette  première  représenta-  1 
lion  de  lÉcnssa^sc  plus  d'un  cœur  a  dû  battre,  et  plus  : 
d'unfrontadû  pâlir,  quand  soudain,  au  dernier  acte,  au  : 
raomcnt  le  plus  grand  de  l'admiration  générale  ,  on  vit  ; 
aux  premières  loges  une  pauvre  femme  qui  tombait  éva-  ; 
nouie,  et  à  l'orchestre,  un  homme  éperdu  qui  se  leva  tout  ; 
de  bout  en  s" écriant  avec  des  larmes  de  désespoir  :  Ma  < 
femme  !  ma  femme!  Or  cette  femme  évanouie  c'était  la  ■ 
femme  de  Fréron  ,  or  cet  homme  qui  était  resté  impassi-  1 
ble  pendant  ces  trois  heures  d'abominables  tortures  ,  et  ', 
qui  pleurait,  voyant  sa  lemme  évanouie,  c'était  Fréron  J 
lui-même.  Sont-celà,  je  vous  prie,  les  vengeances  d'un  ; 
peuple  civilisé?  Ce  jour-là,  un  homme  était  à  côté  de  : 
Fréron,  et  cet  homme  eut  seul  le  courage  de  défendre 
l'homme  attaqué,  en  lui  parlant  avec  la  considération  duc 
au  malheur.  Celui  qui  osa  soutenir  Fréron  contre  toute 
cette  foule  soulevée,  c'était  M.  de  Malesherbes,  le  même 
homme  de  bien  et  de  courage  qui  osa  plus  tard  défondre 
la  vie  de  Louis  X'VI  contre  ceux  qui  demandaient  la  tête 
du  roi.  Dites  donc  que  les  événemens  de  ce  monde  ne  se 
tiennent  pas! 

On  ne  saurait  nier  qu'il  n'ait  fallu  un  grand  courage , 
un  courage  plus  qu'humain  pour  résister  à  toutes  ces 
épreuves.  On  composerait  plusieurs  gros  volumes  des 
excellentes  épigrammes  et  des  immortelles  satires  dont 
Fréron  a  été  accablé;  il  n'y  a  pas  un  homme  de  ce 
temps-là,  môme  Palissot,  qui  ne  se  soit  trouvé  de  1  es- 
prit, et  beaucoup  d'esprit  contre  Fréron.  Jean-Jacques 
Rousseau,  lui-même,  qui  garde  si  souvent  le  plus  hono- 
rable sang-froid  même  contre  Voltaire,  a  adressé  à  Fré- 
ron une  lettre  violente  qui  se  termine  par  le  mol  le  plus 
insultant  (I). 

Et  cependant  Fréron  a  tenu  bon  et  n'a  pas  lâché  d'un 
pas;  jusqu'à  la  On  il  a  persévéré  dans  la  route  qu'il  s'é- 
tait tracée.  Ni  les  travaux  ,  ni  les  outrages ,  ni  les  in- 
sultes, ni  les  persécutions  de  tout  genre  n'ont  pu  le 
faire  dévier  un  instant  de  sa  route.  Aini-i  a-t-il  fait.  Et 
comme  en  dernier  résultat  il  n'y  a  que  l'abnégation 
chrétienne  qui  puisse  ainsi  se  dévouer  corps  et  ame  à  sa 
croyance,  et  comme  ce  n'est  pas  là  d'ordinaire  l'habi- 
tude des  opinions  purement  philosophiques  et  liltéraircs 
de  s'abandonner  sans  merci  ni  miséricorde  aux  haines 
les  plus  spirituelles  et  les  plus  puissantes  du  siècle  le  plus 
spirituel  et  le  plus  puissant ,  il  s'agit  enfin  de  trouver  le 
secret  du  courage  et  delà  persévérance  de  ce  haut ,  per- 
sévérant et  courageux  critique.  Singulier  courage  de  la 
résistance  mille  fois  plus  diflicile  que  le  courage  d'oppo- 
.sition;  singulier  courage  de  l'homme  qui  dit  :  je  crois, 
quand  persoimene  croit  plus;  mille  fois  plusdillicile  que 
le  courage  du  croyant  quand  tout  le  monde  counnence 
à  croire;  singulier  courage  du  plébéien  qui  défend  le 
principe  royal  ;  mille  fois  plus  diflicile  que  le  couragodu 
gentilhomme  (jui  se  fait  peuple;  singulier  courage  de 
l'écrivain  qui  s'abrite  à  l'ombre  des  modèles;  mille  fois 
plus  diflicile  que  le  courage  du  novateur  (pii  se  fait  à 
lui-même  son  style  et  son  art  poétique.  Tel  fut  le  cou- 
rage de  Fréron.  Il  a  été  seul  contre  tous.  11  a  été  seul 
contre  la  philosophie  ,  contre  la  j)oésie  ,  contre  la  litté- 
rature, conlro  lu  politique  ,  contre  le  théâtre  de  sou 


(t  )  Vous  dites,  Mnn&irnr,  quo  vous  vous  cnvcloppc7  daos  voirc  ^^ 
rUi ,  je  ne  vous  le  conseille  pai,  vous  auriez  là  un  niédiani  ^,^ 


vcrUi 
manteau. 


temps.  Au  nombre  des  travaux  de  Fréron ,  il  faut  placer 
sa  défense  de  l'ancien  théâtre  et  sa  constante  admiration 
pour  Corneille  et  pour  Racine,  et  son  opposition  constante 
à  celte  larmoyante  et  fade  comédie  par  laquelle  ov  ,;opé- 
rait  remplacer  la  comédie  de  Molière.  C'est  Fréron  qui 
le  premier  a  trouvé  la  critique  dramatique,  comme  il 
a  trouvé  le  style  de  la  critique  littéraire.  Fréron  est  le 
plus  habile  analyste  de  ce  monde.  Son  coup-d'œil  est 
prompt  et  sûr;  sa  parole  est  rapide  et  vive;  il  a  bientôt 
trouvé  le  fort  et  le  faible  des  ouvrages;  il  est  peu  facile 
à  éblouir,  cl jamaisliommc  ne  s'est  mieux  tenu  en  garde 
contre  les  étincelles  du  faux  bel-esprit,  et  les  efforts  gran- 
dioses du  mauvais  goût.  Fréron  sait  par  cœur  tous  les 
modèles;  il  en  a  puisé  le  suc  de  bonne  heure,  et, grâce  à 
eux ,  il  a  toujours  près  de  lui  à  sa  portée  une  règle  con- 
stante et  sûre  pour  bien  juger  des  ouvrages  de  l'esprit. 
Ajoutons  encore  que  c'est  Fréron  qui  a  formulé  les  droits 
de  la  critique  ;  c'est  lui  qui  a  enseigné  aux  plus  beaux 
esprits  à  reconnaître  et  à  se  soumettre  à  ces  jugeraens 
portés  au  nom  de  l'art ,  par  des  hommes  qui  ont  con- 
senti à  ne  pas  être  des  artistes  et  des  écrivains ,  à  condi- 
tion qu'on  leur  ])romettrait  de  comprendre  et  de  juger  les 
écrivains,  i'^n  effet,  avant  Fréron,  nous  voyons  les  plus 
grands  écrivains  du  XVII*  siècle  supporter  impatiem- 
ment ce  qu'ils  appelaient  le  jqu(j  delà  critique.  Le  XVll" 
siècle  ne  reconnut  lîoileau  pour  un  critique,  que  parce 
que  Boileau  avait  fait  ses  preuves  de  grand  prosateur  et 
de  grand  poète.  On  retrouve  dans  Lal)ruyère  et  dans  les 
préfaces  de  Corneille,  et  même  dans  celles  de  Racine, 
plusieurs  accès  de  cette  mauvaise  humeur,  de  cette  impa- 
tience contre  la  critique,  impatience  bien  naturelle  à 
des  esprits  de  cette  élévation.  11  a  fallu  bien  du  temps, 
et  surtout  il  a  fallu  toute  la  persévérance  de  Fréron,  pour 
apprendre  aux  grands  écrivains  que  c'est  le  droit  de  la 
critique  de  les  citer  à  sa  barre,  et  qu'un  homme  de  goût 
et  de  style  est  l'égal,  sinon  de  tous  les  grands  écrivains, 
du  moins  de  tous  les  grands  livres,  et  qu'enOn  c'est  une 
sotte  raison  à  donner  à  l'homme  qui  juge  un  poème, 
une  tragédie,  une  histoire,  de  lui  dire  lièrement  —  Fai- 
tes-en autant!  Mais  ce  sont  là  des  idées  qui  se  débat- 
taient avant  Fréron,  que  Fréron  a  résolues  au  grand 
honneur  de  la  critique ,  et  qui  ne  se  discutent  plus  de- 
puis Fréron. 

Nous  disions  donc  que  ce  qui  a  soutenu  Fréron  dans 
celte  lutte  infatigable  de  tant  d'années  (depuis  l7.oi 
jusqu'en  I77G),  ce  fut  d'abord  son  courage  et  ensuite 
et  surtout  la  puissance  même  du  journal,  cette  nouvelle 
puissance  dont  il  était  un  des  créateurs.  En  effet,  je  ne 
crois  pas  qu'il  y  ail  au  monde  une  plus  grande  preuve 
de  la  toute  puissance  du  journal  que  la  persévérance  de 
Fréron  à  lutter  tout  seul  pendant  quarante  ans  contre  la 
persévérance  et  la  colère,  et  ce  qui  claieut  plus  dangereux, 
l'esprit  et  l'ironie  de  Voltaire.  Il  faut,  sans  nul  doute, 
qu'il  y  ait  dans  celte  puissance  nouvelle,  le  journal,  je  ne 
sais  quelle  force  irrésistible  et  cachée,  juiisqu'eile  a  sou- 
tenu Fréron  pendant  quarante  anscoutre  tant  de  grands 
ennemis  ameutés  :  voyez  pourtant  quel  combat  inique 
celait  là ,  au  premier  abord  !  Fréron  tout  seul  contre 
Voltaire  soutenu  par  la  France:  que  dis-je?  par  l'Europe 
entière.  Un  écrivain  correct  et  châtié,  mais  rien  que  cela 
contre  le  plus  mordant  des  poètes  cl  le  plus  incisif  des 
prosaleurs.  Lue  feuille  volanloque  l'heure  présente  em- 
porte dans  l'oubli  connue  tout  ce  qui  est  feuille  volante, 
opposée  au  plus  rare  assemblage  des  ouvrages  les  plus 
divers  et  les  plus  rares  qui  soient  sortis  de  la  tête  et  de 
l'esprit  d'un  homme.  Ici  un  roi  qui  parle  aux  grands .  aux 


MUSÉE  DES  FAMILLES.  23 


prêlres,  aux  rois ,  au  peuple  ;  qui  parle  sur  un  théâtre  4^  tîc  celle  philosophie  qui  brûlait  et  renversait  toutes  ebo- 
ct  de  la  plus  grande  baulcur  où  la  gloire  humaine  puisse  o{o  ses  sur  son  passage,  au  plus  fort  de  celte  armée  d'écri- 
placer  un  homme;  là  un  pauvre  diable  qui  écrit  obscu-  ^  vains  et  de  {jrands  écrivains  qui  marchaient  en  bataille 
réraeut  ce  qu'on  appelait  en  ce  temps-là  (/ex  rjflrt'«es.  Et  X  rangée  contre  l'ordre  social,  il  n'y  avait  que  deux 
cependant  que  de  fois  lo  pauvre  diable  est  sorti  vain-  '^  liommesqni  eussent  osé  prendre  en  mains  la  défense  des 
queurde  celte  lutte  acharnée  !  C'est  qu'il  était  soutenu  %  vieilles  lois  et  des  vieilles  mœurs.  A  cette  tâche  péiilleuse 
par  sa  feuille  volante,  c'est  qu'il  était  défendu  par  son  j;^  ils  avaient  sacriOé  leur  popularité,  leur  renommée, 
misérable  journal  ;  c'est  que  la  persévérance  de  son  livre  =|;^  leur  avenir  ;  l'un  de  ces  hommes  était  un  grand  poète, 
en  faisait  la  force;  c'est  que  cette  conversation ,  qui  re-  ^^  c'était  Gilbert;  l'autre  était  le  plus  grand  criliquo  de 
vient  à  des  heures  certaines  et  que  le  public  accepte  oj^  son  temps,  c'était  Fréron.  Eh  bien!  comment  mourut 
comme  une  conversation  ,  porte  en  elle-même  sa  convie-  ^^  Gilbert,  ce  noble  jeune  homme  qui  eût  été  Juvénal?  Il 
tion  naturelle;  c'est  qu'enfin  moins  celte  feuille  est  un  o],  mourut  de  faim,  de  misère  et  de  folie,  sur  le  grabat  d'un 
livre,  moins  elle  doit  vivre  et  plus  elle  porte  couj)  dans  X,  hôpital.  Quant  a  Fréron ,  après  avoir  osé  croire  à  ces 
l'esprit  du  lecteur.  Et  puis,  croyons  aussi  que  celle  so-  rh  combats  de  géans,  le  voila  qui  expire  sous  la  disgrâce 
ciété  française  n'était  pas  tellement  imprévoyante  et  lé-  4^  impudente  et  imprudente  d'un  garde  des  sceaux, 
gère  qu'elle  sentît  fort  bien  au  fond  de  lame,  combien  5=  Au  reste  Fréron  est  mort  à  temps;  quand  la  Hévolu- 
ses  destinées  étaient  incertaines,  et  quels  immenses  dan-  H;^  lion  allait  venir  avec  sa  grande  voix  i^nposer  silence  k 
gers  elle  courait  a  se  ruer  ainsi  sans  règles  et  sans  frein  ^h  toute  parole  qui  n'était  pas  pour  elle.  Fréron  emporta 
dans  les  plaisirs,  dans  le  doute  et  dans  le  paradoxe.  On  ^!o  dans  sa  tombe  le  journal  littéraire  et  la  critiqtie  littéraire, 
écoutait  donc  même  en  la  maudissant,  cette  voix  impor-  IÇ>  Il  mourut  a  l'instant  où  toute  littérature  allait  cesser ,  où 
lune  de  Fréron  ,  parce  qu'à  tout  prendre  cette  voix  di-  tj"  toute  poésie  devait  se  taire,  où  toute  philosophie  devait 
sait  la  vérité.  Or  quelle  est  la  vérité  même  la  plus  odieuse  Do  se  couvrir  d'un  voile  noir  pour  ne  pas  voir  ses  ruines 
qui  ne  soit  pas  écoulée  à  la  fin?  H  est  vrai  que  souvent  celte  !;'o  et  ses  œuvres.  Fréron  mort,  le  journal .  qui  n'avait  été 
vérité  écrase  celui  qui  la  porte ,  comme  un  fardeau  trop  "X  jusqu'alors  qu'une  puissance  littéraire  .  devint  une  puis- 
lourd  pour  des  forces  humaines.  N'avez-vous  pas  appris  4^  sancc  politique  ;  le  journal',  qui  ne  s'était  attaqué  qu'à 
qu'au  dernier  siège  de  Jérusalem  il  y  avait  un  pauvre  ^{i  des  écrivains,  s'attaqua  à  tous  les  autres  grands  pou- 
homme  qui  s'en  allait  criant  par  la  ville ,  et  sans  qu'on  ^^  voirs  :  il  passa  de  la  théorie  des  révolutions  à  la  pratique 
pût  le  faire  taire  :  Mallieur  à  Jérusalem  !  malneur  à  Je-  ^  des  révolutions.  Qu'aurait  dit  Fréron  s'il  avait  pu  pré- 
rusalem!  jusqu'à  ce  qu'enfin  cet  homme  ajouta:  Mal-  $  voir  les  journaux  delà  terreur,  et  si  Alaral,  le  Père  Du- 
lieur  à  moi!  au  même  instant  il  fut  écrasé  par  une  ^  chesne,  appuyant  sur  son  épaule  sa  main  chargée  de 
pierre  lancée  du  camp  des  assiégeans.  ^o  sang  et  de  barbarismes,  fût  venu  lui  dire  :  Salut  et 

Fréron,  lui  aussi  avait  dit  -.Malheur  à  la  poésie  fran-  ^o  fraternité  à  mon  confrère  Fréron! 
çaise!  malheur  au  théâtre  français  !  malhtur  à  la  lan-  tC  Le  Gis  de  Fréron ,  jeune  homme  de  fêtes  et  de  plaisirs , 
giie  de  Racine  et  de  Pascal!  malheur  au  trône  du  roi  "^l  ne  marcha  pas  sur  les  traces  de  son  père.  Il  recula  de- 
et  malheur  à  l'Église  de  J.-C!  lui  aussi  il  a  fini  par  "^i  vaut  ce  trisie  chemin  chargé  de  ronces  et  d'épines.  Le 
s'écrier  :  Malheur!  malheur  à  moi!  Et  en  effet  il  était  H^  dévoûment  de  Fréron  le  père  devait  en  effet  épouvanter 
bien  malade  quand  on  vint  lui  apprendre  que  ses  enne-  ■S"^  son  fils:  il  recula  donc  devant  la  mission  paternelle;  il 
mis  l'emportaient  enfin,  et  que  le  garde  des  sceaux,  M.  de  ^^  n'accepta  que  sous  bénéfice  d'inventaire  cet  héritage  de 
Miroménil,  venait  de  supprimer  le  privilège  de  l'Année  ^  gloire  cachée  et  de  persécutions  évidentes,  de  triomphes 
Htléra'tre.  A  celte  nouvelle,  Fréron  désarmé  s'avoua  ^o  contestés  et  de  calomnies  toujours  nouvelles,  de  puis- 
vaincu  pour  la  première  fois;  cependant  il  ne  ressentit  5^  sauce  éphémère  et  de  misère  infinie.  Enfant  et  dans  les 
ni  indignation  ni  colère.  ^/<  '  dit-il ,  en  s'efforçant  de  ^o  bras  de  sa  mère,  Fréron  le  fils  avait  pu  apprendre  ce 
sourire,  c'est-là  un  malheur  particulier  qui  nedoil  dé-  X  qu'il  en  coûte  pour  défendre  la  société  contre  ceux  qui 
tourner  personne  de  la  défense  de  la  monarchie;  le  sa-  X  l'oppriment,  et  combien  c'est  une  triste  position  de  dé- 
lul  de  tous  est  attaché  au  sien.  Disant  ces  mots ,  il  baissa  ^;=  fendre  plus  grand  que  soi  ;  car  il  arrive ,  si  le  grand  suc- 
la  tête  et  il  mourut  accablé  de  fatigues  et  d'ennuis  (I).    ^5^  combe,  qu'on  est  entraîné  dans  sa  chute,  et  quand  il 

Voyez  le  stupide  pouvoir  de  ce  temps-là!  Au  milieu  4=  triomphe,  trop  heureux  s'il  ne  punit  pas  son  défenseur! 

^}=  Fréron  le  fils  est  donc  pardonnable  de  n'avoir  pas  voulu 

^"^  continuer  son  père,  et  d'avoir  pris  le  parti  le  i)lus  facile 


({)  Fréron.  outre  V  Âiuiée  littéraire ,  a  laissé  plusieurs  on-  <>1=>     .  i       i      i       ^    •    \t'i\                         . -i   î     r   . 

x^LL  -..:  .„..,  lo    ^.  ...o„„-  A'.,..  c,^,„.    «.  jo-  ,^.     „  •  .  4=  et  le  plus  honore.  Malheureusement  il  ne  fut  pas  un  sira- 

%  rages  tjui  sont  les   oiivraj;es  a  un  savant ,  et  des  vers  qui  sont  Ja              •      i      •           •         i   ■               n       i        •      i      • 

presque  tes  vers  d'un  grand  poète,  son  ode  sur /nma/a^jc</Mroj  5-  ple  révolutionnaire,  laissant  aller  la  revoluiiou  quon  ue 

à  Metz  renferme  des  beaux  passages  ,  en  voici  quelques  vers.  ^o  pOUVait  plus  Contenir;   il  fut  UU    révolutionnaire  faua- 

O  mort ,  par  des  coups  légitimes  $  liquc ,  impitoyable,  sanguiiiaiic  ..  Qui  le  croirait"?  la 

Immole-toi  d'autres  victimes  :  ^  gloirc  dc  Marat  empêchait  Fréron  de  dormir  !  Pour  con- 

Ta  faulx  devrait-elle  oublier  o^  trebalauccr /\4j7ji  du  peuple .  Frérou  publia  l'Orateur 

Tant  d'humains ,  dont  le  cœur  farouche  ^  du  peuple ,  el  Vu  il  s'abandonnait  à  tous  les   horribles 

QuVdeTJJr^llu 'apuXier^r'^  È  «cès  duu  homme  naturellement  timide  et  qui  ne  sait 

n        j   I  4i  pas  s'arrêter  dans  sa  cruauté,  parce  qu  il  nosait  pas  s'ar- 

rJrl^nTf.  .X  em  o^T"-'  t  r^-tcr  dans  sa  faiblesse.  Enfin ,  pour  tout  dire ,  le  fils  de 

L.es  rois  sur  le  trône  enuormis  :  A^        ,                         ...                  ,', .'        ^    ,     •  .        ' 

Ces  tvrans  armés  du  tonnerre  ;  ±  Frcrou  le  grand  Critique .  Oubliant  a  la  fois  son  pcre  et 

Ces  cœurs  pervers ,  ces  faux  amis  j  ^  le  uoblc  exemple  qu'il  lui  avait  donné ,  vota  la  mort  du 

Ces  oppresseurs  fiers  et  barbares ,  3^  Toi  sou  bienfaiteur  ,  et  il  osa  s'eu  Vanter  plus  tard  !  Et 

De  Plutus  CCS  enfans  avares,  of  ^-g^j  ç^  même  Frérou,  fils  de  Frérou  le  critique,  que  la 

S*rt.s  du  néant  ténébreux ,  J  Convention  cuvoya  à  Marseille  comme  un  instrument  de 

Qii  on  voit  par  des  canaux  obliqtKs ,  «Y»           .       .  r      «    »i          ni-'          i     <>i         •   u       i 

Détournant  tes  sources  publiques ,  ±  mort ,  ct  Kl,  a  Marseille,  Freron  le  fils,  s  abandonnant 

Multiplier  les  malheureux.  ^  de  nouveau  à  ses  fureurs ,  inscrivit  son  nom  sanglant 


24 


LECTURES  DU  SOIR. 


traille  recommence,  et  personne  ne  se  relève  plus! 
En  conséquence  le  club  de  Valois,  décerna  à  Fréron  le 
fils,  le  litre  de  sauveur  du  midi  !  Depuis  ce  temps  Fréron 
fils  eut  des  fortunes  diverses  "a  subir.  De  terroriste  qu'il 
était,  il  se  fit  l'ennemi  de  Robespierre;  Robespierre  brisé, 
son  père  quand  son  père  était  chargé  dinsûltes.  Que  B:  Fréron  dénonça  Fouquet-Thinville  et  enfin  tous  sescom- 
sait-oQ'  tel  homme  qui  a  battu  des  mains  à  la  représen-  ±  plices  les  uns  après  les  autres  ;  en  un  mot,  l'assassin  de 
tatioQ  de  V Écossaise  a-t-il  pavé  de  sa  tête  ,  sous  Fréron  ±  Toulon  et  de  Marseille  se  trouva  bientôt  a  la  tête  de  la 
le  proconsul  de  Marseille  et  de  Toulon,  les  applaudisse-  ^  réaction  anti-jacobine.  11  avait  des  partisans,  qu'on  appe 


et  déshonore  à  côté  du  nom  de  CoUot  -  d'Herbois  qui 
était  le  Fréron  de  Lyon,  comme  Fréron  était  le  Coliot- 
d'Herbois  de  Marseille.  Hommes  de  sang  tous  deux  et 
qui  .se lavent  dans  le  sang,  celui-ci  de  sa  honte  quand  il 
était  un  comédien  sifflé ,  et  celui-là  de  l'opprobre  de 


proconsul _ 
mens  barbares  dont  il  avail  accueilli  le  nom  du  grand 
critique  Fréron. 

Au  fait,  qui  pourrait  dire  ce  qui  se  passait  dans  l  ame 
de  Fréron  le  fils,  quand  enfin,  aprèsles  longues  années  de 
son  enfance,  ces  années  chargées  dhumilialions  et  d'in- 
sultes publiques,  il  se  vit  dans  sa  jeunesse  un  nom  re- 
douté à  l'égal  du  nom  de  Marat?  Au  fait,  cet  enfant, 
qui  avait  été  élevé  dans  le  cabinet  de  Fréron  le  cri- 
tique, qui  avait  vu  son  père  nuit  et  jour  au  travail, 


lait  ta  jeunesse  dorée  de  Fréron;  puis  enfin,  quand  la 
France  arriva  au  b  vendémiaire  ,  Fréron  redevint  ce 
qu'il  avait  toujours  été,  un  mauvais  agitateur,  imprudent 
et  tremblant,  un  fils  indigne  de  son  père,  un  révolution- 
naire vaincu  dont  on  méprise  la  tête,  moins  que  rien.  Il 
alla  mourir  a  St-Domingue  sous  les  ordres  du  général 
Leclerc ,  le  mari  de  celle  jeune  et  belle  Pauline  Bona- 
parte que  toute  l'Europe  adora  depuis  sous  le  nom  de 
la  princesse  Boreghèse.  Chose  étrange  encore!  Pauline 


dévoue  toute  sa  vie  aux  principes  conservateurs ,  ne  ^  Bonaparte  était  aimée  de  Fréron  ,  et  elle  aimait  Fréroa 
recueillir  de  son  ouvrage  que  les  insultes  et  les  mo-  %  avec  l'autorisation  de  sou  frère.  On  a  encore  les  corres- 
queries  de  ceux  mêmes  qu'il  défendait;  au  fait,  Fréron  %  pondances  de  Fréron  et  de  Pauline.  Bien  plus,  si  Fréron 
le  fils  qui  avait  vu  mourir  son  père  sous  les  coups  delà  tZ  n'eût  pas  été  marié,  il  épousait  Pauline  Bonaparte,  et 
disgrâce  du  garde  des  sceaux  Miromesnil,  avait  dû  pren-  ±  alors,  au  lieu'.d'aller  mourir  employé  des  vivres  sous  les 
dre  en  grande  pitié  et  en  grand  mépris  cette  société  mi-  X  ordres  du  général  Leclerc ,  qui  peut  dire  ce  qne  serait 
sérable  qui  était  si  peu  reconnaissante,  et  qui  sedéfen-  ±  devenu  Fréron?  Mais  la  fortune  de  celui-là  qui  devait 
dait  si  mal.  Tant  d'injures  accumulées  pendant  trente  ±,  être  l'Empereur,  le  préserva  de  cette  alliance  et  de  ce 
ans  sur  la  tête  du  père,  et  quelles  injures!  ont  du  néces-  ±  malheur.  Voil?  tout  ce  que  nous  avions  à  dire  sur  Fréron 
sairement  retomber  sur  le  cœur  du  fils ,  et  comme  c'était  ^  et  sur  sa  famille. 

là  pour  ce  jeune  homme  sans  croyance  et  sans  fidélité.^  Maintenant  on  se  demande  comment  l'hommequi  a  joué 
des  injures  sans  contre-poids ,  comme  en  ceci  il  n'était  ^^  le  rôle  de  l'auteur  de  l' Aimée  tilléraire,  l'homme  qui  fut 
pas  soutenu  comme  l'était  son  père  par  la  conscience  de  J  pendant  50  ans  (^)  l'arbitre  du  goût  au  xviii'  siècle,  et 
son  courage  et  d'un  devoir  noblement  rempli,  on  s'ex-  ^  dont  l'influeucecontrebalança,  pour  le  moins,  l'influence 
plique  à  peu  près  comment  le  fils  de  Fréron,  cet  enfant  X  de  Voltaire  et  de  l'école  Encyclopédiste,  est  aujourd'hui 
qui  était  né  si  doux  et  si  humain ,  qui  avait  élé  tenu  sur  D.=  un  homme  à  peu  près  oublié'?  C'est  que  le  plus  grand 


par  le  besoinde  venger  son  père  (l).  Ne  vous  étonnezdonc  ^  gère,  fulile  écho  de  passions,  de  besoins,  d'intérêts, 
pas  de  lui  voir  porter  sur  le  peuple  des  mains  violentes:  J  d'admiration,  de  vengeances  et  même  de  révolutions 
ne  vous  étonnez  pas  de  le  voir  commander  l'artillerie  ^  que  le  temps  emporte  comme  le  vent  balaie  la  pous- 
conlre  le  peuple  :  ce  jour-là  il  avait  sous  ses  ordres  un  3-  sière;  c'est  qu'après  le  journal,  cette  histoire  de  vingt- 
jeune  officier  d'artillerie  qui  avait  nom  Bonaparte,  et  qui  ^ 

avait  pris  Toulon  à  lui  seul  ,  et  qui  commandait  le  feu  à  "X,  (l)  Trente  ans  1  Le«  années  les  plua  actives  et  les  plu»  passion- 
la  place  du  bourreau  ,  et  là  .  au  milieu  du  Champs-de-  i  née»  de  la  littérature  et  de  la  philosopliic  au  dix-huiuèmc  «iccle  ! 
Mars  Fréronlefilsmilraillait  lepeupleamoncelé,et  quand  ±  Tou.  les  -rands  noms  tous  les  grands  li>Tes  ,  toute  la  grande  op- 
;  ;  ...  ,  ,  ■  ■  ,  .  .-,  „„  „„:i  „-J„..:„  .  5^  positiondece  tcmps-l».  sont  inscriU  jour  parieur  d»nsl  yinnee 
la  muraille  eut  brise  toutes  ces  tctCS,  une  voix  s  CCria  .  $  ^„^y.^,>^  ^e  Fréron.  Et  cependant  qui  s  W  d'aller  la  chercher 
—  que  ceux  qui  ne  sont  pas  morts  se  relèvent ,  la  Fatrie  ^«  j^j  ^^^  abîme,  cparse  ça  et  la,  cette  noble  histoire  de  notre  littéra- 
leur  pardonne]  Infâme  guet-à-pens  !  Celte  voix,  C'é-  ^-^  ture  et  de  notre  philosophie  ?  L'-<^/jnfe //H^'rmre  se  compose  de 
lait  la  voix  de  Fréron;  les  malheureux  qui  n'étaient  pas  ^  près  de  mille  volumes  ,  qui  forment  à  eux  seul»  une  immense  bi- 

morts  se   relèvent.  —  Feu  1  s'écrie    Fréron,  la  rai- $  ^|^°ii\èqu^« - ac^^iblc s€_^^^^ 


curieux.  Sans  doute  Fréron  n'a  pas  pu  écrire  à  lui  seul  ce*  mille 
^  volumes.  Sans  doute  ce»  mille  volume»  ne  sont  pas  d'un  bout 
<^>'  'a  l'autre  des  chefs-d'œuvres  ,  mais  pourquoi  ne  pas  retirer  l'or  de 


«Y  a  1  autre  des  chels-a  œuvres  ,  mais  pourquoi  ne  pas  retirer  I  or  de 
(<)  Chaque  année  le  petit  Fréron  allait  souhaiter  la  fetc  de  son  ^^  ^^^^^  poussière  ?  Pourquoi  ne  pas  séparer  Fréron  de  ses  collabo- 
auguste  parrain.  Son  père  lui  apprenait  alors  un  petit  couplet,  que  c>^  rateur»  ?  Pourquoi  ne  pa»  construire  avec  ces  précieux  malcriaux 
l'enfant  débitait  au  bon  roi  Stanislas,  qui  en  pleurait  de  joie.  Voici  ^P  Ijjçyjp  ..... 


un  de  ces  couplets  enfantins,  dans  lequel  on  chercherait  vainement 
à  deviner  le  iaui-'eur  du  Afiili. 

Quand  ma  bonne  cause  avec  moi. 

Elle  m'appelle  aussi  son  roi  : 
Ce  titre  vient  frapper  tant  de  foi»  mon  oreille , 
Sire  ,  que  bien  iouvent ,  dans  mon  petit  cerrean  , 
Je  crois  être  un  Monarque  ,  un  Stanislas  nouveau. 
Alors  ,  ainsi  que  tou»  ,  j'ai  le  talent  suprême 
De  faire  des  heureux  et  de  l'être  moi-même  j 

Je  m'entend»  nommer  Titus; 
La  terre  avec  amour  enceiuc  mes  ima;;es  ; 
Je  n'en  suis  point  surpris  ;  ce»  honneurs  me  sont  dus 

J'ai  pour  leçons  vos  ouvragej  , 

Pour  module»  vo»  vertu». 


histoire  possible  du  dix-huitième  siècle  littéraire  et  philo- 
^  sophique  ?  Certe»  V  Année  liittraire  de  Fréron  e»t  une  mine  im- 
'i°  mense  ,  inépuisable  ,  il  ne  s'agit  que  de  savoir  la  fouiller. 
3^  Au  reste  ce  long  et  fastidieux  travail  a  été  entrepris  depuis  long- 
°^  temps  par  le  seul  homme  qui  fût  capable  peut-être  de  le  mener  à 
3^  bonne  (xn.'L,^ Année  littéraire  a  été  lue  et  relue  d'un  bout  à  l'autre, 
"k  et  pa»  une  page  digne  d'être  conservée  n'a  «  té  perdue.  C'est  ainsi 
se  qu'avant  peu  ,  nous  donnerons  sous  ce  titre  V Année  littéraire , 
Ij  deux  admirables  volumes  .  qui  représenteront  à  eux  «euU  toute 
2r  rhi»toire  littéraire  du  siècle  passé. Ces  deux  volumes  rempliront  en 
3!^  même  temps  une  laaine  importante  dan»  l'histoire  de  la  critique, 
•^  Quelle  »in;^lariié!  Nous  avons  eu  douze  et  >  ingt  volume»,  le»  paget 
iio  de  Dusaulx  .  Hoffmann  ,  Geoffroy  .  Feletz.  tou»  élèves  collabo- 
^  rateurs  et  cortinuaieurs  de  Fréron  ,  et  nous  n'avons  pu  encore 
'^  V  Année-  liuéraire  de  Fréron  ! 


mJSÉE  DES  FAMILLES.  gS 


quatre  heures  arrive  M.istoire  ,  cette  immortelle  con-  c(.  avec  juste  raison  ,  le  Cours  de  liuérnture  de  M.  de  La 
scillere  de  tout  les  temps  qui  fait  son  choix  parmi  les  îf  Harpe ,  a  été  tiré  en  partie  de  l'Année  litléraire  de  Fré- 
heres  du  jour ,  mettant  a  leur  place  les  hommes  et  leurs  X  ron.  Je  ne  dis  pas  que  le  premier  homme  venu  retrouve 
ceuvncs,  rejetant  dans  I  ombre  celui-la  qui  était  au  grand  X  dans  l'Année  itUêraïrc  un  second  Cours  de  littérature 
jour  mettant  au  grand  jour  celui-là  qu'on  avait  laissé  X  car  AI.  de  La  Harpe  n'est  pas  un  premier  venu-  mais  ie' 
^ans  1  ombre.  Heureux  même  le  journal  qui  peut  servir  ±  suis  convaincu  qu'avec  les  deux  mille  volumes 'de  l'An- 
<le  notes  a  l'histoire!  Le  journal  est  donc  une  œuvre  es- -î^wée  littéraire,  on  composerait  très -facilement  deux 
sentiellement  périssable  et  mortelle,  et  rendons  en  grâce  ±  beaux  volumes  qui  prendraient  leur  place  et  la  plus 
au  Ciel ,  car  quelle  puissance  en  ce  monde  pourrait  ré-  f  belle  place  ,  h  la  tcte  de  tant  de  rrands  critiques  les 
sister  a  cclle-la  un  journal  qui  aurait  h  la  fois  la  durée  £  élèves ,  les  frères  d'armes  ,  on  simplement  les  successeurs 
dun  livre,  I  autorité  dune  histoire,  et  la  rapidité  d  un  J  de  Fréron ,  Geoffroi ,  Dussaulx,  Hoffman,  Auger,  Duvi- 

^n'i"^ll  •   •.  ,,       1         ,.      -  ....     ±  quPl;  cet  homme  excellent  qui  vient  de  mourir,  tous  ces 

loutffois  il  me  semble  qu  en  relisant  avec  soin  /  An-  X  hommes  l'honneur  de  la  critique  périodique  qui  ont 
née  litléraire  de  Fréron,  un  homme  de  goût  et  d'es-  X  jeté  toute  leur  science  dans  les  journaux  au  lieu  de  la 
prit  y  pourrait  trouver  de  belles  et  honorables  pages  qui,  ^j;,^  poser  solennellement  dans  des  livres,  et  dont  le  recueil 
iirées  de  l'abîme  où  elles  sont  enfouies,  pourraient  four-  x  compose  à  peu  près  toute  l'histoire  de  notre  littérature 
jiir  une  lecture  variée,  piquante  et  remplie  d'intérêt.  ^  bonne  on  mauvaise  depuis  Voltaire  jusqu'à  nos  jours 
In  des  livres  qu'on  admire  le  plus  de  notre  temps  et  ^f'  JULES  JANIH 


VOYAGES. 


UNE  l^IETITE  A  BORD. 

Terre!  lerre!...  Ce  cri  du  matelot  place'  en  vigie  à  la  ^o  difficile  :  on  dirait  que  la  nature  vous  défend  d'y  aborder, 
tête  du  mât  de  misaine  est  répété,  et  de  bouche  en  bouche  cX'  Voilà  donc  quel  fut  son  dernier  asile  I 
il  arrive  jusqu'à  moi.  —  Terre!...  cri  magique,  quand  "j'  L'ancre  touche  le  fond  dans  la  petite  anse  de  Jarae's 
il  est  proféré  à  bord  d'un  navire  cinglant  sur  les  déserts  X  Town,  seul  point  abordable.  J'y  assure  mon  navire  contre 
de  l'Océan.  Chacun,  à  bord,  reçoit,  selon  la  trempe  de  "i.^  les  brusques  rafales  qui  s'échappent  fréquemment  des 
soname,  sa  part  de  l'impression  que  ce  cri  répand  dans  ^;!^  ravinesencaisséespar  les  montagnes.  Partout  où  l'homme 
l'équipage.  La  mienne  est  toujours  grande ,  même  dans  x  ^  P"  placer  son  pied  sur  ces  pentes  escarpées ,  il  y  a  aussi 
les  cas  ordinaires  :  car  l'annonce  d'une  terre  porte  ^^  placé  ses  moyens  de  défense  et  de  destruction.  Je  délail- 
à  la  pensée  du  pilote  attentif,  l'appréhension  pour  les  ^^  lais  tous  les  points  avec  ma  lunette  ;  surtout  cette  suc- 
dangers  dont  cette  approche  le  menace,  et  le  contente-  ^;^  cession  de  forts  et  de  batteries  inexpugnables,  superposés 
ment  secret  de  lui-même  pour  la  précision  de  ses  hauts  X  par  étages  depuis  la  mer  jusqu'aux  sommités  des  rochers: 
calculs.  Mais  ici  c'est  plus  que  tout  cela;  le  cri  qui  a  fait  X  leurs  feux  croisés  et  plongeans... 
vibrer  notre  ame  disait  :  Sainte-Hélène  !...  o>o      Tous  dormaient  à  bord  de  l'Irma,  après  une  journée 

c„.  .„„M,     ,       .  j  '    I         j    X  laborieuse,  et  goiitaient  le  repos  d'une  nuit  sans  inquié- 

Samte-Helene!...  A  ce  nom,  que  de  pensées  !  que  de  ^  ^^^         .,,  „„,  ^  ,t    /„ib,,  n,,igaiion  à  travers 

souvenirs!...  Je  posai  la  main  sur  mou  cœur,  je  le  sentis  ±  lesraersdellnde.  Moi  seul  je  veillais,  assis  sur  la  poupe 
battre  comme  a  1  approche  d  une  grande  peine.  ±  j^  ^^  complaisais  dans  mes  réflexions,  dont  le  mugisse- 

\\  était  midi,  le  23  mars  ^829.  J'aperçus  l'île,  mais  ^  ment  continuel  de  la  mer  sur  les  rochers  du  rivage 
comme  une  leinte  sombre  et  douteuse;  la  grande  di- ^^  augmentait  encore  la  tristesse I 

«tance  et  le  brouillard  ne  laissaient  presque  rien  dislin-  So  La  nuit,  descendue  sur  ce  rocher  terrible,  et  enve- 
guer.  Le  temps  était  couvert  et  humide;  le  vent  mur-  S'  loppant  de  son  voile  vaporeux  les  silhouettes  douteuses 
murait  sourdement  dans  les  cordages;  le  navire,  incliné  5^  de  quelques  navires  espacés,  avait  quelque  chose  de 
sous  ses  voiles  arrondies  par  la  brise,  et  bondissant  de  ±  grandiose  et  de  sinistre.  Tous  les  incidens  de  cette  nuit 
vagues  en  vages,  s'avançait  rapidement  vers  la  lerre.  ^^'  livraient  mon  cœur  à  des  impressions  nouvelles:  c'étaient 
Trois  heures  après,  les  yeux  défaillaient  les  aspérités  X,  des  regrets,  une  douleur  inconnue  1 
effrayantes  des  rochers  de  Sainte-Hélène.  Quel  horrible  ^  Lorsque  le  brouillard  était  dissipé  ;  lorsque  la  rafale 
aspect  1  quelle  désolation  empreinte  sur  les  flancs  à  pic  ^  avait  cessé  de  souffler ,  et  que  les  .récifs  ne  faisaient  plus 
et  déchirés  de  ces  masses  ardues!  La  pensée,  effrayée,  P^  entendre  qu'un  bruit  sourd  et  interrompu,  l'air  était 
refuse  d'y  reconnaître  l'œuvre  d'une  omnipotence  qui  fit  X  doux;  le  firmament  élincelait  d'étoiles  ;  quelques  navires 
tout  pour  le  mieux.  Projection  monstrueuse  des  erreurs  ^'o  mouillés  près  du  mien  se  balançaient  doucement  sur 
de  la  création  ,  sa  masse  hideuse  et  tourmentée  s'élève  ^  leurs  câbles.  Rien  alors  ne  troublait  le  calme  de  la  nuit, 
des  profondeurs  de  l'abîme ^  pour  régner  seule  sur  une  ZZ  hors  le  son  des  cloches  qui  annonçaient  les  heures  à  bord 
racr  désolée.  Des  nuages  épais  voilent  sa  tête  horrible  ;  ^  des  navires  de  la  rade,  et  le  cri  de  veille  des  sentinelles 
Féternel  vent  du  sud-est  frappe  et  s'épuise  sur  son  front  X  anglaises  placées  sur  les  forts  :  All'swelll...  Le  cri ,  s'e- 
volcanisé;  et  ses  pieds,  en  talus  rapides,  sont  battus  par  ^  lançant  de  la  forteresse  de  Ladder-Hilt,  était  d'abord 
les  vagues  éternelles  qui  s'y  brisent.  La,  tout  accès  est  ^  répélésur  le  môle;  ensuite  faiblement  a. l/««f/m's-PoJn«; 

OCTOBRE   ^85.^.  4. TROISIÈME   VOLUME, 


se  LECTURES  DU  SOIR. 


pUis  raillement  encore  à  Tiuppert' s-BaH>rx} ,  et  allait  X  le  meilleur  liomme  de  l'équipage  pour  exécuter  des  or- 
;  mourir  pour  moi  a  Sugarloaf-Fori;  mais'il  circulait  t^  dres  et  pour  manœuvrer  une  embarcalicu  ;  et  pour  cela, 
encore  autour  de  l'ile,  do  rocher  eu  rocher,  dans  la  Zk.  je  veux  (jue  vous  soyez  patron  de  la  chaloujMî,  demain 
vallée  du  tombeau,  et  jusquau  tombeau!!...  Quelle  l^  toute  la  journée,  pour  aller  faire  la  provision  d'eau; 
garde  rigoureuse,  même  après  la  mort!....  X  personne  ne  peut  vous  remplacer  dans  ce  travail. 

Un  seul  homme  veil  ait  sur  le  pont  de  ilrma.  Son  ±  Clergeon,  convaincu  de  ces  vérités,  demeura  désespéré 
poste  élait  sur  le  devant  du  navire  pour  y  surveiller  les  ^  ^^  ^^^  refus,  et,  se  croisant  les  bras  sur  la  poitrine 
mouvemens  de  la  chaîne  de  l'ancre;  et  depuis  plus  d'une  ^'^  avec  violence,  et  dans  l'atlilude  d'un  cruel  désappoin- 
heure  je  l'observais  rôder  çà  et  la  sur  le  gaillard  d'ar-  I'q  temeut,  il  dit,  en  regardant  Sainle^IIélène  :  Allons,  c'est 
rière,  s"occupant  machinalement  à  des  ouvrages  sans  l'r  fini!...  Ah!  pauvre  vieux,  va!  fa  commission  ne  sera 
utilité.  Ses  soins  spécieux  s'adressaient  aux  objets  qui  le  X  pas  faite.  Et  moi  donc,  ce  que  je  m'étais  prorais  dans 
rapprochaient  de  moi  :  c'était  a  la  lampe  qui  brûlait  bien  :C  mon  crcur ,  je  ne  le  ferai  pas  encore  celte  fois  :  et  qui 
dans  l'habitacle,  ou  a  la  roue  du  gouvernail  qui  élait  X  sait  si  jamais  je  reviendrai  dans  cet  abominable  trou... 
convenablement  saisie.  Je  voyais  que  ce  matelot  avait  :':  Ah!  gredin  de  sort!...  C'est  égal!...  patience, 
quelque  chose  à  me  dire,  et  n'osait  m'alw)rder.  Pour  le  ^:  Je  n'entendis  plus  ce  qu'il  murmura  en  allant  vers  la 
faciliter  et  pour  rompre  lecoursde  mes  pensées  pénibles,  %  cuisine.  Il  revint  bientôt  vers  moi,  tenant  un  fanal  allu- 
je  l'appelai  :  Clergeon  !  —  Plaît-il,  cap'taine?  —  Êles-  p^'^  mé,  et  me  tirant  brusquement  son  chapeau  :  Voilà  de  la 
vous  de  quart'  —  Oui ,  cap'taine.  —  Pourquoi  n'êtes-  ^  lumière,  me  dit-il.  Ses  traits  portaient  l'expression  d'une 
vous  pas  devant  h  veiller  la  chaîne!  —  Oh!  dit-il  dans  '5^  colère  chagrine  que  son  respect  pour  moi  retenait  à 
son  langage  marin,  il  n'y  a  pas  de  soins,  captiiiue;  elle  X  peine.  Je  fus  curieux  de  le  faire  s'expliquer  :  Eh  bien! 
ne  bouge  pas  plus  que...  que  Sainte-Hélène  que  v'Ià,  et  X  qu'avez- vous,  Clergeon?  —  J'ai,  cap'taine,  que  j'ai  laissé 
que  le  tonneire  l'écrase  !  —  Ce  n'est  pas  une  raison  pour  X  mon  vieux  bon  homme  de  père .  qui  a  quatre-vingts  ans 
faire  au-dessus  de  la  chambre  des  ouvrages  plus  bru\ans  tÇ  tout  à  l'heure ,  parce  qu'il  me  disait  souvent  :  «  Joseph, 
que  nécessaires,  et  qui  troublent  le  sommeil  des  officiers.  ^"  laisse-moi  ici  tout  seul  ;  tâche  de  faire  une  campagne,  et 

—  Ça,  c'est  vrai ,  cap'taine  ;  mais  si  je  ne  faisais  pas  X  ^^'^  <'u  sorte  que  ce  soit  sur  un  navire  qui  passe  à  Sainte- 
qucuque  chose,  voyez-vous,  je  ne  larderais  pas  arcgar-  ^ji  Hélène,  mon  enfant;  tu  iras  de  ma  part  au  tombeau  de 
lier  en  dedans,  comme  dit  l'autre,  quoique  je  ne  sois  ^1;;  notre  pauvre  empereur;  lu  diras  une  prière  pour  moi, 
pas  connu  pour  un  roupilleur;  mais  j'avais  le  grand  ^r  et  tu  m'en  rapporteras  des  branches  de  saule  qui...  » 
quart  la  nuit  dernière,  et  comme  je  suis  de  bâbord ,  jc  ^;^  Et  puis  moi  donc,  croyez-vous  que  je  n'y  venais  pas 
l'ai  encore  attrapé  ce  soir  ;  et  puis ,  la  journée  a  clé  so-  X  pour  mon  compte  !.,. 

/i(/e  d'ouvrage,  comme  vous  savez,  cap'taine.  Ah!  mais,  T;"  Mon  cœur  était  gonflé  depuis  l'inslant  que  j'arais 
c'est  qu'avec  vous ,  il  n'y  a  pas  moyen  que  le  poil  nous  ZÇ  aperçu  Sainte-Hélène;  mon  émotion  s'accrut  encore  aux 
pousse  dans  les  mains  quand  nous  co«ro7îss«r  î(HC<e?ve.  ^^  paroles  de  ce  brave  matelot  ;  et  cependant  je  ressentais 

—  Votre  quart  est  fini ,  lui  dis-je ,  il  est  minuit  :  api)clez  K"  quelque  plaisir  h  le  laisser  là  pour  causer  encore  ;  aussi 
l'homme  qui  doit  vous  remplacer,  et  donnez-moi  de  la  ^1^  bien,  l'obscurité  empêchait  qu'il  ne  vît  mes  larmes.  Ne 
lumière.  —  Cap'taine  !  —  Eh  bien?  —  Sans  vous  com-  ^=  pouvant  plus  m'opposer  avec  rigueur  à  son  louable  pro- 
mander :  sommes-nous  ici  pour  queuque  temps? —  Non,  ^;^jct,  j'essayai  de  l'en  détourner  au  profit  du  travail: 
mon  garçon,  pourquoi?  —  Ah!  mon  cap'taine,  fit-il  d'un  5[^  Pourquoi,  lui  dis-je,  aller  sur  ce  tombeau?...  pourquoi 
air  suppliant,  si  c'était  un  effet  de  vot'  bonté',  dont  au-  o;Ô  cherclier  de  tristes  souvenirs  et  des  regrets  inutiles?... 
quel  je  serais  bien  reconnaissant  le  restant  de  mes  jours.  ^  tout  n'est-il  pas  fini?...  et  que  feriez-vous  de  ces  branches 

—  Eh  bien!  après?  — C'est  seulement  pour  l'histoire  de  X  de  saules?...  —  Ce  que  j'en  ferais?  Je  les  conserverais 
savoir,  sans  vous  offenser,  s'il  y  aurait  pas  moyen  de...  ^;^  toujours,  dit-il  d'une  voix  émue  et  en  mots  entrecoupés, 
de  me  permellre  d'aller  à  terre  demain  ?  —  A  terre!  lui  ^^  Il  ajouta  :  J'en  apporterais  à  mon  père  :  ce  serait  du  bon- 
dis je,  et  qu'avez-vous  a  faire  à  cette  terre  maudite?  ^h  heur  pour  lui  ;  j'en  ferais  des  présens  aux  anciens;  et 
Voyez  ces  gorges  humides  et  profondes,  ces  rochers  noirs  ^  ^^^  donc,  est-ce  que  je  uo  suis  pas  un  ancien?  —  Et 
et  pelés;  quel  plaisir  vous  promet  cet  aspect  sauvage?  ^  à  quoi  bon  tout  cela,  Clergeon?  —  Eh  bien!  mon  cap* 

11  se  tut  un  moment  ;  et  regardant  la  masse  sombre  des  ^-^  taine  ,  ce  serait  pour  dire  :  voilà  du  saule  du  tombeau  de 
montagnes  que  de  vifs  éclairs  commençaient  à  éclairer,  ^j-^  Napoléon  ;  je  ne  peux  pas  bien  vous  expliquer  pourquoi, 
il  dit  :  Ce  n'est  pas  l'embarras,  il  est  un  fait  certain  que  X  mais  je  sens  là  que  j'ai  raison;  car,  voyez-vous ,  je  me 
ça  n'a  pas  l'apparence  d'un  pa^s  oii  ce  que  le  matelot  TC  sens  autant  de  besoin  d'avoir  de  ce  saule,  que  je  me 
peut  trouver  à  se  divertir;  mais,  malgré  ça,  on  peut  "C  sentais  de  soif  pour  la  croix  d'honneur  quand  il  nous 
avoir  envie  d'y  aller;  surtout  quand  on  a  connu...  ^  commandait;  c'est  que  c'était  un  crâne  d'empereur  que 

11  n'acheva  pas,  et  il  articula  ces  derniers  mots  avec  $  celui-lh.  — Tu  l'as  donc  vu  bien  souvent,  Clergoon?  — 
nn  ton  de  voix  dont  je  remarquai  les  inflexions  sacca-  "v  Si  je  l'ai  vu,  cap'taine;  ça  va  sans  dire,  puisque  j'étais 
dées.  —  Eh  bien!  repris-je,  (jiiand  on  a  connu  ;  que  4^  novice  avec  mou  père  à  bord  du  vaisseau  l'Orient,  'a 
voulez-vous  dire?...  Ne  savez-vous  pas  qu'un  matelot  ne  ^1=  Aboukir,  et  puis  a  Boulogne,  et  à...  —  Et  lu  l'aimais 
doit  pas  être  le  premier  à  demander  d'aller  à  lorre  en  ^  bien? 

arrivant  à  une  île .  surtout  quand  le  travail  le  réclame  à  ^^  A  celle  question,  les  mouvemens  et  les  altitudes  de 
bord?  Comment  un  vieux  matelot  peut-il  oublier  cela?  ^^  cet  homme  ne  peuvent  se  traduire.  Je  fus  un  moment 

—  Pardon,  cap'taine,  je  ne  l'oublie  pas;  mais  Sainte-  ^'  sans  savoir  ce  qu'en  penser.  Je  craignais  qu'il  ne  fût 
Hélène  n'est  pas  une  île  connue  les  autres  ;  et  puis ,  si  '^^  offensé  d'une  (lueslion  qui  mettait  en  doute  son  amour 
nous  en  partons  si  lût,  je  n'ai  pas  le  Icmps  d'attendre.  :x;  pour  le  grand  honmie;  mais  non ,  il  s'efforçait  d'affirmer 
D'ailleurs ,  ce  n'est  pas  pour  l'histoire  de  riboter  que  je  :v^  cet  amour  d'une  manière  analogue  à  sou  sentiment ,  et, 
voudrais  y  aller;  pour  ça,  il  n'y  a  pas  de  danger  :  vous  ;V  ne  trouvant  pas  de  langage  pour  le  dire,  il  ouvrit  avec 
savez  bien,  cap'taine,  je  ne  suis  pas  consémenl  un  soif-  %  violence,  et  d'une  main  tremblante,  sa  chemise  de  laine 
fier.  —  Sans  doute,  je  Iç  sais  ;  je  sais  aussi  que  vous  ôles  ^f  rouge ,  cl  de  l'autre  main  devant  sou  fanai  à  la  hauteur 


MUSÉE  DES  FAMILLES.  ir 


de  sa  poitrine  dont  il  découvrit  le  côté  gauche,  il  me  fit  'r^  el  je  ne  sens  plus  les  sautillemens  qui  annoncent  quo 
voir  parmi  des  cicatrices  une  aiirlc  cl  une  \  tatouées  sur  ^^  l'ancre  cède.  Elle  résiste .  et  nous  altcadoiis. 
son  cœur:  puis  il  dit  :  Pour  me  séparer  de  celle-ci,  il  tjo  Le  temps  est  horrible!  Enveloppé  de  téiiobrc»  pio- 
faudra  m'écorcher...  Si  je  laime?...  Ah  !  mille  tourbil-  -jo  fondes,  on  ne  distingue  que  la  clarté  phosphorescente 
Ions  de  Dieu'...  Tenez,  cap*taine,  les  Français,  ?,o  des  brisans  sur  les  rochers.  Mes  regards  attachés  sur 
ce  n'est  plus  des  hommes...  Si  seulement  il  y  avait  z'eu...  ";.:  iî«p;:JtTrs-r«/(//,obscrvent  les  graduations  croissanlesdo 
mais  à  présent,  h  quoi  ça  sert  tout  ça?  Il  n'y  a  ici  que  %  lorage  furieux  qui  s'y  porle  :  celte  vallée  est  celle  du  lom- 
de  la  terre  cl  du  saule!...  _    ^  ;;;;:  beau  !...  Des  éclairs  livides  s'y  croisent  et  montrent  par 

En  parlant  ainsi.  Clergeon  s'agitait  et  gesticulait  avec  p^  intervalles  les  blocs  de  rochers  informes  suspendus  sur 
une  violence  qui  faisait  craquer  ses  articulations.  —  Il  "i;^  le  pbin  incliné  des  montagnes.  La  pluie  tombe  par  lor- 
l'cn  faut  donc  de  ce  saule?  lui  dis-je.  —  Oh  !  oui ,  cap'-  ^^^  rens  et  soulève  sur  la  surface  do  la  mer  tme  écume  lu- 
taine,  j'en  ai  fait  le  vœu  à  Sainle-Anne  d'Auray,  et  à  -.-  mineuse  que  la  houle  étend  comme  un  suaire  autour  do 
yolre-Dame  de  Larmor;  sur  ce  bijou  ci,  tenez,  voyez  :  oio  nous;  el  le  bruit  du  veut  el  des  vagues  se  mêle  aux  cris 
c'est  tout  ce  qni  me  reste;  puis  se  découvrant,  il  me  lit  'l^  des  matelots  des  navires  chassés  au  hrge  par  la  ra'^ale. 
voir  une  vieille  cocarde  tricolore  cousue  dans  le  fond  o.o  Le  bruit  du  ciel ,  les  mugissemens  de  la  mer,  les  plaintes 
de  son  chapeau  ,  et  recouverte  par  la  coiffe.  Après  un  ^o  humaines  :  c'était  un  hymne  funèbre  sur  les  cendres  du 
moment  de  silence  el  de  réflexion  ,  il  ajouta  h  voix  basse,  T;^  grand  homme! 

comme  s'il  craignait  d'être  entendu  :  Croyez-vous,  là,  !;»^  Grâce  au  zèle  des  malebtls,  l'orage  avait  passé  sans 
entre  nous,  cap'lainc,  qu'il  soit  mort  bien  véritable- ^î;^  causer  d'avaries  à  r//7»a;  Po/e  maHa'iuTe«pmtoH^  el 
ment?  C'est  peut-être  one  msc  de  l'Anglais  et  des  fi;^  ra//;e  f/enitrc' avais-je  dit;  el  bientôt  je  vis  meavaillans 
Tmjaux?  ^  hommes  rangés  autour  de  moi.  J'observais  avec  intérêt 

Celte  scène  ne  pouvait  durer  plus  long-temps;  j'en  -;-  ces  braves  gens  aux  visages  rudes  et  humides,  aux 
étais  trop  ému  .  j'étouffais  :  Appelez  au  quart ,  lui  dis-je  ;  %  membres  vigoureux  ,  refroidis  par  l'ondée,  ils  sortaient 
demain  vous  aurez  du  saule;  mais  en  ce  moment .  je  ne  I^  d'une  épreiive  comme  il  s'en  présente  u)ille  pour  eux 
saurais  vous  permettre  d'aller  au  tombeau.  IÇ,  dans  le  cours  d'un  voyage.  Combien  d'actes  de  courfse 

II  s'éloigna  en  murmurant  d'horribles  juremens  contre  ^  et  de  dévouement  passent  inaperçus  dans  lobscurilé 
la  sévérité  de  mon  refus.  ^^  orageuse  des  nuits  de  mor!  Combien  l'on  est  lier  de 

Et  voilà  ces  hommes  que  la  société  accuse  dé  brulalilé,  ^i^  commander  à  de  tels  hommes  1 
et  qu'elle  croit  iodifférens  au  sentiment  de  ce  qui  est  ^'^      Je  fus  frappé  de  ne  pas  voir  à  mes  matelots  cette 
grand  el  beau.  Et  pourtant  que  de  belles  âmes  sous  cette -1^  joyeuse  allure  si  ordinaire  après  un  grain  violent.  Je 
rudesse  utile!  '  -i-  n'entendais  pas  ces  propos  grivois  el  spirituels  qui  tra- 

Cc  matelot  avait  servi  sous  l'empire.  Les  chances  de  la  lÇ>  duisent  en  bouffonneries  les  incidens  d'une  situation  pc- 
guerre  ne  lavaient  pas  sorti  de  la  foule  de  tant  de  braves.  %  rilleuse;  j'étais  inquiet  de  leur  atiiiude  sombre,  soumise 
Il  avait  usé  avec  intrépidité  de  ses  armes  ;  mais  il  n'avait  ?^  et  fière,  el  de  leur  morne  silence.  Après  le  travail  fini , 
pas  été  vu,  el  il  ne  s'était  pas  prôné  lui-même.  De  là  r.jo  ils  attendaient  cet  ordre  :  A  coucher  qui  n'est  de  quart. 
point  de  récompense;  pas  de  distinctions  particulières.  ^Ç  Ils  semblaient  oublier  que  j'aime,  dans  ces  occasions,  à 
Et  pourtant  satisfait;  le  cœur  plein  de  la  patrie  el  de  son  fr,  m'écarler  de  l'absolu  règlement  et  d'outre- passer  la  ri- 
chef,  il  était  fier  du  sentiment  de  son  devoir  bien  rem-  ^^^  goureuse  ration  quotidienne. 

pli.  Tout  avait  disparu!...  L'âge,  ses  blessures  el  ses  ^^  Le  lieutenant  m'avait  compris;  et,  faisant  briller  la 
souvenirs  étaient  seuls  sa  part  d'héritage  du  grand  cm-  ^^  bouteille  d'eau-de-vie  à  la  lueur  d'un  fanal  racorni ,  il 
pire,  dont  son  sang  avait  conlribué  à  ciEûenter  l'édifice.  ^;«  avait  dit  deux  fois  ;  Dénie e  à  border  l'arlimon;  et  au- 
La  marine!...  ah!  c'était  Ta  qu'il  avait  ses  meilleurs  r.;o  cun  ne  s'était  avancé  pour  recevoir  le  bougearou  répa- 
amis,  ses  défenseurs  les  plus  désintéressés,  toujours  hors  ^o  râleur.  —  Ils  n'eu  veulent  pas.  capitaine,  dit  le  l:cu- 
de  vue,  et  agissant  de  bonne  foi  ;  avides  d'occasions  et  ^^^  tenant.  —  Diable  !  refus  d'un  bougearon  d'eau-de-vie  par 
d'épreuves,  malgré  les  défaveurs  du  sort.  %  un  équipage!  qu'est-ce  que  cela  veut  dire?...  Pourquoi 

A  peine  Clergeon  m'eul-il  quitté  que  le  ciel  se  couvrit  ;  ^  refusez- vous  de  border  l'arlimon?  leur  dis-je  avec  lac- 
un  bruit  sourd  et  sinistre  se  fit  entendre  dans  les  gorges  ^  cent  de  l'étonnement.  —  Parce  que  nous  n'en  voulons 
de  Rupperl's-Valeij.  Un  nuage  bas  et  épais  en  sortit  ^'^  pas,  répondirent-ils.  — Mais  encore,  le  motif?... 
tout  à  coup  et  enveloppa  le  sommet  des  montagnes.  ^I^  Ici  profond  silence;  ce  silence  qui  présage  une  muli- 
l'ne  cloche  sonna  snr  le  môle,  el  le  watliman  cria  dans  ^g  nerie.  A  la  lueur  terne  du  fdlot  du  cambusier,  je  lisais 
un  porte-voix:  Mind  the  squalH...  Ce  cri  de  veille  ^)o  le  mécontentement  sur  les  figures  assombries  des  mutins; 
annonçait  aux  bàtimeus  de  la  rade  qu'une  rafale  allait  tÇ,  et  sur  les  épais  favoris  des  meneurs,  on  voyait  encore 
survenir.  J'entendis  à  bord  de  quelques  navires  voisins  ÎC  des  globules  briilaiis  laissés  par  l'orage.  —  Qu'avez-vous 
des  dispositions  se  faire  contre  la  rafale.  Je  me  rendis  sur  IQ  à  groumerï  leur  dis-je  d'un  ton  de  capitaine  ,  est-ce  de 
le  devant  de  l'IrTiia;  je  mis  la  main  sur  la  chaîne  de  ^:^  l'interruption  de  votre  sommeil  pour  le  salut  de  tous? 
l'ancre  pour  en  observer  la  tension.  Le  nuage  descendu  J^  est-ce  d'avoir  reçu  la  force  du  grdin  sur  vos  épaules 
sur  le  versant  des  mornes  s'élance  sur  la  rade ,  et  nous  'j^  nues?  est-ce  du  travail  après  du  travail?  voulez-vous  être 
enveloppe  de  sa  masse  humide.  La  tourmente  s'échappe  ^;-=  des  matelots  de  beau  len)ps?  —  >on,  cap'taine,  dit 
avec  lui  et  siffle  dans  nos  cordages.  L'Irma,  prise  en  ^P  Yvon  ensavançant  d'un  air  assuré,  vous  nous  connaissez 
travers  par  la  fougue,  se  couche  et  grince  sous  l'angle  ^|o  trop  bien,  viugl-cinq  tonnerres!  vous  avez  des  hommes 
du  roulis.  Sa  mâture  plie  :  Saune  la  cloche!  en  haut  le  IÇ,  avec  vous  ;  et  vous  les  avez  vUs  sur  les  brasses  du  Bcn~ 
monde!  criai-je  de  toute  la  force  de  ma  poitrine.  ^[o  gale;  et  le  2S  janvier  sur  la  côte  d'Orixa.  Et  pour  ce 

Aux  vibrations  tonnantes  de  la  cloche  d'alarme ,  et  aux  "£,  qui  e^t  de  l'ouvrage ,  tous  nos  gens  sont  la  {X)ur  le  dira  : 
sinistres  accens  du  porte-voix,  ^ingt  matelots  s'élancent  %  à  la  vie  à  la  mort  avec  vous,  parce  qae  tous  êtes  not' 
à  demi  vêtus.  Leurs  mains  vigoureuses  saisissent  et  filent  ^^  père  à  tous,  et  voilà. 
|a  chaine  de  l'ancre.  La  chaîne  se  raidit...  elle  fait  tête,  ^^      Eh  bien ,  repris-je,  dans  cesnuits-'ra  vous  ne  refusiez 


28  LECTURES  DU  SOIR. 


pas  les  témoignages  de  ma  satisfaction ,  pouquoi  ce  soir  f  c'est  trop  dur ,  tonnerre  !  \  a  de  quoi  tordre  sa  chique 
me  faites-vous  un  affront?...  Vovons.  parlez.  Et  ils  se  t  cent  mille  fois!  Est-ce  que  nous  nen  sommes  pas  de 
regardèrent  tous  sans  répondre.  —  Eb  bien!  vous  ne  $  vrais  matelots  français?  Croyez-vous  que  nous  nous 
dites  rien...  c'est  que  votre  cause  est  mauvaise,  chiens  :;■:  engagerions  si  bravement  pour  e  voyage  de  Ilnde, 
de  boudeurs  !...  —  C'est  si  Ion  veut ,  dit  une  voix  dans  ±  et  de  passer  le  cap  et  son  tremblement,  sans  1  espoir 
le  groupe.  —  Quel  est  celui  qui  parle,  et  qui  se  cache?  %  d'aller  à  la  tombe  de  not'  empereur  !  et  il  faut  nous  en 
repris-je;  ne  me  laissez  pas  croire  qu'il  y  a  honte  ou  fo-  ^i:  passer  !  Voilà  pourquoi  nous  ne  voulons  pas  border  l  ar- 
lie  dans  votre  bouderie,  puisque  les  hâbleurs  n'osent  se  -i;  limon  :  un  coup  d'cau-de-vie  c'est  bon,  dans  1  occasion  , 
montrer  en  face.  —  Honte!  —  Folie!  dirent  à  la  fois  >  mais  nous  saurons  bien  nous  en  passer,  allez,  cap  taine. 
plusieurs  voix ,  il  n'y  a  pas  de  fous  ici .  cap  taiuc ,  et  au-  -'-  U  dit,  et  passa  le  dos  de  sa  main  sur  ses  yeux.  —  T  as 
cun  de  nous  n'est  honteux  de  la  chose  dont  nous  nous  ={=  raison,  \von,  reprit  Kermorvan,  nous  nous  en  pas- 
plaignons.  —  J'en  douterai,  leur  dis-je,  impatienté,  %  serons,  et  de  d'autres  encore,  va,  matelot  ;  car  si  nous 
tant  que  vous  ne  vous  expliquerez  pas  avec  franchise.  ^  ne  pouvons  pas  aller  au  tombeau ,  je  ne  bois  que  de  1  eau 
Alors  l'un  d'eux,  c'était  Nintcc,  Breton  aux  formes  athlé-  ^j^  tant  que  nous  resterons  ici;  chacun  sa  manière  quand  il 
tiques,  au  ton  déclamatoire ,  s'avança,  les  bras  ballans .  ^j!  a  du  chagrin,  quoi!  —  C'est  comme  nous,  dirent- ils 
le  torse  en  branle ,  et  dit  d'un  air  capable  :  Chacun  sa  'fç  tous  à  la  fois. 

manière,   cap'taine;  un  coup  d'eau-de-vie,  c'est  bon  !);^      Yvon  baissa  les  yeux ,  et  je  détournai  les  miens  ;  des 
pour  le  matelot  qui  a  mouillé  sous  un  grain,  et  qui  a  du  ^-  marins  pleurer,  fi  donc  !...  Je  ûxais  Ruppert'svaley  en 
goût  et  du  contentement;  mais  pour  le  vrai  marin  fran-  =-1-  élevant  mes  mains  jointes...  J'étais  silencieux  à  moa 
çais  dont  il  a  du  sentiment,  c'est  plus  ça  ;  vous  nous  re-  o-  tour...  Quel  moment  !   comment  le  peindre  ?...  Je  ne 
fusez  ;  nous  refusons,  voilà.  —  Assez,  lui  dis-je;  si  vos  o;o  sais  ce  que  j'ai  senti;  mais  il  m'a  semblé  voir  l'ombre 
raisons  sont  aussi  claires  que  ça,  c'est  Un  procès  jugé:  ^C  de  Napoléon  planer  sur  ce  groupe  de  grognards  d'une 
retirez-vous;  pas  d'eau-de-vie,  j'y  consens,  mais  sur  "Ç  autre  espèce  et  d'un  autre  temps;  et  pourtant  un  seul 
tout  pas  d'insolences;  car  ici  je  ne  punirais  pas  moi-  "^Z  parmi  eux  l'avait  vu  :  c'était  Clergeon.  Comment  leur  re- 
mcme,  mais  je  livrerais  les  coupables  à  la  justice  du  ^S  fuser?...  Désirant  m'excuser  près  d'eux:  Mes  enfans, 
pays.  —  Oh  !  oh  !  firent-ils  comme  indignés ,  nous  livrer  f.;^  leur  dis-je ,  je  ne  peux  pas  vous  accorder  ce  que  vous  me 
à  des  Anglais  !  vous  ne  le  feriez  pas,  capitaine ,  vous  ne  j^  demandez,  vous  le  savez  bien  :  c'est  en  concourant  tous 
le  feriez  jamais!  —  Silence!...  vous  le  mériteriez  au  ^1;  au  travail  que  nous  hâterons  notre  départ  de  ce  mouillage 
moins ,  puisque  vous  n'êtes  plus  de  francs  Bretons,  et  p^  infernal.  —  Eh  bien,  capitaine,  nous  serons  raisonna- 
que  vous  offensez  voire  capitaine  sans  dire  pourquoi.  —  =)=  blés  ,  dirent- ils,  permettez  seulement  à  Clergeon  d'aller 
Mille  malédictions  de  Dieu!  je  vais  vous  le  dire,  moi,  c)o  au  tombeau;  il  y  dira  une  prière  au  nom  de  l'équipage 
capitaine,  dit  Kermorvan,  type  de  Breton  renforcé,  qui  ^1  de  F  Irma,  et  nous  serons  contens.  C'est  lui  qui  a  le 
s'avança  du  milieu  du  groupe,  eu  ôtant  sa  chique  de  ta-  $  plus  de  droit  ;  c'est  un  ancien.  —  Un  peu!  reprit  Cler- 
bac,  et  prenant  une  pose  pleine  d'expression  :  N'avez-  ^i'  geon  avec  fierté.  —  Ninlec,  le  beau  diseur  ajouta  :  Il 
vous  pas  refusé  à  Clergeon  d'aller  demain  au  tombeau  ^;j;^  était  dromadaire  enÉgyie,  et  à  tous  les  ponts  sur  le  Da- 
de  l'empereur,  et  vous  ne  voulez  pas  que  personne  de  ^r^  lube  et  à  la  Brésina.  —  C'est  rien  que  ceux-là  ,  reprit 
l'équipage  n'y  aille  avec  vous!...  Et  tous  m'observaient  ^S^  Clergeou  ;  mais  c'était  à  Montereau  qu'il  fallait  voir! 
avec  ce  regard  qui  semble  reprocher  une  cruauté.  — J'ai  =!^  — Ça  chauffait  du  n°  I  ,  est-ce  pas,  matelot?  lui  demanda 
mes  raisons ,  repris-je ,  pour  refuser  la  terre  à  Clergeon ,  ^j-^  Kermorvan.  Est-ce  que  ce  n'est  pas  là  ousque  l'empereur 
et  à  tout  le  inonde  à  bord ,  si  je  le  juge  à  propos ,  et  per-  c)o  était  chef  de  pièce ,  comme  dans  l'image  que  le  cuisinier 
sonne  ici  n'a  le  droit  d'y  trouver  a  redire.  Le  salut  du  ^^  a  vendue  à  Calcutta?  —  Comme  tu  dis;  et  qu'il  en  pieu- 
navire,  et  la  célérité  du  travail  avant  tout.  Oh!  repri-  $  vait  des  morts  ce  jour-là!  ajouta  Clergeon.  —  Et  on  le 
rent-ils,  ne  croyez  pas  obtenir  plus  d'ouvrage,  en  nous  re- ^^^  refuserait,   à  toi,  vieux  matelot  de  la  garde,  d'aller 
fusant  une  chose  comme  celle-là,  et  en  nous  gardant  ip,  prier  sur  la  tombe  de  ton  petit  caporal,  du  pore  aux 
tous  à  bord.  —  Quoi  !  repris-je  indigné  ,  vous  refuseriez-  'X  autres!  dirent-ils;  non,  not' cap'laine,  vous  n'en  êtes 
vous  à  remplir  vos  devoirs?  Vous  révolteriez-vous  contre  H-^  pas  capable,  vous  qui  chantez  de  si  belles  chansons  sur 
moi?  Je  le  vois,  c'est  une  émeute!  —  Nous  ne  parlons  =v^  l'empereur  quand  vous  êtes  de  quart.  Allons,  cap'laine, 
pas  de  ça  ,  cap'taine ,  dit  Nintec  ,  et  nous  avons  des  cer-  °i^  vous  qui  ne  refusez  jamais...  —  Il  est  sûr  et  certain  , 
tiUcats  comme  quoi  nous  ne  sommes  pas  censément  des  ?,^  reprit  Clergeon ,  que  si  le  cap'taine  me  permet  la  gloire 
émeuiicrs,  sauf  vot' respect;  et  tant  qu'à  l'ouvrage,  elle  ^  d'aller  au  tombeau  de  l'empereur,  j'en  rappporte  du 
ne  souffrirait  pas;  nos  gens  sont  conents  pour  aller  au  'c}^  saule  et  de  la  terre  pour  tout  le  monde.  —  Houra!  Cler- 
tombeau ,  d'envoyer  à  leur  place  des  matelots  du  pays,  ''o  geon;  nous  travaillerons  pour  toi,  matelot,  dirent-ils 
dont  ils  ne  sont  pas  manchots  pour  être  payés  double  ':!;^  tous  à  la  fois. 

journée,  sur  nos  gages,  s'entend,  et  not'  ration  avec,  ^x^  Devant  un  besoin  manifesté  de  si  bonne  foi ,  je  ne 
—  Oui,  capitaine,  nous  y  consentons,  dirent-ils,  et  i;^  pouvais  plus  eu  effet  leur  dénier  ce  qu'ils  appelaient  une 
l'un  d'eux  ajouta  :  Ce  n'est  pas  pour  dire  que  nous  soif-  4^  gloire.  Le  temps  d'ailleurs,  quoique  toujours  couvert,  ne 
crions  à  terre,  car  personne  de  nous  n'a  un  pauvre  sou  f^  menaçait  plus.  —  Eh  bien  ,  dis-je  à  Clergeon ,  sois  prêt 
tant  seulement.  —  Il  ne  m'est  pas  égal ,  leur  dis-je,  -j^  demain  matin  de  bonne  heure  ;  je  te  permets  d'aller  a  la 
d'employer  des  étrangers  à  faire  notre  provision  d'eau,  c:^'  tombe.  Un  triple  houra  général  saiua  la  permission  qui 
que  vous  si  intéressés  à  bien  faire  vous-mêmes  ;  et  qu'il  X'  constituait  Clergeon  député  pèlerin  au  tombeau  de  Na|x>- 
survienne  encore  des  rafales  coinnime  celle  qui  vient  de  ^'o  léon.  Le  bougearon  d'eau-de-vie  fut  réintégré  en  grâce 
passer,  pourais-je  compter  sur  eux  comme  sur  vous?  Où  ^X'  et  à  ma  santé.  Tout  était  apaisé ,  les  élémens  et  les  ma- 
retrouverais-je  d'aussi  bons  matelots,  et  des  hommes 'V  tclots  ;  et  j'ordonnai  : 
aussi  courageux  ?  -  A  la  bonne  heure ,  capitaine ,  reprit  ^  A  couckcr  qui  n'est  de  quart  ! 

ivon;  avec  vous  ça  sera  toujours  comme  ça;  mais  aussi  4^ 
refuser  à  que-que  zuu  de  vos  jjcns  d'aller  au  tombeau,  $  LE  CAPITAINE  P.  LUCO. 


MUSEE  DES  FAAULLES. 


29 


MAGAZINE. 


COSTUMES  PITTORESQUES  DE  LA  FRANCE. 

FIMSTÈRE.  —  PO.NT-DE-CROIX. 

La  Bretagne  est  de  tous  les  pays  de  la  France  celui 
dont  l'aspect  a  surtout  gardé  le  caractère  qui  lui  était 
particulier,  parce  que  la  civilisation  n'y  pénètre  que 
lentement  et  avec  difticulté:  aussi  la,  plus  que  partout 
ailleurs ,  on  trouve  des  mœurs  et  des  habitudes  à  part  ; 


4^  la  ,  plus  que  partout  ailleurs,  on  rencontre  des  costumes 
IfZ  étranges  et  qui  ne  ressemblent  en  rien  à  ceux  du  reste 
"È,  de  la  France. 

à  Les  costumes  de  Pont -de -Croix  rappellent  d'une 
q:  manière  frappante  les  modes  du  temps  de  Charles  Vil. 
°,;^  C'est  lacapuchequionveloppe  la  tête,  c'est  le  large  haul- 
4^  de  chausse  qu'on  portait  sous  la  robe,  à  la  ville ,  et  que 
Y  l'on  mettait  à  découvert  pour  voyager. 


Costumes  du  Finistère. 


Gavarni  del.  Brown  sculp. 


II  en  est  de  même  du  costume  des  femmes  ;  seulement  ,J^  fure,  sauf  l'élévation,  est  la  même  que  celle  de  madame 
il  se  rattache  à  une  époque  plus  récente.  La  veste  ou  la  ZC  de  Maintenon.  Ainsi,  les  hommes,  moins  curieux  de 
casaque  appartiennent  au  règne  de  Louis  XIV  ;  la  coif-  i''  changer  la  forme  de  leurs  vctemeos    n'y  ont  point  ap- 


LECTURES  DU  SOIR. 


porté  de  modifications  ;  les  femmes  au  contraire  restent  il  4^  revînt  bienlôf ,  ils  l'attendirent  quelque  temps,  jusqu'à  ce 
estvrai  bien  en  arricredes  modes  modernes,  mais  enfin,  de  %  qu'enfin  ils  désespérèrent  de  le  revoir,  et  se  persuadèrent 
quelqueloinqu'ellcslessuivcnt,  elles  lessuivent  du  moins.  ZÇ,  qu'il  s'était  noyé.  Ils  en  informèrent  le  maître  de  ce  jeune 

tÇ,  homme ,  qui  le  fit  savoir  à  ses  parens.  L'an  I G79  ,  quel- 

^  ques  pêcheurs  de  la  mer  de  Cadix  virent  une  ligure 

5^  d'homme  nageant  sur  les  eaux  et  y  plongeant.  Ils  la  re- 
PLONGEURS  EXTRAORDINAIRES.  X  virent  encore  le  lendemain,  et  ils  publièrent  cette  décou- 

^y^  verte.   Cette  nouvelle  fixa  l'attention  du  public,  et  on 

Le  docteur  Jocl  Lnngelot  dit  avoir  vu  à  Tronning-  4=  courut  le  projet  de  se  saisir  de  cet  objet.  On  y  parvint 
liolm,  où  la  reine  de  Suède  avait  un  palais  magnifique,  Z'Z  par  ruse  et  avec  des  filets;  et  c'était  précisément  lejeune 
un  jardinier,  âgé  de  soixante-cinq  ans,  qui,  dix-huitans  l^l  homme  qui  avait  disparu  vu  16" '1.  Il  était  commehébêté, 
auparavant,  marchanfimprudemmeut  sur  de  la  glace,  'jt  nç  répondant  pointaiLx  questions  qu'on  lui  faisait.  On  le 
pour  aller  secourir  un  homme  qui  se  noyait,  était  tombé  IÇ^  reconnut  au  mot  de  //icr^a^ès,  qu'on  lui  entendait  pro- 
hii-même  dans  l'eau  ,  profonde  de  huit  aunes  en  cet  %  noncer,  qui  rappela  l'histoire  de  Fj-a?2rois  c/c /a  Vega. 
endroit,  et  qu'il  y  était  resté  seize  heures,  le  corps  l/Z  Nous  ne  dirons  rien  de  tout  ce  qui  se  passa  sur  les  lieux 
droit,  avant  qu'on  eût  pu  le  découvrir.  Langelot  ajoute  s^  et  des  idées  bizarres  que  celle  avenlureût  naître.  Nous 
qu'ayant  interrogé  cet  homme  sur  son  accident,  il  lui  ^^  dirons  seulement  qu'un  religieux  de  Saint-François, 
avnit  appris  que  tous  ses  membres  étaient  devenus  ^;^  nommé  ./ea«  iio.çt'«(/6',  se  chargea  de  le  reconduire  chez 
raidcs  de  froid  et  qu'il  avait  ensuite  perdu  le  sentiment,  ^i^  ses  parens,  et  qu'il  l'y  conduisit  effecliveraent  l'année 
jusqu'à  ce  qu'il  se  sentit  frapper  rudement  à  la  têlc  par  ^^  suivante.  Arrivé  à  un  quart  de  lieue  de  Lierganès,  il  or- 
un  croc  avec  lequel  on  le  cherchait;  qu'aussitôt  qu'il  fut  '^Z  donna  à  ce  jeune  homme  de  prendre  les  devauset  de  lui 
tiré  de  l'eau,  ou  lui  avait  assuré  quil  lui  était  sorti  de  T;!  montrer  le  chemin  de  sa  maison.  Lejeune  homme  obéit, 
la  bouche  une  grosse  bulle  d'air,  et  qu'on  lui  avait  dit  o,"  et  fut  directement  à  la  maison  de  sa  mère,  qui  le  recon- 
que c'était  cet  air  qui  l'avait  empêché  d'être  suffoqué,  IJ^l  nut  très-bien.  Deux  de  ses  frères  qui  y  étaient,  le  recon- 
et  que  ses  oreilles  s'étaient  trouvées  pleines  d'eau.  ^l  nurenl  aussi ,  sans  qu'il  leur  donnât ,  ni  à  sa  mère,  ni  à 

Tirasins  ,  garde  de  la  bibliothèque  de  Stockholm,  "r  ses  frères,  aucun  signe  de  sensibilité  ou  d'étonnement.  Il 
écrivait  un  fait  bien  plus  surprenant  encore,  vers  la  fin  -=^1  demeura  neuf  ans  chez  sa  mère,  le  jugement  toujours 
de  l'avant-dernier  siècle.  Une  femme,  disait-il,  de  la  ^:^  troublé,  ne  parlant  que  fort  peu,  en  prononçant  tout  au 
province  de  Dalie,  en  Suède,  nommé  Marguerite  Lnrs-  ^^  plus  ces  mots,  labac ,  pa'm,  vin,  sans  même  les  pronon- 
dotler ,  est  tombée  trois  fois  dans  l'eau  pendant  le  cours  c,>  cer  de  suite  nu  à  propos.  Il  faisait  des  commissions  qui 
de  sa  vie.  La  première  fois,  étant  fort  jeune,  elle  y  resta  X  n'exigeaient  que  de  rendre  des  paquets  d'un  endroit  à 
trois  jours  :  les  deux  autres  fois  elle  fut  secourue  plus  4'  un  autre,  et  il  les  faisait  très-bien.  Au  bout  de  neuf  ans, 
promptcment ,  et  elle  est  iiîortc  âgée  de  soixante-quinze  ^^  ce  jeune  homme  disparut  encore  une  fois ,  et,  depuis 
ans ,  en  ^ti72.  ^X^  celle  époque,  on  n'en  a  point  eu  de  nouvelles. 

Barmead ,  an  retour  do  s»)n  v  >ya^3  d  3  la  G  )thie  m  -  ^^  »  Ces  faits  nous  prouvent  invinciblement  que  s'il  n'est 
cidentale  à  Stockholm,  rapportait  un  fait  plus  in-  ^>-^  point  ordinaire  à  l'homme  de  vivre  long-lemps  sous 
croyable  encore.  Il  disait  que,  s'étant  trouvé  par  hasard  ;v^  l'eau,  et  que  si  ceux  qui  tombent  dedans  y  péris- 
àun  discours  funèbre  sur  la  mort  d'un  vieillard  septua- p!^  sent,  lorsqu'ils  ne  sont  point  secourus  à  temps, 
%énm-c,  wommé  Laurenl  Jôna,  du  bourg  de  Boness,  ^- il  est  néanmoins  des  dispositions  particulières  qui  con- 
le  curé  avait  assuré  à  l'a'-semblée  que  cet  homme,  à  l'âge  %  fèrentà  Ihorame  la  faculté  de  vivre  dans  cet  élément, 
de  dix-sept  ans,  étant  tombé  dans  l'eau,  il  n'en  avait  i;"  Peut-être  "ne  serait-il  pas  aussi  rare  qu'on  le  croit  de 
été  tiré  que  deux  semaines  après,  et  qu'on  était  parvenu  'f.  trouver  des  hommes  qui  jouiraient  du  même  avantage  , 
a  le  raninier,  ;i^  si,  une  fois  tombés  au  fond  de  l'eau,  ils  ne  perdaient 

Ces  faits  bien  constatés  nous  rendent  moins  in- ^:»:^  point  la  tête  et  s'ils  suspendaient  leur  respiration  pour 
croyables  ceux  qirc  diflérens  auteurs  rapportent.  Nousli-  ^^  n'être  point  suffoqués  par  l'eau  qui  passe  alors  brusque- 
sons,  par  exemple,  dans  Hérodote ,(\\ïm\  certain  Scyi-  ^î^  ment  dans  les  bronches.  Il  y  a  plus,  il  est  probable  que 
/ifls  luisait  aisément  deux  lieues  sous  mer,  sans  qu'on  le  4^  tous  tes  hommes  pourraient  jouir  de  ce  privilège,  si , 
vît  reparaître  sur  l'eau  pour  y  respirer  de  nouvel  air.  ^{^  comme  l'observe  très-bien  Buffon  ,  on  avait  soin  de  les 
/>à//ow,  surnommé  le  7{oH5j:mM,  jouissait  de  la  même  ^;-  plonger,  pendant  un  certain  temps,  alternativement 
faculté.  11  poursuivait  les  poissons  entre  deux  eaux,  lise  4"  dans  l'eau  et  dans  l'air  au  moment  de  leur  naissance,  et 
noya  cependant  dans  la  Meuse,  et  le  chirurgien  qui  c)^  d'empêcher  par-là  l'oblitération  du  Irou  oval ,  etconsé- 
l'ouvrit  nous  donne  sans  contredit  la  solution  de  ce  pro-  "X  quenmicnl  de  leur  conserver  dans  son  infégrilé  le  mécvi- 
blème,  en  disant  dans  ce  rapport,  qu'il  avait  découvert  ;•:  nisme  di' la  circulation  ,  telle  qu'olleopère  dans  le  fœlus, 
dans  la  cloison  des  deux  oreillettes,  une  ouverture  iraus-  ;;,^  tant  qu'il  est  renfermé  au  milieu  des  eaux  dans  le  sein  de 
verse  eiiicgligerKuientvalvulée.  »  j^  sa  mère.  On  ne  peut  en  effet  rendre  raison  des  phéno- 

Toule  surprenante  que  soit  l'histoife  du  fameux  pion-  jl^  mènes  précédens,  qu'en  supposant  que  les  sujets  dans 
geur  sicilien  ,  nommé  Colas  Poisson,  elle  l'est  encore  4;  lesquels  ils  se  sont  lait  observer,  avaient  encore  le  trou 
bien  moins  que  celle  d'nn  autre  plongeur  espagnol,  ^1- oval  ouvert,  et  conséquemment  que  la  respiration  n'avait 
nommé  rrançois  de  la  Vega,  de  Lierganès,  bourg  de  "C  plus  lieu  tant  qu'ils  étaient  plongés  dans  l'eau  :  qu'alors 
l'archevêché  de  Hingos.Ses  parens  l'envoyèrent,  dit-on,  c}>  la  circidalion  s'opérait  comme  dans  les  fœlus,  d'un  ven- 
à  liilbao,  pour  y  apprendre  le  métier  de  charpentier.  H  ;u  Iricule  du  cœur  à  l'autre  ,  sans  que  la  masse  du  sang  pas- 
était  alors  âgé  de  quinze  ans.  Il  y  resta  pendant  deux  :,|:  sàt  par  les  poumons,  comme  elle  y  passe  dans  l'adulte, 
ans,  jusqu  à  la  veille  de  la  Saint-Jean  de  l'année  IG7-i  ;  1:;  Ce  mécanisme,  peu  ordinaire  dans  i'iiomme,  et  que  nous 
qu'étant  allé  avec  d'autres  jeunes  gens  se  baigner  ,  ceux-  ;y;  supposons  ici,  répond  parfaitement  à  toute  difficulté, 
cl  lui  virent  faire  un  |)longeon  ,  après  avoir  laissé  ses  ha-  ;x;  et  se  trouve  même  confirmé  par  l'observation  que  nous 
bits  sur  le  rivage  avec  les  leurs.  Ne  doutant  pas  qu'il  ne  ^1=  avons  rapportée  ci-dessus,  au  sujet  de  i)u/JOM,  surnommé 


MUSÉE  DES  FAMILLES.  3f 


le  Rousseau.  11  avait  le  trou  oval  ouvert,  car  c'est  de  4.  on  la  tue  avant  qu'elle  soit  a  terre;  les  petits  descendent 
ce  trou  dont  i-arle  le  chirurgien  qui  le  disséqua,  lorsqu'il  .;■  ensuite,  on  les  prend  en  leur  passant  une  corde  au  cou, 
dit  qu'il  avait  découvert  dans  la  cloison  des  deux  orcil-  tÇ.  et  on  les  eramcne  pour  les  élever  ou  pour  les  manger , 
Icttes  une  ouverture  Iransverse  et  né^iUjemcnt  val-  "jl  car  la  cliair  de  l'ourson  est  délicate  et  Lonn^  :  celle  de 
jjy/^;^  „  'l<^  l'ours  est  mangeable  ;  mais  comme  elle  est  môlée  d'une 

^  graisse  huileuse,  il  n'y  a  guère  que  les  pieds,  dont  la 
^  substance  est  plus  ferme,  qu'où  puisse  regarder  comme 

HISTOIRE  NATRUELLE  ±  ""«^  viande  délicate. 

HISTOIRE  lfATCH£LL£.  ^      Lâchasse  de  l'ours,  sans  être  fort  daniîereiise ,  est 

LES  OURS.  %  très-utile  lorsqu'on  la  fait  avec  quelque  succès;  la  peau 

Po  est  de  toutes  les  fourrures  grossières  celle  qui  a  le  plus 

En  général,  les  naturalistes  classent  les  oars  ca  troU  ^^  de  prix  ,  et  la  quantité  d'huile  que  l'on  tire  d'un  seul 

divisions  distinctes,  qui  elles-mêmes  se  subdivisent  :       ^l  ours  est  fort  considérable.  On  met  d'abord  la  chair  et  la 

Les  ours  noirs,  ^^  graisse  cuire  ensemble  dans  une  chaudière  ;  la  graisse  se 

Les  ours  bruns,  ^h  sépare.  «  Ensuite,  dit  M.  du  Pralz,  on  U  purilie  en  y 

Les  ours  blancs.  %  n  jetant,  lorsqu'elle  est  fondue  et  très-cbande,  du  sel 

Puis,  il  ne  faut  pas  confondre  l'ours  de  mer  et  l'om's  ^^  •  eu  très-bonne  quantité  et  de  l'eau  par  aspersion  ;  il  se 

de  terre;  quoique  blancs  tous  deux,  ils  appartiennent  a  tjo  »  fait  une  détonation,  et  il  s'en  élève  une  fumée  épaisse 

deux  espèces  tout-'a-fait  différentes.  c|^  »  qui  emporte  avec  elle  la  mauvaise  odeur  de  la  graisse. 

Les  ours  blancs  terrestres  se  trouvent  dans  la  Grande-  %  »  La  fumée  étant  passée,  et  la  graisse  étant  encore  plus 

Tarlarie,  en  Moscovie.,  en  Litbuanie,  et  dans  les  autres  ^t  »  que  tiède,  on  la  verse  dans  un  pot,  où  on  la  laisse 

provinces  du  Xord.  "j.^  »  reposer  huit  ou  dix  jours;  au  bout  de  ce  temps,  on 

L'ours  blanc  marin  se  nourrit  de  poissons,  cl  abonde  ^J^  •  voit  na^er  dessus  une  huile  claire ,  qu'on  enlève  avec 

dans  le  Spitzberg.  ^jl^  »  une  cuiller  :  celte  huile  est  aussi  bonne  que  la  meil- 

L'ours  brun  habite  les  Alpes.  =-î^  »  leure  huile  d'olive,  et  sert  aux  mêmes  usages.  Au- 

On  rencontre  l'ours  noir  dans  les  forêts  des  pays  sep-  ^  »  des.\ous,  on  trouve  un  saindoux  aussi  blanc,  mais  un 

tentrionaux  et  de  l'Amérique.  ^  »  peu  plus  mou  que  le  saindoux  de  porc  ;  il  sert  aux 

L'ours  brun  est  féroce  et  carnassier.  ^^  »  besoins  de  la  cuisine,  et  il  ne  lui  reste  aucun  goût 

L'ours  noir  n'est  que  farouche,  et  refuse  de  manger  ^^  •  désagréable,  ni  aucune  mauvaise  odeur. 

de  la  chair.  %      L'ours  devient  quelquefois  susceptible  d'un  grand  at- 

La  voix  de  l'ours  .ditBnffon  ,  est  un  grondement,  un  Ik^  lâchement,  et  l'on  peut  citer  comme  preuve  l  histoire 

gros  murmure,  souvent  mêlé  d'un  frémissement  de  dents  =i^  de  Masco,  arrivée  à. Nancy,  sous  le  règne  de  René  II. 

qu'il  fait  surtout  entendre  lorsqu'on  l'irrite;  il  est  très-  ^lo      Masco  était  un  ours  rcnfermédans  une  cage  du  palais; 

susceptible  de  colère ,  et  sa  colère  tient  toujours  de  la  fu-  ^',^  sa  violence,  ses  accès ,  sa  fureur ,  lorsqu'on  l'irritait ,  lui 

reur,  et  souvent  du  caprice  :  quoiqu'il  paraisse  doux  ^^  avaient  valu  dans  le  pays  une  grande  réputation  deféro- 

pour  son  maître ,  et  même  obéissant  lorsqu'il  est  appri-  ^^  cité,  passée  eu  proverbe  dans  le  pays  on;  disait  :  mauvais 

voisé,  il  faut  toujours  s'en  déûer,  et  le  traiter  avec  cir-  t;^  comme  Masco. 

conspection,  surtout  ne  le  pas  frapper  au  bout  du  nez,  tjo  \\  se  fit  qu'un  pauvre  petit  ramoneur  de  chemin'^'e, 
ni  le  toucher  aux  parties  de  la  génération.  Ou  lui  apprend  %  ne  sachant  où  dormir  par  une  froide  nuit  d'hyver ,  s'a- 
àsetenirdebout,  à  gesticuler,  h  danser  ;  il  semble  même  M  visa,  dans  un  moment  de  désespoir,  d'entrer  dans  la 
écouter  le  son  des  instrumens  et  suivre  grossièrement  la  ^-o  cage  de  Masco ,  en  passant  entre  deux  barreaux  ,  et  de 
mesure  :  mais  pour  lui  donner  cette  espèce  d'éducation,  ^^  s'y  blottir  sans  bruit.  Masco  s'aperçut  bientôt  de  la 
il  faut  le  prendre  jeune  et  le  contraindre  pendant  toute  ^  présence  de  son  hôte;  mais  au  lieu  de  lui  faire  mal,  il  le 
sa  vie;  l'ours  qui  a  de  l'âge  ne  s'apprivoise  ni  ne  se  con-  ^!^  réchauffa ,  le  prit  en  amitié ,  et  le  reçut  chaque  nuit. 
traiut  plus:  il  est  naturellement  intrépide,  ou  tout  au  '-.^  L'enfant  vint  à  mourir  de  la  petite  vérole:  dès  ce  mo- 
moins  indifférent  au  danger.  L'ours  sauvage  ne  se  dé-  s^  ment  1  ours  refusa  toute  nourriture,  et  mourut, 
tourne  pas  de  son  chemin ,  ne  fuit  pas  à  l'aspect  de  ^;^  Mais  les  ours  ne  se  montrent  point  en  général  aussi 
l'homme;  cependant  on  prétend  que  par  un  coup  de  ^^  faciles  et  aussi  bous.  Ceux  que  l'on  tient  enfermés  au 
sifflet  on  le  surprend .  on  l'étonné  au  point  qu'il  s'arrête  o;'  Jardiu-des-Piantes  ont,  àdiverses  reprises, manifesté  leur 
et  se  lève  sur  les  pieds  de  derrière  :  c'est  le  temps  qu'il  jt  férocité  ;  et  tout  le  monde  connaît  l'histoire  de  ce  vété- 
faat  prendre  pour  le  tirer  et  tâcher  de  le  tuer  ;  car  s'il  %  ran  qui  crut  voir  une  pièce  de  cinq  francs  dans  une  des 
n'est  que  blessé,  il  vient  de  furie  se  jeter  sur  le  tireur,  %  fosses,  y  descendit,  et  fut  étranglé.  Le  malheur  dune 
et,  l'embrassant  des  pattes  de  devant,  il  l'étoufferait s'il  ^.^  servante,  qui  laissa  tomber  dans  la  fosse  un  enfant  que 
n'était  secouru,  =^1^  l'ours  étouffa  aussitôt,  ne  jouit  pas  d'une  renommée  moins 

On  chasse  et  on  prend  les  ours  de  plusieurs  façons  ^^  populaire,  dans  les  traditions  que  l'on  conte  a;i  Jar- 
en  Suède,  en  Norwége,  en  Pologne,  etc.  La  manière,  ^^  din-des-Plantes,  parmi  les  curieux  qui  viennent  jeter 
dit-on ,  la  moins  dangereuse  de  les  prendre ,  est  de  les  ^^  aux  ours  du  pain  ot  des  fruits ,  afin  de  s'amuser  des 
enivrer  en  jetant  de  l'eau-de-vie  sur  le  miel,  qu'ilsaiment  %  niseset  des  jeux  de  ces  animaux.  Cependant  à  voir  les  ours 
beaucoup ,  et  qu'ils  cherchent  dans  les  troncs  d'arbre.  %  se  coucher  sur  le  dos ,  faire  les  beaux.,  et  multiplier  les 
A  la  Louisiane  et  en  Canada ,  où  les  ours  noirs  sont  très-  ^  grimaces ,  on  serait  tenté  do  ne  point  les  croire  dange- 
communs,  et  où  ils  ne  nichent  pas  dans  les  cavernes,  %  reux  :  peut-être  leur  état  de  captivité  contribue  t-il  aussi 
mais  dans  de  vieux  arbres  morts  sur  pied  et  dont  le  cœur  ZÇ,  à  les  rendre  plus  féroces;  car ,  il  y  a  deux  ans,  on  voyait 
est  pourri ,  on  les  prend  en  mettant  le  feu  dans  leurs  ^"  habituellement  au  balcon  d'un  hôtel  garni  du  boulevard, 
maisons.  Comme  ils  montent  très-aisément  sur  les  arbres,  =^.^  an  ours  brun  qui  ne  retenait  aucune  chaîne.  Cet  ours  se 
ils  s'établissent  rarement  à  rez  de  terre,  et  quelquefois  ^^  promenait  comme  un  chien  dans  tout  l'hôtel,  se  laissait 
ils  soqt  nichés  à  trente  et  quarante  pieds  de  hauteur.  Si  ^,;^  caresser,  et  ne  montrait] jamais  d'autre  naturel  qu'une 
c'est  une  mère  avec  ses  petits ,  elle  descend  la  première,  ^^ extrême  douceur. 


52 


LECTURES  DU  SOIR. 


BPREAU  CENTRAL  DABONNrîMr.NT ,  i\  ,  RPE  SAINT-GKQJIOES.  KVPRAT,   1MPR1MBPR.  16,  RFE  DD  CADRAN. 


No  II. 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


33 


ÉTUDES   HISTORIQUES 


LES   BOHÉMIENS  AU  QUINZIÈME  SIÈCLE. 


i         '^X 


Une  Bohémienne  au  quinzième  siècle. 


MaiiJiUe  del.  Brown  sculp. 


Celait  en  ^427 ,  dans  ce  siècle  où  tous  les  fléaux  sem- 
blaient s'aballre  avec  fureur  sur  notre  malheureuse 
France;  c'était  pendant  que  les  Anglais  la  dévastaient, 
et  que  la  guerre  civile  achevait  de  la  ruiner ,  qu'il  arriva 
à  Paris  une  sorte  de  plaie  inconnue  qui  a  long-lemps 
rongé  nos  campagnes ,  et  qu'on  a  a  peine  extirpée  de 
notre  sol  depuis  quelques  années.  C'était  à  l'époque  du 
Landil ,  la  plus  ancienne  foire  de  Paiis ,  et  que  les  chro- 

NOVEMBRE  -1855. 


É  niques  disent  avoir  été  fondéepar  Dagobert.  Elle  se  te- 
nait dans  la  plaine  qui  s'étend  entre  La  Chapelle  et  Sainl- 
^  Denis.  La  s'élevait  soudainement  nue  ville  tout  entière, 
^  faite  de  planches  et  de  toile.  Elle  avait  ses  rues,  ses 
^  carrefours,  ses  fontaines;  une  population  nombreuse  et 
$  étrangère  venait  habiter  cette  citée  volante  aussi  rapide- 
%  ment  qu'elles'élailélevée.  Elle  se  composaitde  marchands 
i°  accourus  nou-seUlement  de  tous  les  points  de  la  France, 

3. TROISliiMIi   VOLUMB. 


34 


LECTURES  DU  SOIR. 


mais  encore  dos  eslrémilës  do  l'Lurope.  Ils  venaient  «t  avaient  déjà  parcouru  presque  toute  l'Europe.  Mais  b 
même  de  l'Asie,  ils  venaient  de  TAfrique.  ^  lëpoque  où  ils  parurent,  on  les  appelait  penanciers. 

C'est  une  cbose  qu'il  n'est  pas  inutile  de  reaiarqiiea- ,  g  mot  qui  n'est  autre  que  pénitaiciers. 
comment  les  relations  les  plus  loiiUaiues  de  peuple  à  ±      Ce  qu'on  découvre  encore  de  leur  histoire ,  dans  les 
peuple  s'étaient  établies .  alors,  au  moyen  du  coimnerce.  %  auteurs  qui  oui  parlé  de  ce  peuple,  consiste  à  nous  ap- 
Au  moment  où  nous  écrivous,  les  rapports  suivis,  que  ^  prendre  qu'après  avoir  séjourné  quelque  temps  dans  le 
les  gouvernemens  tentent  de  rénouer  avec  l'Egypte  et  les  ±  village  de  La  Chapelle,  où  ils  commirent  force  vols,  ils 

)"rès  delà  civi-  ^  furent  excommuniés  par  l'évêque  de  Paris  et  forcés 


côtes  de  l'Afrique ,  nous  semblent  un  pro^ 

lisalion.  Au  tempsdont  nous  parlons,  et  surtoulbien  an-  ^ 

tériourement ,  ces  relations  étaient  fréquentes  et  habi-  ^ 


tuelles  comme  aujourd'hui  peuvent  être  celles  de  1  An- 
gleterre et  du  Portugal. 

D'une  part ,  l'invasion  de  tout  TOrient  par  les  Turcs 
n'avait  pas  encore  apporte  d'obstacle  aux  transactions 
commerciales,  par  la  dissidence  de  religion.  Dune  autre 
part ,  la  découverte  de  l'Amérique  n'avait  pas  encore  di-  ^  par 
rigé  tous  les  efforts  de  l'Europe  vers  une  nouvelle  ré-  $  devi 
gion  ;  on  voyait  donc  'a  celle  époque,  dans  ces  immenses 
marchés  qui  s'ouvraient  à  jours  lixes,  des  négociaus  que 
nous  serions  aujourd'hui  fort  étonnés  de  rencontrer  dans 
notre  capitale.  Ils  arrivaient  à  travers  des  pays  saus  che- 
mins, infeslésdebrigauds.  Ilsmarchaieut  par  compagnies 
et arméscomme  des hommesde guerre.  Us  entreprenaient 
des  voyages  qui  étonneraient  aujourd'hui  nos  plus  in- 
trépides négocians,  malgré  nos  routes  de  poster  et  nos 
chemins  de  fer. 

Aussi  n'était-ce  pas  une  chose  extraordinaire  que  de 
voir  à  la  foire  du  Landit  des  tentes  bariolées  de  toutes 


forcés  de 
se  retirer. 

Quoiqu'ils  fussent  dans  la  plus  profonde  misère ,  ceux 
qu'ils  appelaient  leurs  ducs  et  leurs  comtes  voyageaient 


"^Z  à  cheval ,  et  ils  parlaient  souvent  de  leur  roi  et  de  leur 


reine,  qui,  disaient-ils,  étaient  morts  en  chemin.  Les 

femmes  disaient  la  bonne  aventure,  et  il  y  eut  chez  elles 

grande  affluence  jusqu'à  l'excommunication  prononcée 

archevêque ,  et  qui  atteignait  également  ceux  qui 

inaient  l'avenir  et  ceux  qui  voulaient  l'apprendre. 

On  trouve  même ,  dans  les  comptes  de  la  prévôté  de 
Paris,  le  détail  du  supplice  d'une  jeune  fille  qui  avait 
consulté  une  bohémienne  sur  l'heure  probable  de  la 
mort  de  son  père  ;  et  la  prédiction  s'était  trop  bien 
accomplie  pour  qu'où  n'eût  pas  soupçonné  que  la  jeune 
fille  n'y  eût  aidé. 

C'est  à  peu  près  tout  ce  que  l'on  sait  de  l'histoire  des 
bohémieus  et  de  leur  origine,  et  certes ,  ce«  renseigne- 
mens  sont  bien  loin  d'être  suffisans ,  lorsqu'on  pense 
qu'en  peu  d'années  des  bandes  nombreuses  de  cette 
espèce  de  mendians  parurent  sur  tous  les  points  de  la 


couleurs,  des  marchands  coiffés  du  turban,  et  à  côté  de  %  France  et  de  l'Angleterre.  Toute  cette  population  vaga- 
ces  tentes,  les  chameaux  qui  avaient  apporté  leui-s  mar-  ^  bonde  ne  pouvait  certainement  venir  de  ces  deux  cents 
chandises  à  travers  les  marais  fangeux  de  nos  provinces,  dp  individus  qui,  après  l'excommunication  de  l'archevêque, 
Sans  doute  les  croisades  n'avaient  pas  peu  contribué  à  ^  disparurent  sans  qu'on  pût  suivre  leurs  traces.  Peut- 
maintenir  ces  relations;  toutefois,  à  l'époque  dont  ^  être  n'en  saurions-nous  point  davantage  si,  dernière- 
nous  parlons,  la  présence  de  ces  étrangers  devenait  de  ±  ment,  un  jeune  savant  n'avait  découvert  parmi  des  vieux 
plus  en  plus  rare,  et  ce  fut  un  étounement  général  4;  parchemins  entassés  dans  nos  bibliothèques,  un  jugement 
lorsqu'on  vit  arriver  soudaiuemeut  au  bourg  de  La  Cha-  ^  daté  de  ^44.5  et  condamnant  deux  bohémiens  et  une 


pelle  deux  cents  individus  dont  le  costume  et  le  visage 
étaient  également  étranges.  Ils  étaient  vêtus  de  tuniques; 
portaient  de  petits  bonnets  assez  semblables  à  ce  que 
nous  appelons  des  calottes  grecques ,  et  des  manteaux 
d'un  tissu  de  cordes  de  laine  attachés  sur  l'épaule  ;  ils 
avaient  la  peau  d'une  couleur  jaune  foncé ,  leurs  che- 
veux étaient  noirs  et  crépus ,  et  a  leurs  oreilles  percées 
pendaient  dénormes  anneaux  d'argent. 

Ce  fut  la  première  apparition  en  Fiance  de  cette  race 


bohémienne  à  être  brûlés  pour  fait  de  sorcellerie ,  et 
pour  avoir  enseigné  au  nommé  Gilles  ilaldetour  la 
composition  d'un  breuvage  qui  donnait  l'apparence  de 
la  mort  à  ceux  qui  le  prenaient.  11  semble  résulter  des 
faits  qui  ont  provoqué  ce  jugement,  que  ces  bohémiens 
étaient  tout  simplement  une  colonie  de  voleurs  merveil- 
leusement organisés,  ayant  des  intelligences  d'un  bout 
du  royaume  à  l'autre;  quant  à  l'histoire  do  leur  pénitence 
et  de  leur  conversion  au  christianisme,  c'était  une  fable 


d'hommes  que  nous  avous  appelés  bohémiens ,  qui  ont  si  ^  qui  leur  servit  à  pénétrer  en  France  et  qui  les  protégea 
long-temps  infesté  lAngleterie,  qu'on  trouve  dans  les  o*^  jusqu'à  ce  que  leurs  actes  fussent  venus  dire  plus  clai- 
moutagues  de  l'Fspagne .  et  dont  quelques  rejetons  ex-  ^  remeutce  qu'ils  étaient, 
ploilent  encore  la  crédulité  de  nos  provinces  méridio-  """ 
nales. 

Si  l'on  en  croit  un  docteur  en  théologie  qui  les  a  vi- 
sités, c'étaient  des  habitans  de  la  Iwsse  Egypte  qui  avaient 
été  forcés  par  les  Sarrasins  d'abjuré  la  religion  chré- 
tienne. Reconquis  une  seconde  fois  par  les  chrétiens, 
ils  furent  contraints  do  se  rendre  à  Uome ,  afin  d  y  ob- 
tenir l'absolution  de  leur  apostasie.  Le  pape  les  confessa, 
et  leur  donna  pour  pénitence  d'aller  sept  ans  de  suite 
errans  par  le  monde  saus  jamais  coucher  dans  un  lit. 
Toutefois,  pour  qu'ils  ne  mourussent  pas  do  faim,  il  leur 
fit  expédier  des  bulles,  ordonnant  à  tous  évêques  ou  ar- 
chevêques qu'ils  rencontreraient  dans  leur  cliemin  ,  de 
leur  remettre  dix  livres  tournois  à  titre  d'aumône.  Quant 
au  nom  de  bohémiens,  il  leur  fut  donné  long-temps 
après  leur  apparition,  et  parce  que,  disait-où,  ils  ar- 
rivaient de  Bohême;  car,  selon  les  historiens,  ils  en 
étaient  a  la  ci  quième  année  de  leur  pénitence ,  et  ils 


Qu'on  nous  permette  de  raconter  les  faits  qui  oui 
donné  lieu  à  cejugement. 

Auxenvirons  de  Poitiers,  proche  le  bourg  de  Lusignan , 
ou  sont  encore  les  ruines  du  château  des  seigneurs  de 
ce  nom  :  dans  ce  lieu  que  la  crédulité  publique  désigne 
encore  comme  ayant  été  l'habitation  de  la  fée  Mélusine, 
vivait  une  bande  de  bohémiens;  ils  s'étaient  cachés  au 
milieu  d'une  épaisse  forêt,  et  depuis  qu'ils  y  habitaient, 
on  ne  parlait  plus  que  d'enfans  volés ,  de  bestiaux  dé- 
robés et  de  personnes  qui  mouraient  soudainement 
comme  si  elles  avaient  été  frappées  [>ar  une  main  invi- 
sible. Dans  ce  bourg  demeurait  une  jeune  fille  qui 
portait  le  nom  de  Pasquette  Lauuay.  Elle  était  orpheline, 
et  tenait  do  ses  parons  la  possession  d'un  champ  qui  re- 
levait d'une  abbaye  voisine.  Ce  pea  de  bien  qu  elle  pos- 
sétlait  et  sa  beauté  merveilleuse  l'avaient  rendue  l'objet 
dos  poursuites  de  quelques  vassaux ,  de  plusieurs  gen- 
tilshommes ,   et  partioiHièremenf  éa  quéfwir  de  l'ab- 


MUSÉE  DES  FAMILLES.  ôâ 


baye,  qai,  selon  la  règfe  de  certains  couvens,  n'étail  ^-^  s'éveilla  point  au  cri  qnepônssa  le  moine  a  l'aspect  de  ce 
point  un  prêtre,  mais  pour  ainsi  dire  un  homme  d'af-  o^  corps  inanimé. 

faires  extérieures,  laïc  et  libre  de  se  marier.  Cependant  'X  L'Iiomme  qui  âTart  parle  reconnaissant  qnil  ne  9-é- 
elle  avait  refusé  toutes  les  propositions  de  mariage  qui  '^  tait  pas  adressé  à  celni  que  sans  doute  il  attendait,  s'é- 
lui  avaient  élc  faites;  et  lorsque  le  quêteur,  qu'on  ap-  ^  lança  sur  Bartholoraé  et  le  frappa  d'un  coup  de  poignard 
pelait  Bartholoraé,  s'arrêtait  dans  la  maison ,  qui  était  '£  sous  lequel  il  tomba.  Rion  qu'il  n'eût  été  que  dangereu- 
située  sur  la  lisière  de  la  forêt,  elle  ne  répondait  a  ses  x  sèment  blessé,  Barlholomé  demeura  ^r  terre  s»ns 
avances  qu'en  remplissant  sa  besace  de  blé  et  de  légu-  3;^  mormorer,  et  un  moment  après  il  vit  entrer  dans  la 
mes,  et  en  loi  parlant  toujours  de  son  profond  respect  "^  chaumière  les  deux  hommes  qu'il  avah  aperçus  sur  la 
pour  la  sainte  mission  des  scrvitenrs  de  Dieu.  ^  lisièrede  la  forêt.  L'un  d'eux  était  encore  uri  iKjbémien; 

Il  y  avait  trop  de  malice  daus  le  regard  de  Pasquetle  :fe  •"^"''"^  «^^itun  baron  du  voisinage  connu  sous  le  nom 
pour  que  Bartholoraé  pût  croire  que  ce  fût  par  niaiserie  t  ^"  seigneur  de  Maldetour.  Cehii-ci  s  approcha  de  la 
qu'elle  ne  comprenait  point  ses  discours.  Cependant,  J^  J<^une  tille,  et  lui  ayant  pose  la  main  sur  le  front  et  sur  le 
tout  en  soupçonnant  son  esprit  de  plus  d'intelligence  ^é?  *-'*"■';''  s  ecria  avec  desespoir: 
qu'elle  n'en  montrait,  il  n'osait  l'accuser,  car  personne  ^  ,  "  '«^^  m  avez  trompe:  elle  est  morte,  elle  est 
ne  pouvait  dire  que  Pasquette  écoutât  les  propos  d'au-  S  '^<^'<^^  ^'  ?'»<^^^  ^^  °'^s^  P^s  la  ce  que  vous  m  aviez 
cun  des  nombreux  galans  qui  leutouraient.  $  promis. 

=^      —  Ce  que  je  vous  avais  promis,  je  vous  1  ai  tenu  , 

La  passion  de  Bartholomc,  quoique  ardente,  ne  se  mon-  ^  répondit  le  bohémien  ;  elle  est  froide  et  glacée ,  mais  elle 
trait  pas  avec  trop  de  violence  ;  il  est  rare  que  l'amour  S  n'est  point  morte;  et  dans  deux  jonrs.  quand  elle  s' «M 
ne  soit  point  patient  quand  la  jalousie  ne  vient  pas  l'ex-  '^-^  veillera  de  ce  sommeil  léthargique,  elle.sera  aussi  belle 
citer.  Cependant,  un  soir  qu'il  passait  devant  la  porte  '^  et  aussi  fraîche  qu'elle  l'était  il  y  a  une  heure.  C  est 
fermée  de  la  maison  de  Pasquette,  il  crut  entendre  une  'H  vous  qui  ne  m'avez  pas  tenu  la  parole  que  vous  m'aviez 
voix  d'homme;  et,  quoiqu'il  ne  pût  distinguer  ce  qu'on  ^I;  donnée;  vous  m'aviez  assuré  que  vous  ne  permettriez 
disait,  il  jugea  que  cette  voix  était  jeune  et  que  l'accent  ['c,  à  personne  d'approcher  de  celte  maison  durant  laccom- 
suppliaot  qu'elle  avait  ne  pouvait  être  que  celui  d'un  ;Ç  plissement  du  charme,  et  voilà  que  vous  avez  laissé 
flancé.  La  colère  qui  saisit  Bartholoraé  à  cette  découverte  ^^  pénétrer  cet  homme,  qu'il  m'a  fallu  frapper  pour  pré- 
allaitle  pousser  à  frapper  à  la  porte,  et  peut-être  leût-il  ^  venir  le  danger  d'une  délation, 
brisée  si  l'on  eût  refusé  de  la  lui  ouvrir,  lorsqu'il  vit  ^  —  En  effet,  dit  le  seigneur  de  Maldétour,  je  l'ai  vu 
dans  l'ombre  deux  hommes  qui  paraissaient  l'observer.  ^  s'asseoir  sur  la  pierre  de  cette  porte,  comme  un  homme 
Soit  qu'il  craignît  de  compromettre  son  caractère  serai-  ^j- qui  ne  veut  que  se  reposer  un  moment,  et  lorsqu'il 
religieux,  soit  qu'il  éprontât  une  véritable  frayeur  à  ^  s'est  levé  et  que  j'ai  cru  qu'il  allait  continuer  sa  roule, 
l'aspect  de  ces  inconnus  dont  le  costume  avait  quelque  î;ïo  il  est  entré  avant  que  nous  ayons  pu  l'arrêter,  et  nous 
chose  d'extraordinaire,  il  s'assit  sur  le  banc  de  pierre  de  1)2  sommes  accourus  au  cri  qu'il  a  poussé  lotsqne  tu  l'as 
la  maison  comme  un  homme  fatigué ,  qui  prend  un  mo-  ^-î;^  frappé. 

ment  de  repos.  Cependant  il  entendait  toujours  derrière  ^1^      —  C'est  comme  il  vous  plaira,   dit  le  bohémien; 
lui  le  murmure  de  cette  voix  qui  parlait  dans  l'intérieur  ^  mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  voil'a  un  crime  dont 
delà  maison,  et  il  voyait  devant  lui  ces  deux  étranges  ^  on  recherchera  les  auteurs,  et  assurément  uous  ne  se- 
figuresqui  ne  bougeaient  point  de  leur  place.   Bartho-  ^  rons  pas  les  derniers  "a  être  accusés.  Le  moindre  malheur 
loraé  espérait  qu'il  passerait  quelque  paysan  avec  lequel  ^^  qui  puisse  nous  arriver,  sera  de  quitter  le  pays. 
il  pourrait  se  retirer  et  se  faire  accompagnera  l'abbaye,  'X      Le  sire  de  .Maldétour  réfléchit  un  moment,  et  ajouta  ; 
et  il  se  croyait  assuré  que  tant  qu'il  demeurerait  assis  3^      —  Ce  que  tu  appelles  un  malheur  nous  sert  'a  raer- 
auprèsde  cette  porte  on  u'oserait  point  l'attaquer,  car  %  veille.  Écoule  :  demain  .  en  pénétrant  dans  cette  chau- 
il  n'avait  qu'à  pousser  un  cri  pour  faire  sortir  de  la  ^1:^  mière,  personne  ne  se  fût  expliqué  la  mort  de  celte  jeune 
maison  un  secours  nécessaire  à  sa  défense.  L'heure  se  =^  fille,  et  peut-être  avant  de  la  transporter  au  cimetière 
passait,  la  voix  murmurait  toujours,  et  les  deux  hommes  ^  eût-on  attendu  assez  long-temps  pour  qu'elle  s'éveillât, 
demeuraient  toujours  immobiles  à  leur  place.  Bientôt  ^  Le  désir  de  découvrir  les  causes  de  sa  mort  eût  pcut- 
la  frayeur,  la  fatigue,  le  sommeil,  luttant  ensemble  dans  ^  être  relardé  l'inhumation,  et  peut-être  Pasquetle  eût- 
le  corps  du  pauvre  Bartholoraé,   tous  les  objets  qui  ^  elle  été  perdue  pour  raoi.  Mais  voici  un  expédient  qui 
l'entouraient  lui  devinrent  un  sujet  d'effroi;  il  lui  sera-  ^  nous  assure  a  la  fois  le  succès  de  notre  ruse.  Laisse  dans 
blait  que  les  arbres  de  la  forêt  dansaient  en  rond  autour  'G  la  main  de  la  jeune  fille  le  poignard  dont  tu  as  frappé 
de  lui,  et  que  ces  deux  horaraesdontla  présence  l'épou-  ^  Bartholoraé. 
vantait,  grandissaient  à  sa  vue  et  touchaient  au  faîte  de  x      —  A  quoi  bon?  dit  le  bohémien, 
ces  arbres.  Une  terreur  si  puissaute  le  prit,  qu'il  frappa  ^      —  Le  voici.  On  sait  dans  le  village  que  le  frère  Bar- 
à  la  porte  de  la  maison  et  qu'à  sa  grande  surprise  cette  H^  tholomé  était  amoureux  de  Pasquetle.  Demain,  en  le 
porte  s'ouvrit  dès  qu'il  la  poussa.  La  faible  lumière  d'une  \  voyant  ainsi  étendu  mort,  on  supposera  qu'il  s'est  in- 
chandelle de  résine  attachée  au  manteau  de  la  cheminée  ^^  Iroduit  dans  cette  maison  par  fa  violence,  et  cette  jeune 
ne  perraitpas  à  Bartholoraé  de  voir  tout  de  suite  ce  qui  ^  fille  l'a  frappé  en.se  défendant.  Quant  à  elle,  on  cora- 
se  passait  dans  cette  chambre,   il  entendit  seulement  %  prendra  aisément  qu'elle  ail  pu  succomber  à  l'émotion 
une  voix  qui  lui  dit  :  «  L'œuvre  est  accomplie;  vous  &  qu'elle  a  éprouvée,  'a  la  frayeur  d'avoir  tué  un  homme 
pouvez  emporter  la  jeune  fille  ;  »  et  s'étant  approché  de  X  de  l'église.  L'abbé  aura  intérêt  à  assoupir  cette  affaire  ; 
Tendroit  d'où  était  partie   cette  voix  ,  il  aperçut  un  ^  on  enlèvera  tout  aussitôt  le  cadavre  de  Pasquetle  ;  on  lo 
homme  qu'il  reconnut  pour  être  un  bohémien  à  son  %  déposera  en  terre;  et  la  nuit  prochaine,  nous  pourrons 
visage  jauue  et  à  ses  cheveux  crépus.  Il  était  debout,  ^^  l'exhumer  et  le  transporter  dans  mon  château,  où  elle 
près  du  lit  de  Pasquetle,  et  Pasquetle  était  sur  son  lit  ^  reviendra  à  la  vie.  11  faudra  bien  ensuite  qu'elle  m'é- 
raorte,  on  «ndormie  d'un  sommeil  si  profond  qu'elle  ne  «y  pouse  de  force  ou  de  gré. 


56 


LECTURES  DU  SOIR. 


—  Mais  ponrqnoi  ne  pas  renlever- sur  l'heare?  dit  le  . 
bohémien ,  mal  satisfait  de  cet  expédient.  ' 

—  Ne  te  l'ai-je  pas  déjà  dit  ?  reprit  le  sire  de  Plaidé-  < 
tonr;  Pasqoette  relève  de  l'abbaye  à  titre  de  serve,  et  | 
moi,  j'en  suis  vassal  de  même,  à  titre  de  vidame.  Labl)é.  ; 
et  il  en  a  donné  plusieurs  fois  la  preuve ,  est  sans  piiié  ; 
pour  les  méfaits  qui  se  commettent  dans  sa  juridiction.  ; 
Si  cette  jeune  fille  disparaissait ,  il  ferait  fouiller  nos  ■ 
châteaux  jusque  dans  leurs  souterrains,  et  finirait  par. 
la  découvrir.  Je  sais  trop  ce  qu'il  pourrait  m'en  coûter.  ' 
Obéis,  et  donnons  à  celte  chambre  uq  aspect  qui  lasse 
naitre  plus  facilement  la  supposition  que  noas  voulons 
exciter. 

Aussitôt  ils  arrangèrent  un  désordre  qui  semblait  dire 
qu'une  lutte  violente  s'était  engagée  dans  la  chaumière; 
ils  renversèrent  quelques  meubles,  délirent  le  lit,  dé- 
chirèrent les  vêtemeos  de  la  jeune  fille  .  et  les  souillèrent 
du  sang  qui  coulait  de  la  blessure  de  Bartholomé.  Ils  dé- 
posèrent le  corps  de  Pasquette  sur  le  sol ,  puis  ,  quand 
tout  fut  achevé,  ils  s'éloignèrent,  en  laissant  la  porte  en- 
Ir'ouverte. 

Le  lendemain  ,  tout  semblait  devoir  se  passer  comme 
ils  lavaient  imaginé.  Le  sire  de  Maldétour,  qui  traversa 
le  village  comme  par  hasard,  donna  à  l'étonnement  des 
paysans  l'explication  qu'il  avait  arrangée,  comme  étant 
chose  toute  naturelle,  et  elle  commençait  à  prendre 
créance ,  lorsqu'un  des  assistanslit  la  réflexion  suivante: 

—  11  n'est  pas  douteux  que  Pasquette  n'ait  été  obligée 
de  tuer  Bartholomé  pour  sa  défense;  mais  elle  n'est 
plus  la  pour  l'affirmer,  tandis  que  Bartholomé  certifiera 
qu'il  a  été  frappé  sans  provocation. 

—  Comment  !  s'écria  le  sire  de  Maldélonr,  en  pâlis- 
sant d'effroi,  Bartholomé  n'est  point  mort? 

—  Non  certes,  et,  bien  que  la  perte  de  son  sang  l'ait 
affaibli  au  point  qu'il  peut  à  peine  parler ,  il  respire 
encore. 

A  celfenoovelle ,  le  sire  deMaldétonr  se  sentit  perdn. 
Probablement  le  moine  avait  entendu  tout  ce  qui  s'était 
dit ,  et  avait  vu  tout  ce  qui  s'était  passé  dans  la  chau- 
mière ;  il  allait  le  révéler  a  l'abbé ,  et  nul  doute  que 
celui-ci  ne  punît  cruellement  le  coupable,  non-seule-  : 
ment  de  l'attentat  commis  sur  la  jeune  Pasquette,  mais 
encore  de  l'assassinat  do  Bartholomé.  Dans  cette  position 
lique,il  ne  restait  au  sire  de  Maldétour  que  deux  chances 
de  salut,  la  fuite,  ou  une  résistance  armée  à  la  puissance 
de  l'abbé!  Ce  dernier  moyen  n'était  point  praticable;  le 
château  de  Maldétour  ne  consistait  que  dans  un  corps 
de  logis  crénelé,  à  la  vérité,  mais  sans  fossés,  et  qui 
n'eût  pas  résisté  long-temps  aux  nombreux  hommes  d'ar- 
mes que  l'abbé  pourrait  envoyer  pour  s'en  emparer. 

Ces  réflexions  faites,  le  sire  de  Maldétour  résolut  de 
se  cacher ,  et  s'apprêta  à  s'enfuir .  dans  le  cas  où  les 
dépositions  du  quêteur  le  compromottraiont  :  toutefois  il 


traces  de  leur  foite  ;  deui  1 

robustes  et  des  plus  agiles 

rons ,  pour  voir  la  tournun 

Ce  ne  fut  point  du  tout 

ÂTant  qu'on  ne  le  transpoi 

avait  chargé  quelques  paysa 

détour  pour  en  demander  li 

camp  des  bohémiens  pour 

i  cieux  qu'ils  possédaient  coi 

',      On  était  'a  peine  au  mili( 

',  avaient  rapporté  que.  d'u 

;  avait  quitté  son  château  en 

;  précieux,  et  que,  d'un  au 

;  miens  était  désert. 

l     L  ne  fois  assuré  de  cette 

>  gea ,  selon  ses  nouveaux  pr 

>  à  faire.  Interrogé  par  l'abh 
!  des  cris  dans  la  chaumière 
\  nétré,  et  qu'à  l'instant  mêu 
',  bohémien  accompagné  d'u 
I  çonner  être  le  seigneur  de 
;  point  du  breuvage  qui  ava 
;  de  sa  résurrection  probabl 
;  du  crime  qui  avait  été  c< 
;  corps  de  Pasquette  dans  le 

'  baye,  et  dans  lequel  on  pé 
'  monastère. 

!  L'absence  du  sire  de  Ma 
[  bohémiens  avaient  trop  bi 
!  quêteur,  pour  que  l'abbé  s( 
;  passé  autrement  que  Bar 
;  L'inhumation  de  Pasquetti 
;  et  Bartholomé ,  transporté 
;  l'espérance  qu'il  avait  coui 
;  sure  semblait  devoir  lui  ei 
'  quitter  la  cellule  dans  la 
'=  crime ,  car ,  malgré  ses  pi 
'.  l'ablK*  exigea  qu'un  moine 
',  Ce  fut  une  nuit  cruelle  | 
;  bruit ,  il  croyait  entendre 
I  venaient  dans  le  cimetiè 
;  tombe.  Cependant  il  se  rassi 
;  avait  fait  battre  la  forêt  toi 
;  vrir  les  coupables,  et,  sup 
;  fait  éloignés  du  pays ,  il  s 
;  que  le  corps  de  Pasquette 
'>  Le  lendemain  se  passa  d 
'<  bien  que  le  soir  il  resta  sei 
\  nue ,  il  s'en  échappa  furtiv 
',  din  du  couvent,  y  prit  les 
',  projet,  et  entra  dans  le  cii 
;  Il  ne  manque  pas  d'ex( 
!  passion  peut  donner  de  foi 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


celui-ci  reconnut  Bartholorac.  De  la  même  pensée  ils 
comprirent  tous  deux  ce  qui  les  appelait  en  ce  lieu,  et 
du  même  désir  ils  résolurent ,  chacun  à  part  soi ,  de  se 
défaire  à  la  fois  d'un  témoin  et  d'un  rival. 

Cependant  ni  l'un  ni  l'autre  ne  voulut  employer  la 
violence.  Le  bruit  d'un  combat  eût  pu  éveiller  quelques 
moines  du  monastère ,  les  appeler  sur  le  lieu  de  la  lutte. 
Ils  se  décidèrent  donc  a  se  servir  d'abord  l'un  de  l'autre 
pour  aider  à  l'exhumation,  chacun  calculant  comment 
il  pourrait  ensuite  remplir  d'un  nouveau  cadavre  la 
tombe  qu'ils  auraient  faite  vide. 

—  Vous  venez  donc  chercher  votre  victime?  dit  Bar- 
tholomé,  s'arrctaot  à  quelque  distance  du  sire  de  Mal- 
détour. 

—  Assurément,  répondit  celui-ci;  je  viens  comme 
Bartholomé,  pour  ne  pas  laisser  périr  cette  jeune  fille 
dans  les  angoisses  d'une  mort  affreuse. 

—  Puisqu'un  but  si  charitable  nous  conduit  tous  deux 
ici,  répondit  Bartholomé,  peut-être  y  arriverons-nous 
mieux  en  unissant  nos  efforts  ;  acceptez  donc  l'appui  que 
je  vous  offre,  et  donnez-moi  celui  dont  je  pourrais  avoir 
besoin. 

— Volontiers,  répliqiiale  sire  de  Maldétour ,  et  pour 
première  preuve  de  cette  bonne  intelligence  qui  va  régner 
entre  nous,  hâtons-nous  de  nous  mettre  à  l'œuvre. 

Aussitôt  chacun  d'eux  prit  la  bêche  et  se  mit  à  creu- 
ser la  fosse,  m  éditant  à  la  fois  sur  le  précieux  trésor  qu'il 
allait  enfin  posséder ,  et  sur  la  manière  dont  il  s'en  as- 
surerait la  possession.  Cela  semblait  difficile,  car  ils  s'é- 
taient placés  en  face  lun  de  l'autre,  un  à  la  tête  et 
l'autre  au  pied  de  la  tombe.  Ils  se  suivaient  de  l'œil  avec 
soupçon ,  et  autant  pour  se  défendre  que  pour  s'atta- 
quer. Le  travail  avançait,  et  déjà  le  bois  de  la  bière  avait 
plusieurs  fois  retenu  sourdement,  lorsque  le  sire  de 
Maldétour,  jugeant  l'instant  favorable  pour  se  défaire  du 
moine,  voulut  lui  porter  un  coup  de  bêche  à  la  tête; 
mais  Bartholomé  avait  prévu  le  coup,  il  s'esquiva,  et 
ayant  frappé  lui-même  Maldétour  à  la  poitrine ,  il  le  ren- 
versa. Plus  prudent  que  le  gentilhomme ,  et  sachant  le 
danger  de  ne  pas  faire  complètement  les  choses ,  il  allait 
achever  celui-ci,  lorsque  Maldétour  lui  dit  : 

—  Écoute ,  Bartholomé  ;  nous  avons  même  désir  dans 
le  cœur ,  un  seul  de  nous  peut  être  satisfait  ;  mais  est- 
il  nécessaire  que  ce  soit  aux  dépens  de  la  vie  de  l'autre? 
Arrachons  cette  jeune  fille  de  son  cercueil ,  puis ,  je  te 
jure,  foi  de  gentilhomme,  de  t'aider  à  l'enlever  et  à 
l'épouser  si  le  sort  te  la  donne. 

Bartholomé,  dont  les  forces  faiblissaient  à  chaque 
instant ,  et  qui  ne  se  sentait  plus  le  pouvoir  d'achever 
seul  son  œuvre,  accepta  la  proposition  de  Maldétour.  Ils 
se  remirent  donc  à  l'ouvrage  ;  bientôt  ils  eurent  débar- 


ne  doutèrent  donc  pas  qu'un  des  b( 
faire  le  charme  qui  avait  endormi  I 
épris  de  la  beauté  de  cette  jeune  fill 
l'enlever  pour  son  propre  compte, 
avaient  disparu ,  et  sans  doute  ils  l 'a' 
leur  fuite.  Elle  était  donc  perdue  à  1: 
et  pour  le  gentilhomme;  et,  pour  < 
le  gentilhomme  se  trouvait  proscrit 
il  n'avait  point  recueilli  les  fruitj 
long-temps  pour  savoir  ce  qu'ils  de\ 
tous  deux ,  sur  cette  tombe  vide ,  ils 
ment  le  serment  de  chercher  à  c 
et  de  la  ramener  dans  le  pays.  Ils 
fosse ,  et  la  nuit  étant  déjà  très-av 
rent,  l'un  dans  un  des  asiles  qui  h 
par  les  bohémiens,  l'autre  dans  sî 
Maldélour  avait  résolu  de  suivre 
piste,  et  Bartholomé  avait  imagii 
pèlerinage  qui  lui  porinît  égalemc 
pays,  et  d'aller  à  travers  la  Franc 
la  jeune  fille.  Chacun  d'eux  comptai 
dès  le  lendemain  ;  mais  tous  deux 
par  un  événement  qui  jeta  le  boni 
une  grande  consternation. 

Quelques  paysans  passaient  dev 
de  la  maison  de  Pasquetle;  ils  cr 
bruit.  Ils  approchèrent,  imaginant 
quelque  animal  domestique  qu'on  y 
curiosité  se  changea  en  terreur  loi 
distinctement  la  voix  de  Pasquette. 
son  ame  qui  revenait  les  prit  tout 
rèrent  la  maison ,  en  se  tenant  à 
tueuse,  et  déjà  ils  parlaient  de  la 
plus  sage  de  la  troupe  pensa  qu'il  v; 
venir  l'abbé  de  ce  qui  se  passait. 

A  cette  nouvelle,  le  couvent  fut 
Bartholomé ,  qui  fut  un  des  prerai 
événement ,  s'alarma  des  suites 
cette  affaire.  iS'ans  doute  il  était  inii 
sur  Pasquette ,  mais  il  en  était  deve 
révélant  pas.  U  ne  lui  était  plus 
à  l'abbé  comment  s'était  passé  le  i 
tait  le  village,  et  Bartholomé  savail 
pareille  circonstance  on  ne  donnei 
cations  à  une  si  étrange  merveille 
était  une  sainte  fille  destinée  à  rei 
les  miracles  qui  en  disparaissaient  [ 
ce  cas  l'abbé  la  placerait ,  de  force 
couvent  de  femmes;  la  seconde  es 
Pasquette  était  une  sorcière  ,  et  qu 
bûcher.  Religieuse  ou  brûlée,  telle 


58  LECTURES  DU  SOIR. 


nonça  la  conjuration  et  s'avança  le  goupillon  à  la  raain  4°  ayant  rencontré  quelques  paysans  qui  semblaient  se 
vers  la  porte  de  la  chaumière  ,  ce  fut  un  moment  d'hor-  IÇ  rendre  à  une  fête ,  il  apprit  l'histoire  de  sa  Gancée 
reur  et  d'effroi  parmi  tous  les  assistans,  lorsqu'on  vit  la  3^  comme  ils  la  savaient  eux-mêmes,  c'est-à-dire  comme 
jolie  figure  de  Pasquette  se  montrer  gracieusement  à  ^<^  un  miracle,  pour  lequel  on  allait  préparer  une  grande 
cette  porte  et  sourire  à  M.  l'abbé  en  lui  faisant  une  gra-  ^  cérémonie.  Le  capitaine  anglais  no  comprit  pas  plus  que 
cieuse  révérence.  Tout  le  monde  tomba  à  genoux,  l'ab-  ^  Pasquette  tout  ce  que  cela  voulait  dire,  mais  il  suivit  les 
bé  demeura  seul  debout  le  goupillon  levé  et  l'œil  en  -■,"  paysans  dans  la  chapelle  de  l'abbaye,  et  il  ne  fut  pas  peu 
feu.  Il  allait  prononcer  sur  la  pauvre  fille  quelque  1er-  °;°  étonné  d'y  voir  Pasquette  présentée  au  peuple  comme 
rible  anathème,  lorsqu'elle  se  mit  à  genoux  devant  lui  ^  une  fille  inspirée  de  Dieu  et  destinée  a  seconder  dans  son 
en  faisant  le  signe  de  la  croix.  Elle  se  sentit  aspergée  "^  œuvre  de  libération  la  vierge  de  Vaucouleurs,  Jeanne 
d'eau  bénite  qui,  loin  de  la  brûler  ou  de  lui  faire  pousser  ^C  d'Orléans. 

des  hurlemens  affreux ,  lui  parut  agréable,  car  Pasquette  %  (,^^^^  ^^^^^3;^^  ^^  convenait  guère  au  capitaine  anglais  : 
était  sincèrement  dévote,  et  lasamtejoie  qui  briUa  sur  :^  ^^  f,,^  ^^.^^  impatience  qu'il  attendit  la  fin  de  la  céré- 
son  visage  en  se  voyant  ainsi  en  présence  de  1  abbe  ,  :•;  ^j^^jg  ^-^^  expliquer  avec  Pasquette  ;  mais  il  n'en 

ne  permit  pas  de  croire  plus  long-temps  que  ce  beau  ;y^  ^^^^^^  ■^^  ^occasion  durant  toute  la  journée,  car  dès 
corps  fût  la  possession  de  quelque  impur  démon.  ^     j,^,,^  f^^  ^^  ^^^^^^J.  j^^^  ^  ^^^^^^^    j,  ^^^  ^.^  ^^^  tg„g 

Toutefois  il  n  y  avait  pas  de  milieu  ;  du  moment  que  X  procession  de  paysans  qui  venaient  pour  que  la  jeune 
Pasquette  n  était  pas  une  sorcière  ce  devait  être  une  .,.  g„g  bénît  leurs  instrumens  aratoires ,  et  de  femmes  qui 
sainte  on  toutaummns  mie  fille  prédestinée  a  de  grandes  r^  i^,;  présentaient  leurs  petits  enfans,  que  ce  ne  fut  que 
choses.  L  abbe  comprit  d  un  coup  d  œil  combien  cela  -0  jaus  la  nuit  qu'il  put  y  pénétrer  à  son  tour.  Il  trouva 
pourrait  être  plus  avantageux  pour  son  couvent ,  et  il  :g  pasqueltc  aussi  ignorante  que  lui  de  tout  ce  qui  j'élait 
entraîna  1  opinion  et  les  doutes  de  tous  ceux  qui  1  en-  ^  ^^  ^^  peut-être  le  mystère  de  cette  aventure  ne  se 
touraient,  en  se  mettant  k  son  tour  a  genoux  devant  ^  fûtjaroais  découvert,  si  le  frère  Bartholomé,  qui  comptait 
Pasquette ,  en  lui  adressant  une  pieuse  prière.  La  pauvre  ^  ^^-^^  j^^^^^^^  .^  ^^^  ^^^  ,g  prétendu  secours  qu'il  disait 
fille  demeura  toute  surprise;  le  long  sommeil  qu  elle  .s^  ^^^-^  apporté  à  Pasquette,  n'était  venu  le  lui  expliquer, 
avait  subi  et  dont  elle  s  était  débarrassée  a  grand  peine  ;  4o  i         > 

le  linceul  dans  lequel  elle  s'était  trouvée  enveloppée  dans  Z  ^n  effet .  celle-ci  ayant  entendu  frapper  à  sa  porte 
son  lit;  le  désordre  de  sa  cabane  au  moment  où  elle  :^  a"  ™'''^"  ^^  '»  "U'^'  ouvrit  sur  l'avis  du  capitaine  qui 
s'était  éveillée,  toutes  ces  choses,  et  plus  encore  l'action  ^^^  se  cacha  derrière  un   tas  de   fagots;  Bartholomé  se 

de  l'abbé,  lui  firent  douter  de  la  réalité  de  ce  qu'elle  X  ^™^'*°*  *^°'  '^''^^  '^  j^"°^  *'"^'  *^"*^  ^"*  raconta  la 
voyait;  mais  celui-ci ,  étant  entré  dans  la  cabane  et  s'y  ^^  vérité,  et  lui  fit  enfin  comprendre  comment,  si  elle 
étant  enfermé  seul  avec  Pasquette,  l'étonna  bien  da-  ^o  voulait  l'écouter  et  I  épouser,  elle  serait  toute-puissante 
vantage  en  lui  apprennaut  comme  quoi  elle  avait  été  Z  <*3ns  le  pays,  et  seulement  il  lui  mentit  en  ce  ^int, 
trouvée  morte  sur  son  lit ,  comme  quoi  elle  avait  été  X  q"'''  se  vanta  de  l'avoir  arrachée  à  sa  tombe  et  de  l'avoir 
enterrée ,  et  comme  quoi  elle  avait  été  retrouvée  vivante  Z  pieusement  rapportée  dans  sa  cabane, 
chez  elle  ,  après  uue  résurrection  miraculeuse.  Pas-  ;^  Le  capitaine  anglais  écoutait  Harlholomé ,  lorsqu'on 
quelte  eut  d'abord  envie  de  rire  au  nez  de  l'abbé,  mais  3^  autre  coup  frappé  à  la  porte  annonça  un  nouveau-venu, 
le  regard  sévère  dont  celui-ci  accompagnait  ce  récit  ^  Pasquette  en  fille  intelligente,  fit  cacher  le  moine,  à 
prouva  à  Pasquette  que  le  seul  parti  qu'il  y  eût  à  ;^  son  tour,  dans  un  autre  coin  de  la  chaumière;  elle  ou- 
prendre  était  de  feindre  de  croire  à  ce  qu'on  lui  disait.  -!-  rrit  la  porte,  et  le  sire  de  Maldétour  entra.  Il  fit  le 
Elle  s'humilia  donc  devant  l'abbé ,  et  remercia  le  ciel  ^^  même  récit  que  Bartholomé ,  avoua  son  crime  et 
de  l'avoir  élue  pour  accomplir  sur  la  terre  les  prodiges  ^  mentit  comme  Bartholomé  ,  en  prétendant  avoir  ar- 
qui  devaient  raffermir  la  foi  chancelante.  ^  raché  Pasquette   de    sou    tombeau.    Ses    propositions 

Si  on  se  rappelle  que  nous  avons  dit  comment  Pas-  ô)^  furent  les  mêmes ,  seulement  il  ajouta  que  si  elle  re- 
quette  se  moquait  des  tendres  propros  de  Bartholomé  X  fusait  d'être  à  lui  comme  sainte ,  il  saurait  bien  ob- 
comment  elle  avait  refusé  les  hommages  de  beaucoup  de  V^  tenir  par  la  force  ce  qu'il  avait  déjà  tenté  de  conquérir 
gentilshommes;  si  on  remarque  en  ce  moment  avec  quelle  ^  par  la  ruse.  Mais  il  fut  fort  étonné  lorsque  Pasquette 
facilité  elle  se  prêta  aux  désirs  de  l'abbé,  en  se  réservant  3°  lui  dit  qu'il  en  avait  menti  en  se  vantant  de  l'avoir 
d'approfondir  ce  mystère,  on  comprendra  que  Pasquette  ;vô  sauvée,  et  qu'elle  appela  eu  preuve  de  ce  démenti 
était  une  fille  d'un  esprit  délié  et  subtil,  et  qui  avait  ^s^  Bartholomé.  Celui-ci,  en  apparaissant  tout  à  coup, 
déjà  quelque  expérience  des  choses  et  des  hommes.  ^  acheva  de  confondre  le  sire  de  Maldétour  déjà  tout  in- 

Si  nos  lecteurs  ont  deviné  cela ,  ils  ont  été  plus  adroits  ^  icrdit  de  voir  son  mensonge  ainsi  découvert  ;  mais  il 
que  tous  les  habitans  du  bourg  de  Lusignan  ,  car  aucun  'iVf  rendit  au  moine  le  mauvais  service  qu'il  en  avait  reçu 
d'eux  n'avait  encore  découvert  que  l'indifférence  de  >  en  prouvant  à  Pasquette  que  ce  n'était  pas  non  plus 
Pasquette  pour  tout  le  monde  n'était  qu'une  préférence  >  narlholomé  qui  l'avait  arrachée  à  son  tombeau.  Ce  fui 
pour  un  seul.  Il  y  avait  à  Poitiers,  dans  l'armée  anglaise  :^^  à  ce  moment  que  tous  deux  commencèrent  à  douter  que 
qui  l'occupait  alors,  il  y  avait  un  beau  gentilhomme  du  ;>^  ce  fussent  les  bohémiens  qui  eussent  exhumé  Pasquette 
Cumberland  .  qui  depuis  long-temps  eût  pu  faire  ar-  ;|:  pour  la  rapporter  tout  simplement  dans  sa  cabane, 
rêter  Bartholomé  à  la  porte  de  Fa  jeime  fille,  pour  en-  •>  L'idée  qu'un  véritable  miracie  s'était  en  effet  accompli 
tendre  ce  qui  s'y  disait,  sil  n'avait  pris  l'habitude  d'y  ^^  los  saisit  à  la  fois,  et  Pasquette  elle-même  commençait  à 
parler  très-bas.  L'no  excursion  à  faire  aux  environs  de  ^  croire  à  Tintervention  divine,  et  s'imaginait  quec'éiait  à 
Poiliersl'avaitempêchédc  venir  à  Lusignan  depuis  quel-  ^  Dieu  qu'elle  devait  son  salut  ;  déjà  même  elle  doutai! 
(lues  jours,  et  ce  fut  pour  lui  une  grande  surprise,  ^J»  de  ce  qui  lui  restait  à  faire  vis-'a- vis  du  capitaine  anglais, 
lorsqu'il  s'y  rendit  la  nuit  suivante,  de  trouver  la  mai-  ^,  et  se  demandait  si  son  amour  pour  lui  ne  deviendrait 
son  déserte.  £  pas  un  sacrilège  après  un  si  étrange  événement.  Ses 

Il  erra  toute  h  nnit  âiné  les  cnftrons,  et  lé  malid,  •**  idées  se  troublaient,  et  en  voyant  la  crainte  respectueuse 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


59 


qui  s'était  emparée  de  Barlholomc  et  du  geDlilhoqame, 
elle  allait  prendre  foi  en  sa  propre  puissance,  lorsqu'un 
nouveau  bruit  se  Cl  entendre  h  la  porte.  H  semblait  que 
ce  fût  un  rendez-vous  général  de  tous  ceux  qui  avaient 
coopéré  à  celte  œuvre  miraculeuse  ;  elle  s'en  convain- 
quit en  voyant  entrer  les  deux  bohémiens  complices  du 
sire  de  Maldétour. 

Avant  leur  entrée ,  Bartholomé  et  le  gentilhomme 
avaient  été  enfermés  dans  une  pièce  voisine  où  ils  s'é- 
taient retirés. 

En  peu  de  paroles  les  bohémiens  éclaircirent  l'affaire  : 
c'étaient  eux  qui,  dans  la  première  nuit  de  l'inhumation  de 
Pasquette,  l'avaien  t  enlevée  de  sa  bière  et  rapportée  dans 
sa  cabane  ;  ils  l'avaient  fait  non  par  un  simple  sentiment 
de  pitié ,  mais  par  calcul  :  ils  venaient  demander  le  prix 
de  cette  pitié;  ils  désiraient  que  Pasquette  profilât  de 
Ja  sainteté  qu'elle  avait  acquise,  grac€  à  eux  ,  pour  les 
proléger  et  permettre  qu'ils  vinssent  de  nouveau  établir 
leur  domicile  dans  le  pays.  Pasquette,  redescendue  tout 
à  coup  de  son  rang  de  prédestinée  à  celui  d'une  jeune 
fille  qui  n'avait  trompé  personne,  retrouva  sa  présence 
d'esprit,  et  promit  aux  bohémiens  ce  qu'ils  deman- 
daient. Dès  qu'ils  furent  retirés,  elle  rendit  la  liberté  à 


Bartholomé  et  au  gentilhomme,  en  leur  laissant  leur 
incertitude  sur  l'inlcrvenlion  qui  l'avait  sauvée,  et  elle 
demeura  seule  avec  son  capitaine. 

C'était  une  belle  occasion  de  devenir  célèbre  et  d'ac- 
quérir une  grande  puissance,  et  peut-être  Pasquette  eût- 
elle  succombé  h  la  tentation  déjouer  un  pareil  rôle, 
si  elle  n'avait  eu  dans  le  cœur  un  sentiment  qui  allait 
mieux  à  sa  jeunesse. 

Ce  fut  la  raison  qui  fit  découvrir  toute  cette  intrigue  ; 
car  le  capitaine  anglais ,  étant  résolu  à  épouser  Pas- 
quelle  ,  n'aurait  osé  y  prétendre  si  elle  avait  gardé  l'au- 
réole miraculeuse  qui  l'entourait.  11  se  résolut  donc  h 
dépouiller  la  belle  jeune  fille  de  ce  prestige  menteur  de- 
vant lequel  on  était  prêt  a  s'incliner,  et  le  surlendemain, 
à  la  tête  d'une  compagnie  de  lances,  il  se  saisit  du  sire 
de  Maldétour,  de  Bartholomé  et  des  deux  bohémiens, 
les  emmena  à  Poitiers,  et,  les  ayant  traduits  devant  le 
tribunal  ecclésiastique  de  cette  ville ,  il  les  y  fit  con- 
damner,  il  refit  de  Pasquette  une  simple  jolie  fille,  et 
l'épousa  en  sûreté  de  conscience,  après  avoir  fait  brûler 
les  bohémiens  qui  avaient  failli  en  faire  une  sainte. 

FRÉDÉRIC   SOUUÉ. 


ÉTUDES    MORALES. 

LA   GRILLE  DU  PALAIS  DE  JUSTICE. 

1828. 


Un  jeune  homme  se  tenait  debout  vis-à-vis  le  Palais 
de  Justice;  c'était  l'heure  où  la  foule  se  porte  plus  nom- 
breuse dans  la  grande  salle  ;  et  pour  un  observateur ,  ce 
n'est  pas  un  spectacle  sans  intérêt. 

Eu  effet,  vous  voyez  arriver  d'abord  le  vieux  magistrat 
toujours  fidèle  à  sa  mission  de  chaque  jour;  il  vient  à 
pied ,  comme  jadis  Lamoignon  et  Malesherbe.  Il  est  midi. 
L'instant  d'après  paraît  le  conseiller-auditeur  en  tilbury 
ou  le  substitut  en  voiture  de  place;  puis  enfin,  vous 
voyez  se  presser  sur  le  vaste  escalier  l'huissier  à  la  voix 
criarde  ,  l'avoué  au  sourire  caressant,  et  le  maître  clerc 
qui  fredoane  un  couplet  de  vaudeville  ,  et  le  stagiaire, 
à  la  démarche  empressée,  aux  dossiers  volumineux; 
lionnête  oraleyr ,  qui ,  depuis  dix-huit  mois ,  court  après 
une  cause  sans  pouvoir  en  trouver  une.  Enfin ,  pour 
compléter  ce  tableau  varié,  vous  apercevez  du  côte  op- 
posé la  troupe  inquiète  des  plaideurs ,  les  gendarmes  au 
front  austère,  les  témoins  à  l'air  important  et  mysté- 
rieux; pendant  que,  plus  bas,  la  lourde  charrette  arri- 
vant de  la  Force  vomit  au  pied  du  perron  le  criminel 
qu'attend  une  peine  capitale  ,  et  le  nombre  toujours 
trop  grand  des  maris  qui  ont  battu  leurs  femmes,  des 
négocians  qui  ont  suspendu  leurs  paiemens ,  des  ama- 
teurs de  bonnes  montres  qui  ont  pris  celles  de  leurs  voi- 
sins ,  des  médecins  en  plein  vent  et  des  littérateurs  sans 
aveu. 

Tel  est  le  spectacle  ordinaire  dont  l'escalier  du  Palais 
est  le  théâtre.  M^is  ce  n'était  pourtant  pas  ce  qui  attirait 


l'attention  du  jeune  homme.  Il  était  absorbé  dans  la  con- 
templation de  cette  grille  dont  le  Palais  s'est  enrichi ,  et 
que  vous  avez  pu  voir  telle  qu'elle  est,  lourde,  massive, 
et  aussi  bien  dorée  que  la  grille  même  des  Tuileries.  Je 
vous  avouerai  que  c'est,  à  mon  sens,  un  de  ces  ou- 
vrages où  la  naalière  l'emporte  sur  l'art ,  et  auxquels  on 
ne  fait  guère  plus  d'attention  qu'à  une  femme  qui ,  ne 
pouvant  se  faire  belle,  se  fait  riche,  et  qui  remplace  par 
l'or  et  les  diamans  la  jeunesse  et  la  fraîcheur  qu'elle  n'a 
pas. 

Pourtant  je  voulus  savoir  la  cause  de  cette  contem- 
plation muette  dans  laquelle  mon  observateur  était 
plongé;  il  me  semblait  qu'un  intérêt  bien  grand  devait 
s'altacher  pour  lai  à  cette  grille  da  Palais  de  Justice.  Et 
de  fait ,  cejeune  homme  n'était  autre  chose  qu'un  pauvre 
forgeron  qui,  depuis  six  mois,  n'avait  pas  eu  de  travail, 
pas  une  serrure,  pas  un  crochet ,  pas  même  un  tourne- 
broche. 

Voilà  pourquoi  le  malheureux  ouvrier  jetait  un  coup 
d'œil  mélancolique  sur  celte  grille  immense.  Il  calculait 
dans  l'amertume  de  son  cœur  tout  le  fer  qu'on  aurait 
pu  épargner  en  mettant  dans  ces  travaux  plus  d'élégance 
et  de  style.  Il  se  sentait  prêt  à  verser  des  larmes  en  son- 
geant que  si  sa  bonne  étoile  lui  eût  donné  la  direction 
de  ces  travaux ,  il  aurait  eu  occasion  de  devenir  honnête 
homme,  de  faire  un  chef-d'œuvre  peut-être,  et  de  lais- 
ser aussi  un  nom  durable  et  respecté. 

Car  ce  n'était  pas  le  talent  qui  lui  manquait.  11  savoit 


40 


LECTURES  DU  SOIR. 


mieux  qu'un  autre  plonger  le  fer  dans  la  fournaise  ar- 
deule,  et,  d'un  bras  nerveux,  lui  donner  sur  l'enclume 
toutes  les  formes  qu'une  jeune  lille  peut  donner  à  la  den- 
telle; il  savait ,  aussi  bien  qu'homme  de  France,  plier 
une  branche  de  fer  "a  tous  les  caprices  de  l'imagination, 
à  tous  les  besoins  du  luxe  ou  de  l'utilité.  Mais  tel  était  le 
malheur  des  temps ,  qu'il  n'avait  que  rarement  ren- 
contré de  quoi  s'occuper  daus  son  art ,  et  encore  les  tra- 
vaux qu'on  lui  ordonnait  lui  paraissaient-ils  fastidieux  et 
sans  honneur. 

Âh  I  s'il  eût  eu  cette  grille  du  Palais  de  Justice  à  faire  I 
s'il  lui  eût  été  donné  d'entourer  d'une  barrière  élégante 
et  forte  ce  redoutable  sanctuaire,  avec  quel  zèle  se  fût- 
il  acquitté  de  sa  lâche  t  Qu'il  eût  été  doux  pour  lui  d'en- 


tendre retentir  dès  le  matin  le  bruit  du  marteau  tom- 
bant sur  l'enclume,  et  de  pouvoir,  dans  une  soirée  d'hi- 
ver ,  se  chauffer  au  feu  de  la  tourbe  et  du  fer  enflammés! 
Combien  alors  il  eût  aimé  ses  sueurs  honorables  I  Com- 
bien 9on  pain  de  chaque  jour  lui  eût  paru  délicieux  f 
Avec  quel  orgueil ,  grand  Dieu ,  n'aurait-il  pas  suivi  de 
l'œil  la  jeune  fille  au  sourire  agaçant ,  qui,  si  souvent, 
passait  devant  son  antre  de  cyclope,  comme  si  elle  eût 
voulu  lui  montrer  la  seule  récompense  digne  d'un  homme 
qui  traraille! 

Alors  ces  idées  de  bonheur  que  nous  apportons  tous 
en  venant  dans  ce  monde  se  réveillaient  plus  fortes  que 
jamais  ;  ce  bonheur  qu'il  avait  perdu  sans  retour ,  il 
l'avait  vu  passer  devant  lui  comme  un  songe.  Ah!  peu- 


Le  Palais  de  Justice. 


Branstotvn  del,  el  sculp. 


sait-il ,  avec  un  peu  de  la  dorure  de  ce  dôme ,  donnez- 
moi  la  plus  inutile  partie  de  ce  fer,  seulement  de  quoi 
aclictor  une  enclume  et  un  marteau  ,  rendez- moi  surtout 
la  liberté,  et  bientôt  je  serai  (tère  de  famille,  et  ma 
femme  sera  heureuse ,  et  mon  premier  enfant  n'aura 
pas  touché  sa  septième  année,  que  vous  le  verrez  tirant 
Je  soufflet  de  son  père ,  et  écoutant  déjà  avec  ravissc- 
meut  1«  bruit  du  vent  qui  ranime  le  fourneau  f 


Voilà  ce  qui  se  passait  dans  l'apie  4u  jeune  forgeron  , 
au  milieu  même  de  cette  place  et  des  regards.indifréreus 
qui  étaient  fixés  sur  lui  :  le  iivsêi'abJe'rèvait  encore  de 
bonheur  et  de  liberté,  quand  soudain  il  sentit  une  dou- 
leur violente  sur  l'épaule  droite  qui  le  plongea  pour  tou- 
jours dans  la  triste  réalité. 

JULES  JAHIif. 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


4i 


LE  MAITRE  D  ÉCOLE  DE  COUBÉRON. 


Le  refus  de  Mariage. 


GranviUe  del.  Broum,  sculp- 


Cé(ait  un  homme  d'une  quarantaine  d'année,  petit, 
maigre ,  et  qui ,  par  Thabitudedu  travail ,  avait  contracté 
celle  de  se  tenir  un  peu  voûté ,  ce  qui ,  de  loin  même, 
lui  donnait  l'air  contrefait.  Ses  traits  étaient  fortement 
prononcés,  ses  yeux  petits etgris,  son  nez  fort,  sa  bouche 
grande,  serrée  et  souvent  ironique;  ses  cheveux  grison- 
naient déjà  et  devenaient  rares  sur  le  milieu  de  son  front  ; 
enfin  M.  Mathias ,  c'était  son  nom ,  pouvait  sans  calomnie 
être  trouvé  laid,  et  pourtant  lorsqu'il  s'animait  en  par- 
lant, lorsque  l'amour  de  la  science  échauffait  ses  discours, 
alors  ses  yeux  devenaient  brillans ,  les  pommettes  de  ses 
joues  perdaient  leur  pâleur  habituelle,  et  toute  cette  fi- 
gure si  peu  agréable  quelques  minutes  auparavant  de- 
Tenait  presque  séduisante,  tant  elle  avait  alors  d'expres- 
sion et  de  jeu. 

M.  Mathias  n'était  qu'un  pauvre  maître  d'école  dans 
le  village  de  Couberon.  Il  n'avait  pour  élèves  que  de  petits 
paysans  qui  abandonnaient  l'école  dès  qu'ils  savaient  un 

NOVEMBRE    ^85D. 


peu  lire  et  à  peu  près  écrire.  Cela  désolait  M.  Malhi.is, 
qui  était  un  s^ant ,  qui  avait  passé  sa  vie  à  étudier,  et 
qui  aurait  au  moins  voulu  que  les  trésors  de  science  qu'il 
avait  analysée  pussent  être  profitables  à  d'autres,  puis- 
qu'ils ne  l'avaient  pas  été  à  lui.  Car  M.  Mathias  était  fort 
pauvre  ;  il  avait  dépensé  le  peu  d'argent  qu'il  avait  eu  à 
acheter  des  livres  ;  il  avait  étudié  pendant  que  les  autres 
s'amusaient.  Puis  l'âge  était  venu  sans  qu'il  s'en  aperçût, 
►  car  le  temps  passe  bien  vite  quand  on  est  studieux.  Eofin 
M.  Mathias  s'était  vu  forcé,  pour  vivre,  de  se  faire  maître 
d'école  à  Couberon. 

Mais  M.  Malhias,  qui  était  orgueilleux  de  ses  connais- 
sances ,  s'était  fait  des  illusions  ;  les  savans  en  ont  comme 
d'autres  :  il  s'était  dit ,  en  se  mettant  à  la  têle  de  l'école 
de  Couberon  :  «  A  force  de  patience ,  de  travail ,  je  vais 
>  faire  des  élèves  dont  on  parlera.  Les  paysans  de  ce 
»  village  ne  s'exprimeront  plus  grossièrement  comme 
»  tous  ceux  des  environs  de  Paris  ;  on  les  remarquera , 

6. TROISIÈME  VOLUME. 


'\k 


4S 


LECTURES  DU  SOIR. 


»  on  voudra  savoir  la  cause  de  celte  exception  a  la  règle, 
»  Quand  on  entendra  un  laboureur  parler  grec ,  ou  une 
»  laitière  offrir  de  la  crème  en  latin ,  on  voudra  s'expli- 
0  quer  ce  phénomène,  on  remontera  h  la  source,  et 

•  bientôt  ou  saura  qu'il  y  a  dans  le  modeste  village  de 
»  Couberon  un  homme  savant,  versé  dans  toutes  les 
»  sciences  possédant  une  foule  de  connaissances.  On  vien- 
»  dra  m'y  voir,  m'y  chercher  ;  car  on  se  dira  :  un  homme 
»  qui  sait  tout ,  n'est  pas  fait  pour  végéter  avec  des 
»  paysans,  et  on  m'offrira  des  places,  des  emplois,  et 
n  je  m'y  distinguerai  par  mon  savoir  ;  j'entrerai  à  l'Aca- 
»  demie  dont  j'achèverai  le  dictionnaire.  J'en  enverrai 
»  des  exemplaires  à  tous  les  souverains  de  l'Europe,  en 
»  les  engafjeaut  à  en  lire  au  moins  une  page  tout  les 
»  jours.  Chacun  d'eux  m'offrira  des  décorations,  des 
»  cordons ,  des  pensions ,  et  je  ne  vois  pas  trop  où  ma 

•  fortune  s'arrêtera.  » 

Malheureusement  pour  M.  Malbias ,  rien  de  tout  cela 
n'était  arrivé.  Ses  élèves  n'avaient  point  voulu  mordre  a 
la  science.  Quand  il  leur  avait  parlé  déracines  grecques, 
ceux-ci  avaient  cru  qu'il  s'agissait  de  carottes  et  de  na- 
vets ;  quand  il  avait  essayé  de  leur  enseigner  le  latin,  ils 
s'étaient  endormis ,  et  ce  n'était  qu'avec  peine  qu'il  réus- 
sissait à  leur  apprendre  un  peu  de  français.  Cependant 
les  villageois  avaient  une  grande  vénération ,  un  profond 
respect  pour  le  maître  d'école,  qu'ils  reconnaissaient 
pour  un  homme  iuhniment  au-dessus  d'eux.  Ils  l'écou- 
laieut  volontiers  le  soir,  lorsque  rassembles  dans  les  bois 
délicieux  de  Montfermeil ,  ou  sous  les  vieux  arbres  de  la 
forêt  de  Chelles,  ils  se  reposaient  un  moment  de  leurs 
travaux.  Alors  M.  Mathias  venait  quelquefois  s'asseoir  au 
milieu  des  paysans  ébahis ,  et  leur  disait  : 

«  Chelles  possédait  autrefois  une  superbe  abbaye.  C'est 
»  là  que  Chilpéric  renfermait  ses  trésors.  Mais  bien  avant 
»  ce  temps,  dans  ce  lieu  où  nous  sommes  habitaient  les 
»  Druides...  qui  rendaient  des  oracles...  mais  l'oracle  le 
»  plus  fameux  fut  celui  de  Delphes...  Quoique  l'ancienne 
»  sibylle  de  Cumes  ait  eil  aussi  beaucoup  de  réputation. 
»  Elle  laissa  neuf  volumes  sur  son  art.  Une  bonne  femme 
»  qui  les  trouva,  vint  les  apporter  dans  Rome  'a  Tarquiu 
»  l'ancien.  Comme  il  les  marchandait  trop,  elle  en  jeta 
»  six  au  feu  et  exigea  autant  d'argent  des  trois  restant. 
»  Ils  furent  consumés  dans  nn  incendie  du  Capilole.  » 

Quelques  paysans  se  regardaient  en  ouvrant  de  grands 
yeux,  mais  beaucoup  d'autres  les  fermaient;  ou  bien  un 
d'eux,  profitant  d'un  moment  où  M.  Mathias  s'arrêtait, 
se  hasardait  à  lui  dire  : 

«  Ah  !  oui  dà. . .  il  y  a  eu  des  oracles  brûlés. . .  dans  le. . . 
»  et  croyez-vous  que  nous  aurons  de  l'eau  demain ,  mon- 
»  sieur  Mathias?» 

Le  maître  d'école  soupirait.  Il  haussait  même  un  peu 
les  épaules  ;  mais  le  plaisir  d'étaler  ses  doctes  connais- 
sances l'emportait  bientôt,  et  il  reprenait: 

«  Le  maître  du  tonnerre  pourrait  bien  lancer  ses 
»  foudres...  Jupiter  est  irrité!...  Tout  l'Olympe  a  fré- 
M  mi  !...  Junon  n'ose  affronter  sa  présence... 

»  Bah  !  est-ce  qu'il  y  a  aussi  queuque  révolution  là- 
»  haut?  s'écriait  le  villageois. 

»  Lue  révolution  ! . . .  mais  la  terre  en  fait  une  chaque 
»  jour!...  Oui,  il  se  prépare  (juclquc  chose...  Le  temps 
»  est  rarement  trompeur,  surtout  lorsiju'on  a  quelque 
»  connaissance  des  astres...  Tenez,  voyez...  au  bout  de 
»  mon  doi[ît,  c'est  Vénus,  l'une  des  sept  planètes,  la 
»  plus  voisine  du  soleil  après  Mercure.  La  triple  Hécate 
»  a  autour  d'elle  un  cercle  noir,  et  les  derniers  rayons 
»  de  Phœbus  n'ont  point  fait  chanter  Philomèle;  CIvtie 


»  baisse  la  tête,  et  la  question  sera  résolue  demain  avant 
»  que  l'oiseau  de  mars  n'ait  chanté.  » 

Le  paysan  écoulait  d'un  air  hébété,  et  s'éloignait  en 
murmurant  ;  t  Tout  cela  ne  me  dit  pas  si  je  dois  arroser 
»  mes  haricots.  »  M.  Mathias  soupirait  encore  et  retour- 
nait chez  lui  ;  là  il  s'écriait  :  «  Que  je  suis  malheureux 
»  d'avoir  affaire  a  des  buses  qui  ne  sentent  pas  le  prix 
V  de  la  science!...  Quand  donc  serai-je  enfln  a  la  place 
»  que  je  mérite!...  Il  n'eu  est  aucune  que  je  ne  sois  eu 
I»  état  de  remplir  I...  Je  devrais  être  député,  ministre, 
»  roi  même...  Oui,  car  si  j'étais  roi,  il  n'y  aurait  poini 
l-  »  d'ignorans  dans  mou  royaume.  Je  ferais  porter  des 
»)  oreilles  dànes  a  tous  ceux  qui  refuseraient  d'étudier. 
»  J'établierais  dans  tous  les  villages  des  jeux  floraux  à 
»  l'instar  de  ceux  que  présidait  Clémence  Isaure:  je  fe- 
n  rais  fermer  tous  les  cabarets ,  et  ouvrir  a  la  place  des 
»  cabinets  de  lecture  ;  on  ne  danserait  pas  le  dimanche» 

•  mais  on  devinerait  des  énigmes  que  je  lâcherais  de 
»  faire  plus  difQciles  que  celle  que  le  Sphinx  proposa  à 
»  OEdipe;  enfin  on  ne  chanterait  ni  ronde,  ni  air  de 
»  vaudeville,  mais  on  réciterait  de  beaux-vers  alexan- 
»  drins,  et  mes  peuples  seraient  bien  heureux,  car  Us 
»  béniraient  leur  roi  dans  plusieurs  langues,  n 

M.  Mathias  passait  ainsi  son  temps  à  se  lamenter, 
quand  il  ne  pouvait  pas  faire  quelque  citation.  Cependant 
le  maître  d'école  aurait  pu  se  trouver  heureux ,  s'il  avait 
eu  un  peu  de  philosophie  ;  mais  cette  science  lui  man- 
quait. Son  école  lui  rapportait  de  quoi  vivre  :  elle  lui  eiit 
rapporté  plus  encore,  s'il -eût  voulu  se  borner  à  ensei- 
gner le  ba  be  bi  bo  bn.  Chaque  habitant  de  l'endroit  ôtait 
son  chapeau  du  plus  loin  qu'il  voyait  M.  Mathias ,  et  c'é- 
tait à  qui  s'empresserait  de  lui  être  utile.  Le  village  de 
Couberon  n'est  pas  beau,  mais  les  environs  en  sont  char- 
mans.  11  est  situé  au  milieu  des  bois,  auprès  d'un  joli 
petit  lac  sur  les  bords  duquel  on  trouve  eu  abondance 
des  jacintcs,  du  muguet,  de  la  violette.  Aux  environs  ou 
aperçoit  Monlfermeil ,  Lagny ,  et  des  promenades  pitto- 
resque et  solitaires  dans  lesquelles  le  dimanche  même 
vous  rencontrez  rarement  la  famille  des  bourgeois  de 
Paris  dînant  sur  l'herbe  avec  le  pâté  et  le  melon  obligés. 
Il  y  a  donc  moyen  d'être  heureux  dans  ce  pays  ;  il  Be  faut 
pour  cela  qu'aimer  la  campagne,  avoir  des  goûts  simples 
et  borner  ses  désirs. 

Un  matin  ,  un  villageois  se  présenta  chez  M.  Mathias , 
c'était  un  nommé  Gros-Jean;  un  des  plus  riches  culti- 
vateurs du  pays ,  et  de  ceux  qui  s'inclinaient  le  plus  pro- 
fondément (lovant  le  maître  d'école. 

Il  s'avança  d'un  air  assez  embarrassé  dans  la  classe  qui 
élait  déserte  alors,  et  fut  se  poser  devant  M.  Mathias, 
qui  lui  dit:  Qiiid  de  me  dinmt  hommes? 

Le  villageois  se  gratta  l'oreille  en  murmurant  :  •  C'est 
»  pas  pour  ça  que  je  suis  venu. . .  Tenez  ,  monsieur  Ma- 

•  thias  .  j'avous  une  proposition  à  vous  faire. 

»  Une  proposition ,  Gros-Jean  ;  voyons,  établissez-la. 
»  Si  elle  est  longue ,  divisez-la  en  trois  points  :  si  elle  est 
I)  difficile,  n'employez  ni  dilemme ,  ni  ^métaphores  ;  si 
9  elle  est  abstraite ,  tournez-la  :  si  elle  est  claire ,  laisseï- 
»  vous  aller  aux  charmes  des  figures...  Il  y  a  cent  ma- 

•  nières  de  présenter  une  proposition.  » 

Gros-Jean  se  gratta  encore  l'oreille  en  murmurant  : 
«  C'est  pas  pour  tout  ça  que  je  suis  venu. . .  Tenez ,  moa- 
»  sieur  Mathias,  je  ne  suis  pas  un  savant,  moi  ;  je  ne 
»  sais  pas  faire  de  belles  phrases  comme  vous,  mais 
»  j'allons  au  fait  :  je  vous  estime  parce  que  vous  êtes  \m 
»  honnête  homme. 

»  El  un  homme  lettré .  Gros-Jeau .  —C'est  juste .  môl 


MUSEE  DES  FAMU.LES. 


43 


je  mêlions  lun  avant  l'autre.  Enfin ,  c'est  égal ,  voilà  ^ 
le  fait  :  javons  une  fille,  jws  d'autre  enfant,  vous  ^ 
connaissez  Jeannette,  elle  a  l>entôl  vingt  aus.  C'est  un 
beau  brin  de  fille  et  aussi  sage  que  bonne.  Kh  hen  !  il 
m'est  venu  dans  l'idée  de  vous  la  donner  en  mariage.. . 
Je  serions  fier  d'avoir  un  gendre  tel  qae  vous.  Vol' 
petite  école  n'est  pas  grand'  chose,  mais  je  donne  à 
Jeannette  six  mille  éc«s  et  ce  beau  terrain  que  je  pos- 
sédons jusqu'à  Monlfermeil.  Avec  tout  ça  vous  serez 
à  votre  aise,  et  plus  tard ,  dam' ,  ma  tille  héritera  de 
tout  mon  bien.  Si  ça  vous  va ,  comme  je  l'espère .  tou- 
chez Ta  ;  ce  sera  bentôt  bâclé ,  car  Jeannette  m'a  dit 
qu'elle  prendrait  de  confiance  le  mari  que  je  lui  don- 
nerais. » 

M.  Mafbias  secoua  la  tête ,  sembla  réfléchir ,  pnis  tapa 
dans  la  main  de  Gros-Jean ,  en  lui  disant  : 

«  Mon  cher  ami ,  je  vous  remercie  beaucoup.  —  Vous 
»  acceptez. . .  —  ^"on ,  je  refase.  —  Vous  refusez  d'éi"»ou- 
»  ser  ma  Jeannette...  —  Oui .  Gros-Jean.  —  El  pour- 
I  quoi  donc  cela...  Ah!  je  devinons...  parce  que  je  ne  ^o 
»  sommes  que  des  paysans  et  que  vous  vous  trouvez  au-  "^ 
»  dessus  de  nous.  — (Ze  n'est  pas  cela  du  tout.  Vous  êtes  S^ 
»  cultivateur .  c'est  la  profession  la  plus  ancienne  et  la  ^ 
»  plus  honorable.  La  nation  juive  neu  a  jamais  connu  ^ 
»  de  plus  belle  ;  les  hommes  les  plus  vénérés  chez  les  ^ 
»  juifs  étaient  laboureurs  ou  pâtres.  Gédéon  battait  lui-  ^ 
»  même  son  blé,  David  gardait  des  brebis j  Saûl  con-  ^ 
»  duisait  des  bœufs,  ¥ 

»  Alors,  pourquoi  refuseï'Vous  ma  JeanHette?  X 

»  Parce  que  votre  fille  est  un  âne.  So 

»  Un  âne...  ma  fille!  —  Oui,  mon  cher  Gros-Jean.  % 
»  Jeannette  ne  sait  pas  écrire  et  a  peine  lire.  Je  me  rap-  ^^ 
»  pelle  qu'elle  venait  à  ma  clause  il  y  a  quatre  ou  cinq  4^ 
j»  ans ,  et  je  n'ai  jamais  pu  iiarvenir  à  lui  faire  distinguer  '>J^ 
»  le  singulier  du  pluriel.  Elle  disait  toujours  à  ses  petites  =■;« 
camarades  :  viens  avec  moi ,  mes  amies ,  je  lui  criais  :  5^ 
c'est  venez  qu'il  faut  dire ,  parce  qu'il  y  en  a  plusieurs  ;  ^ 
mais  elle  se  mettait  à  rire  en  me  répondant  :  Ah  bien  !  ^ 
par  exemple...  vous  voulez  que  je  ne  tutoie  pas  mes  ^ 
camarades...  Oh!  ça  serait  drôle!...  Allons!  viens  ^Z 
avec  moi ,  mes  amies!  Et  elle  s'en  allait  en  me  riant  ^ 
au  nez.  Donc  il  n'y  a  pas  moyen  de  rien  faire  de  votre  '^ 
»  fille .  et  je  ne  veux  pas  épouser  un  âne ,  parce  qu"il  y  ^ 
»  aurait  incompatibilité  d'esprit  entre  nous.  »  ^^^ 

Gros-Jean  était  devenu  tout  rouge,  et  malgré  son  es-  ^ 
time  pour  M.  Mathias.  il  avait  été  sur  le  point  de  se  ^ 
mettre  en  colère.  Il  se  contint  pourtant,  et  lui  dit  :  ^ 
0  Je  ne  sais  pas  si  ma  fille  est  un  âne,  mais  je  sais  ^^ 
»  qu'elle  a  bien  soin  du  ménage,  qu'elle  sait  traire  les  5° 
»  vaches ,  faire  des  fromages ,  soigner  le  jardin ,  la  liasse-  ^^ 
D  COUT.  Et  «ne  femme  qui  sait  tout  ça ,  i'  m'semble  que  4^ 
"»  ça  ne  peut  pas  faire  une  mauvaise  ménagère.  Adieu,  ^« 
t  monsieur  le  maître  d'école.  Je  souhaitons  que  vous 
»  trouviez  une  femme  qui  vaille  ma  Jeannette.  Ah  !  c'est 
•  «n  âne  !.. .  ah  !  pour  le  coup ,  c'est  trop  dur  ça  !  » 

Et  Gros-Jean  s'éloigna,  sans  même  ôter  son  chapeau. 
Mais  M.  .Mathias  le  laissa  aller,  en  se  disant  :  o  Qu'il  se 
»  fâche  s'il  ^e  veut  !  Certainement  je  n'épouserai  pas  sa 
»  fille  ;  elle  sait  soigner  une  basse-cour. . .  c'est  fort  bien, 
B  mais  il  me  serait  impossible  de  vivre  heureux  avec 
■»  une  femme  qui  dit  :  Viens ^  mes  amies  !  » 

A  quelque  temps  de  là.  une  jolie  maison  de  campagne, 
sHaée  entre  Couberon  et  Monlfermeil ,  fut  achetée  par 
une  dame  d'une  quarantaine  d'années ,  nommée  madame 
Dubois.  Celait  la  veuve  d'un  riche  négociant.  Elle  n'a- 
vait point  d'enfant  et  possédait  quinze  raille  francs  de 


rentes.  Celle  dame ,  qui  avait  été  élevée  dans  un  des  pre- 
miers pensionnats  de  Paris,  n'avait  épousé  un  négociant 
que  pour  obéir  à  ses  parens .  car  elle  se  croyait  née  pour 
les  lettres,  pour  la  gloire,  et  aurait  voulu  porter  le  nom 
d'un  homme  de  génie  ;  aussi ,  depuis  la  mort  de  son  mari, 
M""  Dubois  avait  quitté  le  «ommercc,  et  s'était  livrée 
entièrement  à  son  goût  pour  la  littérature. 

M™*  Dubois  se  promenait  as^ez  souvent,  suivie  de  sa 
femme  de  chambre ,  dans  les  bois  de  Couberon.  Plu.sieurs 
fois  elle  avait  entendu  M.  Mathias  pérorant  devant  les 
paysans ,  elle  s'était  arrêtée  pour  écouler  ;  surprise  d'en- 
tendre tant  de  choses  sortir  de  la  bouche  d'un  petit 
homme  qui  n'avait  qu'un  habit  noir  bien  râpé,  et  qui 
vivait  avec  des  paysans,  M"*  Dubois  avait  pris  des  in- 
formations sur  ce  savant ,  et  elle  avait  su  que  c'était  le 
maître  d'école  de  Couberon. 

De  sîjn  côté,  M.  Mathias  avait  remarqué  cette  dame 
qui  semblait  prendre  plaisir  à  l'entendre.  AI*"'  Dubois 
n'était  rien  moius  que  jolie  ;  mais  le  maître  d'école  esti- 
mait peu  la  beauté  des  traits,  et  il  se  sentait  fier  de  cap- 
tiver l'attention  d'une  personne  de  la  ville. 

Quand  ou  se  rencontre  'a  la  campagne ,  il  est  encore 
d'usage  de  se  saluer,  car  il  semble  que  l'on  devienne 
plus  poli,  plus  amical  en  se  retrouvant  au  milieu  des 
simples  productions  de  la  nature.  M.  Mathias  salua 
M™^  Dubois  qui  lui  rendit  sa  politesse.  Quand  on  s'est 
salué  plusieurs  fois ,  on  a  déjà  presque  fait  connaissance. 
In  jour  que  M"^  Dubois  se  promenait  auprès  du  petil 
lac  de  Couberon ,  qu'elle  semblait  regarder  avec  plaisir, 
M.  Mathias  s'approcha  d'elle  et  se  hasarda  à  dire  : 

«  Ceci  n'est  rien  auprès  des  beaux  lacs  que  l'on  trouve 

•  en  Ecosse,  lly  a  entre  autres  le  lac  Laumond,  sur  le- 
»  quel  sont  des  îles  flottantes.  —  Des  lies  flottantes,  mon- 
»  sieur...  el.'es  doivent  être  alors  d'une  bien  petite  di- 
»  mension  ?  —  Pardonnez-moi ,  madame ,  elles  sont 
»  considérables  ;  elles  contiennent  des  forêts  ,  des  bois, 
»  des  châteaux.  —  Et  tout  cela  flotte...  c'est  merveilleux! 
»  —  La  nature  est  féconde  en  merveilles ,  madame ,  on 
»  ne  les  ignore  que  parce  qu'on  ne  se  donne  pas  la  peine 
»  d'étudier.  Mais  il  suffirait  d'apprendre  un  peu  de 
»  géomanlie,  A'Injdromanûe,  de  pijromantie,  à'astro- 
»  /o<7ie  et  de  botmwwancie,  pour  connaître  ce  qui 

•  échappe  aux  yeux  du  vulgaire. —  Ah  !  monsieur ,  on 
»  doit  être  bien  heureux  lorsqu'on  sait  tout  cela..,  et... 
»  Ah!  mon  Dieu...  ah!  mon  Dieu!...  » 

M""*  Dubois  venait  de  pousser  un  cri  et  de  pâlir,  parce 
qu'un  gros  crapaud  s'était  trouvé  presque  sous  son  pied 
et  avait  sauté  devant  elle.  Pour  se  remettre  de  sa  frayeur, 
elle  fut  obligée  de  s'asseoir ,  ce  qu'elle  fit  en  disant  à 
M.  Mathias  : 

•  Je  dois  vous  paraître  bien  ridicule ,  monsienr.  — 
»  EL ,  pourquoi  donc  cela ,  madame  ?  —  Parce  que  je  uo 
»  puis  pas  voir  un  crapaud  sans  être  prête  à  me  trouver 
»  mal...  J'ai  horreur  de  celte  bêle-là.  —  Madame,  vous 

•  ressentez  pour  le  crapaud  une  antipathie  qui  proba- 

•  blemeut  ne  dépend  pas  de  votre  volonté  ;  il  n'y  a  rien 
»  là  qui  doive  vous  faire  rougir.  Une  foule  de  grands 
»  personnages  ont  eu  des  faiblesses  semblables!  Le  duc 
I  d'Epornons'évanouissailàlavue  d'un  levraut.  Henri  111 
I  ne  pouvait  rester  seul  dans  une  chambre  où  il  y  avait 
B  un  chat.  Le  maréchal  d'.Albrel  se  trouvait  mal  dans  un 
»  repas  où  l'on  servait  un  marcassin,  l  ladislas,  roi  de 
»  Pologne,  changeait  de  couleur  et  prenait  la  fuite  quand 
»  il  voyait  des  pommes,  Scaliger  frémissait  en  voyant  du 
»  cresson.  Le  chancelier  Bacon  tombait  en  défaillance 

'  »  Imites  les  fois  qu'il  y  avait  une  éclipse  delune.  Je  n'en 


u 


LECTURES  DU  SOIR. 


»  finirais  pas,  madame,  si  je  vous  citais  lous  les  grands 
»  hommes  qui  ont  eu  des  faiblesses,  des  anlipatliies  ou 
»  des  superstitions.  —  Vous  me  consolez,  monsieur,  et 
»  me  voila  moins  honteuse  de  pâlir  devant  un  crapaud. 
»  Mais  quelle  peut  être  la  cause  de  cette  aversion  que 
»  l'on  ressent  pour  des  obiels  qui  souvent  n'ont  rien  de 
»  désagréable  à  la  vue...  comme  ces  affreux  crapauds... 
»  Car  des  pommes ,  du  cresson ,  cela  n'est  pas  elTrayaut. 
»  —  Madame,  si,  avant  de  manger  des  ccrevisses,  vous 
»  vouliez  savoir  par  quelle  raison ,  en  cuisant,  elles  sont 
»  devenues  rouges  de  vertes  quelles  étaient,  il  est  pro- 
»  bable  que  vous  n'en  mangeriez  jamais.  11  est  des  choses 
»  devant  lesquelles  la  science  même  doit  s'humilier.  — 
»  Mais,  monsieur,  est-ce  que  je  ne  pourrais  pas  avoir 
»  assez  de  force  dans  mon  ame  pour  triompher  d'une 
»  faiblesse  que  je  leconnais  être  déraisonnable?  — D'a- 
j»  bord,  madame,  il  s'agirait  de  savoir  si  c'est  l'ame  ou 
»  l'esprit  qui  a  de  la  force.  Parménides  dit  que  l'ame  est 
»  du  feu  ;  Anaymiandre  dit  que  c'est  de  l'eau  ;  Zenon 


»  la  compose  de  la  quintessenc*  des  quatre  élémens  ; 
»  Hippucrate  en  fait  un  esprit  ;  Héiadides  n'y  voyait 
»  que  de  la  lumière  ;  Xénocrate  un  nombre  ;  Thaïes  une 
»  substance  toujours  agissante,  et  Arisiote  une  entélé- 
»  chie.  Hippocrate  la  loge  dans  le  ventricule  gauche  da 
»  cœur  ;  Erasistrate  dans  la  membrane  qui  enveloppe  le 
»  cerveau  ;  Strabon  la  place  entre  les  deux  sourcils  ; 
»  Platon  la  divise  en  trois  parties  :  la  raison  dans  le 
»  cerveau ,  la  colère  dans  la  poitrine ,  et  les  désirs  dans 
»  les  entrailles  ;  enfin,  selon  3ia//e&rûnc/ie,  nous  ne  coft- 
»  naissons  notre  ame  que  par  la  conscience,  et  nous  n'en 
»  avons  point  d'idée.  • 

Madame  Dubois  écoutait  et  n'osait  plus  parler  ;  elle 
ne  se  sentait  pas  de  force .  mais  elle  était  ravie ,  enchan- 
tée; elle  ne  voyait  plus  Thabit  râpé  du  maître  d'école, 
et  M.  Mathias  lui  semblait  grandi  de  deux  pieds.  Tool 
ce  débordement  de  paroles  la  stupéfiait  d'admiration. 

Cette  rencontre  fut  suivie  d'autres  ;  puis  M""  Dubois 
engagea  M.  Mathias  à  lui  (aire  le  plaisir  de  venir  voir  sa 


Une  entrevue. 


Grauville  del.  Broum  sculp. 


maison  de  campagne,  et  M.  Mathias  promit  de  profiter 
d'une  si  aimable  invitation  ;  ce  qu'il  ne  manqua  pas  de 
faire ,  et  souvent  :  car  la  société  de  M"*  Dubois  lui  plai- 
sait bien  plusquecelledesrustiqueshabitansdeCouberou. 

Enfin,  au  bout  de  quelques  mois,  M"*  Dubois,  qui 
était  toujours  enchantée  de  M.  Mathias,  lui  offrit  fran- 
chement sa  fortune  et  sa  main  ;  et  cette  fois  le  savant  ne 
répondit  pas  a  celte  proposition  comme  il  l'avait  fait  à 
celle  de  Gros-Jean. 

«  Je  ne  suis  point  jolie,  dit  M"' Dubois,  mais  j'ai  de 
»  la  fortune ,  et  il  m'est  doux  d'enrichir  un  homme  de 
»  votre  mérite.  » 

*  La  fortune  et  la  figure  ne  sont  rien  pour  moi,  »  dit 
Mathias;  «  la  fortune  n'est  qu'une  convention!...  Je  ne 
»)  voudrais  pas  d'une  sotte  qui  aurait  des  millions.  Quant 
»  "a  h  laideur,  je  n'en  vois  point  où  il  y  a  de  l'esprit. 


I 


»  Socrate  était  laid.  Pélisson  et  M"'  Scuderi  n'étaient  pas 
»  beaux.  Horace  était  trapu;  Annibal  était  borgne;  Ci- 
»  céron  avait  une  verrue  sur  le  nez  ;  Sapho  était  petite; 
»  Cléopâtre,  rousse.  La  beauté  passe,  l'esprit  reste.  » 

Le  mariage  se  fit.  Le  jour  de  ses  noces,  M.  Mathias 
apporta  pompeusement  à  sa  femme  une  quenouille  avec 
un  fuseau. 

Madame  parut  un  peu  surprise  de  ce  présent  de  son 
nouvel  époux ,  et  lui  dit  :  •  Je  ne  sais  pas  filer,  mon  ami.  » 

Monsieur  répondit  à  madame  :  «  C'est  pour  vous  rap- 
»  peler  que  vous  devez  vous  occuper  des  soins  du  mé- 
»  nage  et  travailler.  C'était  un  usage  chez  les  Romains, 
i)  eu  conduisant  la  nouvelle  mariée  'a  la  maison  de  sou 
»  époux,  on  portait  devant  elle  une  quenouille  et  un 
»  fuseau,  u 

Cette  citation  ne  fit  pas  grand  plaisir  k  M"*  Ma- 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


45 


ihias.  Le  savant  quitta  sans  peine  Couberon  et  la  petite 
école  dans  laquelle  il  avait  passé  plusieurs  années  ;  il  ne 
fut  même  que  médiocrement  louché  des  regrets  que  les 
paysans  témoignèrent  en  le  voyant  les  quitter.  Malgré  son 
mépris  pour  les  richesses,  M.  Mathias  se  sentait  cepen- 
dant satisfait  de  posséder  une  jolie  maison  de  campagne 
et  quinze  mille  francs  de  rentes.  Car  il  pensait  qu'il  allait 
ôlre  à  même  de  se  faire  connaître  et  de  faire  parler  de  lui. 
Les  nouveaux  époux  se  l  rouvèrent  d'abord  très-heureux 
ensemble.  M.  Mathias,  tout  en  dînant  avec  sa  femme, 
trouvait  toujours  moyen  d'étaler  son  savoir.  Si  madame 
demandait  à  boire,  monsieur  lui  disait,  en  lui  versant 
du  vin  : 

«  Du  temps  de  Romulus,  Mécénius  tua  sa  femme  pour 
»  avoir  bu  du  Tin.  Une  femme  ayant  rompu  les  sceaux 
»  d'un  cellier ,  ses  parens  la  condamnèrent  a  mourir  de 
»  faim.  A  cette  époque  on  obligeait  toutes  les  femmes  à 
»  embrasser  leurs  parens,  afin  qu'à  leur  haleine  on  re- 
j»  connût  leur  sobriété.  » 

Là-dessus  M™"  Mathias  disait  :  a  Mon  ami,  donnez- 
»  moi  beaucoup  d'eau.  » 

Si  madame  demandait  un  peu  de  filet  de  bœuf,  mon- 
sieur s'écriait ,  tout  en  lui  en  présentant  :  «  La  ville  de  Car- 
»  thage  fut  fondée  en  Lybie  par  les  Tyriens;  d'abord  les 
»  gens  du  pays  voulaient  les  chasser ,  mais  ils  les  sup- 
»  plièrent  de  leur  donner  pour  habiter  autant  de  terre 
»  seulement  que  pourrait  environner  un  cuir  de  bœuf; 
»  on  rit  de  leur  proposition  et  on  leur  accorda  volontiers 
»  ce  qu'ils  demandaient,  curieux  de  voir  par  quelle  sub- 
»  tilité  les  Tyriens  espéraient  édifier  une  ville  dans  un 
»  si  petit  espace  de  terrain.  Alors  ceux-ci  firent  tanner 
»  un  bœuf,  et  ils  en  coupèrent  le  cuir  par  de  si  menues 
»  courroies,  qu'ils  en  cnvirouuèrent  le  lieu  où  fut  bâtie 
n  la  forteresse  de  Carthage. 

»  En  ce  cas,  mon  ami,  répondait  M""  Mathias,  je  vous 
»  serais  obligée  de  me  donner  un  peu  de  sauce.  » 

Si  madame  mangeait  du  melon ,  monsieur  lui  disait  : 
«Prenez  garde!...  l'empereur  Maximilien  mourut  à 
»  Inspruck  d'un  excès  de  melon.  » 

Si  elle  voulait  du  poisson ,  il  s'écriait  :  «  Érasme  ne 
»  pouvait  sentir  le  poisson  sans  avoir  la  fièvre.  »  Enfin , 
si  elle  admirait  la  beauté  d'une  grappe  de  raisin,  il  lui 
disait  :  «  Vous  croyez  avoir  la  de  beaux  raisins!...  mais 
»  à  Chiras,  il  y  a  des  grappes  qui  pèsent  jusqu'à  douze 
M  livres!.,.  Il  faut  aller  eu  Perse  pour  manger  du  raisin.» 
On  revint  à  Paris;  M.  Mathias  avait  hâte  de  se  re- 
trouver dans  la  capitale,  et  d'y  faire  parler  de  lui.  Ma- 
dame Dubois  avait  habité  un  assez  bel  appartement  au 
faubourg  Saint-Germain.  M.  Mathias  dit  à  sa  femme  : 
«  11  nous  faut  avoir  un  hôlel,  parce  que  nous  recevrons 
»  tout  ce  qu'il  y  a  de  mieux  à  Paris.  Vous  avez  quinze 
»  mille  francs  de  reute  ;  mais  je  veux  que  l'on  me  nomme 
»  à  quelque  emploi  important...  Je  veux  vous  offrir  bien 
»  plus  que  vous  ne  m'avei  apporté.  J'ai  dans  l'idée  que  je 
B  deviendrai  ministre  ;  pour  cela  il  faut  avant  tout  que 
»  je  me  fasse  connaître.  Prenons  donc  un  hôtel  ;  donnons 
»  des  repas  dans  le  genre  de  ceux  de  Lucullus ,  des  fêtes 
»  à  l'instar  de  celles  de  Babylone.  J'ai  de  grands  projets! 
»  Vous  verrez  !.,.  Je  veux  que  nous  ayons  un  salon  ro- 
»  main ,  un  boudoir  athénien ,  une  salle  à  manger  chi- 
n  noise  et  un  jardin  grec  ;  vous  prendrez  le  costume 
»  antique ,  il  vous  ira  fort  bien ,  vous  avez  quelque  chose 
»  de  Sapho.  Moi,  je  me  draperai,  je  chausserai  le  co- 
j»  thurne  ;  nous  habillerons  tous  nos  gens  selon  la  partie 
»  de  l'hôtel  où  ils  serviront.  Je  tâcherai  qu'ils  parlent 
»  aussi  lalangue  du  pays  dontils  auront  le  costume.  Tout  ^ 


»  Paris  sera  ravi ,  enthousiasmé  de  ce  qu'il  verra  chez 
»  nous,  et  atant  trois  mois  on  me  nommera  chef  de 
»  rinstruclion  publique.  » 

M""*  Mathias  approuva  tous  ces  projets;  elle  trooya 
surtout  fort  piquant  de  s  habiller  en  Sapho  ;  on  ne  l'avait 
jamais  remarquée  pour  sa  figure,  il  était  présumable 
qu'on  la  remarquerait  pour  son  costume. 

A  Paris,  avec  de  l'argent,  il  i)'y  a  rien  d'impossible. 
M.  Mathias  eut  bientôt  mis  ses  beaux  projets  à  exécution. 
H  loua  un  vaste  hôtel ,  fit  venir  des  peintres ,  des  déco- 
rateurs, des  tapissiers;  on  peignit,  on  décora  ses  ap- 
partemens  à  la  grecque ,  à  la  romaine  ;  et  comme  il  n'était 
pas  aussi  facile  de  trouver  des  domestiques  qui  parlassent 
latin ,  M.  Mathias  eut  soin  de  faire  écrire  en  lettres  d'or, 
sur  la  porte  de  chaque  pièce,  le  nom  qu'elle  devait  por- 
ter. Puis  il  prit  sa  femme  par  la  main  et  lui  dit  : 

«  Vous  voyez ,  ma  chère  amie ,  que  nous  entrons  d'a- 
»  bord  dans  V antithalamus ,  c'est  l'anti-chambre;  de  là 
»  nous  passons  dans  la  salle  à  manger,  cwnatio;  quand 
»  nous  serons  entre  nous ,  nous  dînerons  dans  la  petite 
»  cœnaculum;  puis  de  là  nous  prendrons  le  café  dans 
»  Yœcus,  autrement  dit,  le  salon.  » 

M"^*"  Mathias  se  promit  de  faire  tous  ses  efforts  pour 
se  rappeler  qu'il  fallait  dire  :  «  Passons  dans  Yœcus  pour 
»  prendre  le  café.  »  On  s'occupa  ensuite  des  invitations; 
M.  Mathias  prit  le  dictionnaire  des  vingt-cinq  mille 
adresses  ;  il. fit  un  choix  de  cent  personnes  pour  le  dîner, 
et  de  trois  cents  autres  pour  la  fête  qui  devait  suivre.  II 
ne  mit  pas  sur  les  billets  d'invitation  :  «  11  y  aura  nn 
»  violon ,  »  mais  il  mit  :  «  11  y  aura  des  diverlissemens 
»  renouvelés  des  Grecs.  » 

A  Paris,  on  est  curieux;  on  voulut  connaître  ce 
M.  Mathias ,  qui  donnait  une  fête  d'un  genre  nouveau  ; 
on  accepta  ses  invilalions  ;  on  vint  à  sou  dîner ,  et  on  ne 
fut  pas  peu  surpris  d'être  reçu  par  une  dame  vêtue  eo 
Sapho  et  un  monsieur  habillé  en  Curtius.  Au  moment  où 
chacun  venait  de  se  mettre  à  table,  des  jeunes  filles^ 
vêtues  en  esclaves,  arrivèrent  dans  la  salle  à  manger  ea 
tenant  des  aiguières,  et  offrirent  aux  convives  de  se  laver 
les  mains;  la  société  prétendit  avoir  les  mains  propres, 
et  ne  voulut  point  de  cette  cérémonie  renouvelée  des 
Grecs.  Alors  sur  un  signal  de  M.  Mathias ,  les  jeunes  filles 
posèrent  sur  la  tête  de  chaque  personne  une  couronne 
de  fleurs.  Ce  fut  une  explosion  de  rire  général ,  car  les 
couronnes  n'allaient  pas  bien  à  tout  le  monde,  et  plus 
d'un  convive  qui  portait  une  perruque  et  des  besicles , 
faisait  une  très-singulière  figure  avec  une  couronne  de 
roses  sur  le  front.  On  se  moqua  beaucoup  de  cette  nou- 
velle idée  de  M.  Mathias;  néanmoins,  pour  lui  être 
agréable,  quelques  dames  auxquelles  cela  allait  assez  bien 
consentirent  à  rester  couronnées.  Heureusement  pour  les 
convives ,  que  le  dîner  n'eut  plus  rien  d'ancien,  M.  Ma- 
thias n'ayaut  pu  parvenir  à  trouver  un  cuisinier  qui  sût 
faire  un  repas  comme  ceux  de  Rome  ou  de  Lacédémone. 
L'amphytrion ,  pendant  que  l'on  servait  le  potage , 
prononça  un  discours  grec  auquel  personne  ne  répondit. 
Au  second  service ,  il  parla  latin  ;  et  au  dessert  seulement^ 
il  s'exprima  eiv  français.  La  compagnie  fêla  le  dîner  et 
laissa  parler  M.  Mathias.  On  se  contentait  de  se  regarder^ 
de  sourire,  et  de  se  pincer  les  lèvres  pour  ne  pas  éclater. 
Le  ci-devant  maître  d'école  prenait  tout  cela  pour  de 
l'admiration. 

Le  dîner  terminé ,  M.  Mathias  dit  à  la  société  :  «  Venez 
»  dans  lesjardins;  mille  surprises  voui  y  attendent.  Vous 
»  y  verrez  la  vallée  de  Tempe ,  le  temple  d'Éphèse ,  le 
»  Parnasse  et  le  rocher  de  Leucade.  » 


\ 


46 


LECTURES  DtJ  SOIR. 


On  alla  visiter  les  jardins,  mais  on  ne  parut  que  mé- 
diocrement enchanté  de  ces  souvenirs  grecs  que  M.  Ma- 
thias  avait  fait  construire  à  grands  frais,  et  lorsqu'il 
proposa  h  la  compagnie  de  jouer  au  ceste,  îi  la  lutte,  et 
d'imiter  les  jeux  olympiques,  il  fut  très-mortifié  d'cn- 
lendre  chacun  s'écrier  :  «  Nous  préférons  un  quadrille 
»  de  Tolbecquc  ou  de  Musard.  » 

Et  comme  M.  Mathias  n'avait  point  songé  à  avoir  un 
orchestré  qui  sût  jouer  des  contredanses,  la  compagnie 
Se  retira  de  fort  bonne  heure ,  laissant  Sapho  et  Curt'ms 
se  promener  maritalement  dans  la  vallée  de  Tempe ,  et 
libres  de  faire  le  saut  de  Leucade ,  si  cela  les  amusait. 

(I  Les  Parisiens  sont  bien  légers!  dit  M.  Mathias  à  sa 
femme.  «  11  faut  les  forcer  à  s'instruire;  malgré  cela,  je 
»  suis  certaiA  qu'on  parlera  de  notre  fêle,  et  que  l'Aca- 
»  demie  m'enverra  complimenter.  » 

On  parla  en  effet  de  tout  ce  qUe  l'on  aVait  Va  été? 
M.  Mathias,  mais  il  ne  reçut  de  complimens  de  personne. 
Alors  il  dit  à  sa  femme  :  «  Nous  allons  donner  une  autre 
•  fête ,  d'un  genre  tout  différent  ;  nous  y  porterons  des 
»  costumes  du  moyen  âge;  vous,  ma  chère  amie,  vous 
D  serez  en  Agiiès  Sorel,  et  moi  en  Dunois;  nos  jardins 
»  seront  disposés  pour  des  tournois  et  des  carrousels.  On 
»  rompra  des  lances  en  votre  bonneur  ;  volis  donnerez 
»  le  prix  au  vainqueur ,  et  moi  je  ferai  un  discours  sur 
»  l'origine  de  la  chevalerie.  Je  prouverai  que  les  tour- 
I»  nois  ont  été  inventés  en  Italie  par  les  rois  lombards , 
f  «t  qu'ils  s'appelaient  battagtiole.  » 

M"^  Mathias  trouva  très- joli  de  se  mettre  en  Agoès 
Sorel.  Son  mari  fit  de  nouveau  venir  des  ouvriers;  les 
souvenirs  grecs  furent  démolis  et  remplacés  par  des  mo- 
numens  imités  du  moyen  âge.  Les  salons,  la  salle  à 
manger,  tout  fut  repeint.  Le  ci-devant  maître  d'école 
éta<t  enchanté  de  pouvoir  a  son  gré  faire  revivre  l'époque 
qu'il  voulait  célébrer.  De  tous  côtés  on  ne  voyait  que 
trophées,  armures,  devises  chevaleresques;  les  domes- 
tiques furent  habillés  en  pages,  en  varlets;  enfin  M.  Ma- 
thias endossa  l'armure  de  Dunois. 

La  foule  accourut  à  cette  fête.  Un  jeune  et  joli  couple, 
représentant  Agnès  Sorel  et  Dunois ,  aurait  pu  charnier 
l'assemblée;  mais  M.  et  M™*  Mathias  étaient  trop  laids 
pour  ne  point  paraître  ridicules  sous  le  costume  qu'ils 
avaient  pris.  Personne  ne  voulut  rompre  nue  lance  pour 
Agnès  Sorel;  et  lorsque  M.  Mathias  commença  son  dis- 
cours sur  l'origine  de  la  chevalerie ,  la  compagnie  se 
mit  a  danser  le  galop. 

M.  Mathias  ne  se  décourageait  pas  ;  la  fête  moyen  âge 
Tut  suivie  d'une  fête  asiatique ,  puis  d'une  chinoise ,  puis 
de  bien  d'autres  encore. 

((  Il  faut  aller  toujours,  disait  M.  Mathias  h  sa  femme, 
»  le  gouvernement  a  les  yeux  sur  moi ,  il  veut  s'assurer 
»  de  tout  ce  que  je  suis  en  état  de  faire ,  avant  de  m'ap- 
»  peler  a  un  poste  important. 

»  Allons  toujours!  répondait  M"*  Mathias,  qui  d'ail- 
leurs n'était  pas  fâchée  de  se  mettre  tantôt  en  Chinoise, 
tantôt  en  Grecque.  Mais  l'ancien  maître  d'école,  qui  sa- 
vait tant  de  choses,  avait  probablement  oublié  son  ba- 
rème. 11  aurait  fallu  une  immense  fortune  pour  continuer 
le  genre  d'instruction  que  M.  Mathias  voulait  donner  li 
ses  concitoyens.  En  très-peu  de  temps  il  mangea  tout  le 
bien  de  sa  femme  ;  et  un  beau  jour ,  il  fut  fort  étouné  de 
se  voir  entouré  de  gous  qui  lui  présentaient  des  mémoires 
et  lui  demandaient  de  l'argent. 

«  Monsieur,  disait  un  tapissier,  vous  me  devez  cinq 
»  mille  francs  pour  les  tentures  et  meubles  d'un  salon 
»  chinois. 


r>  Monsieur  le  tapissier,  j'ai  à  me  plaindre  de  vous, 
répondait  le  savant ,  o  je  vous  avais  ordonné  de  me  tendre 
i>  tout  ce  salon  en  jaune ,  et  vous  ne  l'avez  point  fait. 
»  Vous  ignorez  qu'en  Chine  la  couleur  jaune  est  très  en 
»  faveur.  Les  marques  de  distinction  sont  les  gilets  jaunes 
»  et  les  plumes  de  paon  ;  eu  revanche  les  plumes  de  cor- 
»  beau  annoucent  la  disgrâce.  Vous  roc  ferez  le  plaisir  dô 
»  me  mettre  en  jaune ,  monsieur  le  tapissier. 

»  Monsieur  ^  je  serai  obligé  auparavant  de  vous  mettre 
»  en  "prison  ,  si  vous  ne  me  payez  pas.  » 

Les  marchands  sont  peu  sensibles  à  la  science.  Il  fallut 
satisfaire  les  créanciers  ;  pour  cela  on  vendit  tout  ce  qu'oii 
possédait  encore,  et  quand  on  eut  payé  les  fournisseurs, 
il  fallut  abandonner  l'hôtel  pour  aller  se  loger  au  ^a- 
trième,  dans  un  modeste  logement  au  Marais. 

Ce  changement  de  situation  avait  beaucoup  attristé 
M"*  Mathias.  Pour  la  consoler ,  son  époux  lui  dit  :  o  Je 
B  projette  une  fête  nautique  sur  le  canal  de  la  Villette  ; 
))  vous  y  serez  habillée  en  naïade  et  moi  en  Triton  ;  pen- 
»  dant  que  l'on  exécutera  des  joutes ,  je  prononcerai  un 
»  discours  sur  l'origine  de  la  navigation,  h 

Mais  cette  fois,  M.  Mathias  en  fut  pour  son  projet;  il 
ne  restait  plus  en  caisse  de  quoi  donner  une  fête  même 
chez  un  restaurateur  de  Paris,  et  madame  voyait  avec 
effroi  venir  le  moment  où  il  ne  resterait  rien  du  toat  ; 
elle  perdait  toutes  ses  illusions  et  commençait  à  regretter 
son  mari  le  négociant ,  qui  ne  savait  pas  faire  de  cita- 
tions, mais  lui  achetait  des  cachemires  et  des  diamans. 
Un  jour  M""  Mathias  se  permit  de  dire  à  son  époux  : 

«  Monsieur,  quand  je  vous  ai  épousé,  j'avais  quinze 

»  mille  francs  de  rentes;  il  ne  nous  reste  plus  rien  que 

^  »  mes  diamans  ;  vous  deviez  être  ministre ,  vous  n'êtes 

»  pas  même  commis  dans  un  bureau.  Que  comptez-vous 

»  faire  enfin  ? 

»  Madame ,  répondit  le  savant ,  avant  d'être  pape , 
»  Sixte-Quint,  qui  se  nommait  Félix  Perreti,  gardait 
M  des  pourceaux.  Urbain  IV  fût  savetier  à  Troyes,  et 
0  Adrien  IV  mendia  d'abord  son  pain. 

»  Qu'est-ce  que  cela  signifie ,  monsieur  ;  est-ce  que 
»  vous  voulez  demander  l'aumône  ou  garder  des  pour- 
»  ceaux,  dans  l'espoir  de  devenir  pape? 

1)  Non ,  madame,  mais  cela  prouve  qu'il  ne  faut  dés- 
D  espérer  de  rien ,  et  que  le  mérite  perce  tôt  ou  tard. 
»  Quant  à  notre  fortune ,  Deus  dederat,  Dexis  abstulit! 

»  Monsieur ,  je  ne  sais  pas  le  latin  ! . . .  —  Tant  pis  pour 
n  vous ,  madame  ;  mais  je  puis  encore  vous  l'apprendre. 
»  Caton  a  bien  appris  le  grec  à  quatre->ingts  ans.  — 
»  Eh  !  monsieur ,  lâchez  plutôt  de  trouver  un  emploi  et 
»  de  gagner  de  l'argent.  » 

M.  Mathias  haussa  les  épaules  et  s'en  alla  bouquiner  le 
long  des  quais.  Sa  femme,  s'apercevant  qu'il  ne  lécou- 
tait  pas ,  s'occupa  elle-même  de  chercher  une  place  à  son 
mari. 

Quand  on  lui  demandait  ce  qrte  son  époux  savait  faire, 
elle  répondait  avec  assurance  :  «  Il  sait  tout.  »>  Cette  ré- 
ponse ins]iirait  peu  de  confiance  :  car  les  gens  qui  savent 
tout ,  ne  sont  en  général  propres  a  rien. 

Cependant  M'"*  Matiiias  parvint  a  trouver  pour  son 
mari  une  place  de  lenour  de  livres  dans  une  maison  de 
commerce ,  et  M.  Mathias  consentit  'a  la  prendre ^  eu  at- 
tendant qu'on  Ie_noramât  directeur  de  l'instruction  pu- 
blique. 

Mais,  tout  en  transcrivant  ses  éoritaressur  son  grande 

livre,    !M.   Malhias  s'occupait  toujours  de  recherches 

scientifiques.  Un  beau  jour ,  voulant  savoir  ce  qu'il  de- 

^  vait  h  l'un  de  ses  correspondans ,  le  commerçant  ouvrit 


MUSLE  DES  FAMILLES. 


47 


son  compte  et  y  lut  :  «  Les  Carthaginois  donnèrent  à 
»  l'Espagne  le  nom  de  IJispania,  dérive  de  spaniarn, 
»  qui ,  dans  la  langue  d^  Phéniciens ,  dont  les  Cdrtbu- 
»)  giuois  descendaient,  signilie  :  pays  des  lapins,  parce 
1)  qu'ils  en  avaient  trouvé  une  multitude  dans  ce  pays. 
»  Sur  des  médailles  romaines ,  l'Espagne  est  représentée 
»  sous  la  figure  d'une  femme  ayant  a  ses  pieds  un  lapin.  » 
Le  commerçant  se  mit  dans  une  violente  colère  ;  il 
appela  son  teneur  de  livres,  et  lui  dit: 

«  Que  signifie  ce  gribouillage ,  monsieur;  je  veuxsa- 
»  voir  l'état  de  situation  d'un  de  mes  correspondans , 
»  auquel  je  fais  des  envois  eu  soieries  et  en  percale ,  et  je 
»  trouve  sur  son  compte  des  Carthaginois  et  des  lapins  ? 
»  Monsieur,  répondit  Mathias,  ce  que  vous  appelez 
»  gribouillage  n'est  qu'une  suite  naturelle  de  mon  éru- 
»  dition.  En  faisant  ce  compte,  je  faisais  des  réflexions 
»  sur  le  commerce;  je  me  rappelais  que  ce  sont  les  Phé- 
»  niciens  qui  furent  les  premiers  commerçans;  les  Pbé- 
»  niciens  me  rappelèrent  les  Carthaginois,  et  les  Cartha- 
»  ginois  me  firent  souvenir... 

»  C'est  assez ,  monsieur  ;  voiis  irez  écrire  ailleurs  vos 
»)  notes  et  vos  réflexions  ;  je  me  suis  déjîi  aperçu  de  plu- 
»  sieurs  erreurs  sur  mes  registres;  vous  avez  trop  de 
»  distractions;  vous  pouvez  être  fort  savant,  mais  vous 
»  ne  savez  pas  tenir  des  écritures  ;  si  je  vous  gardais  un 
»  mois  encore,  il  deviendrait  impossible  d'établir  un 
»  compte  d'après  mon  grand-livre.  » 

Mathias  salua  et  s'éloigna  eu  murmurant  t  «  Numerus 
»  stuUorum  est  infinitus  !  » 

En  apprenant  que  son  mari  venait  de  perdre  sa  place, 
M™*  Mathias  se  mit  a  pleurer ,  et  dit  :  «  Que  deviendrons- 
»  nous  ! 

»  Madame ,  répondit  Mathias ,  il  faut  peu  de  chose  au 
»  philosophe  pour  exister.  Diogène  se  contentait  d'un 
»  tonneau  pour  logement. 

»)  Monsieur,  si  vous  m'aviez  prévenue  que  c'était  là 
»  lesortque  vous  me  réserviez,  j'aurais  fait  des  réflexions 
»  avant  de  vous  épouser.   » 

M.  Mathias  fut  chercher  le  volume  de  Sénèque  sur  le 
mépris  des  richesses  ;  il  le  présenta  à  sa  femme.  Madame 
jela  Sénèque  au  milieu  de  la  chambre,  et  dès-lors  l'union 
conjugale  fut  rompue. 

M""*  Mathias  s'occupa  encore  de  placer  son  mari,  A 
force  de  s'informer  dans  son  quartier,  elle  sut  que  l'é- 
picier qui  était  établi  dans  sa  rue  venait  de  renvoyer  son 
garçon  de  boutique.  Elle  s'empressa  d'aller  acheter  de  la 
chandelle,  et,  tout  en  se  feisant  servir,  présenta  sa 
requête  à  l'épicier. 

Celui-ci  était  un  gros  homme,  tout  rond  ;  il  demanda 
si  M.  Mathias  connaissait  son  commerce.  «  Il  sait  tout  !  » 
répondit  la  pauvre  femme.  «  Eu  ce  cas,  dit  l'épicier,  je 
»  ne  lui  en  demande  pas  davantage.  » 

M.  Mathias  se  révolta  d'abord  a  la  proposition  d'entrer 
chez  un  épicier.  11  était  bien  pénible  pour  un  savant 
d'aller  peser  du  poivre  et  servir  du  fromage.  Mais  M""^  Ma- 
thias, qui  ne  manquait  pas  de  mémoire,  lui  répondit 
fort  h  propos  :  a  Vous  m'avez  bien  dit,  monsieur ,  que  le 
*  fils  de  Persée,  roi  de  Macédoine,  était  menuisier  à 
»  Rome  ;  que  Pierre-le-Grand  travailla  en  Hollande 
»  comme  un  simple  ouvrier  ;  que  Sixte-Quint  avait  gardé 
1)  des  pourceaux.  —  C'est  juste ,  répondit  Mathias ,  et  il 
se  résigna  a  aller  servir  de  la  cassonade. 

Mais  au  bout  de  quelque  temps ,  l'épicier  s'aperçut 
que  son  nouveau  garçon  mêlait  le  poivre  avec  le  riz ,  les 
mendians  avec  la  potasse ,  le  sucre  avec  le  savon  ;  qu'il 
pesait  une  livre  quand  on  lui  demandait  un  quarteron  ; 


qu'il  servait  de  la  pâte  de  guimauve  pour  de  l'amidon, 
et  qu'il  pérorait  pendant  une  heure  avec  chaque  per- 
sonne qui  voulait  l'écouter. 

t  Mon  cher  ami,  lui  dit  l'ëpicier,  votre  femme  m'a 
I)  dit  que  vous  saviez  tout,  et  moi  je  trouve  que  vous  ne 
»  savez  rien  que  bavarder  comme  une  pie ,  de  choses 
»  auxquelles  on  n'entend  goutte  !  Vous  voulez  que  j'aie 
»  des  vases  étrusques  pour  mettre  ma  mélasse!...  des 
a  cassolettes  pour  mon  poivre!  des  trépieds  pour  mes 
n  pruneaux!  des  amphores  pour  mon  eau-de-vie!  Vous 
»  me  feriez  tourner  la  têtel...  vous  avez  mis  tout  en 
))  désordre  dans  ma  boutique  :  faiteSrmoi  fe  plaisir  de 
»  rester  chez  vous.  » 

Mathias  sourit  d'un  air  dédaigneux,  jeta  sur  le  comp- 
toir la  casquette  qu'on  lui  avait  donnée ,  et  s'en  retourna 
chez  lui  en  murmurant  :  «  Plus  negare  polest  asinus 
»)  quant  probare  philosophus.  » 

En  apprenant  que  son  mari  venait  encore  de  perdre 
son  emploi ,  M"^  Mathias  tomba  dans  un  accès  de  cha- 
grin qui  attaqua  sa  poitrine,  et  au  bout  de  quelques 
semaines,  le  savant  se  trouva  veuf.  En  perdant  sa  femme, 
Mathias  se  dit  comme  il  l'avait  déjà  fait  en  perdant  sa 
fortune  :  «  Dieu  me  l'avait  donnée.  Dieu  me  l'a  ôiée.  » 
11  resta  encore  plusieurs  mois  a  Paris;  mais  dégoûté  du 
peu  d'accueil  qu'on  lui  faisait,  mécontent  des  autres  et 
peut-être  de  lui-même ,  il  se  rappela  le  village  où  il  avait 
été  long-temps  maître  d'école,  et  se  dit  :  «  Il  vaut  encore 
»  mieux  montrer  l'a,  6 ,  c  à  des  paysans  qui  vous  écou- 
»  tent  avec  respect ,  que  de  parler  littérature  et  histoire 
1)  à  des  gens  qui  ne  vous  écoutent  pas.  Retournons  à 
»  Couberon.  » 

M.  Mathias  se  remit  en  route,  avec  son  petit  paquet 
sur  son  dos.  Il  y  avait  cinq  ans  qu'il  avait  quitté  le  vil- 
lage. Depuis  ce  temps,  un  autre  maître  d'école  l'avait 
remplacé;  c'était  un  homme  instruit,  mais  simple  et 
sans  prétention  ;  il  se  faisait  écouter  des  villageois  dont 
il  savait  aussi  se  faire  comprendre,  car  il  ne  parlait  pas 
à  ces  bonnes  gens  de  choses  au-dessus  de  leur  intelligence; 
il  les  entretenait  de  ce  qui  pouvait  les  intéresser.  C'est 
ainsi  qu'il  leur  avait  donné  de  nouvelles  connaissances 
en  agriculture,  en  mécanique,  en  histoire  naturelle, 
parce  qu'il  avait  su  mettre  la  science  à  leur  portée ,  et 
qu'il  évitait  d'employer  avec  eux  les  mots  techni(jues 
que  les  bonnes  gens  ne  comprennent  pas.  Enfin ,  au  lieu 
de  les  dégoûter  de  l'étude ,  le  nouveau  maître  d'école  en 
avait  donné  le  goût  aux  habitans  de  Couberon ,  dont 
quelques-uns  déjà  s'étaient  abornjés  au  Musée  des  Fa- 
milles, depuis  qu'on  leur  avait  fait  comprendre  l'uti- 
lité de  ces  publications  populaires  ,"vgui  éclairent  et  in- 
struisent en  amusant. 

M.  Mathias  se  mordit  les  lèvres;  il  sentit  que  "^on 
successeur  avait  suivi  une  marche  meilleure  que  la 
sienne ,  mais  il  se  dit  pour  se  consoler  :  «  Malgré  cela, 
»  je  suis  bien  plus  savant  que  lui.  » 

Il  s'estima  heureux  pourtant  de  rentrer  comme  sous- 
maître  dans  cette  école  qu'il  avait  dirigée.  Mais  il  ne  se 
promenait  plus  que  rarement  dans  le  village ,  car  la  fille 
de  Gros-Jean  était  mariée;  elle  avait  déjà  trois  enfans, 
et  tout  cela  avait  prospéré  pendant  que  M.  Mathias  man- 
geait à  Paris  la  fortune  de  sa  femme. 

Mais  Jeannette  parlait  toujours  de  même ,  quoiqu'elle 
fût  mère  de  famille.  Cela  consola  Mathias,  qui  se  répé- 
tait :  «  Je  n'aurais  jamais  pu  vivre  avec  une  femme  qui 
»  dit:  Viem  ici,  mes  enfans.  » 

CB.  PAUL  D£  &QC&. 


48 


LECTURES  DU  SOIR. 


LITTÉRATURE   ALLExMAINDE. 


UN  PORTIER  DE   PARIS. 


lit.   I    :  Il 


Picard  le  Chaore. 


GranviUe  del.  Brouti  sculp. 


Plas  que  tontes  les  antres  parties  de  la  Chaassée- 
d'Antin,  la  me  Sf-Georges  présente  qnelqne  chose  d'é- 
légant et  d'aristocratique.  On  ne  trouve,  an  milieu  de  ses 
beanx  bôtels.  ni  l'ignoble  boutique  de  la  fruilière  ni  le 
magasin  de  répicier.  — l'épicier  inévitable 'a  cliaque  coin 
de  rue ,  comme  l'écriteau  en  pierres  bleues  qui  sert  de 
c'icerone  «ux  passans. 

Durantlété.  il  s'y  fait  pende  bruit.  L'on  n'y  rencontre 
pnère  de  monde ,  et  les  jalousies  de  la  plupart  des  fenêtre* 
restent  hermétiquement  closes.  On  est  h  la  campagne. 

\\ii  approches  de  l'hiver,  tout  s'anime.  Les  tilburys  se 


croisent  avec  fracas  ;  des  nnées  de  domestiques  à  vestes 
rouges  et  a  livrées .  vont  et  viennent  sans  cesse  ;  des  pi- 
qneurs  redisent  sur  leurs  cors  de  chasse  les  joyeuses 
fanfares  qu'ils  jetaient  naguère  an  milien  ies  bois;  et 
chaque  soir ,  der  vagues  harmonies  de  contredanses 
et  de  valses  s'f rhappent  à  travers"  les  fenêtres  iliami- 
nées  avec  splendeur ,  tandis  que  de  longues  files  de  voi- 
tures ne  laissent  de  voie  possible  anr  promeneurs .  que 
les  larges  daller  des  trottoirs  de  la  rue  Saint-Georges. 
Eofin ,  placée  au  milieu  de  la  rue  l.affitte  et  de  la  nou- 
velle Athènes,  la  rue  St-Georges  semble  une  noble  com- 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


49 


tesse  du  faubourg  St-Germain  qui  se  réfugie  entre  uq 
banquier  et  un  artiste  pour  se  garer  du  bourgeois  du 
faubourg  Montmartre  et  de  la  pauvre  rue  Coquenard. 

Quelque  rêve  qui  vous  absorbe,  lorsque  vous  tra- 
versez la  rue  St-Georges  ,  il  est  une  maison  devant  la- 
quelle vous  ne  passerez  jamais  sans  lever  la  tôte ,  et  saus 
ralentir  le  pas ,  car  votre  oreille  sera  frappée  par  les 
chants  inagi(iuesd'un  violon,  ou  par  les  mélodies  de  voix 
jeunes  et  pures.  Placée  au  coin  de  la  rue  Chantereine , 
cette  maison  élève  gracieusement  ses  deux  hauts  étages, 
et  montre ,  à  l'extrémité  de  son  vestibule  un  peu  sombre, 
ies  marches  blanches  et  la  rampe  brune  d'un  escalier  de 
pierre.  Il  y  a  dans  cette  maison  de  grands  souvenirs. 
Bernadotte  l'habita ,  Bernadotte ,  pauvre  officier ,  qui  ne 
pressentait  guère  alors  la  couronne  qu'on  devait  lui 
poser  sur  la  tête.  Dans  le  même  appartement  où  dormit 
ie  futur  roi ,  Kreutzer  écrivit  plus  tard  ses  admirables 
partitions;  M.  Baour-Lorraian  y  défigura  en  vers  gascon 
Ossian  et  le  Tasse;  enfin  JéricauU,  ce  Michel-Ange, 
mort  avant  le  temps,  y  saisit  son  premier  crayon. 

Aujourd'hui ,  vous  verrez  souvent  à  l'une  des  croisées 
apparaître  la  pâle  et  poétique  figure  de  Listz  ;  vous  le 
verrez  s'appuyer  sur  l'épaule  d'un  autre  jeune  homme , 
—  de  Massart,  naguère  enfant  -  prodige  comme  lui,  et 
maintenant  l'un  de  nus  plus  habiles  violons. 

Aujourd'hui,  un  essaim  de  jeunes  filles,  les  unes  qui 
descendent  de  nobles  calèches ,  les  autres  qui  arrivent 
montées  sur  leurs  socques,  toutes  un  lourd  cahier  de 
musique  sous  le  bras,  toutes  jolies,  toutes  avides  de 
talent  et  de  gloire,  vienneut  y  réclamer  les  leçons  du 
«iélèbre  Bordogni.  Les  voix  qui  vous  ont  saisi  ce  sont  les 
|eur«,-  les  accords  qui  vous  ont  fait  tressaillir,  c'est  le 
violon  de  Massart  et  le  piano  de  Lislz. 

Il  y  a  treize  a  quatorze  ans,  c" est-à-dire  vers  -1821  , 
le  portier  ou  plutôt  le  concierge  de  cette  maison  ,  était 
un  vieillard  dans  les  manières  duquel  on  retrouvait  les 
traditions  de  la  haute  livrée  aristocratique.  Miuce  de 
taille ,  long  de  bras  et  surtout  de  mains  ,  il  portait  fiè- 
rement sa  tête  chauve ,  et  n'avait  pu  se  résoudre  à  rem- 
placer, par  le  pantalon  des  temps  modernes,  la  culotte 
et  des  bas  bien  tirés,  quoique,  à  vrai  dire,  ses  jambes, 
d'une  maigreur  anatomique ,  s'en  fussent  trouvées  plus 
chaudement  et  plus  h  l'aise.  Quant  à  la  porte  de  sa 
maison ,  il  ne  la  balayait  jamais ,  saus  jeter  de  gros  sou- 
pirs, et  sans  croiser  ses  deux  bras  sur  le  manche  du 
balai  pour  conter  plus  à  l'aise ,  aux  portiers  du  voisi- 
nage ,  sa  vie  heureuse  d'autrefois ,  et  sa  déplorable  dé- 
chéance d'aujourd'hui.  Avoir  été  vingl-cinq  ans  valet 
de  chambre  d'un  grand  seigneur ,  et  finir  portier  d'une 
maison  d'artiste I  Mon  Dieu,  ce  que  c'est  que  de  nous, 
et  quelle  chose  bizarre  que  la  vie  ! 

Du  reste,  dans  la  rue  St-Gcorge,  on  accordait  au  père 
Picard  toute  la  considération  et  toute  l'importance  qu'il 
se  donnait  à  lui-même  :  à  la  fois  l'oracle  du  quartier  et 
le  conciliateur  de  toute  les  querelles  ;  il  était  en  outre 
le  donneur  d'avis  dans  les  cas  difficiles.  —  «  Demandez 
au  père  Picard,  »  disait-on ,  pour  ajouter  plus  de  poids 
à  ce  que  l'on  racontait. 

En  sa  qualité  d'ex-valet-de-chambre  d'un  grand  sei- 
gneur ,  le  père  Picard  se  montrait  chaud  royaliste  ;  il  al- 
lait à  la  messe ,  priait  dans  un  gros  livre  d'heures ,  et 
chantait  à  mi-voix  avec  les  clercs  et  le  bedeau.  Mais  du 
reste,  il  pratiquait  la  tolérance  chrétienne  avec  une 
grande  charité ,  et,  malgré  les  mauvaises  opinions  et  le 

NOVEMBKB   ^855. 


libéralifme  de  leurs  maîtres ,  il  n'en  ouvrait  pas  moins 
sa  tabatière  aux  domestiques  de  deux  généraux  mis  à  la 
demi- solde  et  hahilans  du  quartier;  quand  les  domes- 
tiques, ex-lroupiers  do  la  vieille  garde ,  venaient  à  par- 
ler de  Y  Autre,  el  à  jurer  contre  le  régime  des  Bour- 
bons, Picard  leur  frappait  doucement  sur  le  bras,  et 
ajoutait  : 

—  Ne  parlons  pas  politique. 

Ce  qui  ûe  l'empêchait  point  de  rabâcher  aussitôt  quel- 
ques-unes de  ses  éternelles  doléances  du  temps  passé. 

Du  reste  ,  maître  Picard  ,  en  dépit  de  ses  jérémiades, 
n'en  était  pas  moins  heureux  dans  sa  chambrelte  plus 
commode  que  ne  l'est  d'ordinaire  une  loge  de  portier. 
L'hiver,  bon  feu ,  et  une  fois  six  heures  venues,  à  peine 
deux  ou  trois  fois  le  cordon  à  tirer;  l'été ,  de  l'air  et  la 
culture  de  quatre  pots  à  fleurs ,  dont  la  verdure  se  mê- 
lait dans  le  vestibule  au  socle  d'une  statue  en  bronze  ; 
écouté  ,  considéré  de  tous  ,  estimé  de  son  propriétaire , 
qui  ne  manquait  jamais  de  le  saluer  en  passant  d'un  — 
Eh!  bonjour  mon  pauvre  Picard!  Que  lui  manquait-il? 
Rien.  Non  certes  rien  ;  et  s'il  regrettait  le  passé,  s'il  eu 
parlait  avec  amour ,  c'est  qu'il  faut  toujours  au  cœur  de 
l'homme  un  désir  ou  un  regret  ;  c'est  encore  que  le 
passé  lui  gardait  le  souvenir  d'une  noble  et  sainte  action, 
:  dont,  il  faut  le  dire.  Picard  ne  parlait  jamais. 

En  ^795  ,  le  maître  de  Picard,  M.  le  marquis  de  Va- 
licourt  avait  été  mis  en  nrison ,  et  le  séquestre  de  ses 
biens  le  laissait  sans  ressources  ,  ainsi  que  sa  femme  et 
un  enfant  au  berceau  qu'elle  avait  emmené  en  émigra- 
tion. Picard  ,  le  fidèle  Picard  suivit  son  maître  à  Paris, 
et ,  pour  apporter  un  peu  d'adoucissement  au  sort  du 
noble  seigneur ,  pour  que  l'héritier  d'un  grand  nom  ne 
se  trouvât  pas  réduit  à  la  paille  et  au  pain  noir  de  la 
geôle ,  le  fidèle  domestique  s'astreignit  aux  travaux  les 
plus  rudes  et  les  plus  humilians.  Rien  ne  le  rebutait , 
rien  ne  le  décourageait.  Couché  dans  un  galetas  .  il  se 
levait  au  point  du  jour ,  travaillait  sans  relâche,  se  nour- 
rissait à  peine ,  et  se  refusait  les  choses  les  plus  indis- 
pensables ,  même  du  feu.  Oh  I  c'est  que  le  jour  de  la  dé- 
cade ,  il  pouvait  ainsi  remettre  au  prisonnier  un  bel  écu 
de  six  livres ,  et  parfois  même  un  peu  plus.  A  l'entendre 
cet  argent  ne  provenait  pas  de  lui  :  c'était  un  ami  secret 
de  son  maître  qui  le  lui  envoyait,  et  qui  n'osait  l'ap- 
porter lui-même  dans  la  crainte  de  se  compromettre. 
M.  de  Valicourt  n'était  point  dupe  de  ces  généreux  men- 
songes, et  plus  d'une  fois ,  les  yeux  pleins  de  larmes  ,  il 
tendit  la  main  à  Picard ,  qui  mettait  un  genou  en  terre , 
et  baisait  respectueusement  la  main  du  marquis. 

Ce  dévouement  dura  deux  années  entières  ,  au  bout 
desquelles  le  marquis  de  Valicourt  fut  condamné  à  la 
déportation. 

L'idée  ne  vint  pas  à  Picard  qu'il  pût  abandonner  son 
maître,  et,  par  fidélité,  il  fit  pour  M.  de  Valicourt  ce  que 
le  chevalier  Desgrieux  fit  par  amour  pour  Manon  Les- 
caut. Il  suivit  à  pied  ,  de  ville  en  ville ,  la  charrette  qui 
emmenait  le  vieux  seigneur  malade  et  sans  force.  Si 
bien  que  les  gendarmes  en  eurent  pitié,  comprirent  le 
noble  cœur  de  Picard  ,  lui  permirent  de  communiquer 
librement  avec  son  maître ,  et  finirent  même  par  le  laisser 
monter  sur  la  voilure  découverte  qui  emmenait  les  dé- 
portés. Jugez  de  la  joie  de  Picard  !  pouvoir  soutenir  la 
tête  défaillante  de  son  maître ,  pouvoir  l'encourager  ! 
pouvoir  lui  donner  des  soins  tendres  et  affectueux  I 

Iléias  !  ce  bonheur  fut  court.  Le  marquis  expira  en 

7. TROISIÈME   VOLUME. 


50 


LECTURES  DU  SOIR. 


route,  la  tête  appnyéé  snr  la  poitrine  de  Picard,  et  en 
murmaraDt  des  bénédictioDS  pour  lai. 

Picard  rendit  à  son  maître  les  derniers  devoirs  et  re- 
vint à  Paris ,  où  il  troara .  dans  une  maison  de  la  rué 
Saint-Georges,  la  place  de  concierge  dont  nouis  ayons 
parlé.  —  Vous  savez  le  reste. 

Uq  jour  que  Picard  se  tenait  sur  le  senil  de  sa  porte, 
et  qu'il  devisait  sur  la  ré?olution,  comme  d'ordinaire, 
avec  trois  ou  quatre  vo  sins  ,  il  vint  à  passer  un  groupée 
de  jeunes  étourdis ,  passablement  ivres ,  quoique  leur 
élégance  et  leurs  manières  annonçassent  des  personnes 
de  bonne  famille.  Tout  à  coup  l'un  d  eu.\ ,  le  \\as  jeune, 
fit  arrêter  ses  compagnons,  leur  dit  quelques  paroles  en 
riant  aui  éclats,  et,  se  détachant,  vint  aborder  Picard, 
devant  lequel  il  se  découvrit  avec  une  politesse  railleuse. 
Picard  n'en  ôta  pas  moins  le  bonnet  qui  recouvrait  sa 
tête  chauve. 

—  Monsieur  .  dit  le  jeune  homme ,  i!  faut  qiie  vous 
me  rendiez  un  grand  service, 

—  tequel ,  monsieur  ? 

—  Un  service  immense ,  mon  brave  et  digne  mon- 
sieur. 

—  De  quoi  s'agil-il? 

—  Vous  ne  me  refuserez  point ,  n'est-ce  pas? 

—  Si  ce  que  vous  désirez  est  possible  ,  non. 

—  Eh!  bien...  —  N'allez  pas  me  refuser,  ce  refas 
me  mettrait  au  désespoir,  —  Eh  !  bien ,  il  me  faut  un 
peu  de  vos  cheveux. 

—  Insolent  !  s'écria  Picard. 

—  Il  m'en  faut ,  dussé-je  les  payer  un  loùîs  la  pièce. 
Il  m'en  faut,  vieillard  respectal)îe ! 

—  Finissez ,  monsieur. 

Les  jeunes  gens  riaient  aux  éclats;  les  voisins  do 
Picard  riaient  de  même. 

—  Il  me  faut  de  tes  cheveux,  digne  pôrlier,  reprit 
le  jeune  homme ,  animé  par  ces  rires ,  il  m'en  faut ,  ne 
me  les  refuse  pas. 

Picard  voulut  reutrer  dans  sa  loge;  mais  son  persé- 
cuteur le  saisit  par  le  bras.  Picard  se  mit  en  colère  ; 
mais  ni  sa  rage,  ni  ses  efforts  ne  purent  le  débarrasser 
du  maudit  ivrogne;  on  faisait  cercle  autour  d'eux.  Jugez 
de  la  douleur  de  Picard!  se  voir  commettre  de  la  sorte! 
lui,  deveoir  un  jouet  public  !  l'objet  dune  mystification  ! 
'Cela  dura  jusqu'à  dix  heures. 

Picard  rentra  malade  dans  sa  loge .  et  ne  put  fermer 
l'œil  de  toute  la  nuit .  tourmenté  qu'il  était  par  le  res- 
sentiment d'un  scandale  si  déplorable. 

Le  lendemain  malin ,  quand  il  parut  sur  le  seuil  de 
la  porte,  ses  voisins  échaugèrent  entre  eux  un  sourire 
et  un  regard. 

Lu  coup  de  couteau  dans  la  pnlrine  ne  lui  aurait 
point  fait  tant  de  mal. 

Triste  et  cruellement  froissé  ,  il  rentra  dans  si  loge, 
dont  il  ne  sortit  puinl  de  la  journée.  Le  soir ,  il  se  décida 
pourtant  à  prendre  un  peu  le  frais.  Debout  dans  l'em- 
brasure de  la  porte  ,  il  te  tenait  coi ,  silencieux  et  digne, 
jetant  sur  ses  voisins  des  regards  de  dédiin ,  lorsqu'un 
domestique  vint  1  aborder  : 

—  Voulez-vou«!  gagner  cinquante  francs,  inon  vieux. . . 


c^  Il  n'acheva  pas,  car  Picard,  devinant  le  reste,  s'était 
^  jeté  sur  lui  avec  rage  ;  mais  le  robuste  valet  repoussa 
^  la  débile  attaque  du  vieillard  ,  et  se  mit  à  crier  : 

^  —  Dei  ciseaux  1  des  ciseaux  !  pour  que  je  coupe  de 
5  ses  cheveux. 

^  Cela  dura  quinze  jours  de  suite ,  au  grand  cbattement 
3^  des  voisins. 

g  Au  bout  desquels  quinze  jours ,  une  fièvre  chaude 
3^  saisit  Picard  el  le  rendit  fou  :  fou  furieux. 

±      Quen  faire? 

^  On  le  garrotta  de  cordes ,  on  l'attacha  sur  son  Ht ,  et 
^  l'oa  visita  ses  meubles ,  pour  savoir  s'il  avait  un  peu 

t  d'argent  qui  permît  de  le  faire  transférer  dans  une  mai- 
son de  santé. 

o{;^  On  ne  trouva  pas  d'ai'géiii ,  niais  un  papier  qui  cob- 
^  tenait  ces  mots  : 

2^  t  Je  recommande  à  ma  famille ,  mon  ancien  valet  de 

»  chambre,  Amand-Frauçois  Picard,  qui  m'a  nourri  de 

•  son  travail  durant  ma  détention  'a  la  Conciergerie, 
»  ^ui  m'a  suis;!  lorsque  l'on  in'etnmenait  en  déjiortition, 
I  qui  EQ'a  prodigué  It-s  soin»  lès  plus  dévoués.  Ccrmme  je 
»  touche  à  ma  dernière  heure ,  et  que  je  ne  puis  recon- 
»  naître  en  aucune  autre  Uçm  les  services  dé  cet  ami 
8  généreux ,  je  lui  laisse  ce  pap'er,  avec  prière  et  ordre, 
»  s'il  le  faut .  à  ma  famille ,  de  récompenser  digaemeot 

•  Picard ,  qui  n'est  plus  pour  moi  un  dosiestique ,  mais 
»  un  ami  et  tm  frère. 

»  Le  marquis  de  Valicocrt.  > 

—  Le  marquis  de  Valicourt?  demanda  qnelqu^un.  Le 
marquis  de  Valicourt?...  Mais  son  petit-fils  est  garde- 
du-corps ,  el  le  père  de  ce  jeune  homme  habile  depuis 
peu  de  temps  le  faubourg  Sdint-Germaiu. 

3!^  —  H  faut  lui  porter  ce  papier,  et  réclamer  des  se- 
3^  cours  pour  Picard. 

^      —  Je  m'en  charge,  dit  le  médecin. 

5„      Il  fut  reru  par  un  jeune  homme  de  vingt  îtns. 

^      Cslui-ci  lut  le  papier. 

2^  —  Où  e^t  donc  ce  brave  homme?  Nous  connaissions 
^  déjî  son  généreux  dévouement. 

5o      —  Il  est  foa,  monsieur,  et  voici  comment. 

^  Le  médecin  conta  l'aveiilure  de  Picard.  Le  feuiie 
^  homme  pâlit,  et  murmura  : 

^  —  Voilà  une  plaisanterie  dont  les  résultats  sont  bien 
5::  fanestes. 

Sj^      n  reprît  après  un  court  silence  : 

3o      —  Monsieur,  ne  parlez  point  de  tout  ceci  a  mon  père. 

°î^  Je  paierai  la  pension  de  Picard  dins  une  mai»oa  de 
^«  santé  ;  en  voici  le  premier  trimestre. 

3^      Puis  le  médecin  partit  : 

E"^  —  j  àiais  bien  besoin  de  faire  cWte  dernière  ptii- 
ganterie .  et  de  passer  dans  la  rue  SafM-CdfilfisI  hprès 
3o  avoir  fait  une  orîile.  —  Cent  francs  par  WÊÊ^,  <Pftil»  qui 
à  me  coûte  cher  ! 

^  Il  est  \Tai  que  la  pension  ne  Tut  ^a>T*e  que  pendant 
3o  delLX  trimestres. 

^      Au  Lout  desquels  Picard  Tut  transféré  ^aiîs  I&  ftififton 
de  force  des  indiizeas  à  Bicèire. 

(Jronrrt  m*  uot.  ) 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


51 


YOYAGES. 


LETTRE  A  MISS  BOW  LES  SUR  LES  ERMITES  DE  CORDOUE. 


Çordouc,  4  maM83«. 

Noos  avons  h\t  ce  matin  une  course  de  trois  licuos. 
Le  dctail  des  préparatifs  et  des  précautions  indispensnbles 
pour  une  entreprise  considérée  par  les  gens  du  pays 
comme  liardie  dans  cet  instant ,  vous  paraîtra  peut-être 
curieux.  Pourtant  les  environs  de  Cordoue  passent  encore 
pour  appartenir  a  un  pays  civilise;  il  y  eut  même  une  épo- 
que où  cette  contrée  s'est  trouvée  a  la  tête  des  nations  de 
l'Europe  :  aujourd'hui,  sous  beaucoup  de  rapports,  eiitre 
autres  sous  celui  de  la  sûreté  des  chemins,  on  devrait  la 
placer  au  même  rang  que  le  Caire  ou  Maroc;  mais  l'An- 
dalousie vit  toujours  sur  son  ancienne  réputation. 

Du  temps  des  Maures,  Cordoue,  selon  les  traditions, 
avait  deux  cent  mille  maisons  et  neuf  cents  bains.  Plus 
tard  elle  fut  illustrée  par  les  exploits  et  la  magniflcence 
de  Gonzalve,  qui  fut  surnommé  le  Grand-Capitaine,  et 
passa  son  enfance  dans  cette  ville.  Enfin  elle  a  fait  parlie 
de  la  brillante  monarchie  de  Charles-Quint.  Aujour- 
d'hui elle  compte  quarante  raille  habitans  et  quarante- 
quatre  couvens. 

Les  ermites  de  Cordoue  sont  fameux,  lis  habitent  le 
sorpraet  d'une  montagne ,  à  une  lieue  et  demie  de  la  ville,  ^ 
et  voici  les  instructions  qu'on  nous  a  données  pour  nous  ^ 
aider  a  faire  sans  danger  ce  Iiasardeux  pèlerinage  :  $ 

«  Vous  êtes  deux  et  vous  avez  trois  domestiques  ;  vous  ^ 
»  les  armerez  chacun  de  deux  pistolets;  vous  vous  ar-  ^ 
»  merez  de  même  ;  on  vous  donnera  un  guide  ;  vous  a^ 
»  cheminerez  tous  les  six  h  cheval ,  sans  vous  séparer  un  ^ 
»  instant,  surtout  sans  annoncer  l'heure  du  retour.  ;>  $ 
On  nous  assura  que  moyennant  ces  petites  précau-  ^ 
lions ,  nous  ferions  une  promenade  fort  agréable.  ^ 

Vous  croyez  que  tant  d'entraves  doivent  rendre  la  ^ 
condition  d'un  voyageur  en  Espague  insupportable  :  dé-  S 
trompez-vous;  ce  que  je  crains,  c'est  que  le  reste  du 
monde  ne  me  paraisse  ennuyeux  en  sortant  de  ce  pays. 
L'Espagne  blase  l'imagination  du  voyageur  comme  le 
drame  moderne  use  le  cœur  du  bourgeois  casanier.  L'idée 
du  danger  augmente  les  plaisirs  de  la  route;  jusqu'à  ce 
qu'on  y  ait  succombé,  on  ne  pense  au  péril  que  pour  s'a- 
muser de  cette  chance  d'événeraens  romanesques;  c'est 
une  occupation  poétique  qui  vous  tient  en  haleine  tout  le 
temps  du  chemin.  L'imagination  aime  à  frémir.  Tout 
ce  que  vous  voyez  en  parcourant  cette  contrée  singu- 
lière vous  entretient  l'esprit  dans  une  illusion  semblable 
à  celle  que  produit  la  lecture  d'un  poème  :  tout  semble 
préparé  pour  une  vie  qui  n'est  pas  la  vie  ordinaire;  ce 
qui  est  indispensable  ailleurs  vous  manque  ici,  mais 
aussi  vous  apprenez  à  vous  passer  de  tout ,  excepté  de 
ce  qui  n'est  pas  nécessaire.  Le  côté  vulgaire  de  l'exi- 
stence a  disparu,  et  ce  qui  le  remplace  s'appellerait 
chez  nous  de  la  féerie.  Enfin  l'Espagne,  et  surtout  l'An- 
dalousie, est  arrangée  pour  plaire  aux  esprits  qui  se 
déplaisent  dans  le  monde  positif. 

Faites  quelques  pas  sur  les  pavés  coupans  et  disjoins 
de  U  ville  du  Grand-Capitqm ,  vous  i-çncont^er*?  à 
çba(^uc  pas  des  jeunes  geas  a  cheval  qui  vous  paraîtront 


autant  de  paladins  équipés  pour  jouer  le  premier  rôle 
dans  une  scène  de  chevalerie.  Ces  hommes  ont  le  teint 
uni,  mais  basané  comme  l'Arabe,  les  yeux  pcrçans,  la 
taille  svclle:  leurs  mouvemens  sont  vifs  et  légers,  leur 
costume  est  d'une  élégance  d'autant  plus  frappante  que, 
dans  ce  singulier  pays,  tout  semble  négligé,  cxccplé  les 
vêtemens.  Leur  démarche  est  aussi  gracieuse,  aussi  libre 
que  l'allure  de  leurs  coursiers  andalous.  Ces  animaux, 
si  souples,  si  doux,  si  obéissans  a  la  pensée  de  leurs 
maîtres,  nous  expliquent  l'erreur  des  pauvres  Indiens, 
qui  prenaient  les  premiers  cavaliers  espagnols  pour 
une  seule  bête  :  homme  et  cheval. 

Le  costume  andalous  varie  selon  la  fantaisie  de  l'homme 
qui  le  porte.  Mais,  bien  que  chaque  individu  ait  ici  sa 
mode  particulière,  on  reconnaît,  a  travers  ces  caprices 
divers,  des  traits  généraux  qui  peuvent  donner  l'idée  de 
l'habillement  de  tous  les  viajo.Ccsl  une  espèce  d'élégans 
subalternes  particulière  à  l'Espagne, 

L'un  de  ces  dandys  campagnards  vient  de  passer  de- 
vant moi ,  et  voici  ïa  description  exacte  de  sa  toilette. 
Elle  vous  paraîtra  théâtrale,  mais  les  Andalous  ont  tou- 
jours l'air  d'être  en  scène.  Un  feutre  gris,  en  pain  de 
sucre  ;  les  bords  de  ce  chapeau  sont  relevés  et  ils  ont 
pour  garniture  une  lisière  de  velours  noir;  la  forme 
pointue  est  également  entourée  d'un  large  bandeau  de 
velours  noir;  d'un  côté,  sur  le  bord  du  chapeau,  on 
voit  une  petile  houppe  de  soie  noire  qui  sort  comme 
unefle^r  et  rend  la  coiffure  pittoresque.  La  veste  ronde 
et  courte  est  de  velours  vert,  avec  des  lacets  d'or  aux 
boutonnières,  espèces  de  brandebourgs  terminés,  non 
sans  grâce ,  par  une  touffe  d'aiguillcltcs  eu  or  ;  la  culotte 
est  de  peau  blaqche  avec  une  gence  verte  imitant  la  bro- 
derie sur  la  couture  extérieure;  aux  jarretières  pendent 
des  nœuds  pareils  'a  la  gance.  Des  guêtres  de  cuir  jaune 
richement  brodées  en  fil  de  soie,  et  boutonnées  au  bas 
et  au  haut  de  la  jambe,  mais  ouvertes  à  l'endroit  du 
mollet,  complètent  ce  costume,  qui,  tout  brillant  tout 
théâtral  qu'il  est,  n'étonne  personne  à  Cordoue;  carie 
moindre  petit  propriétaire  ,«lhomnie  qui  peut  vivre  sans 
travailler,  ou  du  moins  ne  travailler  que  deux  ou  trois 
jours  par  semaine ,  est  vêtu  le  reste  du  temps  comme 
le  jeune  cavalier  dont  je  vous  décris  le  costume. 

Le  cheval  que  montait  cet  homme  était  un  beau  cour- 
sier andalou.s,  fier  et  doux;  ces  animaux  tiennent  du 
cheval  arabe,  mais  ils  sont  moins  fougueux.  Celui-ci  avait 
la  tête  et  la  crinière  ornées  de  rubans  couleur  de  Ihahii 
de  son  maître.  Une  selle  à'ia  turque  et  dont  les  étriers 
étaient,  comme  en  Barbarie,  des  espèces  de  pelles  cou- 
pantes qui  tiennent  lieu  d'éperohs  à  l'écuyer.  Cet  élé- 
gant paladin  paraissait  étranger  dans  Cordoue  ;  il  s'arrê- 
tait à  chaque  maison ,  ôtait  nonchalamment  le  cigarrc  de 
sa  bouche  pour  demander  une  ^dresse,  ç^  suiyait  au  galop 
le  chemin  qu'on  lui  indiquait. 

Je  défie  le  voyageur  le  plus  dénué  d'imagination  de 
voir  passer  un  tel  personnage  sans  composer ,  a  la  siijlo 
de  sou  signalemeul ,  le  roman  où  il  va  jouer  un  l'ôle, 


52 


LECTURES  DU  SOIR. 


A  côte  de  cetle  figure  d'une  grâce  fantastique,  au 
pied  d'uQ  portique  mauresque  dont  l'architecture  est 
pleine  d'élégance,  sur  une  place  vague  d'où  l'on  aper- 
çoit la   tête  de  quelque  palmier  solitaire  au-dessus 

àes  ruines,  vous  trouvez  souvent  des  groupes  de  men-  ±  sur  rirnagioation;  on  les  croit  en  prison 
dians  qui  ne  ressemblent  presque  plus  a  des  hommes.  ±  sion  double  l'effet  de  leurs  coquetteries. 
Les  quartiers  déserts ,  les  rues  bordées  de  vieilles  mu-  °iR      r      r     -.        i    i  •  *     -u  >       i      u»i 

in.iioc />n.;.,<.i^-,.  ^t  ^"iT  II-.'  .    r.     '    1    °r      Les  fenêtres  de   eurs  maisons  sont  grillées;  les  bal 

lailles  crénelées  et  d  édifices  inhabités  ,  sont  obstrues  de  ^  &  r 


Pour  compléter  le  tableau ,  il  faut  dire  que  chez  ces 
Arabes  baptisés,  les  femuics  se  montrent  moins  en  public 
et  vivent  plus  séparées  des  hommes  que  dans  le  reste  de 
l'Europe.  Réclusion  qui  leur  donne  bien  plus  d'empire 

et  notre  iHu- 
oquetter 


ces  troupes  de  pauvres  qui  n'ont  pas  honte  de  faire  leur  5^ 


cons,  théâtres  de  leur  mystérieuse  et  romanesque  exis- 


liiH<iiico"»n;i^Mû  o,.  ^.-i;:.,  ^     •    "       .        n     .  I  S^  tence,  sont  treillages,  et  ces  espèces  de  filets  ont  encore 

hideuse  toilette  au  milieu  du  jour,  et  profitent  du  peu  X  soutiens  de  for  es  barres  de  fer   Ici    les  femmes 

d'ombre  que  le  soleil,  tombant  presque  à-plomb  sur  la  ±  PO"^/^"!^"^  «e  lortes  Darres  ae  ler.  ici,  les  lemmes 
fprro    laicc.  ,-«..o  «  .L  I  T    1     I         i  .    ±  sout  dcs  etrcs  Tarcs  ,  dcs  objets  prccicux  ,  gardes  coffimc 

terre     aisse  Ners  cette  heure-la  le  long  des  remparts  ±  ,    .^        ,,  '  cenendant  la  olunart  de  celles  aue 

dégrades  de  la  ville.  Celte  race  es»  si  dégoûtante ,  si  ob-  ^  ■    ■  ■        f       ■  ^^p^^^^^}  '^  plupart  ae  celles  que 

«iin«io    c!  :n>,^.,^-...l^    ,  ^'  "'^s  "     1"^  >  ^'  "w    c.«  j  ai  vues  jusqu  a  présent  ne  m  ont  pas  paru  assez  belles 

siinee,  si  impudeute,  que  vous  ne  trouvez  de  pareils  ■="•"  •    f  ,•         .1      •         1      -     .  .•  1      1 

hnmmL  «..'«r.  r  .!  .  1  I  .111  >i  ii  °t  POur  justilicr  celle  jaousie  ni  a  réputation  qu  on  leur 
nommes  qu  en  Espagne  et  dans  es  tableaux  de  Muri  o.  °v°  f  -,  »;  •    .1  .  •  i-         lî  .       ■ 

f>ii  flanc  r;i  Rioc    r  A.^.,:  /-•!  ni„  r     ,,    •  '       ^  fait.  Mais  quand  elles  sont  jolies  ,  elles  sont  ravissantes  : 

ou  dans  Gi  Blas.  Le  vrai  Gil  RIas ,  je  veux  due  1  original  ■^  „  .  ^  délicatesse  de  traits  Darticulière  beaucou» 
du  roman  de  Lesage,  et  Murillo,  c'est  toute  l'Espagne  :  on  $  T  .  "ne  délicatesse  de  traits  pariituiiere,  Deaucoup 
no  r^ûMf  ../^rv.,^,,.^„  .^L  •>',..  ^^»  clG  de  prestesse  dans  es  mouvemens  ,  une  verve  charmante 

ne  peut  comparer  ce  pavs  qu  a  lui-même.  So,^,     ..         .        ,  ,,'  „•-,' 

Pinci^io    ..,.,0  A        ,  1         •      i>       oS  dans  laphvsionomie:  cetensemble  aunnomicietn  ena 

Plusloin,  vous  passez  devant  une  posac/a,  espèce  d'au-  c^  noint  ailleurs  ■  cela  s'aDoelle /a  sa/ es»ano/a  leselesna- 
berge;  vous  trouvez  Ta  une  halte  de  vovageurs  armés  X  P^'"^  «'"^ufs   cela  s  appelle /a  sa/  es/jano/a  le  seiespa 
iiic/?i.'o,„  .j^„f„      .  J     .  I  1  ■         1  ■    1  1     aS  ?noI  :  ce  n  est  pas  la  grâce  française,  ce  n  est  pas  la 

Œ^.    .ni  °  n'  f  d*'"  ,'^^f^':«'>'f  ^'  les  Chevaux,  les  ±  3'i^  Hcilé,  le  calme  de  la  beauté  italenne;  c'est,  au 

fnvnlnn  ^iîl'?/  ,  .'  ff'll»^'^.^'^.y.^""f"  P*^"''  ;:«"«  $  ptiysique,  ce  que  le  sel  atlique  était  à  l'esprit.  Mais  ces 
mvolontairementdesobie  s  de  curiosité  et  d  observation,  ^  i'       ,-     •'     •  -,     n  .,  11  . 

^oc  cifl.c  ^^  «-.         •.•  '.•  /->    .  ;     ,'  cJo  heautes  si  spirituelles  sont  trop  rares:  le  plus  souvent , 

des  sujets  de  compositions  poétiques  C'est  ce  qui  m'est  ±  ,  femmes  au'on  rencontre  dans  la  oàrtiede  l'Esoafnié 
arrivé  tantôt,  eu  sortant  de  Cordoue.  Ici  rien  n'a  l'air  ^  ^^  ^    °°  rencontre  dans  la  partie  de  i  fc.spagne 


de  se  passer  pour  rien  ;  la  vie  n'est  pas  insipide  comme 
chez  nous;  elle  se  compose  d'incideus  calculés  pour  le 
drame,  pour  ce  drame  où  tout  le  monde  est  acteur  :  car 
eu  Espagne  aujourd'hui,  il  y  a  plus  de  poésie  dans  la 
vie  que  dans  les  livres  ,  et  la  réalité  est  bien  plus  roma- 
nesque que  ne  l'est  la  littérature  moderne.  A  chaque  pas 
qu'on  fait,  on  pressent  une  catastrophe  dramatique, 
mais  ce  qu'il  y  a  de  vraiment  singulier  ,  c'est  que  la  ca- 
tastrophe arrive!  La  politique,  la  police,  les  moines, 
les  brigands,  réalisent  les  prcsseniimens  du  poêle  le 
plus  fécond.  Celte  terre  est  fertile  en  inspirations  reli- 
gieuses et  chevaleresques,  en  un  mot,  elle  est  roman- 


que  j'ai  parcourue  ne  sont  que  noires  et  hardies  :  ou 
dirait  qu'elles  veulent  se  venger  des  Maures  et  de  l'es- 
clavage du  harem.  Le  naturel  espagnol  passerait  ailleurs 
pour  de  la  recherche  :  il  est  animé,  théâtral  même; 
ce  peuple  vise  toujours  à  la  gloire,  et  chez  lui  la  galaii- 
terie  tient  de  l'ambition  plus  que  de  l'amour. 

Avouez  que  ce  tableau  d'un  coin  de  Cordoue  est  assez 
différent  de  la  peinture  d'une  ville  de  la  iNormandie  ou 
du  Hampshire  pour  justifier  ma  passion  voyageuse.  On 
ne  peut  aller  trop  loin  chercher  la  nouveauté. 

Il  faut  pourtant  sortir  de  la  ville  et  arriver  chez  les 
ermites.  11  était  une  heure  quand  nous  avons  sonné 'a  la 
porte  du  couvent.  C'était  le  moment  de  la  sieste.  Ces  so- 


ique  plus  qu  aucune  autre  terre  du  monde  :  le  seul  X  fiiaires  ne  dorment  jamais  plus  de  deux  heures  de  suite; 

-Tn  L^i '1^  "^r"""  ^'^r  ''".'••"  '^P^T"''  "'°^  ^^  t  ^t  comme  ils  passent  une  grande  partie  de  la  nuit  à  veil- 
ce  que  1  abondance  de  la  matière  gcne  le  metteur  en  g  1er  et  à  prier,  ils  reposent  pendant  le  jour, 
œuvre.  Onn  a  pas  plus  lot  compose  un  poème  qu  avant  °t  r       >  r  r  j 

qu'il  soit  seulement  esquissé  d'autres  héros  viennent^  Leur  vie  contemplative  est  réglée  exactement  sur  celle 
s'emparer  de  votre  pensée.  Les  tragédies,  les  romans,  $  des  solitaires  de  la  Thebaïde  :  ils  prennent  pour  modèles 
les  comédies,  les  contes  se  disputent  liniaiîinalion  du  ^"  '^s  premiers  ermites,  les  Paul,  les  Pacômejls  font  pë- 
pauvre  voyageur.  La  tête  inondée  de  sujets,  il  ne  revient  5^  "itence,  mais  ils  ne  font  pas  de  vœux.  Tous  les  jours  on  eu 
d'un  rêve  que  pour  tomber  dans  un  autre:  les  combi-  4"  voit  qui  sortentdererinilagepourrentrerdansle  monde, 
naisons  poétiques  sortent  de  la  terre  où  naquit  Caldeion,  S^  ^C""  ^i"  persistent  pensent  alors  que  la  pénilence  de 
comme  les  constellations  jaillissent  du  ciel  pendant  une  ±  '^"^  '"''cre  est  accomplie,  ou  bien  que  sa  saule  est  alte- 
nuit  sans  nuages,  et  l'espiit  devient  semblable  au  fir-  ±  ''^e.  La  charité,  dont  l'exercice  est  imposé  a  tous  comme 
marnent.  On  ne  peut  compter  les  astres  qui  s'élèvent  ±  "«  devoir,  défend  d'interpréter  en  mal  le  de^»art  d'au- 
dans  l'espace,  ni  les  idées  qui  germent  dans  la  lête.  ^  cun  des  cénobites.  Maigre  tant  de  liberté,  un  des  er- 
PIus  l'arae  est  active,  plus  elle  se  fatigue  de  ce  travail  ^  '"''«s  que  nous  avons  aperçus  vit  depuis  trente-cinq  ans 
involontaire;  vous  ne  savez  où  fixer  votre  attention;  ^j:^  dans  celte  retraite  :  probablement  il  y  mourra.  Nous  en 
autour  de  vous  tout  est  roman,  en  vous  tout  est  pas-  ^  ^^«"s  ^u  plusieurs  autres  sans  leur  parler,  qui  perseve- 
sion;  le  temps  manque  a  l'écrivain  exalté  malgré  lui,  ¥  '■*^"'  ^'^P"'^  '^"'^  ^^  ^'^  ^"^  ''^"^  '®  '^"'"  exercice  de  la 
enthousiasmé  sans  profit  :  car  son  œuvre  à  peine  ébau-  ^v:  pénitence  !  Eu  méditant  sur  toutes  ces  souffrances  volon- 
chée  lui  échappe  comme  les  heures,  comme  les  fiuures  ±  '«'•'cs,  malgré  vous,  votre  pensée  s'élève  pour  chercher 
fantastiques  qui  mènent  autour  de  lui  leur  danse  variée,  &  ailleurs  un  dédommagement  a  tant  de  sacrifices  ! 
fugitive,  et  qui  disparaissent  en  pressant  leurs  rangs,  3^  Je  demandai  au  chapelain  qui  nous  a  reçus,  ce  qui 
pour  faire  place  a  d'autres  I  11  faudrait  sténographier  le  3^  pouvait  attacher  ces  hommes  à  l'existence  la  plus  pénible 
pays,  si  l'on  voulait  noter  tout  ce  qu'il  offre  de  merveil-  ^  qu'on  ait  jamais  supportée.  «  La  paix  de  l'ame ,  »  m'a  ré- 
leux ;  en  décrivant  un  objet,  on  perd  l'occasion  den  olv  ^  pliqué  le  chapelain  :  réponse  simple  et  juste  qui  m'a  fait 
servervingtaulresplusneufset  plus  curieux;  ons'éblouit  ^  venir  tout  d'un  coup  les  larmes  aux  yeux.  La  vérilé  est 
soi-même,  on  s'égare,  on  se  dépile;  enfin  c'est  le  plus  5[^  si  touchante!  II...  surtout  celle  (|ui  sert  à  prouver  la 
amusant  supplice  qu'un  peintre  consciencieux  puisse  ^  supériorité  de  l'esprit  sur  la  matière.  Cette  foi ,  à  ce 
subir.  T  qu'il  y  a  de  meilleur  en  nous  et  au-dessus  de  nous  ,  est 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


oo 


une  promesse  de  régéocration  pour  les  pécheurs ,  d'éter- 
nelle durée  pour  les  saints  !  Merveilleuse  philosophie 
chrétienne ,  qui  fonde  notre  indulgence  envers  le  pro- 
chain sur  le  sentiment  de  notre  propre  misère ,  sur 
l'espoir  en  la  miséricorde  de  Dieu  pour  nous  et  pour 
nos  frères.  L'égalité  chrétienne  va  si  loin  qu'elle  boule- 
verse la  morale  humaine.  Dans  cette  religion  toute  di- 
vine ,  la  plus  haute  vertu  c'est  l'indulgence  pour  le  cri- 
minel. L'amc  chrétienne,  quelque  illuminée  qu'elle  soit 
par  la  grâce ,  se  croirait  indigne  des  lumières  qu'elle  re- 
çoit du  ciel ,  si  elle  ne  s'efforçait  sans  relâche  d'élever 
jusqu'à  elle  l'homme  dégradé  par  sa  faiblesse  ou  par  la 
malignité  du  monde!...  Singulière  république  que  cette 
société  où  les  parvenus  ne  s'occupent  qu'à  chercher  les 
moyens  d'aider  les  autres  à  parvenir  !  Comment  tant  de 
beaux  esprits  qui  ont  écrit  sur  la  philosophie  n'ont-ils 
pas  senti  que  le  plus  grand  ennemi  de  l'homme  était  l'or- 
gueil de  l'esprit,  et  que  la  seule  arme  pour  le  combattre 
était  le  christianisme?  Pauvres  savans! 

Des  exemples  comme  ceux  que  nous  donnent  les  er- 
mites de  Cordoue  peuvent  plus  sur  les  cœurs  que  les  plus 
beaux  discours.  La  pénitence,  pratiquée  avec  tant  de 
courage ,  est  un  triomphe  éclatant  de  l'esprit  sur  le  corps, 
une  preuve  que  la  volonté  humble  et  ferme  peut  vaincre 
la  nature.  J'admire  dans  cet  asile  pieux  la  sagesse  des 
premiers  législateurs  du  peuple  chrétien.  Ces  hommes 
connaissaient  la  vraie  nature  de  l'homme  I 

Chaque  anachorète  a  sa  petite  maison  entourée  d'un 
jardin  qu'il  cultive  lui-même,  et  séparée  des  autres  par 
un  mur.  11  ne  sort  jamais  de  cette  étroite  enceinte ,  si  ce 
n'est  le  matin  à  six  heures,  pour  aller  à  la  messe.  Elle 
se  dit  dans  la  principale  chapelle,  qui  sert  d'église  à  la 
congrégation.  Après  celte  messe,  chacun  rentre  dans  sa 
cellule  pour  y  vaquer  à  la  prière  et  au  travail.  Tous  ont  un 
métier,  mais  leur  but  n'est  pas  de  produire  quelque 
chose,  c'est  d'être  occupés;  ils  soignent  l'instrument  plus 
que  l'œuvre. 

Ceci  me  rappelle  un  mot  du  grand  poète  Gœthe,  qui 
m'a  dit  plusieurs  fois  qu'en  faisant  ses  ouvrages  il  n'avait 
jamais  pensé  à  son  livre,  mais  que  le  seul  but  qui  lui 
paraissait  digne  de  tous  ses  efforts  était  le  perfectionne- 
ment de  son  intelligence.  Gœthe,  ce  sage  de  l'antiquité, 
ce  moderne  Platon  méconnu  ,  quoique  idolâtré  par  son 
siècle,  était  un  philosophe  bien  digne  d'être  chrétien! 
Mais  il  retrouvait  en  gravité,  en  grandeur  personnelle, 
ce  que  le  manque  de  foi  dans  une  religion  révélée  lui 
ôtait  en  charité.  Il  n'était  point  impie,  seulement  il  -se 
trompait  sur  l'objet  de  son  culte  :  à  l'instar  des  païens, 
il  adorait  la  nature;  et  comme  ce  qu'il  y  avait  de  mieux, 
sans  contredit,  dans  cette  nature,  c'était  lui-même,  il 
avait  fait  un  Dieu  de  son  esprit.  Est-il  donc  vrai  que 
l'homme  le  plus  parfait,  livré  à  sa  propre  raison ,  n'arrive 
qu'a  un  égoïsme  épuré,  à  Tégoïsme  de  la  science?... 
Dès  que  le  terme  de  notre  intelligence  est  pour  nous  la 
limite  de  toute  vérité,  quelque  vaste  que  soit  cette  in- 
telligence, nous  sommes  pauvres;  tout  ce  qui  est  borné 
est  petit  :  il  n'y  a  de  grandeur  que  dans  la  foi  !...  La  foi , 
c'est  un  hommage  de  la  raison  au  sentiment!  Par  ce 
sacrifice  de  son  orgueil,  l'esprit  de  l'homme  retrouve 
sa  vertu  primitive  :  il  remonte  à  sa  source  et  ressaisit 
l'empire  qu'il  avait  perdu  pour  avoir  méconnu  son  maî- 
tre !...  Mais  revenons  aux  ermites  de  Cordoue. 

Chacun  apprête  soi-même  le  repas  du  matin  :  ce  dé- 
jeûner consiste  en  un  seul  mets  fort  simple;  ils  ne  vivent 
que  de  fruits  et  de  légumes  à  l'eau.  Le  dîner  leur  est 


apporté  par  des  gens  payés  pour  les  servir,  et  avec  les- 
quels ils  ne  communiquent  que  par  un  tour. 

Nous  sommes  entrés  dans  l'église ,  ensuite  on  nous  a 
ouvert  plusieurs  cellules  :  en  les  visitant,  j'ai  rencontre 
quatre  ligures  que  je  n'oublierai  jamais.  L'une  d'elles  est 
admirable  :  une  longue  barbe  blanche,  une  bouche 
pleine  de  douceur,  des  yeux  encore  très- vifs  :  c'est  le  su- 
périeur I 

Cet  ermite  est  né  au  Mexique  ;  il  avait  été ,  dans  son 
pays ,  un  négociant  distingué  ;  les  révolutions  l'ont  chassé 
de  l'Amérique  ;  il  a  émigré  en  Espagne ,  mais  il  n'a  pas 
voulu  errer  long-temps  sur  la  terre  d'exil  :  il  s'est  fait 
ermite,  et  depuis  dix  ans  il  vit  dans  ce  désert. 

Un  autre  solitaire  avait  l'air  plus  calme,  pins  doux, 
plus  saint  encore  que  le  principal,  parce  qu'il  paraissait 
plus  heureux  ;  je  n'ai  pu  apprendre  son  histoire.  Un 
troisième  m'a  fait  frémir  en  se  montrant  sur  mon  pas- 
sage dans  un  escalier  obscur  et  étroit.  Sa  figure  est  celle 
d'un  assassin  ;  peut-être  n'est-elle  pas  trompeuse.  On  m'a 
dit  qu'il  avait  été  militaire  i  11  fait  pénitence  depuis  sept 
ans,  et,  à  cause  de  son  extrême  austérité,  il  est  devenu 
le  maître  des  novices.  Le  quatrième  est  le  portier  :  c'est 
une  espèce  d'idiot.  Singulière  réunion  d'hommes  /...  Nul 
ne  ressemble  à  l'autre ,  nul  n'est  associé  au  voisin  par  un 
intérêt  apparent  :  tous  sont  liés  par  la  chaîne  mystique 
de  l'espérance  et  de  la  charité.  Ici  ce  qu'on  voit  est  ef- 
frayant, ce  qu'on  ne  voit  pasestsublimc  :  c'est  justement 
le  contraire  du  monde. 

Cette  enceinte  renferme  vingt- deux  ermites,  et 
plusieurs  aspirans.  L'établissement  n'est  pas  riche,  il 
possède  quelques  terres  ,  et  deux  des  ermites  sont  em- 
ployés à  aller  faire  la  quête  à  Cordoue ,  deux  fois  par 
mois  ;  fonction  toujours  remplie  par  les  mêmes  Ana- 
chorètes. Les  ^malades  sont  portés  à  l'hôpital  de  Cor- 
doue. 

Ce  couvent  libre ,  cette  retraite  différente  de  tous  les 
monastères  que  j'ai  visités,  m'a  paru  mériter  un  examen 
attentif.  La  connaissance  approfondie  de  la  règle  que 
suivent  ces  pénitens  et  de  l'état  de  leur  ame ,  m'inté- 
resse comme  une  découverte  physiologique ,  et  en  même 
temps  comme  une  lumière  nouvelle  jetée  sur  la  vanité 
du  monde.  Ici  on  ne  dit  pas  le  vide  et  le  malheur  qui 
tourmentent  les  enfans  du  siècle  :  on  le  prouve  :  on 
ne  les  injurie  pas  :  on  les  quitte  :  on  ne  les  réfute  pas  : 
on  prie  pour  euxl  Les  hommes  qui  peuplent  cette  soli- 
tude, se  recrutent  principalement  parmi  ceux  qui  ont 
le  mieux  connu  la  société  et  qui  ont  occupé  des  rangs 
élevés  dans  l'état. 

Il  y  a  quelques  années ,  qu'un  chambellan  de  la  reine 
d'Espagne,  né  Portugais  ,  passait  par  Cordoue;  il  vint 
à  cet  ermitage  comme  un  curieux,  comme  moi  :  mais 
il  y  demeura  plusieurs  années ,  et  ne  sortit  que  parce  que 
l'âpreté  de  l'air  avait  altéré  sa  santé. 

De  pareils  exemples  de  détachement  ne  sont  pas  ra- 
res :  le  siècle  offre  peu  d'attrait  aux  esprits  méditatifs  : 
il  leur  suffit  d'apercevoir  un  moyen  ,  qu'ils  croient  sûr 
de  se  séparer  entièrement  de  la  société,  sans  faire  du 
mal ,  pour  qu'ils  s'empressent  ile  s'imposer  comme  un 
devoir  la  retraite  et  le  silence.  Misanthropes  conscien- 
tieux ,  la  piété  les  empêche  de  haïr ,  mais  la  fatigue  les 
oblige  à  se  retirer!  c'est  la  crainte  de  tenir  toujours 
au  monde  malgré  eux ,  par  quelques  points  ,  qui  fait 
rester  beaucoup  de  ses  esprits-là  parmi  les  humains  : 
mais  une  fois  bien  certains  de  leur  vocation ,  ils  quittent 


54 


LECTURES  DU  SOIR. 


tout  sans  hésiter  pour  s'isoler  éternellement.  Un  sou- 
venir dans  la  solitude,  un  regret,  c'est  pis  qu'un  ennemi 
dans  la  société  !  la  peur  des  retours  vers  le  passé  me  fait 
comprendre  la  préférence  accordée  par  les  âmes  vrai- 
ment pénitentes  ,  aux  ordres  monastiques  les  plus  aus- 
tères. Plus  la  vie  qu'on  adopte  par  sentiment  de  piété 
diffère  de  celle  qu'oii  abandodne,  moins  les  rechutes  sont 
à  craindre. 

Ces  pauvres  ermites  ne  sont  pas  encore  assez  séparés 
des  hommes ,  on  leur  dispute  le  repos  qu'ils  ont  aclielé 
si  cher,  et  les  désordres  du  monde  se  font  ressentir 
jusque  dans  le  sanctuaire  de  la  pénitence.  Les  brigands  se 
chargent  de  leur  rappeller  les  inconvéniens  de  l'état  so- 
cial. Il  n'y  a  pas  trois  mois  que  l'église  ainsi  que  la 
maison  principale  ont  été  dévalisées  par  une  troupe  de 
bandits.  Ce  malheur  est  déjà  arrivé  plusieurs  fois.  .\e 
croyez-vous  pas  lire  la  desriplion  de  quelque  couvent  de 
l'Abissinie,  exposé  aux  incursions  des  tribus  du  dcseil? 

La  route  de  Cordoue  à  l'ermitage  traverse  des  cam- 
pagnes d'une  grande  richesse  et  fort  pittoresques;  la 
vue  qu'on  a  du  haut  de  la  montagne,  s'étend  au  loin 
dans  la  plaine,  où  serpente  le  Guadalquivir  :  cette  pro- 
menade mérite  bien  la  peine  qu'elle  donne. 

Si  les  diflicullés  de  tous  genres  qui  attendent  ici  le 
voyageur  n'exposent  pas  la  vie,  elles  doublent  au  moins 
la  dépense.  Dans  ce  monde  abandonné  par  les  ermjles, 
et  livré  aux  avares ,  tout  se  résout  en  argent.  C'est  par 
l'argent  que  se  fait  la  police,  pour  l'argent  que  le  bri- 
gandage s'organise  :  ordre,  désordre,  protecteur  ,  en- 
nemi :  tout  en  veut  à  la  bourse,  et  surtout  'a  la  bourse 
de  l'étranger  ;  je  m'en  aperçois  à  la  légèreté  de  mon  sac. 
Il  était  pourtant  très-plein  ,  en  quittant  Madrid  :  Les 
barbares  nous  font  payer  cher  la  curiosité  qui  nous  poite 
à  étudier  leur  barbarie;  il  est  vrai  que  les  peuples  indu- 
strieux nous  font  payer  également  cher  le  désir  de  jouir 
de  leurs  perfectionnemens.  Un  voyage  en  Angleterre  et 
un  voyage  en  Espagne ,  entraînent  à  peu  près  la  même 
dépense.  La  différence  c'est  que  dans  l'un  de  ces  pays, 
on  paie  ses  jouissances ,  dans  l'autre  ses  privations. 
Moi  qui  suis  né  en  guerre  avec  mon  siècle ,  j'aime  mioux 
dépenser  mon  argent  en  escortes  contre  des  brigands 
pour  voir  TAlhambra ,  ou  pour  entendre  jouer  de  la 
guitare  sous  le  portique  d'urte  maison  élégante  comme 
celle  de  Pompéi,  que  de  meruinercn  pourboires  aux  valets 
d'une  auberge  bien  encombrée  de  meubles  ;  pour  aller 
assister  aux  Races  d'Ascot  (I)....  Mais  je  conçois  qu'on 
ne  partage  pas  mon  opinion.  L'habitude  de  me  voir  rangé 
du  côté  de  la  minorité  ,  me  rend  humble  ;  c'est  du  moins 
un  avantage  que  j'ai  sur  le  grand  nombre. 

Nous  espérons  trouver  des  places  dans  la  diligence 
de  Séville.  Elle  arrive  de  Madrid  demain  à  midi. 

La  ville  de  Cordoue  passait,  il  n'y  a  que  vingt  ans , 
pour  être  habitée  par  une  noblesse  riche .  gaie ,  et  qui  se 
plaisait  'a  étaler  tous  les  genres  de  luxe.  Aujourd'hui 
chacun  vit  enfermé  dans  sa  maison  :  les  Tertullia  sont 
réduites  au  plus  petit  cercle  de  famille,  on  fuit  les  amis, 
on  redoute  même  les  parens;  chacun  craint  d  être  appelé 
à  répondre  d'un  autre  ,  on  voudrait  vivre  seul ,  on  linira 
par  se  tuer  pour  être  plus  sûr  de  ne  passe  compromettre. 
Tel  est  l'effet  de  la  terreur  moitié  politique,  moitié  reli- 
gieuse qui  règne  aujourd'hui  eu  Espagne.  Il  est  difticile 
de  prévoir  la  manière  dont  un  tel  état  de  choses  finira. 


J'allais  dire  ;  ce  qu'on  peut  assurer  c'est  qu'il  ne  peu! 
durer.  J'oubliais  que  nous  ne  sommes  qu"a  cinquante 
lieues  de  l'empire  de  Maroc,  où  dure  quelque  chose  do 
pis  encore  que  ce  qui  s'établit  ici  ! 

Nous  avons  reçu  ce  matin  la  visite  niystérieuse  d'une 
dapie.  Elle  me  dit  avec  la  finesse  qui  caractérise  les  es- 
pions, que  sachant  l'arrivée  d'un  Française  Cordoue, 
eile  venait  claiulesiincment  demander  des  nouvelles  de 
son  pauvre  mari ,  émigré  espagnol  et  réfugié  à  Paris.  J  ai 
répond^  que  je  ne  connaissais  aucun  Espagnol  en  France; 
el  la  damp  partie ,  j'ai  répété  mon  exclamation  favorite  : 
pourquoi  dire  que  l'inquisition  est  abolie? 

Je  n'ai  pu  trouver  dans  Cordoue ,  une  vie  du  cjrand 
capilnine  ,  ni  un  seul  monument  élevé  à  sa  mémoire.  H 
est  vrai  que  Gonzalve  est  né  "a  Monliila  ,  el  que  le  nom 
de  sou  père  était  d'Aguilar.  il  a  reçu  celui  de  Gonzalve 
de  Cordoue,  à  cause  de  l'éclat  que  sa  valeur  el  sa  magni- 
ficence ont  répandu  sur  celle  ville ,  qu'il  a  rendue  essen- 
tiellement romantique  par  les  souvenirs  attachés  "a  son 
nom.  C'est  là  qu'il  av^it  été  élevé  sous  les  yeux  de  soa 
frère  aîné.  Ce  gentilhopjme  s'était  fixé  a  Cordoue ,  el  il  y 
tenait  un  grand  état.  Afin  de  me  dédommager  de  mes 
recherches  infructueuses,  on  m'a  apporté  pompeuse- 
ment une  traduction  espagnole  de  l' Ltrmiycrc  de 
M.  d'Arlincourt.  Il  faut  convenir  que  cet  auteur  dpit 
avoir  bien  de  l'esprit  pour  s'être  acquis  la  rcpiitAtjou 
qu'il  a  avec  les  ouvrages  qu'il  fait!... 

Cordoue  fut  la  patrie  de  Lucain,  des  deux  Sénéque, 
d'Averroés  et  de  beaucoup  de  savans  arabes.  Cicérpo 
parle  de  plusieurs  poètes  natifs  de  Corduba ,  et  qui  vin- 
rent à  Rome;  entre  autres  deSexlilius  Henna.  Plustard, 
c'est  à  Cordoue  que  se  forma  celle  fameuse  société  de 
qiédeciqs,  qui  avancèrent  les  sciences  en  Europe.  (1). 

Ces  hommes  .  qu'on  appelait  indifféremment  philoso- 
phes et  astrologues ,  ont  composé  le  recueil  connu  sous 
le  nom  d'oeuvres  d'Avichic ,  parce  qu'il  fut  dédié  à  ce 
prince  savant.  L'étudeapprofondiedessciences  physiques, 
telles  qu'on  les  pratiquait  chez  les  Arabes,  avant  le 
moyen  âge  et  plus  tard ,  sérail  d'un  grand  intérêt.  On 
trouverait  là  des  matériaux  suffisaus  pour  écrire  un  livre 
neuf  :  l'érudition  pittoresque  sérail  une  conquête  à  faire 
sur  l'apalhic  espagnole;  c'est  surtout  'a  Cor^PPe,  à  Sc- 
ville,  à  Grenade,  quese  trouvent  les  sources  où  il  faudrait 
puiser  pour  acquérir  ce  nouveau  genre  de  richesses  .  qui 
ne  manquerait  pas  d'être  apprécié  de  l'Europe  savante, 
el  même  de  l'Europe  curieuse.  M.  Washington  Irving  , 
a  commencé  ce  grand  défrichement  littéraire  ,  mais  son 
travail  est  incomplet  ;  le  principal  mérile  qu'il  ail  'a  mes 
yeux  ,  c'est  qu'il  peut  servir  d'exemple  aux  explorateurs 
à  venir .  sans  pouvoir  les  décourager  ! 

Quant  à  moi  je  ne  sais  qu'exhorter  les  autres  à  faire 
mieux  que  moi;  je  voyage  trop  vile  pour  m'inslruirc  et 
pour  enseigner,  je  ne  veux  que  sentir  et  exprimer  ce 
que  je  sons;  el  si  je  ne  veux  que  cela  ,  c'est  que  je  ne 
puis  faire  autre  chose.  Libre  comme  je  le  suis,  je  de- 
vrais consacrer  plus  de  temps  à  chacune  des  courses 
que  j'entreprends;  je  devrais  approfondir  l'histoire  des 
pays  que  je  parcours,  éludior  leur  littérature,  leurs 
sciences  :  mais  alors  je  ne  serais  plus  moi-même;  je 
voyage  de  la  seule  manière  qui  convienne  à  mou  genre 
d'esprit,  et  à  mon  caractère.  Adieu,  'a  bientôt  I 

A.  0£  CUSTISES. 


(t)  Courses  itc  «lioaux. 


^      (I)  Vo\oz  Garibai, 


MUSLE  DES  FAMILLES. 


b5 


VOYAGES  DANS  L  mTERIElJR  DE  LA  FRANCE. 


N°  -I. 

NANTÙA.  —  LZSS  ÉTANGS  ET  LES  CHAMPS. 
JACQUES  LE  FLUTEUR. 

Nantua  est  une  petite  ville  du  département  de  l'Ain , 
qui  s'élève  entre  deux  montagnes ,  et  sur  le  bord  orien- 
tal d'un  lac.  Elle  ne  compte  guère  plus  de  quatre  mille 
babitans.  Malgré  sa  position  avantageuse  et  commer- 
ciale, entre  Lyon  et  Genève,  entre  le  Rhône  et  l'Ain. 
Enfin  bien  bâtie,  propre  et  d'un  aspect  assez  pittoresque; 
elle  garde  comme  illustration  historique  le  tombeau  du 
ro!  Gliarles-le-Chauve. 

Et  puis  on  pêche  dans  son  lac  d'excellens  poissons , 
surtout  des  truites  d'une  délicatesse  exquise. 

Coriirae  Nantua  ne  présente  guère  de  distractions  a 
ceux  que  les  détails  d'un  commerce  n'attachent  point 
chez  eux  toute  la  journée ,  la  pêche  sur  le  lac  de  Nantua 
devient  la  distraction  ou  l'occupation  ,  comme  vous  le 
voudrez,  de  tous  ceux  qui  n'ont  rien  à  faire;  or,  parmi 
les  pluô  fatigables  pêcheurs,  on  comptait,  il  y  a  quel- 
que vingt  ans,  un  homme  d'une  trentaine  d'années, 
nommé  Jacques,  et  dont  chacun  h  Nantua  enviait  le 
sort,  car  il  possédait  trois  mille  livres  de  revenus;  ce 
qui,  dans  une  petite  ville  de  province,  est  presque  une 
grande  fortune. 

L'heureux  mortel  pouvait  doiic  pêcher  du  matin  au 
soir,  sans  nuire  à  ses  affaires,  puisqu'il  n'en  avait  pas  : 
sa  fortune  consistait  eo  étangs  situés  dans  les  environs 
de  Trévoux. 

Or,  il  faut  ajouter  qu'un  étang  dans  ce  pays  est  tour 
à  tour  une  plaine  d'eau  où  l'on  pêche  d'excellens  pois- 
sons ,  et  un  champ  où  l'on  recueille  d'excellentes 
récoltes  ;  lorsque  le  terrain  commence  à  manquer  d'en- 
grais, on  fait  jaillir  les  sources  qui  se  trouvent  en  abon- 
dance dans  cette  partie  du  département  de  l'Ain;  l'é- 
taog  formé,  on  y  met  du  petit  poisson,  ce  petit  pois- 
son devient  gros  ;  on  le  pêche,  on  le  vend ,  et  au  bout 
de  deux  ou  trois  années,  on  fait  écouler  les  eaux,  et 
on  retrouve  un  champ  bien  engraissé,  bien  fumé  et  qui 
produit  tout  ce  que  l'on  veut. 

La  France  pittoresque  donne  a  cet  égard  dés  détails 
fort  curieux  ,  et  que  voici  : 

Les  étangs  forment  un  des  élémens  principaux  de  la 
constitution  agricole  du  département.  Us  occupent  le 
plateau  de  la  Bresse-bressane^  et  au  nombre  d'environ 
H  667,  présentent,  tant  dans  l'arrondissement  de  Bourg 
que  dans  celui  de  Trévoux,  une  surface  de  20,445  hec- 
tares. Ce  plateau ,  sillonné  par  de  petits  coteaux  peu 
élevés  et  très-rapprochés  les  uns  des  autres ,  offre  un 
sol  composé  d'une  terre  végétale  de  4  à  9  pouces  d'é- 
paisseur, qui  pose  sur  une  base  d'argile  extrêmement 
compacte  et  imperméable  à  l'eau.  Les  sources,  les  ruis- 
seaux et  les  rivières  y  coulant  en  grand  nombre ,  on 
conçoit  que  ces  lieux  ont  dû  être  couverts  de  marais, 
comme  l'indique  l'ancienne  dénomination  de  Bresse 
marécageuse ,  jusqu'au  moment  où  les  eaux  ont  été 
réunies  et  arrêtées  au  moyen  de  digues  allant  d'une  col- 


line à  l'autre.  C'est  ainsi  que  les  marais  ont  été  convertis 
en  étangs   et  sont  devenus  pour  leurs  propriétaires 
l'objet  d'une  industrie  qui  mérite  d'être  exposée  avec 
quelques  détails.  —  Ces  terrains  sont  alternativement 
mis  en  culture  et  occupés  par  les  eaux.  — Quand  on 
veut  cultiver  un  étang  on  le  met  à  sec  en  ouvrant  le 
tliou  on  coupure   pratiquée  dans  la  digue  ;  la  couche 
végétale,  fertilisée  par  le  limon ,  est  ensemencée  en  blé , 
en  orge  et  surtout  en  avoine.  Le  produit  est  double  de 
celui  des  autres  terres  du  département.  —  Dès  que  la 
récolte  est  levée,  on  remplit  l'étang  et  l'on  y  met  du 
jeune  poisson  ,  proportionnellement  a  son  étendue  et 
suivant  la  nature  du  sol.  Les  espèces  qui  servent  a  l'em- 
poissonnagc  sont  la  carpe,  la  tanche  cl  le  brochet.  Un 
étnng  de  8  a  -10  hectares  reçoit  un  millier  de  carpes  , 
^00  livres  de  petites  tanches  et  -100  brochetons.  — La 
pêche  a  lieu  ordinairement  depuis  le  -l*'"  novembre  jus- 
qu'au i**"  avril.  — Après  deux  années,  la  carpe  qui 
pesait  1  once  et  demie  à  2  onces  pèsera  2  livres  et  demie  ; 
100  brochets  du  poids  de  8  à  9  onces  chacun  pèseront 
4  à  500  livres;   les  tanches  seront  augmentées  dans  lu 
proportion  de  I   a  5.  —  Le  prix  commun  de  la  pêche 
d'un  étang  de  la  dimension  de  celui  que  nous  avons  in- 
diqué est   1 ,000  francs  ;  c'est  à  peu  près  la  valeur  que 
celte  pêche  a  eu  dans  tous  les  temps ,  mais  l'empoisson- 
nage  est  aujourd'hui  plus  cher  qu'il  n'était  autrefois  , 
et  tout  ce  qui  sert  aux  besoins  de  la  vie  a  augmenté  de 
prix;  le  revenu  des  étangs,  tout  en  étant  le  même  en 
apparence,  a  donc  réellement  diminué.  —  Le  transport 
du  poisson  se  fait  dans  des  lonneltes ,  vaisseaux  en  bois 
de  chêne ,  remplis  d'eau  fraîche ,  et  qu'on  place  sur  des 
charrettes.  Ce  transport  est  très-chanceux  et  exige  di- 
verses précautions,  car  si  d'une  part  les  secousses  de 
la  voiture  fatiguent  beaucoup  le  poisson,  d'autre  part 
trop  de  Iranquillilé  Teodort  et  le  sommeil  lui  est  souvent 
mortel  en  ce  qu'il  donne  à  ses  ouïes  le  temps  de  s'agglu- 
tiner ;  le  poisson  ne  pouvant  plus  les  soulever  meurt 
suffoqué.  Afin  d'éviter  cet  accident,  le  conducteur  a  soin 
de  ne  pas  dételer  son  cheval  pour  le  faire  manger  en 
route  ,  parce  qu'en  mangeant  attelé ,  il  entretient  le 
mouvement  de  la  voiture;  on  introduit  aussi  de  temps 
en  temps  un  bâton  dans  la  tonnette  afin  de  tenir  le 
poisson  éveillé  en  l'inquiélant.  —  Le  transport  du  pois- 
son se  fait  également  par  la  Saône ,  au  moyen  de  filets 
qui  sont  attachés  autour  d'un  petit  bateau.  — Les  pro- 
duits des  pêches  ont  leur  principal  débouché  a  Lyon  ; 
ils  s'écoulent  aussi  dans  le  département  de  l'Isère  et  dans 
la  Suisse.  » 

Comme  Jacques  ne  s'occupait  point  de  tous  ces  dé- 
tails, mais  qu'il  louait  a  des  fermiers  qui  le  payaient 
avec  exactitude  ses  champs  ou  ses  étangs  ,  ainsi  que  vous 
voudrez  les  nommer,  il  pouvait  donc  tout  à  son  aise, 
passer  sa  vie  à  pêcher  dans  le  lac  de  Nantua  ,  ou  à  s'y 
promener  dans  une  petite  nacelle,  en  jouant  de  la  flûte. 
Or,  je  ne  saurais  vous  exprimer  le  merveilleux  effet 
produit  par  les  chants  de  l'instrument  que  répétaient  de 
toutes  parts,  et  de  mille  façons  mélodieuses,  les  échos  du 
lac  et  des  collines  qui  l'entourent!...  Aussi  le  soir,  quand 
la  journée  de  travail  se  trouvait  terminée,  on  voyait  des 


56 


LECTURES  i)U  SOIR. 


groupes  nombreux  se  former  sur  divers  points  des  col- 
lines ,  désigner  du  doigt  la  nacelle  de  Jacques,  écouler 
avec  ravissement  sa  flûte  et  s'eitasier  sur  le  talent  de 
celui  auquel  ils  avaient  glorieusement  donné  le  nom  de 
Jacques  le  Auteur,  —  comme  jadis  a  Rome  on  saluait 
Scipion  de  l'épi tliète  d'Africcùn,  à  cause  de  ses  victoires 
dans  cette  partie  du  monde. 

Jamais  les  plus  célèbres  artistes  n'ont  joui  d'une  re- 
nommée si  complète,  si  unanime  ,  si  peu  contestée  .  que 
la  réputation  de  musicien  dont  jouissait  Jacques  à  Nan- 


tua;  attendu  qu'il  était  le  seul  de  la  ville  qui  jouât  de  la 
flûte. 

Si  bien  qu'à  force  de  s'entendre  admirer,  il  finit  par 
se  croire  le  plus  habile  joueur  de  flûte  qui  se  trouvât  au 
mond«  .  et  qu'il  résolut  de  ne  pas  enfouir  plus  long- 
temps dans  la  petite  ville,  un  talent  aussi  sublime  que 
le  sien.  Il  faut ,  dit-il .  que  les  grandes  cités  en  jouissent , 
et  que  j'aille  me  faire  entendre  a  Paris  ,  à  Vienne  et  à 
Londres.  Voilà  trop  long-temps  que  je  végète  obscur 
et ,  comme  Ovide,  n'ayant  pour  auditoire  que  des  bar- 


Lac  de  Xaulua. 


Branstown,  del.  et  sculp. 


baves.   La  célébrité  m'attend  ;  je  serais  fou  de  la  dé- 
daigner. 

Pour  voyager,  il  faut  de  l'argent,  et  ce  n'est  point 
avec  trois  mille  litres  de  revenu  que  l'on  peut  faire  des 
économies  pour  un  long  voyaf;e.  Jacques  vendit  un  quart 
de  ses  étangs  et  partit  pour  Paris  avec  sa  flûte. 

Ce  fut  une  désolation  unanime  dans  tout  Nanlua  .  et 
pendant  trois  semaines,  on  ne  sut  que  faire,  le  soir, 
n'ayant  plus  Jacques  le  flûleur  à  aller  entendre.  Mais 
au  bout  de  ce  temps  .  une  assez  frivole  distraction  se 
présenta  .  et  on  s'empressa  de  l'adopter  et  d'eu  charmer  ^ 
le  désœuvrement  général.  ^ 

Celle  distraction  fut  un  organiste  qui  vint  remplacer  S 
dans  l'église  de  Nantua.  un  vieux  musicien  que  l'on  y  S 
avait  gardé  trente  ans  par  commisération ,  et  qui  était  a 
mort  à  la  lin.  3; 

Le  nouvel  organiste ,  beau  parleur,  s'était  prôné  à  â 
l'avauçeavec  laul  d'aplomb,  qu'on  ne  doutait  nullement  t 


de  sou  talent ,  et  qu'un  murmure  d'admiration  se  ré- 
pandit dans  tout  l'auditoire  dès  le  premier  accord  qu'il 
lit  entendre:  mais  ce  fut  bien  pis  après  qu'il  eut  joué  avec 
force  un  motet  qu'il  donnait  comme  de  sa  composition. 
Ou  s'extasia .  et  l'on  eût  presque  applaudi ,  sans  la  saiiH 
teté  du  lieu  :  dès  lors  personne  ne  manqua  plus  un 
seul  des  offices  du  soir. 

Pendant  ce  temps-là ,  Jacques  le  flûleur  arrivait  à 
Paris  ,  et  cherchait  à  obtenir  les  moyens  de  se  faire  en- 
tendre dans  un  des  nombreuxconoertsqui  sesuccédaient 
partout;  mais  chacun  le  rebutait  sans  l'écouter. 

Enfin,  à  force  de  cadeaux  .  d'argent  et  de  démarches, 
il  obtint  ce  qu'il  désirait  tant,  et  jour  fut  donné  pour 
une  répétition  générale.  Ce  jour  arrivé,  voilà  donc  Jac- 
ques devant  un  pupitre:  Jacques  entouré  de  l'élite  des 
artistes  de  Paris ,  Jacques  qui  va  enfin  se  faire  connaître  : 
il  prend  sa  flûte,  il  joue.  On  se  regarde,  ou  chucholle, 
on  rit  tout  bas,  et  un  (KHit  élève  du  Couscrvatoiie , 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


57 


l'un  des  plus  obscurs  de  l'orchestre  ,  prend  sa  flûle  et 
se  met  à  reproduire  l'air  de  Jacques  avec  une  supériorité 
si  marquée,  que  Jacques,  confus  ,  n'eut  d'autre  parti  à 
prendre  que  de  sortir,  en  détestant  sa  vanité  et  en  se 
disant  avec  amertume  : 

—  Hélas  !  pourquoi  ai-je  quitté  Nantua  !  je  croirais 
encore  a  mon  talent. 

N'importe,  ajouta-t-il ,  après  la  première  crise  de 
désespoir  et  de  honte  :  si  je  n'y  crois  plus  les  autres  y 
croiront  encore.  Je  vais  repartir  pour  Nantua ,  et  là  je 
trouverai  des  admirateurs. 

Il  partit  donc  triste  et  la  bourse  légère. 

A  peine  arrivé  à  Nantua,  il  prit  sa  flûte,  monta  dans 
sa  barque,  et  se  mit  à  jouer  les  airs  qui  lui  valaient 
jadis  le  plus  de  succès.  Les  échos  répétèrent  de  mille 
façons  délicieuses  les  sons  de  l'instrument ,  et  certes 
avec  un  tel  accompagnement  ,  personne  n'aurait  pu 
écouter  indifféremment  la  musique  de  Jacques  ;  mais  il 
ne  parut  pas  un  seul  de  ceux  qui  se  pressaient  jadis  en 
foule  sur  les  collines  du  lac  de  Nanlua  ,  et  Jacques 
revint  chez  lui  seul  et  plus  triste  encore  qu'après  le 
concert  de  Paris. 


Puis  il  chercha  à  se  consoler  en  disant  : 

C'est  qu'ils  ne  savaient  i)oint  mon  retour  :  ils  ne 
viennent  plus  sur  les  bords  du  lac  depuis  qu'ils  ne  m'y 
trouvent  plus.  Et  il  s'endormit  en  caressant  cette  idée 
consolante. 

LelendemaiUjil  eut  soin  desemontrerpar  tonte  la  ville. 

Mais  le  lendemain ,  comme  la  veille,  la  foule  alla  en- 
tendre l'organiste ,  et  Jacques  le  llûteur  joua  de  la  flûte 
pour  lui  seul. 

Enfin ,  comme  un  malheur  n'arriTe  jamais  seul ,  l'his- 
toire du  concert  de  Paris  se  sut  bientôt  à  Nantua 

Comment?  Je  l'ignore  ;  mais  le  fait  est  qu'elle  se  sut. 

Alors  on  se  moqua  de  Jacques  avec  d'autant  plus 
d'amertume  qu'on  l'avait  admiré  davantage  ;  on  le  dé- 
précia ,  comme  il  est  dans  le  cœur  humain  de  déprécier 
tout  ce  qu'on  a  le  plus  aimé  et  le  plus  admiré ,  une  fois 
qu'on  commence  à  ne  plus  aimer  et  à  ne  plus  admirer. 

Si  bien  que  le  pauvre  Jacques  jeta  un  beau  jour  sa 
flûte  dans  le  lac  de  Nanlua,  et  mourut  de  chagrin. 

C'est  une  vieille  histoire  que  celle  du  chien  qui  lâche 
sa  proie  pour  l'ombre.  DANIEL. 


MAGAZINE. 


GROTTES  DE  MOMIES  EN  EGYPTE. 

La  montagne  voisine  de  Syout  (l'ancienne  Lycopolis) 
est  criblée  de  grottes  taillées  au  ciseau ,  et  dont  quel- 
ques-unes sont  d'une  magnificence  royale.  Dans  plusieurs 
d'entre  elles  on  rencontre  des  débris  de  chiens ,  de  loups 
et  de  chacals ,  en  nombre  infini  :  les  uns  et  les  autres 
encore  enveloppés  de  linge.  On  montre  de  petites  grottes 
peu  profondes  d'où  les  momies  de  ces  animaux  ont  été 
tirées  ;  d'autres  où  elles  sont  empaquetées  dans  des  nattes 
ou  des  branches  de  dattiers.  Enfin  on  descend  à  Man- 
foulout ,  sur  la  rive  gauche  du  fleuve.  De  l'autre  côté  , 
à  trois  lieues  de  la  rive  droite ,  sur  le  plateau  de  la  chaîne 
arabique,  existe  une  grotte  naturelle  dont  l'ouverture 
est  à  fleur  de  terre.  Si  l'on  descend  dans  cette  grotte,  et 
qu'après  avoir  à  peu  près  quitté  ses  vêtemens ,  on  se 
glisse  en  rampant  sur  le  ventre,  de  couloir  en  couloir, 
pendant  plusieurs  heures ,  on  traverse  une  suite  de 
chambres  ou  de  salles  irrégulières  plus  ou  moins  éle- 
vées ,  plus  ou  moins  vastes ,  où  reposent  depuis  des  cen- 
taines de  siècles  des  momies  de  crocodiles ,  les  uns  à 
l'état  d'embryons  et  encore  renfermés  dans  leurs  œufs  , 
les  autres  variant  dans  leurs  dimensions,  depuis  un  demi- 
ponce  ou  un  pouce  jusqu'à  quinze ,  dix-huit ,  vingt , 
vingt-cinq  pieds  de  longueur.  Les  œufs  sont  enveloppés 
dans  des  tissus  de  datliers,  et  forment  comme  de  petits 
ballots  allongés.  Les  plus  petits  crocodiles  sont  empâtés 
dans  une  sorte  de  résine ,  comme  des  amandes  coupées 
le  sont  dans  du  nougat  ;  tout  le  reste  est  revêtu  d'un 
double ,  d'un  triple ,  d'un  quadruple  linge ,  et  finalement 
le  nombre  de  ces  animaux  est  incalculable.  Le  porter  à 
des  centaines  de  millions  n'est  peut-être  pas  assez  dire  ; 
et  quant  à  l'étendue  de  la  grotte  dans  le  sein  de  la  mon- 
tagne ,  il  ne  nous  a  pas  été  possible ,  après  trois  heures 
de  marche ,  d'en  atteindre  les  limites.  Soit  imprudence , 
soit  mauvais  dessein ,  le  feu  a  été  mis  dans  cette  grotte. 
Il  a  brûlé  sourdement  pendant  plus  de  trois  années  ;  l'o- 
50VEMBRB  ^855. 


deur  de  la  fumée  qu'on  y  respire ,  avec  l'odeur  des  chau- 
ves-souris, la  suie  grasse  qui  a  noirci  la  voûte  des  salles, 
et  les  cloisons  de  carbonate  de  chaux  cristallisé  qui  les 
séparent ,  les  amas  de  cendres  et  les  os  calcinés  sur  les- 
quels on  se  traîne  pour  passer  d'un  compartiment  à  un 
autre,  tous  les  vestiges  de  l'incendie  prouvent  qu'il  s'est 
étendu  fort  loin,  et  quelque  temps  qu'il  ait  duré,  il  n'a 
pas  pourtant  détruit  le  tiers  des  momies  que  les  anciens 
habitans  y  ont  accumulées.  D'un  autre  côté,  le  désordre 
où  elles  sont  prouve  que  l'avarice  ou  la  curiosité  les  a 
remuées  plus  d'une  fois.  Dans  ce  désordre,  ou  rencontre 
çà  et  là  quelques  momies  humaines;  les  unes  dans  des 
cercueils  de  bois  fort  simples ,  les  autres  à  découvert  et 
dorées  avec  soin  au  visage  et  dans  d'autres  parties  du 
corps.  Ces  dernières  momies  sont  en  petit  nombre,  et 
n'offrent  dans  leur  préparation  que  ce  qu'on  voit  presque 
partout.  Ce  premier  dépôt  porte  ici  le  nom  Sâmoun,  il 
n'est  point  indiqué  sur  les  cartes  ;  et  bien  que  connu  des 
gens  du  pays  et  de  quelques  Européens,  je  le  crois  ce- 
pendant inconnu  en  France. 

La  découverte  de  la  grotte  de  Sâmoun  devient  un 
attrait  fort  vif  pour  en  faire  d'autres.  Arrivés  à  Barra- 
mon,  près  de  Melavui,  on  visite  Achmounein,  gros 
village  bâti  sur  l'emplacement  de  l'ancienne  Hermopolis 
Magna.  Hérodote  dit  que  c'est  à  Hermopolis  que  les  ibis 
embaumés  étaient  réunis.  Il  ne  faudrait  pas  chercher 
cette  sépulture  dans  les  ruines  de  la  ville ,  jamais  on 
n'en  tenait  dans  l'intérieur  des  villes ,  ni  même  au-dehors 
auprès  des  murailles,  à  moins  que  la  ville  ne  touchât  au 
désert.  A  quelques  lieues  de  là ,  près  du  village  de  Toun- 
ch-el-Gebel(  l'ancien  Tanis) ,  dans  une  plaine  de  sable 
qui  va  s'appuyer  sur  la  chaîne  libyque ,  on  trouve  ce 
qu'annonçait  Hérodote.  Sous  le  sable ,  dans  le  calcaire 
coquillicr  qu'il  recouvre ,  et  dans  la  pleine  masse  de  la 
montagne  voisine,  des  galeries ,  des  rues  ont  été  taillées 
au  ciseau ,  grandes ,  larges ,  élevées ,  d'une  longueur  quç 
l'on  porte  à  plusieurs  lieues  ;  et  ce  que  nous  avons  >  u 

8. TROISIÈME   VQLUME. 


â8' 


LECTURES  DU  SOIR. 


défend  de  croire  qa'une  telle  ëvalualiou  soit  exagérée, 
tes  parois  de  ces  rues  sont  creusées  ici  de  «icties ,  là  de 
portes.  Dans  les  niches  sont  des  lombeaut  en  pierre  "^ 
scellés  en  plâtre,,  où  dorment  des  momies  de  singes.  Les 
portes  s'ouvrent  dans  des  chambres  latérales,  plus  ou 
moins  vastes  ,  et  ces  chambres  sont  remplies  jusqu'au 
comble  de  grands  pots  de  terre  cuite ,  également  sceFlés 
en  plâtre»  .      - 

C'est  dans  ces  pots  que  sou»  les  ibis  et  des  œufs  d'ibis 
en  nômlare  infini ,  car  chacun  dé  ces  pots  contient  quatre 
à. cinq  ibis,  ou  vingt  à  trente  œufs  ^  et  ces  pots  sont  par 
raillions.  Le  pave  des  rues  en  est  forme.  Us  y  sont  soit 
entjer« ,  soit  par  fragmens ,  à  une  épaisseur  considérable , 
d'où  il  arrive  qu'on  y  trébuche  à  chaque  pas,  et  qu'on 
est  contraint  d"y  marcher  avec  précaution. 

Ce  n'est  pas  seulement  à  Touncb-el-Gebel  que  les  ibis 
ont  été  rassemblés.  Lorsqu'on  visite  la  les  restes  d'Anli- 
noë ,  aujourd'hui  Cheik-Abadeh  ,  les  paysans  viennent 
comme  en  procession ,  les  bras  chargés  de  paquets  d'ibis 
embaumés  qu'ils  livrent  au  prix  de  quelques  paras.  Si 
l'on  veut  voir  le  lieu  d'où  ils  les  tirent;  ils  conduisent 
au  pied  de  la  partie  de  la  chaîne  arabique  qui  termine 
au  sud  de  la  plaine  d'Anlinoè.  La  gisent  les  ibis  à  fleur 
de  terre;  il  ne  faut,  pour  les  trouver,  qu'écarter  un  peu 
la  couche  de  sable  sous  laquelle  ils  sont  entassés  par 
millions.  Ici ,  point  d'enveloppe  extérieure  ,  point  de 
linge ,  point  de  pots  de  terre  cuite. 


victoire  que  notre  Seignelir  m'a  accordée  sur  les  capi- 
taines du  roi  de  Cambaye.  Je  ne  vous  ai  rien  dit  des 
peines  et  des  grands  besoins  dans  lesquels  je  me  trou- 
vais, pour  que  vâus  pussiez  jouir  sans  mélange  du  plaisir 
de  la  victoire.  Maintenant,  il  est  nécessaire  de  ne  vooâ 
rien  dissimuler.  La  forteresse  de  Dieu  est  renversée  de 
fond  en  comble  :  il  faut  la  rebâtir.,  sans  qu'où  puisse 
pt-ofitcr  d'une  seule  palme  de  mur.  De  plus,  les  lansque- 
nets se  mutinent  pour  obtenir  leur  paie.  Je  vous  demande 
donc  que  vous  vouliez  me  prêter  vingt  mille  pardaos. 
Je  vous  promets  comme  chevalier  et  vous  jure  sur  les 
saints  Évangiles  ,  de  vous  les  rendre  avant  un  an ,  lors 
même  qu'il  me  surviendrait  de  nouvelles  peines  et  des 
besoins  plus  grands  que  ceux  qui  m'assirent  aujourd'hui. 
J'ai  fait  déterrer  Don-Fernand  mon  fils,  que  les  Maures 
ont  tué  dans  cette  forteresse  ,  où  il  cxwnbattait  pour  le 
service  de  Dieu  et  du  roi  notre  maître.  Je  roulais  vous 
envoyer  ses  ossemcns  pour  gage  :  mais  ils  se  sont  trouvés 
dans  un  tel  état ,  qu'on  ne  pouvait  encore  les  tirer  de 
terre,  il  ne  me  restait  doncque  mes  propres  moustaches, 
et  je  vous  les  envoie  par  ïtieqo  Rodrigues  de  Azevedo. 
Vous  devez  déjà  le  savoir  :  je  n'ai  ni  or ,  ni  argent ,  ni 
meubles  ;  je  ne  possède  aucun  fonds  de  terre  sur  lequel 
je  puisse  assurer  mon  emprunt  :  je  n'ai  qu'une  sincérité 
sèche  et  brève  que  Dieu  m'a  donnée.  Je  le  prie  qu'il  vous 
ait  en  garde.  » 

L'antiquité  offre-t-elle  rien  de  plus  sublime? 


SINGULIER  GAGE. 

Il  y  a  des  faits  isolés  qui  caractérisent  mieux  une  épo- 
que qu'une  histoire  complète  et  circonstanciée.  Tout  ce 
que  l'on  a  dit,  tout  ce  que  l'on  à  écrit  de  Ibonneur  cas- 
tillan, tout  ce  qui  nous  eu  paraît  aujourd'hui  faux  et 
exagéré,  est  reudu  vraisemblable  par  une  anecdote 
attribuée  à  plusieurs  personnages ,  mais  dont  le  véritable 
héros  est  Jean  de  Castro  ,  quatrième  vice-roi  de  Tlndè 
pour  le  Portugal. 

Jean  de  Castro  avait  été  élevé  avec  le  frère  du  roi  dé 
Portugal,  Jean  111.  Encore  enfaut ,   il  suivit   Charles-' 
Quint  a  l'expédition  de  Tunis,  et  s'y  comporta  vaillam-  ! 
ruent  ;  mais  quand  l'empereur  voulut  le  récompenser  '. 
de  ses  hauts  faits  :  a  Sire,  merci,  dit-il,  mais  vous  n'êtes 
pas  mon  souverain  et  je  ne  puis  accepter  vos  faveurs.  » 

Pour  récompenser  une  fidélité  si  dévouée,  le  roi  de 
Portugal  envoya  a  Castro,  qui  partait  pour  ITnde  avec 
son  frère ,  un  brevet  de  mille  ducats  et  le  titre  de  com- 
mandant d'Ormus.  Castro  refusa  le  brevet  et  accepta 
la  somme ,  en  alléguant  que  sa  pauvreté  le  rendait 
digne  de  l'une,  mais  que  son  mérite  le  laissait  indigne 
de  l'autre.  11  partit  donc  comme  simple  commandant  de 
vaisseau  .  revint  en  Portugal ,  où  il  se  livra  laborieuse- 
irient  à  l'élude,  et  fut  nommé  gouverneur  de  Plnde  en 
^543.  Il  s'y  conduisit  avec  une  bravoure  et  une  pru- 
dence merveilleuses ,  éloigna  de  Siu  les  Maures  qui  s'en 
étaient  emparés  ,  et  les  chassa  de  toute  la  côte  de 
Cambaye. 

Cependant  il  fallait  réparer  les  fortifications  de  Siu  , 
et  ce  fut  alors  qu'il  adressa  la  lettre  suivante  à  la  ville 
de  Goa  : 

«  Seigneurs ,  magistrats .  juges  et  peuple  de  la  très- 
noble  et  toujours  royale  ville  de  Goa;  je  vous  ai  écrit 
ces  jours  passés  ;  pur  Simou  Alvarez  ;  les  nouvelies  de  la 


CANCALE. 


De  tons  les  endroUs  où  se  trouvent  des  buitres,  il  n'en 
est  pas  à  Paris  de  plus  célèbre  que  le  Rocher  de  Caiir 
cale,  graee  à  une  enseigne  populaire. 

Disons  donc  ce  que  c'est  que  Cancâle. 

Chncale  est  une  petite  ville  située  sut  le  sommet  d'uù 
rocher  que  surmonte  une  église ,  et  du  haut  de  la- 
quelle on  découvre  un  horizon  immense  plëia  d'eflcts 
pittoresques. 

Pour  arrive^  a  Caneale,  il  faut  choisir  le  temps  àa 
reflux  ;  car  la  plage  est  successivement  couverte  et  lais- 
sée à  sec  par  les  Ilots  de  la  mer. 

Ce  qui  occupe  le  plus  les  babltàns  de  Caneale ,  qui 
sont  tous  guides ,  aubergistes  où  pêcbeurs,  «'est  la  pd- 
che  aux  huîtres. 

Voici  comment  décrit  cette  pêche  !tt.  JuIêS  Lecomte, 
officier  de  marine  et  directeur  de  la  France  viar'ainie. 

L'huitre  de  la  baie  de  Caucale  est  la  préférée  dans  le 
commerce,  tant  h  cause  de  son  abcmdauce  que  par  sa 
proximité  des  côtes  de  la  Manche,  et  sa  grosseur  moyen- 
ne, qui  eu  facilite  le  trans|K)rt.  Des  bateaux  non  pontés 
de  <  0  à  2u  tonneaux  ,  de  Granville ,  de  Caneale  et  d'au- 
tres petits  ports  du  voisinage ,  s'occupent  presque  ex- 
clusivement de  la  pêche;  mais  le  transport  dans  les  ports 
de  la  Manche  se  fait  par  d  autres  bàlimens,  de  20  a  50 
tonneaux,  qui  partent  des  havres  de  Saint-Vaast,  de 
Courseulles  et  de  Bernières.  Ces  bateaux  portent  cha- 
cun ,  l'un  dans  l'autre,  200  milliers  d'Unitres.  La  plus 
grande  quantité  de  ces  huitres  sont  parquées  a  Saia^ 
Vaast,  |H)int  qui  sert  en  quelque  siu-te  d'entrepôt  pour 
les  autres  parcages. 

L'hnitre  de  la  baie  de  Caneale.  prise  stir  un  tond  soii- 
YCQl  vaseux  ;  est  gcncratcmeût  d'ua  goût  i»eu  agréabk  ; 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


59 


il  semble  que  ce  coquillage  ne  soit  pas  fait  pour  servir 
d'aliment  dans  l'endroit  naêrae  où  il  se  trouve  :  l'huître 
ne  perd  son  âcreté,  et  ne  devient  réellement  d'un  goût 
agréable,  que  lorsqu'elle  a  passé  quelque  temps  dans  un 
parc.  Un  parc  est  un  réservoir  d'eau  salée  de  4  à  S 
pieds  de  profondeur,  qui  communique  avec  la  mer  au 
moyen  d'un  petit  conduit,  Afln  que  l'eau  s'y  maintienne 
limpide,  on  prend  soin  d'en  garnir  le  fond  d'une  cou- 
che de  petits  cailloux. 

Le  parc  doit  avoir  une  inclinaison  vers  la  mer,  qui 
l'alimente  d'eau.  Les  huîtres  y  sont  placées  à  une  pro- 
fondeur suffisante  pour  n'y  pas  être  exposées  au  contact 
de  l'air,  sans  toutefois  être  trop  voisines  de  la  vase;  on 
profite  de  la  saison  des  chaleurs,  époque  où  l'on  aban- 
donne la  pêche  des  huîtres ,  pour  nettoyer  les  parcs  et 
renouveler  les  couches  de  pierres. 

Il  y  a  sur  les  côtes  de  la  Manche  un  assez  grand  nom- 
bre de  parcs.  Les  principaux  sont  ceux  deMarennes,  de 
Courseulles,  de  Dernières,  du  Havre,  de  Fécarap,  d« 
Dieppe  et  de  Tréport.  Celui  qu'on  établit,  en  ^783,  à 
Etretat,  était  un  des  plus  famés  :  il  a  été  abandonné  de- 
puis. —  Le  Havre  en  possédait  un  qui  avait  une  réputa- 
tion assez  étendue  :  les  travaux  maritimes  du  génie  en 
ont  motivé  la  destruction. 

Toutes  les  rives  de  la  côte  ne  sont  pas  également  favo- 
rables à  l'établissement  des  parcs  :  ainsi  Cancaleet  Gran- 
villc,  qui  sont  les  points  où  cette  pêche  se  pratique  le 
plus  activement ,  ne  peuvent  poiot  établir  de  parc  régfu- 
lier,  à  cause  de  l'action  continuelle  des  vents  sur  ces  pla- 
ges. 

Les  huîtres,  malgré  ce  qu'en  ont  dit  quelques  au- 
teurs, ne  peuvent  séjourner  dans  l'eau  douce.  Il  est 
certain  que  l'eau  de  mer  est  la  seule  dans  laquelle  elles 
vivent  et  s'engraissent. 

Les  Anglais,  en  I77î  ,  transportèrent  inutilement, 
pendant  trois  années  de  suite,  des  milliers  d'huîtres 
dans  la  baie  placée  entre  l'île  de  Wight  et  la  rivière  de 
Southampton.  L'eau  douce  les  fit  périr  ;  la  pluie  même, 
lorsqu'elle  est  trop  abondante ,  leur  est  nuisible ,  et  en- 
core plus  la  neige  et  la  grêle.  Les  grands  froids  ne  leur 
sont  pas  moins  funestes  :  il  suffit  que  l'eau  gèle  quelque 
temps  pour  qu'elle  contracte  une  odeur  fétide  et  fasse 
périr  les  huîtres.  En  cas  d'inondation  ou  de  gelée ,  il  n'y 
a  d'autre  remède  que  de  les  porter  en  mer. 

Autant  on  doit  se  montrer  difficile  sur  l'emplacement 
d'un  parc,  autant  il  faut  être  attentif  à  soigner  les  huî- 
tres. Les  matelots  qui  vont  les  charger  à  Cancale  ne  se 
chargent  pour  l'ordinaire  que  du  transport  ;  d'autres 
hommes,  connus  sous  le  nom  d'ainareiUenrs,  s'occu- 
pent du  parcage,  opération  délicate,  surtout  lorsque 
les  huîtres  viennent  directement  de  la  baie  de  Caneale. 
L'amareilleur  est  obligé,  dans  les  premiers  temps  de 
leur  entrée  au  parc,  de  les  tirer  tous  les  trois  ou  quatre 
jours  hors  de  l'eau,  avec  un  râteau  de  fer;  de  rejeter 
celles  qui  sont  mortes ,  et  de  changer  quelquefois  les  au- 
tres de  réservoir.  Oq  n'a  pas  autant  de  précaution  à 
prendre  pour  celles  qui  viennent  de  Saint-Yaast,  où 
elles  ont  déjà  subi  un  parcage.  En  général ,  on  garnit  un 
parc  six  fois  par  an  ,   trois  fois  au  printemps  et  trois  fois 
en  automne.  Les  huîtres  restçat  dans  les  parcs  un  ou 
deux  mois. 

Elles  ne  sont  point  vertes  lorsqu'on  les  apporte  de 
Cancale ,  ce  n'est  qu'a  force  de  soin  qu'elles  le  devien 
nent.  11  faut  que  le  parc  où  l'on  doit  les  déposer  soit 
Bien  nettoyé  et  bien  garni  de  galet  :  un  parc  neuf  est 
préférable.  On  reconnaît  qu'il  est  propre  h  recevoir  les 


huîtres ,  lorsque  le  galet  se  trouve  chargé  d'un  léger  dé- 
pôt verdàtre.  Pour  l'ordinaire,  on  jette  les  huîtres  sans 
précaution  ;  mais  on  doit  déposer  doucement  celles 
qu'on  veut  faire  verdir,  et  prendre  garde  de  les  entas- 
ser confusément,  car  celles  de  dessous  n'acquerraienl 
pas  la  couleur  désirée.  Dans  les  parcs  d'huîtres  blanches, 
il  n'y  a  aucun  inconvénient  à  laisser  entrer  l'eau  salée; 
au  contraire,  dans  ceux  qui  renferment  les  huîtres  ver- 
tes, on  doit  interrompre  toute  communication  avec  la 
mer,  ou  du  moins  ne  laisser  entrer  qu'un  quart  du  vo- 
lume d'ea'u  contenu  dans  le  parc ,  et  seulement  aux  nou- 
velles et  pleines  lunes;  mais  il  faut  bien  se  garder  de  la 
renouveler  entièrement  avant  que  les  huîtres  soient  ver- 
tes; car,  on  peut  l'observer,  elles  ne  verdissent  pas  à 
Granvilleni  à  Saint-Vaast,  où  l'eau  monte  à  chaque  ma- 
rée. 

Pour  les  faire  verdir  plus  promptement.  on  les  laisse 
cinq  à  six  heures  sur  le  bord  du  parc  avant  de  les  y  in- 
troduire :  il  paraît  que  la  soif  qu'elles  éprouvent  les  por- 
te à  prendre  l'eau  avec  plus  d'avidité.  11  suffit  de  les  lais- 
ser quelques  jours  dans  le  parc  pour  qu'elles  commencent 
à  recevoir  la  couleur  verte.  Souvent  elles  l'obtiennent  en 
vingt-quatre  heures;  mais  si  on  la  désire  plus  foncée, 
il  faut  attendre  un  mois.  Elles  acquièrent  ordinairement 
cette  couleur  accidentelle  en  avril ,  mai ,  septembre  et 
octobre ,  à  une  température  modérée  ;  et  elles  l'acquièrent 
mieux  au  printemps  qu'en  automne,  rarement  en  été, 
jamais  en  hiver.  Le  temps  orageux  est  favorable  a  cette 
métamorphose;  mais  si  l'eau  est  agitée  par  le  vent  du 
nord ,  le  parc  ne  peut  pas  verdir.  Il  y  a  des  années  où  il 
verdit  facilement,  il  en  est  d'autres  où  cela  est  impossi- 
ble. On  a  remarqué  qu'en  renouvelant  Peau  d'un  parc 
du  I5.au  20  août,  on  est  plus  certain  de  faire  verdir 
les  huîtres.  Une  observation  plus  singulière ,  c'est  que 
^  celles  qui  ont  verdi  en  mars  et  en  avril  peuvent ,  étant 
remises  à  la  mer,  reprendre  leur  couleur  naturelle  ;  au 
lieu  que  celles  qui  ont  verdi  en  septembre  et  en  octo- 
bre restent  toujours  vertes  pendant  l'hiver.  Rarement 
le  même  parc  verdit  deux  fois  par  an. 

Quand  les  huîtres  deviennent  très-vertes ,  on  dit  par- 
fois qu'elles  ont  bien  pntuvé ,  et  certaines  gens  croient 
que  réellement  ce  coquillage  se  nourrit  d'herbes  dans  le 
parc.  En  4778,  lors  du  camp  de  Vassieux,  formé  près 
de  Courseulles ,  beaucoup  de  personnes  de  Paris ,  attirées 
par  la  curiosité,  furent  très-surprises  de  ce  que  les  huî- 
tres n'étaient  pas  nourries  avec  des  herbes  vertes ,  ache- 
tées fort  cher,  comme  on  le  leur  avait  fait  accroire.  En 
les  voyant  renfermées  dans  des  réservoirs  d'eau  stag- 
nante, elles  s'imaginèrent  que  les  huîtres  devaient  s'al- 
térer, et  passant  rapidement  d'une  erreur  h  une  autre, 
il  n'en  fallut  pas  davantage  pour  les  dégoûter  d'un  ali- 
ment reconnnu  d'ailleurs  comme  très-salubre. 

On  s'est  occupé  plusieurs  fois  d'essayer  de  reconnaî- 
tre la  cause  de  cette  coloration  des  huîtres.  On  l'attribue 
à  la  présence  d'animalcules  microscopiques  du  genre 
nnvicule,  qui  sont  de  couleur  verte,  et  qui  paraissent 
être  la  principale  nourriture  de  l'huître  parquée.  ]M.  Bo- 
ry  de  Saint- Vincent  a  émis,  dans  le  Dictionnaire  des 
Sciences  utiles,  une  opinion  contradictoire;  un  autre 
savant,  M.  Goubeau,  s'est  associé  à  cette  opinion.  —  H 
pai*aît  résulter  de  la  divergence  des  avis  sur  ce  fait, 
que  la  viridité  des  huîtres  ne  dépend  pas  d'une  seule 
cause,  mais  qu'il  faut  l'attribuer  au  concours  de  plu- 
sieurs. 

Les  meilleures  huîtres  sont  celles  qui  ont  parqué  long- 
temps. On  les  reconnaît  h  leur  coquille  devenue  lisse 


GO 


LECTURES  DU  SOIR. 


de  raboteuse  qu'elle  était ,  ainsi  qu'à  leurs  valves  natu- 
rellement tranchantes',  mais  dont  les  bords  ont  été  in- 
sensiblement émoussés  par  l'effet  du  râteau  de  fer  qu'on 
promène  souvent  dans  le  parc.  Une  huître  pêchée  à  Can- 


quatre  à  cinq  mois ,  et  qui  a  séjourné  un  mois  à  Cour- 
seuUes  ,  est  parvenue  à  son  dernier  degré  de  bonté. 

On  entend  quelquefois  les  amateurs  d'huîtres  regret- 
ter de  ne  pouvoir  les  manger  au  parc  ;  pourtant ,  gar- 


cale,  en  avril ,  déposée  ensuite  à  Saint- Yaast  pendant  4°  dées  quelques  jours  hors  de  l'eau,  elles  sont  préférables 


Cancale. 


Branstouti  del.  et  satip. 


h  celles  qui  on  sortent  iramédiateracnt,  et,  grâce  aux 
soins  que  l'on  prend  de  les  transporter  rapidement , 
elles  ont  à  Paris  un  goût  plus  fin  et  plus  agréable  qu'à 
Courseulles  ou  à  Saint-Vaast. 

L'huître,  ce  mets  si  aimé  de  nos  jours,  ne  l'était  pas 
moins  des  anciens  :  Macrobe  assure  qu'on  en  servait  aux 
pontifes  romains  dans  leurs  ropas.  Celles  de  l'Hellespont, 
de  l'Adriatique,  du  détroit  de  Ciiraes ,  du  lac  Lucrin, 
étaient  très-vantées ,  et  l'épicurien  Horace  a  célébré  dans 
SCS  vers  celles  de  Circé;  mais  on  ne  dit  pas  que  les  Ro- 
mains, qui  avaient  porté  si  loin  le  luxe  de  la  table,  don- 
nassent la  préférence  h  l'huître  verte,  ni  même  qu'ils  la 
connussent.  Depuis  quelques  années,  soit  changement 
de  goût,  soit  toute  autre  cause,  ces  huîtres  sont  moins 
recherchées  en  Franco.  Autrefois  leur  prix  à  Paris  était 
<louble  des  blanches.  Aujourd'hui  qu'elles  sont  moins 
chères  qu'alors,  on  néglige  peut-cire  de  les  préparer,  à 
cause  des  soins  qu'elles  exigent,  et  de  l'étendue  de  ter- 
rain qu'elles  occupent;  car  à  peine  pout-on  en  placer 


douze'mille  dans  un  parc  capable  de  contenir  trente 
mille  huîtres  blanches.  Aussi  les  amareilleurs  font  ils  de 
préférence  verdir  les  petites. 


SAINT.CLOUD. 

Aucun  gpnre  de  souvenir  ne  manque  h  Sainl-Cloud. 
Childebert  et  Clolaire  y  massacrèrent  leurs  neveux ,  en- 
fans  de  Clodomir,  et  le  frère  de  ce  jeune  infortuné,  rednit 
à  échanger  s«  ceuronne  de  roi  contre  une  couronne  de 
moine,  n'échappa  aux  poignards  qu'en  se  jetant  dans 
un  cloître,  où  il  fut  canonisé.  Plus  tard,  il  donna  son 
nom  au  bourg  de  IS'ovigentum,  qui  fut  appelé  désor- 
mais Saint-Cloud. 

Charles  le  ^lauvais  renversa ,  an  cinquième  siècle , 
Saint-Cloud,  et  au  sixième  le  pauvre  village  fut  pris, 
repris  et  incendié,  saccagé  tour-à-tour  par  les  Arma- 
gnacs et  par  les  lîourguignons. 


i 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


01 


62 


LECTURES  DU  SOIR. 


Alors  Saint-Cloud  renaît  enfin  de  ses  cendres,  et  se 
bâtit  un  si  l)cau  pont,  que  la  légende  ne  peut  expli- 
quer ce  chef-d'œuvre  que  par  l'intervention  du  diable. 
L'architecte,  dit-elle,  désespérant  de  venir  à  bout  de 
ce  travail  immense,  promit  de  donner  a  Satan  la  pre- 
mière créature  qui  passerait  sur  ce  pont;  mais  le  pont 
une  fois  terminé,  il  fit  passer  un  chat  sur  la  construction 
élevée  par  le  mauvais  ange ,  qui  n'eut  d'autre  ressource 
que  de  fuir  honteux  et  confus. 

Plus  tard,  les  guerres  de  religion  viennent  agiter  de 
nouveau  Saint-Cloud;  et  Henri  111,  y  tombosous  le  cou- 
teau de  Jacques  Clément.  La  fronde  paraît,  et  voici  que 
Saint-Cloud  devient  le  théâtre  des  agitations  de  la  fronde. 
Enfin  .  on  construit  à  Saint-Cloud  un  château  habité 
tour  à  tour,  par  Catherine  de  Médicis,  par  le  surintendant 
Fouquct,  par  Mazarin ,  par  les  ducs  d'Orléans,  et  par 
celle  jeune  et  belle  reine  dont  la  tête  devait  tomber  sur 
un  échafaud ,  par  Marie-Antoinette. 

De  nos  jours,  c'est  à  Saint-Cloud  que  se  fait  la  révo- 
lution du  8  brumaire,  qui  doit  placer  Napoléon  sur  le 
trône j  c'est  a  Saint-Cloud  que  Napoléon  aime  a  fixer 
son  séjour,  lorsque  la  guerre  lui  laisse  quelques  insfans 
de  repos....  Puis  les  désastres  arrivent,  et  Marie-Louise 
donne  à  Saint-Cloud  des  fêtes  aux  princes  alliés  qui 
viennent  de  détrôner  son  époux  ;  puis  Waterloo  arrive,  et 
Blucker  fait  loger  ses  chiens  dans  le  boudoir  de  cette- 
même  Marie-Louise,  tandis  que  l'on  pille  Saint-Cloud, 
et  qu'on  en  arrache  les  tentures  et  les  tableaux. 

Sous  la  restauration,  Saint-Cloud  a  pour  hôtes  Louis 
XVIII  et  Charles  X;  le  duc  de  Bordeaux  vient  s'y  livrer 
h  des  exercices  du  gymnastique,  et  le  vieux  roi  y  signe, 
en  4  830,  son  abdication  et  celle  de  son  fils,  le  dauphm. 
Aujourd'hui  Saint-Cloud  reçoit,  de  temps  k autre,  le 
roi  Louis-Philippe  et  ses  enfans. 

«  Le  petit  parc  de  Saint-Cloud  s'étend,  dit  M.  Eugène 
de  Montglave ,  depuis  la  base  du  château  royal  à  gauche 
jusqu'au  sommet  de  la  colline  ;  mais  h  droite  il  n'oc- 
cupe au-dessous  de  l'édifice  qu'une  vallée   ornée   de 
parterres,  de  bosquets  ,  de  pelouses  et  de  bassins.  Le 
reste  du  parc,  appelé  \cfirand  parc^  renferme  une  ma- 
gnifique cascade  et  des  jets  d'eau  alimenlés  en  grande 
partie  par  les  étangs  de  la  Marche  ;  l'eau  se  rend  dans  le 
bassin  de  la  grande  gerbe ,  d'où  elle  se  répand  dans  les 
antres  bassins  et  réservoirs.  La  haute  cascade  est  due  a 
Lepautre;  elle  a  i08  pieds  de  face  et  autant  de  pente.  Là 
basse  cascade  est  l'œuvre  de  Mansard  ;  plus  vaste  et  plus 
variée  que  la  première ,  elle  a  270  pieds  de  long  sur  96 
de  large.  11  règne  entre  les  deux  cascades  une  esplanade, 
d'où  l'on  peut  admirer  le  mouvement  des  eaux;  lenr 
masse  est  de  3,700  muids  par  heure;  les  réservoirs  sont 
disposés  de  manière  que  les  cascades  peuvent  jouer  tous 
■   les  quinze  jours  trois  heures  de  suite ,  et  quatre  heures 
en  laissant  vider  les  bassins.  Le  grand  jet  d'eau,  chanté 
par  Delille,  sort  de  son  canal  avec  une  force  telle  qu'il 
soulève  un  poids  de  130  livres;  il  s'élance  h  425  pieds 
au-dessus  du  niveau  du  bassin  ,  et  retombe  au  milieu 
d'arbres  qui  forment  comme  une  cloison  de  verdure;  il 
consomme  000  muids  par  heure.  On  distingue  encore 
dans  le  parc  un  obélisque  que  couronne  l'imitation  d'un 
joli  monument  antique  d'Athènes,  connu  sous  le  nom 
de  lanterne  de  Diogcne.  M.  de  Choi.seul  ,  l'ayant  fait 
copier  durant  son  séjour  en  Grèce,  en  avait  apporté  les 
plâtres  'a  Paris  ;  ils  furent  si  bien  imités  en  terre  cuite 
parles  frères  Trabuchi  (juils  figurèrent  'a  l'exposition  de 
l'an  XI ,  et  que  Napoléon  fit  bâtir  exprès  pour  les  recevoir 
l'obélisque  de  Saint-Cloud.  Le  coup  d'œil  dont  on  jouit 


du  sommet  de  cet  édifice  est  admirable.  Nous  pourrions 
citer  encore  plusieurs  sites  de  ce  parc ,  le  jardin  fleuriste^ 
auprès  de  Sèvres,  et  la  grande  terrasse  à  droite  du  châ- 
teau; mais  hâtons-nous  d'arriver  au  château  lui-même. 
On  y  parvient  par  une  avenue  conduisant  à  une  première 
cour  qui  semble  en  être  le  prolongement ,  et  d'où  l'on 
arrive  h  une  seconde  grille  qui  mène  a  la  véritable  cour  ; 
au  fond  est  le  palais ,  formé  d'un  corps  de  logis  et  de 
deux  ailes.  La  vue,  bornée  sur  trois  points,  embrasse  à 
l'est  la  belle  plaine  de  Paris.  L'ensemble  de  lédifice  a 
î)30  toises  de  superficie.  La  façade  principale  est  ornée 
de  plusieurs  morceaux  de  sculpture  et  dequatre  colonnes 
corinthiennes  qui  supportent  les  statues  de  la  Force,  de 
laPmdence,  de  la  Richesse  et  de  la  Guerre;  les  ailes  sont 
également  ornées  chacune  de  cinq  statues,  ouvrage  de 
Denizot.  Il  ne  faut  pas  oublier,  parmi  les  dépendances 
du  château ,  le  pavillon  d'Artois ,  dans  la  première  cour  ; 
l'orangerie,  la  salle  de  spectacle,  les  écuries,  le  manège 
et  les  nouvelles  casernes.  L'intérieur  du  palais  est  divisé 
en  neuf  appartemens ,  dont  sept  d'honneur  et  deux  petits 
appartemens;  les  premiers  sont  :  la  galerie  et  le  salon 
de  Diane  ,  la  galerie  d'Apollon  ,  les  salons  de  Mars ,  de 
Louis  XVI ,  des  Princes,  et  le  grand  salon  ;  la  tenture  du 
salon  de  Diane  est  en  tapisserie  des  Gobelins,  le  .salon  de 
Mars  est  orné  de  peintures  deMignard,  elles  plafonds  de 
la  galerie  d'Apollon  sont  regardés  comme  le  chef-d'œuvre 
de  ce  grand  maître  ;  on  y  trouve  des  tableaux  de  Lesueur, 
de  ftubens  et  de  MicheKAnge.  Le  plafond  du  salon  de 
Louis  XVI  est  de  Prudhomme;  la  pendule ,  vraiment  cu- 
rieuse .  du  salon  des  Princes,  est  de  Robin  ,  elle  a  coûté 
40,000  francs.  Presque  tous  les  autres  appartemens  sont 
ornés  de  peintures  des  premiers  artistes. 

Saint-Cloud  est  un  des  lieux  qu'affociioane,  pour  ses 
promenades  du  dimanche,  la  bourgeoisie  parisienne.  Le 
jour  de  la  fête  de  celle  petite  ville  ,  on  voit  arriver  de 
toutes  parts  une  foule  immense  qui  s'émerveille  devant 
les  eaux  lorsqu'elles  jouent,  et  qui  vient  ensuite  se  livrer 
aux  plaisirs  de  la  danse  et  de  la  bonne  chère;  — si  bonne 
chère  il  y  a  ,  —  chez  les  rcstauraleurs  voisins. 

«  Nous  irons  dimanche 'a  St-Cloud!  »  L'ouvrier  pari- 
sien trouve  dans  cette  pensée-là  un  dédommagement  'a 
son  travail  et  à  ses  privations  de  toute  la  semaine. 


HISTOIRE  NATURELLE. 

LES  CROCODILES. 

Les  crocodiles  soat  répandus  dans  toutes  les  parties 
chaudes  de  la  terre  ;  partout  ils  sont  redoutés,  mais  par- 
tout aussi  ou  a  beaucoup  exagéré  le  danger  do  leur  ren- 
contre. Ce  sont ,  do  tous  les  animaux ,  ceux  qui  varient  le 
plus  de  grandeur  dans  leur  étal  adulte.  Un  crocodile  de 
trente  à  trente-cinq  pieds  commence  a  pondre  et  à  niulli- 
plier  sou  espèce  avant  d'en  avoir  atteint  trois  ou  quatre. 
Tous  ont  la  tête  longue  et  pesante,  une  gueule  énorme,  et 
les  mâchoires  armcesd'tni5t(i/7aji</ de  dents  fortesetp<'>in- 
tues.  Leur  dos  est  couvert  d'écaillés  épaisses,  tellement 
dures  que  \çs  balles  de  fusil  gli.ssent  sur  elles  ou  s'amor- 
tissent sans  produire  aucun  effet.  Aussi,  pour  les  tuer, 
fiuit-il  les  frapper  au  df'faut  de  l'épaule,  à  la  gorge  wi 
sous  le  ventre.  Ayant  les  vertèbres  du  cou  arrondies  et 
unies  les  unes  aux  autres  par  des  apophyses  ou  sortes  de 
fausses  côtes ,  ils  éprouvent  beaucoup  de  difficulté  à  exé- 
cuter des  mouvemens  latéraux,  et  à  changer  de  direc- 
tion dans  leur  course,  qui.  du  reste,  est  très-raptde. 


MUètÊ  DhS  FAMILLES. 


63 


Lorsqu'on  esl  poursuivi  par  eux,  on  peut,  en  consé-  . 
quence,  leur  échapper  aisémenl  en  faisant  plusieurs  i 
tours  et  détours.  Ces  lézards  se  classent  en  trois  groupes 
assez  distincts,  qui  sont  H"  les  crocodiles,  2"  les  caï- 
mans, 3°  les  gavials. 

Les  CROCODILES  proprement  dits  diffèrent  des  caïmans 
par  leurs  quatrièmes  dents  d'en  bas ,  qui  passent  dans 
des  échancrures  seulement  de  la  mâchoire  supérieure, 
et  non  dans  des  trous ,  comme  chez  les  alligators.  Us  ha- 
bitent principalement  l'Afrique,  et  sont  peu  communs  eu 
Amérique.  Celui  du  Nil,  le  plus  célèbre  de  tous,  se  dis- 
lingue des  précédens  par  six  rangées  de  plaques  carrées  ; 
et  à  peu  près  égales ,  qu'il  a  sur  le  dos.  Les  anciens 
Egyptiens  lui  rendaient  un  culte  religieux,  lui  élevaient 
des  temples ,  et  en  nourrissaient  dans  le  sanctuaire. 
Hérodote  dit  en  avoir  vu  à  Memphis,  avec  des  anneaux 
et  des  chaînes  d'or  pendus  aux  narines  et  h  d'autres 
parties  du  corps. 

Les  crocodiles  font  des  œufs  à  enveloppe  dure ,  aue  la 
femelle  va  pondre  dans  le  sable  des  rivages.  Klle  choisit 
une  place  sèche ,  abritée ,  à  l'exposition  chaude  du  midi , 
et,  avec  ses  pattes  de  devant,  elle  creuse  un  trou  d'un 
pied  de  profondeur ,  où  elle  les  dépose  par  couches  ré- 
gulières. Malheur  à  l'imprudent  qui  la  surprendrait 
dans  cette  opération  ;  car  s'il  ne  fuyait  avec  la  rapidité 
de  la  flèche ,  rien  ne  pourrait  le  sauver  d'une  horrible 
lutte  corps  à  corps.  L'animal  ne  s'éloigne  guère  de  ses 
œufs  pendant  l'incubation,  et  jamais  assez  pour  les 
perdre  de  vue.  Quand  les  petits  sont  éclos,  il  les  con- 
duit, les  soigne  avec  la  même  sollicitude  qu'une  poule 
a  pour  ses  poussins  ;  il  les  préserve  du  danger  Jes  défend 
avec  fureur,  et  ne  les  abandonne  que  lorsqu'ils  sont  assez 
forts  pour  pouvoir  se  passer  de  leur  mère. 

Les  crocodiles  multiplieraient  d'une  manière  ef- 
frayante, s'ils  n'avaient,  dans  un  très-faible  animal, 
l'ichneumon  {viverra  ichneumon) ,  ou  rat  de  Pharaon, 
un  ennemi  redoutable.  Lorsque  la  femelle  quitte  ses 
œufs  pour  aller  chercher  sa  proie,  qu'elle  a  cachée  dans 
des  roseaux  à  proximité ,  il  arrive  fréquemment  qu'elle 
la  trouve  attaquée  et  à  moitié  dévorée  par  le  pércnoptère 
d'Egypte  [caiharies  percnoplerus) ,  et  par  le  vautour 
fauve  {vullur  fulviis) ,  qui  s'effraient  peu  de  sa  présence. 
Le  crocodile  entre  en  fureur  ;  mais  les  ailes  puissantes 
de  ces  parasites  les  dérobent  à  sa  colère,  et  ces  oiseaux 
ne  cessent  pas  de  le  harceler  en  partageant  malgré  lui  et 
devant  lui  les  lambeaux  corrompus  de  sa  proie.  Le 
crocodile ,  tout  à  ses  ennemis ,  oublie  un  moment  sa 
naissante  famille.  L'ichneumon,  qui,  depuis  quelques 
instans,  caché  dans  une  touffe  de  papyrus,  épie  ses 
mouvemens,  se  hâte  de  déterrer  les  œufs,  de  les  briser, 
de  les  manger  ;  et  lorsque  le  crocodile ,  las  de  s'acharner 
inutilement  contre  de  voraces  et  lâches  oiseaux ,  leur 
abandonne  sa  proie  pour  revenir  a  sa  couvée ,  il  n'en 
trouve  plus  que  les  fragmens  dispersés  sur  le  sable. 
Alors,  il  pousse  un  cri  plaintif,  se  plonge  dans  le  fleuve, 
et  va  chercher  une  plage  lointaine  pour  y  déposer  avec 
plus  de  sécurité  les  espérances  d'une  nouvelle  famille. 

LescAÏiiAXS,  ou  alligators,  habitent  l'Amérique.  Ceux 
qui  peuplent  les  contrées  où  le  froid  a  quelque  rigueur, 
s'engourdissent  comme  les  reptiles  de  l'Europe,  et  pas- 
sent l'hiver  en  cet  état.  Ceux,  au  contraire,  qui  se  trou- 
vent dans  les  parties  les  plus  chaudes ,  comme  la  Guyane 
et  la  Colombie,  tombent  dans  une  espèce  de  sommeil 
léthargique  pendant  la  saison  sèche.  Us  s'enfoncent  dans 
la  vase  des  raaiais  qui  se  dessèche  sur  eux,  et  ils  ne 
laissent  passer  au  dehors  ;  pour  respirer  ;  que  le  bout  de 


leur  museau.  Les  nègres  de  Cayenne,  quand  ils  en  re- 
connaissent un  ,  commencent  à  sonder  la  terre  avec  une 
broche  pour  s'assurer  de  la  direction  de  son  corps.  Us 
lui  découvrent  d'abord  les  pattes  postérieures,  (ju'ils  lui 
attachent  fortement  sur  le  dos  avec  des  lianes  ;  ils  font 
ensuite  la  même  opération  aux  pattes  de  devant  ;  puis  ils 
achèvent  d'enlever  la  terre  qui  le  recouvre,  s'emparent 
de  lui  en  ayant  soin  d'éviter  sa  gueule  et  sa  queue,  l'as- 
somment ,  et  le  mangent  malgré  l'odeur  désagréable  de 
musc  que  sa  chair  exhale. 

Les  plus  grands  et  les  plus  redoutables  alligators  sont  : 
le  caïman  à  lunette ,  très-commun  k  la  Guyane ,  au  Brésil 
et  h  la  Colombie  ;  et  le  caïman  à  museau  eflilé,  qui  ha- 
bite plus  particulièrement  les  Antilles  et  la  côte  ferme. 
Tous  deux  atteignent  de  vingt  à  vingt-cinq  pieds  de  lon- 
gueur ,  et  passent  pour  avoir  quelquefois  attaqué  d'im- 
prudens  nageurs.  Les  rivières,  les  marais  et  les  savanes 
de  l'Amérique  méridionale  fourmillent  d'espèces  plus 
petites ,  ne  dépassant  pas  six  à  dix  pieds.  On  les  confond 
assez  ordinairement  sous  les  noms  de  caïmans  des  sa- 
vanes à  Cayenne,  dejaquarets  au  Brésil ,  el  dejaguareijs 
dans  les  colonies  espagnoles. 

Lorsqu'on  voyage  sur  les  rivières  de  ces  contrées,  on 

voit  à  chaque  instant  des  caïmans  en  embuscade  près  des 

bords,  le  corps  caché  sous  l'eau  ou  dans  les  joncs,  ne 

montrant  au  dehors  que  le  bout  du  nez ,  et  tout  prêts  à 

s'emparer  de  la  pfoîe  qu'un  hasard  fatal  amène  à  leur 

portée.  Us  saisissent  l'animal,  l'entraînent  dans  les  ondes, 

le  noient,  le  cachent  ensuite  sous  des  racines  d'arbres  ou 

dans  des  roseau^,  pour  ne  venir  le  dévorer  que  lorsqu'il 

tombe  en  putréfaction ,  car  ils  ne  mangent  jamais  une 

proie  fraîche;  d'autres  sont  étendus  et  dorment  sur  les 

grèves  en  se  chauffant  au  soleil  ;  mais  tous  disparaissent 

;  aussitôt  qu'on  s'en  approche.  Le  soir,  à  la  tombée  de  la 

;  nuit,  on  les  entend  s'appeler  les  uns  les  autres ,  en  pous- 

:  saut  un  petit  cri  floux  et  flûte  ressemblant  un  peu  à  l'a- 

;  boiement  d'un  jeune  chien.  Si  l'on  imite  ce  cri,  on  les 

;  voit  bientôt  accourir  et  jouer  autour  du  canot  que  l'on 

;  monte.  Du  reste,  il  est  fort  commun  de  trouver  des 

;  nègres  entrant  dans  l'eau  jusqu'à  la  ceinture  pour  pêcher 

;  dans  des  rivières  qui  fourmillent  de  caïmans ,  et  jamais, 

'  ou  presque  jamais,  il  ne  leur  arrive  d'accideus.  Si,  par 

\  un  hasard  extrêmement  rare,  ils  se  senteat  saisir fj^  la 

:  jambe,  avec  beaucoup  de  sang-froid  et  d'adresse  ils  for- 

:  cent  l'animal  à  Lâcher  prise  en  lui  crevant  les  yeux  avec 

;  les  doigts.  C'est  le  seul  moyen  de  s'en  débarrasser,  et  ils 

l'ont  appris  des  jaguars  de  leurs  forêts. 

Les  nègres  de  Guyaquil  attaquent  les  caïmans  avec  une 
incroyable  intrépidité.  Un  d'eux  s'arme  d'un  morceau  de 
bois  dur,  long  de  dix-huit  pouces,  pointu  aux  deux  ex- 
trémités. Lorsqu'il  aperçoit  le  crocodile,  il  s'élance  à  la 
nage,  plonge,  et  dès  que  l'animal  ouvre  la  gueule  il  lui 
enfonce  le  morceau  de  bois  verticalement  entre  les  mâ- 
choires. Le  caïman,  eu  la  fermant,  s'enfonce  les  pointes 
dans  la  gorge  et  dans  le  palais.  Alors  les  nègres  qui  sont 
à  terre  le  tirent  sur  le  rivage,  au  moyen  d'une  corde  qui 
tient  au  morceau  de  bois,  ils  rattachent  h  un  arbre  par 
les  pieds  et  le  tuent  sans  peine.  Plus  ordinairement  ou 
prend  ces  animaux  avec  un  très-gros  hameçon  de  fer 
amorcé  avec  de  la  chair  corrompue. 

Les  GAVIALS,  particuliers  aux  contrées  les  plus  chaudes 
de  l'ancien  continent,  se  reconnaissent  aisément  à  leur 
museau  grêle  et  allongé.  Celui  du  Gange  est  le  plus  grand 
du  genre  ;  il  se  nourrit  de  poissons,  et  n'attaque  jamais 
l'homme  ni  les  grands  mammifères. 

BOlT£kRD,  naturalislff.,' 


64 


LECTURES  DU  SOIR. 


Cr: 


BUREAU  CEXTKAL  UABONNEMEM ,  i\  ,  RUE  SAIM-GEORGES.       |      ÉVERAT,  JMPRIMEUR,  16,  RUE  DU  CADRAN. 


N«  III. 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


63 


ÉTUDES  SUR  BICÈTRE 


Un  gardien  de  fons  dangereux. 


?   I.  —   LÉGENDE.  4o 

$ 

Bicêtre  a  tonjonrs  été  Ton  de  ces  lieux  dont  le  nom  ^ 
seul  suffit  pour  é?eiller  une  idée  de  réprobation  et  de  3^ 
terreur.  ^ 

Au  moyen  âge,  la  tradition  et  le  peuple  le  désignaient  5^ 
comme  le  séjour  des  sorciers  et  des  démons  ;  en  effet,  5° 
toute  la  partie  sud  en  dehors  de  Paris ,  depuis  les  cata-  ?^ 
combes  jusqu'à  l'emplacement  de  Bicêtre  ,  devait  conve-  -^ 
nir  merveilleusement ,  avec  ses  carrières ,  sa  solitude  et  $ 
son  apparence  stérile,  aux  mauvais  esprits,  ou  plutôt  i" 

DÉCEMBRE    ^ 835. 


aux  voleurs  dont  Paris  se  trouvait  alors  infesté,  et  qui 
avaient  grand  intérêt  à  faire  protéger  leur  asile  par  la 
crainte  du  démon. 

Vers  le  commencement  du  -fS*  siècle,  Jean,  évôqne 
de  Winchester,  en  Angleterre,  qui  résidait  en  France, 
à  la  cour  de  Philippe-Auguste  ,  voulut  s'approprier  un 
bâtiment,  situé  au  milieu  de  cette  plaine  redoutable  :  le 
bâtiment  portait  le  nom  de  Grange-aux-Gueux ,  et  on 
ne  lui  connaissait  pasde  propriétairelégal. .  .maisce  n'était 
pas  chose  facile  que  de  prendre  possession  d'un  sem- 
blable domaine,  hanté  par  de  mauvais  esprits,  et  qui 

'^ TROISIÈME   TOLCMK. 


66 


LECTURES  DU  SOIR. 


servait  aux  rites  sacrilèges  du  sabbat.  Six  moines  furent 
donc  envoyés  pour  accomplir  cette  mission;  leurs  exor- 
cismes  restèrent  sans  puissance,  et  on  les  vit  bientôt 
revenir  pâles  et  épouvantes  des  terribles  merveilles  dont 
ils  avaient  été  les  témoins.  A  peine  entrés  dans  la  Grange- 
aux-(kœux ,  des  flammes  sinistres  avaient  jailli  de 
tous  côtés  sous  leurs  pas  ;  puis  des  gcmissemens  s'é- 
taient môles  a  des  bruits  de  chaînes ,  et  des  fantômes 
raenaçans,  armés  de  lances  flamboyantes,  les  avaient 
chassés  en  proférant  d'épouvantables  menaces. 

L'évêque  Jean,  de  Winchester,  voulut  juger  par  lui- 
même  de  ces  apparitions  surnaturelles.  Comme  les  moi- 
nes, il  revint  à  Paris,  mourant  d'effroi,  et  résolu  à 
laisser  en  repos  les  mauvais  esprits,  et  à  reacacer  à  la 
Grange-aux-Gueux. 

Le  bruit  des  tentatives  inutiles  de  l'évêque  et  des 
moines  se  répandit  bientôt  dans  Paris ,  et  devint  le  sujet 
de  toutes  les  conversations.  On  les  raconta  un  jour  de- 
vant un  pauvre  barbier ,  frais  arrivé  de  Gascogne ,  et  qui 
n'avait  pu  encore  trouver,  à  Paris,  ni  saignée  à  opérer,  ni 
barbe  à  faire ,  encore  moins  à  gagner  l'argent  nécessaire 
pour  ouvrir  un  établissement  de  bains  et  d'étuves.  Ce 
barbier  dit  hardiment  que  monseigneur  de  Winchester 
et  les  moines  n'avaient  pas  su  s'y  prendre  de  la  bonne 
façon,  et  qu'il  répondrait  bien ,  lui ,  moyennant  le  salaire 
décent  écus  d'or,  de  faire  déguerpir,  à  tout  jamais,  le 
démon.  Le  propos  fut  répété  a  l'évêque  Jean,  qui  manda 
devant  lui  le  barbier  de  Gascogne. 

Celui-ci  se  présenta  hardiment,  et  répéta  son  dire  avec 
une  assurance  qui  donna  bonne  opinion  au  prélat. 

—  Écoute ,  dit  l'évêque ,  tente  l'entreprise  ;  si  tu 
réussis  ,  les  cent  écus  d'or  sont  a  toi  ;  mais  si  tu  n'es 
qu'un  menteur  et  qu'un  fourbe ,  je  te  ferai  battre  de 
verges ,  et  jeter  hors  de  Paris ,  comme  le  mérite  tout 
imposteur  :  Va!.. 

—  J'accepte  ces  conditions,  répliqua  Te  barbier  ;  et  H 
se  dirigea  vers  la  Gran</c-awa;-Gî/ejw;,  n'emportant  avec 
lui  qu'un  tout  petit  bout  de  cierge  et  une  bouteille 
d'eau  bénite ,  cachée  soigneusement  dans  la  poche  de  sa 
robe. 

Arrivé  à  la  Grange-aux-Giieux,il  alluma  le  bout  de 
cierge,  et  attendit  les  démons. 

Mais  au  lieu  des  nuées  de  fantômes  dont  les  moines 
avaient  été  assaillis ,  le  hardi  barbier  ne  vit  paraître 
qu'un  grand  homme  pâle ,  vêtu  de  velours  rouge ,  et  qui 
lui  demanda  ce  qu'il  venait  faire  en  ces  lieux. 

— En  prendre  possession  au  nom  de  l'évêque  de  Win- 
chester qui  m'a  promis  cent  écus  d'or  pour  ma  peine. 

Le  grand  homme  rouge  se  mit  a  rire  de  cette  réponse 
effrontée. 

—  Et  quels  moyens  comptes-tu  employer  pour  arriver 
à  tes  uns? 

—  Donner  mon  amc  en  échange  du  château.  Or  je 
me  suis  confessé  ce  matin,  j'ai  reçu  l'absolution,  et  me 
trouve  pur  de  tout  péché  mortel  et  même  de  tout  péché 
véniel,  ce  qui  donne  une  grande  valeur  à  mon  ame. 

—  Eh  bien!  soit;  j'accepte  ton  pacte.  Je  concède  le 
cliâteau  à  l'évêque  de  Winchester,  et  en  voici  l'acte, 
sur  vélin,  en  bonne  et  due  forme,  scellé  de  mon  scel. 
Aucune  puissance ,  ni  sur  la  terre,  ni  dans  l'enfer  ,  ni 
môme  au  ciel ,  ne  pourrait  rendre  vaine  cette  conces- 
sion. Et  toi,  quand  me  livreras-tu  ton  amo? 


—  Moi  ?  quand  ce  bout  de  cierge  se  trouvera  con- 
sumé. 

Si  tôt?  Tu  es  un  bon  et  prompt  payeur.  Soit;  j'ac- 
cepte. 

Aussitôt  le  barbier  gascon  tira  la  bouteille  d'eau  bé- 
nite de  sa  poche,  l'ouvrit,  et  y  jeta  le  parchemin  du  diable 
avec  le  bout  de  cierge  qu'il  éteignit.  Puis,  tenant  à  distance 
le  mauvais  ange,  au  moyen  de  quelques  gouttes  de  l'eau 
sainte  dont  il  l'aspergea,  il  revint  à  Paris,  chez  l'évêque 
de  Winchester,  qui  paya  les  cent  écus  d'or,  et  fit  déposer 
la  bouteille  et  le  bout  de  cierge  dans  une  chapelle ,  au 
milieu  de  saintes  reliques  où,  certes,  le  démon  ne  pour- 
rait venir  s'en  emparer. 

Après  cela,  l'évêque  de  Winchester  entra  librement 
en  possession  delà  Grange-aux-Gueux ,  la  fit  démolir, 
et  construisit  sur  son  emplacement  un  château  magnifique 
dont  les  fenêtres,  pour  la  première  fois  en  France ,  furent 
garnies  de  châssis  de  verre. 

En  ^  294  ,  Philippe-le-Bel  confisqua  tous  les  biens  de 
l'évêque  :  mais  il  lui  en  donna  main-levée  neuf  ans  après, 
disent  les  uns ,  tandis  que ,  selon  les  autres ,  le  séjour  de 
Wincestre  serait  devenu  l'une  des  habitations  royales. 

Amédée  -  le  -  Ronge ,  comte  de  Savoie,  posséda  ce 
château,  sous  le  règne  de  Charles  VI.  «  Leduc  de 
Berri,  dit  le  bibliophile  Jacob,  acquit  ensuite  de  ses 
deniers  ce  vieux  logis,  pour  le  faire  construire  avec 
le  luxe  naissant  du  quinzième  siècle.  L'architecture 
s'était  surpassée  dans  la  hai'diesse  et  dans  les  décou- 
pures de  la  pierre  que  les  carrières  voisines  fournis- 
saient à  ces  travaux  durables  et  légers  tout  à  la  fois. 
On  se  fait  aisément  une  idée  de  l'aspect  féodal  de  Win- 
cestre ,  hérissé  de  tours ,  de  créneaux ,  de  clochers  et  de 
girouettes  blasonnées  ;  mais  1  intérieur  éliucelait  d'or  et 
de  couleurs  :  les  murs  et  les  lambris ,  les  planchers  et 
les  meubles  étaient  couverts  de  fresques,  de  mosaïques 
et  de  sculptures.  La  grande  salle,  surtout,  dont  les 
merveilles  n'existent  plus  que  dans  les  chroniques  con- 
temporaines, renfermait  une  précieuse  collection  des 
portraits  de  Clément  VU  et  de  ses  cardinaux,  des  rois  et 
princes  de  France,  des  empereurs  d'Orient  et  d'Occident. 
Le  duc  de  Berri,  qui  aimait  d'instinct  les  arts,  n'eut  pas 
la  satisfaction  de  voir  ce  palais  achevé  dans  toute  sa 
splendeur.  » 

En  -1408,  au  commencement  de  la  querelle  des 
Bourguignons  et  des  Armagnacs ,  querelle  qui  suivit  l'as- 
sassinat du  duc  d'Orléans  dans  la  rue  Barbette ,  les  prin- 
ces du  sang,  accompagnes  de  quatre  mille  gentilshommes 
et  de  six  mille  chevaux  bretons ,  prirent  position  dans 
le  château  de  Wincestre ,  pour  être  h  portée  de  s'empa- 
rer de  Paris  :  le  duc  de  Berri,  leur  hôte  et  leur  allié, 
fortifia  cette  place  de  guerre,  pendant  que  le  duc  de 
Bourgogne  rassemblait  une  grosse  armée  qui  protégea  la 
capitale.  Mais  le  duc  de  Brabant ,  frère  deJcan-saus-peur, 
s'interposa  entre  les  deux  partis ,  et  obtint  une  paix  peu 
stable,  qui  fut  appelée  la  trahison  de  Wincestre,  lorsque 
les  hostilités  recommencèrent  quelques  mois  après ,  plus 
sanglantes  et  plus  irréconciliables. 

En  -1411 ,  les  bouchers  de  Paris ,  qui  soutenaient  la 
faction  bourguignonne  par  toutes  sortes  d'excès,  sortirent 
un  soir  dans  la  campagne .  commandés  par  les  Goix ,  et 
allèrent  briser  les  portes  du  château  du  duc  de  Berri, 
qu'ils  incendièrent  après  l'avoir  pillé.  Le  feu  détruisit 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


67 


entièrement  ce  superbe  cbâleau  dont  il  ne  resta  que  les 
murailles  uues,  et  deux  chamkes  décorées  de  mo- 
saïques. 

Quinze  ans  après,  le  due  de  Berri légua  ces  ruines  au 
chapitre  de  Notre-Dame  de  Paris ,  sous  la  condition  que 
son  cltfgé  célébrerait  à  perpétuité,  pour  le  repos  de 
l'ame  du  donataire,  quatre  obits  et  deux  processions. 
Charles  Vil  et  Louis  XI  conflrmèrent  celte  donation, 
moyennant  un  obit  de  plus  qui  se  célébrerait  le  25  du 
mois  d'août ,  jour  de  la  fêle  de  saint  Louis. 

Le  chapitre  de  Notre-Dame  n'attachait  sans  doute  point 
une  grande  importance  à  la  propriété  du  château  de  Win- 
cestre ,  de  Biscfiestre  ou  de  Bkeslre,  (on  lui  donnait 
indistinctement  ces  noms),  car  il  n'y  fit  exécuter  aucune 
réparation  ;  si  bien  que  les  brigands  et  le  diable  en  re- 
prirent possession.  «  Sans  doubte,  «dit  l'écrivain  auquel 
a  été  empruntée  la  chronique  du  barbier  de  Gascogne, 
«  sans  doubte,  durant  la  guerre  de  partis  qui  ravagea 
>»  Paris,  la  bouteille  qui  contenoit  le  cierge  fut  brisée;  la 
»  cire  allumée  et  consumée,  et  partant  lame  du  barbier 
I  jetée  en  enfer,  ainsi  que  le  pacte  détruit.  Car  Bicestre 
»  se  fit  plus  mal  hantée  et  plus  effroyable  que  onc  elle 
»  n'avoit  été.  » 

En  -I  ôl  9 ,  le  roi  de  France  reprit  possession  de  Bi- 
cêtre,  et  en  ^653,  on  le  rasade  fond  en  comble  pour 
y  bâtir  un  hôpital  de  soldats  invalides. 

Lorsque  l'établissement  des  Invalides  actuels  ;  qui  eut 
lieu  en  4656,  laissa  Bicêtre  sans  destination,  Vincent 
de  Paul  obtint  de  la  reine  Anne  d'Autriche  qu'une  partie  ^ 
de  cet  édifice  recevrait  les  enfans  abandonnés  ;  mais  ils  y 
restèrent  peu  de  temps  ;  la  trop  grande  vivacité  de 
l'air  en  faisait  périr  un  grand  nombre. 

Ensuite  Bicêtre  devin  t  définitivement  une  maison  d'asile 
pour  les  pauvres ,  et  une  prison  pour  les  gens  sans  aveu. 

Au  commencement  du  règne  de  Louis  XVI,  on  ras- 
sembla dans  Bicêtre  ceux  que  la  débauche  rendait  ma- 
lades ,  les  jeunes  gens  que  leur  famille  voulait  punir , 
et  les  aliénés  des  deux  sei^.  ^ 

Les  malades ,  avant  le  pansement ,  étaient  attachés , 
la  face  contre  le  mur ,  à  cinq  énormes  crampons ,  et 
subissaient  une  fustigation  de  quelques  minutes;  les 
jeunes  gens ,  astreints  aux  plus  rudes  travaux , 
étaient  pour  la  moindre  faute  soumis  aux  mêmes  chàti- 
mens.  Quant  aux  aliénés,  c'était  quelque  chose  d'épou- 
vantable que  de  les  voir  au  fond  de  leurs  cachots ,  nus, 
enchaînés,  furieux,  abandonnés  ,  sans  autre  nourriture 
qu'un  pain  noir!  Lamédecinenesongeaitpoint'ales  guérir, 
l'humanité  'a  rendre  leur  position  moins  affreuse;  on  les  je- 
tait là  comme  des  bêtes  féroces,  et  ils  n'en  sortaient  que 
morts  et  pour  aller  tomber ,  dans  une  fosse  commune , 
sans  même  qu'un  prêtre  vînt  y  murmurer  une  parole 
de  prière. 

Parmi  les  prisonniers  célèbres  renfermés  à  Bicêtre, 
on  cite  l'infortuné  Latude,  connu  par  sa  persévérance  à 
chercher  et  a  trouver  des  moyens  d'évasion  pendant  une 
captivité  qui  dura  presque  autant  que  l'existence  ordi- 
naire d'un  homme.  Victime  d'une  étoiuderie  de  jeunesse, 
Latude,  condamné  a  une  détention  sans  fin,  s'échappa 
cinq  à  six  fois ,  et  fut  jeté  enfin  à  Bicêtre ,  les  fers  aux 
mains  et  aux  pieds ,  sans  autre  lumière  que  celle  d'une 
troile  meurtrière. 


Là ,  au  lieu  de  se  livrer  au  dccouragoment ,  il  chercha 
à  occuper  son  imagination  et  à  tromper  la  longueur  du 
temps.  Le  moyen  qu'il  employa  d'abord  fut  d'apprivoiser 
les  rats  qui  habitaient  le  cachot  avec  lui  :  les  premiers  do 
cesanimaux  enaraenèrenld'autres  ,etLatudc  Unit  par  eu 
avoir  tous  les  jours  douze  a  quinze  qui  obéissaient  à  ses 
moindres  signes. 

Une  fois  il  trouva  dans  la  paille  qui  lui  servait  de  lit 
une  branche  de  sureau,  dont  il  fabriqua  un  flageolet,  for! 
grossier  sans  doute ,  mais  qui  ne  lui  en  donna  pas  moins 
les  moyens  de  charmer  sa  captivité,  en  jouant  quelqi!cs 
airs  de  Pont- Neuf.  Puis,  enfin,  il  conçut  des  projets  d'u- 
tilité publique  ;  et  comme  on  lui  refusait  du  papier,  des 
plumes  et  de  l'encre  ,  il  écrivait  avec  son  sang  sur  des 
tablettes  de  mie  de  pain. 

Un  magistrat  célèbre,  M.  de  Courges,  vint  un  jour  vi- 
siter Bicêtre,  et  découvrit  l'infortuné  Latude,  oublié  dans 
sa  prison,  et  dont  M™*  Legros  lui  avait  révélé  l'existence; 
car  cette  femme  vertueuse  s'était  depuis  nombre  d'an- 
nées dévouée  a  Latude,  et  n'avait  cessé  de  travailler  à  le 
rendre  libre. 

Latude  sortit  enfin  de  Bicêtre,  et  vécut  à  Paris  jusqu'à 
l'âge  de  quatre-vingts  ans ,  pauvre  et  obscur. 
Il  a  laissé  des  mémoires  assez  curieux. 

Pour  compléter  les  horreurs  de  tous  genres  accumu- 
lées sur  Bicêtre ,  il  y  manquait  un  massacre  des  prison- 
niers, et  ce  massacre  a  eu  lieu  en  4  792 ,  au  mois  de  sep- 
tembre. 

Deux  mille  assassins,  armés  de  pièces  d'artillerie,  se 
présentèrent  devant  Bicêtre ,  au  point  du  jour,  et  com- 
mencèrent à  l'assiéger  avec  une  furie  qui  ne  laissa  point 
aux  prisonniers  et  à  leurs  gardiens  le  temps  de  se  met- 
tre en  défense  :  les  abords  extérieurs  du  château  se  trou- 
vèrent donc  bientôt  pris  d'assaut.  ^ 

Mais  malgré  ce  premier  échec ,  les  habitans  de  Bicêtre 
se  rallièrent ,  sous  la  direction  de  leur  concierge ,  homme 
courageux  et  résolu ,  et  un  étrange  combat  commença 
entre  les  assassins  armés  jusqu'aux  dents  et  leurs  adver- 
saires, qui  n'avaient  d'autres  moyens  de  défense  que 
deux  pièces  de  canons ,  des  barreaux  arrachés  à  leurs  ca 
chots ,  et  les  fers  dont  on  avait  'a  peine  eu  le  temps  de  les 
débarrasser.  Durant  cette  lutte,  qui  fut  longue  et  terri- 
ble ,  [plusieurs  insensés  recouvrèrent  la  raison ,  et  vin- 
rent prendre  part  au  combat;...  mais  le  nombre  finit 
par  l'emporter,  et  la  mitraille  acheva  de  renverser  les 
murailles  'a  demi  détruites  derrière  lesquelles  combat- 
taient les  assiégés.  Alors,  ce  fut  une  tuerie  qui  dura 
trois  jours,  et  pendant  laquelle  on  n'é[>argna  personne, 
malgré  les  efforts  de  Pélion  pour  arrêter  un  pareil  car- 
nage :  on  finit  par  noyer  dans  leurs  cabanons ,  à  l'aide  de 
pompe,  ceux  que  le  fer  n'avait  pu  atteindre. . .  Et  quand  les 
massacreurs  quittèrent  Bicêtre,  ils  y  laissèrent  sii  mille 
cadavres. 

On  s'explique  d'autant  moins  l'assassinat  des  prbou- 
niers  de  Bicêtre,  qu'il  ne  s'y  trouvait  point  de  déleniwf 
politiques,  mais  seulement  des  voleurs,  des  vieillard^tv 
des  fous  l 


s; 


68  LECTURES  DU  SOIR. 


§  II.  —  DESCRIPTION.  oj»  bonheur  aux  pauvres,  et  qui  a  jeté  sur  les  lieureui  de 

^  ce  monde  cet  analbome  : 

Bicêtre ,  sauf  quelques  additions,  forme  un  carré  de  ^Z  «  Je  vous  le  dis ,  un  chameau  passerait  plutôt  par  le 
cent  cinquante  toises  à  peu  près.  Ce  carré  contient  trois  ^  »  trou  d'une  aiguille,  qu'un  riche  n'entrerait  dans  le 
cours  principales.  ^  »  royaume  des  cieux.  »  , 

La  première,  à  laquelle  on  arrive  par  une  longue  ^::  Oh  !  c'est  qu'en  effet ,  le  riche  égoïste  qui  pourrait, 
avenue,  sert  de  promenade  aux  vieillards  désignés  sous  ■^r  avec  une  mince  partie  de  son  superflu,  soulager  de  telles 
le  nom  de  bons  pauvres,  et  dont  il  sera  parlé  tout  à  ^  misères,  est  bien  coupable  de  ne  point  apporter  un  peu 
l'heure.  c^o  de  consolation  en  ces  tristes  lieux  où  l'abandon  et   la 

La  seconde  contient ,  à  gauche ,  sur  le  côlé ,  l'église  o;o  pauvreté  serrent  le  cœur  et  emplissent  les  yeux  de  lar- 
et  la  prison  ;  en  face  et  a  droite  se  trouve  linfzrmerie  'io  mes!  Toutes  les  souffrances  se  trouvent  rassemblées  aa- 
générale;  derrière,  est  un  jardin  entouré  de  bâtimens  ^o  tour  de  cette  chapelle  :  des  vieillards  centenaires,  d^ 
moins  élevés  et  habités  par  des  vieillards  inOrmes.  ^-o  aveugles  qui  marchent  à  tâtons,  des  épileptiques  au 

Dans  la  troisième  cour ,  disposée  d'une  façon  irrégu-  !?!  teint  livide,  des  idiots  au  regard  stupide  et  mort.  Puis 
lière ,  sont  le  logement  de  l'agent  de  surveillance,  et  les  ;^:;  à  travers  des  barreaux  de  fer  apparaissent  quelques  têtes 
galeries  réservées  aux  aliénés.  ^2  de  prisonniers,  tandis  que  de  temps  a  autre  s'élève  le  cri 

Dans  la  seconde  cour  se  trouve  encore  le  puits  im-  %  lamentable  d'un  fou  furieux  ! 
mense  qui  alimente  d'eau  une  partie  de  la  maison,  et  qui  ^^      Et  les  heureux  de  ce  monde  passent  insoucieuseraent 
fut  construit eiH 755  par  le  célèbre  architecte Boffraud.  ^'^  près  de  cet  enfer,  sans  verser,  sur  la  langue  brûlante 

Ce  puits  compte  un  diamètre  de  quinze  pieds,  sur  une  c.;o  des  damnés  qui  s'y  débattent,  la  goutte  d'eau  ,  que  le 
profondeur  de  cent  soixante  et  onze;  il  est  taillé  dans  5'=  mauvais  riche  doit,  au  jour  delà  vengeance,  implorera 
le  roc,  et  garde  toujours  neuf  pieds  d'eau  intarissable,  l,;"!  grands  cris  de  Lazare!... 


L'eau  monte  a  l'aide  d'une  machine  mise  en  mouve-  ^ 
ment  par  un  manège  que  font  tourner  des  épileptiques.  3^  §  111,  —  les  vieillards. 

Voici  la  description  de  cette  machine  :  ^ 

Une  charpente  tournante  de  trente-six  pieds  de  dia-  ^';  Bicêtre  se  divise  en  quatre  classes  d'habitans  qui  for- 
mètre  est  fixée  horizontalement  autour  d'un  gros  arbre  ^li  ment  une  population  de  o.SOO  âmes;  population  qui 
au  sommet  duquel  se  trouve  un  tambour  qui  sépare  '■;■=  s'élèverait  sans  doute  à  4,4U0  .  si  l'on  faisait  rentrer  les 
deux  câbles  de  deux  cent  vingt-huit  pieds  de  long,  filant  ^^^  pauvres  eu  congé  et  en  pension.  On  accorde  à  ces  der- 
en  sens  contraire.  S  niers  cent  vingt  francs  par  an,  et  ils  restent  conliés, 

A  ces  deux  câbles  sont  attachés  deux  seaux  garnis  de  c'o  dans  Paris,  aux  soins  de  leurs  familles, 
cerceaux  de  fer  ;  chacun  de  ces  seaux  pèse  environ  T;"      Voici  comment  se  divisent  les  différentes  classes  des 
douze  cents  livres  ,  et  contient  un  muid  d'eau  :  tandis  S  habilans  de  Bicêtre  : 
que  l'un  descend,  l'autre  monte.  ^:^      Vieillards  dits  bons  pauvres-, 

Arrivé  à  une  certaine  hauteur,   un  crochet  de  fer 'î^      Prisonniers; 
saisit  le  seau  qui  apporte  l'eau,   le  fait  pencher,  le  ^      Aliénés. 

couche  horizontalement,  et  le  vide  dans  un  conduit^";;      Les  vieillards  habitent  la  première  et  la  troisième  divi- 
aboutissant  au  réservoir:  ce  réservoir,  voûté,  a  soixante  ^>  sion  dite  la  grande  infirmerie;  dans  cette  dernière  se 
pieds  carrés,  sur  huit  pieds  huit  pouces  de  profondeur.  -;"  trouvent  les  inûrmes  au  nombre  de  700  ;  dans  l'autre 
Il  contient  quatre  mille  muids  d'eau  :  la  machine  en  K  sont  compris  les  valides  au  nombre  de  ^, 000. 
extrait  du  puits  environ  cinq  cents  par  jour.  ^;Ô      Le  vêtement  des  vieillards  se  compose  d'une  redin- 

Cette machine,  comme  on  l'a  tout  à  l'heure  appris,  Do  gole  grise,  assez  souvent  dans  un  état  de  vétusté  misé- 
est  mise  en  mouvement  par  des  épileptiques  qui  gagnent  c.'!^  rable.  On  les  voit  errer  dans  les  cours,  s'asseoir  au 
de  la  sorte  un  salaire  assez  mince  du  reste,  mais  qui  ;;  ^  soleil,  ou  bien  aller,  dans  les  ateliers,  se  livrera  des  tra- 
trouvent  dans  ce  travail  un  exercice  fort  salutaire.  Néau-  H  vaux  qui  occupent,  leur  oisiveté,  et  leur  donnent  le 
moins,  il  arrive  souvent  que  l'un  de  ces  malades  ^^^  moyen  de  se  procurer  deux  choses  fort  recherchées  à 
soit  pris  d'un  accès,  et  qu'il  tombe  eu  convulsion  :  ^v=  Bicêtre  :  de  l'eau-de-vie  et  du  tabac.  C'est  un  spectacle 
alors  ses  camarades,  sans  s'arrêter,  le  poussent  du  pied  -^  singulier  de  voir  tous  ces  vieillards  se  livrer  en  silence, 
au  milieu  du  manège,  et  le  laissent  Ta  se  débattre,  -:=  et  avec  une  grande  activité,  aux  travaux  qu'ils  eut 
non  sans  plaisanter  entre  eux  sur  les  grimaces  ° "  exercés  durant  tant  d'années .  avant  de  venir  chercher 
qu'il  fait...  Et  dans  quelques  minutes ,  ce  sera  peut-être  Dv  à  Bicêtre  un  asile  contre  la  misère  et  contre  la  faim.  H  y 
leur  tour  à  souffrir  de  la  sorte  et  à  se  tordre  à  la  même  T^,  a  des  cordonniers,  des  tailleurs,  des  chapeliers  ,  des 
place!  ^^  ébénistes  sans  nombre;  et  l'on  se  surprend  a  sourire, 

Bicêtre  reçoit  encore  de  l'eau  d'au  second  puits  et  de  ^  lorsqu'on  lit ,  sur  l'enseigne  d'un  ex-coiffeur,  celle  in- 
plusieurs    canaux  qui    communiquent  avec    Arcueil.  %  scription  en  caractères  de  bâtarde  : 
Avant  la  construction  de  ces  puits  et  de  ces  canaux ,  -^^  , 

•'''S  voitures  allaient  puiser  de  l'eau  jusqu'à  la  Seine,  ^  ^  vendre  doccasio.n 

y^  à  le  port  de  l'Hôpital.  ^  DES  PERRUQUES 

'Le  puits  de  Bicêtre  a  servi  à  plusieurs  suicides;  na-  ^  nedves  oc  bjt  bon  état. 

guère  encore  ,  une  malheureuse  femme  s'est  précipitée  c>o 
dans  cet  abîme ,  et  en  a  été  retirée  morte.  c';o      Ceux  qui  n'exerçaient  pas  dans  le  monde  de  profession 

L'église  de  Bicêtre  convient  admirablement,  par  sa  "o  industrielle ,  sont  réduits  'a  limer  de  la  corne  et  à  faire 
nudité  et  par  son  humble  apparence, à  ce  lieu  de  misère  et 'V' d'autres  travaux  qui  n'oxigout  [X»int  de  connaissances 
de  douleurs.  ;\Ial  éclairée,  humide,  noire,  on  y  voit  ^"i^  préalables,  maisqui  ne  produisent  que  de  faibles  salaires, 
sans  cesse  quelque  vieillard  agenouillé  sur  les  dalles ,  et  'x^  Le  nombre  de  ces  malheureux  est  grand ,  car  si  l'on 
priant  ayec  ferveur  celui  qui  a  promis  une  éternité  de  ^-^  jette  les  yeux  sur  la  liste  des  vieillards  de  Bicêtre ,  ou  si 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


69 


par  hasard  quelques-uns  de  ces  hommes  prononcent  leurs 
noms ,  on  reste  ému  de  surprise  et  de  douleur  en  recon- 
naissant que  parfois  ces  noms  ont  été  célèbres.  C'est  à 
Bicêtre,  oui,  à  Bicêtre  qu'est  venue  aboutir  la  carrière  de 
je  ne  sais  combien  de  libraires,  d'hommes  de  lettres ,  de 
musiciens ,  d'avocats ,  d'acteurs  ,  de  médecins  et  de  sa- 
vans  I  Dérision  :  la  gloire  et  l'hôpital  ! , . .  Et  néanmoins, les 
ateliers,  les  salles  et  les  dortoirs  consacrés  aux  vieillards  ne 
présentent  rien  de  triste;  ces  hommes  devisent  gaiement 
entre  eux,  et  trouvent,  dans  la  résignation,  et  peut-être 
dans  l'insouciance,  la  force  de  supporter  ou  de  ne  pas 
sentir  tout  ce  que  leur  position  a  d'amer.  En  fermant  les 
yeux,  le  visiteur  oublierait  presque  les  lieux  dans  lesquels 
il  se  trouve^  car  il  n'enleud  parler  autour  de  lui  que  de 
vin,  de  jeu,  d'amour  et  de  plaisir;  souvent  même  des 
chants  et  les  accords  de  quelques  instrumcns  de  musique 
complètent  l'illusion.  Ouvrez  les  yeux ,  vous  êtes  en- 
touré de  vieillards  cacochymes  et  d'aveugles. 


Au  milieu  de  cette  foule  insouciante  et  bourdonnante 
qui  va  et  qui  vient,  un  homme  seul  se  réfugie  solitaire 
dans  un  coin  obscur,  derrière  une  porte. 

Cet  homme  lient  un  violon  dans  ses  mains,  et  fait  de 
la  musique  sans  relâche ,  depuis  le  matin  jusqu'au  soir. 
L'archet  se  joue  dans  sa  main  avec  une  légèreté  merveil- 
leuse ,  et  ses  doigts  mettent  à  parcourir  les  cordes  une 
célérité  qui* rappelle  involontairement  Paganini.  Tantôt 
le  sourcil  de  cet  homme  se  plisse ,  comme  il  arrive  à  un 
^ artiste  lorsqu'une  difflculté  d'exécution  se  rencontre,  et  il 
répèle  le  Irait  jusqu'à  ce  qu'il  soit  parvenu  a  le  traduire 
correctement;  tantôt  son  regard  s'anime,  son  front  s'é- 
claire ,  une  émotion  sublime  passionne  tous  ses  traits , 
la  sueur  ruisselle  sur  son  visage  :  en  un  mot  il  éprouve 
tous  les  transports  de  l'inspiration  et  de  l'extase... 

Cependant  le  spectateur  témoin  de  celle  scène  bizarre 
n'entend  rien. 

L'inslriunent  ne  produit  aucun  sou. 


L'Artiste. 


Cet  homme ,  selon  quelques  médecins ,  jouit  d'une  t, 
perfection  d'ouïe  si  d-élicate,  la  nature  l'a  tellement  fait  ^ 
musicien,  qu'il  entend  dans  touie  leur  plénitude  des  ^ 
sons  qui  restent  muets  pour  d'autres  ;  s'il  attaquait  ^ 
les  cordes  avec  la  vigueur  qu'emploient  d'ordinaire  les  ^ 
violonistes ,  la  commotion  produite  par  la  vibration  de  X 
l'instrument  blesserait  ses  nerfs  et  assourdirait  son  cer-  âo 
veau ,  comme  le  fracas  d'une  batterie  brise  le  tympan  des  à 
canonniers  qui  la  servent.  ^ 

Selon  d'autres ,  le  musicien  de  Bicêtre  ne  serait  qu'un  ^ 
artiste  misanthrope  méconnu  par  le  monde,  cl  qui  se  «^ 


venge  du  monde  en  refusant  de  lui  laisser  entendre  la 
musique  qu'il  improvise.  Un  opéra  composé  par  lui  au- 
rait é|té  refusé  sans  examen ,  et  pourtant  cet  opéra  était 
un  chef-d'œuvre ,  comme  Robert.  Alors  l'artiste  indigné 
sourit  avec  amertume ,  et  jura  de  ne  plus  poursuivre  ce 
fantôme  dérisoire  que  l'on  nomme  célébrité ,  et  que  le 
hasard  donne  parfois,  quand  le  génie  ne  peut  l'atteindre. 
11  renonça  au  monde.  Il  vécut  du  travail  de  ses  mains , 
et  se  livra,  durant  tout  le  jour ,  a  des  occupations  mé- 
caniques; il  se  ût  menuisier,  je  crois.  Mais  le  soir,  oh! 
le  soir ,  il  revenait  eu  toute  hâle  dans  sa  pauvre  mau- 


70 


LECTURES  DU  SOIR. 


sarde;  il  s'y  enfermait  à  double  tour,  il  éteignait  sa 
lumière,  et  il  prenait  son  violon.  Alors,  cette  grande  ima- 
gination ,  enchaînée  depuis  le  matin  dans  les  entraves 
mesquines  de  la  vie  réelle,  reprenait  sa  liberté  et  s'élan- 
çait dans  les  immensités  du  génie.  Elle  oubliait  la  terre, 
elle  oubliait  la  pauvreté  ;  et ,  seule  en  face  de  Dieu ,  elle 
se  livrait  à  des  hymnes  de  bonheur  et  à  des  extases  di- 
vines. Quelques  personnes  entendirent  les  accords  suaves 
de  l'artiste ,  et  bientôt  on  ne  parla  pas  d'autre  chose  dans 
le  quartier.  Une  personne  riche  et  influente,  pour  s'as- 
surer elle-même  du  plus  ou  moins  d'exactitude  de  la 
rumeur  publique,  vint  écouter  furtivement  le  violoniste, 
et  résolut,  après  l'épreuve,  d'arracher  à  son  obscurité 
un  artiste  de  si  grand  talent.  L'artiste  écouta  silen- 
cieusement toutes  les  promesses  de  gloire  et  de  fortune 
qu'on  lui  faisait,  et  qui,  cette  fois,  semblaient  infail- 
libles; mais  le  lendemain  matin,  il  sortit  emportant  son 
violon  et  son  rabot,  changea  de  quartier,  et  ne  reparut 
plus  chez  son  protecteur  que  trente-cinq  ans  après,  — 
pour  lui  demander  d'être  admis  à  Bicêtre. 

A  quelques  pas  de  là,  deux  voix  qui  chantaient  à  l'unis- 
son me  tirèrent  de  la  préoccupation  où  m'avait  plongé 
le  phénomène  dont  je  venais  d'êlre  le  témoin  ;  ces  deux 
voix  disaient  avec  beaucoup  d'ensemble  la  ballade  de 
Déranger  :  les  Bohémiens;  c'étaient  encore  des  aveu- 
gles. Quand  ils  furent  arrivés  à  ces  beaux  vers  ; 

Voir, 
C'est  aToir , 

je  pensai  au  retour  amer  qu'ils  devaient  faire  faire  aux 
chanteurs  sur  leur  triste  iniirmité^  et  je  m'approchai  du 
groupe  : 

—  Vous  semblez  bien  heureux ,  mes  enfans? 

—  Gais,  oui;  mais  heureux,  non. 
'    -—  Comment  cela? 

—  Pour  être  heureux,  il  nous  manque...  du  tabac, 
répliquèrent-ils  en  éclatant  de  rire. 

Je  donnai  bien  vite  quelque  monnaie  à  ces  aveugles , 
qui  pour  être  heureux  ne  désiraient  qu'une  seule  chose. . . 
du  tabac. 

Près  des  deux  chanteurs,  dont  l'un  va  souvent  à  Paris, 
seul ,  à  pied ,  sans  guide ,  sans  bâton ,  qui  parcourt  toutes 
es  rues  même  les  plus  encombrées  de  voitures ,  et  revient 
à  Bicêtre  sans  jamais  avoir  été  ni  blessé,  ni  heurté,  on 
me  montra  un  autre  aveugle  récemment  opéré  de  la  ca- 
taracte, et  qui  avait  recouvré  momentanément  la  vue. 

Cet  homme ,  avant  de  subir  l'opération  de  la  cataracte, 
jouissait  de  la  même  faculté  que  le  chanteur  dont  il  vient 
d'être  parlé;  et  rivalisait  avec  lui  d'adresse  pour  aborder 
et  pour  traverser  sans  aucun  accident  les  quartiers  les 
plus  obstrués  de  foule  et  de  voitures.  Il  recouvra  la  vue, 
et  vous  comprenez  sa  joie  lorsqu'il  revit  le  ciel  et  la  na- 
ture; mais  ce  bonheur  fut  de  courte  durée.  Bientôt  un 
voile  obscur  s'étendit  de  nouveau  sur  ses  yeux,  et  la 
cécité  revint  complète  et  absolue.  Le  vieillard  ne  s'en 
inquiétait  pas  trop.  Bah  !  disait-il ,  j'ai  déjà  bien  su  me 
paoser  d'y  voir,  je  le  saurai  bien  encore  maintenant. 
Un  beau  matin ,  il  sortit  de  l'infirmerie  et  voulut,  comme 
par  le  passé,  marcher  sans  guide,  dans  Bicêtre  et  au 
dehors  ;  mais  jugez  de  son  désespoir  !  dès  les  premiers 
pas,  il  vint  se  heurter  contre  un  objet  placé  devant  lui... 
Purant  sa  courte  guérison ,  il  avait  perdu  l'instinct  pré- 
cieux qu'il  devait  à  une  longue  expérience,  et  il  lui  fallut, 
l'infortuné!  reprendre  un  bâton  et  un  guide;  heureux, 
quand  veut  bien  lui  en  servir  l'aveugle  avec  lequel  il 


rivalisait  naguère  de  justesse  de  tact,  de  finesse  d'ouïe, 
et  d'adresse  à  se  diriger! 

Tandis  que  je  sortais  du  dortoir  des  aveugles,  j'en- 
tendis aboyer  je  ne  sais  quel  événement  sinistre ,  par 
une  voix  enrouée  qui  semblait  en  avoir  contracté  une 
longue  habitude.  En  effet,  c'était  un  ancien  crieur  public 
qui,  devenu  habitant  de  Bicêtre,  n'avait  pu  renoncer  à 
son  ancienne  et  chérie  profession.  Il  la  continuait  donc 
en  ce  triste  séjour,  spéculant  sur  la  curiosité  de  ses 
collègues  d'hôpital ,  et  les  mettant  dans  l'alternative,  ou 
de  se  priver  d'un  sou  de  tabac,  ou  de  ne  point  connaître 
les  détails  «  du  fameux  assassinat  qui  vient  d'être  commis 
»  à  Paris,  sur  des  particuliers  très-connus.  » 

Ainsi,  la  spéculation  vient  encore  se  dresser  près  du 
chevet  des  mourans  et  près  du  cabanon  des  galériens  1 

La  spéculation!  mais  elle  se  montre  Ta  comme  à  Paris, 
active,  industrieuse,  fine,  engageante.  Des  cantines  en- 
tourent Bicêtre,  des  restaurans  entourent  Bicêtre;  les 
restaurans  ont  leurs  murs  chargés  de  volailles,  de 
bouteilles  et  de  jambons  peints,  emblèmes  parlans  qui 
blasonnent  ainsi  en  plein  air  la  carte  du  gargottier  et 
tendent  un  appât  au  pauvre  hère  qui  se  trouve  quelque 
argent  dans  la  poche  et  qui  sort  du  réfectoire  peu  gaslro- 
;  nomique  de  l'hospice.  Les  cantines  ont  des  arbres  verts 
a  leur  porte,  des  guirlandes  de  verdure  à  leurs  cn- 
■  seignes  ,  et  des  lettres  grosses  et  grandes  qui  promet- 
tent du  vin  à  six  sous  la  bouteille  !  Notez  bien  que  l'on 
ne  s'engage  pas  à  livrer  du  bon  vin,  mais  seulement  du 
vin.  Et  qu'importe  la  qualité  de  ce  vin,  pourvu  qu'il 
réchauffe,  qu'il  enivre  et  qu'il  fasse  oublier?  Qu'im- 
porte!... C'est  là  ce  qu'ils  pensent  tous;  c'est  là  ce  que 
pensait  il  y  a  quelques  années,  un  homme,  long,  grand, 
maigre,  abrité  par  Bicêtre,  et  que  l'on  ne  connaissait 
que  sous  le  nom  obscur  d'Antoine.  Sa  trogne  rouge  et 
bourgeonnée,  sa  démarche  chancelante,  sa  taille  cour- 
bée et  une  perruque  rousse  qui  couvrait  son  front 
chauve  le  rendaient  presque  un  objet  de  dégoût.  11  pas- 
sait sa  vie  au  cabaret,  n'en  sortait  qu'ivre,  et  ne  recu- 
lait devant  aucun  moyen  de  se  procurer  l'argent  né- 
cessaire pour  assouvir  des  besoins  crapuleux. 

Or  cet  homme  dont  je  ne  puis  dire  ici  le  nom  ,'car  il 
appartient  à  une  famille  honorable ,  était  né  avec  une 
fortune  brillante,  et  fut  élevé  par  une  mère  sainte  et 
bonne j  par  un  père,  magistrat  probe  et  sévère. 

Le  jeune  Antoine  répondit  d'abord  par  une  conduite 
régulière  à  l'excellente  éducation  qu'il  avait  reçue,  et  il 
espérait  bientôt  arriver  à  des  fonctions  brillantes,  lorsque 
le  hasard  le  mit  en  rapport  avec  quelques  jeunes  gens 
habitués  depuis  long-temps  au  libertinage  et  à  la  paresse. 
Antoine  se  sentit  d'abord  de  la  répugnance  pour  leurs 
propos  dissolus  et  pour  leur  conduite  dévergondée  ;  mais 
peu  à  peu  jl  se  familiarisa  avec  ces  vices  présentés  sous 
des  dehors  séduisants;  il  céda  à  une  fausse  honte,  et 
quehiues  mois  s'étaient  écoulés  a  peine  qu'il  se  trouvait 
le  plus  effronté  et  le  plus  dissolu  d'entre  ses  compagnons. 

Adieu  alors  à  ses  espérances  d'avenir  I  car  on  le  cite 
partout  comme  un  libertin  indigne  d'occuper  rom{>loi 
le  moins  honorable.  Adieu  à  sa  fortune ,  car  voici  venir 
les  dettes,  les  creanciers ,  les  emprunts  à  usure  et  la 
misère!  Son  père  et  sa  mère  succombent  à  un  trop  juste 
désespoir;  et  les  débris  de  leur  héritage ,  ce  que  les  gens 
de  loi  et  les  créanciers  ont  laissé  à  Antoine,  se  dissipent 
bientôt. Alors  arrivèrent  la  prison  pour  dette,  puis  l'es- 
croquerie ,  puis  la  détention,  puis  l'hôpital  j  encore  fut- 
ce  à  la  pitié  et  a  la  protection  qu'il  dut  un  asile  qu'il  ue 
méritait  point. 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


7i 


Mais  écoutez  jusqu'au  bout  celle  histoire  terrible  :  un  o^  Et  il  ne  peut  voir,  il  ne  peut  écouter  si  l'on  vient.  11 
soir,  Antoine  traversait  les  cours  de  Bicêtre,  ivre,  chan-  ^  lui  faut  attendre  Ta,  immobile,  silencieux,  tout  entier 
celant  et  sature  d'eau-de-vie  et  de  liqueurs spiritueuses;  Z\^  à  son  attente,  le  cœur  palpitant,  les  mains  convulsive- 
c'élait  par  une  de  ces  lourdes  et  chaudes  soirées  du  mois  2o  ment  agitées! 

de  juillet,  où  lair  est  embrasé,  où  l'on  respire  à  ^Z  Enfln ,  après  une  heure,  — une  heure!  —  quelque 
peine  :  le  tonnerre  grondait  à  l'horizon,  des  éclairs  ^  chose  touche  sa  main.  0  joie!  ô  bonheur!  ô  transport! 
fendaientlesnueset  venaient  jeter  leurs  flammes  éblouis- ^  Hélas!  c'est  un  enfant,  qui  passe  insoucieusement 
santés  sur  le  vieux  édiflce  de  Bicêtre.  tfe  près  de  lui,  et  qui  n'a  point  remarqué  les  caractères 


Un  inûrmier  traversait  la  cour ,  une  lanterne  à  la 
main  ;  Antoine  s'arrête ,  lui  cherche  querelle ,  veut  s'em- 
parer de  la  lanterne .  et  finit  par  frapper  de  son  bâton 
l'infirmier  qui  abandonne  la  lanterne  et  s'éloigne. 


tracés  sur  le  plancher. 

11  recommença  durant  huit  jours  avec  persévérance. 
Mais  c'était  cette  persévérance  même  qui  rendait  impos- 
sible ce  qu'il  désirait  avec  tant  d'ardeur  ;  car ,  a  force 


Alors  Antoine  ouvre  l'objet  qu'il  vient  de  conquérir;  32  d'écrire  à  la  même  place,  il  avait  fini  par  former  une 


il  met  une  pipe  dans  sa  bouche,  et  approche  la  tête  de  la 
chandelle  pour  allumer  le  tabac;  mais  le  feu  prend  a  la 
perruque  de  l'ivrogne,  et  bientôt  une  grande  ûamme, 
rouge  et  bleuâtre  tout  à  la  fois,  suivie  d'une  odeur  pes- 
tilentielle ,  s'élève  au  milieu  de  la  cour  de  Bicêtre 


confusion  illisible  de  caractères. 

Enfin ,  un  employé  de  la  maison  le  surprit  recommen- 
çant avec  désespoir  son  travail  inutile.  H  le  prit  par  la 
main  et  le  conduisit  dans  une  autre  partie  du  dortoir.  La 
joie  faisait  presque  défaillir  laveugle ,  qui  tomba  tout- 


Une  combustion  humaine  spontanée  avait  été  produite  ^°  à-fait  évanoui,  lorsqu'il  sentit  écrire,  sur  sa  main,  par  le 
par  les  flammes  de  la  perruque  et  des  vêtemens  d'An-  ^  doigt  de  l'employé  ; 
toine ,  et  l'on  ne  retrouva  plus ,  à  la  place  de  ce  malheu-  ^      —  Jk  vocs  comprends. 

reux ,  qu'un  tas  de  cendres  et  quelques  restes  de  chapeau  %      Alors  commença  entre  ces  deux  hommes  un  entretien 
et  de  redingote.  ^  suivi  :  première  communication  de  l'infortuné  avec  les 

Près  du  musicien  dont  je  parlais  tout  a  l'heure,  a  côté  ^  hommes,  depuis  bien  des  mois!  II  ne  pouvait  y  laisser 
d'un'tailleur  aveugle  qui  confectionne  des  coutures  d'une  ^  mettre  fin;   quand  l'employé  voulait  s'éloigner,  il  le 
régularité  miraculeuse,  et  non  loin  du  lit  d'un  modèle  ^  poursuivait  a  tâtons ,  il  l'entourait  de  ses  bras  supplians, 
de  peinture  qui  a  conservé  sa  longue  barbe  blanche  et  ^  il  pleurait;  il  écrivait  sur  son  ardoise: 
s^poses  académiques,  on  remarque  un  homme  qui  sem-  ^      Ne  me  laissez  pas  seul  ! 

file  n'avoir  que  cinquante  ans  au  plus  :  d'une  santé  ro-  2^  Il  fallut  plusieurs  jours  pour  calmer  une  agitation  qui 
buste ,  et  jeune  encore  en  comparaison  des  vieillards  qui  ")=  pensa  devenir  funeste  "a  l'aveugle-sourd-muet.  Enfin ,  sa 
^entourent,  on  se  demande  d'abord  comment  il  se  trouve  ^  joie  immense  s'apaisa ,  et  il  put  désormais  entretenir  des 
admis  à  Bicêtre?  D'une  pareille  question,  on  arrive  na-  ^  relations  avec  tous  ceux  dont  il  avait  besoin, 
turcllement  'a  examiner  avec  plus  d'attention  cet  homme,  ^  Quand  je  m'approchai  de  lui ,  il  se  tenait  assis  près  de 
et  l'on  s'étonne  de  son  indifférence  complète  pour  tout  ce  So  son  lit ,  suivant  l'habitude  qu'il  a  contractée,  et  que  né- 
qui  se  passe  autour  de  lui.  Aucun  bruit ,  quelque  violent  ^  cessite  l'impossibilité  où  il  est  de  marcher  sans  guide , 
qu'il  soit,  ne  lui  fait  lever  la  tête;  n'importe  les  objets  ■^  puisqu'il  ne  peut  même  se  diriger  par  l'ouïe,  comme  les 
qui  passent  et  repassent  devant  lui,  ils  n'excitent  en  ^  autres  aveugles.  Sa  tête  se  penchait  sur  sa  poitrine  avec 

une  expression  profonde  de  mélancolie ,  et  près  de  lui 

se  trouvaient  une  ardoise  et  un  crayon  qu'il  ne  quitte 

jamais. 

Lorsque  je  touchai  sa  main,  il  tressaillit,  et  on  soi>- 

rire  triste  et  doux  entr'ouvrit  ses  lèvres. 
Je  traçai  sur  la  paume  de  sa  main  la  phrase  suivante  : 

—  Voulez-vous  causer  avec  moi  ? 
Il  prit  son  ardoise ,  et  écrivit  sa  réponse  avec  une 

écriture  rapide,  grosse,  régulière  et  très-bien  formée: 

—  Oui,  volontiers. 

—  Êtes- vous  bien  malheureux  ? 
11  leva  les  yeux  au  ciel  et  joignit  les  mains  avec  an 

mouvement  douloureux. 

—  Éprouvez-vous  beaucoup  d'ennui? 
11  prit  d'abord  son  ardoise  pour  me  répondre  ;  mais  il 

la  replaça  sur  le  lit,  et,  par  une  pantomime  expressive, 
cacha  sa  tête  entre  ses  deux  mains.  Puis,  il  reprit  l'af  . 
doise  et  y  traça  : 

—  Je  n'ai  ni  jour,  ni  nuit! 

—  La  prière  vous  console-t-elle  ? 

—  Je  n'ai  d'espoir  et  de  consplation  qu'en  Diea. 

—  Le  goût  et  l'odorat  vous  offrent-ils  quelque  com- 


rien  son  attention.  Je  le  crois  bien. 

H  est  sourd  ; 

Il  est  muet. 

Il  est  aveugle. 

Sourd-muet  de  naissance ,  une  maladie  accidentelle  l'a 
privé  de  la  vue ,  et  cet  homme ,  ou  plutôt  ce  demi-cadavre,  S 
auquel  restent  seuls  la  pensée,  le  toucher  et  les  sens  ^ 
presque  superflus  en  pareil  lieu,  de  l'odorat  et  du  goût,  ^ 
a  été  jeté  dans  les  dortoirs  de  Bicêtre.  2^ 

Mais  Dieu  a  mis  dans  le  cœur  de  l'homme  un  besoin  °^ 
mystérieux  de  la  société  des  autres  hommes ,  et  celui  ^ 
qu'éprouvaient  si  cruellement  les  décrets  de  la  Provi-  3^ 
dence ,  ne  put  se  résoudre  à  végéter  comme  un  brin  ^ 
d'herbe,  sans  conununiquer  avec  ses  semblables.  Il  in-  2g 
venta  donc  un  moyen  ingénieux  et  simple  de  converser  ^ 
avec  eux  ;  et  un  malin,  après  s'être  procuré,  par  hasard, 
un  peu  de  craie,  il  traça  les  mots  suivans  sur  le  plancher 
du  dortoir  : 
Ecrivez  avec  le  doigl  sur  ma  main,  ce  que  vous  voulez 

me  dire. 
Puis,  il  attendit,  dans  quelles  angoisses,  vous  le  com 
prenez  !  que  quelqu'un  vînt  à  passer.  Oh 


combien ,  du 
rant  une  heure  d'attente,  souffrit  cet  infortuné,  qui  se  ^  pensation  à  la  perte  de  vos  autres  sens? 
demandait    :   Est-ce  de    la  craie  que  je    tiens?    Ma  ^2 
main  a-t-elle  bien  tracé  les  caractères?  mon  souvenir. 


Il  fit  écrire  deux  fois  le  mot  compensation;  puis  par 
un  geste  plein  de  finesse  et  de  malice,  il  me  montra  sa 


depuis  si  long-temps  que  je  n'ai  essayé  d'écrire,  ne  m'a-  ±  gamelle  de  bois,  où  nageait  un  potage  d'une  odeur  peu 
t-il  point  trompé?  verra  t-on  dans  ces  caractères  autre  3^  prévenante,  il  faut  l'avouer. 

chose  que  des  lignes  capricieusement  tracées  au  hasard?  ^      Je  lui  serrai  la  main,  et  j'allais  m'éloifner  lorsqu'il 
Iesremarquera-t-on?etne8ont-ellespoiûtdëjàeffacéc8?...  «^  m«  rappela  par  un  signe: 


LFXTURES  DU  SOIR. 


—  Dites-moi  votre  nom,  je  voas  prie?  avait-il  écrit 
sur  son  ardoise. 


—  Pourquoi? 

—  Pour  m'en  souvenir. 


Aveusle  sourd  ef  muet. 


—  Quel  intérêt  peut  vous  offrir  ce  nom  ? 

—  Dans  mon  existence  si  vide ,  le  moindre  incident 
n'a-t-il  pas  un  grand  intérêt  ? 

Je  lui  dis  mon  nom  et  je  m'éloignai.  Avant  de  sortir 
du  dortoir  je  me  retournai ,  et  je  vis  le  pauvre  homme, 
qui  me  croyait  encore  là,  tendre  autour  de  lui  son  ar- 
doise que  personne  ne  prenait;  je  courus  la  recevoir  ;  il 
avait  écrit  : 

—  Je  me  souviendrai  de  vous ,  car  vous  m'avez  té- 
moigné de  l'intérêt. 

Revenu  dans  la  cour,  deux  individus  qni  portaient  la 
livrée  des  bons  pauvres,  s'approchèrent  de  l'un  des  ar- 
tistes qui  m'accompagnaient,  et  qui  terminait  le  portrait 
du  sourd-muet-aveugle. 

Ces  deux  individus  sont  le  Nisus  et  YEuryale  de 
lîicêtre. 

L'un  est  idiot ,  l'autre  est  aveugle. 

Tous  les  deux  ont  été  déposés  à  l'hospice  des  cnfans 
prouvés ,  le  même  jour  et  à  la  même  heure  ;  tous  les  deux 
ont  été  élevés  dans  le  même  village;  tous  les  deux  ont 
été  admis  le  même  jour  à  Hicêtre.  Depuis  qu'ils  savent 
marcher ,  l'idiot  a  servi  de  guide  h  l'aveugle ,  et  l'aveugle 
a  pensé  pour  l'idiot  ;  'a  eux  deux  ,  ils  ne  possèdent  guère 
que  les  facultés  d'un  seul  homme  :  une  vue,  une  pensée, 
une  volonté.  Unis  comme  Rila  et  Christina ,  ces  jumeaux 
merveilleux ,  non  par  un  lien  physique ,  mais  par  un 
autre  lien  aussi  fort:  la  nécessité,  ils  ne  se  quittent  jamais, 
marchent  ensemble,  dorment  ensemble,  souffrent  en- 
semble ,  et  {joûteni  ensemble  tous  les  bonh^rs  possibles 
ponr  eux  :  un  soleil  chaud ,  une  nourriture  meilleure , 
quelques  grains  de  tabac. 


La  physionomie  de  l'aveugle  ne  manqoe  pas  d'nne 
certaine  expression  de  finesse.  Quant  à  l'idiot,  jamais 
laideur  ne  se  présenta  plus  repoussante  et  plus  dégradée. 
Un  de  ses  yeux  se  tient  constamment  fermé,  et  s'il  Louvre, 
par  un  jeu  effroyable  et  fantastique  des  muscles  du  visage 
toute  la  face  se  contracte  et  l'autre  œil  se  ferme. 

Voila  donc  deux  créatures  pleines  de  force  et  de  santé, 
qui  probablement  existeront  bien  des  années  encore,  el 
dont  toute  h  vie  sera  ce  qu'elle  est  depuis  cinq  ans  :  boire, 
manger,  dormir  et  marcher.  Et  ils  ne  sont  pas  les  seuls: 
mille  individus  se  trouvent  la,  comme  eux.  sans  autreav»- 
nir  que  la  tombe ,  sans  autre  incident  que  la  souffrance  ! . . . 
Et  nulle  parole  deconsolalion  ni  d'espérance  aulourd'euxl 
des  soins  salariés  à  tant  par  mois ,  des  inflrraiers  à  gages, 
et  pas  une  sœur  de  Vincent  de  Paule,  qui  leur  pro- 
digue les  attentions  tendres  et  suaves  dont  ces  femmes 
saintes  ont  seules  le  secret!  pas  un  de  ces  anges  autour 
d'eux,  }>our  leur  parler  d'une  autre  vie;  d'une  vie  où 
les  souffrances  d'ici -bas  sont  consolées. 

11  faut  ajouter,  cependant,  que  le  sort  des  vieillards 
de  Bicêtre  s'est  beaucoup  amélioré,  el  que,  chaque  année 
encore,  il  éprouve  des  améliorations  graduelles. 

«  Avant  la  révolution,  dit  M.  Audiffret,  l'hospice  de  Bi- 
cêtre contenait  des  individusdes  deux  sexes  el  de  différeus 
âges,  atteints  de  toute  espèce  d'infirmités  ou  de  maladies. 
Il  y  avait  des  lits  où  des  malheureux  couchaient  ensemble 
se  communiquaient  leurs  principes  morbifiques.  Ma- 
dame Necker,  lorsque  son  mari  était  ministre,  fut  frappée 
de  ce  hideux  spectacle ,  en  visitant  les  salles.  Elle  em- 
ploya tout  son  crédit  pour  faire  construire  des  lits  où  il 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


73 


ne  coucha  plus  que  deux  malades  qu'une  séparation  en 
bois  préservait  tant  bien  que  mal  des  miasmes  pestilen- 
tiels. En  ^80^ ,  il  y  avait  ^  505  lits  où  les  malades  cou- 
chaient seuls,  262  où  ils  couchaient  deux,  H  44  à  doubles 


cloisons  qui  séparaient  les  pauvres  couches  ensemble, 
-172  lits  à  seul,  scellés  dans  le  mur,  -126  lils  appelés 
auges,  pour  les  galeux ,  et  56  lits  de  réserve. 

»  Les  lits  où  quatre  coucheurs  passant  la  moitié  de  la 


>0^ 
Nisus  et  Eoryale. 


nuil ,  étaient  ensuite  remplacés  par  quatre  autres,  n'exis- 
tent plus  depuis  la  révolution. 

»  En  ^  8G5  et  les  années  suivantes ,  de  nombreux  et 
utiles  changemens  ont  été  faits  dans  cet  hospice  :  des 
plantations ,  des  constructions  y  ont  été  exécutées.  De- 
puis cette  époque,  on  n'y  admet  plus  les  femmes.  » 

§   IV.  —  LA   PRISON. 

Non  loin  de  l'église  s'élève  la  prison  ,  qui  se  compose 
de  six  corps  de  bâtimens  à  plusieurs  étages. 

DÉCEMBRE    -1835. 


La  prison  de  Bicêtre  est  une  maison  de  dépôt  transi- 
toire. On  n'y  entre  que  pour  allpr  de  là  dans  un  lieu  de 
réclusion ,  aux  bagnes  ou  h  la  guillotine. 

On  pénètre  dans  celte  prison  par  un  perron  de  trois 
ou  quatre  marches  qui  conduit  à  une  porte  basse,  de 
peu  de  largeur ,  et  près  de  laquelle  se  tiennent  des  vété- 
rans, le  fusil  chargé. 

A  gauche,  en  entrant,  se  trouve  le  parloir,  où  les  pri- 
sonniers reçoivent  ceux  de  leur  famille  ou  de  leurs  amis 
qui  ont  pu  obtenir  la  permission  de  les  voir. 

Ce  parloir  se  compose  de  deux  grilles  formées  par 

10. TROISIÈME   VOLtME 


74 


LECTURES  DU  SOIR. 


(lonorrucs  l)arrcaux,  que  recouvre  en  outre  on  treil- 
lage serré  de  gros  lil  de  fer.  Ces  deux  grilles,  dislaotes 
cuire  elles  de  trois  pieds  environ  /forment  un  couloir  où 
peut  au  besoin  se  tenir  un  gardien,  qui,  du  reste,  est 
toujours  présent.  Aiusi,  pas  un  baiser,  pas  une  étreinte 
de  main,  pas  un  mot  intime  ne  devient  possible  entre  le 
prisonnier  et  sa  femme  ou  son  enfant  !  Et  de  telles  pré- 
cautions, une  semblable  rigueur  sont  nécessaires;  sans 
cela,  une  étreinte  ou  un  baiser  glisserait  dans  la  main 
ou  dans  les  lèvres  une  scie  en  ressort  de  montre,  pour 
enlever,  la  nuit,  les  barreaux,  et  faciliter  l'évasion  du 
prisonuier  ;  un  mot  àl'oreille  indiquerait  les  intelligences 
préparées  au  dehors  :  Car  ce  sont  des  hommes  entrepre- 
uans  et  hardis  que  les  détenus  de  la  prison  de  Bicêlre; 
gens  habitués  dès  l'cufauce  au  vol ,  a  la  prison ,  au  lan- 
gage et  aux  habitudes  des  bagnes ,  aux  chances  périlleuses 
de  l'évasion. 

Suivez-moi  maintenant,  baissez-vous,  passez  sous  celte 
porte  épaisse  comme  un  mur  et  surchargée  de  serru- 
res ;  traversez  ce  petit  corridor  où  sont  des  gamelles  vides 
qui' attendent  les  rations.  Bien:  vous  voici  dans  une  cour 
de  médiocre  grandeur ,  et  au  milieu  de  laquelle  s'élève 
un  poteau  de  fer  qui  supporte  une  lanterne.  Quel  calme  ! 
quel  sileucel  Pas  un  cri.  Pas  un  bruit.  Deux  hommes 
seulement,  assis  sur  un  banc  ;  deux  hommes  dont  les 
façons  annoncent  une  éducation  distinguée,  qui  s'entre- 
tiennent paisiblement ,  et  qui  voient  passer  les  visileurssans 
empressement  de  curiosité.  L'un  est  un  jeune  Espagnol 
qui  vola  la  caisse  du  banquier  chez  lequel  il  était  commis; 
l'autre  passe  pour  un  des  plus  hardisescrocs  que  Ton  con- 
naisse ,  et  quand  viendra  le  départ  de  la  chaîne,  ira  subir 
vingt  ans  de  travaux  forcés  à  Brest. 

Les  prisonniers  de  Bicêlre  se  diviseot  en  deux  grandes 
classes  :  les  travailleurs  et  les  oisifs. 

Les  oisifs  se  composent  des  paresseux  qui  refusent  de 
travailler,  de  ceux  qui  sont  inhabiles  "a  le  faire,  ou  des 
condamnés  qu'attend  la  guillotine. 

Les  oisifs  sont  traités  beaucoup  plus  durement  que  les 
travailleurs  :  ils  couchent  sans  draps  et  sans  matelas.  Les 
travailleurs,  au  contraire,  répartis  en  sept  ou  huit 
ateliers,  couchent  deux  à  deux  dans  des  lits  moins  durs 
et  où  se  trouvent  des  draps.  La  nourriture  se  compose 
d'une  livre  et  demie  de  pain  ,  d'un  demi-litre  de  bouil- 
lon ,  de  la  même  quantité  de  légumes  secs,  et  deux  fois 
par  semaine  de  quatre  onces  de  viande  désossée.  Dans  les 
ateliers,  on  les  occupe  a  fabriquer  des  souliers,  des  cha- 
peaux, de  l'ébénisterie  et  des  vêlemeos;  ils  dévident  et 
peignent  de  la  soie,  enfin  ils  façonnent  de  la  serrurerie. 
Le  produit  de  leur  travail  se  divise  en  trois  parts  :  Tune 
est  prélevée  par  le  gouvernement,  à  litre  d'indemnité;  la 
seconde  leur  est  remise,  pour  qu'ils  la  dépensent  à  leur 
gré  ;  quant  a  la  troisième ,  elle  sert  à  former  une  masse 
que  l'on  donne  au  détenu  à  sa  sortie  de  la  maison. 

Lorsque  Ion  entre  dans  les  ateliers  de  la  prison  de 
nicclre,  on  reste  tout  surpris  d'y  voir  régner  tant  d'ordre, 
de  silence  et  d'activité.  Certes,  aucune  manufacture  ne 
procède  avec  plus  d'harmonie  et  de  régularité  1  Cepen- 
dant les  ateliers  de  Bicêlre  n'ont  d'autre  directeur  et 
d'autres  survcillans  qu'un  prisonnier  comme  eux  ,  aux- 
quels ils  obéissent  avec  une  docilité  inexplicable  chez  des 
hommes  habitués  à  la  licence  el  souvent  au  crime. 

Au  sortir  des  ateliers ,  et  après  avoir  parcouru  les 
prisons  dos  oisifs,  on  me  til  entrer  dans  une  salle  ,  ou 
plutôt  dans  un  cachot,  dont  la  porte  est  plus  ferrée  que 
toutes  les  autres  portes  ferrées  de  Bicêlre. 

C'est  l'a  que  se  lieuucul  couchés,  sur  des  lits  de  camp, 


les  condamnés  à  perpétuité  ou  à  un  nombre  d'années 
qui  équivaut  à  peu  près  a  la  perpétuité  ;  c'est  là  que  se 
trouvaient  trois  parricides,  sept  ou  huit  assassins ,  et  je 
ne  sais  combien  de  voleurs  fameux.  Je  remarquai  un  tout 
jeune  homme,  à  physionomie  douce,  et  qui  ne  semblait 
pas  avoir  plus  de  seize  à  dix-sept  ans.  11  était  condamné 
à  vingt  ans  de  bagne  pour  incendie  ! 

Les  condamnés  couchent  sur  un  lit  de  camp  et  sous  un 
lit  de  camp  ;  car  le  peu  de  dimension  de  ce  cachot  oblige 
à  mettre  également  des  paillasses  par  terre  et  sur  l'espèce 
de  large  banc  de  bois  qui  garnit  tout  le  tour  de  ce  lien 
sinistre.  Un  parricide,  qui  souriait  de  mon  émotion  et 
de  ma  pâleur,  se  jeta  sur  sa  paillasse,  en  s'écriant 
Diable ,  mon  divan  est  dur.  Garçons  ;  il  faudra  qu'on  y 
remette  du  duvet  ! 

Celle  slupide  plaisanterie  obtint  beaucoup  de  succès 
et  excita  les  rires  de  tous  les  galériens.  Nous  sortîmes- 
épouvantes. 

Un  adepte  distingué  de  la  science  de  Gall  et  de  Spur- 
zcim,  M.  Debout,  pharmacien  de  la  prison  de  Bicêtre, 
m'accompagnait  dans  cette  visite. 

—  Ce  spectacle ,  me  dil-il ,  vous  fait  horreur.  Qne 
serait-ce  si  vous  vous  trouviez,  comme  moi,  initié  aux 
déréglemens  épouvantables  de  ces  lieux  maudits;  si, 
comme  moi ,  vous  aviez  étudié  des  hommes  jetés  ici  par 
le  crime  et  par  la  débauche ,  et  qui  ne  poursuivent  qu'un 
seul  but  :  devenir  libre  et  se  replonger  plus  que  jamais 
dans  le  crime  et  dans  la  débauche!  J'ai  recueilli  l'histoire 
de  beaucoup  d'entre  eux.  J 'ai  fait  écrire  h  plusieurs  le  récit 
de  leurs  aventures  ;  et  il  résulte  de  ces  observations  une 
chose  :  c'est  que  les  mauvais  exemples  et  une  éduca- 
tion vicieuse ,  autant  qu'un  penchant  naturel  au  mal , 
poussent  ces  misérables  dans  la  voie  funeste  où  ils  se 
vautrent.  Il  y  a  néanmoins  des  exceptions  :  les  voleurs 
surtout ,  ont ,  dès  leur  plus  tendre  enfance ,  éprouvé  pres- 
que tous  un  besoin  impérieux  de  s'approprier  ce  qui  était 
la  propriété  des  autres.  J'ai  moulé  leurs  crânes ,  et  tou- 
jours l'organe  indiqué  par  Gall  comme  le  siège  de  ce 
penchant,  s'est  trouvé  développé  chez  eux  d'une  manière 
non  équivoque.  Combien  il  faut  regretter  qu'une  sage 
éducation  et  un  peu  de  fermeté  de  caractère  n'aient  point 
niodiûé  de  tels  penchans ,  eu  leur,  donnant  ime  direc- 
tion qui  pouvait  devenir  utile  et  noble  ! 

Tout  'a  coup  nous  nous  trouvâmes  au  milieu  d'un  aie- 
lier  disposé  de  façon  pittoresque,  et  dans  lequel  un  artiste 
peignait  des  stores  avec  beaucoup  de  talent.  A  noire  ar- 
rivée il  nous  salua  gracieusement  de  la  main  sans  quitter 
son  tabouret,  et  continua  son  travail,  penchant  parfois  la 
tête  en  arrière  aQu  de  mieux  juger  de  l'ensemble  et  de 
l'effet.  11  nous  traita  d'égal  'a  égal,  parla  littérature, 
nous  fit  admirer  le  magnifique  panorama  de  Paris ,  qui 
se  déroulait  sous  ses  fenêtres,  et  me  donna  des  nou- 
velles de  Victor  Hugo,  qui  voyageait  en  Normandie, 
de  Dumas,  qui  parcourait  je  ne  sais  quel  pays,  de  Ca- 
simir Delavigne,  dont  on  allait  représenter  le  Don 
Juan,  et  surtout  de  l'abbé  de  Lamennais,  qu'il  portail 
aux  nues.  Cet  homme  était  en  outre  musicien  ;  car  je 
vis  un  violon  accroché  à  la  muraille  el  des  livres  de 
musique  é|>ars  sur  une  table. 

—  Quelles  fonctions  remplit  dans  la  maison  ce  iqdii- 
sieur?  demandai-je  en  sortant  de  lalelier. 

M.  Debout  se  mil  à  rire. 

—  C'est  \\\\  faussaire,  dit-il. 

Un  grand  bruit  nous  lit  ensuite  descendre  dans  la  cour  ; 
l'heure  de  la  récréation  des  prisonniers  venait  de  sonner, 
el  ils  se  promeuaieul  {>cle-mêlo ,  riant ,  devisaul ,  humant 


MUSÉE  DES  FANULLES. 


/5 


l'aîf  frais  et  dissorfant  sur  les  évcnemens  politiques. 

Car  la  prison  de  BicClrc  aussi,  a  ses  opinions  diffcrentes 
et  ses  divers  partis;  car  là  se  trouvent  des  républicains, 
des  légitimistes  et  des  juste-milieu ,  qui  se  passionnent 
pour  tel  ou  tel  personnage,  pour  telle  ou  telle  cause. 
Oui,  ces  hommes  qui  doivent  obéir  eu  esclaves  au  geô- 
lier, et  qui  se  courberont  bientôt  sous  le  bâton  de  l'ar- 
gousin,  rêvent  des  utopies  politiques,  et  régentent  les 
ministres  et  les  rois!  Le  grand  sujet  des  discussions  or- 
dinaires est  un  buste  de  Louis-Pbilippe  placé  au-dessus 
delà  porte  principale,  et  que  les  uns  voudraient  faire 
disparaître,  tandis  que  les  autres  veulent  le  maintenir. 

On  inaugura  ce  buste  dans  une  circonstance  assez  bi- 
iarre  :  ce  fut  lorsque  les  prisonniers  de  Bicêtre  jouèrent 
la  comédie ,  en  ^  83^  ,  le  jour  de  la  fête  de  la  reine ,  sur 
un  théâtre  construit  dans  la  cour  :  on  représenta  tes 
toangers  de  l'inconduite,  mélodrame  de  l'Ambigu ,  les 
VuvrierSy  vaudeville  des  Variétés ,  et  une  pièce  de  cir- 
constance dont  l'auteur  était  un  forçat.  L'n  détenu,  que 
sa  bonne  conduite,  son  caractère  loyal  et  son  influence 
sur  ses  compagnons  rendaient  une  sorte  d'autorité  dans 
la  maison,  s'institua  le  directeur  delà  troupe,  et  ga- 
rantit, sur  sa  responsabilité  personnelle,  qu'il  ne  se  pas- 
serait aucun  désordre. 

Eu  effet ,  le  spectacle  eut  lieli  avec  un  grand  ensemble  ; 
quelques  acteurs  furent  justement  applaudis  ;  et  plusieurs 
dames,  assez  hardies  pour  se  mêler  à  l'étrange  auditoire 
des  forçats,  n'en  reçurent  que  des  égards  et  des  témoi- 
gnages de  respect. 

Le  rideau  baissé,  chacun  des  détenus  rentra  dans  son 
cachot  et  s'y  laissa  boucler  paisiblement. 

Je  croyais  avoir  visité  toute  la  prison  de  Bicêtre ,  lors- 
que mon  guide  Dt  ouvrir  une  énorme  porte  qui  condui- 
sait à  un  escalier  des  plus  obscurs.  Nous  descendîmes 
vingt  marches  environ ,  et  nous  nous  trouvâmes  dans  un 
corridor  à  demi  éclairé ,  et  interrompu,  de  huit  pieds  eu 
huit  pieds,  par  une  porte  énorme,  chargée  de  verrous  et 
de  serrures. 

A  gauche ,  se  trouvait  une  suite  de  cachots  ou  de  ca- 
banons fermés  par  des  portes  semblables ,  et  où  le  jour, 
et  quel  jour  !  ne  pénétrait  que  par  un  petit  guichet  pres- 
que toujours  fermé  d'ailleurs ,  et  par  un  soupirail  placé 
au-dessus  et  renforcé  d'énormes  barreaux.  Tandis  que 
je  me  demandais  quelles  créatures  pouvaient  respirer 
dans  ces  tombeaux  de  pierre,  deux  voix  fraîches  et 
joyeuses  se  mirent  à  chanter  à  l'unisson  je  ne  sais  quels 
couplets,  que  suivirent  des  éclats  de  rire  prolongés.  Le 
gardien ,  homme  d'une  douceur,  d'une  politesse  cl  d'une 
distinction  de  manières  que  l'on  ne  trouve  pas  toujours, 
même  dans  le  monde  le  plus  élégant,  nous  répondit  avec 
un  sourire  plein  de  douceur  : 

—  Ce  sont  des  prisonniers  en  punition  pour  refus  de 
travail  et  pour  insubordination.  Et  il  ouvrit  le  petit 
guichet. 

Il  y  avait  là,  ensemble,  dans  cet  espace  de  huit  pieds 
carrés ,  deux  hommes  à  demi  nus  et  ensevelis  sous  la 
paille.  Ils  adressèrent  quelques  réclamations  au  gardien, 
qui  promit  avec  bonté  d'intercéder  pour  eux ,  et  de  sol- 
liciter leur  sortie  du  cachot. 

Puis,  ensuite,  il  ouvrit  le  cachot  placé  plus  près  de  la 
première  porte,  et  devant  lequel  se  tenait  un  faction- 
naire, le  sabre  nu. 

Là ,  étendu  sur  un  lit ,  et  le  visage  couvert  de  son 
bonnet ,  se  tenait  un  homme  dans  une  effroyable  immo- 
bilité. 

Le  gardien  s'alarma  de  celte  immobilité,  et  il  s'em- 


prc<:<;a  daller  découvrir  le  visage  de  riiortimc,  cl  de 
lui  demander  avec  intérêt  :  • 

—  Seriez-vous  malade.''  désirez-fOTs  quelque  chose? 
pourquoi  ne  mangez-vous  donc  pas? 

En  effet,  le  détenu  avait  près  de  lui ,  sur  une  chaise, 
des  alimens  plus  recherchés  que  les  aliraens  ordinaires 
de  la  prison  :  de  la  salade  et  du  veau  rôti. 

Aux  questions  du  gardien,  il  ne  répondit  que  par  dn 
gémissement  sourd  et  s'agita  sur  son  lit.  Je  vis  alors 
qu'il  avait  un  corset  de  force  qui  lui  rendait  impossible 
tout  mouvement  des  mains.  Il  poussa  de  nouveaux 
gémissemens ,  et  se  retourna  la  face  contre  son  oreiller. 

Le  gardien  referma  soigneusement  la  porte  du  cachot, 
puis  il  nous  dit  tout  bas  : 

—  Condamné  h  mort  ! 
Le  gardien  ajouta  quelques  détails  sur  le  réffime  de 

cet  infortuné.  Chaque  jour  on  le  fait  sortir  de  son  ca- 
chot pour  le  promener,  pendant  deux  heures ,  dans  une 
petite  cour  voisine  de  la  chapelle.  Là,  quoique  la  cami- 
sole de  force  ne  lui  soit  pas  ôtée,  un  surveillant  et  le 
vétéran,  toujours  le  sabre  nu,  marchent  à  ses  cûlcs, 
sans  s'écarter  d'un  pas,  sans  le  quitter  un  moment  des 
yeux.  L'heure  de  la  promenade  écoulée,  on  le  ramène 
à  son  cachot,  où  il  reste  vingt-deux  heures  dans  la 
solitude ,  le  silence  et  l'obscurité!  avec  cette  pensée  : 

—  Condamné  à  mort. 

§   V.  —  lA  TOILETTE. 

Peu  de  temps  après,  à  sept  heures  du  matin  ,  c'elait 
le  jour  de  l'exécution ,  et  j'assistais  à  la  toileiie  du  mal- 
heureux que  j'avais  vu  naguère  dans  son  cachot,  seul , 
au  milieu  d'une  solitude  et  d'un  silence  absolu ,  calcu- 
lant, seconde  par  seconde,  les  heures  qui  le  séparaient 
encore  du  supplice. 

La  toilette  a  lieu  dans  la  première  pièce  d'entrée  de 
Bicêtre;  près  de  la  porte  par  laquelle  on  sort;  près  de 
la  porte  par  laquelle  on  devient  libre  ! 

Trois  hommes  amenèrent  le  condamné  pâle  et  stupidc  ; 
ils  le  placèrent  sur  une  chaise,  lui  ôtèrent  fa  veste,  et 
se  mirent  à  lui  couper  les  cheveux  du  derrière  de  sa  tête 
et  les  collets  de  son  gilet  et  de  sa  chemise  ;  le  grince- 
ment des  ciseaux  me  Dt  tressaillirent,  et  j'eus  besoin  de 
m'appuyer  sur  le  bras  de  mon  guide.  Puis ,  on  lia  les 
mains  du  condamné  en  les  lui  ramenant  derrière  le  dos, 
puis ,  on  lui  enlaça  les  deux  pieds  dans  une  cordelette 
qui  devait  lui  laisser  faire  à  peine  les  mouvcraens  pour 
marcher  ;  puis  on  le  fit  mouler  avec  un  prêtre  dans  une 
voiture, et  le  cortège  partit  avec  des  gardes  municipaux 
pour  la  guillotine. 

Deux  hommes  avaient  été  les  témoins  de  cette  scène 
terrifiante.  L'un  gros  et  d'une  apparence  de  grande 
bonté;  l'autre  maigre  et  pâle.  Je  me  rappelai  vague- 
ment avoir  déjà  vu  quelque  part  ces  deux  hommes ,  saus 
pouvoir  me  dire  distinctement  où  je  les  avais  vus.  A  l'un 
au  plus  âgé,  se  rattachaient  pourtant  le  souvenir  d'un 
jardin  et  de  fleurs  cultivées  ;  à  tous  deux ,  la  remembrancc 
d'une  noce,  d'un  bal,  déjeunes  biles  vêtues  de  blanc,  et 
couronnées  de  fleurs.  Enfin,  mamémoire  devintpluspré- 
cise,  et  me  montra  ces  deux  hommes  quinze  jours  aupa- 
ravant, dans  un  bal  qu'ils  donnaient  au  milieu  d'une  jolie 
salle  formée  de  verres,  comme  les  serres  du  jardin  des 
plantes.  J'avais  vu  ce  bal  d'un  quatrième  étage  de  la  rue 
des  Marais,  non  sans  porter  envie  à  l'heureux  père  qui 
mariait  sa  jeune  et  jolie  fiUe,  et  qui  passait  sa  vie  comme 
un  sagebeureux,  à  cultiver  des  fleurs  et  à  obtenir  xîe 


LECTURES  DU  SOIR. 


belles  variétés  de  roses.  Je  demandai  le  nom  de  cet 
homme,  et  l'on  me  répondit  en  souriant...  Cet  homme, 
si  bon,  autour  duquel  naguère  s'empressaient  tant  de 
jeunes  filles  vêtues  de  blanc  et  couronnées  de  fleurs  ;  cet 
homme,  dont  chacun,  le  jour  du  bal ,  venait  serrer  ami- 
calement la  main;  cet  homme  aux  mœurs  patriarcales, 
qui  bénissait  sa  fille  agenouillée  devant  lui,  et  qui  pleu- 
rait en  la  bénissant  : 
C'était  le  bourreau  !  (^) 


§   VI.  —  LES  FODS. 

Le  lendemain ,  je  visitai  la  partie  de  Bicêtre  habitée 
par  les  malheureux  atteints  de  folie. 

La  folie  !  Quel  est  donc  ce  mal  étrange  par  lequel  les 
facultés  de  l'intelligence  humaine  se  faussent  et  se  brisent 
comme  les  cordes  d'un  instrument  de  musique?  Où  se 
trouve  le  siège  de  la  maladie"?  Quelles  causes  la  produi- 
sent? Ce  sont  là  toutes  questions  que  la  science  ne  peut 
encore  comprendre  ni  expliquer,  et  qu'un  jour,  peut- 
être,  résoudront  la  phrénologie  encore  dans  l'enfance, 
et  une  anatomie  plus  savante  du  cerveau  ;  car  de  toutes 
les  parties  du  corps  humain ,  le  cerveau  est  celle  qui 
présente  le  plus  de  problèmes,  et  dont  la  science  a  le 
moins  pénétré  les  mystères  de  l'organisation. 

L'opinion  le  plus  généralement  adoptée  est  celle  qu'a 
formulée  M.  Combes,  qu'adopte  M.  Ferrus,  et  qui  re- 
pose sur  les  découvertes  de  Cabanis,  d'Esquirol,  de 
Gall ,  de  Spurzheim  et  de  Georget  ;  à  savoir  que  : 

«  Toutes  les  affections  mentales  dépendent  du  trouble 
»  de  l'action  cérébrale,  et  que  le  plus  ou  moins  d'activité 
»  de  l'esprit  est  toujours  en  rapport  avec  l'énergie  rela- 
»  live  des  différens  organes  cérébraux.  » 

Ainsi,  le  cerveau  est  un  organe  qui  secrète  la  pensée, 
et  qui  la  perçoit  comme  l'œil  perçoit  la  vue  ;  il  a  ses  per- 
ceptions fausses,  ses  maladies ,  ses  dépérissemens,  sa 
cécité  :  de  là,  les  différentes  formes  de  la  démence,  qui 
prend,  suivant  les  modifications  qu'elle  éprouve,  les  noms 
d'idiotie,  d'imbécillilé,  de  manie,  de  monomauie,  etc. 

Tous  les  genres  de  démence  se  trouvent  à  peu  près 
réunis  à  Bicêtre,  hôpital  réservé  aux  malades  atteints 
d'aliénation  mentale,  que  le  manque  de  fortune  em- 
pêche de  faire  traiter  dans  les  maisons  de  santé  particu- 
lières. Presque  tous  ces  infortunés  se  trouvent  donc  dans 
un  grand  abandon ,  et  présentent ,  plus  que  partout  ail- 
leurs ,  des  caractères  énergiques  et  tranchés  de  démence. 
C'est  en  conséquence  à  Bicêtre  particulièrement  que  le 
médecin  qui  veut  cherchera  pénétrer  les  causes  do  la  ma- 
ladie, et  le  philosophe  qui  veut  en  observer  les  symptômes 
et  les  effets,  doivent  venir  faire  des  études  sur  un  pro- 
blème aussi  étrange,  et  à  la  résolution  duquel  se  ratta- 
chent les  plus  hautes  questions  de  la  physiologie,  de  la 
philosophie  et  de  la  morale. 

La  première  salle  des  aliénés ,  que  l'on  doit  visiter  à 
Bicêtre,  c'est  la  salle  d'admission. 

Les  nouveau-venus  y  restent  jusqu"a  ce  que  les  mé- 
decins aient  assez  observé  les  symptômes ,  et  pu  bien 
comprendre  la  nature  de  la  folie  ;  ensuite  on  classe  les 
malades  dans  les  différentes  divisions  de  l'établissement. 

La  salle  d'admission  est  un  long  dortoir  où  se  trouve 


(I)  Lorsque  l'on  aura  termine  une  prison  que  l'on  construit 
dans  les  environs  de  Ménilniontant ,  cl  qui  aura  la  même  desti- 
nation que  Bicctre  .  la  partie  de  ce  dernier  ëtablissemenu ,  ha- 
bitée par  1m  détenus,  sera  transformée  en  salles  de  convale.sccnce 
pour  k*  aliéné*. 


une  double  rangée  de  lits ,  propres ,  commodes,  et  dont 
les  draps  présentent  une  blancheur  dont  serait  satisfaite 
une  ménagère  de  la  Flandre  ;  un  grand  poêle  de  faïence 
répand  une  chaleur  douce  dans  ce  dortoir. 

Le  plus  grand  silence ,  comme  l'ordre  le  plus  complet, 
régnent  pendant  la  visite  que  fait  trois  fois  la  semaine , 
le  matin,  M.  le  docteur  Ferrus,  chargé  de  la  direc- 
tion médicale  de  l'hospice  des  aliénés.  Suivi  de  cinq  à  six 
élèves  qui  s'empressent  de  recueillir  les  observations  du 
savant  docteur,  M.  Ferrus  passe  en  revue  toute  la  salle , 
et  interroge  chaque  malade  debout  près  de  son  lit.  La 
plupart  protestent  contre  la  mesure  qui  les  retient  pri- 
sonniers à  Bicêtre,  et  demandent  avec  instances  qu'on  les 
remette  en  liberté.  M.  Ferrus  leur  répond  avec  une 
patience  et  une  politesse  qui  agit  même  sur  ces  fous, 
désarme  les  plus  agités  et  les  oblige  en  quelque  sorte 
à  se  plier  à  des  idées  rationnelles.  Car  M.  Ferrus  ne 
^  trompe  jamais  ses  malades  ;  jamais  il  ne  leur  donne  le 
^  faux  espoir  d'une  liberté  qu'ils  n'obtiendront  pas  ;  jamais 
3^  il  n'admet  leurs  idées  fausses  à  moins  que  la  médicamen- 
^  tation  l'exige  :  encore  n'en  vient-il  là  que  rarement. 
H^  Après  avoir  examiné  chaque  malade ,  on  arrive  devant 
^  un  homme  de  taille  moyenne,  à  la  figure  atrophiée,  et 
^  qui  semble  avoir  perdu  un  œil.  Négociant  ruiné  par  des 
^  spéculations  malheureuses,  cet  homme  est  sans  doute 
ojo  un  des  aliénés  les  plus  à  plaindre  de  Bicêtre  ;  car  il  est 
^  fou  et  il  a  conscience  de  sa  folie  ;  en  proie  à  des  hallu- 
cinations dont  il  ne  peut  se  débarrasser,  il  en  souffre,  tout 
en  sentant  que  ces  visions  sont  le  résultat  de  la  maladie 
dont  il  se  trouve  atteint. 

Ainsi,  il  raconta,  devant  moi,  à  M.  Ferrus,  que  la  nuit, 
^  il  avait  beaucoup  souffert  d'apparitions  funestes. 
^  — Vous  m'avez  saigné  hier,  disait-il,  eh  bien  !  je  croyais 
%  qu'un  serpent  monstrueux  entourait  mes  jambes,  glis- 
^  sait  autour  de  mon  corps  et  venait  ronger  mon  bras.  Je 
o^o  sentais  la  morsure  de  ses  dents  et  les  étreintes  de  ses 
^  anneaux. 

^  Puis  tout  à  coup  je  croyais  que  Louis-Philippe  se  trou- 
^  vait  en  prison,  là,  près  de  moi;  je  voulais  le  mettre  en 

3^  liberté Et  je  souffrais  beaucoup;  car  c'est  une  chose 

^  affreuse,  ajouta-t-il  en  déraisonnant  complètement  et  en 
^  fwissant  par  une  transition  inaperçue  du  récit  de  son 
=<^  hallucination  à  Ihallucination  elle-même  ;  c'est  une  chose 
^  horrible  qu'un  roi  en  prison  !  un  roi  a  des  affaires;  un 
^  roi  a  besoin  d'être  libre. 

^  Et  il  continua  à  déraisonner  complètement  et  à  débiter 
5o  les  choses  les  plus  incohérentes. 
^  Un  quart  d'heure  après,  quand  nous  repassâmes,  il 
à  avait  retrouvé  tout  son  calme  et  toute  sa  raison;  la  tête 
X  penchée  sur  ses  deux  mains ,  dans  l'attitude  mélancolique 
3!^  qui  lui  est  habituelle,  il  se  désolait  d'être  fou. 
'^^  A  l'extrémité  d'une  salle  voisine,  près  d'une  fenêtre 
5  ornée  de  fleurs,  se  lient  un  homme  qui  ne  porte  point 
%  l'uniforme  des  malades  de  Bicêtre  ,  ni  leurs  vêtemens 
^  de  grosse  toile.  Sa  redingote  grise,  en  étoffe  légère, 
^  ne  manque  ni  de  fraîcheur  ni  d'élégance,  et  le  col  de  sa 
^  chemise  de  toile  de  Hollande  se  rabat  avec  coquetterie 
à  sur  un  foulard  bleu  noué  avec  recherche  autour  du  cou; 


s: 


cheveux  de  cet 


S^  enfin  une  petite  casquette  recouvre  les  chev 

3^  homme ,  rassemblés  en  queue  derrière  la  tête 

B]^      Hautencouleur,bavardet  commère,  il  vient  au-devant 

^  du  visiteur,  le  salue,  et  cause  avec  lui  des  événemens 

^  politiques,  au  courant  desquels  il  se  tient,  grâce  aux 

^  journaux  qu'il  lit. 

^      Pour  le  peu  que  vous  lui  répondiez ,  il  ne  manquera 

%  pas  de  vous  dire  que  tout  irait  bien  mieux ,  si  l'on  suivait 


MÙSËE  DES  FAMILLES. 


77 


'es  conseils  qu'on  vient,  du  reste,  lui  demander  souvent. 
Car  il  pourrait  être ,  car  il  est  roi  de  fait  :  mais  il  se  garde 
bien  de  se  fourrer  dans  un  pareil  guêpier  ;  d'ailleurs  on 
en  viendra ,  tôt  ou  tard ,  à  ses  projets  de  régénération 
sociale ,  et  c'est  alors  qu'il  fera  proclamer  son  nom  vé- 
ritable :  Louis  XVII. 

Ancien  secrétaire  d'ambassade,  Jant...,  en  proie  à  des 
idées  continuelles  d'ambition ,  et  à  force  de  désirer  de  la 
puissance  et  des  grandeurs ,  en  est  arrivé  à  se  fausser  la 


Louis   XVII. 

raison ,  h  se  croire  roi ,  et  à  motiver  celle  croyance  en 
s'attribuant  la  naissance  illustre  dont  rien  ne  peut  le 
désabuser  aujourd'hui. 

Le  nombre  de  personnes  qui  ont  partagé  cette  folie  est 
du  reste  digne  de  remarque.  Naguère,  on  a  vu  un  vieil- 
lard respectable  affirmer  devant  les  tribunaux  qu'il  était 
Louis  XVII;  trois  ou  quatre  autres  ont  expié,  par  le 
bagne  ou  par  les  petites  maisons ,  des  prétentions  sem- 
blables; et  Bicêtre  avait  naguère  encore  un  rival  de 
Jant..:  un  petit  bossu  fort  spirituel  et  fort  amusant,  qui 
prétendait  être  également  le  Ois  de  Louis  XVI.  C'était  un 
ancien  clerc  de  notaire  :  il  se  nommait  Martin,  et  il 
est  mort  en  protestant  de  ses  droits  à  la  couronne  de 
France  et  de  Navarre. 

Affable  et  poli ,  Jant..  ne  s'en  montre  pas  moins  fier, 
dédaigneux  et  royal  a  l'occasion,  et  refuse  constamment 
d'aller  partager  les  travaux  manuels  que  les  convalescens 
exécutent  à  la  ferme  Sainte-Anne.  Sainte-Anne  est  une 
dépendance  de  Bicêtre;  les  travaux  qu'y  font  les  malades 
contribuent  beaucoup  à  calmer  leur  agitation  et  à  pré- 
parer leur  guérison. 

-^  Pour  qui  me  prenez-vous?  répond-il  à  M.  Ferrus, 
lorsque  celui-ci  l'engage  à  imiter  ses  camarades  et  à  ne 
peint  demeurer  oisif.  Pour  qui  me  prenez-vous  ?  vous 
savez  bien  que  je  ne  commettrai  pas  une  pareille  incon- 
venance ! 

Et  il  rit  de  l'air  d'un  homme  qui  veut  bien  se  montrer 
bon  avec  des  inférieurs ,  mais  qui  ne  veut  pas  que  l'on 
s'écarte  du  respect  qui  lui  est  dû. 


Jant...  passe  sa  journée  à  élever  des  oiseaux  qu'il 
fait  envoler  plus  tard ,  afin  ,  dit-il  avec  emphase  :  «  de 
»  ne  point  les  priver  du  plus  grand  bien,  —  de  la  li- 
»  berté.  »  Tous  ces  oiseaux  l'aiment  tant ,  que ,  s'il  les 
appelle  en  se  promenant  dans  la  cour  où  s'élèvent  de 
grands  arbres ,  ils  viennent  à  sa  voix ,  voltiger  autour  de 
lui,  se  percher  sur  sa  tête  et  sur  ses  épaules,  pour  bec- 
queter le  pain  qu'il  émielte. 

Beaucoup  de  fous ,  présentent  des  apparences  suivies 
de  raison,  et  demeurent  des  jours ,  des  semaines  et  des 
mois,  sans  donner  signe  d'aliénation  mentale. 

C'est  ainsi  qu'un  jeune  Espagnol,  d'une  rare  beauté, 
à  l'œil  de  feu,  aux  manières  pleines  de  distinction  et  de 
grâce ,  même  sous  la  triste  livrée  de  Bicêtre ,  converse 
long-temps  dans  un  langage  à  demi  français  et  à  demi 
espagnol ,  sans  délirer  un  seul  instant.  S'il  faut  l'en  croire, 
il  se  nomme  Gare. .  :  capitaine  de  la  garde  civique  espa- 
gnole ,  et  jeté  en  France  par  les  secousses  politiques  de 
son  pays  ;  une  méprise  l'a  fait  arrêter  et  conduire  à  Bi- 
cêtre. 

Papr....,  comme  Gare,  ne  donne  guère  de  signes  de 
folie. 


Le  Polonais  Papr. 


Tout  le  monde  se  souvient  d'un  jeune  étranger  qui 
voulut  un  jour  se  jeter  aux  pieds  d'une  des  filles  du  roi , 
pour  lui  faire  l'aveu  de  l'amour  qu'elle  lui  inspirait. 


78 


LECTURES  DU  SOIR. 


Les  journaux ,  en  répétant  ce  fait ,  ajoiUèrent  que  ce 
jeune  homme,  Grec  de  naissance ,  avait  ëlé  conduit  dans 
une  maison  de  santé.  Puis  on  ne  reparla  plus  d'une  si 
bizarre  aventure,  oubliée  bientôt  parmi  tous  les  évcne- 
inens  qui,  de  nos  jours,  se  succèdent,  se  croisent  et 
se  heurtent  avec  tant  de  promptitude. 

Le  héros  de  ce  roman  singulier  a  reçu  la  naissance,  non 
point  en  Grèce,  mais  en  Pologne;  il  se  nomme  Papr..., 
compte  vingt-sept  ans,  et  occupait  le  grade  d'enseigne 
dans  l'armée  polonaise. 

La  tête  abritée  sous  un  énorme  chapeau  de  paille  gros- 
sière ,  Papr,...  se  promène  sans  cesse  dans  la  cour  des 
incurables,  où  on  le  tient  enfermé.  Ses  traits  sans  régu- 
larité et  qui  rappellent  plutôt  la  physionomie  russe  que 
la  physionomie  polonaise ,  révèlent  une  mélancolie  pro- 
fonde, et  ne  manquent  ni  de  distinction,  ni  d'une  cer- 
taine grâce ,  malgré  les  haillons  qui  le  couvrent.  Car  des 
souliers  percés  et  une  redingote  jadis  bleue  et  mainte- 
nant en  lambeaux ,  composent  tous  ses  vêtemens ,  avec 
la  chemise  de  la  maison ,  les  restes  d'un  pantalon  et  des 
souliers  qui  ne  gardent  plus  aucune  forme  de  chaussure. 
11  évite  en  général  les  curieux  ;  mais  lorsqu'on  lui  adresse 
la  parole,  il  répond  en  français  assez  pur,  avec  politesse, 
et  en  homme  qui  a  l'habitude  du  monde.  Si  on  lui  fait 
des  questions  relatives  à  son  arrestation  et  aux  motifs  qui 
l'ont  provoquée,  il  les  élude  finement  et  déplace  l'en- 
tretien d'une  manière  toujours  spirituelle  et  sans  sortir 
des  plus  strictes  convenances. 

Sa  conversation j  suivie,  claire,  bien  enchaînée,  sans 
divagations ,  sans  aucune  de  ces  brusques  ruptures  de 
sujets,  sans  le  manque  de  transition  qui  caractérise  la 
démence ,  se  compose  surtout  de  plaintes  contre  l'arbi- 
traire qui  le  retient  prisonnier  dans  ce  triste  séjour  de  la 
folie.  Il  demande  avec  instance  qu'on  sollicite  pour  lui  la 
faveur  d'être  envoyé  au  dépôt  des  réfugiés  polonais, 
établi  à  Sauraur,  je  crois. 

Papr rappelle  involontairement  à  l'imagination 

le  malheureux  Latude,  prisonnier  pour  une  faute  légère 
durant  des  années  entières,  et  l'on  se  demande  avec  effroi 
si  ce  jeune  homme  de  vingt-sept  ans,  rélégué  parmi  les 
incurables,  doit  vivre  et  mourir  à  perpétuité  dans  les 

cours  de  Bicêtre!  Papr rattachait,  dit-on,  son  amour 

pour  une  des  GUes  du  roi,  à  des  utopies  politiques;  il 
se  disait  l'envoyé  de  Dieu  pour  régénérer  la  société. 
Mais ,  dans  nos  tristes  temps  de  désorganisation ,  où  cha- 
cun rêve  la  réorganisation  ;  où  le  moindre  clerc  d'avoué 
se  croit  un  grand  génie  destiné  à  reconstruire  l'édifice 
social  tombé  en  ruines;  où  l'église  catholique  française, 
les  saiut-simoniens,  et  le  magnétisme  comptent  de  nom- 
breux partisans  ;  où  chaque  jour  voit  naître ,  si  on  veut 
prendre  au  mot  tous  ceux  qui  le  pensent  d'eux-mêmes, 

un  Solon  ou  un  Mahomet,  la  conduite  de  Papr prou  ve- 

t-elle  une  folie  réelle  et  qui  exige  une  détention  perpé- 
tuelle parmi  des  fous?  Un  pauvre  officier  blessé,  jeté 
hors  de  sa  patrie  après  une  longue  lutte  ,  exalté  par  ses 
croyances  politiques,  et  ayant  une  opinion  exagérée  du 
reflet  glorieux  que  devraient  jeter  avec  splendeur  sur  lui 
ses  infortunes  et  son  héroïsme,  est-il  donc  vraiment 
insensé  d'avoir  cru  réalisables  ses  théories  politiques 
et  d'avoir  rêvé  une  de  ces  mésalliances  que  tant  do  fois 
les  romans  ont  présentées  comme  toutes  naturelles  h 
son  imagination  passionnée?  11  a  pris  au  mot  les  bille- 
vesées des  écrivains  et  les  protostations  des  hommes  du 
pouvoir;  il  a  proposé  une  constitution  nouvelle;  il  a 
aimé  une  jeune  fille  belle  et  poétique  ;  tout  cela  est  de 
la  folie  f  mais  d«  la  (olie  comm«  ou  eu  rencontre  chaque 


jour  parmi  des  gens  qui  restent  libres  et  qui  cxèrccgi 
même  de  l'influence  sur  leur  époque. 

Une  seule  fois ,  dans  les  quatre  visites  assez  longue^ 
qu'il  a  faites  à  Papr ,  celui  qui  trace  ces  notes  l'a  en- 
tendu parler  de  la  mission  régénératrice  que  lui  avait  jadis 
donnée  la  Providence  ;  mais  il  ajoutait  qu'aujourd'hui , 
brisé  par  la  douleur,  il  n'aspirait  plus  qu'au  repos  !  Et 
comment,  disait-il ,  trouver  du  repos  au  milieu  de  ces 
infortunés  privés  de  la  raison,  et  qui  finiront  par  me 
rendre  fou  comme  eux  ! 

Une  seule  chose  combat  contre  la  pensée  que  Papr 

n'est  point  ou  n'est  plus  fou.  C'est  la  finesse  que  mettent 
les  aliénés  à  dissimuler  leur  folie ,  lorsqu'ils  espèrent 
pouvoir  obtenir  leur  élargissement.  Alors ,  le  désir  de  la 
liberté  leur  donne  la  force  de  maîtriser  leur  délire  même, 
comme  plusieurs  exemples  l'attestent. 

Le  docteur  Alibert  reçut,  en  ^827,  si  j'ai  bonne 
mémoire ,  une  lettre  d'unedame  détenue  à  la  Salpctrière  ; 
cette  lettre,  écrite  avec  beaucoup  de  suite,  implorait  la 
protection  du  célèbre  médecin,  contre  les  machinalions 
d'enfans  coupables  qui  l'avaient  fait  enfermer  sous  pré-^ 
texte  d'aliénation  mentale ,  pour  s'emparer  du  peu  de 
biens  qu'elle  possédait. 

Alibert  ne  prit  point  garde  à  cette  lettre,  qu'il  re- 
garda comme  l'ouvrage  d'une  folle. 

Mais  d'autres  lettres  suivirent  la  première,  et  toutes  si 
pressantes,  si  pleines  de  raison,  qu'il  résolut  enfin  de  vé- 
rifier le  fait  par  lui-même,  et  qu'il  se  rendit  a  laSalpétrière. 
Là  il  trouva  une  femme  jouissant  et  se  servant  de  toute? 
ses  facultés  morales:  élégante,  spirituelle  et  gracieuse." 
Elle  raisonnait  à  merveille,  et  expliquait  ses  malheurs 
de  la  manière  la  plus  lucide  et  la  plus  vraisemblalile. 

Le  défiant  médecin  ne  s'en  tint  pas  à  ce  premier  exa- 
men: il  revint  une  seconde  fois,  puis  une  troisième;  et 
au  bout  de  huit  visites,  il  promit,  sur  l'honneur,  à  celte 
dame ,  qu'il  allait  la  faire  mettre  en  liberté. 

—  Ah  !  tant  mieux ,  lui  dit-elle  ;  on  pourra  donc 
enfin  sortir  le  soir  sans  danger ,  car  il  fera  clair  au  ciel  : 
je  suis  la  lune. 

Alibert ,  qui  soupait  ce  soir-là  chez  la  célèbre  Iragé-; 
dienne  M"*  Duchesnoy,  raconta  devant  plusieurs  per- 
sonnes avec  les  plus  ravissantes  boutades,  la  déconvenue 
complète  qui  l'assaillit ,  en  entendant  la  soi-disant  vi(> 
time  tomber  ainsi  dans  la  plus  absurde  dos  manies. 

A  ce  fait,  on  peut  ajouter  une  autre  particularité  ncn 
moins  singulière:  c'est  qu'un  aliéné  furieux  déchirait, 
lorsque  ses  accès  lui  prenaient,  tous  les  vêtemens  qu'il 
portait.  Un  jour,  il  acheta,  de  ses  deniers,  duran^ 
une  crise  de  raison ,  une  cravate  de  soie  ;  son 
délire  revenu  avec  plus  de  violence  que  jamais,  il 
mit  en  pièce  tout  ce  qui  le  couvrait ,  à  l'exception  de 
cette  cravate  de  soie. 

Louis  XVII  n'est  point  le  seul  aliéné  de  Bicêtre  qui  se  \i\ 
vre  à  la  passion  des  oiseaux.  A  l'autreexlrémilé  du  dortoir, 
voltige  ,  attaché  par  une  chaîne  légère ,  un  moineau  qui 
porte  tout  l'équipage  d'un  cavalier  :  le  casque,  le  sabre, 
la  cuirasse  et  la  sabredache. 

Cet  oiseau  appartient  à  deux  hommes  :  l'un  ancien 
pâtissier  Cép...,  gros  ivrogne,  que  la  tempérance  rend 
presque  raisonnable  à  Bicêti-e;  l'autre,  compositeur  dia» 
tingué,  artiste  d'un  grand  talent  sur  le  cor,  qui  faisai^ 
partie  do  l'orcheslre  de  l'Opéra ,  et  que  l'inconduite  a 
jeté  dans  la  folie. 

Schn...  se  montre  calme,  cause  sans  trop  de  diva* 
gation ,  et  partage  son  temps  entre  l'éducation  de  sqq 
raoine<iu-franc  et  colle  d'uu  idiot  un  peu  moins  intefc 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


79 


ligent  que  l'oiseau.  Bavard^  vaDitcux,  demandant  sans 
besse  à  quitter  Bicêtre,  mais  comme  il  le  dit  emphati- 
quement, esclave  de  l'honneur,  il  sortit  un  jour,  sur 
parole,  pour  vaquer  a  je  ne  sais  quelles  affaires  ;  et  il  y 

revint    loyalement   reprendre    sa    captivité.  S 

omuse  par  le  récit  de  sa  vie  artistique,  et  par  les  anec- 
dotes qu'il  aime  à  raconter.  Pour  le  peu  que  l'on  cause 
avec  lui,  on  ne  manquera  pas  d'entendre  de  la  bouche 
de  ce  fou  la  manière  dont  il  contribua  à  guérir  la  folie 
du  père  de  l'acteur  Gavaudan ,  à  qui  l'emploi  d'un  re- 
mède trop  énergique  avait  fait  perdre  la  raison. 

—  «  11  était  fou  à  lier ,  dit-il  ;  nu ,  furieux,  sans  se 
laisser  approcher  de  personne  ;  il  brisait  tous  les  meubles 
qu'on  laissait  près  de  lui.  —  On  peut  guérir  cet  homme, 
dis-je  à  ses  parens ,  et  si  vous  voulez  m'en  croire ,  vous 
me  laisserez  employer  un  moyeu  dont  le  succès  ne  peut 
manquer. 

»  On  me  crut.  Aussitôt  je  réunis  douze  ou  quinze  mu- 
siciens; nous  nous  cachons  sous  les  fenêtres  de  Gavau- 
dan ,  et  je  donne  le  signal.  Voici  que  commence  une  sym- 
phonie pleine  de  mélancolie  et  de  douceur.  Gavaudan  se 
lève;  il  écoute  avec  attention  ;  il  regarde  autour  de  lui  ; 
il  comprend  sa  démence  ;  il  se  met  à  pleurer  à  chaudes 
larmes;  il  appelle  sa  famille;  on  court,  il  se  jette  dans 
les  bras  de  son  fils...  II  me  nomme  son  sauveur...  Je 
l'avais  guéri.  » 

Ce  fait  est  vrai ,  un  fou  a  été  guéri  par  un  homme 

qui  devait  devenir  fou...  ce  qui  n'empêche  pas  S 

ile  raconter  les  choses  les  plus  extravagantes.  Ainsi, 
par  exemple,  il  a  tellement  séduit  un  éléphant  en 
jouant  du  cor  dans  ses  jambes,  que  l'animal  a  enlacé 
le  musicien  de  sa  trompe  et  l'a  porté  en  triomphe... 
Ainsi ,  il  a  enseigné  la  musique  à  un  âne,  et  l'âne  chan- 
tait à  ravir. 

Quoi  qu'il  en  soit,  on  serait  presque  tenté  de  croire  à 
cette  merveille,  quand  on  voit  l'un  des  écoliers  dont 
Schn...  a  fait,  à  Bicêtre,  l'éducation  musicale. 

Rie... ,  cet  élève,  a  dix-huit  ans,  Il  est  idiot  de  nais- 
sance; ce  que  démontre  évidemment  sa  tête  petite  et 
dirigée  en  arrière ,  en  forme  de  pain  de  sucre  (\  ) . 

Chez  Rie...,  les  organes  du  sens  n'offrent,  autant 
qu'où  en  peut  juger,  aucune  altération  notable.  11  n'eu 
est  pas  ainsi  des  sens  eux-mêmes ,  qui  paraissent  assez 
imparfaits  :  l'ouïe  manque  de  finesse ,  l'odorat  de  sûreté, 
les  corps  les  plus  odorans  ne  sauraient  impressionner 
la  membrane  pituitaire;  enfin ,  le  toucher  semble  impar- 
fait, et  les  mains,  quoique  bien  conformées,  ne  saisis- 
sent les  objets  qu'en  tremblant  et  avec  difficulté. 

Rie...  ne  faisait  d'abord  entendre  que  deux  mots  mal 
articulés,  et  qu'il  avait  retenus  on  ne  sait  comment  :  à 
mort!  Bicêtre.  11  les  disait  d'un  ton  de  voix  monotone 
et  sans  en  comprendre  le  sens;  exactement  comme  le 
tait  un  perroquet. 

Eh  bien!  c'est  d'une  pareille  créature  que  Schn.. 
a  entrepris  l'éducation;  et  aujourd'hui  Rie...  chante, 
sur  l'air  de  Vive  Henri  quatre,  un  cantique  en  l'honneur 
jde  Jésus.  Alors  sa  physionomie  prend  une  expression  de 
goie  stupide ,  et  il  y  a  dans  ses  traits  hébétés  je  ne  sais 
quelle  vague  et  grossière  intelligence,  peut-être  plus 
pénible  que  l'idiotie  complète. 


(i  )  La  circonférence  me*urée  de  la  tulérosilé  occipitale  auini- 
Iieu  du  (roat  donne  1 7  po4ce«  9  lignes. 


Du  reste ,  il  est  à  présumer  qu'on  parviendra  à  rendre 
plus  complète  l'éducation  de  Rie...  Il  semble  com- 
prendre aujourd'hui  la  valeur  des  mots  oui  et  non,  et 
il  les  place  presque  à  propos  quand  on  lui  ^adresse  la 
parole. 

Quelque  complète  qu'une  telle  idiotie  te  paraisse, 
il  existe  à  Bicêtre  une  créature  encore  plus  végétative  que 
Rie. . .  Trouvée  au  coin  d'une  borne,  celte  créature  ne  porte 
d'autre  nom  que  le  numéro  de  son  lit  (1 4) ,  et  ne  garde 
qu'un  sens  unique  :  le  toucher.  Sans  odorat  et  sans  goût, 
il  ne  voit  point  et  n'entend  point;  il  ne  sait  ni  marcher, 
ni  manger  ;  ilTaut  qu'on  lui  introduise  dans  la  bouche  des 
alimens  liquides ,  et  il  reste  nuit  et  jour  étendu  sur  son 
lit,  où  le  recouvrent  plusieurs  couvertures;  car  son 
corps  frêle  et  long  présente  un  état  de  maigreur  dont 
l'imagination  ne  peut  se  faire  une  idée  exacte.  Ses  longs 
membres  livides  ne  sont  que  des  os  sur  lesquels  se  colle 
une  peau  morte,  et  l'on  aperçoit,  à  travers  des  côtes, 
distinctes  comme  celles  d'un  squelette,  les  palpitations 
de  son  cœur. 

Eh  bien  !  touchez  légèrement  cela ,  et  vous  le  verrez 
frémir  et  se  tordre  sous  des  sensations  voluptueuses  ;  ses 
yeux  s'ouvriront  tout  grands ,  et  se  contracteront  ensuite 
avec  une  ineffable  expression  de  béatitude;  sa  large 
bouche  montrera  des  dents  aiguës  ;  ses  bras  et  ses  jambes 
oscilleront;  et  vous  resterez  effrayé  devant  cette  épou- 
vantable crispation  d'un  être  ou  d'une  chose  qui  semble 
une  sensitive  animale ,  et  qui  appartient  à  peine,  par  la 
forme ,  a  l'espèce  humaine. 

Un  autre  petit  idiot  est  encore  près  de  là  ;  ce  dernier 
n'a  gardé  qu'un  souvenir  et  ne  sait  qu'un  seul  mot; 

—  Ma  mère  ! 

Et  jamais ,  depuis  qu'elle  l'a  jeté  à  Bicêtre ,  sa  mère 
n'est  venue  embrasser  le  pauvre  enfant!  il  reste  depuis 
quatre  ans,  abandonné  à  la  pitié  des  infirmiers,  et  se 
jette  dans  les  genoux  de  tous  ceux  qu'il  rencontre,  pour 
présenter  sa  jolie  tête  blonde  à  leurs  caresses,  el  leur 
répéter  : 

—  Ma  mère  ! . . . 
Non  plus  que  les  idiots,  les  prophètes  ne  manquent 

point  a  Bicêtre.  Les  deux  plus  curieux  sont  un  nommé 
Mul... ,  qui  se  croit  pape,  prédit  l'avenir,  et  passe  son 
temps  à  déclamer  contre  la  médecine  et  à  dessiner  de  sou- 
venir ,  avec  quelque  talent,  des  intérieurs  d'église  ou  des 
statues  antiques.  11  institue  en  outre  son  clergé,  qu'il 
choisit  parmi  les  prêtres  français ,  et  fulmine  des  excom- 
munications contre  Bicêtre. 

L'autre,  petit  vieillard  trapu,  à  l'air  fin,  et  dont  la  tête 
apostolique  et  le  front  large  sont  recouverts  de  beaux 
cheveux  blancs  qui  lui  retombent  sur  les  épaules ,  se 
montre  avare  de  ses  paroles  et  d'un  abord  assez  difficile. 
11  faut  le  mettre,  à  diverses  reprises,  sur  la  voie  de  sa 
folie  pour  qu'il  déraisonne.  Il  prend  alors  un  air  mys- 
térieux et  prophétique  et  parle  des  êtres  surnaturels  qui 
viennent  le  visiter,  la  nuit ,  pour  lui  révéler  l'avenir. 

Voici  une  de  ses  prédictions  écrites  :  elle  donnera 
l'idée  exacte  de  son  genre  de  fdie,  et  du  peu  de  clarté 
de  ses  prédictions. 


«  ANNONCES  CÉLESTIS. 

M  Mon  fils  ,  comptez  bien  que  ,  ni  ici,  jii  ailleura,  ni  vous  ,  ni 
»  aucun  de  ceui  qu'oppriment  h  tyrannie ,  ue  pouvc;  être  d«- 


80 


LECTURES  DU  SOIR. 


>•  livré*  de  Topprcssion  avant  que  les  tyrans  et  les  fauteurs  de  la 
»  tyrannie  soient  exterminés  ;  ce  qui  doit  tarder  peu.  Et  que  Ton 
»  se  garde  d'attribuer  à  la  vengeance  ce  châtiment  terrible  :  ce  ne 
»  sera  qu'un  acte  de  pleine  et  pure  équité. 

»  Gréo^oire  vous  expédiera  ,  en  copie  double  ,  la  note  de  la  pré- 
»  sente  déclaration.  > 

Telle  est  la  réponse  reçue  ,  à  Bicctre  ,  par  le  sieur  Potet ,  le 
22  juin  1 835 ,  sur  une  fervente  prière  par  lui  adrcisée  au 
Père  universel  qui ,  dans  le  même  instant ,  lui  fit  voir  aussi  clai- 
rement que  l'on  distingue  les  cinq  doigts  de  la  main  ,  qui  lui  fit 
voir  la  population  de  la  terre  disloquée  en  trois  lambeaux,  savoir: 
la  classe  arrogante  qui  se  dit  suprême  et  se  croit  des  dieux,  parce 
qu'elle  se  voit  riche  en  trésors  et  en  science  propre  seulement  à 
les  augmenter  5  la  classe  mitoyenne  toute  composée  d'ambitieux 
qui  n'aspirent  qu'à  conquérir  de  l'or ,  dans  l'espoir  de  se  voir 
admis  au  rang  des  dieux  ;  et  la  classe  mercenaire  enfin  qui ,  non 
moins  pauvre  en  science  qu'en  patrimoine,  trafique  de  ses  sueurs, 
de  son  existence  ,  avec  les  deux  autres  ,  contre  la  faveur  de  pou- 
voir subsister  quelques  instans  au  moins. 

Cette  tourbe  innocente  qui  n'a  d'autre  vice  que  l'ignorance  ab- 
solue du  vrai  bien  ,  dans  laquelle  on  l'entretient,  par  laquelle  on 
la  confond  avec  tant  de  soin  ,  est  la  seule  portion  du  peuple  qui 
s'est  montrée  digne  de  la  protection  divine  ;  moyennant  laquelle, 
au  détriment  des  deux  autres  lambeaux  ,  cette  multitude  appelée  ^ 
vile  populace  va  seule  devenir  bientôt  le  véritable  peuple  de  Dieu; 
peuple  alors  animé  d'un  même  cœur  et  d'un  même  esprit. 

Les  ambitieux  abondent  encore  plus  que  les  prophètes. 
L'un,  ancien  avocat,  se  croit  empereur  de  la  Chine,  et 
porte  sur  sa  tête ,  en  guise  de  couronne ,  la  gamelle  de 


L'empereur  de  la  Chine. 


bois  que  l'on  donne  à  chacun  des  aliénés,  et  dont  ils  ne 
se  séparent  jamais  ;  l'autre,  ancien  bottier,  ne  en  Alle- 
magne, et  qui  porte  le  nom  de  V. . . ,  se  proclame  em- 
pereur d'Allemagne ,  et  déclame  sans  cesse  avec  violence, 
promenant  dans  la  cour  qui  lui  est  affectée  sa  haute  taille 


et  sa  tête ,  que  rendent  des  plus  poétiques  une  longue 
barbe  et  des  cheveux  flotlans. 


L'Empereur  d'Allemagne. 

L'n  troisième ,  d'une  expression  non  moins  pittores- 
que, veut  tour  à  tour  être  revêtu  des  grades  de  capitaine, 
de  colonel ,  de  général  et  d'empereur;  il  se  fait  des  épau- 
lettes  avec  son  mouchoir  en  lambeaux;  ol ,  toujours  dis- 
posé à  la  violeuce,  ne  souffre  ni  les  contradictions,  ni 
même  un  eutretien  prolongé. 


Ambitieux. 


Près  de  lui,  on  en  rencontre  souvent  un  autre  qui 
hausse  les  épaules  ot  sourit  de  pitié.  Celui-Ib  se  fabrique 
des  décorations  et  des  Ordres  avec  toutes  les  ficelles  el 
tous  les  vieux  morceaux  de  faïence  qu'il  peut  se  procurer 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


Si 


Puis,  dons  celle  cour  (la  cour  des  incurables),  un  ma-  oj;  pauvre  hère  qui ,  par  son  coslume ,  sa  coiffure  et  son 
lade  irailé  par  le  nilralc  dargenl  montre  sa  face  noire  à  teint  basané,  rappelle  un  lazzarone  vûuilien.  Il  pleure 
comme  le  visage  d'un  nègre;  et  un  crôlin  Albinos,  entré  à  ^ 
IJicêtre  depuis  le  S  messidor  an  ô  ,  —  il  avait  alors  neuf  ^ 
ans ,  —  s'abrite  dans  un  angje  de  bâtiment  pour  s'y  chauf- 
fer mieux  au  soleil.  On  le  nomme  dans  la  maison  :  Lapin 
blanc. 


Fou  religieux. 


et  il  prie,  lorsque  ses  accès  lui  prennent;  loresle  Jii 
temps  il  se  promène  à  grands  pas  sous  les  arcades  de  la 
coor. 


^  YIl .  —  La  folîe  n'est  jamais  instantané 


Le  Lapin  blanc.  ^ 

L'un  tourne  sans  cesse  sa  casqnotle,  devant  dor-  f^ 
rière,  derrière  devant,  sansinterrnjttion,  et  cela  durant  ;^ 
des  heures  entières;  l'autre  menace  des  êtres  imaginaires,  ^ 
et  s'épuise  en  efforts  jmur  les  combattre.  On  en  voit  qui  ^'o 
prient  agenouillés  devant  une  colonne  ;  un  commis  des  ^^ 
douanes,  destitué,  passe  des  journées  entières  'a  tracer.  oC 
sur  les  murs,  des  opérations  d'arithmétique  et  des  ta  "C 
bleaux  à  l'usage  des  douanes  ;  il  se  délivre  en  outre  des  % 
certiGcats  de  santé ,  de  bonne  vie  et  mœurs,  et  des  pas-  ^1^ 
se-ports  pour  retourner  dans  son  pays  :  le  tout  en  belle  ^ 
écriture  anglaise  régulière.  Cette  manie  d'écrire  et  de  des-  ^ 
siner  sur  les  murs,  beaucoup  d'aliénés  la  partagent;  et  ^V' 
l'on  ne  peut  se  figurer  combien  d'images  grotesques  pré-  ^ 
sentent  les  murs  de  Bicêtre.  Un  artiste  de  ce  genre  passe  ^w 
son  temps  à  barbouilierdes  cadrans  solaires,  pour  mieux  ^ 
calculer,  dit-il ,  les  instansqui  le  séparent  de  l'heure  de  la  ^ 
liberté;  tandis  qu'un  de  ses  compagnons  d'infortune  ^ 
griffonne,  en  caractères  de  quatre  pouces  de  haut  :         x 

Le  roy  dcvre  me  ranclre  conte  des  pancé;monseigneur  ^ 
son  frère  le  désir  avec  du  thabac  poure  inoi\,  et  la  li-  ^ 
berlé.  ^ 

Car  les  fous  de  Bicêtre  n'ont  que  deux  pensées  :  du  ^ 
tabac  et  la  liberté;  étrange  alliance  du  caprice  et  du  $ 
besoin  le  plus  impérieux  de  l'homme,  du  dernier. qui  ^ 
s'éteigne  dans  son  cœnr...  la  liberté  !  % 

Une  dévotion  mal  entendue  a  réduit  à  Tidiolisme  un  =f 

DÉCEMBRE   -1835. 


BE. 


La  folie  ne  se  déclare  jamais  instantanément,  et  si  elle 
éclate  à  lïmprovisfe  chez  quelques  individus,  on  recon- 
naît, en  interrogeant  leur  famille,  que  déjà  une  bizar- 
rerie, plus  ou  moins  continue,  avait  révélé  le  penchant 
de  ces  infortunés  h  la  démence. 

Un  jeune  homme  de  beaucoup  d'instruction  et  de  mé- 
rite se  trouvait  dans  une  chélive  position  de  fortune  ,  et 
tentait  de  vains  efforts  pour  parvenir  h  une  place  qui  pût 
utiliser  ses  talens  et  rendre  sa  position  moins  rude. 
AI.  Cuvier  prenait  de  l'intérêt  'a  ce  jeune  homme,  et  par- 
vint a  lui  obtenir  le  préceptorat  de  deux  jeunes  princes 
allemands,  avec  six  mille  livres  d'honoraires.  Il  annonça 
cette  bonne  nouvelle  à  son  protégé,  sans  précautions 
préalables  et  brusquement.  Aussitôt  le  jeune  homme 
donna  les  plus  exlravagans  signes  de  joie,  et  devint  fou 
sur  l'heure.  On  le  transporta  dans  une  maison  de  santé 
où  il  ne  tarda  point  à  se  guérir. 

Pendant  le  traitement,  on  prit  des  informations  chez 
les  personnes  dans  la  maison  desquelles  il  habitait,  et 
l'on  sut  que,  jusque-là,  sans  se  montrer  précisément  fou, 
ce  jeune  homme  se  livrait  parfois  à  des  accès  de  mi- 
santhropie qui  duraient  des  semaines  entières  •  d'antres 
circonstances  attestaient  également  que  sa  raison  ne  res- 
tait pas  toujours  complètement  lucide. 

Une  autre  fois,  un  de  ces  mauvais  histrions  qui  vont 
de  temps  h  autre  duper  la  province,  Lagardère.  parodiait 
grotesquement  Talma  sur  le  théâtre  de  Cambrai; certes, 
c'était  pitié  que  de  voir  sa  perruque  rousse,  etses  genoux 
cagneux;  pitié  plus  grande  encore  que  d'entendre  sa  dé- 
clamation empoulée  et  sa  voix  qu'enrouait  un  usage  trop 

H  4  .  — s*»  TBOTSIKMR    VOLUim. 


82 


LECTURES  DU  SOIR. 


fréquent  du  rogome....  Tout  à  coup,  un  des  honnêtes 
bourgeois  tënioins  de  ce  pileux  spectacle,  s'élance  de 
l'orchestre,  où  il  se  tenait  paciflquenient  assis,  grimpe 
sur  le  lliéàtre,  et  assène,  au  cabotin  stupéfait,  les  plus 
vigoureux  coup  de  poing  que  celui-ci  eût  jamais  reçus. 
On  peut  se  figurer  la  stupéfaction  générale  ;  d'autant  plus 
qu'au  milieu  de  ses  emportemens  et  sans  cesser  de  frap- 
per, le  furieux  accablait  le  pauvre  hère  des  plus  hon- 
teuses dénominations,  parmi  lesquelles  revenait  fréquem- 
ment le  mot  de  voleur. 

On  les  sépare,  on  veut  s'expliquer  :  l'agresseur  ne 
se  lasse  point  de  aire  que  le  comédien  l'a  volé. 

—  Et  que  vous  a-t-il  pris?  demande  enQn  quelqu'un. 

—  Il  m'a  volé  un  geste!...  ce  geste,  dit  le  fou,  en  se 
frottant  le  nez. 

Et  il  faut  dire  que  Lagardère  usait  fréquemment  de 
ce  geste  singulier. 

Ou  dut  emmener  de  force  le  pauvre  bourgeois  qui 
donna,  dès  ce  moment,  les  plus  grandes  preuves  de  dé- 
mence. Informations  prises-,  et  Dieu  sait  si  un  pareil 
événement  fitprcndre  des  informations  dans  la  petite  ville 
de  Cambrai,  on  sut  que  J...  Tet.  n'en  était  pas  à  son 
premier  acte  d'aliénation  mentale. 

Aujourd'hui,  à  moitié  guéri,  il  habite  Paris,  et  publie 
des  théories  solaires  avec  celte  épigraphe  : 
U  li'ij  a  qu'un  Dieu; 
H  n'y  a  qu'une  théorie  solaire. 
Il  n'y  a  qu'un  J...  Tél.  pour  l'expliquer. 

Bicêtreconlientde  même  plusieurs  fous  dont  la  raison 
semble  s'être  brisée  tout  à  coup  ;  mais  ceux  qui  n'avaient 
point  déjà  donné  auparavant  des  manifestations  plus  ou 
moins  légères  de  folie  sont  des  gens  faibles  d'esprit  et 
d'organisation. 

Ainsi  les  événemens  du  28  juillet  ont  amené  à  cet 
hospice  deux  malades  jetés  par  la  frayeur  dans  la  dé- 
mence: tous  Icsdeuxsontportésausuicide;  ce  qui  prouve 
combien  le  suicide  est  le  résultat  de  la  faiblesse.  L'un 
a  succombé;  l'autre,  bottier  de  profession,  s'est 
frappé  de  sept  à  huit  coups  de  couteau  dans  le  bas  ventre, 
et^  croit  poursuivi  pour  avoir  voulu  attenter  aux  jours 
du  roi  ;ou  bien  c'est  a  ses  propres  jours  qu'on  eu  veut , 
et  il  passe  ainsi  tour  à  tour  de  la  colère  de  l'accusateur 
aux  transes  de  l'accusé. 

Celte  même  faiblesse  poussant  au  suicide  se  re- 
trouve chez  un  autre  habitant  de  Bicêtre. 

Timide  par  son  organisation  un  peu  maladive ,  cet 
homme  eut  une  querelle  avec  un  officier  de  cuirassiers 
qui  le  provoqua  en  duel.  Pour  se  soustraire  au  combat, 
le  pauvre  garçon  prit  la  fuite  :  puis  il  tomba  dans  la  dé- 
mence ,  et  crut  avoir  dans  le  ventre  cet  officier  de  cuiras- 
siers, qui  plus  tard  se  transforma  en  officier  de  chasseurs. 

Voila  donc  le  malheureux  qui  porte  sans  cesse  avec 
lui  son  ennemi ,  qui  le  sent  dans  son  ventre  brandir  un 
s»brc,  et  faire  faire  des  évolutions  à  son  cheval,  en  pro- 
férant les  plus  horribles  menaces.  —  Le  suicide  peut  seul 
le  délivrer  de  telles  souffrances,  et  il  lente  de  se  suicider, 
lui  que  la  crainte  d'un  duel  avait  rendu  fou  ! 

Aujourd'hui,  convalescent,  le  malade  raconte  les 
«ymptômes  passés  de  sa  démence  avec  beaucoup  de 
raison,  et  il  en  dépeint  jusqu'aux  plus  petites  particula- 
rités; du  reste,  parlant  d'une  voix  incertaine  et  basse, 
ne  regardant  jamais  personne  en  face,  et  rougissant  a  la 
moindre  parole  qu'on  lui  adresse. 

D'autres  phénomènes  moraux  que  présentent  les  indi- 
vidus sans  énergie  doivent  trouver  place  près  de  ceux-ci. 

La  fcramo  d'uu  pauvre  arlisau  sourd  fut  prise  d'iial- 


lucinalions  nocturnes;  elle  croyait  voir  la  nuit  des  fan- 
tômes qui  lui  adressaient  les  plus  horribles  menaces,  et 
elle  se  levait  effrayée,  appelant  'a  l'aide  son  mari. 

Celui-ci,  qui  ne  voyait  et  n'entendait  rien,  traita 
d'abord  sa  femme  de  folle. 

—  Si  tu  n'entends  point,  lui  dit-elle,  c'est  que  tu  es 
sourd,  et  que  les  fantômes  parlent  bas. 

Frappé  de  ce  raisonnement,  l'ouvrier,  habitué  à  re- 
garder sa  femme  comme  un  oracle,  ne  tarda  point  à 
éprouver  des  hallucinations,  a  entendre  les  menaces 
des  fantômes,  et  a  devenir  plus  fou  que  sa  femme. 

On  mit  l'une  à  la  Salpêlrière  où  elle  est  encore,  et 
l'autre  a  Bicêtre  où  il  ne  tarda  point  a  se  guérir  radica- 
lement. 

Bicêlre  renferme  encore  un  nommé  Pat...  qui  se  dit 
le  plus  grand  magicien  de  ia  terre  ;  a  laide  de  l'ai- 
mant il  a  bâti  un  palais  magnifique  a  Passy,  et  s'il  fallait 
l'en  croire ,  il  bouleverserait ,  par  sa  puissance ,  la  face 
de  l'univers.  11  entremêle  ses  discours  d'un  jargon  scien- 
tifique fort  absurde,  mais  qui,  adressé  'a  dos  personnes 
ignorantes ,  ne  leur  en  imposerait  pas  moins ,  j'en  suis  sûr. 

Près  de  ce  magicien  couchait  un  homme  malade  de 
coliques  violentes.  Pat...  dit  qu'une  machine  électri- 
que, introduite  dans  le  ventre  du  malheureux,  lui  cause 
ces  douleurs  ;  et  il  joint  à  sa  consultation  la  descrip- 
tion d'une  machine  électrique.  Aussitôt  l'autre  sent  dans 
sou  ventre  la  rotation  de  la  machine,  il  en  subit  les  se- 
cousses, il  en  voit  les  étincelles;  il  supplie  qu'on  lui 
ouvre  le  ventre  et  qu'on  lui  ôte  cet  instrument  maudit. 

On  le  sépara  de  Pat... ,  et  au  bout  de  quelques  jours 
il  recouvra  toute  sa  raison. 

Si  la  faiblesse  est  une  cause  de  démence ,  l'ambition  et 
l'amour  n'amènent  pas  moins  de  victimes  a  Bicêtre.  Lu 
nommé  C...  veut  être  le  fils  du  général  Molitor;  un 
ancien  maître  d'armes  borne  ses  désirs  "a  passer  pour  cal- 
ligraphe  du  roi,  et,  quoiqu'il  ne  sache  point  écrire,  il 
orne  son  bonnet  de  toutes  les  plumes  à  écrire  qu'il  peut 
ramasser;  M....  se  croit  Jésus -Christ,  et  soulève, 
pour  prêcher ,  ses  bras  retenus  captifs  dans  la  camisole 
de  force;  l'infortuné  R..  Dus...,  pour  avoir  dédaigné 
la  renommée  littéraire  et  s'être  jeté  dans  les  utopies  po- 
litiques ,  expiait  naguère  à  Bicêtre  ses  rêves  de  pouvoir 
et  de  tribunat  ({). 

C'est  à  un  dévouement  sans  borne  pour  sa  maîtresse 
que  l'ancien  intendant  de  M""  la  duchesse  de  Bcrri  doit  sa 
démence. Occupé  d'une  seule  idée,  la  justification  de  c^tle 
princesse,  ildédamcdu  malin  ausoir.  sans  relàcheetsans 
interruption ,  un  plaidoyer  en  faveur  de  celle  qu'il  croit 
encore  prisonnière  a  Blaye.  A  lout  prendre,  ce  plaidoyer 
n'a  pas  moins  de  suite  et  de  raison  que  beaucoup  de  ceux 
qu'on  entend  au  Palais  ;  souvent  même  on  y  rencontre 
des  pensées  fines  et  profondes .  Messieurs,  s'écriait-il 
quand  je  le  vis,  messieurs,  vous  devez  le  reconnaître, 
une  injustice  n'cst-elle  pas  toujours  une  calomnie  Y 

Certes ,  beaucoup  de  gens  réputés  en  loule  raison  ne 
pensent  pas  avec  cette  finesse ,  et  ne  s'expriment  pas 
avec  celle  précision. 

Cor..,  fou  d'amour,  lient  les  propos  les  plus  obscènes, 
et  regrette  avec  désespoir  une  maîtresse  qu'il  a  perdue  ; 
un  autre,  Pap...,  regarde  le  soleil  sans  cesse  en  face, 
et  cola  durant  des  heures  entières ,  sans  que  sa  vue  en 
souffre  :  il  lui  donne  les  noms  les  plus  tendres  et  les  plus 
caressans  ;  il  l'appelle  sou  ami,  il  pleure  quand  un  nuage 


(1)  Auteur  (Icpluùours  roniu».  Il  est  maintenant  à  Cliareoton, 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


83 


le  couvre,  il  devienf  Irisle  et  enjjoordi  quand  la  noit 
arrive;  il  se  réTeille  joyeux  avec  l'aurore. 

Enfin  Bicêtrea  encore  son  poète;  jeune  homme  dont 
l'ivrognerie  a  ravalé  les  facultés ,  et  qui  a  pleinement  re- 
couvré le  peu  de  raison  que  lui  a  laissé  ce  vice  abrutis- 
sant. Plusieurs  fois  on  Fa  renvoyé,  guéri,  deBic«"tre,  mais 
toujours  il  y  est  revenu  aussi  malade  qu'auparavant:  si 
bien  qu'il  a  fallu  le  classer  parmi  les  incurables.  Son  vi- 
sage un  peu  bouffi,  mais  pâle,  n'a  besoin  que  d'un  jour 
ou  deux  d'incontinence,  pour  devenir  enflammé.  Astreint 
à  nn  régime  sévère  et  a  l'eau ,  il  cherche  dans  la  poésie 
une  consolation  qui  le  dédommage  un  peu  du  vice  qu'il 
préfère  a  la  santé  et  à  la  raison.  Voici  quelques  fragmcns 
de  vers  copiés  snr  un  manuscrit  de  B.... 

LETTRE   d'OB   JEC5E   PAME    A    CXE    DE    SES    AMIES. 

Pour  les  éponx  aimans  qnand  la  nuit  tend  ses  voiles, 
Noas  contemplons  le  ciel ,  la  lune ,  les  étoiles  ; 
Et ,  pour  jouir  toujours  de  la  félicité  , 
Nous  aJre^oas  nos  voeux  a  la  Divinité  ^ 
Pratiquant  de  ses  lois  ce  précepte  efficace. 
Bientôt  nous  jouissons  du  bonheur  qu'il  nous  trace; 
Jamais  pour  les  époux  sa  coupe  n'a  tari  ; 
Nous  y  puisons  assez  ,  et  lorsque  mon  mari , 
Ou  moi,  par  le  sommeil  sent  sa  paupière  clore , 
Ensemble  nous  dormons  en  attendant  l'aurore. 

Aussitôt  que  le  jour  vient  délacer  nos  bras, 
Notre  vctissement  commence  par  nos  bas  ; 
Prenant  un  plaisir  pur  qu'amour  souvent  nous  donne 
J'endosse  mon  corset  que  devant  je  boutonne  ; 
Nous  levant  satisfaits  ,  je  passe  mon  jupon 
Pendant  que  mon  mari  passe  son  panudon  ; 
Nous  posons,  tour  à  tour,  le  col,  lacolerettc  ; 
La  robe ,  le  surtout  achèvent  la  toilette. 

Travail  qu'amour  dirige  en  tout  temps  rend  heureux  : 
Le  moment  du  dîner  nous  réunit  joyeux. 
Après,  pour  l'achever,  l'ouvrage  nous  rappelle; 
Mon  mari  part  encor ,  je  ne  crains  qu'une  belle 
Autre  que  sa  moitié  soit  dans  son  souvenir , 
Ni  qu'un  soupçon  jaloux  le  fasse  revenir. 

B a  joint  an  mot  corse/ la  note  suivante  vrai- 
ment cariense  : 

Le  corset  avec  ou  sans  manche  ,  suivant  la  température  ,  bon-  So 
tonnant  depuis  le  haut  de  la  poitrine  jusque  sur  le  ventre  ,  etsup-  "Q 
portant  les  jupons  retenus  par  des  boutons  plats  placés  à  distance  ^ 
sur  son  diamètre  ,  supprime  le  buse  dont  les  effets  compressifs  "i„ 
sont  tant  nuisibles  au  sexe  féminin.  ^ 

Du  reste  tous  ces  insensés  vivent  paisiblement  entre  ^ 
eux,  sans  rixes,  sans  haine  et  sans  bruit  pour  ainsi  dire: 
à- l'exception  de  cinq  ou  sis  que  l'on  verra  tout  à  l'heure 
dans  la  prison  de  sûreté ,  ils  ne  sont  ni  dangereux  ni  tur- 
bulens.  Chacun,  sans  avoir  la  conscience  de  sa  propre 
folie ,  connaît  la  folie  des  autres ,  et  la  tolère  avec  une 
indalgence  remarquable.  Un  des  élèves  internes  me  ra- 
contait à  ce  sujet  que  deux  aliénés  (ils  sont  morts  depuis 
peu  de  temps)  se  trouvaient  atteints  de  la  même  manie. 
Ils  se  croyaient  immensément  riches ,  disposaient  géné- 
reusement des  sommes  considérables  qu'ils  pensaient  pos- 
séder, et  prodiguaient  les  millioas  aux  médecins,  aux 
infirmiers  et  aux  visiteurs;  ce  qui  ne  les  empêchait  pas 
de  solliciter  avec  instance  an  sou  pour  acheter  du  tabac. 

Or  ces  deux  hommes,  nommés  l'un  M l'autre 

V. . . .  n'avaient  point  déplus  grand  plaisir  que  de  s'écouter 
débiter  des  sornettes,  et  de  se  moquer  l'un  de  l'autre. 

—  Pauvre  fou ,  disait  le  premier ,  qni  parle  de  ri- 
chesses ,  et  qui  se  trouve  prisonnier  à  Bicétre,  la  prison 
des  aliénés  î 


—  Insensé ,  murmurait  le  second,  qui  donne  des  rail- 
lions,  et  qui  ne  voit  pas  quil  porte  la  livrée  des  fous 
indigens ! 

Ou  a  va  néanmoins  des  aliénés,  des  ambilieox  ,  par 
exemple,  persuader  de  leurs  visions  les  malades  atteints 
dune  même  manie  :  se  dire  rois,  par  exi^rople .  se  nom- 
mer une  cour .  décerner  des  dignités ,  et  distribuer  des 
décorations.  On  évite  avec  soin  que  pareilles  choses  arri- 
vent; la  démence  des  malades  deviendrait  alors  plus 
intense  et  plus  agitée;  ils  s'exciieraieul  les  uns  les  autres, 
rendraient  leur  guérison  plus  diflicile. 

Car  un  des  moyens  de  combattre  la  folie  ,  c'est  de  ne 
jamais  accepter  les  idées  déraisonnables  du  malade;  c  est 
de  les  combattre,  c'est  de  lui  répéter  quelles  sont  fausses; 
il  s'en  irrite  d'abord,  mais  il  ne  garde  pas  moins  le 
souvenir  de  ce  qa'on  lui  a  dit .  et  ce  souvenir  préoccupe 
vivement  son  imagination.  En  cherchant  'a  combattre  les 
raisonnemens  qu'on  lui  a  faits,  il  finit  quelqueftiis  par  en 
reconnaître  la  justesse;  alors,  la  guérison  ne  reste  plus 
impossible,  et  souvent  même  ne  tarde  point  a  arriver. 


§  YTH. 


LES   GATEUX. 


Ou  l'a  vu  tout  'a  Iheure  ,  le  costume  des  aliénés  de 
Bicêtrese  compose  d'un  panla'on  et  d'une  veste  de  grosso 
toile,  facile  a  laver ,  et  par  conséquent  a  entretenir  dans 
un  état  constant  de  propreté  et  de  salubrité.  Pour  quel- 
ques-uns, réunis  dans  une  cour  particulière ,  on  substitue 
au  pantalon  une  longue  jupe  de  toile  grise;  ce  sont  les 
gâteux. 

Le  plupart  des  gâteux  présentent  le  caractère  d'une 
stupidité  complète  :  à  lexceplion  de  cinq  ou  six ,  ils 
se  tiennent  constamment  couchés  à  terre  ou  assis  sur  des 
brouettes ,  regardant  d'un  air  hébôlé  les  visiteurs  qui  en- 
trent. C'est  que  les  gâteux  sont  continuellement  affaiblis 
par  une  maladie  d'entrailles  qui  leur  donne  les  visages 
pâles  et  hâves  que  l'on  s'étonne  de  leur  voir  ;  au  rebours 
des  autres  aliénés  qui  présentent  les  symptômes  d'une 
santé  physique  des  plus  robustes. 

Le  dortoir  des  gâteux,  l'une  des  merveilles  de  Bi- 
cétre, offre  une  propreté  que,  par  malheur,  on  ne  ren- 
contre pas  toujours  dans  les  habitations  parisiennes.  Les 
carreaux  de  terre  qui  pavent  ce  dortoir,  sont  frottés  et 
cirés:  les  draps,  de  bonne  toile  forte,  mais  pas  trop 
grosse .  doivent  être  renouvelés  'a  peu  près  tous  les  jours; 
et  sous  chaque  lit ,  un  long  bassin  carré  .  dès  qu'il  en  est 
besoin  .  reçoit  l'eau  d'une  pompe  :  de  la  sorte  ou  chasse 
immédiatement  les  immondices  que  peut  y  aniener  un 
matelas  percé  et  garni  de  taffetas  ciré.  Des  lits  en  fer 
complètent  les  moyens  de  salubrité  de  ces  dortoirs. 

Je  le  répète,  cela  semble  une  merveille,  surtout 
quand  on  a  vu  les  gâteux  se  vautrer  sur  la  terre,  plus 
brutes  que  les  animaux  les  moins  intelligents.  Là, 
pêle-mêle  dans  une  cour  de  dortoir,  ou  bien ,  comme  les 
dieux  égyptiens  ,  ils  s'asseyent ,  immobiles  et  les  mains 
appuyées  sur  les  genoux.  La  plupart  répondent  par  un 
grognement  de  mauvaise  humeur,  lorsqu'on  leur  adresse 
la  parole;  les  autres  ne  tiennent. que  des  propos  hachés 
et  sans  suite. 

Le  premier  gâteux  qui  frappe  les  regards  est  nn  idiot 
de  l'aspect  le  plus  hideux  et  dans  l'anéantissement  le  plus 
complet  des  facultés  morales.  Eh  bien!  cet  infortuné  sort 
de  l'école  polytechnique:  il  allait  entrer  comme  lieute- 
nant dans  un  des  corps  du  génie,  lorsqu'il  partagea  le  de- 
lire  de  Pap ,  et  devint  amoureux  de  la  fille  d'un  roi. 

Maintenant,  s'il  eolrouvre  parfois  avec  effort  ses  lèvres 


84 


LECTURES  DU  SOIR. 


paralytiques,  c'est  pour  bégayer  un  nom  de  femme,  Marie,  ^ 
et  laisser  retomber  ensuite  sa  tête  sur  sa  poitrine.  ^ 

Tandis  que  l'on  s'arrête  avec  pitié  devant  cemalbeu-  ± 
reux  ,  presque  toujours  un  anlre  gâteux ,  jeune  et  au  x 
langage  enfantin  ,  vient  parler,  avec  une  joie  naïve,  de  ^ 
Boulogne  qu'il  montre  dans  l'éloignement.  ^ 

—  Écoute,  Roger;  voilà  Boulogne!  oh!  Boulogne!  ^ 
Boulogne  !  voilà  Boulogne  !  î\Ion  ami ,  voilà  Boulogne  !     ^ 

—  Pourquoi  me  dis-tu  cela?  0Ô0 

—  Parce  que  c'est  Boulogne ,  mon  ami  ;  parce  que  ^ 
c'est  Boulogne  !  répcte-t-il  avec  plus  de  joie  encore.        ^ 

—  Que  t'importe  ce  village?  ^ 

—  Boulogne  !  Boulogne  !  oh!  Boulogne  I  Boulogne!^ 
Oh,  Roger!  Et  il  regarde  le  village;  il  le  montre  encore  ± 
du  doigt ,  avec  ravissement.  ^ 

—  Pourquoi  cet  enfant  parle-t-il  ainsi  de  Boulogne?  ^ 
demandai-je  à  un  gardien.  $ 

—  Sa  mère ,  à  ce  que  je  crois ,  demeure  dans  ce  vil-  K 
lage,  répliqua-t-il  nonchalamment.  ^ 

Sa  mère!  Lui  aussi  ne  garde  qu'une  joie  et  qu'une  ^ 
pensée  au  fond  de  son  cœur  ;  la  première  qu'il  a  éprou-  x 
vée  ,  celle  qu'il  bégaiera  encore  en  mourant  :  Mère  !...  x 
Quelle  estdonc  la  sainte  puissance  de  ce  pieux  sentiment,  ^ 
puisque  la  démence  elle-même  ne  peut  ni  l'effacer  ni  l'af-  ^ 
faiblir  !  ^ 

Un  autre  galeux  qui  frappe  les  regards,  peut  avoir  c^ 
quarante-cinq  ans;  d'une  physionomie  avenante  eldouce, 


reçues  sur  les  maisons  d'aliénés.  Les  chaînes,  les  coups 
de  fouet ,  les  furieux  nus ,  la  barbe  et  les  cheveux  hé- 
rissés, les  imprécations,  les  transports  de  rage,  tout 
cela  existait  en  effet  à  Bicètre,  il  y  a  vingt  ans,  lorsque 
Pinel  écrivit  son  livre  sur  la  folie  ;  mais  tout  cela  a  dis- 
paru, grâce  aux  améliorations  constantes  que  le  docteur 
Ferrus  a  oporécs  et  ne  cesse  d'opérer  et  de  projeter  dans 
ce  vaste  établissement  conDé  à  ses  soins.  On  ne  trouve 
à  Bicêtre  ni  odeur  ni  bruit,  disait  quelqu'un  après  avoir 
visité  cette  maison  ;  et  ces  paroles  forment  l'éloge  le  plus 
complet  et  le  plus  exact  que  Ton  puisse  faire  de  la  sage 
direction  et  de  la  surveillance  habile  (]ui  président  à  cette 
maison.  Aussi ,  quand  jndis  un  malade  entrait  à  Bicêtre, 
c'était  sans  aucune  espérance  d'en  jamais  sortir,  tandis 
qu'aujourd'hui  un  tiers  à  peu  près  des  malades  obtient 
sa  guérison. 

Les  fous  dangereux  ,  et  l'on  n'en  compte  guère  plus 
de  sept  à  huit ,  sont  relégués  dans  un  petit  corps  de  bâ- 
timent où  ils  occupent  une  cour  particulière  :  et  où, 
durant  leurs  accès ,  on  les  renferme  dans  des  loges  ren- 
forcées de  barreaux. 

Les  autres  cours  sont  entourées  de  galeries  bien  aérées, 
plantées  d'arbres,  et  dont  les  grilles  laissent  voir  les  sites 
pittoresques  qui  s'étendent  à  1  horizon. 


Fou  de  politesse. 

il  passe  sa  vie  à  faire  les  honneurs  d'un  salon  imaginaire, 
à  inviter  à  dîner,  à  parler  spectacle,  et  à  raconter  qu'il 
reçoit  chez  lui  la  vieiUeure  société  de  Paris.  Tout  cela 
découle  sans  suite  et  sans  transition  :  le  connnence- 
ment  de  ses  phrases ,  dit  à  voix  haute  ,  paraît  assez  clair , 
mais  bientôt  il  balbutie  ,  baisse  la  voix,  et  linit  par  re- 
muer les  lèvres  en  produisant  un  murmure  à  peine  sen- 
sible ;  puis  ses  grands  yeux  bleus  s'abaissent  et  se  for- 
ment :  on  dirait  qu'il  dort. 

g  IX.  —  LES  FOUS  DANGbRDUX. 

Jusqu'à  présent  on  a  pu  chercher,  sans  les  trouver , 
clés  rapprochemens  entre  ces  études  sur  Hicêlro  et  les 
descriptions  que  font  les  livres  cl  les  idées  gcucralomcul 


Une  Cour  de  fous  à  Bicêtre. 


La  nuit,  les  aliènes  dangereux  couchent  daus  un  dor- 
toir où  chaque  lit  se  trouve  entouré  d'une  sorte  de  cage 
en  gros  et  inébranlables  barreaux  de  chêne,  de  sorte 
que  les  gardiens  ne  cessent  jamais  de  les  surveiller,  et 
peuvent  prévenir  les  tentatives  de  suicide  auxquelles  ne 
sont  que  trop  portés  ces  malheureux. 

Là,  il  faut  l'avouer ,  on  retrouve  un  peu  ,  mais  dans 
les  fous  et  dans  les  ganUeus  seuleniont ,  l'aspect  des  an- 
ciennes maisons  d'aliénés.  L'un  surtout,  doux  et  timide 
lorsque  ses  accès  sont  passés ,  hurle  dans  sa  loge  où  il  bon- 
dit, enlièremtMit  nu,  la  tête  couronnée  de  paille,  et 
entouré  des  débris  de  tout  ce  qui  s'est  trouvé  sous  sa 
main;  i)arf(iis  il  onlremêle  ses  cris  de  calembourgs; 
Voyez,  disait-il  en  montrant  ses  bras  déchirés,  je  suis 
chevalier  di;[)icure  (  ilcs  piqûres.  )  Ah!  lil-il  eu  mo 
voyaul  passer ,  lu  es  doue  le  père  de  Paulagruel ,  Car- 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


85 


gaulua,  (gars,  ganls  fu  as.  )  Ktrauges  jeux  de  mots 
chez  un  furieux  qui  ne  cherche  qu'U  étrangler  ses  gar- 
diens ! 

Trois  ou  quatre  condamnés  à  mort  et  aux  travaux 
forcés  à  perpétuité ,  devenus  fous  après  leur  condamna- 
tion ,  et  maintenant  a  peu  près  guéris ,  travaillent  dans 
la  cour  à  fabri(|uerdes  cardes.  On  éprouve  une  émotion 
de  tristesse  indicible  à  voir  ces  infortunés  condamnés  à 
passer  toute  leur  vie  dans  cette  cour  stérile ,  et  derrière 


la  haute  muraille  de  laquelle  retentit  le  pas  lent  et  ré- 
gulier des  sentinelles,  tandis  que  les  clameurs  de  deux 
aliénés  furieux  retentissent  sans  relâche  à  leurs  oreilles. 

Car  il  reste  encore  à  parler  de  deux  aliénés  ;  l'un , 
Hercule,  (lui  prêche,  avec  des  hurlomens,  la  doctrine  de 
je  ne  sais  quel  premier  chef  sur  l'horizon;  l'autre,  véri- 
table bête  féroce  qui  rappelle ,  par  un  é[)ouvantable  ho- 
quet, les  j^rognemens  de  la  hyène.  Il  a  tué  cinq  personnes. 

Paysan  colère,  ivrogne  et  querelleur,  Ch se 


Fou  assassin. 


livrait  aux  plus  grands  excès,  et  s'était  déjà  plusieurs  Jo  fait,  il  se  promène  h  grands  pasdans  sa  maison,  elilal- 
fois  fait  reprendre  de  justice,  lorsqu'un  jour  il  rentre  i  tend  qu'on  vienne  l'arrêter. 

chez  lui ,  saisit  une  hache  et  massacre  sa  femme.  Ses  ^  On  le  transfère  a  Paris,  pour  qu'il  y  subisse  son  juge- 
deux  enfaus  se  jettent  a  ses  genoux ,  et  demandent  pilié  ^  meut  et  sa  condamnation  ;  bientôt  il  tombe  malade,  et 
pour  leur  mère  ;  il  jette  les  eulaos  par  la  feuclre.  Cela  'f  comme  oft  n'avait  poijjt  eucore.  observé  eu  lui  des  sym- 


86 


LECTURES  DU  SOIR. 


plôraes  bien  évidens  de  folie,  on  le  conduità  l'Hôlel-Dieu. 

Il  se  lève,  la  nuit,  s'arme  d'un  bâton,  et  assomme 
le  malade  qui  dormait  dans  le  lit  voisin  du  sien. 

Dès-lors,  le  délire  de  ce  forcené  devint  si  violent  qu'il 
fallut  l'enfermer  à  Bicêlre,  et  le  placer  dans  le  corri- 
dor de  sûreté.  Là  il  se  montra  plus  calme,  et  on  finit 
par  ne  plus  le  redouter,  et  par  négliger  de  l'enfermer  la 
nuit  'a  double  tour.  11  ne  tarda  point  'a  profiter  de  cette  né- 
gligence pour  assouvir  son  besoin  continuel  de  meurtres  ; 
il  se  leva  sans  bruit,  ouvrit  sa  porte  avec  précaution,  et 
assomma  deux  gardiens  couchés  ensemble. 

Ch se  tient  couché  toute  la  journée,  et  sans  cesse 

il  répète,  avec  l'épouvantable  hoquet  dont  j'ai  parlé, 
des  plaintes  contre  sa  femme  et  contre  ses  enfans  qui  veu- 
lent l'assassiner,  dit-il;  on  le  poursuit  sans  cesse  par  des 
coups  de  pistolets  ;  on  empoisonne  sa  nourriture ,  et  il 
est  victime  des  plus  constantes  persécutions.  Le  médecin 
arrive-t-il,  Ch se  met  a  genoux  et  demande  humble- 
ment sa  liberté  et  une  protection  contre  ses  ennemis , 
puis  il  se  recouche  ;  il  appuie  sa  tête  pùle  et  chauve  sur 
ses  bras  nus  ;  il  déclare  qu'il  n'est  point  aliéné,  et  que 
les  plus  coupables  injustices  le  retiennent  prisonnier.  Il 
comprend  toutes  les  paroles  qu'on  lui  adresse,  et  y  ré- 
pond sans  trop  de  divagation.  Son  gardien,  espèce  de 
chat-tigre  et  véritable  figure  de  geôlier  de  fous,  dit  un 
jour  assez  haut  a  un  médecin  qui  visitait  la  maison  : 

Voila  cet  homme  qui  a  tué  sa  femme  et  ses  enfans! 

Ch se  redressa,  et  lui  jeta  un  regard  de  mort 

qui  fit  pâlir  le  geôlier  lui-même. 

Puis  il  se  mit  a  pleurer  a  chaudes  larmes  et  à  crier  : 

Ma  femme  et  mes  enfans  !  ce  sont  des  assassins 

qui  veulent  m'empoisouner  ! 


Durant  mes  visites  dans  ce  triste  séjour  et  après  l'a- 
voir quitté,  j'éprouvais  un  sentiment  fiévreux  de  ter- 
reur et  de  mélancolie  que  ne  parvinrent  à  dissiper  ni  le 
mouvement  de  la  voiture,  ni  l'aspect  de  Paris,  ni  mon 
cloigneracntdes  aliénés.  Je  croyais  retrouver  danschaque 
personne  que  je  rencontrais  les  symptômes  de  la  dé- 
mence, et  je  frissonnais  en  reconnaissant  chez  toute  celte 
population  qui  se  croisait  autour  de  moi,  le  crâne  aigu 
de  l'idiot ,  le  masque  proéminent  de  l'imbécile,  les  gestes 
saccadés  du  maniaque  ou  le  regard  égare  du  furieux. 

Mais  ce  fut  le  soir  surtout ,  au  foyer  de  l'opéra,  après 
une  journée  d'études  a  Bicêtrc  par  un  temps  froid  et 
pluvieux,  que  ces  hallucinations  me  poursuivirent  et  me 
causèrent  une  préoccupation  et  une  inquiétude  dont  je 
souffrais  d'autant  plusque  jelutlais  pour  m'y  soustraire. . . 
il  y  avait  quelque  chose  d'exécrable  dans  cette  souffrance, 


par  laquelle  chaque  promeneur  du  foyer  s'identifiait,  dans 
mon  imagination  malade ,  avec  un  des  aliénés  de  Bicêtre  : 
si  bien  que  tout  en  me  sachant  a  l'Opéra ,  je  reconnais- 
sais autour  demoi  les  insensés  que  j'avais  naguère  quittés. 
La    musique    [de    Meyer-Beer    et  [les   chants     de 
Nourrit  et  de  M""  Falcon  dissipèrent  enfin,  par   les 
^  émotions  puissantes  qu'ils  excitèrent  en  moi ,  une  ini- 
d^  pi'ession  si  douloureuse  et  si  bizarre. 
3^      De  pareilles  sensations  produites  par  le  contact  des 
$  fous  se  renouvellent  souvent ,  et  voici  ce  que  me  racon- 
^  tait  a  cet  égard  l'un  de  nos  plus  célèbres  romanciers  : 
^      Un  soir,  il  rencontra  le  docteur  Blanche  qui  dirige  , 
¥  on  le  sait,  une  maison  de  santé  'a  Montmartre.  Curieux 
%  de  visiter  un  établissement  de  ce  genre  ,  il  céda  'a  l'in- 
ox vitalion  pressante  du  docteur,  et  alla  dîner  chez  lui. 
^      A{\rès  s'être  mis  h  table  à  côté  de  plusieurs  fous, 
^  non  sans  reconnaître  avec  terreur  combien  est  imper- 
ceptible la  nuance  qui  sépare  la  raison  et  la  folie,  il 
s'informa  tout  bas  des  moyens  que  l'on  prenait  pour 
amener  les  malades  dans  la  maison  de  santé. 

Ces  mo^ns  sont  bien  simples ,  répondit  le  docteur 
Blanche.  On  les  invite  àdîner  a]a  campagne  ;  ils  viennent 
ici,  sans  défiance  ;  quand  ils  veulent  partir,  ils  trouvent 
les  portes  fermées. 

A  ces  paroles,  le  romancier  pâlit,  et,  saisi  d'un  ver- 
tige à  peu  près  semblable  à  celui  que  me  valurent  mes 
visites  à  Bicêtre,  il  se  demanda,  non  sans  angoisse,  si 
l'invitation  du  docteur  n'était  point  un  piège  pour  re- 
tenir son  convive  dans  la  maison  de  santé?  Dire  ce  qu'il 
souffrit  pendant  le  reste  du  dincr  ,  ne  saurait  s'ex- 
primer. A  la  fin,  n'y  pouvant  plus  tenir,  il  se  leva  de 
table,  et  s'en  revint  précipitamment  à  Paris,  harcelé 
par  lal^ainte  d'être  poursuivi,  et  n'osant  regarder  der- 
rière lui,  tant  il  redoutait  d'y  voir  le  docteur  Blanche 
et  les  employés  de  sa  maison. 

Un  quart  d'heure  après,  il  riait  de  sa  terreur  {{). 

S.  BENBT  BERTHOUD. 


(<)  En  terminant  ces  études  bien  incomplètes  enrore ,  et  qu'il 
a  fallu  Jc[;ap,er  d'un  jp-and  nombre  d'autres  con>i(lérations  trop  ?* 
absti-aites  pour  trouver  place  dans  le  .Miisér,  Tautcur  doit  remer- 
cier M>L  les  médecins  Debout,  Lafont  et  Tournic,  qui  Tont  {;uidé 
dans  rétablissement  de  Bicêtre.  Il  doit  les  mêmes  jp-aces  à  M.Fou- 
rau  ,  qui  a  dessiné  les  illustrations  de  cet  article  .  et  a  M.  Mau- 
bertliier,  cet  habile  architecte  ,  quia  bien  roula  raccompagner. 

TiLiis  il  s'empresse  J?  le  reconnaître,  sans  la  bienveillance  de 
M.  le  docteur  Ferrus ,  sans  ses  observation.'  pleines  de  science , 
de  taTcnt  e^  JVsprit,  raccomplis.senienl  d'un  pareil  travaillai  se- 
rait reste  impossible  ;  car  il  lui  fallait  pour  l'exécuter  l'aide  d'un 
praticien  habite  qui  réunit  ,  au  savoir  médical  le  plus  profond, 
l'art  de  savoir  le  mettre  'a  la  portée  d'un  profane. 


VOYAGES 


TORRA. 


Notre  expédition  contre  les  pirates  de  la  baie  d'Anton-  .f  étaient  les  avantages  qui  nous  avaient  coiMé  quatorze 
"il    à  Madagascar,  avait  ou  un  plein  succès  :  le  repaire  :>o  morts  et  vmgt  blessés. 

«ios  Maratles  presque  entièrement  détruit ,  un  riche  bu-  ±      L'équipage  goûtait  un  repos  acheté  par  de  sanglant^ 
lin.   bon  nombre  desdaves  transportés  à  bord,  tels  t  fatigues;  la  brise  de  terre ,  réveillée  a  l aj)prochc  de  la 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


«7 


nuit,  nous  permettait  de  reprendre  notre  course  vers 
l'île  liourbon.  De  Ruyter  était  rentre  dans  la  cabine;  je 
restais  chargé  du  quart,  et  Aston  me  tenait  compagnie. 
Plongés  dans  notre  contemplation  de  l'admirable  beauté 
d'une  nuitentre  les  tropiques,  nous  restâmes  long-temps 
en  silence ,  et ,  après  le  tumulte  de  la  journée ,  cette  tran- 
quillité produisait  sur  notre  esprit  un  effet  magique,  sur- 
naturel, plus  agréable  que  le  sommeil. 

Le  timonier,  tout  endormi,  criait  par  habitude  : 
»  Ferme!  ferme!  »  Les  formes  ordinaires  du  change- 
ment de  quart  avaient  été  négligées  ;  les  sentinelles,  sans 
s'apercevoir  que  leur  temps  de  garde  était  passé,  som- 
meillaient à  leur  poste ,  sur  les  prisonniers;  le  baume 
du  sommeil  soulageait  les  blessés ,  et  rendait  libre  les 
captifs  qui  peut-être,  révaut  de  chasses  dans  leurs  mon- 
tagnes, ou  de  jeux  avec  leurs  frères,  ou  de  caressds  au 
giron  maternel ,  devaient  se  réveiller  chargés  de  fers , 
garrottés  avec  des  menottes  ensanglantées,  enchaînés, 
comme  des  bêtes  féroces,  dans  le  plus  affreux  des  cachots, 
au  fond  de  cale ,  au-dessous  de  la  mer ,  condamnés  h  la 
mort  ou  a  l'esclavage. 

Tout  à  coup ,  un  bruit,  comme  de  quelqu'un  qui  re- 
mue, frappa  mon  oreille;  il  fut  suivi  de  quelques  gé- 
missemens  sourds  et  étouffés,  auxquels  succéda  un  autre 
bruit  semblable  a  celui  de  l'eau  qui  s'échappe  en  abon- 
dance par  un  étroit  goulot.  Aston  se  leva  ainsi  que  moi. 
«  Qu'est-ce  que  cela?  »  cria-t-il,  au  moment  où  quelque 
chose  de  lourd  tomba  sur  le  pont,  vers  l'avant  du  vais- 
seau. Avant  que  nous  eussions  reçu  aucune  réponse  ,  un 
corps  noir  et  nu  s'avança  vers  nous  à  pas  précipités;  je 
saisis  machinalement  le  court  poignard  que  je  portais 
toujours  à  ma  ceinture.  Le  corps  s'arrêta  à  quelqfe  dis- 
tance. «  Hola!  m'écriai-je,  Torra,  est-ce  vous?  (C'était 
un  esclave  madécasse  que  de  Ruyter  avait  affranchi  et  qui 
avait  mérité  notre  bienveillance.  )  Que  voulez- vous?... 
Quel  est  ce  bruit  que  nous  venons  d'entendre  à  l'avant  ?  » 
Il  répondit  -.  «  Torra  seulement  tuer  son  méchant  frère 
»  avec  ceci.  »  Et  il  tendait  son  bras  noir  et  nu  .  et  sa  main 
serrait  encore  un  long  couteau.  «  Tué  !...  Qui?  »  11  ré- 
pondit: «  Mon  frère... ,  méchant  frère  Shrondoo.  »  — 
«  Quel  frère?...  Vous  êtes  ivre  ou  fou.  Car  je  ne  lui 
connaissais  point  de  frère.  »  —  «  Non ,  maître  ;  Torra 

,  »)  pas  ivre...  et  pas  fou.  » 

L'alarme  avait  été  donnée  au  gaillard  d'avant  ;  Torra 
regarda  autour  de  lui,  et,  voyant  l'équipage  qui  venait  à 
l'arrière ,  il  dit;  «  Vous,  pas  entendre  moi  à  présent, 
»  maître  ;  Torra  dire  tout ,  quand  jour  venir.  »  —  En 
arrivant  près  de  lui ,  les  matelots  reculaient  à  la  vue  de 
son  couteau  ;  il  s'en  aperçut  et  leur  dit  :  «  Pas  craindre 
»  Torra;...  pasfaire  mal.  Torra  tuer  seulement  méchant 
»  frère.  »  Et  il  jeta  son  arme  à  la  mer.  «  ISIaître  ,  ajou- 

.  »  ta-t-il ,  vous,  homme  bon  ;  vous,  ami  à  pauvre  noir 
«esclave;  pas  laisser  eux  tuer  Torra  à  présent,  la 
»  nuit;  quand  demain  venir,  Torra  dire  tout.  Lui  vou- 
•  loir  mourir  alors  ;...  pas  vouloir  vivre;...  aller  au- 
»  près  de  son  père ,  dans  bon  pays  ; . . .  pas  esclaves  là  ; 
»  pas  méchant  homme  blanc  venir  acheter  pauvre  noir 
»  pour  faire  esclave.  »  — Persuadé  qu'il  était  fou,  je 
donnai  ordre  de  le  saisir ,  de  lui  lier  les  mains ,  de  l'en- 
chaîner ;  il  resta  immobile,  répétant  seulement  :  «  Pas  tuer 
»  Torra  la  nuit...  tuer  Torra  le  malin...  11  faut  Torra 
»  dire  tout.  »  —  J'allais  de  toute  part  demandant 
Qu'a-t-il  fait?  Qui  est-ce  qui  est  tué?  Mon  pied  sentit 
quelque  chose  d'humide  et  de  glissant  ;  je  me  baissai 
el  trouvai  derrière  l'affût  d'un  canon  une  masse  noire 
d'où  s'échappait  un  ruisseau  de  sang.  A  la  clarté  de  la , 


lune  on  reconnut  le  corps  d'un  des  prisonniers  récem- 
ment capturés  :  la  tête  était  presque  détachée  du  tronc 
par  une  effroyable  blessure.  Comme  la  vie  était  entière- 
ment éteinte,  je  Ûs  emporter  le  cadavre  sur  une  claie, 
et  placer  une  sentinelle  près  de  l'assassin.  Alors,  tout 
rentra  dans  le  calme;  de  Ruyter,  que  j'avais  fait  avertir, 
vint  me  relever  et  prendre  son  quart.  En  dépit  des 
événcmens  delà  journée,  malgré  les  douleurs  cuisantes 
que  me  causaient  mes  blessures,  mes  membres  étaient  si 
engourdis  et  mes  yeux  si  lourds,  qu'aussitôt  que  j'eus 
touché  l'oreiller,  je  tombai  dans  un  profond  sommeil. 

Le  lendemain  il  était  près  de  midi  quand  je  fus  éveillé 
par  un  envoyé  du  docteur  qui  m'apportait  une  bouteille 
de  camphre  et  d'huile,  pour  lotions  extérieures,  et 
une  mixtion  à  prendre  intérieurement. 

De  Ruyter  et  Aston  descendirent  bientôt,  et  je  leur 
demandai  ce  qu'on  avait  fait  de  Torra,  —  Il  est  comme 
vous  lavez  laissé.  —  Bien!  Avez-vous  pénétré  ce  mys- 
tère ?  car  il  doit  avoir  été  entraîné  par  une  passion  bien 
forte,  pour  jouer  une  si  sanglante  tragédie,  lui  qui  nous 
a  toujours  semblé  si  doux  et  si  tranquille. — Oui,  observa 
de  Ruyter  ;  niais  j'ai  toujours  trouvé  que  ces  hommes 
si  doux  étaient  les  plus  dangereux ,  les  plus  vindicatifs 
et  les  plus  sanguinaires;  ils  agissent,  tandis  que  les 
querelleurs  bruyans  se  contentent  de  parler.  Ne  l'avez- 
vous  pas  vu  dans  le  massacre  d'hier ,  se  baigner  dans  le 
sang  comme  un  Indien  rouge?  —  Certes,  repris-je,  il 
m'a  effrayé;  il  se  ruait  là  où  nos  ennemis  étaient  le  plus 
serrés,  armé  seulement  de  deux  grands  couteaux.  Je 
commençais  à  craindre  qu'il  n'eût  quelque  penchant  au 
cannibalisme.  Et  cependant  il  avait  bon  cœur;  car  vous 
vous  en  souvenez,  il  y  a  quelques  jours  que,  dans  une 
manœuvre  précipitée ,  mon  pauvre  chien  fut  brusque- 
ment culbuté  par-dessus  bord  ;  eh  bien  !  ce  fut  Torra  qui 
se  jeta  à  la  mer  et  qui  me  le  sauva.  Il  était  d'une  probité 
à  toute  épreuve;  car  lui  qui  restait  continuellement  dans 
nos  chambres ,  où  il  y  a  plus  de  dollars  que  de  biscuit , 
et  plus  encore  d'eau-dc-vie ,  il  n'a  jamais  touché  les  uns 
du  bout  des  doigts,  ni  effleuré  l'autre  du  bord  des  lèvres. 
De  Ruyter,  voyant  l'ardeur  que  je  mettais  à  faire  l'éloge 
du  malheureux  Torra,  me  regarda  avec  un  sourire  où 
l'ironie  semblait  se  joindre  à  la  bonté  ;  puis,  imposant  si- 
lence à  mon  enthousiasme,  il  faut,  dit-il,  que  je  vous 
raconte  d'abord  ce  que  je  sais  sur  lui ,  antérieurement  a 
la  nuit  dernière  :  —  Il  y  a  dix-huit  mois ,  je  relâchai  à 
l'île  Rodrigues  pour  faire  du  bois  et  de  l'eau  ;  en  chassant 
dans  un  fourre  je  fis  lever  ce  malheureux  nègre  du  fond 
d'une  tanière  où  il  se  cachait  parmi  les  rochers.  Il  avait 
l'air  farouche  et  affamé.  La  carabine  dont  j'étais  armé  lui 
ôtait  tout  espoir  de  m'échapper  ;  je  lui  Os  signe  de  venir 
à  moi  :  il  approcha,  et  je  l'interrogeai.  Autant  que  je  le 
pus  comprendre,  il  me  fit  le  triste  récit  de  ce  qu'il  avait 
souffert  s^s  un  maître  hollandais  (  car  il  était  esclave). 
11  avait  été  employé  avec  d'autres ,  dans  la  partie  septen- 
trionale de  l'île ,  à  saler  du  poisson  et  à  prendre  des 
tortues  que  l'on  expédie  à  l'île  de  France.  11  s'était  enfui 
au  moment  où  l'équipage  îiuquel  il  appartenait  avait  été 
oblige  de  partir  pour  Macao ,  avant  la  mousson  sud- 
ouest;  et  depuis,  il  avait  vécu  seul,  dans  les  bois,  se 
nourrissant  de  fruits ,  d'œufs  et  de  poissons.  Bien  que 
cette  scène  ne  fût  pas  neuve,  et  qu'elle  rappelât  un  vieux 
poème,  j'eus  pitié  de  lui ,  et  je  le  pris  à  bord ,  où ,  comme 
vous  l'avez  vu,  il  s'est  toujours  bien  conduit.  Après  l'é- 
vénement de  cette  nuit,  je  l'ai  fait  venir,  et  répondant 
à  mes  questions,  il  m'a  raconté  toute  son  histoire.  Je 
vais  vous  la  rendre ,  en  ses  propres  termes ,  aussi  bien 


88  LECTURES  DU  SOIB. 


que  ma  mémoire  pourra  me  seconder  :  «  Je  suis  né,  m'a  ^  affligé  de  la  mort  de  notre  père:  aussi  nous  étions  bons 
dit  Torra,  dans  un  village  de  pêcheurs,  dans  la  partie  ^  amis,  et  je  travaillais  pour  eux  tous, 
nord-est  de  Madagascar,  près  la  baie  d'Autongil.  .Mon  X  »  Au  bout  de  quelque  temps,  mon  frère  partit  ponr 
père  était  pauvre  et  n'avait  pris  qu'une  seule  femme,  it  aller,  je  ne  sais  où,  et  resta  absent  plusieurs  jours;  quatre 
Cette  femme  n'eut  qii'un  enfant,  un  garçon  mal  fait  et  ^  lunes  après,  j'allai  h  Nossi-lbrahim  pour  voir  le  vieil- 
bon  h  peu  de  chose.  Elle  ne  voulait  pas  qu'il  travaiUât,  ^  lard,  car  il  était  un  bon  ami,  et  âgé  de  plus  de  lunes 
cl  elle  ne  voulait  pas  avoir  d'autre  enfant;  et  en  devc-  ^  que  je  ne  puis  dire.  A  mon  retour,  j'entre  dans  notre 
nant  vieille,  elle  devenait  méchante...  Mon  père,  en  ^  case,  et  je  n'y  trouve  personne,  quoiqu'il  fasse  nuit.  Je 
liorame  sage,  s'en  alla,  sans  rien  dire,  acheter  une  autre  5«  vais  chez  mon  frère  que  je  trouve  presque  mourant  de 
femme  dont  il  eut  trois  enfans.  La  première  femme  en  $  douleur.  Il  me  raconte  que  tandis  que  j'étais  absent,  les 
fut  raécontenle,  et  ne  voulut  pas  permettre  qu'il  les  $  Marattes  étaient  venus  dans  leurs  pirogues  de  guerre; 
gardât  a  la  case.  Mon  père  passa  donc  de  fautre  côté  de  ^  qu'ils  avaient  pris  ma  mère  et  mes  sœurs,  et  que  sa 
l'eau  ,  et  bâtit  une  nouvelle  hutte;  là,  il  prenait  beau-  à  vieille  mère,  comme  elle  les  embarrassait  et  qu'elle  ne 
coup  de  poisson  et  le  vendait  aux  hommes  blancs  qui  y  ^  pouvait  leur  servir  à  rien ,  ils  l'avaient  tuée.  «  Mainle- 
venaient.  H  ne  vit  plus  alors  sa  vieille  femme;  et  le  fils  4^  »  nant,  ajouta-t-il,  il  faut  faire  du  feu  pour  la  brûler.  » 
qu'il  avait  eu  d'elle  étant  assez  grand  pour  travailler .  il  ^  Nous  nous  mimes  en  deuil .  nous  dressâmes  un  bûcher , 
lui  donna  un  canot,  un  filet  et  une  lance;  mais  il  n'ai-  ^  et  le  corps  fut  brûlé.  Alors  mon  frère  me  dit  :  «  A  quoi 
mait pas  à  travailler,  et  ils  étaient  bien  pauvres.  En  de- ^  bon  pleurer'!'  les  pleurs  ne  feront  pas  revenir  les 
V'cnant  fort,  je  devins  un  bon  pêcheur  :  mon  père  m'ai- 3^  femmes.  — Et  toi,  lui  dis-je,  comment  ne  t'ont-ils 
mait.  Je  donnais  souvent  du  poisson  à  mon  frère,  et  ^  pas  pris?  «  Oh!  répondit-il,  je  me  suis  enfui  dans  les 
quand  je  n'en  avais  pas,  je  lui  portais  des  fruits.  ^  montagnes,  et  ils  ne  m'ont  pas  vu.  »  Je  voulais  retoar- 

B  Alors  les  hommes  biancs(  Torra  désignait  ainsi  les  5o  ner  'a  Nossi- Ibrahim,  près  du  vieillard,  pour  lui  de- 
babitant  de  l'Ile-de-France  ) ,  voyant  que  la  pince  était  ^l  mander  conseil  ;  mais  mon  frère  me  dit  :  «  Non .  ce  peu- 
bonne,  séduisirent  mon  père  par  des  promesses  de  paix  ^  »  pie  est  pauvre  et  peu  nombreux,  et  ils  ne  vendent  pas 
et  d'amitié  ;  et  il  en  vint  un  grand  nombre  s'établir  dans  ^  »  d'esclaves  ;  leS  Marattes  sont  bien  plus  nombreux  ,  et 
cet  endroit.  Bientôt  après,  ils  lui  cherchèrent  querelle  :  =^i^  »  ils  font  beaucoup  d'esclaves  :  allons  chez  eux:  il  y 
il  leur  fallait,  pour  bâtir  une  forteresse,  le  terrain  d'où  ■=%■=  »  en  a  un  qui  est  mon  oncle,  il  nous  fera  rendre  tout  ce 
mon  père  lirait  sa  nourriture  ;  mon  père  refusait  de  le  P^  »  que  nous  avons  perdu  ;  car  il  a  de  l'amitié  pour  moi. 
leur  céder;   ils  le  tuèrent,  et  ils  prirent  le  terrain,  et  ^  »  Allons  lui  parler,  » 

ils  prirent  ma  mère  et  mes  sœurs,  et  ils  les  tirent  es-  ^      Le  dénoûnient.  continua  de  Rnytcr,  vous  pouvez  le 
claves.  4^  aleviner  :  le  simple  et  confiant  Torra  fut  enlevé  et  vendu 

»  Je  m'enfuis  dans  les  montagnes,  et  je  parvins  à  ^o  par  son  rusé  frère;  celui-ci,  étant  laine,  héritait  des 
Nossy-Ibrahira.  Ce  sont  de  bra  \  es  gens,  ceux-ci ,  ils  ^"  droits  paternels  sur  les  plus  jeunes,  et  il  avait,  d'après 
haïssenl  les  blancs  ,  ils  cherchent  leur  bulin  yjrraer,  el  ^;^  leurs  lois,  le  pouvoir  ,  dont  il  fil  usage,  de  les  vendre 
non  sur  terre,  et  ils  ne  font  point  d'esclaves.  Quand  je"^;^  tous.  Sa  vieil'enif're,  soit  qu'elle  eût  moins  le  diable  au 
leur  contai  que  les  blancs  avaient  tué  mon  père  qui  élait  ^  corps,  soit  qu'elle  eût  peur,  s'opposa  h  cette  vente; 
leur  bon  ami,  ils  me  dirent  tous  qu'ils  en  étaient  contens,  ^  dans  le  confiât ,  il  la  tua  lui-même.  Torra  fut  envoyé 
que  mon  père  était  puni  d'avoir  eu  des  amis  blancs.  l\lais  %  esclave  à  l'île  Rodrigues,  et  les  femmes  à  Ilie-de-France. 
quand  je  leur  racontai  qu'ils  avaient  pris  ma  mère  et  o^  Vous  savez  t!éj<  le  reste  de  sa  tragique  histoire,  vous 
mes  sœurs  pour  les  faire  esclaves,  ils  dirent  que  cela  5o  connaissez  son  code  sommaire  de  U'is;  il  n'y  a  plus  que 
était  mal.  Alors,  ils  assemblèrent  un  conseil  de  guerre,  ?«  quelques  circonstances  à  remarquer:  hier  matin  .  quand 
et  proposèrent  d'aller  parler  a  ces  hommes  blancs:  mais  zb  nous  fîmes  notre  descente,  il  gagna  la  côte  ,  à  la  nage, 
un  vieillard,  qui  avait  été  l'ami  de  mon  père,  dit  :  ^  armé  de  ses  couteaux,  et  rejoignit,  je  crois,  votre  déla- 
«  Non!  il  n'est  pas  bon  déparier  aveceux  :  leurs  paroles  ^  cheraent. 

»  sont  blanches  comme  le  matin;  mais  leurs  actions  ^  —  En  effet ,  repris-je,  et  il  m'a  étonne  par  sa  con- 
»  sont  noires  comme  la  nuit.  Il  n'est  pas  bon  de  parler  ^  duite.  Lorsque,  dans  l'obscurité,  nous  cherchions  en 
»  avec  eux  ;  il  est  bon  de  les  tuer  tous...  »  Et,  après  bien  ^  bronchaut  un  passage  pour  franchir  le  ravin .  ce  fut  lui 
d'autres  discours,  ils  adoptèrent  l'avis  du  sage  vieillard.  ^  qui  nous  indiqua  l'endroit  le  moins  profond  et  le  plus 
Ils  prirent  leurs  grandes  pirogues  de  guerre .  ils  s'eru-  So  facile  ;  il  nous  fut  ensuite  de  la  plus  grande  utilité  pour 
barquèrent  tous,  et  ils  partirent  la  nuit.  11  n'y  avait  ^  parvenir  aux  murset  aux  portes.  Cepeudaulj'avais  conçu 
point  de  lune,  et  la  nuit  était  obscure;  le  vieillard  ai-  So  quelques  soupçons:  je  craignais  que  son  empressement 
mait  cette  nuit  noire:  «  Car  1  homme  blanc ,  disait-il ,  est  5^  à  nous  servir  ne  couvrît  quelque  trahison,  el  j'avais 
t)  limide,  et  n'aime  pas  a  combattre  dans  l'ombre,  lu  ^  sans  cesse  l'œil  sur  lui:  mais  â  notre  entrée,  quand  le 
»  homme  noir,  c'est  le  hibou  qui  les  voit  dans  la  nuit;  ^  signal  fut  donné  le  matin  ,  toutes  mes  craintes  se  dissi- 
»  mais  eux ,  ce  sont  les  dindons  sauvages  qui  ne  voient  ^  pèrent  ;  car  il  était  de  l>eaucoup  le  plus  acharné  de  nous 
»  rien  :  leurs  tonnerres  ne  frappent  pas  la  nuit.  »  Les  ^  tous.  Je  le  vis  bientôt ,  rougede  sang  de  la  tête  aux  pieds, 
blancs  célébraient  nue  fête,  car  c'était  le  grand  jour  de  ^  passer  sans  iiilerruption  d'une  huile  à  une  autre;  par- 
leur bon  Esprit ,  et  sur  la  terre  des  pauvres  noirs,  ils  X  tout  où  il  entrait  retentissaient  soudain  des  cris  aigus, 
étaient  ivres.  Lorsque  nous  entendîmes  qu'ils  ne  chan-  ^  auxquels  succédait  un  silence  de  mort.  Ce  qui  me  sur- 
taient  plus,  nous  reconnûmes  qu'ils  étaient  endormis,  2^  prenait  alors,  s'explique  maintenant  par  les  sentimens 
el  nous  descendîmes  des  collines,  et  nous  les  tuâmes  X  de  vengeance  qui  l'animaient  contre  les  Marattes. 
tous.  Mes  amis  de  Nossi-Ibrahim  prirent  tout  ce  qu'ils  j^  —  Mais,  interrontpit  Aston,  vous  ne  nous  avez  rien 
trouvèrent ,  et  s'en  allèrent.  Moi.  je  ne  pouvais  plus  res-  à  dit  de  sa  rencontre  avec  sou  frère. 
1er  là ,  depuis  que  mon  père  était  mort  ;  je  pris  ma  mère  g;^  —  Oh  !  rép<uidit  de  Ruyter ,  elle  fut  toute  fraternelle. 
et  mes  sœurs,  et  je  passai  de  l'autre  côté  de  l'eau,  où  '^  Mais  j'ai  oublié  de  vous  dire  que  c'est  un  songeur,  et 
mon  père  avait  habité  d'abord.  Mon  frère  semblait  bien  'K  qu'il  a  des  visions.  Moi ,  qui  ne  me  souviens  jamais  de 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


89 


mes  propres  songes,  il  n'est  pas  étonnant  qnc  j'aie  oublié 
celui  de  l'ami  ïorra  ;  cependant,  certes,  il  est  des  plus 
miraculeux,  et  mérite  d'être  rapporté  !  Voici  ce  qu'il  m'a 
dit  :  «  Dans  la  ville  des  IMaratles,  je  cherchais  partout 
mon  méchant  frère ,  mais  je  ne  le  trouvais  pas.  Je  sentais 
ma  tête  et  mon  sang  comme  de  feu...  Je  tuais  tout  ce 
que  je  rencontrais...  Moi  aussi,  je  voulais  mourir;... 
mais  pas  un  ne  combattait  avec  moi  :  ils  fuyaient  tous 
devant  Torra...  un  seul  homme,  armé  seulement  d'un 
couteau...  eux  qui  avaient  des  épées,  des  flèches  et  des 
fusils.  Le  fer  me  frappe  et  ne  me  perce  pas  ;  les  fusils  ne 
blessent  point  Torra.  De  retour  à  bord,  j'étais  fatigué, 
j'avais  chaud  ;  je  me  mis  dans  un  hamac  du  gaillard  d'a- 
vant; mais  non  pour  dormir...  j'avais  trop  de  chagrin 
pour  dormir.  Je  m'étais  couché,  regardant  du  côté  de 
la  mer  :  alors,  je  vis  mon  vieux  père  s'élever  du  fond 
de  l'eau  dans  une  grande  coquille  de  poisson  ,  avec  son 
filet  à  la  main.  11  me  regarda,  et  dit  :  «  Torra,  mon 
»  fils  !  »  J'essayai  de  répondre;  mais  je  ne  pus.  Alors  il 
me  dit:  «  Ta  mère,  tes  sœurs,  où  sont-elles?  »  Je  fis 
un  effort  pour  dire  :  Elles  sont' esclaves  des  hommes 
blancs.  11  me  comprit  et  dit  :  «  Non,  Torra  ,  elles  sont 
»  libres...  Regarde  ici.  Toi,  mon  fils,  tu  es  un  esclave; 
0  mais  elles ,  elles  sont  avec  moi.  »  Et  jeles  voyais  toutes 
trois  dans  la  coquille.  Mou  père  me  dit  ensuite  :  «  Ton 
»  frère,  où  est-il  ?»  Je  tâchais  de  répoudre  :  Je  ne  sais 
pas...  quand  un  homme  blanc,  vieux  et  ridé,envelop{,é 
de  nuages  noirs ,  s'avança ,  armé  d'une  longue  épée  de 
feu,  et  dit:  «Où  est-il?»  Mon  père,  secouantsoo  filet,  ré- 
péta :  «  Où  est-il  ?...  Torra  ,  tu  es  un  mauvais  fils  et  un 
»  mauvais  frère  pour  les  sœurs,  de  ne  pas  envoyer  ton 
»  méchant  frère  au  mauvais  Esprit  qui  m'ordonne  de  je- 
I)  ter  mon  filet  sur  lui;...  jusqu'à  ce  que  je  le  prenne, 
»)  nous  sommes ,  sans  repos  et  sans  relâche ,  condamnés  h 
»  le  poursuivre...  Et  maintenant,  je  vois  qu'il  est  dans  le 
»  vaisseau,  avec  loi  ;  et  de  tout  mon  sang,  lui  seul  peut 
»  dormir.  Torra  a  délaissé ,  oublié  la  loi  du  pays  de  son 
»  père  :  sang  pour  sang!  »  Mon  ])ère  alors  jeta  son  fi- 
let à  plusieurs  reprises,  et  le  démon  blanc  brandissait 
son  éj)ée  au  milieu  des  noirs  nuages,  en  appelant  mon 
frère  par  son  nom:  «  Sîjrondool  »  Je  me  relourne,  je 
regarde  de  l'autre  côté,  et  je  vois  mon  frère  ,  comme 
mon  père  le  disait ,...  endormi.  Jem'élance  sur  le  pont, 
je  m'arrête  et  me  penche  sur  lui ,  et  quand  je  suis  sûr 
que  c'est  lui,...  je  le  tue.  Puis,  regardant  sur  l'eau  par 
uu  sabord  ,  je  vis  mou  père  prendre  dans  son  filet  lame 
dcShrondoo,  et  le  démon  l'emporter  avec  son  épée.  Ils 
s'écrièrent  tous  alors, en  ballant  des  mains  ;  la  coquille 
s'enfonça  dans  la  mer ,  et  le  blanc  démon  disparut.  »>       ■ 


I      Telle  fut  la  vision  de  Torra,  poursuivit  de  Ruylcr  ; 
'  que  vous  en  semble?  Je  vous  promets  que  le  brave 
'  homme  prend  la  chose  au  sérieux,  car  il  me  suppliait 
':  de  le  laisser  aller,  par-dessus  bord  ,  rejoindre  son  père; 
'.  mais  je  pense  que  la  coquille  est  déjà  suffisamment  rem- 
;  plie.  —  Le  pauvre  diable!  dit  Aston,  il  a  été  bien  mal- 
;  traité,  etl'infortune  a  éteint  le  peu  d'intelligence  qu'il 
;  possédait.  —  Le  peu  !  m'écriai-je  ;  parbleu  ,  le  plus  sage 
des  anciens  sages  aurait  perdu  la  raison  dans  un  pareil 
cas  ;  quant  au  meurtre  de  son  frère,  il  aurait  massacre 
une  myriade  de  semblables  brigands ,  qu'il   faudrait  le 
récompenser,  et  non  le  punir.  —  Il  est  vrai,  observa  de 
Riiyter;  mais  les  préjugés  des  hommes  doivent  peser 
dans  la  balance  de  la  justice  :  notre  équipage  se  muti- 
nerait ,  si  je  faisais  grâce  à  Torra.  Son  frère ,  comme 
aîné,  jouissait  du  droit  patriarcal ,  et  pouvait  trafiquer 
de  toute  sa  famille.  Les  ordres  du  père,  quoique  donnés 
seulement  dans  un  songe,  pourraient  d'un  autre  côté 
justifier  Torra  de  son  crime;  mais  comme  le  père  n'est 
pas  ici  pour  rendre  témoignage  ,  le  sang  de  Torra  doit 
expier  celui  qu'il  a  répandu.  —  Sûrement,  demandai-je 
avec  vivacité ,  vous  ne  voulez  pas  aller  jusque-là?  —  Non, 
sans  doute  ,  répondit  de  Ruyler ,  mais  il  faut  que  nous 
fassions  semblant  de  le  vouloir  ,  et  nous  profilerons  de 
quelque  occasion  pour  le  laisser  échapper  quand  nous 
approcherons  de  la  côte. 

Cetexpédient  toutefois  ne  fut  pas  ne'cessaire;  car  deux 
jours  après,  Torra  se  promenait  à  l'avant  du  vaissseau  , 
les  fers  aux  mains,  gardé  par  un  planton,  il  regardait  du 
côt(';  de  la  mer;  tout  à  coup,  il  s'écria  :  «H  estlà!...ll 
»  m'attend!...  Me  voici ,  mon  père!...  »  Et  il  s'élança 
par-dessus  la  proue,  et  le  vaisseau  passa  sur  lui.  H  fut 
inutile  d'essayer  aucun  moyen  de  sauvetage,  car  le  poids 
de  ses  menottes  l'entraîna  comme  un  plomb  dans  l'abîme. 
L'histoire  de  ce  pauvre  nègre  et  sou  sort  déplorable 
nous  attristèrent  pour  long-temps.  Aston,  (jui  avait  une 
ombre  de  foi  dematelol  aux  songes  et  aux  présages,  s'em- 
pressa, à  noire  arrivée  à  l'Ile-de  France  ,  de  rechercher 
si  celte  i)artie  de  la  vision  de  Torra  relative  à  la  mort  de 
sa  mère  et  de  ses  sœurs  ,  était  fondée  sur  quelque  réa- 
lité. Comme  il  y  avait  dans  l'île  un  bureau  où  l'on  en- 
registrait le  décès  des  esclaves,  non-seulement  il  décou- 
vrit que  cet  événement  était  vrai ,  mais  encore  il  s'assura, 
en  comparant  notre  livre  de  loc  avec  le  registre,  qu'elles 
étaient  toutes  mortes  dans  les  vingt-quatre  heures  pen- 
dant la  durée  desquelles  Torra  les  avait  vues  à  la  mer. 
Elles  avaient  sombré  à  bord  d'un  bâtiment  qui  les 
transportait  à  lile  Bourbon. 

A.  DUSSERT. 


MAGAZINE. 


QUELQUES  NAINS  CÉLÈBRES.  Jo 

L'empereur  Auguste  avait  un  nain  dont  il  fit  faire  la  ^ 
statue  ;  les  prunelles  de  cette  statue  étaient  en  pierre  ± 
précieuses.  ^ 

Ce  nain,  au  rapport  de  Suétone,  avait  moins  de  ^ 
deux  pieds  de  hauteur.  Il  pesait  dix-sept  livres  ;  il  avait  ± 
une  voix  très- forte.  ^ 

Tibère  admettait  un  nain  a  sa  table  et  lui  permettait  X 

DECEMBRE   -1855. 


les  questions  les  plus  hardies.  Ce  qain  avait  tant  de  crédit 
sur  son  esprit ,  qu'il  lui  fit  un  jour  hâter  le  supplice  d'un 
homme  d'état. 

Marc-Antoine  en  avait  un  d'une  taille  au-dessous  de 
deux  pieds ,  et  que  par  ironie  il  avait  nommé  Sisyphe. 

Domitien  avait  rassemblé  un  assez  grand  nombre  de 
nains  pour  en  faire  une  troupe  de  petits  gladiateurs. 

Non  seulement  les  empereurs  entretenaientdes  nains, 
mais  encore  les  princesses  et  les  dames  de  considération 

il  2. TROISIÈME   VOLDME. 


90 


LECTURES  DU  SOIR. 


on  avaicnl.  L'iiisloire  nous  a  couservé  le  nom  de  Cono- 
l>us,  nain  de  la  princesse  Julie,  fille  d'Auguste.  11  avait 
deux  pieds  neuf  pouces  de  haut.  Ce  goût  dura  jusqu'au 
règac  d'Alexandre  Sévère;  mais  ce  prince  ayant  chassé 
les  nains  de  sa  cour ,  la  mode  eu  cessa  bientôt  dans  tout 
l'empire. 

Le  goût  des  nains  se  perdit  pendant  assez  long-temps, 
et  nous  ne  le  voyons  renaître  dans  ces  derniers  siècles 
qu'aux  cours  de  l'électeur  de  Brandebourg  et  du  roi  Sta- 
nislas. 

Joslon  rapporte  que  la  première  femme  de  Joachain- 
Frédcric ,  électeur  de  Brandebourg,  avait  paru  renchérir 
encore  sur  les  dames  ronaines  dans  leur  goût  pour  les 
nains, et  qu'elle  en  avait  assemblé  un  assez  grand 
nombre  de  l'un  et  l'autre  sexe  pour  les  marier  et  eu 
faire  de  petits  ménages.  Elle  voulait  en  multiplier  l'es- 
pèce; mais  sou  attente  fut  trompée,  car  aucun  n'eut  de 
postérité. 

Voici  Thisloirc  du  nain  du  roi  Stanislas ,  si  connu 
sous  le  nom  de  Bébé. 

Nicolas  Ferry  (  c'était  son  véritable  nom  ),  naquit  à 
Plaisnes,  principauté  de  Salins ,  dans  les  Vosges;  son 
père  et  sa  mère  étaient  bien  constitués,  et  il  n'avait, 
malgré  cela,  que  huit  ou  neuf  pouces  de  long  quand  il 
vint  au  monde  et  ne  pesait  que  douze  onces.  11  était 
outre  cela  extrêmement  délicat;  on  le  porta  à  l'église 
sur  une  assiette  garnie  de  filasse.  Un  sabot  rembourré 
lui  servait  de  berceau  ce  fut  une  chèvre  qui  le  nourrit. 

Bébé  eut  la  petite-vérole  à  six  mois ,  et  le  lait  de  chèvre 
fut  et  son  unique  nourriture  et  son  unique  remède.  Dès 
l'âge  de  dix-huit  mois,  il  commença  à  parler;  à  deux 
ans,  il  marchait  presque  sans  secours,  et  ce  fut  alors 
(ju'on  lui  fit  ses  premiers  souliers,  qui  avaient  dix-huit 
lignes  de  longueur. 

La  nourriture  grossière  des  villageois  des  Vosges ,  telle 
que  les  légumes,  le  lard,  les  pommes  de  terre,  fut  celle 
de  son  enfance,  jusqu'à  l'âge  de  six  ans  ;  et  il  eut  pendant 
cet  espace  de  temps  plusieurs  maladies  graves  dont  il  se 
lira  heureusement. 

Dès  l'âge  de  «inq  ans ,  il  était  absolument  formé ,  sans 
être  parvenu  à  une  taille  plus  grande  que  celle  de  vingt- 
deux  pouces ,  et  ce  fut  cette  singularité  qui  fit  l'époque 
de  son  bonheur. 

Le  roi  de  Pologne  Stanislas  entendit  parler  de  cet  en- 
fant extraordinaire;  il  désira  le  voir.  Ou  le  fit  venir  à 
l'université  où  bientôt  il  n'eût  plus  d'autre  domicile  que 
le  palais  de  ce  roi  bienfaisant,  auquel,  de  son  côté,  il 
s'attacha  singulièrement,  quoiqu'il  témoignât  ordinaire- 
ment très-peu  de  sensibilité.  Ce  prince  le  nomma  Bébé. 
Quelque  soin  qu'on  prît  pour  son  éducation ,  il  ne  fut  pas 
possihle  de  développer  chez  lui  ni  jugement,  ni  raison. 
i>a  très-pelite  portion  de  connaissances  qu'il  put  acquérir 
ne  put  le  conduire  à  avoir  aucune  notion  de  religion, 
ni  à  former  un  raisonnement  suivi  ;sa  capacité  ne  l'éleva 
jamais  au-dessus  de  colle  d'un  chien  bien  dressé.  Il  pa- 
raissait aimer  la  musique  et  battait  quelquefois  la  mesure 
assez  juste.  11  dansait  même  avec  assez  de  précision, 
mais  ce  n'était  qu'en  regardant  son  maître  attentivement, 
pour  diriger  tous  ses  pas  et  tous  ses  mouvemcns  sur  les 
signes  qu'il  on  recevait. 

Étant  à  la  campagne ,  il  entra  dans  un  pré  dont  l'herbe 
était  plus  grande  que  lui.  Il  se  crut  un  jour  égaré  dans 
nu  taillis  et  cria  au  secours.  Il  était  susceptible  do  pas- 
sions, telles  que  le  <lésir,  la  colère  ,  la  jalousie.  Pour 
lors ,  ses  discours  étaient  sans  suite  et  n'annonçaient  que 
des  idées t«mfusos.  i:n  un  mot,  il  no  montrait (jue colle 


espèce  de  sentiment  qui  naît  des  circonstances,  du  spec- 
tacle et  d'un  ébranlement  momentané.  Le  peu  de  raison 
qu'il  montrait  ne  paraissait  point  s'élever  beaucoup  au- 
dessus  de  l'instinct  de  quelques  animaux. 

Î\I'"*  la  princesse  de  Talmond  essaya  de  lui  donner 
quelque  instruction;  mais,  malgré  tout  son  esprit,  elle 
ne  put  développer  celui  de  Bébé.  Il  en  résulta  seulement 
ce  qui  devait  en  résulter.  Il  s'attacha  à  elle  et  en  devint 
même  si  jaloux,  que  voyant  un  jour  cet  te  dame  caresser 
une  petite  chienne ,  il  l'arracha  de  ses  mains  avec  fureur 
et  la  jeta  par  la  fenêtre,  en  disant:  Pourquoi  l'aimez- 
vous  plus  que  moi? 

A  làge  de  quinze  ans,  une  révolution  funeste  s'op«ra 
dans  la  sauté  du  nain.  Ses  forces  s'épuisèrent,  l'épine 
du  dos  se  courba ,  la  tête  se  pencha ,  ses  jambes  s'affai- 
blirent, une  omoplate  se  déjeta ,  son  nez  grossit.  Bébé 
perdit  sa  gaîté  et  devint  valétudinaire  ;  il  grandit  cepen- 
dant encore  de  quatre  pouces  dans  les  quatre  années  sui- 
vantes. 

A  dix-neuf  ans,  il  tomba  dans  une  espèce  de  caducité, 
et  ceux  qui  en  prenaient  soin  remarquèrentenlui  des  traits 
d'une  enfance  qui  ne  ressemblait  plus  à  celle  de  ses  pre- 
mières années,  mais  qui  tenait  de  la  décrépitude. 

La  dernière  année  de  sa  vie,  il  semblait  accablé.  Il 
avait  peine  a  marcher.  L'air  extérieur  l'incommodait, 
à  moins  qu'il  ne  fût  fort  chaud.  On  le  promenait  au  so- 
leil qui  paraissait  le  ranimer;  mais  à  peine  i>ouvait-il 
faire  cent  pas  de  suite.  Au  mois  de  mai  ^  764 ,  il  eut  une 
petite  indisposition  à  laquelle  succéda  un  rhume  accom- 
pagné de  fièvre ,  qui  le  jeta  dans  une  espèce  de  léthargie, 
dont  il  revenait  pendant  quelques  momens,  mais  sans 
pouvoir  parler. 

Les  quatre  derniers  jours  de  sa  vie,  il  reprit  une 
connaissance  plus  marquée;  des  idées  plus  nettes  et  plus 
suivies  qu'il  n'en  avait  eu  dans  sa  plus  grande  force,  éton- 
nèrent tous  ceux  qui  étaient  auprès  de  lui.  Son  agonie 
fut  longue.  11  mourut  le  9  juin  ^764,  âgé  de  près  de 
vingt-trois  ans  ;  il  avait  alors  Irente-lrois  pouces  de  haut. 

L'histoire  de  Bébé  rappelle  celle  de  M.  Borwslaski, 
gentilhomme  polonais,  qu'on  vit  à  Lunéville  et  à  Paris. 

Le  père  et  la  mère  de  ce  dernier,  dit  M.  le  comte  do 
Bresson,  sont  d'une  laille  au-dessus  de  la  médiocre;  ils 
ont  ou  six  enfans.  L'aîné  n'a  que  trente-quatre  pouces , 
et  il  est  bien  fait.  Le  second,  dont  il  s'agit,  n'a  que 
vingt-huit  pouces,  et  il  était  alors  âgé  do  vingt-deux  ans. 
Trois  frères  cadets  qui  le  suivent  a  un  an  de  distance  les 
uns  dos  autres ,  ont  chacun  cinq  pieds  et  demi.  Le  sixième 
enfant  est  une  fille  qui  n'a  au  plus  que  vingt-un  pouces, 
bien  faite  dans  sa  taille ,  jolie  et  annonçant  beaucoup 
d'esprit. 

La  ressemblance  qui  se  trouve  entre  Bébé  et  Bo- 
rwslaski  ne  consiste  heureusement  que  dans  la  laille.  Ce 
^  dernier  a  t'to  plus  favorablement  traité  de  la  nature.  Il 
X  jouit  d'une  bonne  santé  ;  il  est  adroit  et  léger.  11  résiste 
^  h  la  fatigue  et  lève  avec  facilité  dos  poids  qui  paraissent 
considérab'es  pour  sa  structure. 

Ce  qui  le  distingue  encore  davantage  do  Bébé,  c'est 
qu'il  possède  toute  la  force  et  tontes  les  grâces  de  l'es- 
prit ;  que  sa  mémoire  est  très-bonne ,  son  jugomout  très- 
sain.  Il  lit  et  écrit  très-bien.  11  sait  l'arithmétique,  l'al- 
lomand  et  le  français  et  les  parle- avec  facilité.  11  est 
ingénieux  dans  tout  ce  qu'il  entreprend,  vif  dans  ses 
!^  roparlios.  juste  dans  ses  raisonnomens;  en  un  mot ,  Bo- 
rwslasKi  peut  êirc  regardé,  selon  l'expression  do  M.  Tris- 
^  San ,  { omnic  un  homme  fait .  (luoiquo  Irès-polil ,  et  Bébé 
'{'H'oinmo  un  honnne  manqué.  11  n'y  a  pas  môme  lieu  d'en 


MUSLE  DES  FAMILLES. 


91 


être  tUonnc  :  la  mère  de  Bébé  est  accouchée  de  lui  à  sept 
mois,  et  après  uue  grossesse  extraordinaire  qu'elle  eut 
bien  de  la  peine  h  reconnaître  pour  telle,  au  lieu  que 
Borwslaski  est  venu  à  terme.  Il  n'est  donc  pas  ctouuant 
que  le  premier  ayant  été,  pour  ainsi  dire,  affamé  dans 
le  sein  de  sa  mère,  les  organes  du  cerveau  ne  se  soient 
développés  qu'imparfaitement.  Ce  n'est  ici  qu'une  con- 
jecture ,  mais  on  en  a  souvent  adopté  de  moins  vraisem- 
blables. 

L'histoire  des  nains  en  offre  deux  espèces  bien  mar- 
quées :  les  uns  nés  tels  dans  toutes  leurs  proportions  et 
sans  aucune  difformité:  ce  sont  de  véritables  nains.  Les 
autres,  noués  naturellement  ou  devenus  tels,  parce  que 
leur  accroissement  a  été  gêné  et  rendu  inégal  par  une 
maladie  organique  :  ce  sont  de  véritables  rachitiques. 
Ceux-ci  ne  sont  point  des  nains,  mais  des  hommes  con- 
trefaits; ils  doivent  la  petitesse  et  la  difformité  de  leur 
taille  a  ce  que  les  sucs  qui  auraient  dû  se  répandre  uni- 
formément dans  toute  l'habitude  de  leur  corps  ont  été 
dérangés  et  ont  empêché  l'accroissement  du  sujet.  Ceux- 
là,  au  contraire,  sont  de  véritables  nains  qui  ne  sont 
que  petits  sans  être  difformes;  ils  peuvent  avoir  tous  les 
agrémens  de  la  figure  et  de  l'esprit  comme  le  nain  mexi- 
cain dont  nous  allons  parler  ;  ils  ne  diffèrent  uniquement 
des  autres  hommes  que  parce  qu'ils  vivent  beaucoup 
moins  qu'eux  en  vieillissant  plus  promplement. 

II  y  a  environ  sept  ans ,  une  naine  mexicaine  arriva 
à  Paris.  Agée  de  dix-sept  ans,  elle  n'avait  que  vingt-sept 
pouces  et  demi  de  hauteur;  elle  était  née  d'une  ir.ère 
indienne  de  race  pure,  dans  la  province  de  Zacatara, 
dans  la  terre  de  l'Espirilu-Sanlo ,  propriété  de  dona  Jo- 
sefa  Zampiéro ,  et  venue  en  France  h  la  suite  de  cette 
dame,  près  de  laquelle  elle  remplissait  toutes  les  fonc- 
tions d'une  femme  de  chambre.  Elle  la  laçait ,  la  coiffait, 
prenait  soin  de  son  linge,  et  de  plus  exécutait  avec  une 
très-grande  habileté  toute  espèce  de  broderie.  Dans  l'es- 
pace de  quelques  mois ,  elle  avait  appris ,  en  entendant 
les  domestiques  de  l'hôtel,  assez  de  français  pour  com- 
prendre ce  qu'on  disait,  demander  ce  dont  elle  avait 
besoin  pour  elle.  Elle  avait  dans  sa  conservation  beau- 
coup-de  volubilité,  et  l'on  m'a  cité  plusieurs  saillies  fort 
plaisantes.  Cependant,  sa  capacité  ne  me  sembla  pas 
au-dessus  de  celle  duu  enfant  de  huit  ans.  Sa  tête  pré- 
sentait le  même  volume  que  celle  d'une  petite  fille  de 
trois  ans ,  qui  était  auprès  d'elle  ;  les  traits  u'avaient  rien 
de  désagréable;  du  reste,  ils  étaient  fortement  marques 
du  caractère  américain.  Ses  bras  et  ses  mains  étaient 
très-bien  faits;  le  pied  et  la  jambe  étaient  de  même:  les 
hanches  étaient  un  peu  larges ,  ce  qui  la  faisait  se  ba- 
lancer en  marchant,  mais  ne  rempêchait  pas  d'ailleurs 
de  courir  avec  rapidité.  On  voulut  apprendre  'a  lire  a  la 
petite  Francisca;  mais  comme  celte  occupation  lui  dé- 
plut ,  elle  trouva  bientôt  le  moyen  de  s'y  soustraire  en 
se  plaignant  de  migraines  ou  de  maux  de  dents  toutes  les 
fois  qu'elle  voyait  préparer  le  livre. 


QIEBVEILLES  MSDICALES. 

LA.   CATALEPSIE. 

Peu  de  maladies  présenteol  des  symptômes  aussi  ex- 
traordinaires que  la  catalepsie. 

Elle  a  pour  cause  ordinaire  des  excès  de  travaux  in- 
t*llecluels,  l'abus  des  liqueurs  fermentées,  ou  quelque 


altération,  quelque  dérangement  dans  Twonomie  animale 
et  particulièrement  dans  les  organes  du  cerveau. 

Catalepsie  vient  du  mot  grec  /.ïTi:/.xy.î>v'..,  retenir, 
ramener.  En  effet,  voici  en  quoi  consiste  les  symptômes 
de  cette  maladie  :  une  immobilité  absolue  jointe  'a  une  si 
grande  flexibilité  des  membres,  qu'on  peut  leur  donner 
et  leur  faire  conserver  toutes  les  positions  possibles.  Le 
pouls  devient  plus  faible  sans  cesser  de  battre  ;  la  respi- 
ration reste  'a  peine  sensible;  la  mâchoire  inférieure 
parait  dans  un  état  convulsif  ;  la  peau  est  froide  au  lou- 
cher; les  yeux  sont  ouverts,  mais  avec  une  immobilité 
complète  de  la  pupille  et  sans  que  la  lumière  fasse  con- 
tracter celle  pupille,  preuve  que  le  malade  n'y  voit  point. 

Quoique  le  malade  entende,  et  quoique  l'odorat  n'ait 
rien  perdu  de  sa  finesse,  ni  le  bruit,  ni  les  paifums  les 
plus  énergiques  ne  peuvent  mettre  un  lerme  à  laccès, 
enfin  la  peau  a  perdu  toute  sensibilité  ;  les  accès  de  telle 
maladie,  qui  présente  tant  des  symptômes  de  la  inoit, 
durent  quelquefois  douze  heures.  Elle  se  termine,  la 
plupart  du  temps,  par  des  soupirs,  par  des  bàillemens 
et  par  une  sorte  de  délire.  Ses  attaques  sont  subites  et 
imprévues.  S'il  faut  en  croire  Pline,  un  comédien  h  qui 
le  peuple  venait  de  décerner  une  couronne,  resta  une 
heure  dans  la  position  de  quitter  celle  couronne  ;  lîu- 
chanan  a  vu  un  homme  arrêté  par  la  catalepsie  au  milieu 
d'une  échelle  qu'il  descendait  ;  un  malade  de  Frank , 
atteint  pendant  qu'il  écrivait  une  lettre,  demeura  pen- 
pant  trois  jours  les  yeux  fixés  sur  son  papier  el  sa  plume 
à  la  main.  Un  célèbre  artiste,  contemporain  du  même 
médecin,  jouait  de  la  flûte  devant  une  assemblée  nom- 
breuse. Tout  à  coup  il  s'arrêta,  dit-il,  aumilieudune  ca- 
dence qu'il  n'acheva  que  le  lendemain ,  au  moment  où 
sa  crise  se  termina. 

C'est  'a  la  catalepsie  qu'il  faut  attribuer  les  enterremons 
trop  nombreux  de  personnes  qui  n'étaient  point  mortes. 
Voici  les  détails  d'un  enterrement  de  ce  genre ,  racontés 
par  un  Anglais  qui  faillit  en  être  la  victime  et  que  sauva 
le  hasard  le  plus  heureux.  Laissons-le  parler  lui-même. 

a  Je  fus  quelque  temps  attaque  d'une  fièvre  nerveuse  ; 
mes  forces  diminuaient  graduellement,  mais  le  sentiment 
de  la  vie  semblait  être  de  plus  en  plus  actif  a  mesure  que 
mes  facultés  corporelles  devenaient  plus  faibles.  J'aper- 
cevais aux  gestes  du  docteur  qu'il  désespérait  de  ma  vie, 
et  la  douleur  muette,  mais  expressive  de  mes  arois,  me 
disait  qu'il  n'y  avait  plus  pour  moi  d'espérance. 

I)  Un  soir  arriva  la  crise  ;  je  fus  saisi  d'un  frisson 
universel .  d'un  bourdonnement  d'oreille  élourdissanl  ; 
je  vis  autour  de  ma  couche  un  grand  nombre  de  fiiiures 
étrangères;  elles  étaient  brillantes,  vaporeuses  et  sans 
corps.  La  chambre  était  éclairée  et  présentait  un  appa- 
reil solennel  ;  j'essayai  de  bouger ,  mais  je  ne  pus  le  faire. 
Pendant  quelques  inslans .  une  confusion  terrible  boule- 
versa mes  esprits,  el  lorsque  je  revins  de  cet  état,  ce  fut 
avec  tous  mes  souvenirs^^u  passé,  avec  la  plus  parfaite 
intelligence,  eu  un  mot ,  avec  lonf  ce  qui  appartient  à  la 
vie ,  hors  la  faculté  d'agir  et  de  parler  ;  j'entendis  des 
gémissemens  près  de  mon  oreiller  et  la  voix  de  la  garde- 
malade  prononcer  :  Il  est  moii !  Je  ne  puis  décrire  ce 
que  j'éprouvai  'a  ces  lugubres  mots;  je  voulus  tenter  un 
dernier  effort  pour  me  mouvoir ,  je  ne  pus  même  remuer 
ma  paupière.  Après  un  court  intervalle,  mon  ami  vint 
près  de  moi ,  agile  par  la  douleur,  le  visage  baigne  de 
larmes  ;  il  porta  sa  main  sur  ma  figure  et  me  ferma  les 
yeux.  Tout  fut  alors  ténèbres;  mais  je  pouvais  encore 
entendre,  sentir  et  souffrir, 

t  Après  que  mes  yeux  eurent  été  fermés,  je  compris 


* 


92 


LECTURES  DU  SOIR. 


par  les  discours  de  mes  gardiens  que  mon  ami  avait 
quitté  la  chambre ,  et  presque  aussitôt  je  sentis  les  entre- 
preneurs des  funérailles  me  parer  de  riiabillement  mor- 
tuaire; leur  froide  indifférence  m'était  plus  pénible 
que  la  douleur  do  mes  amis.  Ils  me  tournaient  de  tous 
côtés  ,  riaient  entre  eux  et  traitaient  avec  la  plus  révol- 
tante brutolité  ce  qu'ils  appelaient  le  coi~ps. 

»  Lorsque  ces  misérables  eurent  terminé ,  ils  se  reti- 
rèrent, et  alors  commença  la  formalité  d'un  deuil  si- 
mulé. Pendant  trois  jours,  un  grand  nombre  d'amis 
vinrent  me  voir.  Je  les  entendis  s'entretenir  à  voix  basse 
de  mes  qualités,  de  mes  défauts,  et  je  sentis  les  doigts 
de  plusieurs  d'entre  eux  se  reposer  sur  mon  visage  ;  le 
troisième  jour,  on  parla  de  l'odeur  infecte  répandue 
dans  l'appartement. 

»  Le  cercueil  fut  construit;  on  m'y  plaça;  mon  ami 
posa  sur  ma  tête  ce  qu'on  appela  mon  dernier  oreillei', 
et  je  sentis  ses  larmes  tomber  sur  ma  figure. 

»  Lorsque  toutes  mes  connaissances  eurent,  pendant 
quelque  temps,  entouré  le  cercueil,  je  les  entendis  se 
letirer.  Les  menuisiers  vinrent  poser  et  clouer  la  der- 
nière planche  sur  la  bière.  Ils  étaient  deux  :  l'un  se  retira 
avant  la  fin  de  l'ouvrage;  j'entendis  son  compagnon  sif- 
fler en  tournant  la  vrille,  s'interrompre,  se  taire  et  en- 
foncer le  dernier  clou. 

I)  Je  fus  laissé  seul  ;  tout  le  monde  fuyait  ma  chambre. 
Je  savais  cependant  que  je  n'étais  pas  encore  enterré: 
quoique  sans  mouvement  et  dans  les  ténèbres,  je  con- 
servais encore  quelque  espérance;  mais  elle  s'évanouit 
hientôt.  Le  jour  de  l'enterrement  arriva.  Je  sentis  sou- 
lever et  emporter  le  cercueil;  je  le  sentis  placer  dans  le 
corbillard  ;  une  foule  de  peuple  entourait  le  char  ;  quel- 
ques personnes  parlaient  affeclueusement  de  moi;  le 
corbillard  commença  a  marcher.  Je  savais  qu'on  me  con- 
duisait au  cimetière.  La  voiture  s'arrêta,  et  le  cercueil 
fut  enlevé:  par  l'inégalité  des  raouvemens ,  je  m'aperçus 
qu'il  était  porté  sur  les  épaules  de  plusieurs  hommes.  On 
fit  une  pause,  j'entendis  le  froissement  des  cordes,  on 
hougea  mon  cercueil,  et  bientôt  je  le  sentis  balancer 
comme  s'il  n'était  plus  suspendu  que  par  des  liens  incer- 
tains; il  fut  descendu  et  s'arrêta  au  fond  de  la  fosse.  Les 
cordes  retombèrent  sur  le  cercueil  ;  je  les  entendis.  Je  fis 
un  effort  terrible  pour  remuer ,  mais  tous  mes  membres 
demeurèrent  immobiles. 

Bientôt  après,  quelques  poignées  de  terre  furent  jetées 
sur  le  cercueil;  alors  il  se  lit  une  autre  pause.  Quelques 
minutes  s'écoulèrent,  et  j'entendis  le  son  de  la  pelle.  La 
terre  tombait  sur  moi,  et  le  bruit  de  sa  chute,  plus  ef- 
frayant que  le  fracas  du  tonnerre,  me  remplissait  d'hor- 
reur ;  mais  je  ne  pouvais  bouger.  Le  bruit  diminua  gra- 
duellement, et,  par  le  retentissement  sourd  du  son,  je 
m'aperçus  que  la  fosse  était  comblée  ;  il  me  sembla  même 
que  le  fossoyeur  marchait  sur  la  terre  et  l'égalisait  avec 
le  dos  de  sa  pelle.  Cette  opération  s'acheva  aussi ,  et 
alors  tout  rentra  dans  un  profond  silence. 

n  Je  n'avais  aucun  moyen  de  connaître  le  temps  que 
je  passais  ainsi  ;  le  silence  continuait .  Voilà  donc  la  mort, 
pensais-jc,  et  je  dois  rester  dans  la  terre  jusqu'au  jour 
de  la  résurrection.  Mon  corps  va  se  corrompre,  et  les 
vers  viendront  se  repaître  de  mes  membres.  Pendant  que 
j'étais  rempli  de  ces  affreuses  réflexions,  j'entendis  sur 
la  terre ,  au-dessus  de  ma  tête ,  un  son  sourd  et  pro- 
longé ;  je  pens  lis  que  c'étaient  les  vers  et  les  reptiles  de 
la  mort  qui  venaient  réclamer  leur  proie. 

»  Le  bruit  s'approchait  en  s'augmentant  :  serait-il 


possible  que  mes  amis  pensassent  qu'ils  m'ont  enseveli 
trop  tôt"!'  et  l'espérance  s'empara  de  tout  mon  être. 

»  Le  bruit  cessa,  et  je  sentis  des  mains  parcourir 
mon  visage.  On  me  tira  du  cercueil  par  la  tête.  Je  sentis 
l'air ,  il  étaifd'un  froid  glacial  ;  on  m'emportait  furtive- 
ment, peut-être  au  tribunal  terrible!  peut-être  aux 
flammes  éternelles  ! 

»  Arrivé  à  quelque  distance ,  je  fus  jeté  comme  un 
vil  fardeau;  ce  n'était  point  sur  la  terre.  Un  moment 
après,  je  me  sentis  sur  une  voiture,  et  par  quelques 
phrases  entre-coupées,  je  découvris  que  j'étais  dans  les 
mains  de  deux  de  ces  voleurs  nocturnes  appelez  résur- 
rection-men  qui  viennent  piller  les  tombeaux  pour  faire 
un  trafic  sacrilège  des  corps  qu'ils  ont  exhumés.  Aussitôt 
que  la  voiture  roula  sur  le  pavé  des  rues,  l'un  de  ces 
deux  hommes  commença  a  siffler,  puis  chanta  quelques 
couplets  obcènes. 

»  On  s'arrêta ,  on  me  prit ,  on  m'emporta,  et  je  sen- 
tis ,  par  la  densité  de  l'air  et  le  changement  de  tempé- 
rature, que  j'étais  dans  une  chambre;  on  arracha  ru- 
dement le  linceul  dont  j'étais  entouré,  et  l'on  me  plaça 
nu  sur  une  table.  D'après  la  conversation  qui  eut  lieu 
entre  ces  deux  hommes  et  un  troisième  qui  se  trouvait 
dans  la  chambre ,  je  compris  que  je  devais  être  disséqué 
la  même  nuit. 

»  j\les  yeux  étaient  encore  fermés  ;  je  ne  voyais  rien  ; 
mais  je  ne  tardai  pas  a  apprendre  par  le  bruit  qui  se  fil 
dans  la  chambre ,  que  les  étudians  d'anatomie  étaient 
arrivés.  Quelques  uns  s'apprnc*  èrent  de  la  table  et 
m'examinèrent  minutieusement,  joyeux  de  voir  qu'un  si 
beau  sujet  leur  avait  été  procuré.  Enfin  ,  le  démonstra- 
teur arriva. 

»  Avant  de  commencer  la  dissection,  il  proposa  de 
faire  sur  moi  quelques  expériences  galvaniques,  et  un 
appareil  fut  arrangé  ;i  cet  effet.  Le  premier  coup  ébranla 
tous  mes  nerfs;  ils  résonnèrent  et  vilirèrent  conmie  les 
cordes  d'une  harpe.  A  ce  phénomène,  les  étudians  té- 
moignèrent leur  admiration.  Le  second  coup  ouvrit  mes 
yeux  ;  et  la  première  personne  (jue  je  vis  fut  le  docteur 
qui  m'avait  soigné.  i\lais  j'étais  comme  un  mort ,  quoi- 
quoi  je  pusse  cependant  distinguer  parmi  Ips  étudians 
des  visages  qui  ne  m'étaient  point  étrangers.  ÀU:.sitv;t 
que  mes  yeux  fuient  ouverts,  j'entendis  prononcer  mon 
nom  par  plusieurs  des  assistans  avec  un  ton  de  compas- 
sion et  le  désir  que  leurs  expériences  eussent  été  faites 
sur  un  autre  sujet. 

»  Lorsqu'ils  eurent  terminé  leurs  expériences  galva- 
niques ,  le  démonstrateur  prit  'e  canif  et  me  fit  une  in- 
cision à  la  poitrine;  j'éprouvai  une  sensation  affreuse 
qui  se  répandit  'a  travers  tout  mon  corps;  un  tremble- 
ment convulsif  s'empara  h  l'instant  de  moi,  et  des  cris 
d'horreur  furent  jetés  par  tout  l'auditoire. Les  liens  de  la 
mort  étaient  brisés  ;  ma  léthargie  avait  cessé.  Les  plus 
grands  soins  me  furent  prodigués,  et  dans  l'espace  d'une 
lieure  j'eus  recouvre  toutes  mes  facultés.  » 


LES  ROCHERS. 


Si  jamais  vous  voyagez  dans  le  déparlement  d*llle-el- 
Vilaine  ,  ne  manciucz  pas  d'aller  à  Vitré,  non  pour 
Vitré,  qui  par  elle-n)ême  n'est  qu'une  petite  ville  ceinte 
de  renqiarts  gothiques,  flanquée  de  tours  rondes  et  do- 
minée par  la  flèche  aiguë  d'un  clocher  ;  mais  pour  un 
vieux  cliâteau  qui  se  trouve  a  une  demi-lieue  de  là. 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


93 


Ce  vieux  clulteau  est  cnlrctenn  avec  un  soin  et  une 
religion  qui  lionorent  ses  propriétaires  d'anjourdhui  ; 
car  tous  n'ont  pas  toujours  été  si  scrupuleux  ,  et  s'il 
faut  en  croire  le  bruit  public ,  il  y  a  quelque  vingt  ans , 
on  avait  sérieusement  songé  a  abattre  la  tour  goibique 


qui  s"clèvc,  non  sans  grâce,  à  l'angle  de  deux  LAlimens 
plus  modernes.  A  gauche  on  voit  une  autre  grosse  tour 
isolre  ;  et  derrière  se  montre  la  magnifique  verdure  des 
arbres  sans  nombre  qui  forment  presque  une  forêt  dans 
le  parc. 


Le  Château  des  Rochers. 


Maintenant,  enlrez  dans  ce  salon ,  arrêtez- vous  devant 
le  tableau  que  voici  :  c'est  un  chef-d'œuvre  de  Mignard  , 
et  jamais  le  célèbre  peintre  n'a  reproduit  sur  la  toile 
une  tête  plus  gracieuse  et  plus  Une.  Comme  la  coiffure 
grecque  sied  a  ce  front  large  et  "a  ces  yeux  spirituels  ! 
quels  contours  gracieux ,  quelle  souplesse  de  mouve- 
mens  on  admire  dans  ces  épaules  blanches  et  rondes! 
quel  air  de  distinction  dans  toute  la  presl.ince  de  celle 
femme.  Combien  on  y  reconnaît  la  grande  dame  et 
l'écrivain  spirituel;  car  vous  êtes  devant  le  portrait  de 
madame  deSévigné;  vous  vous  trouvez  dans  le  Château- 
des-Rochers. 

Le  culte  de  celle  que  quelques  lettres  ont  immorta- 
lisée ,  se  perpétue  pieusement  dans  son  ancienne  habi- 
tation. On  montre  encore  le  cabinet  vert,  où  elle  reçut 
la  gouvernante  de  la  Bretagne ,  et  vous  savez  comment 
elle  a  dépeint  cette  entrevue  dans  une  de  ses  lettres; 
plus  loin  est  sa  chambre  a  coucher ,  et  a  côté  le  cabinet 
où  elle  écrivait  ses  lettres  a  madame  de  Grignau. 

C'est  aux  Rochers  que  M""  de  Sévigné  passa  presque 
toute  la  durée  de  son  mariage ,  tandis  que  son  mari  dis- 


JL  sipait  follement  a  Paris  sa  fortune  et  celle  de  sa  femme  ; 
X  et  où  il  finit .  on  le  sait ,  par  se  faire  tuer  en  duel.  C'est 
X  encore  aux  Rochers  qu'elle  s'occupa  de  l'éducation  de 
5^  son  ûls  et  de  sa  fille;  et  enliu  ,  lors  de  la  disgrâce  de 
±  Fou.'quet,  ce  fut  encore  aux  Rochers  qu'elle  vint  pleurer, 
^  dans  la  solitude ,  la  disgrâce  de  cet  homme  célèbre  et 
«f°  malheureux. 

Mais  ce  ne  fut  point  la  qu'elle  rendit  le  dernier  soupir 
et  que  reposèrent  ses  dépouilles  mortelles  ;  elle  mourut 
à  Grignan,  chez  sa  fille,  où  l'on  voit  encore,  dans  l'é- 
glise, à  l'entrée  du  chœur,  uiie  tombe  de  marbre  blanc 
qui  porte  l'épitaphe  suivante  : 

CI-GIT 
MARIE  DE  RABL'TIN  IIARTAL, 

HARQDISB  DE   SÉVIGNÉ, 
DÉCÉDÉE  LE    ^8  AVRIL   ^C98. 

Voici  une  anecdote  peu  connue  sur  M"*  de  Sévigné , 


94 


LECTURES  DU  SOIR. 


et  qui  dément  an  propos  assez  ridicule  que  lui  a  prêté 
Voltaire,  mais  qui  ne  repose  sur  aucun  document  au- 
thentique. Ce  propos  est  :  Racine  passera  comme  le 
café. 

Bussy  -  Rabulin ,  cousin  de  M"*  de  Sévigné ,  raconte 
qu'an  soir  il  s'évertuait,  pour  complaire]  à  sa'  parente 
qui  n'aimait  point  Racine,  à  décocher  des  épigram- 
raes  contre  les  tragédies  du  célèbre  poète.  M"*  de 
Sévigné  le  laissa  parler  long-temps ,  puis  tout  à  coup 
elle  l'interrompit  : 

«  Cousin ,  fit-elle ,  disons  que  nos  amis  ont  plus  de 
(aient  que  Racine ,  et  que  Pradon  l'emporte  sur  lui ,  mais 
ne  l'écrivons  jamais,  » 

En  effet,  il  est  à  remarquer,  dans  les  lettres  de  M"'  de 
Sévigné,  que  uon-seulement  le  mot  inventé  par  Voltaire 
nes'y  rencontrejamais;  mais  qu'en  outre,  lorsqu'elle  parle 
du  poète,  ce  qui  se  rencontre  rarement,  elle  le  fait  sans 
haine  et  sans  épigrammes.  M"""  de  Sévigné  avait  d'ail- 
leurs trop  d'esprit  et  de  tact  pour  ne  pas  comprendre 
que  Racine  et  le  café  resteraient. 

Du  reste ,  pour  prouver  ce  que  c'est  que  les  interpré- 
tations des  commentateurs,  il  faut  ajouter  qu'un  des  ré- 
dacteurs de  VAnricc  lUiéra'ire  a  écrit  cinquante  pages 
ennrou  pour  démontrer  qu'en  disant  Racine  passera  ' 
comme   le  café,  M""  de  Sévigné,    au  lieu   de  pro-  ' 
nostiquer  que  le  poète  jouissait  d'une  vogue  courte  et  ! 
frivole ,  pensait  tout  le  contraire  et  voulait  formuler  1 
tout  le  contraire  :  «  Ce  n'est ,  dit-il ,  qu'une  ironie  fine, 
et  que  l'on  a  répétée  sans  la  comprendre.  M""  de  Séyi- 
gné  savait  que  Racine  et  le  café  seraient  immortels.  » 


CHASSE  AU   TIGRE   ET  AU  LIOH. 

Des  chariots  attelés  de  donzc,  quatorze,  seize  et 
même  dix-huit  bœufs,  portent  d'abord  les  provisions  des 
maitres  et  des  esclaves.  Ces  chariots  sont  admirables  dans 
leur  structure;  on  y  trouve  une  chambre  à  coucher,  une 
salle  a  manger  et  la  cuisine  des  voyageurs;  enfin,  c'est 
de  cet  édifice ,  fortifié  encore  par  de  larges  et  épaisses 
solives,  que  les  chasseurs  attaquent  leur  redoutable  en- 
nemi. Quant  aux  Cafres  et  aux  llottentols  qui  vont  à  la 
découverte,  et  qui  ferment  la  marche,  ce  sont  des  vic- 
times immolées  à  la  dent  meurtrière  du  lion.  Un  maître 
aime  bien  mieux  perdre  trois  esclaves  qu'un  seul  de  ses 
chevaux. 

Dès  que  l'ennemi  s'est  fait  entendre,  on  apprend  son 
approche  par  la  frayeur  marquée  des  chevaux  qui  hen- 
nissent ou  des  bœufs  qui  se  pelotonnent  et  n'obéissent 
plus  à  la  voix  du  conducteur:  les  armes  sont  préparées 
et  placées  sur  un  râtelier  fixé  au  chariot;  les  chasseurs 
dispersent  les  esclaves.  Les  fusils,  tous  d'un  gros  calibre, 
sont  chargés  de  deux  balles  de  fer  :  une  de  ces  armes  est 
confiée  a  un  esclave  sur  cinq ,  et  c'est  toujours  le  meil- 
leur pointeur  qui  s'en  empare. 

On  se  disperse ,  on  circonscrit  un  grand  espace  et  l'on 
se  rapproche  insensiblement  ;  si  le  tigVe  est  enfermé,  une 
largo  fosse  est  creusée  par  les  Cafres,  et  un  buffle,  dé- 
chiré par  eux  ,  est  déposé  avec  précaution  sur  ce  trou  . 
qu  on  a  recouvert  de  branches  et  de  feuilles  desséchées. 
Les  chasseurs  poussent  alors  de  grands  cris  pour  attirer  : 
le  tigre  ;  ils  fuient  h  son  approche ,  et  leur  enoenii ,  dans  ; 


sa  course  terrible,  trouvant  une  victime  immolée  ,  s'ar- 
rête ,  la  flaire ,  veut  l'emporter ,  et  tombe  dans  le  piège 
qu'on  lui  a  tendu. 

Mais  ce  moyen ,  qui  réussit  presque  toujours  ayec  le 
tigre  ou  le  léopard ,  enchantés  de  trouver  du  sang,  ne 
réussit  que  très  rarement  avec  le  lion  qui  veut  et  pro- 
voque les  dangers.  Aussi,  dès  que  le  piège  est  évité,  tous 
les  esclaves  se  dirigent  vers  les  ihariots  des  maîtres, 
forment  autour  de  lui  une  haie  menaçante  de  dards ,  de 
zagaies  empoisonnées,  de  baïonnettes  et  de  flèches 
courtes  et  acérées  qu'ils  lancent  avec  une  adresse  mer- 
veilleuse. Il  peut  arriver  que  le  lion  tombe  et  expire  dès 
la  première  attaque  ;  mais  malheureusement  les  Cafres 
citent  peu  d'exemples  d'un  pareil  succès.  Aussi ,  dès  que 
le  reiloutable  animal  est  à  une  petite  portée  de  la  pha- 
lange ennemie,  ils'arrCte,  il  roule  une  prunelle  brûlante, 
se  bat  les  flancs,  et  cherche  les  plus  audacieux  de  ses 
adversaires.  Malheur  à  celui  qu'il  a  remarqué!  il  le  sai- 
sira au  milieu  de  ses  compagnons!  1 1  Des  balles  sifflent, 
les  traits  partent,  le  lion  s'élance,  parcourt  d'un  seul 
bond  un  espace  de  quelques  toises ,  saisit  une  victime 
et  l'emporte  à  quelques  pas  de  là  ;  c'est  a'.ors  que  les  plus 
grands  efforts  sont  dirigés  contre  lui;  on  le  presse,  on 
pousse  de  grands  cris ,  on  veut  vaincre...  Mais  le  poison 
des  flèches  commence  à  agir  ;  il  circule  rapidement  dans 
les  veines  du  lion  ,  qui,  prévoyant  sa  fin ,  fait  entendre 
un  affreux  rugissement.  Oh!  alors  la  scène  change,  ses 
membres  frémissent,  il  veut  mourir ,  mais  non  seul  ;  il 
se  précipite  au  milieu  de  ses  ennemis,  chaque  coup  de 
dent  immole  une  victime,  chaque  coup  de  griffe  déchire 
un  combattant:  il  fait  tomber  les  chevaux,  les  buffles, 
les  Cafres;  il  attaque  les  forteresses  des  maîtres:  on  di- 
rait qu'il  cherche  un  sang  plus  noble;  mais  ses  forces 
s'épuisent:  il  s'arrête  toul-a-coup,  il  refuse  de  fuir,  il 
regarde  ses  adversaires:  il  compte  tous  ceux  qu'il  a  im- 
molés, il  se  plaît  au  milieu  de  ce  carnage,  et  là,  sur  les 
membres  palpitans  de  ses  ennemis,  il  tombe  sans  pous-  / 
ser  un  cri ,  sans  faire  entendre  un  seul  gémissement. 


HISTOIRE  NATURELLE. 


LE    JAGUAR. 


Le  JAGUAR  (felis  otica) ,  appartient  à  la  famille  des 
chats,  comme  le  lion,  le  tiiireet  la  panthère  ;  il  a  beau- 
coup d'analogie  avec  cette  dernière,  mais  il  est  plus 
grand  .  plus  fort,  et  quelquefois  plus  redonlable.  Il  est 
d'un  fauve  vif,  marqué  sur  les  flancs  de  six  rangées  de 
taches  noires  formant  l'anneau ,  avec  un  à  quatre  points 
noirs  au  milieu.  On  le  dislingue  fort  aisément  de  la  pan- 
thère à  son  oreille  dont  le  dessus  est  noir  avin;  une  lar- 
ge tache  blanche  lunulée,  au  milieu  ,  tandis  que  la  pre- 
mière a  le  dessus  de  l'oreille  blanc  avec  une  tache  noire. 
Doit-on  regarder  comme  espèces,  ou  simplement  comme 
variétés,  les  jaguars  dont  les  anneaiix  noirs  des  flancs 
sont  ouverts  et  ceux  dont  les  anneaux  sont  fermés?  à 

Cet  animal  habile  l'Amérique  et  offre  cela  de  sin^a-  ^ 
lier  que,  d;ins  b^  parties  tempérées  de  ce  v«sle  conti- 
nent, il  est  beaucoup  plus  féroce  et  plus  dangereux  que 
dans  les  contrées  plus  chaudes.  —  De|>uis  le  Mexique 
inclusivement  jusque  dans  le  sud  des  Pampas  de  Bue- 
nos-Avrcs,  il  est  extrêmement  conunun,et  plus  à  crain- 
dre que  partout  ailleurs.  11  s'est  multiplié  d'une  manière 
effrayante  dans  les  bois  marécageux  du  Parana,  du  Para- 


MUStÉ  DIlS  familles. 


9^ 


guay  eldes  pays  voisins;  aussi  est-ce  la  que  sa  rencontre 
occasionne  les  accidens  les  plus  nombreux  etles  plus 
terribles.  Il  n'est  pas  rare  non  plus  danslaGuyanne  et 
dans  le  Brésil^  mais  il  y  est  moinsféroce,  ou,  si  l'on  veut, 
moins  courageux.  11  n'y  attaque  l'homme  que  lorsqu'il 
est  presse  par  la  faim ,  ou  que  lui-même  il  en  est  atta- 
qué. 

Lors  de  la  conquête  de  l'Amérique ,  les  Espagnols, 
trompés  par  sa  férocité,  le  prirent  pour  un  tigre  dont  il 
conserva  long-temps  le  nom  au  Mexique;  plus  au  nord, 
on  le  confondit  avec  la  panthère,  et  la  plupart  des  co- 
lons de  l'Amériqueseptentrionale  ne  lui  donnent  pas  un 
autre  nom,  encore  aujourd'hui.  Les  anciens  Mexicains  le 
'  redoutaient  a  un  tel  point,  qu'ils  n'essayaient  pas  même 
de  lui  résister.  Lorsqu'une  troupe  d'Indiens  en  voyage 
entendaient  son  rugissement  retentir  dans  une  forêt  voi- 
sine, loin  de  se  préparer  a  une  impuissante  défense , 
ils  s'arrêtaient  consternés ,  se  formaient  en  cercle,  au 
centre  duquel  ils  plaçaient  leurs  femmes  et  leurs  cnfaus; 
puis,  dans  la  plus  épouvantable  anxiété  ,  ils  attendaient 
immobiles  que  l'animal  s'élançât  sur  eux,  chosît  une  vic- 
time, la  saisit,  et  l'entraînât  dans  les  bois  pour  la  dévo- 
rer. Ensuite  ils  se  remettaient  silencieusement  en  mar- 
che en'essuyant  une  larme  versée  sur  le  sort  d'un  ami  ou 
d'un  parent  malheureux,  dont  les  cris  déchirans  retentis- 
saient encore  à  leur  oreille. 

On  a  remarqué ,  dans  cette  circonstance ,  que  si  des 
Européens  se  trouvaient  mêlés  à  des  Indiens ,  c'était 
toujours  parmi  ces  derniers  qu'il  choisissait  sa  vic- 
time. 

Mais  lorsque  les  indigènes  eurent  appris  à  se  servir 
du  fusil,  iln'enfutplusainsi;  il  semble  même  que  l'habi- 
tude de  vaincre  cet  ennemi  jadis  invincible,  leur  ait  in- 
spiré une  audace  poussée  jusqu'à  l'imprudence  la  plus 
téméraire.  Il  n'est  pas  rare,  aujourd'hui,  de  voir  un 
intrépide  gahucos  se  lancer  a  cheval  au  devant  d'un  ja- 
guar, lui  jeter  son  fatal  lacet  autour  du  cou  et  l'étrangler 
instantanément,  eu  partant  de  toute  la  vitesse  de  son 
coursier,  et  le  traînant  après  lui. 

Le  jaguar  du  Mexique  attaque  presque  toujours 
l'homme,  excepté  cependant  quand  il  le  rencontre  dans 
une  plaine  découverte ,  pendant  le  jour  ;  alors  il  se  re- 
tire à  pas  lents  jusqu'à  ce  qu'il  ait  trouvé  un  buisson , 
ou  de  hautes  herbes  dans  lesquelles  il  se  cache  et  s'em- 
busque. C'est  dans  ces  retraites  qu'il  attend  et  guette  sa 
proie,  pour  s'élancer  sur  elleàTiraproviste  sans  lui  don- 
ner le  temps  de  se  reconnaître.  Si ,  par  un  funeste  ha- 
sard, on  Je  rencontre  dormant  au  pied  d'un  arbre  ou 
dans  l'épdlsseur  d'un  taillis  ,  il  faut  bien  se  garder  de 
fuir,  ou  de  pousser  des  cris,  ou  de  faire  quelque  mouve- 
ment extraordinaire,  si  l'on  ne  veut  s'exposer  à  une  mort 
presque  inévitable.  Le  seul  parti  qu'il  y  ait  à  prendre, 
est  de  se  retirer  à  reculons,  avec  lenteur,  en  tenant  con- 
stamment les  yeux  fixés  sur  les  siens,  et  de  s'arrêter  s'il 
marche  sur  vous.  Alors  il  s'arrête  lui-même  et  ne  re- 
commence à  vous  suivre  que  lorsque  vous  cherchez  à 
vous  éloigner.  De  halte  en  halte,  on  parvient  ainsi  à  ga- 
gner un  endroit  habité,  si  toutefois  il  s'en  trouve  dans  le 
voisinage.  Si  l'on  est  armé  et  qu'on  veuille  le  tirer ,  il 
faut  le  tuer  d'un  seul  coup  en  le  frappant  à  la  tête  ou  au 
défaut  do  l'épaule,  car  s'il  n'est  que  blessé  il  se  préci- 
pite sur  le  chasseur. 

Dans  les  forêts  de  la  Guyanne  et  du  Brésil  on  entend 
sa  voix  presque  régulièrement  le  matin  au  lever  du  so- 
leil, et  le  soir  à  l'entrée  de  la  nuit.  Ses  cris  sont  fliilés 
avec  une  forte  aspiration  pcclorule ,  et  se  font  entendre 


à  une  grande  distance,  11  faut  beaucoup  d'habitude  pour 
les  distinguer  de  ceux  des  autres  animaux  dont  ces  fo- 
rêts sont  remplies.  Le  jaguar  en  a  un  autre  qu'il  pousse 
quand  il  est  irrité  ou  qu'il  va  fondre  sur  sa  proie.  Ce 
dernier  ressemble  à  un  râlement  profond,'qui  se  termine 
par  un  éclat  de  voix  terrible  et  propre  à  faire  dresser 
les  cheveux  à  l'homme  le  plus  intrépide. 

Il  ne  rôde  que  pendant  la  nuit  pour  chercher  sa  proie, 
mais  s'il  ne  l'a  pas  trouvée  pendant  les  ténèbres,  au  lieu 
de  rentrer  au  point  du  jour  dans  l'épaisseur  des  bois,  il 
s'embusque  dans  un  fourré,  entre  des  roches,  ou  même 
sur  les  grosses  branches  d'un  arbre  bas  et  touffu ,  et  là 
moitié  veillant  moitié  dormant,  il  attend  qu'une  victime 
passe  à  sa  portée. 

Quelque  soit  la  force  et  la  grosseur  d'un  animal,  le  ja- 
guar s'élance  sur  lui  avec  l'impétuosité  de  la  foudre ,  en 
poussant  un  rugissement  terrible.  Souvent,  dans  le  nord 
de  l'Amérique,  il  se  précipite  sur  un  bison  (bosamerica- 
nus)  plus  gros  et  plus  indomptable  qu'un  taureau.  Il  se 
cramponne  sur  son  cou  et  sur  son  dos  au  moyen  de  ses 
ongles  rétractiles  qu'il  lui  enfonce  dans  les  flancs  à  plus 
d'un  pouce  de  profondeur;  avec  ses  tranchantes  mâ- 
choires il  lui  fait  d'effroyables  blessures  et  cherche  à 
lui  briser  le  crâne.  Le  bison  déchiré  pousse  des  mugis- 
semens  dont  les  forêts  retentissent,  II  court,  il  laboure 
la  terre  avec  ses  cornes  ;  il  brise ,  il  renverse  tout  ce  qui 
se  trouve  sur  son  passage;  il  se  roule  sur  le  sable.  Mais 
tous  ses  efforts  sont  valus;  il  ne  peut  se  débarrasser  de 
son  cruel  ennemi,  qui  finit  par  lui  broyer  le  crâne, 
lui  manger  la  cervelle,  et  le  traîner  ensuite  dans  un  hal- 
lier  pour  achever  d'en  faire  sa  pâture. 

Néanmoins  cette  lutte  est  rare,  parce  que  ces  animaux 
ne  peuvent  se  rencontrer  qu'à  une  seule  époque  de  l'an- 
née. Le  bison  est  farouche,  indomptable;  il  habite  pen- 
dant l'été  le  nord  de  l'Amérique,  et  ne  fréquente  que  les 
forêts  et  les  savanes  les  plus  désertes.  En  hiver,  ces  ru- 
minans  se  réunissent  en  troupe  de  plusieurs  centaines, 
quelqnefois  de  plusieurs  milliers,  et  descendent  au  midi 
pour  chercher  des  pâturages  verts.  Ils  marchent  alors 
en  masse  extrêmement  serrée,  et  foulent  au  pied  tout  ce 
qu'ils  rencontrent  sur  leur  route.  C'est  alors  que  les 
chasseurs  les  suivei^t,  les  harcèlent,  pour  tuer  ceux  qui 
s'écartent  de  la  bande.  Ils  s'emparent  du  cuir,  de  la 
Losse  que  le  bison  porte  sur  le  garot  et  q^ui  passe  pour 
un  met  excellent,  etabandonnent  le  reste  du  corps  aux 
oiseaux  de  proie.  Ce  n'est  donc  que  lorsque  le  bison  a 
quitté  les  frimats  du  nord  pour  descendre  dans  les  sava- 
nes marécageuses  du  sud  de  l'Amérique  septentrionale, 
qu'il  peut  rencontrer  le  jaguar;  et  ce  point  de  rencontre 
est  une  limite  que  ces  deux  animaux  ne  dépasseut  ja- 
mais, le  premier  ne  descendant  jamais  plus  bas  vers  le 
midi,  le  second  ne  montant  jamais  plus  haut  vers  le  nord. 

Le  jaguar,  faute  d'autre  proie,  se  cachedansles  roseaux 
pour  épier  les  caïmans .  Quand  il  en  aperçoit  un  à  sa  portée, 
il  se  précipite,  selon  sou  habitude  ;  mais  ici  le  triomphe 
n'est  pas  aussi  facile.  Le  caïman  est  cuirassé  par  des  écail- 
les dures  comme  l'acier  ,  sur  lesquelles  les  dents  et  les 
ongles  sont  impuissans.  Il  arrive  souvent  qu'en  cherchant 
une  place  vulnérable,  le  jaguar  se  laisse  saisir  une  par- 
tiedu  corps  par  la  gueule  redoutable  du  crocodile.  Ce- 
lui-ci ne  lâche  plus  ce  qu'il  tient,  et  s'approche  de  l'ean 
pour  y  entraîner  et  y  noyer  son  ennemi.  Il  ne  reste  à 
l'animal  des  forêts  qu'un  seul  moyen  d'échapper  à  la 
mort,  et  son  instinct  féroce  le  lui  révèle.  Il  prend  son 
temps,  et  s'il  a  seulement  une  patte  libre,  il  ne  manque 
^  jamais  dcs'cn  servir  pour  crever  les  yeux  au  mouslrucux 


96 


LECTURES  DU  SOIR. 


reptile.  La  douleur  fait  ouvrirla gueule  au  crocodile;  le 
jaguar  débarrassé  le  saisit  par  dessous,  à  la  gorge,  et  l'é- 
trangle. 

11  est  cependant  des  animaux  qui  savent  se  défendre 
du  jaguar.  Les  bœufs  se  niellent  en  rond  en  pressant  leur 
croupe  les  uns  contre  les  autres  ,  lui  présentent  leurs 
cornes,  et  parviennent  souvent  a  le  tuer  s'il  se  pré- 


cipite sur  eux  avec  trop  d'impétuosité.  Les  chevaux  se 
défendent  en  se  rangeant  également  en  cercle ,  mais  tête 
contre  tête,  et  lui  lançant  des  ruades.  Dans  les  pays  très 
chauds,  où  le  jaguar  à  moinsde  courage,  les  chevaux  en- 
tiers, loin  d'éviler  sa  présence,  le  poursuivent  quelque- 
fois elle  meltenten  fuite. 

Dans  les  mêmes  contrées ,  et  particulièrement  à  la 


Susemilil,  del.  etsculp. 


Guyanne,  où  le  gouvernement  accorde  une  prime  de  cin- 
quante francs  pour  chaque  tête  de  jaguar  ,  ou  le  chasse 
avec  une  meute  de  chiens  dressés  à  cela,  et  qui  sont 
d'une  race  de  taille  moyenne.  Leurs  aboieraens  l'épou- 
vantent et  le  font  fuir  pendant  quelques  instans;  mais 
bientôt  il  entre  en  fureur,  s'arrête  au  pied  d'un  arbre, 
se  défend  avec  lespaties  de  devant  contre  les  chiens  as- 
sez hardis  pour  approcher,  et  tous  ceux  qu'il  atteint 
sont  ordinairement  évcnlrés  d'un  seul  coup.  Le  chasseur 


doit  alors  éviter  de  se  montrer,  car  si  le  jaguar  l'aper- 
çoit il  nemanque  jamais  d'abandonner  les  chiens  pour  se 
jeter  sur  l'homme.  Il  faut  donc  attendre  que  l'animal 
fatigué  par  lesaboiemeusdelameutc  qui  l'entoure  et  ne 
cesse  de  le  harceler,  se  soit  décidé  à  grimper  sur  l'arbre. 
On  l'abatd'un  coupdo  fusil,  et  leschiens  se  jetenlsur  lui 
en  protilant  avec  avantage  de  sa  chute,  pour  achever  de 
lui  donner  la  mort. 

BOITARD. 


BUKEAl/  CENTHAL  U' ABONNEMENT  ,  11  ,  RUE  SAINT-GEORGES.       j      ÉVERAT,  IftlfRlMEUA,  16,  RVE  DV  CADRAN. 


No  IV. 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


97 


ÉTUDES  HISTORIQUES 


TROIS  JOURNÉES  DU  RÈGNE  DE  CHARLEMAGNE- 


Les  trois  reine?. 


A.  Devir'in  (kl.  Brown  scnip. 


g  I.  —  ÉRESBOURG.  —  (  772  ans  après  J.-C.  )  \        ^  Saxons ,  après  avoir  massacré  le  petit  nomhro  de  fenrs 

^  compatriotes  convertis  a  la  foi  chrétienne ,  s'étaient  jetés 
Il  y  avait  grande  fête  dans  la  cité  d'Kreshonrf]^ ,  prin-  ^  sur  les  terres  franques ,  et,  pillant ,  éporfreant,  exerçant 
cipale  retraite  des  Saxons ,  et  siège  de  la  colonne  d'Ir-  ^  partout  d'horribles  ravages ,  avaient  rnimené  chez  eux 
mensul.  Profitant  de  la  mésintelligence  des  deux  jeunes  ^  un  grand  nombre  (le  prisonniers  pour  les  de'vouer  aux 
rois  francs,  Charles  et  Carlonian,  et  impatiens  de  se  ven-  ^  autels  dOdin  et  de  Freya. 
ger  des  revers  que  leur  avait  fait  essuyer  Pépin,  les  «^      Les  prêtres,  joints  aux  chefs  de  guerre  et  de  paix,  les 

JANVIER    H  836.  ^3.  —    —TROISIÈME   VOLOME. 


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LECTURES  DU  SOIR. 


lïcre-iofjhes  et  les  tlianes,  entouraient  cette  colonne  re- 
doutable, élevée  par  les  anciens  Germains  à  la  mémoire 
(l'IIermann .  du  vainqueur  de  Varus  ;  et,  chose  singulière 
dans  le  culte  des  Saxons,  ces  peuples,  originaires  de  la 
presqu'île  Scandinave,  et  par  conséquent  étrangers  de 
fait  aux  traditions  de  la  Germanie ,  allaient  sacrifler  à 
llermauu  des  prisonniers  francs,  c'est-à-dire  des  des- 
cendans  directs  de  ce  guerrier  divinisé.  La  foule  des 
hommes  libres ,  des  franidins,  fluctuaient  bruyamment, 
hommes  et  femmes,  dans  le  bois;  et  les  iilcs ,  esclaves 
auxquels  l'agriculture  était  abandouuée  comme  chose 
vile,  lourbillonaaient  aux  alentours.  Au  milieu  du  tem- 
I)le ,  entre  la  colonne dllermann  et  les  autels  des  dieux 
du  Valballah  ,  s'élevait  une  monstrueuse  statue  d'osier, 
dans  laquelle  avaient  été  précipités  pêle-mclo  les  malheu- 
reux enlevés  aux  bourgades  franques.  De  celte  horrible 
prison  ,  qui  allait  bientôt  se  transformer  en  bûcher,  il 
sortait  un  concert  déchirant  de  gémissemeus  et  de  cris , 
auxquels  se  mCIaient  les  chants  lugubres  des  prêtres,  les 
imprécations  des  chefs  et  les  rires  de  la  foule. 

Quand  les  rites  préliminaires  furent  achevés,  les  prê- 
tres s'armèrent  de  torches  ,  qu'ils  allumèrent  tour  à  tour 
sur  l'autel  d'Odin  ;  et,  après  avoir  tourné  plusieurs  fois 
autour  de  la  statue  d'osier,  eu  murmurant  les  paroles 
consacrées,  ils  mirent  tous  ensemble  le  feu  au  monceau 
de  paille  et  de  branches  dressé  au  pied  de  la  statue.  Aux 
premières  flammes  qu'on  vit  luire,  un  immense  cri  de 
joie  retentit  sous  les  voûtes  du  bois  sacré  ;  et  à  mesure 
qu'en  s'élevant  les  terribles  langues  de  feu  léchaient  toutes 
les  parties  du  gigantesque  holocauste,  la  clameur  féroce 
grandissait  et  couvrait  les  cris  des  malheureux  captifs. 

Heureux  ceux  qui  avaient  été  précipités  les  premiers 
au  fond  de  la  statue ,  car,  étouffés  sous  le  poids  de  leurs 
compagnons,  et  déjà  demi-morts,  ils  étaient  bientôt 
achevés  par  les  premières  atteintes  du  feu  ;  mais  ceux  qui, 
élevés  au  sommet ,  no  recevaient  que  de  rares  bouffées 
de  fumée  et  de  flamme ,  et  que  ranimait  par  intervalle  la 
fraîcheur  de  la  brise ,  ils  voyaient,  eux  .  s'éterniser  leur 
supplice.  En  vain  les  mères  s'efforçaient-elles  de  cou- 
vrir leurs  enfans  de  leurs  corps ,  les  pauvres  victimes 
se  tordaient  dans  leurs  bras  et  expiraient  sous  leurs  yeux. 
il  y  avait  aussi  dans  cette  effroyable  prison  des  luttes 
horribles  :  on  s'y  disputait  avec  acharnement  quelques 
minutes  d'existence  en  se  repoussant  les  uns  les  autres 
aux  extrémités,  incessamment  parcourues  de  la  flamme. 
Puis  la  statue  crevait  en  maints  endroits  ,  et  les  victimes 
qui  s'échappaient  tombaient  dans  la  fournaise;  ou,  si 
elles  venaient  à  rouler  demi-consumées  jusque  sous  les 
pieds  des  prêtres ,  les  chefs  les  replongeaient  h  coups  do 
lance  dans  le  bûcher. 

Les  flammes  avaient  cessé  de  jaillir,  et  la  statue ,  où 
le  bruit  et  le  mouvement  avaient  cessé ,  s'élevait  noircie 
et  morne  au  milieu  du  temple;  un  silence  solennel  avait 
succédé  aux  vociférations  de  la  foule ,  quand  tout  à  coup 
nu  tumulte  toujours  grosissant  s'entendit  au  lointain  ;  les 
chefs  écoutèrent  avec  inquiétude,  et  bientôt  on  vit  ac- 
courir quelques  Saxons  des  tribus  voisines  couverts  de 
poussière  et  de  sang.  Ils  racontèrent  qu'une  innombrable 
awiiéedc  Francs  s'avançait,  rapide  comme  l'éclair,  ton- 
nante comme  la  foudre;  qu'elle  franchissait  les  rivières  , 
emportait  les  forts ,  rasait  les  bourgades ,  et  que  les  ex- 
péditions les  plus  terribles  du  roi  Pépin  n'auraient  été 
que  la  chute  d'un  ruisseau  ou  dune  nuée  de  sauterelles 
auprès  du  passage  de  celle  armée. 

l  ne  morne  stupeur  succéda  dans  Kresbourg  au  récit 
do  CCS  nouvelles  ;  cl ,  pour  ajouter  à  répouvautc  dont  la 


foule  était  glacée  ,  la  statue  d'osier,  presque  entièrement 
consumée  à  sa  base ,  croula  tout  a  coup,  et ,  en  tombant, 
écrasa  plusieurs  prêtres  et  renversa  les  vases  sacrés  et 
couvrit  le  feu  de  l'autel  d'Odin ,  qui  s'éteignit.  Cet  acci- 
dent ,  dont  la  fatale  nouvelle  avait  fait  oublier  la  prévi- 
sion ,  fut  regardé  par  tous  comme  un  présage  sinistre. 
-Néaumoins  les  hére-loghes,  s'indignant  de  leur  effroi, 
finirent  par  relever  le  courage  de  leurs  soldats.  De  toutes 
parts  on  courut  aux  arme^,  ou  ferma  toutes  les  issues 
d'Eresbourg,  on  accumula  de  nouveaux  troncs  d'arbres 
sur  les  forlilications,  où  on  les  mêla  avec  la  terre  et  la 
craie;  les  flèches,  les  machines  de  guerre  ,  les  hacher , 
les  massues ,  tout  fut  tiré  des  habitations  des  chefs  et  des 
soldats.  A  la  tête  des  plus  zélés  se  montrait  le  jeune 
Wilikiud  ,  qui  devait  prolonger  trenle-lrois  aus  celle 
guerre  d'extermination  que  Charlemagne  lit  aux  bar- 
bares compatriotes  de  ce  héros.  Toute  la  nuit  on  veilla 
aux  environs  d'Éresbourg  et  sur  les  forlilications,  et  le 
lendemain,  aux  premières  lueurs  du  jour,  des  cour- 
riers annoncèrent  l'arrivée  des  Francs. 

Mais  ici  laissons  parler  un  vieux  chroniqueur,  dont  le 
style  épique  s'élève  à  la  hauteur  de  la  prodigieuse  époque 
qu'il  raconte. 

«  Alors  on  commença  de  voir  au  couchant  comme  un 
nuage  ténébreux ,  soulevé  par  le  vent  de  nord-ouest ,  qui 
changealc  jour  le  plus  brillant  en  ombres  lugubres;  puis, 
le  roi  Charles  approchant,  l'éclat  des  armes  fit  luire, 
pour  les  gens  enfermés  dans  la  ville,  uu  jour  plus  sinistre 
qu'aucune  nuit. 

»  Et  Charles  parut  lui-même ,  cet  homme  de  fer,  la 
tête  couverte  d'un  casque  de  fer,  les  mains  garnies  de 
gantelets  de  fer,  la  poitrine  et  les  épaules  défendues  pai- 
une  cuirasse  de  fer,  la  main  gauche  armée  d'une  lance 
qu'il  soutenait  élevée  en  l'air,  car  sa  main  droite,  il  la 
tenait  toujours  étendue  sur  son  invincible  épée;  ses 
cuisses  même  ,  quoique  les  autres  guerriers  eussent  les 
leurs  garnies  de  courroies ,  pour  mouler  h  cheval  arec 
plus  de  facilité,  il  les  avait  entourées  de  lames  de  fer  ;  ses 
bottines  et  son  bouclier  étaient  aussi  de  fer. 

n  Tous  ceux  qui  précédaient  le  monarque ,  tons  ceux 
qui  marchaient  à  ses  côtés.  Ions  ceux  qui  le  suivaient, 
tout  le  gros  même  de  l'armée,  avaient  des  armures  sem- 
blables ,  autant  que  la  fortune  de  chacun  le  permetlail  ; 
ce  métal  si  dur  était  porté  par  un  peuple  d'un  cœur  plus 
dur  encore. 

»  Le  fer  couvrait  les  champs  et  les  grands  chemins  ; 
les  pointes  du  fer  réfléchissaient  les  rayons  du  soleil.  Celte 
vue  répandit  la  terreur  dans  les  murs  de  la  cité ,  ébranla 
l'audace  des  jeunes  gens ,  paralysa  la  sagesse  des  vieil- 
lards ;  et  tous  les  citoyens  s'écrièrent  avec  des  clameurs 
confuses  : 

»  Que  de  fer,  bêlas  î  que  de  fer!  i> 

Quelque  prompte  et  irrésistible  qu'eût  été  la  marche 
de  Charlemagne ,  la  résistance  des  Saxons  fut  désespérée , 
terrible  :  ils  combattaient  pour  leurs  dieux  et  pour  leurs 
foyers  ;  leurs  femmes ,  leurs  enfans ,  leurs  vieillards 
étaient  derrière  eux  ,  et  ils  n'attendaient  point  de  quar- 
tier si  les  Francs  étaient  vainqueurs.  Mais  (]uc  pouvaient 
ces  barbares  demi-nus ,  mal  couverts  sous  leurs  casques 
de  cuir  et  leurs  boucliers  d'osier  garnis  de  peau  d'au- 
rochs ,  et  cond)altanl  sans  ordre ,  contre  les  vieilles  ban- 
des de  Pépin,  retrempées  par  la  jeune  gloire  de  Charle- 
magne, des  guerriers  tout  bardés  de  fer,  et  les  masses 
compactes  de  leur  cavalerie"? 

Celaient  lilléraloment  des  combats  de  géans  ,  ayant 
des  espèces  de  deoii-dicux  a  leur  tête,  car  Charles  et 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


99 


Wilikind  étaient  plus  que  des  hommes,  plus  que  des 
géaus. 

Après  la  balaille  de  la  plaine,  ce  furent  les  combals 
corps  à  corps  du  si6^e,  car  les  Saxons,  rejetés  dans 
Kresboiira;,  pais  chassés  de  muraille  eu  muraille  et  ac- 
culés enfin  contre  le  temple  de  Teulscb  et  d'Hésus, 
d'ilerraann  et  dOdin.  hideux  panthéon,  défondirent  bra- 
vement chaque  pied  de  terrain  ,  chaque  chaumière. 

Enfin  ,  enveloppés  de  toutes  parts,  et  dans  Tespoir  de 
sauver  au  moins  leurs  enfans  et  leurs  femmes ,  ils  se  ren- 
dirent ,  excepté  Witikiud  qui ,  sortant  de  la  ville  à  recu- 
lons, comme  un  auroch  "blessé ,  mais  toujours  redou- 
ihblc ,  alla  rallumer  la  défense  chez  les  autres  tribus. 

Peut-être  le  jeune  Charles,  qui  d'un  seul  coup  égalait 
sa  renommée  à  la  vieille  gloire  de  sou  père ,  eût-il  par- 
donné aux  vaincus  ;  mais  les  débris  fumans  de  rholocaustc 
réveillèrent  sa  colère  assoupie  dans  le  trfomphe  ;  et ,  après 
le  baptême  de  l'eau  auquel  les  païens  s'étaient  résignés , 
sauf  à  retourner  le  lendemain  aux  autels  de  leurs  dieux , 
ils  subirent  le  baptême  du  sang. 

Charlomagne  fit  rendre  les  derniers  devoirs  aux  débris 
des  malheureuses  viclimcs,  et  son  armée  se  remit  en 
marche  pour  écraser  la  queue  de  l'hydre  qui  remuait 
encore. 

Ce  fut  alors  qu'un  phénomène,  que  tous  appelèrent 
un  miracle,  vint  coiiipléter  la  fortune  de  Charles,  non 
moins  favorisé  a  cet  égard  que  Clovis-le-Graod.  «  L'été, 
dit  la  chronique,  avait  eu  des  chaleurs  si  dévorantes, 
que  toutes  les  rivières  et  les  fontaines  furent  taries  :  il 
arriva  qu'on  ne  trouvait  plus  d'eau  pour  boire.  On  crai- 
gnit que  l'armée,  fatiguée  par  la  soif,  ne  pût  continuer 
ses  travaux;  mais  le  troisième  jour,  sur  le  midi,  tandis 
que  tous  se  reposaient,  voici  qu'un  énorme  volume  d'eau 
remplit  tout  à  coup  le  lit  d'un  torrent ,  au  pied  du  mont 
où  le  camp  était  adossé,  et  l'armée  eut  ainsi  de  quoi  se 
désaltérer.»" 

Et  Charles ,  vainqueur  des  dieux  de  la  Saxe ,  comme 
de  ses  guerriers ,  s'avança  sans  obstacle  jusqu'au  Wéser, 
et  sa  main  puissante  imposa  h  toutes  les  tribus  de  la  Ger- 
manie un  joug  qu'elles  secouèrent  long-temps,  mais 
qu'elles  ne  bridèrent  qu'après  la  mort  du  grand  roi.  » 

^   11.  —  LES  TROIS  RUINES.  (775.) 

C'était  peu  de  temps  après  l'expédition  d'Éresbourg. 
Charlemagne  avait  réuni  les  principaux  berhis  de  l'Au- 
strasie  dans  se  résidence  d'IlérisLal,  berceau  de  sa  famille, 
enrichi  à  la  fois  par  les  victoires  du  père  et  du  fils.  Tous  les 
alentours  étaient  animés  par. les  préparatifs  d'une  chasse  i 
au  taureausavwage  ;  dans  la  cour  de  l'habitation  royale,  ce  ! 
n'étaient  que  cris  dhommes ,  éclats  de  trompettes ,  bon-  '. 
nissemens  de  chevaux ,  aboieraens  de  chiens  ;  les  servi-  ; 
leurs  du  roi  présentaient  abondamment  a  ses  nobles  hôtes  ; 
les  chairs  salées  cl  le  bœuf  rùli,. et  faisaient  circuler 
sans  relâche  le  vîn  et  l'hydromel.  Le  temps  était  beau , 
le  vent  frais,  le  gibier  abondant,  la  forêt  voisine,  tout 
promenait  une  chasse  heureuse;  aussi  la  joie  rayonnait- 
elle  sur  tous  les  visages  .  et  de  toutes  parts  les  cliants  ré- 
sonnaient mêlés  aux  rires.  Aussi  ardent  chasseur  que 
guerrier  indomptable ,  Charlemagne  animait  ses  rudos 
convives  de  la  voix  et  du  geste;  mais,  toujours  sobre  au 
milieu  même  des  orgies  les  plus  emportées,  et  supérieur 
en  tout  aux  hommes  de  son  époque,  il  mangeait  et  buvait 
avec  modération  pour  conserver  pondant  la  chasse  la 
souplesse  do  son  corps  et  la  justesse  de  son  coup  d'œil. 

A  côté  d'^  <  <^i(i>  «ïfène  bruyante  et  joyeuse,  il  s'en  pas- 


sait une  d'un  tout  autre  caractère;  c'était  vers  la  partie 
la  plus  reculée  du  château ,  dans  une  chambre  dont  lu 
fenêtre  étroite  et  sombre  donnait  sur  celte  cour  tumul- 
tueuse. Une  jeune  femme  aux  traits  doux  et  fins,  mais 
languissante  et  pâle  et  le  regard  allumé  par  la  fièvre ,  se 
soulevait  péniblement  sur  son  lit.  et  d'une  voix  faible  et 
profondément  Igste  :  «  Clolildo,  »»  disait-elle  'a  une  jeune 
fille  agenouillée  près  d'elle  ;  «  aide-moi ,  je  veux  me  le- 
ver; prends  mes  plus  beaux  habits  et  pare-moi. 

»  —  Vous  lever,  vous  parer,  ma  bonne  maîtresse!  et 
pourquoi  faire ,  mon  Dieu  !  affaiblie  et  malade  comme 
vous  êtes  ? 

»  —  Je  veux  mclever  pour  accompagner  le  roi ,  mon 
époux ,  a  la  chasse  ;  je  veux  qu'il  me  voie ,  qu'il  m'aime.  » 

A  cette  réponse,  la  jeune  fille  regarda  la  reine  avec 
une  expression  d'étonnement  et  de  douleur,  et  se  mil  a 
pleurer. 

«  Calme-toi,  ma  Clolilde,  et  hâte-toi ,  je  t'en  sup- 
plie. Je  suis  forte,  vois-tu  ,  et  quand  je  me  sentirai  près 
du  roi  Charles ,  je  serai  tout-a-fait  guérie.  Hélas ,  »  con- 
tinua-t-elle  en  s'affaissant  a  chaque  instant  sous  les  mains 
do  la  jeune  fille  qui  s'était  mise  a  l'habiller  ;  «  c'est  parce 
que  je  suis  toujours  alitée  et  malade  qu'il  me  néglige  et 
m'oublie;  s'il  me  retrouvait  cbevauclianl  a  ses  cotés, 
rose  et  souriante ,  comme  dans  les  premiers  jours  de  notre 
mariage,  il  me  rendrait  son  cœur,  j'en  suis  sûre.  C'est 
qu'aussi,  mon  enfant,  il  est  bien  triste  pour  un  grand 
roi  comme  le  roi  Charles  de  voir  à  tous  ses  barons  des 
femmes  belles  et  fières,  et  de  ne  pouvoir  leur  montrer 
une  compagne  digne  de  lui,  c'est-à-dire  plus  belle  et 
plus  fière.  Donc ,  prends  tous  mes  joyaux  et  fais-les  ruis- 
seler sur  mon  cou  et  dans  mes  cheveux  .  car  je  veux  être 
belle ,  je  veux  être  digne  du  roi  et  effacer  toutes  les  au- 
tres femmes;  oui,  Clotilde,  dussé-je  mourir  après,  je 
veux  encore  une  fois  être  aimée  de  mou  époux  cl  me 
montrer  la  reine.  » 

Mais  cette  exaltation  factice  de  la  jeune  reine  des 
Francs  s'évanouissait  bien  vile  :  «  Mon  Dieu  !  »  reprenait 
la  pauvre  Ilermangarde ,  qui  se  sentait  prêle  a  défaillir, 
«  pour  que  je  sois  ainsi  délaissée,  c'est  que  peut-être 
aussi  je  suis  bien  changée  ;  voyons  ,  ma  Clotilde,  sois  sin- 
cère ,  mérité-je  vraiment  l'abandon  de  mon  époux? 

»  —  Hélas!  ma  bonne  maîtresse,  »  répondit  la  jeumî 
fille  ;  «  si  quelque  chose  a  changé ,  c'est  le  cœur  du  roi , 
car  je  vous  trouve  aussi  belle  que  jamais ,  et  surtout  plus 
touchante  et  plus  digne  d'être  aimée,  ^iais  non  ,  le  loi 
vous  aime  toujours  :  ce  sont  les  guerres  sans  cesse  re- 
naissantes qui  l'éloignent  de  vous  :  et  quand  ce  n'est  pas 
la  guerre ,  c'est  la  chasse.  Comment  les  honmies  et  les 
rois  peuvent-ils  se  plaire  a  verser  ainsi  le  sang?  et  la 
paix ,  la  douce  paix  ne  nous  sera-t-elle  jamaisaccordée? 

,)  —  A  la  cour  du  roi  Didier,  mon  père,  »  continua 
Hermangarde  en  rêvant  tristement,  «  tous  les  princes 
lombards  s'empressaient  autour  de  moi,  tous  vantaient 
ma  beauté,  et  briguaient  l'houiieur  d'obtenir  ma  main; 
mais  la  gloire  du  grand  roi  Charles  m'avait  touchée  ;  hé- 
las !  et  aussi  sa  jeunesse  et  sa  beauté ,  son  uni  doux  et 
fier,  son  front  plein  de  majesté ,  sa  haute  et  noble  laille  ; 
et  je  dédaignai  tous  les  princes,  mes  égaux;  j'ouldiai 
même  que  le  roi  Ch;ules  était  marié  à  une  autre  femme, 
et  que  le  divorce  est  réprouvé  devant  Dieu  et  devant  les 
hommes.  Oh!  Charles,  Charles,  ne  m'en  punissez  pa?, 
laissez-moi  toule  ma  vie,  si  vous  voulez,  dans  ce  coin 
du  palais,  mais  ne  me  chassez  pas ,  ne  me  répudiez  pas; 
mieux  vaudrait  la  mort  que  cette  iionte  1 

»  —  Pourquoi  cesfMuesles  idées?  »  reprit  Clotilde  en 


^00 


LECTURES  DU  SOIR. 


DÔUssant ,  «  le  roi  ne  pouse  point  a  vous  donner  de  ri- 
vale. Encore  lout  échauffé  de  sa  lutte  avec  les  Saxons,  et 
plein  de  ses  triomphes  rapides .  il  ne  songe  qu'à  les  cé- 
lébrer avec  ses  barons;  mais  vous  aurez  voire  tour,  et 
c'est  du  repos  et  un  autre  bonheur  qu'il  viendra  bientôt 
vous  demander. 

»  —  Oh  !  ma  Clotilde,  que  lu  me  fais  de  bien  !  tu  dis 
vrai ,  c'est  que  mou  temps  nest  pas  encore  venu.  Eh  bien  ! 
je  serai  patiente,  je  ne  reprocherai  rien  au  roi,  ni  par 
mes  paroles  ni  par  ma  tristesse.  Tu  verras  tout  a  l'heure 
comme  je  m'efforcerai  d'être  gaie;  vite,  passe  cette 
brociie  garnie  de  pierreries  dans  mes  cheveux  ;  c'est  bien  , 
je  suis  contente;"  »  acheva  llermangarde  en  se  regardant 
dans  un  miroir  de  métal  poli;  «  maintenant  descends 
dans  les  écuries  et  fais  préparer  ma  haqueuée. 

»  —  Y  songez-vous  ,  bon  Dieu  !  quand  vous  pouvez  à 
peine  vous  soutenir?  C'est  votre  litière  qu'il  faut  aller 
commander,  n'est-ce  pas"? 

»  —  Non  .  non  ,  c'est  ma  haquenée  que  je  veux.  Est- 
ce  avec  une  litière,  ma  bonne  Clolilde ,  que  je  pourrais 
suivre  la  chasse"!*  Je  veux,  te  dis-je,  rester  le  plus  près 
possible  du  roi;  sa  vue  va  me  reudre  tout-'a-''ait  forte; 
d'ailleurs,  puisque  tu  as  encore  quelques  craintes,  tu 
mouleras  derrière  moi  en  croupe;  et,  si  je  me  sentais 
faiblir,  lu  me  soutiendrais.  » 

Quelques  inslaus  après,  la  reine  et  la  jeune  Clic  mon- 
tèrent une  docile  haquenée,  qui  savait  comprimer  sous 
le  frein  l'impatience  dont  l'agitait  le  tumulte  excitant  de 
la  cour.  Uanimce  par  l'a-r  frais  et  la  scène  splendide  qui 
remuait  sous  ses  yeux  ,  llermangarde  avait  retrouvé  une 
énergie  mom'entanée.  et  ses  joues ,  lout  'a  l'heure  si 
blêmes .  se  peiimaient  de  vives  nuances.  A  la  fois  pressée 
de  revoir  Charlemagne  et  inquiète  de  l'accueil  qu'il  allait 
lui  faire  .  elle  répondait  'a  peine  aux  froids  saints  que  les 
berhts  ausirasiens  lui  adressaient  au  passage,  et  ne  re- 
maicpiait  pas  même  le  changement  de  manières  et  l'in- 
souciance des  serviteurs  du  roi  à  son  égard. 

Au  moment  où  elle  arrivait  devant  la  principale  porte 
du  palais,  Charlemasne  en  sortait  avec  les  pluspuissans 
de  ses  barons  ,  el  allait  s'élancer  sur  son  cheval ,  qu'un 
doses  lidèles  tenait  par  la  bride.  En  apercevant  la  reine, 
son  sourcil  se  fronça  ;  mais  un  second  regard  ,  (pi'il  jeta 
sur  elle  à  la  dérobée ,  fut  plus  doux ,  car  il  avait  ressaisi 
un  éclair  de  la  première  beauté  dllermaugarde ,  rehaus- 
ace  encore  par  une  éclatante  parure.  Alors  il  lit  quelques 
j)as  vers  elle ,  et  d'un  accent  presque  tendre  :  «  Vous 
nvez  donc  chassé  ces  fièvres  si  tenaces ,  llermangarde , 
ni'amie  ■;"  »  lui  dit-il ,  «  et  vous  vous  disposez ,  ce  me  sem- 
ble, h  nous  suivre  'a  lâchasse?  » 

B  —  Oui ,  mon  seigneur  et  époux ,  si  tel  est  votre  bon 
plaisir,  »  répondit  la  jeune  reine  en  tressaillant  de 
joie. 

»  —  Noire  i)laisir  est  que  vous  ne  soyez  plus  malade, 
et  nous  vous  approuvons  fort  de  quitter  le  lit  pour  la 
plaine  et  les  bois;  l'air  vif  et  la  course  folle  seront  plus 
.salutaires  à  voire  beauté  que  tous  les  dictâmes  de  notre 
pharmacie.  Allons,  messeigneurs,  »•  ajouta  le  roi  en  se  ris- 
tournant vers  ses  barons;  «  venez  féliciter  la  reine  de 
son  relour  'a  la  santé  .  et  préparez-vous  'a  bien  faire ,  car 
c'est  surtout  ilovant  les  dames  qu'il  est  beau  de  frapper 
de  grands  coups.  » 

Et  les  barons,  surpris  de  ce  retour  de  faveur,  entou- 
rèrent llermangarde,  et  lui  rendirent  les  respects  dont 
ils  l'avaient  privée  depuis  que  Charlemagne  leur  eu  avait 
lui-même  donné  l'exemple. 

CoQiuie  la  jeime  reine,  lieureuse  el  ravie,  leur  payait 


en  sourires  et  en  douces  paroles  ces  hommages  intéressés, 
un  mouvement  se  lit  à  l'entrée  de  la  cour  :  c'était  le  chef 
suève,  Winemar.  qui  entrait  accompagné  de  ses  lidèles 
et  de  sa  fille  llildegarde,  aux  noirs  cheveux.  Le  roi  alla 
au-devant  de  ce  nouvel  hôte .  qu'il  reçut  avec  distinc- 
tion ,  et  fit  surtout  'a  la  belle  Hildegarde  l'accueil  le  plus 
empressé  ;  belle  en  effet,  et  d'une  beauté  qui  devait  plaire 
particulièrement  'a  Charlemagne,  car  autant  la  reine 
llermangarde  était  blonde  et  frêle ,  autant  la  jeune  étran- 
gère élait  brune  et  vive;  l'une  avait  des  yeux  bleus  et 
pleins  de  langueur,  l'éclair  élincelait  dans  les  yeux  noirs 
de  l'autre  ;  de  riches  teintes  coloraient  les  joues  de  la 
princesse  suève,  brunies  par  le  hàle,  et  une  blancheur 
mate  était  habituelle  chez  la  fille  du  roi  lombard  ;  mé- 
lancolique et  pieuse ,  celle-ci  aimait  les  longues  prières , 
les  chants  plaintifs  sous  la  voûte  sombre  d'une  église ,  les 
rêveries ,  le  soir,  accoudée  sur  une  fenêtre  et  suivant 
d'un  œil  humide  la  lune  errant  au  milieu  des  nuages; 
grande  ,  forte ,  ardente ,  celle-là  tressaillait  d'aise  au  cri 
de  la  trompette,  et  bondissait  de  joie  emportée  par  une 
cavale  fougueuse.  Aussi  les  yeux  du  roi  ne  pouvaient-ils 
se  détacher  de  celle  belle  princesse  ,  dont  la  nature  éner- 
gique et  chaleureuse  s'harmoniait  si  complètement  avec 
la  sienne  ;  et  déjà  la  pauvre  Hermangarde  était  oubliée , 
et  peu  à  peu  le  cercle  de  ses  courtisans  s'éclaircissail 

^  encore  pour  aller  grossir  celui  de  l'étrangère. 

o^  Enfin  le  roi  donna  le  signal  du  départ  ;  la  foule  jaillit 
comme  un  torrent  de  l'enceinte  du  palais  d'Héristal,  et 
se  répandit  dans  la  |)laineavec  un  redoublement  décris 
et  de  fracas.  D'abord ,  par  un  dernier  respect  du  devoir 
et  peut-êire  de  la  forme .  Charles  chevaucha  côte  à  côte 
avec  la  reine  ,  mais  à  peine  la  chasse  se  fût-elle  lancée  à 
travers  les  premières  bioussailles  de  la  forêt ,  que  ,  lais- 
sant la  pauvre  Hermangarde  au  milieu  de  quelques  berhts, 
qui  ne  tardèrent  pas  eux-mêmes  à  le  suivre ,  il  se  préci- 
pita sur  les  traces  de  la  belle  Suève;  car  celle  rapide 
amazone  avait  déjà  laissé  loin  derrière  elle  les  plus  intré- 
pides chasseurs. 

Restée  seule  avec  sa  fidèle  Clolilde  :  •  J'ai  eu  tort  de  ne 
pas  l'écouler,  »  dit  la  reiue  avec  accablement;  »  ma  place 
n'est  point  ici.  » 

La  jeune  fille  baissa  la  tête  et  ne  répondit  pas:  mais, 
ayant  relevé  les  yrux  vers  sa  maîtresse ,  elle  la  vit  si  pâle , 
les  traits  si  altérés .  (]u'elle  poussa  uo  cri  et  la  saisit  dans 
ses  bras,  comme  pour  la  retenir. 

«  Ma  place  n'est  point  ici,  »  répéta  la  reine  ;  •  Clo- 

5  lilde ,  remène-moi  vers  mon  lit  ;  il  me  semble  que  je  vais 

^  mourir.  » 

^      En  effet ,  llermangarde  s'évanouit  sur  le  sein  de  la 

^  jeune  fille. 

^      Celle-ci ,  épouvantée ,  se  mil  à  crier  de  toutes  ses  for- 

X  ces  et  à  appeler  du  secours ,  mais  personne  ne  répondit , 

^  personne  ne  vint,  et  les  regards  et  la  voix  de  la  jeune 

^  suivante  se  perdirent  dans  l'épaisseur  de  la  foK'l. 

^  La  hacpienée  s'était  arrêtée  d'elle-même.  Clolilde  des- 
cendit, reçut  dans  ses  bras  la  pauvre  reine,  toujours 
sans  mouvement .  la  coucha  sur  le  gazon  ,  et  prodigua 
pour  la  ranimer  tous  les  moyens  que  sa  mémoire  trou- 
blée put  lui  fournir.  Grâce  à  ses  soins ,  llermangarde  rou- 
vrit les  yeux  ;  et ,  voyant  le  lieu  où  elle  se  trouvait ,  el 
reconnaissant  Clolilde  ,  lui  sourit  avec  tristesse. 

«  J'avais  trop  présumé  de  mes  forces,  ma  |>auvre en- 
fant .  »  dit-elle  ,  «  je  crains  bien  de  ne  pouvoir  regagner 
Iléristal ,  et  d'être  obligée  d'attendre  ici  le  relour  de 
Charles...  Pourvu,  »  continua-t-elleon  ouvrant  les  yeux 
avec  effroi ,  «  que  quelque  taureau  furieux  ne  soit  point 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


-101 


\ 


lancé  de  ce  côté...  vile,  Clotiltle,  allons-nous-en,  j'ai 
peuri  » 

A  ces  paroles  de  la  faible  llcrmangarde,  une  même 
épouvante  gajjna  la  jeune  (ille;  néanmoins,  retrouvant 
quelque  présence  d'esprit  dans  son  altaclieiuent  pour  la 
reine  :  «  Kh  bien,  ma  bonne  maîtresse,  »  dit-elle,  «  es- 
sayez de  remonter  sur  votre  haquenée ,  je  vous  conduirai 
dans  quelque  fourré,  derrière  de  gros  arbres,  où  vous 
serez  plus  à  l'abri  que  dans  cette  clairière.  » 

La  reine  accepta,  et,  s'aidant  de  la  jeune  fille,  finit 
par  se  remettre  en  selle,  et  Clolildc,  prenant  la  bride  et 
marchant  devant ,  se  mit  h  chercher  un  asile. 

Après  avoir  marché  quelque  temps  sans  rien  trouver 
qui  la  satisfît ,  elle  s'arrêta  tout  a  coup  devant  une  échap- 
pée de  vue  qui  lui  permit  d'interroger  la  campagne  en- 
vironnante ,  et  elle  distingua  bientôt,  au  milieu  d'un  bou- 
quet de  bois  peu  éloigné ,  une  métairie  où  la  reine  trou- 
verait assurément  du  secours,  car  on  voyait  un  sillon  de 
fumée  s'échapper  du  toit. 

Bientôt  le  petit  convoi  arriva  devant  la  porte ,  et  quel- 
ques serviteurs  étant  accourus,  Hermangarde  et  Clo- 
tilde  se  virent  en  face  d'une  femme  de  haute  stature ,  à 
l'œil  lier,  au  geste  noble ,  et  conser\:ant  encore  dans 
sou  humble  costume  quelques  vestiges  d'une  splendeur 
passée. 

Clotildc  lui  demanda  l'hospitalité  pour  sa  maîtresse; 
Hermangarde  adressa  elle-même  une  parole  de  prière  à 
l'inconnue.  Alors  collc-ci  qui ,  depuis  quelques  instans, 
considérait  la  reine  et  son  magnili(jue  costume  d'un  re- 
gard sombre  et  jaloux  ,  s'écria  d'une  voix  brusque  :  «  El 
qui  êtes-vous,  pour  venir  insulter  ainsi  à  l'abaissement 
d'une  exilée?  » 

«  —  Je  suis  Hermangarde,  la  reine  des  Francs,  la 
femme  tki  grand  roi  Charles ,  »  répondit  la  princesse  d'un 
air  d'étonnement  et  de  dignité  blessée. 

»  —  lit  moi ,  I)  reprit  l'inconnue  en  se  dressant  de 
tonte  sa  hauteur,  «  je  suis  Hirailtrude;  j'ai  été  aussi  la 
reine  des  Francs  et  la  femme  du  grand  roi  Charles  ;  bien 
plus,  je  suis  la  mère  de  son  héritier.  Vous  voyez  donc 
que  je  suis  autant  que  vous,  plus  peut-être,  car  Dieu 
vous  a  frap|)ée  de  stérilité  ;  et  il  se  peut  que  demain  vous 
soyez  rejelée  comme  moi  du  palais  d'Héristal ,  et  reléguée 
dans  une  métairie  semblable  a  celle-ci ,  et  plus  triste ,  car 
vous  n'y  trouverez  pas  comme  moi  la  consolation  d'un 
fils,  mon  glorieux  Pépin.  Maintenant,  vous  qui  m'avez 
fait  chasser,  je  vous  chasse  à  mon  lonr,  retirez-vous  1  » 

»  —  Oh  non  !  »  s'écria  alors  Clotilde,  en  se  jetant  aux 
genoux  de  la  farouche  Uimiltrude;  «  vous  ne  serez  point 
assez  impitoyable  pour  repousser  ma  maîtresse  souffrante 
et  faible  comme  elle  est  ;  et  puis  le  roi  le  saurait  ce  soir, 
et  vous  seriez  punie.  » 

»  — Ne  menace  point,  ma  Clotilde,  »  dit  Hermangarde 
d'une  voix  mélancolique  et  résignée ,  «  cela  ne  nous  con- 
vient guère  maintenant  ;  et  vous ,  Hilmitrude ,  accordez- 
moi  l'hospitalité  sans  haine ,  car  demain  peut-être  je  se- 
rai comme  vous  répudiée  et  pauvrement  vêtue.  » 

Ces  paroles  (irent  jaillir  un  éclair  de  joie  dans  les  yeux 
de  l'altière  exilée  :  «  A  ce  titre ,  »  reprit-elle ,  «  soyez  la 
bien  venue.  Sus,  sus,  monseigneur  Pépin,  voici  une 
reine  qui  vient  vous  demander  asile.  » 

Le  glorieux  Pépin  était  un  enfant  de  quatre  ou  cinq 
ans ,  hideusement  contrefait ,  sombre,  hargneux  ,  et  que 
Charlemagne  avait  renié  comme  il  avait  fait  de  la  mère. 

Cependant  Charlemagne  était  parvenu  à  s'isoler  de  la 
chasse  et  à  se  trouver  seul  avec  la  belle  Hildegarde,  qui , 
nullement  troublée  de  la  gloire  du  grand  roi,  devisait 


gaîmcnt  avec  lui ,  et  ajoutait  encore  à  l'amour  du  mo- 
narque, en  se  montrant  a  lui  parée  de  deux  qualités  de 
plus,  qu'il  prisait  fort  chez  ceux  qui  l'entouraient,  la  vi- 
vacité de  l'esprit  et  la  sérénité  de  l'humeur.  Par  degrés 
pourtant  leur  entretien  devint  grave,  car,  après  avoir 
repoussé  l'expression  de  l'amour  du  roi  avec  l'arme  de 
la  plaisanterie  et  du  badinage ,  la  fille  de  Winemar  com- 
prit que  c'était  avec  des  argumens  sérieux  qu'il  fallait  re- 
pousser ses  propositions  de  mariage;  néanmoins,  elle 
revenait  souvent  malgré  elle  au  ton  de  ré[)igramme. 

«  Oui ,  »  disait  Charlemagne  en  abattant  une  branche 
énorme  d'un  coup  de  sabre,  comme  pour  donner  plus  do 
poids  à  ses  paroles ,  «  vous  partagerez  mon  lit  et  ma  cou- 
ronne. 

))  —  Votre  couronne  ,  toute  grande  qu'elle  est,  sei- 
gneur, est  trop  étroite  pour  trois  têtes. 

»  —  N'ai-je  pas  déjà  divorcé  avec  Himiltrude? 

»  — Vous  vous  autoriseriez  d'un  premier  exemple  pour 
un  second,  et  peut-être  aussi  pour  un  troisième?  Cela 
vous  conduirait,  seigneur,  a  mourir  dans  l'impénitence 
liuale. 

»  —  Le  roi  Pépin  ,  mon  père,  me  fit  épouser  Himil- 
trude malgré  moi ,  car  son  humeur  acariâtre  m'était 
connue;  et,  plus  tard,  ce  fut  Bertrade,  ma  mère,  qui 
me  pressa  de  rompre  cette  union  mal  assortie;  et,  dans 
l'empressement  qne  j'avais  a  fuir  une  femme  odieuse, 
je  me  jetai  aveuglément  dans  les  bras  de  celle  que  ma 
mère  m'offrait  en  échange  ;  mais  il  se  trouva  que  j'étais 
sorti  de  Charybde  pour  tomber  en  Scylla. 

0  —  Et  après  deux  naufrages,  vous  voudriez  vous 
lancer  dans  un  troisième  précipice? 

1)  —  Oh  vous,  Hildegarde,  vous  seriez  pour  moi  le 
port. 

»  —  Votre  barque ,  seigneur,  est  aventureuse  de  sa 
nature ,  et  vous  n'êtes  ni  d'âge  ni  d'humeur  à  la  laisser 
long-temps  à  l'ancre. 

»  —  Mais,  Hildegarde,  je  sens  que  je  n'ai  vraiment 
aimé  et  que  je  n'aimerai  jamais  que  vous. 

»  —  Les  nœuds  de  l'amour  sont  bien  fragiles,  sei- 
gneur, auprès  de  ceux  que  forme  la  religion  ;  respectez 
l'œuvre  de  vos  évêques,  leur  voix  s'élève  plus  haut  que 
celle  du  caprice. 

»  —  Ce  n'est  point  un  caprice,  Hildegarde;  je  veux 
briser  cette  union  qne  le  Ciel  n'a  pas  plus]  bénie  que  la 
première.  Il  me  faut  un  lîls,  un  fils  qui  réponde  aussi 
bien  que  mon  épée  aux  intrigues  de  mes  ennemis.  » 

Eu  ce  moment ,  un  monstrueux  auroch  parut  à  l'en- 
trée du  chemin  que  parcouraient  le  roi  et  la  princesse. 

«  Fuyez,  Hildegarde,  »  s'écria  Charlemagne  en  tirant 
son  sabre  et  en  se  plaçant  entre  la  fille  de  Winemar  et 
l'animal  sauvage,  «  rangez-vous  dans  le  taillis,  pendant 
ce  temps-là  je  vais  occuper  la  bête.  » 

Et,  se  retournant  vers  la  princesse,  il  la  vit  calme,  s'af- 
fermissaut  sur  sa  monture  et  disppsant  un  javelot  :  ja- 
mais elle  ne  lui  avait  paru  plus  belle.  Alors ,  s'électrisant 
à  l'idée  d'emporter  l'estime  de  cette  héroïque  jeune  fille, 
il  lança  son  cheval  contre  l'auroch.  Celui-ci  qui ,  à  l'as- 
pect des  deux  chasseurs ,  avait  hésité  un  instant  en  les 
menaçant  d'un  regard  oblique,  poussa  un  long  mugis- 
sement ,  fit  lui-môme  quelques  bonds  au-devant  de  son 
adversaire ,  puis ,  s'arrêtant  tout  à  coup  au  milieu  du 
chemin  ,  présenta  brusquement  ses  deux  cornes  aiguës 
au  choc  du  cheval.  Mais  Charles ,  qui  connaissait  les  ru- 
ses de  ces  animaux  ,  détourna  lestement  sa  monture  de 
la  ligne  où  il  l'avait  lancée ,  et  la  faisant  revenir  un  mo- 
ment sur  elle-même,  asséna  sur  la  nuque  de  l'auroch  un 


•102 


LECTURES  DU  SOIR. 


vigoureux  coup  de  sa  lourde  épée.  Le  taureau,  dange- 
reusement blessé  ,  chancela  ;  mais ,  se  relevant  au  même 
instant,  il  se  jeta  eu  beuglant  de-  rage  sur  Charles,  qui 
ramenait  h  l'aLlaque  sou  cheval  tout  frissonnant  de  peur. 
Avant  qu'un  second  coup  ralteigiiît,  l'auroch  était  tombé 
lêle  baissée  sur  le  cheval,  dont  une  de  ses  cornes  ouvrait  le 
liane ,  tandis  que  l'autre  déchirait  le  brodequin  du  roi  et 
lui  entamait  la  jambe.  La  douleur  empêcha  le  royal  chas- 
seur de  frapper  une  seconde  fois  l'animal  furieux;  en 
même  temps  son  cheval  s'abattit,  et  le  roi  des  Francs 
courait  le  plus  grand  danger,  quand  le  javelot  d'Ililde- 
garde,  arrivant  comme  l'éclair,  s'enfonça  profondément 
(ians  les  entrailles  du  taureau,  qui  frappa  violemment 
la  terre  des  quatre  pieds,  et 'balança  quelques  instaus 
entre  ce  nouvel  agresseur  et  son  premier  ennemi.  Pen- 
dant ce  temps-la  Charles  s'était  déj'a  dégagé  de  dessous 
.son  cheval  ;  il  fit  quelques  pas  vers  l'auroch  en  traînant 
sa  jambe  blessée ,  et  au  moment  où  celui-ci  reculait  de- 
vant Flildegarde.  il  l'abalfit  d'un  revers  de  son  épée. 

«Merci,  mon  ange  gardien,  »  dit  Charles  en  ten- 
dant la  main  h  la  jeune  princesse. 

llildegardc,  remarquant  alors  la  blessure  du  roi ,  sauta 
ù  bas  de  son  cheval ,  déchira  un  pan  de  sa  tunique, 
étancha  le  sang,  rapprocha  les  chairs  et  banda  la  plaie 
avec  autant  de  dextérité  que  l'eût  pu  faire  un  médecin 
de  Rome.  Cependant  Charles  la  regardait  avec  tendresse 
et  confirmait  dans  son  cœur  le  titre  de  reine ,  qu'il  venait 
de  lui  proposer  rinstanl  d'auparavant. 

Quand  la  princesse  eut  achevé ,  «  Seigneur,  »  dit-elle, 
«  montez  sur  mon  cheval ,  et  gagnons  quelque  chau- 
mière voisine  où  vous  puissiez  prendre  du  repos  et  at- 
tendre vos  barons. 

,)  —  Je  le  veux  bien  ,  mon  Ilildegarde  ,  tout  ce  qtie  tu 
veux,  je  le  veux  maintenant,  car  je  le  jure  sur  ma 
joycuse,dcs  aujourd'hui  lu  es  la  reine.  » 

La  lille  de  Wincmar  baissalcs  yeux  en  rougissant  ;  puis, 
secouant  sa  tête  brune  et  mutine  comme  pour  une  der- 
nière protestation ,  elle  franchit  à  côté  du  roi  la  lisière  de 
la  forêt. 

Arrivé  sur  un  monticule  voisin  ,  qui  dominait  une  mé- 
tairie, Charles  arrêta  son  cheval  :  «Allons  d'un  autre 
côté,  »  dit-il. 

B  —  Mais  ,  seigneur,  vous  ne  trouverez  point  un  asile 
pareil  a  deux  lieues  à  la  ronde  ;  c'est  une  ferme  presque 
royale. 

,,  —  Vous  le  voulez?»  reprit  Charles  en  réfléchissant, 
«  eh  bien  soit ,  venez  voir  ce  que  j'ai  fait  pour  arriver  à 
une  autre  femme ,  et  ce  que  je  ferai  pour  arriver  à  vous.  » 

Kn  entrant  dans  la  métairie  ,  Charles  et  la  fille  de 
Winemar  rencontrèrent  Himiltrudeel  Hermangarde. 

En  présence  les  uns  des  autres,  tous  tressaillirent. 

Mais  Charlemagne  se  remit  prompteraont,  et,  triom- 
phant en  roi  do  l'étrangolé  de, sa  situation:  <«  llimiltrude , 
Hermangarde,  »  dit-il  d'une  voix  ferme  et  en  montrant 
la  jeune  (illc  suèvc  aux  deux  princesses  disgraciées  : 
<(  Prosternez-vous,  voici  la  reine I  ») 

De  ce  second  divorce ,  il  résulta  une  guerre  entre  le 
roi  desFrancs  et  celui  des  Lond)ards  ;  Charlemagne,  après 
avoir  répudié  la  lille,  conlis(pialcs  états  du  père,  et  c'est 
ainsi  qu'on  perdant  une  fonnne  il  gagna  un  royaume.  Ces 
sortes  d'histoires  sont  très-fréquentes  dans  la  vie  de 
Charlos-lc-Crand. 

Quant  au  lils  d'ilimiltrudo,  ce  glorieux  Pépin,  il  or- 
ganisa plus  tard  une  conspiration  outre  son  père,  et  fut 
enfermé  d'abord  au  monastère  de  Saint-Gall,  puis  de 
Prinn,  dans  les  Ardonnos,  où  il  mourut. 


§  m.  —  LA  JOCRNÉE  ADMINISTRATIVE.  (800.  ) 

La  nuit  s'achève;  tout  dort  encore  dans  Aix-la-Cha- 
pelle, siège  du  grand  empire;  Charlemagne  seul  veille, 
et  la  liamme  vacillantede  sa  lampe  lutte  avec  les  premières 
lueurs  de  l'aube.  Accoudé  sur  son  chevet  et  un  exemple 
d'écriture  devant  les  yeux ,  il  essaie  de  former  ces  ca- 
ractères gothiques  dont  l'exécution  nette  et  lisible  nous 
paraît  encore  aujourd'hui  si  pleine  de  difficultés;  mais  la 
plume  frêle  tremble  dans  celle  main  large  et  rude  et  dès 
long-temps  habituée  'a  ne  manier  qu'une  lourde  épée  et 
un  sceptre  de  fer.  Après  quelques  instaus  d'un  travail  te- 
nace, le  grand  roi  compare  ce  qu'il  vient  d'écrire  avec 
son  modèle,  et ,  indigné  de  l'énorme  différence  qu'il  voit 
entre  les  caractères  purement  moulés  de  l'exemple  et  les 
monstrueux  hiéroglyphes  qu'il  a  tracés,  il  jette  ses  ta- 
blettes avec  colère,  et,  frappant  fortement  la  table  du 
pommeau  de  sa  joyeuse,  il  se  lève. 

Quelques-uns  de  ses  barons  entrent  iramédiatemenC 
Charles  discute  avec  eux  quelques  affaires  importantes  de 
l'empire.  Ensuite  il  prend  connaissance  des  procès  en  ap- 
pel devant  lui ,  et ,  tout  en  achevant  ses  ablutions  et  sa 
toilette,  prononce  des  sentences  aussi  justes  que  précises. 
Il  a  fini  de  s'habiller;  son  costume  se  compose  d'une 
chemise  de  fin  lin;  de  hauts-de-chaussesde  même  étoffe , 
serrés  autour  des  jambes  par  des  bandelettes;  de  brode- 
quins dorés,  attachés  par  de  longues  courroies  entre- 
croisées; d'une  tunique  avec  ceinture  de  soie,  et  par- 
dessus la  tunique  une  saie  pareille  à  celle  des  Slaves  \vé- 
nctes  ;  en  hiver,  c'est  un  justaucorps  de  peau  de  loutre. 

Charles  recouvre  ces  habits  d'un  grand  manteau  bleu 
de  saphir,  double,  à  quatre  coins  ,  tombant  par  devant 
et  par  derrière  jusqu'aux  pieds,  mais  floltant  de  chaque 
côté  seulement  jusqu'aux  genoux  ;  il  descend  accompagne 
d'autres  grands  seigneurs,  avec  lesquels  il  monte  à  che- 
val. Avant  de  sortir,  il  a  eu  soin  de  régler  l'emploi  de  sa 
journée,  et  il  a  donné  ses  ordres  a  ses  ministres. 

La  royale  cavalcade  traverse  rapitlement  Aix-la-Cha- 
pelle an  milieu  des  acclamations  enlhousiastes  dos  liabi- 
tans,  et  voyez  comme  le  grand  roi  se  distingue  entre 
tous,  par  §a  majesté  plus  encore  que  par  sa  liaïUe  taille. 
Il  est  large  de  carrure,  dit  la  chronique,  d'une  taille  liaulo 
et  bien  i)rise;  il  a  le  crâne  arrondi ,  les  yeux  grands  et 
vifs ,  le  nez  aquilin ,  une  belle  chevelure  brune,  le  leint 
coloré;  sa  physionomie  rayonne  de  bonté  cl  de  franchise, 
et  son  port  est  plein  de  dignité.  Bien  qu'il  ait  le  cou  gros 
et  court  et  le  ventre  proéminent,  la  juste  proportion  du 
reste  de  ses  membres  rend  ces  défauts  peu  sensibles;  ses 
mouvemens  sont  mâles  et  liers ,  sa  voix  est  claire  et  pé- 
nétrante. 

Sa  joiicusc  pond  a  son  côté.  C'est  une  longue  cl  large 
épée  'a  deux  Iranchans;  la  lame,  pour  donner  plus  sûre- 
ment la  mort  aux  païens .  porte  de  petites  «Toix  en  re- 
lief; un  triple  fourreau  l'enveloppe  :  le  premier  entoile 
cirée  blanche  et  luisante ,  le  second  en  courroies  roulées, 
le  troisième  en  cuir  doré  ;  la  garde  eu  est  d'or,  et  le 
baudrier,  plaqué  de  lames  d'argent.  Celte  arme  no  quitte 
jamais  le  graiulroi;  la  nuit  même,  comme  une  fidèle 
épouse,  elle  repose  'a  son  côté.  Sou  sceau  est  gravé  sur 
le  ponuneau  ,  et  il  dit  quelqiu^foislorsqu'il  scelle  unordre  : 
<  voiPa  ma  volonté.  »  Puis  en  montrant  la  lame  :  «  El 
voila  (pii  la  fera  respecter.  » 

Après  sa  promenade,  il  va  visiter  et  encourager  les 
travaux  des  architectes  ,  et  ceux  des  autres  artistes  qu'il 
appelle  et  retient  généreusen)ont  près  de  lui. 

Il  lonUc  pour  dîner.  On  no  lui  sert  que  quatre  plais. 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


103 


outre  le  rôti ,  son  mets  de  prédilection ,  et  il  ne  boit  guère 
que  trois  coups  de  vin  ;  car  s'il  est  simple  dans  son  cos- 
tume, il  est  sobre  dans  ses  repas.  Cependant  ou  lui  fait  à 
haute  voix  le  récit  des  belles  actions  du  temps  passé,  ou 
ou  lui  lit  quelque  passages  de  la  Cité  de  Dieu,  de  saint  Au- 
gustin ,  son  auteur  favori. 

Le  dîner  achevé ,  il  se  rend  à  l'église,  et  la ,  en  com- 
pagnie de  SCS  évéques  et  barons,  il  chante  au  lutrin, 
dont  il  est  le  premier  coryphée. 

Puis ,  de  retour  au  palais  ,  son  académie  s'assemble, 
et  l'on  se  met  à  disserter  sur  les  beautés  des  auteurs  sa- 
crés et  profanes ,  ainsi  que  sur  les  sciences  exactes.  Le 
plus  illustre  de  la  docte  troupe  est  Alcuin ,  cet  Anglo- 
Savon,  qui,  apprenant  de  quel  accueille  roi  des  Francs 
honorait  les  doctes  hommes,  s'embarqua  et  se  rendit  à 
la  cour  de  ce  prince.  Disciple  de  Bcde ,  Alcuin  surpasse 
de  beaucoup  les  savans  contemporains  dans  la  connais- 
sance des  Écritures.  C'est  lui  qui  aide  le  plus  activement 
le  grand  roi  dans  son  œuvre  de  civilisation.  Après  Alcuin 
vient  le  diacre  Pierre,  de  Fisc  ;  puis  Tbé-odulf  de  Gothie; 
le  seigneur  franc  Engelbert  ;  Adalhart ,  abbé  de  Cor- 
bie;  Rikulf ,  évcque  de  Mayence,  et  le  jeune  Eginhart , 
secrétaire  du  roi.  Tous  ces  doctes  hommes  ont  emprunté 
des  pseudonymes  à  l'antiquité;  l'un  a  pris  celui  de  Flac- 
cus,  l'autre  celui  d'Homère;  ceux-ci  s'intitulent  Au- 
gustin, Damœlas;  ceux-là  Virgile  et  Calliopœus.  Charles, 
en  témoignage  de  son  enthousiasme  pour  la  poésie  sacrée, 
s'est  surno"mmé  David.  Avec  tous  ces  hommes  si  supé- 
rieurs à  leur  époque,,  le  monarque,  plus  grand  encore 
qu'eux  tous,  apprend  la  rhétorique,  la  dialectique ,  l'as- 
tronomie, la  grammaire,  les  règles  de  la  poésie  et  de  la 
musique  les  langues  anciennes  et  quelques  idiomes 
étrangers.  La  chronique  raconte  qu'il  composa  plusieurs 
morceaux  de  poésie  latine ,  bien  supérieurs  aux  vers 
burlesques  et  informes  du  roi  Chilpcric;  elle  ajoute  qu'il 
calculait  la  marche  et  le  cours  des  astres  avec  une  si 
étonnante  sagacité  qu'il  fit  un  traité  sur  les  éclipses,  les  ; 
conjonctions  des  planètes  et  des  aurores  boréales.  ; 

«  Charles,  insatiable  de  gloire  ,  dit  encore  un  de  ses  ; 
historiens,  voyait  l'éludedes  lettres  refleurir  partout  son  ^ 
royaume ,  mais  il  s'affligeait  qu'elle  n'atteignit  pas  à  la 
sublimité  des  anciens  pères  de  l'Église.  Dans  sou  chagrin, 
formant  des  vœux  au-dessus  d'un  simple  mortel ,  il  s'é- 
cria: Que  n'ai-je  onze  clercs  aussi  instruits  et  aussi  pro- 
fondément versés  dans  toutes  les  sciences  que  saint  Jé- 
rôme et  saint  Augustin  !  • 

»  Le  docte  Alcuin ,  saisi  d'indignation  à  ces  paroles ,  ne 
put  s'empêcher  d'éclater  ,  et,  osant  plus  que  nul  n'eût 
osé  en  présence  du  terrible  monarque,  il  répondit  d'une 
voix  irritée  :  Eh  quoi!  le  créateur  du  ciel  et  de  la  terre 
n'a  pas  fait  d'autres  hommes  semblables  a  ces  deux-la ,  et 
vous  en  voudriez  une  douzaine  !  » 

Maintenant  il  mande  auprès  de  lui  les  enfans  qu'il  a 
conûés  au  soin  du  Scot  Clément,  et  se  fait  montrer  leurs 
pièces  d'écriture  et  leurs  vers.  Il  se  trouve  que  les  enfans 
de  naissance  moyenne  et  inférieure,  présentent  des  ou- 
vrages où  se  font  sentir  les  plus  douces  saveurs  de  la 
science;  les  fils  de  barons,  au  contraire,  n'ont  a  pro- 
duire que  d'insipides  pauvretés. 

Le  très-sage  Charles ,  imitant  alors  la  sagesse  du  sou- 
verain juge,  sépare  ceux  qui  ont  bien  fait  d'avec  les  igno- 
rans,  met  les  premiers  à  sa  droite  et  leur  dit  :  «  Je  vous 
loue  beaucoup,  mes  enfans,  de  vos  efforts  pour  remplir 
mes  intentions  et  rechercher  votre  propre  bien  de  toutes 
vos  forces.  Maintenant  travaillez  pour  atteindre  à  la 
perfcclioUj  et  je  vous  donnerai  de  riches  cvcchés.  de 


magnifiques  abbayes ,  et  vous  tiendrai  toujours  pour  gens 
considérables  à  mes  yeux.  » 

Tournant  ensuite  un  front  irrité  vers  les  écoliers  à  sa 
gauche ,  portant  la  terreur  dans  leurs  consciences  i)ar 
son  regard  enflammé,  et  tonnant  plutôt  qu'il  ne  parle  , 
il  lance  sur  eux  ces  paroles  pleines  d'ironie  :  «  Quant 
a  vous  ,  nobles,  vous  ,  enfans  des  premiers  de  la  nation , 
beaux-fils  tout  gentils  et  tout  avenans ,  comptant  sur  le 
rang  dont  vous  sortez  et  sur  votre  patrimoine ,  vous  avez 
négligé  mes  ordres  et  le  soin  de  votre  gloire  dans  vos 
études  ;  vous  avez  mieux  aimé  vous  livrer  à  la  mollesse 
au  jeu  ,  à  la  paresse  ou  à  des  frivolités.  Par  le  roi  des 
cieux  !  permis  a  d'autres  de  vous  admirer!  je  ne  fais, 
moi,  nul  cas  de  votre  beauté  ni  de  votre  naissance.  Sa- 
chez et  retenez  bien  que  si  vous  ne  vous  hâtez  de  faire 
oublier,  par  une  constante  application,  votre  négligence 
passée,  vous  n'obtiendrez  jamais  rien  de  Charles.  » 
Cela  fait,  on  procède  à  la  réception  des  ambassadeurs. 
Le  premier  qui  s'avance  est  le  patrice  Léon  Spatbar, 
ambassadeur  d'Irène  ,  impératrice  d'Orient.  Craignant 
que  le  grand  roi  ne  lui  fasse  la  guerre,  l'altière  princesse 
lui  envoie  offrir  sa  main ,  afin  de  réunir  sous  une  seule 
couronne  les  deux  vastes  empires  d'Occident  et  d'Orient. 
Charlemagne  sourit  un  instant  a  ce  rêve  grandiose,  puis, 
sans  croire  a  la  sincérité  de  celte  offre,  il  répond  à 
Spalhar  qu'il  accepte  et  le  congédie ,  chargé  de  riches 
présens. 

Ensuite  se  présente  l'envoyé  du  célèbre  Haroun-al- 
Reschid  ,  calife  de  Bagdad ,  souverain  de  la  Perse ,  de 
l'Arabie,  de  la  Syrie,  etc.  11  vient  de  la  part  de  son 
maître ,  dire  au  roi  des  Francs  qu'il  le  place  bien  au- 
dessus  de  tous  les  potentats  de  l'univers ,  et  qu'il  juge 
Charles-Ie-Grand  seul  digue  de  l'amitié  (ïAaron  le  Juste 
(Haroun-al-Reschid).  En  même  temps  il  lui  remet  un 
étendard ,  en  signe  de  cession  du  saint-sépulcre  et  des 
autres  lieux  sanctifiés  par  la  vie  et  la  mort  de  Jésus-Christ. 
En  ou«re,  il  lui  offre  l'éléphant  Aboul-Abbas ,  des  lentes 
et  des  tentures  de  salle,  peintes  de  couleurs  variées  et 
d'une  merveilleuse  beauté;  de  précieux  vêtemens,  des 
onguens,  du  baume,  et  une  telle  quantité  de  parfujus 
qu'il  semblait,  au  dire  de  la  chronique,  qu'on  eut 
épuisé  l'Orient  pour  en  remplir  l'Occident.  A  tous  ces 
présens  est  jointe  une  horloge  mécanique  eu  bronze  doré, 
dont  le  carillon  et  les  personnages  mouvans  émerveillent 
;  toute  la  cour  de  Charles. 

;  Ne  voulant  pas  se  laisser  surpasser  en  générosité  par 
;  le  calife,  Charles  lai  adresse  plusieurs  officiers,  avec  des 
;  chevaux  et  des  mulets  d'Espagne  ,  des  draps  de  Frîse , 
;  blancs  ou  bleu-saphir ,  les  plus  rares  et  les  plus  chers 
I  qu'on  peut  trouver,  des  chiens  remarquables  par  leur 
agilité  et  leur  courage ,  et  quantité  d'autres  présens. 

«  Jusqu'à  présent,  dit  lÉmir  en  s'en  retournant  avec 
ses  compagnons,  nous  n'avions  vu  que  des  hommes  de 
terre ,  mais  aujourd'hui  nous  venons  de  voir  des  hommes 
d'or.  » 

Les  ambassadeurs  congédiés,  l'empereur  prend 
quelques  fruits  en  compagnie  de  ses  enfans  et  part  avec 
eux  pour  la  chasse;  au  retour,  il  se  baigne;  puis  vient 
le  souper,  auquel  succèdent  de  joyeux  propos  ;  et  là  en- 
core ,  Charles  est  le  roi ,  et  peut-être  le  roi  absolu. 

«  Son  éloquence  était  à  la  fois  abondante  et  nerveuse, 
dit  la  chronique;  il  discourait  avec  clarté  sur  toute  chose, 
eu  sorte  que  son  extrême  facilité  d'éloculion  le  rendait 
peut-être  trop  grand  parleur.  » 

Les  ombres  du  soir  s'élaut  épaissies ,  Charles  se  rend 
à  son  appartement  par  sept  portes  et  aiilaul  de  passages. 


104 


LECTURES  DU  SOIR. 


«  Cent  vingtgardes,dit  un  de  SCS  historiens,  veillaient 
toutela  nuit  daos sou  appartement;  dix  étaient  à  la  tète  de 
son  lit ,  autant  au  pied  et  de  chaque  côté  ;  et  tous  te- 
naient une  épée  nue  a  la  main  et  un  flainl)eau  allumé.  • 

Toutefois  ce  fait  ne  se  retrouve  point  chez  les  autres 
chroniqueurs. 

Telles  étaient  les  habitudes  de  Charlemagne,  tel  il  était 
lui-même ,  cet  homme  extraordinaire,  qu'on  peut  regar- 
der ajuste  titre  comme  le  premier  des  conquérans-fon- 
dateurs;  supérieur  assurément  à  Alexandre,  à  Charles- 
Quint,  à  Napoléon  lui-même,  qui,  eux  du  moins,  vé- 
curent dans  des  âges  de  grandeur  et  n'eurent  qu'à  mettre 
en  œuvre  les  élémeus  féconds  qui  abondaient  autour 
d'eux  ;  tandis  que  Charlemagne,  jeté  comme  uue  magni- 
fique exception  au  milieu  d  une  des  époques  les  plus 


barbares  de  l'histoire  sociale,'eut  tout  à  créer  lui-même; 
armées ,  administration ,  science  civilisatrice. 

Couronné  empereur  d'Occideut  en  l'an  800  ,  après  un 
interrègne  de  plus  de  trois  siècles ,  car  le  dernier  empe- 
reur dts  Romains,  Romulus-Auguste,  avait  été  déposé 
en  l'an  52o,  Charlemagne  mourut  à  Aix-la-Chapelle,  en 
815,  âgé,  dit-on,  de  plus  de  soixante-dix  ans. 

Le  vaste  empire  dout  sa  main  robuste  avait  pu  seule 
soutenir  le  globe,  tomba  après  sa  mort  des  mains  du 
faible  Louis-le-Débonnaire ,  son  fils,  et  se  brisa  en  mor- 
ceaux. 

Et  les  ténèbres  revinrent  couvrir  le  monde  qu'avait 
ébloui,  durant  un  dtmi-siècle,  l'astre  prodigieux  du 
grand  roi. 

FÉLIX  DÂVIN. 


CE  QUE    L'ON  YOIT  DU  PO>T  DES  ARTS. 


Hôlel-de-VilIe  de  Paris. 


Branstown  del.  ei  sculp. 


Si,  lorsque  vous  traversez  le  pont  des  Arts  en  venant 
du  Louvre,  vous  oubliez  par  hasard  de  regarder  l'heure 
à  l'horloge  de  l'Insiiiut  ou  des  Quatre-Nations  qui  se 
trouve  devant  vos  yeux,  je  vous  en  félicite,  parce  que 


cette  horloge  a  l'habitude  de  ne  jamais  sonner  les  heures 
que  cinq  minutes  après  toutes  les  horloges  voisines.  Puis, 
si,  par  un  autre  hasaird  .  au  lieu  de  contempler  la  façade 
noircie  et  mutilée  du  palais  de  llustilut,  il  vous  arrive 


N"  IV. 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


105 


de  jeter  vos  regards  ça  et  là ,  de  côté  et  d'nutre ,  je  vous 
en  félicite  encore.  Alors ,  pour  la  première  fois  peut-être, 
ô  Parisien  ,  vous  apercevrez  autour  de  vous  un  magni- 
fique spectacle  que  vous  n'aviez  pas  même  soupçonné 
jusque-là.  Mais  ce  spectacle,  de  quels  élémens  se  com- 
posera-t-il?  quelles  merveilles  inconnues  vont  concourir 
à  le  former?  Oh!  mon  Dieu!  rien  de  nouveau  et  rien 
d'inconnu.  Ce  sera  le  Pont-Neuf,  par  exemple,  que  vous 
traversez  tous  les  jours;  le  palais  de  Justice,  cet  im- 
passe où  chacun  s'est  fourvoyé  si  souvent  en  maudissant 
son  étoile;  la  vieille  cathédrale  qu'un  grand  poète  vous 
a  montrée  du  doigt,  et  cet  Hôtel-de-Ville  où  vous  ont 
conduit  tant  de  fois  l'exercice  de  vos  droits  de  citoyens 
tant  de  fois,  hélas!  les  séances  des  sociétés  philharmo- 
niques et  littéraires  ;  ce  sera  encore  cette  galerie  des  ta- 


bleaux du  Louvre,  où  l'on  se  presse  tous  les  samedis 
pendant  deux  mois  pour  étudier  les  modes  nouvelles  ;  el 
puis  ce  jardin  des  Tuileries ,  dont  vous  savez  toutes  les 
statues  ;  et  enfin  ce  palais  de  la  Chambre  des  Députés  qui 
vous  voit  toujours  dans  ses  tribunes,  aux  jours  orageux 
de  la  discussion  :  ce  sera  bien  des  choses,  quais,  ponts 
et  monumens  dont  vous  aviez  vu  depuis  long-temps  tous 
les  détails,  mais  dont  vous  verrez  pour  la  première  fois 
l'ensemble.  Que  Dieu  vous  accorde  un  beau  soleil ,  le 
jour  où  il  vous  prend  fantaisie  de  détourner  ainsi  la  tête, 
et  rien  ne  manque  plus  assurément  pour  que  le  spectacle 
que  je  vous  ai  prorais  vous  ravisse  de  sa  splendeur.  A 
votre  gauche ,  à  l'est,  se  présente  tout  d'abord  l'île  de  la 
Cité,  qui  semble  un  immense  vaisseau  prêt  a  suivre  le 
cours  du  fleuve,  si  le  Pont-Neuf  ne  l'arrêtait  au  passage. 


I,e  P(int  des  Arls.  — Diroction  de  l'est. 


Branstown  Uel.  el  sçuh. 


Des  deux  côtés  de  l'île  se  dessinent  ardemment  dans 
l'azur  du  ciel  les  toils  pointus  des  grosses  tours  du  Pa- 
lais bâti  par  Phllippe-Ie-Bel  sur  les  ruines  du  château 
d'Eudes,  les  aiguilles  élancées  de  la  Sainte-Chapelle,  et 
les  masses  colossales  que  Notre-Dame  dresse  comme  deux 
têtes  de  géants  pour  surveiller  les  deux  Paris.  Un  peu 
derrière  vous  se  prolonge  une  longue  ligne  de  quais  qui 
avaient  chacun,  hier  encore,  leur  physionomie  cl  leur 
couleur.  Aujourd'hui  les  voilà  tous  larges  et  blancs  à 
lenvi ,  jusqu'à  ce  qu'ils  s'arrêtent  avec  nos  regards  à  une 
place  et  devant  un  édifice  qui  se  mêlent  tous  les  deux 

JANVIER    <8."G. 


dans  nos  souvenirs  :  la  place  de  Crève  et  l'Hôtel-de-Ville. 
En  ^357,  les  prévôt  et  échevins  de  la  ville  de  Paris 
achetèrent,  pour  2,880  livres,  la  maison  de  Grève,  qui 
portait  aussi  le  nom  de  maison  aux  Piliers  et  de  maison 
aux  Dauphins,  parce  qu'elle  avait  appartenu  aux  der- 
niers Dauphins  du  Viennois.  Charles  V,  avant  d'être  roi, 
y  avait  demeuré.  Avant  l'année  ^5.J7,  les  officiers  mu- 
nicipaux se  rassemblaient  à  la  vallée  de  Misère,  dans  la 
inaiso7i  de  la  Marcliaudise,  ensuite  près  le  grand  Châ- 
tclet,  et  depuis,  près  la  place  Saint-Michel,  au  parloir 
aux  Bourgeois.  La  maison  de  Grève  fut  démolie  en  i  552, 

^^ TROISIÈMB   VOLPMB. 


iOG 


LECTURES  DU  SOIR. 


el  rHôlcl-de-Ville  ftit  constrait  snr  son  eraplacemenl, 
d'après  les  dessins  de  Domioiqne  Cortonuc. 

L'histoire  de  l'Hôtel-de-Ville  ne  présente  aucun  intérêt 
hicu  grand  jusqu'en  ^780;  jusque-la  ses  journées  les 
plus  occupées  et  les  plus  solennelles  avaient  été  celles  où 
le  roi  daignait  y  accepter  un  banquet  ou  un  bal. 

A  cette  époque,  le  ministre  des  finances.  M.  Necker. 
ayagt  divisé  la  ville  eu  soixante  districts,  pour  procéder 
au  chois  des  électeurs  qui  devaient  nommer  les  quarante 
députes  du  tiers  chargés  de  représenter  Paris  à  Tq^sem- 
blée  des  étals,  il  arriva  que  les  électeurs  ne  voulurent 
pas  se  séparer  même  après  les  élections  faites,  et  qu'ils 
se  maintinrent  dans  leurs  fondions,  soit  pour  donner 
des  instructions  à  leurs  députés-,  soit  dans  une  attente 
secrète  des  grands  événemens  qui  se  préparaient. 

Une  salle  de  l'Hûtel-de-Ville  leur  avait  été  accordée , 
et  ils  s'y  réunissaient  périodiquement.  Tous  les  anciens 
pouvoirs  ayant  été  abrogés,  au  milieu  de  la  confusion 
générale,  nul  ne  sachant  h  qui  s'adresser,  l'assemblée 
«les  électeurs  se  trouva  réunir  à  elle  seule  tous  les  pou- 
voirs. Le  prévôt  des  marchands,  leséchevins,  se  joi- 
gnirent à  elle;  los  masistrats,  incertains  sur  leur*  altri- 
botions,  lui  envoyaient  les  accusés  après  leur  interro- 
gatoire; les  districts  réunis  lui  demaniaient  des  ordres. 
Les  électeurs  se  déclarèrent  en  permanence  et  se  par- 
tagèrent en  différens  comilés  pour  parer  à  tous  les  be- 
soins. Mais  l'agitation  qui  croissait  tous  les  jours  et  à 
tous  les  inslans  dans  la  ville,  se  répandit  aussi  parmi 
eux.  Le  ^3  juillet  ^789.  on  avait  appris  le  départ  de  ^"i 
Necker,  renvoyé  du  ministère;  le  prince  de  Lambesc.  ^ 
commanda^dti  royal-allemand ,  avait  chargé  le  peuple  ^ 
aux  Tuileries;  et  des  brigands  qui  semblaient  sortir  de  ^ 
chaque  pavé,  Ggures  mystérieuses  et  terribles  que  nous  «>? 
avons  vues,  nous  aussi,  parcouraient  la  ville,  armés  de  3 
piques  et  de  bâtons.  De  toutes  parts  on  criait  aux  armes, 
et  la  multitude  accourait  h  riTôtel-de-Ville  pour  en  de- 
mander. Les  électeurs,  embarrassés  de  leur  nombre, 
adjoignent  quelques-uns  d'entre  eux  au  prévôt  des 
marchands,  et  forment  ainsi  une  municipalité.  Pendant 
la  nuit  du  t5,  les  brigands  assiègent  l'Hôtel-de-Ville  et 
l'envahissent;  ils  voient  devant  eus  les  barils  de  poudre 
qu'ils  demandaient  :  mais  un  électeur,  Moreau  de  Saint- 
Méry ,  se  lient  le  pistolet  armé  au  milieu  de  ces  barils , 
et  si  on  avance,  il  menace  de  faire  sauter  l'édifice. 

Toute  la  journée  du  lendemain,  qui  fut  le  ^  {  juillet, 
rnôtel-de-Ville  fut  comme  le  quartier-général  du  camp 
que  formait  Paris.  Ses  abords  étaient  encombrés  de  char- 
rettes arrêtées  aux  barrières.  Des  députations  et  des  or- 
dres en  partaient  sans  cesse ,  et  on  y  écoutait  avec  anxiété 
le  canou  qui  grondait  du  côté  de  la  Bastille.  Enfin,  à 
cinq  heures  et  demie  du  soir ,  la  foule  s'y  précipita,  en 
criant  victoire  et  en  apportant  ses  sanalans  trophées. 
Quelques  heures  après,  Bailly  était  proclamé  maire  de 
Paris  et  premier  officier  municipal. 

La  municipalité,  organisée  comme  elle  le  fut  alors, 
dura  deux  ans.  Elle  était  née  à  la  prise  de  la  Bastille, 
elle  mourut  le  ^0  août  I7'.)2.  à  la  prise  des  Tuileries. 
L'Hôtel-de-Ville  devient  ensuite  le  siège  de  la  terrible 
commune  de  Pans,  pouvoir  dictatorial  érigé  par  Dan- 
Ion  et  Marat,  et  qui  dispute  à  la  Convention  le  gouver- 
nement de  la  France.  Il  semble  que  les  murs  de  lllôtel 
donnent  une  consécration  légale  à  tout  ce  qui  se  résout 
dans  son  enceinte .  et  qu'il  soit  le  siège  éternel ,  la  capi- 
tale et  la  citadelle  de  la  puissance  populaire,  donnant 
cette  puissance  a  couï  qui  riiabitent.  Rihespierre.  comme 
s'il  le  comprenait  ainsi,  se  réfugie  à  rilôtel-ile-Yille  lors- 


qu'il est  chassé  delà  Convention.  Mais  la  Convention 
triomphe,  et  le  pouvoir  municipal  est  détruit. 

Ressuscité  tant  bien  que  mal  sons  le  Directoire ,  ce 
pouvoir  fut  à  peu  près  annulé  par  l'empire  et  par  la  res- 
tauration. L'Hôlel-de-Ville,  pendant  ce  temps,  ne  fat 
guère  que  le  logement  du  préfet  de  la  Seine ,  la  ville  se 
trouvant  absolument  étrangère  à  l'administration  de  ses 
biens  et  de  ses  revenus,  et  il  fallut  juillet  ^8ô0  pour 
rendre  à  la  ville  de  Paris  h  plupart  des  libertés  muni- 
cipales que  lui  avait  données  juillet  1789. 

La  place  de  Grève  fut  pendant  long-temps  le  théâtre 
des  exécutions  criminelles.  Ces  jours-la.  toutes  les  petites 
fenêtres  des  maisons  cbétives  qui  bordent  la  place  étaient 
louées  à  prix  d'or  par  les  dames  de  la  conr.  Madame  de 
Sévigné  y  venait  pour  voir  brûler  la  Brinvilliers  et  pré- 
parer une  très-charmante  lettre  à  madame  de  Grignao. 
Pendant  la  révolution ,  il  se  jouait  sur  celle  place  le  der- 
nier acte  des  drames  qui  commençaient  a  l"Hùtel-de- 
Ville.  On  y  accrochait  Foulon  à  la  lanterne;  on  y  dépe- 
çait le  corps  de  Berthier  de  Sauvigny;  plus  tard  la 
guillotine  s'y  tenait  en  permanence,  et  un  beau  Joor 
Robespierre  jeune  y  tombait  d'une  fenêtre.  Maintenant  la 
place  deGrève  est  purifiée  de  toutes  ceshorreurs .  En  même 
temps  qu'on  gratte  r|!ûtel-de-Ville ,  la  place  est  entourée 
de  trottoirs ,  ses  pavés  sont  redressés ,  et  elle  est  éclairée 
au  gaz.  —  Le  tout  en  attendant  la  rne  Loais-Philippe, 
que  nous  n'y  voyons  pas  venir. 

De  tous  les  quais  qui  mènent  de  la  Grave  au  pont  écs 
.^rts.  celui  qui  certes  a  le  plus  perdn  de  son  ancien  as- 
pect est  le  quai  de  la  Mégisserie,  qui  s'étend  du  poat  au 
^  Change  au  pont  Neuf.  Lue  de  ses  parties  s'appelait  la 
^  Poiilaillerie,  parce  qu'on  y  avait  établi  le  marché  aai 
^  volailles,  et  s'appelait  aussi  Vatlce  de  Misère.  L'^Ure 
S  partie  était  occupée  par  des  mégissiers  qui  lui  donnèrent 
^  leur  nom.  Toute  l'étendue  du  quai  était  plus  vulgairement 
^  connue  sous  le  nom  de  quai  de  la  FcrraiUe,  parce  qu'en 
3^  face  de  ses  maisons  à  pignons  pointu»  nne  foole  de  petits 
marchands  étalaient  leur  ferraille  sous  de  misérables 
échoppes.  Ce  quai  avait  encore  «n  autre  genre  do  célé- 
brité :  c'était  Fa  que  les  recruteurs  ou  raccolcurs  pn^ne- 
naient  de  longues  perches  garnies  de  gibier  pour  séduire 
tous  ceux  qui  avaient  envie  de  gagner  au  service  du  roi 
des  lauriers  et  de  la  gloire  :  c'était  la  encore  et  sons 
1  arche  Marion  que  se  vidaient,  l'épée  à  la  main.  les 
querelles  des  soldats  ivres.  Pour  tout  souvenir  de  cette 
!  belliqueuse  époque,  il  n'est  resté  au  quai  de  la  Ferraille 
;  qu'un  grand  nombre  de  bonliqucs  de  quincailliers  et  de 
I  fourbiîseurs. 

;  Si  ion  sort  de  ce  qnai  par  le  pont  aa  <3iaBg«,où  ne  se 
;  trouve  plus  une  seule  maison  de  changeur ,  ai^rë  i'or- 
;  donnance  formelle  du  roi  Louis  VII  q"*  "^''•'  "'"-"■  fà 
lenrs  den>enres ,  oo  *e  trouve  devant  la 
de-Justice,  ce  vieil  édifice  tronqué  où  j'ium  .  iin->>  os 
l'une  contre  l'autre,  les  réparations  opposées  du  goût  de 
chaque  époque. 

Ou  croit  qu'il  y  avait  déjà  sur  cet  emplacement  on 
palais  du  temps  de  la  domination  des  Romains  dans  les 
Gaules,  et  on  ignore  la  date  de  sa  fondation.  Eudes, 
comte  de  Paris,  l'occupait  'a  la  fin  du  neuvième  siècle, 
ïlngues  Capet  et  ses  successeurs  y  firent  leur  résidence 
hahiluelle.  Saint  Louis  y  construisit  la  chambre  où  siège 
la  cour  de  cassation,  la  grand'charabre  et  la  Sainte-Cha- 
pe'le.  PhilipjMsIe-Rel  le  reconstruisit  presqueentièrement 
en  l")!.";;  sous  le  règnede  son  fils  LouisX.lellutin.  le  parle- 
ment commença  'a  y  tenir  ses  séances  ;  Charles  V  le  quitta 
en  ^  '6  t  pour  habiter  l'hôtel  Saint-Paul  ;  mais  Charles  VI 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


107 


y  demeurait  en  -1 38-j  ;  Charles  Vil  le  desliua  entièrement 
à  l'administration  delà  justice,  et  cependant  François  l'^'" 
y  demeurait  en  1501.  Les  rois  de  France,  ou  le  voit, 
avaient  peine  a  s'en  séparer.  Lorsqu'ils  cessèrent  de  l'oc- 
cupcr,  l'incendie  s'en  empara. 

La  grande  salle  on  se  trouvait  cette  fameuse  table  de 
marbre  sur  laquelle  ctaicut  représentés  les  mystères  ;  où 
les  rois  recevaient  autrefois  les  ambassadeurs;  où  ils 
donnaient  des  festins  publics;  où  se  célébraient  les  noces 
des  cnfans  de  France;  celte  magnifique  salle,  qui  était 
ornée  des^latues  de  tous  les  rois  depuis  Thararaond  ,  fut 
consumée,  ainsi  qu'une  partie  des  bàtimens  du  Palais, 
le  7  mars  IQI8.  Le  fea  commença  par  la  charpente  de 
la  grande  salle ,  dont  le  bois  sec  et  vernissé  fut  enflammé 
à  l'instant.  Les  solives  et  les  poutres  qui  en  soutenaient 
le  comble,  séparées  par  l'ardeur  du  feu,  tombèrent  tout 
embrasées  sur  les  boutiques  des  marchands  et  sur  les 
bancs  des  procureurs.  Un  vent  du  midi  qui  soufflait  avec 
violence  éparpilla  la  flamme  de  tous  côtés.  Les  requêtes, 
le  greffe  du  trésor,  la  première  chambre  des  enquêtes 
et  le  parquet  des  huissiers,  furent  consumés  en  peu  de 
temps. 

Le  feu  était  déjà  h  la  tour  de  l'Horloge,  et  le  Palais  au 
rait  été  anéanti,  si  l'on  n'eût  abattu  la  charpente  de  cette 
tour.  On  parvint  enûnà  arrêter  l'incendie,  etaconscrver 
la  grande  chambre ,  la  cour  des  aides  ,  la  galerie  aux 
merciers  et  plusieurs  appartemens.  Le  bruit  se  répandit 
alors  que  la  régente  Marie  de  Médicis  n'était  pas  étran 
gère  à  cet  incendie,  parce  qu'il  avait  détruit  avec  un 
merveilleux  à-propos  les  dossiers  de  l'enquête  commen- 
cée par  le  parlement  sur  l'assassinat  d'Henri  IV.  Ou 
prétendait  que  plusieurs  des  pièces  compromettaient 
gravement  la  reine  elle-même  Marie  de  Médicis  et  le 
duc  d'Épernon.  La  grande  salle  ,  appelée  aujourd'hui 
salle  des  Pas-Perdus,  fut  reconstruite  en  -1C22  par  Tar- 
chitecte  Jacques  de  Brosse,  l'architecte  du  Luxembourg  : 
elle  est  composée  de  deux  nefs  parallèles  voûtées  eu 
plein  cintre  et  séparées  par  un  raugd'arcades.  En  ^77(), 
un  incendie  ayant  consumé  toute  la  partie  du  palais 
qui  s'étendait  depuis  la  galerie  des  Prisonniers  jusqu'à 
la  Sainte-Chapelle ,  on  éleva,  sur  les  dessins  de  Des- 
maisons ,  la  façade  actuelle  du  palais.  La  partie  de  cet 
édifice  qui  regarde  la  place  Dauphine  ,  reste  encore  à 
brûler. 

En  descendant  du  palais  par  ce  côté ,  on  arrive  sur  le 
Pont-Neuf,  en  face  de  la  statue  de  Henri  IV.  Cette  statue, 
dont  les  destinées  furent  tellement  étranges ,  que  nous 
ne  pouvons  nous  empêcher  de  vous  en  raconter  l'hi- 
stoire. «  C'est  un  bon  conte  »  aurait  dit  Brantôme. 

Ferdinand,  grand-duc  de  Toscane  ,  avait  commandé 
à  Jean  de  Bologne ,  élève  de  Michel-Ange  ,  un  cheval 
de  bronze  qui  plus  lard  aurait  porté  son  effigie.  Alors 
on  n'avait  pas  encore  trouvé  le  moyen  de  fondre  les 
statues  équestres  d'un  seul  jet.  Le  prince  et  l'artiste 
étant  morts  ,  Cosrae  II  fit  terminer  le  cheval  par  Pietro 
Tacca  ,  et  en  fit  présent  à  Marie -de-lMédicis ,  veuv.c  de 
Henri  IV  ,  régente  de  France.  Le  cheval  fut  embarqué 
h  Livourne;  mais  le  vaisseau  qui  l'apportait  vint  échouer 
sur  les  côtes  de  Normandie ,  auprès  du  Havre.  Après 
un  an  de  séjour  au  fond  de  la  mer,  le  cheval  en  fut  re- 
lire à  grands  frais ,  et  transporté  du  Havre  à  Paris. 
Lorsqu'il  y  futarrivé,  la  reine  résolut  de  lui  faire  porter 
la  statue  du  roi  son  mari ,  dont  la  France  pleurait  en- 
core l'assassinat.  Le  sculpteur  Dupré  fut  chargé  de 
l'exécution  de  celte  statue,  et  on  la  plaça  sur  le  miliftl 
du  Poul-Ncuf ,  comme  à  l'endroit  le  plus  frcqucnlé  de 


la  ville.  Statue  et  cheval  restèrent  ainsi  a  leur  place 
jusqu'à  la  révolution  française.  Il  arriva  un  moment  où 
le  nom  d'Henri  IV,  cité  d'abord  avec  enthousiasme 
comme  celui  du  meilleur  des  rois  ,  perdit  toute  sa  po- 
pularité comme  étant  celui  d'un  tyran.  Lu  statue  lut 
alors  désarçonnée  par  une  foule  furieuse  •  et  le  cheval , 
ce  cheval  qui  était  sorti  sain  et  sauf  de  l'Océan  ,  fut  jeté 
par  petits  morceaux  dans  la  Seino.  Le  23  août  1818 , 
Louis  XVIll  fit  le  jour  de  sa  fête,  à  la  n)ême  place, 
l'inauguration  d'une  nouvelle  stalue  qui  est  l'œuvre  du 
sculpteur  Lcmot  :  quatre  boîtes  en  plomb  contenant  la 
Henriade  de  Voltaire;  l  histoire  de  Henri  IV,  par  Pé- 
réSxe,  et  les  Mémoires  de  Sully,  furent  renfermées  et 
scellées  dans  le  ventre  du  cheval.  Depuis  1830  ,  la 
statue  de  Henri  IV  ,  le  monarque  au  panache  blanc  ,  a 
été  mise  sous  la  sauve  garde  d'un  drapeau  tricolore. 

Le  Pont-Neuf  qui  était ,  sous  Marie-de-Médicis ,  l'en- 
droit le  plus  fréquenté  de  la  ville,  et  la  première  cu- 
riosité que  les  étrangers  visitassent  à  leur  arrivée  dans 
Paris,  est  bien  déchu  aujourd'hui  de  son  antique  splen- 
deur. 

Où  est  la  Samaritaine  ,  ce  merveilleux  édifice  bâti 
sur  pilotis,  et  sur  la  façade  duquel  chacun  pouvait  voir 
la  Samaritaine  donnant  à  boire  à  Jésus-Christ?  où  est 
cette  horloge  dont  la  cloche  arrêtait  tous  les  passans  , 
lorsqu'elle  sonnait  l'heure?  La  Samaritaine  est  tombée 
dans  la  Seine.  La  cloche  du  cadran  a  été  transportée 
dans  l'église  Saint-Roch  où  vous  l'entendez  maintenant. 
Et  le  milieu  du  pavéqui  élaitencombré parla  foule  de  car- 
rosses de  tous  les  gens  de^qualités?  il  est  encombré  encore, 
maisdequelles  voilures,  grand  Dieu  !  et  les  deux  trottoirs, 
où  l'on  ne  pouvait  s'avancer  à  travers  une  multitude 
attentive  au  spectacle  d'une  parade  ou  sympathique  aux 
douleurs  d'un  patient  que  tenaillait  le  dentiste  italien? 
Les  deux   trottoirs  aujourd'hui  sont  d'une  circulation 
facile,  et  l'un  d'eux  même  estexclusivement  abandonné 
aux  hommes  d'affaires  qui  vont  au  palais.  Autrefois 
encore,  lorsque  la  nuit  était  venue,  lorsque  la  foule 
s'était  écoulée  et  que  le  dernier  badaud...  de  province 
avait  disparu  ,  lorsque  les  lumières  des  maisons  qui 
bordent  la  Seine  s'éteignaient  l'une  après  l'autre,  vous 
auriez  pu  entrevoir  dans  l'ombre  de  ia  nuit  des  hommes 
couverts  de  larges  feutres  et  de  longs  manteaux  qui  se 
glissaient  de  chaque  côté  du  pont.  Puis,  quelque  temps 
après ,  qu'un  bourgeois  attardé  psssât  en  chantonnant 
quelque  noël  pour  dissimuler  ses  terreurs,  et  vous  auriez 
vu  se  détacher  du  parapet  une  formidable  apparition 
qui  glaçait  d'effroi  le  malheureux  passant  certain  du  sort 
qui  l'attendait.  Son  manteau  ,  sa  bourse  et  jusou'à  ses 
chausses  changeaient  de  maître.  Ou  bien  si  c'était  un 
garçon  hardi  et  qu'il  résistât  victorieusement  :  alors, 
qu'il  prit  bien  garde  à  ses  coups ,  car  tous  ces  brigarids 
qu'il  frappait,  c'étaient  la  plus  haute  noblesse  de  France, 
c'étaient   les  plus  grands  noms  de  la  monarchie,  et 
celui-là  qu'il  terrassait ,  c'était  peut-être  Gaston  d'Or- 
léans ,  frère  de  Louis  XIII. 

Maintenant,  la  nuit,  sur  le  pont  Neuf,  vous  pourrez 
encore  entrevoir  des  épées  ;  mais ,  hélas!  rassurez-vous  : 
ce  seront  les  épées  protectrices  des  sergens  de  ville, 
veillant  sur  notre  sommeil.  Oh  !  le  vieux  Paris  !  et  le 
vieux  pont  d'Androuet-du- Cerceau  1  qui  nous  dira  où  ils 
sont  allés? 

C'est  avec  des  réflexions  et  des  regrets  aussi  Irislos , 
qu'on  revient  au  point  d'où  sont  partis  nos  regards  cl 
d'où  l'on  contemple  alors  devant  soi  un  édifice  noirci, 
dont  le  ddmc  et  la  foime  penycût  rappeler ,  quoique 


\ 


-108 


LECTURES  DU  SOIR. 


d'une  façon  très-lointaine ,  la  façade  de  Saint-Pierre  de 
Rome.  Les  destinations  et  les  noms  de  cet  édiâce  ont 
changé  souvent. 

Construit  par  ordre  du  cardinal  Mazarin ,  sur  l'ancien 
emplacement  de  la  tour  de  Nesle,  il  fut  destiné  par  le 
ministre  à  renfermer  soixante  jeunes  gentilshommes  de 
quatre  nations  différentes,  qui  deraient  y  recevoir  une 
éducation  gratuite  :  il  reçut  le  nom  de  collège  Mazarin 
ou  des  Quatre-Nations.  En  4  806 ,  il  devint ,  sous  le  nom 
de  palais  des  Beaux-Arts,  le  lieu  des  séances  de  l'Insli- 
tut,  corps  savant  qui  remplaçait,  depuis  H 796,  l'Aca- 


c^  demie  française,  celle  des  sciences,  celle  des  belles- 
X  lettres ,  celle  de  peinture  et  de  sculpture  :  il  se  nomme 
^  aujourd'hui  le  palais  de  l'Institut.  L'Académie  française 
^  tenait  auparavant  ses  séances  de  l'autre  côté  de  l'eau, 
^  dans  une  des  salles  du  Louvre. 

^  Jusqu'ici  vous  n'avez  regardé  que  le  vieux  Paris ,  au 
^  milieu  duquel  trône  cette  chère  Lutèce  de  Julien  ,  —  la 
^  cité  ,  —  capitale  au  berceau ,  qui  tremblait  lorsque  les 
^  barques  normandes  remontaient  la  Seine.  Maintenant, 
^  tournez  la  tête  ;  jetez  les  yeux  à  votre  droite .  à  l'ouest, 
T  et  le  spectacle  change  complètement.  Derrière  vous, 


Le  l'oul  des  Arts.  —  Direcliun  de  l'Ouesl. 


Braii^loun  dtl.  cl  sculp. 


c'est  un  amas  confus  de  maisons  au-dessus  desquelles 
percent  ça  et  la  les  aiguilles  et  les  tours  des  clochers  d'é- 
glises. Par  ici,  le  jour  et  l'air  circulent  à  grands  flots 
comme  dans  une  ville  nouvelle.  D'un  côté,  les  grands 
hôtels  s'espacent  et  se  carrent  à  leur  aise  ;  de  lautre, 
le  regard ,  qui  s'est  fatigué  à  suivre  les  ligues  majes- 
tueuses du  Louvre,  se  repose  parmi  les  masses  ver- 
doyantes des  Tuileries ,  et  va  se  perdre  sur  les  hauteurs 
de  Chaillot  et  de  Passy,  qui  bordent  l'horizon. 

Le  Louvre  fut  de  toute  antiquité  une  demeure  royale. 
On  prétend  qu'il  y  avait  à  sa  place,  pendant  le  \  11"  siècle, 
un  château  construit  par  Dagobert  I",  et  que  les  Nor- 
mands détruisirent.  Mais  si  l'on  n'est  pas  certain  de  son 
origine ,  il  est  constant  au  moins  qu'il  existait  au  Xll'  siè- 
cle ,  sous  Louis-le-Jeune.  La  grosse  tour  du  Louvre  était 
isolée  et  bâtie  au  milieu  de  la  cour.  Tous  les  grands  feu- 
dalaires  de  la  couronne  relevaient  de  cette  tour  et  ve- 


naient y  faire  protestation  de  foi  et  hommage  :  «  c'était 
une  prison  toute  préparée  pour  eux ,  s'ils  manquaient  à 
leurs  sermens;  »  elle  fut  détruite  en  -1528.  Philippe- 
Auguste  ,  lorsqu'il  entoura  la  ville  d'une  enceinte  avec 
les  mille  francs  d'argent  qu'avait  donnés  Gérard  de 
Poissy  ,  n'y  enferma  pas  le  Louvre  dont  il  lit  une  forte- 
resse flanquée  de  tours.  L'une  d'elles  fut  nommée,  sous 
Charles  V,  la  tour  do  la  Librairie,  parce  qu'elle  renfer- 
mait la  bibliothèque  du  roi .  la  plus  considérable  du 
temps  et  composée  de  000  volumes.  François  P""  lit  ré- 
parer le  Louvre  en  1 53'.) ,  pour  y  loger  Charles-Quint. 
Vers  la  lin  de  sou  règne,  l'ancien  château  fut  entièrement 
démoli ,  et  on  jeta  les  fondemcns  de  la  partie  du  palais 
qu'on  nomme  le  vieux  Louvre  :  cette  partie  fut  achevée 
sous  Henri  II,  d'après  les  dessins  de  Pierre  Lescot  et 
avec  des  sculptures  de  Jeau  Goujon. 
Charles  IX  habita  le  Louvre.  Le  23  août  \  572,  «  quand 


MUSÉE  DES  FA^^LLES. 


^09 


I 


il  flt  joar,  dit  Brantôme,  le  roi  mit  la  tète  a  la  fenêtre 
de  sa  chambre,  et  voyant  aucuns  dans  le  faubourg  Saint- 
Germain  qui  se  remuoient  et  se  sauvoient,  il  prit 
une  grande  arquebuse  de  chasse  qu'il  avait  et  en  tirait 
tout  plein  de  coups  a  eux  ,  mais  eu  vain ,  car  l'arque- 
buse ne  tiroit  de  si  loin;  incessamment  criait  :  tuez  !... 
tuez!...  0  Le  gros  pavillon  du  Louvre  fut  bâti  sons 
Louis  XIII ,  et  Louis  XIV  posa ,  le  ^  7  octobre  1 665  ,  les 
fondemens  de  la  façade  principale  qu'on  appelle  la  Co- 
lonnade. Comme  le  roi  voulait  élever  la  un  monument 
digne  de  sa  grandeur,  il  fit  venir  de  Rome,  pour  exécu- 


ter ses  projets ,  le  cavalier  Lorenzo  Bernini  qui  passait 
pour  le  premier  architecte  du  temps.  On  lui  rendit  en 
France  des  honneurs  qui  sont  a  peine  croyables.  Dans 
toutes  les  villes  où  cet  artiste  passa,  il  y  avait  ordre  du 
roi  de  le  recevoir  avec  la  pompe  due  aux  princes  du 
sang ,  de  le  complimenter ,  et  de  lui  apporter  des  pré- 
sens :  des  officiers  de  la  bouche  du  roi  lui  préparaient 
a  manger  sur  sa  route;  et  quand  il  approcha  de  Paris , 
un  maître  d'hôtel  de  sa  majesté  fut  envoyé  à  sa  ren- 
'  contre  pour  l'accompagner  partout.  Malgré  toutes  le« 
préventions  favorables,  le  plan  du  Louvre  que  présenta 


La  Chambre  des  Députés. 


Branslùwn  del.  et  sculp. 


Bernini  fut  généralement  critiqué  ;  mécontent  de  la 
froideur  qu'il  pcncontrait ,  il  prétexta  l'impossibilité  de 
passer  l'hiver  dans  un  climat  plus  froid  que  le  sien ,  et 
il  repartit.  Si  le  voyage  du  cavalier  Bernini  servit  peu 
à  rerabellissemeut  du  Louvre ,  il  servit  'a  signaler  la 
magnificence  de  Louis  XIV  qui  lui  fit  une  gratification 
de  5,000  louis,  avec  un  brevet  de  ^2,000  livres  de 
pension  et  son  portrait  enrichi  de  diamans.  Il  reçut  le 
tout  assez  froidement. 

Cependant  le  Louvre  ne  s'achevait  pas  :  plusieurs  ar- 
tistes célèbres  se  présentèrent  pour  cette  grande  entre- 
prise. Les  dessins  préférés  furent  ceux  du  docteur 
Claude  Perrault,  le  mauvais  médecin  dont  parle  Boi- 
leau  ;  et  Perrault  fit  la  colonnade.  La  grande  galerie  qui 
joint  le  Louvre  aux  Tuileries  et  qui  renferme  actuelle- 
ment notre  musée  de  peinture ,  fut  terminée  sous  Napo- 


léon par  M.  Fontaine.  Enfin ,  au  bout  du  jardin  des  Tui- 
leries ,  de  l'autre  côté  du  pont  que  surchargent  douze 
grandes  statues,  s'élève  la  vaste  façade  d'un  édifice  au 
portique  grec.  Mais  contentez-vous,  si  vous  l'admirez, 
de  l'admirer  de  loin.  N'essayoz-pas  de  monter  les  trente 
marches  qui  y  conduisent  ;  ces  marches  ne  vous  condui- 
raient qu'à  une  muraille  Car  cette  façade  ,  c'est  le  der- 
rière de  la  Chambre  des  Députés,  monument  d'hier,  qui 
a  déjà  une  histoire,  et  dans  l'enceinte  duquel  une  révo- 
lution a  eu  le  temps  de  s'achever.  La  Chambre  des  Dé- 
putés, édifice  qui  représente  notre  liberté  nouvelle, 
comme  IHôtel-de- Ville  représente,  dans  l'ancien  Paris, 
nos  anciennes  libertés.  Trouvez  une  autre  ville  où  l'hi»' 
toire  s'écrive  en  pierres  de  taille  d'une  façon  si  impo- 
sante, où  deux  monumens  pareils  se  répondent  aux 
deux  bouts  de  la  rivière,  séparés  par  ces  autres  magni- 


MO 


LECTURES  DU  SOIR. 


fiques  monumcns  que  vous  savez ,  comme  par  autant  , 

d'époques.  .     *  .,  ,. 

Un  vi'eux  soldat  de  la  science ,  qui  a  fait  pour  1  amour 
d'elle  la  campagne  d'Égyple  a  la  suite  de  Monge,  et  bien 
d'autres  campagnes  encore ,  disait  devant  moi  qu  û  est 
quelque  cliose  de  plus  beau  que  le  speclacle  des  pyra- 
mides que  le  spectacle  de  toutes  les  splendeurs  etraoges 
de  l'Orient.  —  C'est  ce  qu'on  voit  du  pont  des  Arts. 

Et  pourtant,  celui  qui  disait  cela  ne  s'était  pas  trouve  . 
comme  moi  sur  le  pont, la  nuit,  —par  une  de  ces  nuits  ! 
de  fête,  où  son  accès  est  interdit  au  public.  Alors,  en 
effet  on  avait  là  un  spectacle  qui  devait  effacer  tontes  les 
splendeurs  de  l'Orient.  Les  raonumens  que  je  vous  ai  dits 
apparaissaient  tout  enQaramcs  ;  ici  rilliimiuation  dessi- 
nait le  demi-cercle  et  le  fronton  du  palais  de  rinstilut;la, 
de  grandes  lignes  élincelantes,  surmontées  d'un  nuage 
de  fumée  qu'elles  coloraient,  accusaient  successivement 
l'hôtel  de  la  Monnaie,  la  place  de  Henri  IV  et  l'Ile  dont 
la  proue  scinde  en  deui  la  scène  ;  plus  loin  le  dôme  rouge 
du  Panthéon  semblait  suspendu  au  ciel  par  la  main  de 
Dieu ,  comme  un  de  ces  globes  de  feu  que  Massillon  ra- 
conte tandis  que  ÏNotre-Dame  soulevait  avec  peine  dans 
l'ombre  ses  deux  fronts  noirs,  comme  si  elle  u'était  pas 


de  ces  réjouissances.  De  l'autre  cote ,  le  grand  Louvre 
était  rayé  de  lumière  ;  des  guirlandes  embrasées  cou- 
raient le  long  de  la  terrasse  des  Tuileries,  et  les  statues 
blanches  du  pont  Louis  XV  semblaient  mettre  l'Italie  de  la 
fête.  Puis  la  Seine  coulait  aux  pieds  de  tous  ces  édifices, 
les  décalquait  follement  et  les  renversait  dans  ses  eaux, 
avec  leurs  formes  embrasés  qu'elle  y  faisait  tressaillir. 
11  y  eut  un  instant  où ,  a  la  dernière  détonation  du 
feu  d'artifice,  Paris  sortit  tout  entier  du  milieu  de  ces 
ténèbres  visibles,  inondé  d'une  clarté  blanche.  Cette  ap- 
parition fut  saluée  d'un  cri  d'admiration  par  la  foule  qui 
se  tenait  jusque-là  silencieuse  et  recueillie  des  deux  côtés 
de  la  rivière.  Tout  un  monde,  qui  a  regardé  les  révolu- 
tions tout  au  plus  par  sa  fenêtre ,  était  descendu  dans 
la  rue  pour  voir  la  terre  et  le  ciel  un  instant  illuminés. 
Lorsque  l'obscurité,  comme  suspendue'par  un  miracle, 
se  fut  refermée  sur  tout,  la  fouie  se  séi)ara.  lit  ce  fut 
alors  un  merveilleux  coup  d'œil  que  celui  de  toutes  ces 
ombres  qui  semblaient  glisser  sur  le  pavé;  et  cela  avec 
tant  d'unité ,  d'ensemble ,  et  une  telle  expression  de  force 
que  vous  auriez  cru  voir  glisser  aussi  et  se,  mettre  eu 
marche  avec  elles  les  maisons ,  les  ponts  et  les  quais. 
EDMOND  LECLERC. 


L'HOTEL   COLBERT. 


L'hôtel  Colbert  était,  en  -1668,  situé  au  coin  de  la 
rue  Neuve-des-Petits-Champs  et  de  la  rue  Vivien  (  Vi- 
vieune)  ;  l'hôtel  Mazarini  (ancien  hôtel  du  Trésor)  for- 
mat i'autie  angle  des  mêmes  rues  (1).  ^ 

L'aspect  de  celte  habitation  presque  royale  était  des 
plus  imposans.  Un  large  escalier  de  marbre  à  balustres 
conduisait  au  péristyle  d'un  principal  corps  de  logis , 
auquel  on  arrivait  par  nue  vaste  cour  d'honneur.  Deux 
ailes  en  retour  allaient  rejoindre  deux  pavillons  élevés 
de  chaque  côté  de  la  graiide  porte  d'entrée  qui  s'ouvrait 
sur  la  rue ,  et  dont  le  fronton  était  orné  des  armes  de 
Colbert,  sculptées  en  pierre.  Ces  armes  étaient  d'or  à  la 
bisse  ou  couleuvre  d'azur  posée  en  -pal;  deux  licornes 
pour  support,  pour  cimier  une  main  lenant  une  bran- 
die d'olivier,  avec  cette  devise  :  rERiïE  et  recïe. 

Derrière  le  bâtiment  du  fond  on  voyait  pointer  les 
branches  dépouillées  des  grands  arbres  du  jardin;  et 
l'aile  gauche  de  l'hôtel,  prolongée  de  ce  côté,  formait 
une  longue  galerie,  dont  le  rez-de-chaussée  servait  de 
serre  chaude  et  d'orangerie  pour  une  foule  d'arbres  et 
de  plantes  rares  et  précieuses. 

Le  premier  étage  renfermait  une  magnifique  collec- 
tion de  tableaux  et  d'objets  d'arts  (2).  ^ 

Les  communs  et  les  dépendances  de  cette  habitation 
étaient  immenses,  et  de  magnifiques  écuries  renfermaient 


(1)  L'h'tcl  Colhcrt  est  un  fragment  inédit  de  V Histoire  de  la 
Marine  que  public  en  ce  momeul  M.  EL'OÈ^E  Sve. 

(!?)  Toutes  les  parliculavilés  et  descriptions  de  rinlérieur  de  cet 
liAtel  sont  extraites  do  rinvcntairc  du  mobilier  et  de  l'iiôtcl  Col- 
bert, ittil  apics  la  jnort  de  ce  ministre. 

Manuscrit  de  lu  BtblioUnquc  an  Hoi. 


vingt  chevaux  de  prix  et  de  choix ,  élevés  eu  grande  partie 
dans  le  haras  que  Colbert  avait  à  sa  terre  d  Haiilorive. 

Mais  la  magnificence  de  cet  hôtel  de  Paris  ne  suffit  pas 
pour  donner  une  idée  de  la  grande  fortune  de  Colbert  ; 
il  faut  songer  que  ses  maisons  de  Sceaux  et  d  Hautei  ive, 
que  SCS  appartemens  de  Saint-Germain  ,  de  Fontainebleau 
et  de  Versailles  (plus  tard)  furent  meublés  avec  le  mémo 
luxe,  et  si  complètement,  que  chacune  <lc  ces  somp- 
tueuses habitations  rivalisait  avec  l'hôtel  de  Paris  par  sa 
splendide  argenterie,  ses  meubles  précieux  et  ses  rares 
collections  de  tableaux  et  d'objets  d'arts. 

Or,  par  un  beau  jour  de  décembre,  sur  les  quatre 
heures  de  relevée,  un  lourd  carrosse  du  temps,  garni  à 
l'intérieur  de  velours  cramoisi  rehaussé  île  larges  dons 
dorés ,  s'arrêta  devant  le  péristyle  de  l'Iiôtel,  et  Colbert 
descendit  de  sa  voiture,  appuyé  sur  le  bras  d'un  latjuais. 

La  figure  de  Colbert  n'était  pas  changea;  :  c'étaient  tou- 
jours ses  gros  sourcils  froncés,  son  froat  de  marbre,  et 
son  air  dur  et  grondeur  ;  il  était  comme  d'habitude  vêtu 
de  noir ,  avec  le  cordon  bleu  de  l'ordre  en  sautoir,  cl  sa 
plaque  brodée  en  argent  sur  son  manteau. 

Après  avoir  traversé  une  grande  antichambre  où  se 
tenaient  bon  nombre  de  laquais,  il  arriva  dans  un  pre- 
mier salon  tendu  et  meublé  de  damas  ponceau  ;  ce  salua 
précédait  sa  bibliothèque. 

Cette  dernièiMî  pièce  était  fort  grande,  ayant  cinq  fe- 
nêtres de  façade  sur  la  cour  et  autant  sur  le  jardin  ;  les 
parties  de  murailles  que  ne  cachait  pas  une  magnifique 
bibliothèque  de  noyer  sculpté,  remplie  délivres,  étaient 
tendues  de  salin  de  IJriiges  vert  ;  les  rideaux  cl  portières 
étaient  de  la  même  couleur,  mais  de  gros  de  Tours,  re- 
hausses d'un  galon  et  d'uue  frange  d'or  et  d'argcnl .  avec 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


m 


les  armes  de  Colbcrl,  brodées  sar  la  pente  des  portières 
richement  festonnées. 

Les  fauteuils,  et  nne  grande  table  située  au  milieu  de 
celte  pièce,  étaient  aussi  de  noyer  sculpté,  avec  des 
honsses  de  velours  rerl  frangées  de  même  en  or  et  en 
arjent ;  enfin,  sur  le  marbre  d'une  large  console,  on 
voyait  les  bustes  de  bronze  de  Richelieu  et  de  Mazarin, 
avec  une  magniOque  horloge  au  milieu. 

An  bout  de  celte  pièce  était  une  grande  cheminée 
garnie  de  ses  chenets  cl  de  sa  grille  de  fer  bien  polie,  et 
défendue  des  courans  d'air  par  un  paravent  de  velours. 
Là.  attendant  Colbert,  étaient  rassemblés  Baluze,  biblio- 
thécaire du  ministre,  Tabbé  Gallois,  directeur  du  Jour- 
vnî  des  Savans,  et  Isarn  .  ancien  précepteur  du  marquis 
de  Seignclay. 

Lorsqu'ils  avaient  entendu  le  bruit  du  carrosse,  ces 
familiers  de  Colbert  s'étaient  levés  pour  le  saluer  et  s'en- 
tretenir avec  lui  quelque  temps,  comme  ils  faisaient 
d'habitude  avant  qu'il  n'entrât  dans  son  cabinet. 

.^fais  le  ministre,  après  jeur  avoir  rendu  leur  salut, 
dit  seulement  'a  Isarn  :  —  Slon  Ois  travaille  là-haut  de- 
puis ce  matin,  faites-le  descendre  à  1  instant  même... 
j'ai  de  bonnes  nouvelles  à  lui  donner. 

En  disant  ces  derniers  mots,  l'expression  de  la  figure 
de  Colbert  avait  entièrement  changé;  ses  traits  austères 
s'étaient  déridés .  et  je  ne  sais  quel  reflet  de  joie  et  de 
satisfaction  intime  éclatant  malgré  lui  sur  son  visage, 
semblait  y  luller  avec  l'air  de  sévérité  habituelle  qui  le 
caractérisait. 

—  Mais. . .  M;  le  marquis  de  Seîgnelay  n'est  pas  à 
1  hôtel,  monseigneur,  dit  Isarn  avec  embarras. 

—  11  n'y  est  pas  !...  cela  est  impossible  !  dit  Colbert, 
et  ses  traits  reprirent  leur  aspect  ordinaire  de  dureté. 

—  Pardonnez -moi.  monseigneur,  il  y  a  environ 
qnalre  heures  qi;e  ^I.  le  marquis  est  sorii  pour  aller 
faire ,  je  crois,  une  partie  de  longue-paume  chez  Noron  ; 
c'est  M.  le  comte  de  Grouvelle  qui  l'est  venu  chercher, 
et  M.  le  marquis... 

—  M.  le  marquis...  M  le  marquis  est  un  écervelé, 
dit  Colbert  en  frappant  du  pied  avec  colère;  qu'on  aille 
me  le  quérir,  et  à  l'instant  même,  chez  ce  Noron ,  que 
le  Ciel  maudisse  î 

Et  poussant  la  porte  de  son  cabinet  avec  violence , 
Colbert  y  entra  furieux,  se  jeta  sur  un  grand  fauteuil 
de  velours  rouge,  ne  pouvant  cacher  le  chagrin  profond 
qne  loi  causait  la  uégligence  et  la  légèreté  de  son  fils. 

Or,  chargé  ce  jour  même  par  son  père- d'un  ouvrage 
très-impartaut  sur  le  détail  de  la  marine,  Seigneley, 
selon  sa  coutume .  avait  préféré  ses  plaisirs  h  la  médita- 
lion  et  au  travail.  On  concevra  d'autant  plus  le  désap- 
pointement de  Colbert,  que  ce  ministre,  sortant  de  chez 
le  roi  avec  les  promesses  les  plus  brillantes  pour  1  avenir 
de  son  fils .  comptait  lui  annoncer  celte  faveur  inespé- 
rée, comme  encouragement  et  récompense. 

Le  cabinet  où  Colbert  attendait  son  fils  avec  tant  d'im- 
patience avait  un  aspect  si  particulier,  qu'il  mérite  dêlre 
dicril,  en  cela  que  son  ensemble  peut  donner  quelque 
enseignement  sur  les  goûls  de  ce  ministre.  Ce  cabinet 
était  vaste  et  carré  ;  des  tableaui  de  sainteté  dus  aux 
plus  grands  maîtres  cachaient  presque  les  murs;  entre 
antres  chefs-d'œuvre  on  remarquait  la  magnifique  ?iatï- 
vité  des  Carradie,  la  Création  du  monde,  par  Jules  Ro- 
main .  et  la  Fraction  du  pain,  par  Paul  Véronèse.  Parmi 
les  peintures  modernes,  il  y  avait  un  tableau  road  de 
Lebrun ,  représentant  un  Christ  au  Jardin.  Ce  même 
(ablean ,  copié  en  tapisserie  de  haute  lice  par  une  des 


filles  de  Colbert,  était  à  moitié  caché  par  un  rideau  de 
moire  verte.  Enfin .  au-dessus  d'une  lable  couverte  din- 
strumens  de  malhématiques  et  de  physique,  plusieurs 
portraits  étaient  suspendus  dans  des  cadres  de  bronze 
doré  richement  ciselés.  Ces  portraits  étaient  ceux  de  la 
reine  et  de  madame  la  duchesse  de  Chevreuse,  fille  aince 
de  Colbert  (^  ) ,  peints  par  Deaubrun ,  et  ceux  du  roi  et 
de  Monsieur,  dessinés  au  pastel  par  Nanteuil.  Deux 
autres  petits  portraits  de  Louis  MV  à  cheval ,  peints  par 
Mignard,  étaient  placés  de  chaque  côté  du  miroir  de  la 
^  cheminée.  Ce  miroir .  magnifique  glace  de  Venise  de 
S  quarante  pouces  de  haut  sur  trente-six  de  large,  élail 
3o  entouré  d'un  cadre  de  filigrane  d'argent  :  deux  grandes 
^  figures  d'enfant  de  même  métal  s'appuyaient  de  chaque 
^  côté  de  ce  cadre  et  supportaient  un  chapiteau  en  haut 
^  duquel  étaient  les  armes  de  Colbert  {2}. 
^  Un  grand  lustre  de  cristal  de  roche  pendait  au  pla- 
^  fond  de  ce  cabinet  par  un  gros  cordon  de  soie  pourpre, 
3»  et  au-dessus  du  miroir  d'argent  dont  nous  avons  parlé 
^  était  une  espèce  de  cadran  fort  ingénieux  servant  a  mar- 
quer l'air  du  vent.  Ce  cadran  correspondait  sans  doute 
'a  une  longue  tringle  de  fer  mise  en  mouvement  par  une 
girouette  placée  sur  les  combles  de  rhôtel.  Plusieurs 
meubles  précieux  ornaient  encore  ce  cabinet  :  il  y  avail 
deux  guéridons  a  fond  d'écailie  ouvragé  de  marqueterie 
de  cuivre  a  jour,  aussi  aux  armes  de  Colbert,  car  ses 
armes  se  retrouvaient  partout.  C  étaient  encore  deux 
petites  armoires  de  bois  violet  de  Culembourg  incrusté 
de  découpures  d'ébène  et  do  filets  d'étain  ;  sur  l'une 
d'elles  était  une  riche  cassolette  de  vermeil  d'une  très- 
rare  ciselure ,  et  sur  l'autre  une  admirable  figurine  d'ar- 
S  gent  d'un  pied  de  haut  représentant  un  homme  portant 
^  un  globe  ;  de  chaque  côté  de  celte  statuette  étaient  deux 
^  sphynx  de  marbre  rouge;  enfin,  sur  un  petit  cabinet 
3o  d'émail  de  Catalogne  était  rangé  un  superbe  casier  de 
^  laque  noire  monté  d'or  moulu,  rempli  de  médailles  d'un 
*^rand  prix.    . 

A  gauche  de  la  cheminée  était  une  grande  armoire  en 
écaille  et  'a  secrets  ,  où  Colbert  mettait  ses  papiers  d'état 
et  de  famille,  et  adroite  le  bureau  dont  il  se  servait 
_^  d'habitude  :  ce  bureau  de  poirier  noirci ,  sans  dorure  et 
^  couvert  d'un  vieux  tapis  de  drap  noir  tout  usé ,  contras- 
c«o  tait  par  son  extrême  simplicité  avec  le  reste  de  l'ameu- 
S  blement.  Au-dessus  de  ce  bureau,  'a  côté  des  portraits 
à  dont  j'ai  parlé,  on  voyait  une  pendule  de  Thurel  avec 
5^  saboîleet  son  pied  d'ébène  incrusté  de  cuivre  et  délain. 
3^  Une  aulre  pendule  à  peu  près  pareille  était  placée  sur 
^  un  second  bureau  de  bois  de  rose,  magnifiquement  orné 
T^  de  marqueterie  d'ébène  et  d'ivoire  ;  c'est  la  que  travail- 
2^  lait  souvent  auprès  de  son  père,  !M.  le  marquis  de  Sei- 
og  gnelay.  Ce  bureau  était  couvert  de  papiers  et  de  gros 
^  registres  lôi  en  vélin  vert,  avec  les  armes  de  Colberl 
%  dorées  sur  leur  couverture.  Tontes  les  lettres  qu'on  écri- 


(1)  Jeannc-Marie-Colberl  avait  (?ponsé,  le  2  février  tC»)7, 
M.  le  duc  de  Chevreuse ,  capitaine  des  chevaa-léjers  de  la  garde 
du  roi.  Colbert  lui  donna  en  dot  : 

569,000  fr.  en  deniers  comptant. 

1 5,000       en  pierreries. 

25.000       en  contrau. 
Un  pen  plus  d'un  million  de  nos  jours.  Il  Jota  de  même  ses  deux 
autres  Clles. 

(2)  Ce  miroir,  ;^ami  d'argent  massir,  était  estime  13,000  TuTes  .- 
On  trouve  cinq  miroirs  à  peu  près  de  celte  valeur  dans  linven- 
taire  de  Colbert. 

p»  Ces  reçiitret  gont  à  la'BiBliotli^que  du  Roi. 


112 


LECTURES  DU  SOIR. 


vait  à  ce  ministre,  depuis  celles  qui  avaient  trait  à  sa  4» 

charge  jusqu'aux  plus  insigniûantes,  furent  reliées  dans  ^ 

ces  volumes  par  mois  et  années,  jusqu'à  la  fin  de  sa  vie.  ^ 

Au  bout  d'une  demi-heure,  la  porte  du  cabinet  de  ^ 

Colbert  s'ouvrit,  et  son  fils  parut.  ^ 

Jean-Baptiste  Colbert,  marquis  de  Seignelay,  n'avait  ^ 

pas  encore  dis-huit  ans  ;  déjà  gros,  d'une  taille  moyenne  ^ 

et  vigoureuse,  mais  trop  épaisse;  sa  figure,  bien  que  =t 

large  et  pleine,  offrait  un  mélange  d'audace  et  dintel-  ^ 

ligence  assez  remarquable;  mais  rien  ne  pouvait  peindre  "£ 

l'imperturbable  assurance  qui  se  révélait  dans  son  regard  ^ 

hautain  et  inquisitorial.  ^ 

Ayant  été  interrompu  dans  sa  partie  de  paume,  Sei-  ^ 

gnelay  était  encore  fort  rouge  et  tout  débraillé,  son  justau-  ^ 

corps  bleu  de  ciel,  brodé  d'argent,  à  peine  boutonné,  ^ 

sa  perruque  en  désordre,  ses  aiguillettes  à  demi  reployées  ^ 

sous  son  riche  baudrier,  témoigoaient  la  promptitude  «<° 

avec  laquelle  il  s'était  rendu  aux  ordres  de  Colbert.         ^ 

—  Vous  m'avez  fait  mander,  mon  père,  me  voici,  ^ 

dit  Seignelay  en  entrant  arec  une  affectation  d'aisance  ^ 

qui  cachait  mal  son  dépit,  et  jetant  son  chapeau  à  plumes  4^ 

sur  une  chaise:  — mais  une  autre  fois,  je  vous  en  sup-  ^ 

plie,  mon  père,  épargnez-moi  un  pareil  affront...  Nous  ^ 

étions  Ta  toute  la  cour  chez  Noiron,  Grouvelie,  Soye-  ^ 

court,  Sévigné,  Saiol-Pol,  Cavoye,  Longueville,  que  $ 

sais-je  encore...  et  mons  Isarn  vient  là,  devant  eux  tous,  % 

me  chercher  et  me  ramener  comme  un  écolier  en  faute.  ^ 

Eq  vérité,  cela  est  outrageusement  fâcheux...  je  vous  à 

assure  !  ^ 

Colbert,  ne  disant  mot,  se  renfermait  dans  une  rage  X 

froide;  seulement,  à  ses  mains  crispées  qui  serraient  ^ 

fortement  les  bras  de  son  fauteuil ,  au  battement  préci-  5 

pité  de  son  piod  gauche  sur  le  carreau  de  velours  où  il  «ç» 

l'appuyait,  on  devinait  que  sa  colère  encore  contenue  % 

menaçait  d'éclater  bientôt,  et  néanmoins  son  regard  ter-  % 

rible  ,  fixé  sur  son  fils...  son  front  plissé  ,  son  dcmi-sou-.^ 

rire  insultant,  et  jusqu'à  son  silence  même  eussent  ter-  ^ 

riCé  tout  autre  que  Seignelay,  habitué  dès  loug-temps  à  i 

soutenir  le  choc  de  ces  démêlés  intérieurs.  ^ 

—  Enfin,  mon  père ,  me  voici  à  vos  ordres,  —  ré-  ^ 

péta-t-il  eu  s'essuyant  le  front  avec  une  insoucience  ap-  5 

parente,  et  sans  vouloir  s'apercevoir  de  l'irritation  crois-  $ 

santé  de  Colbert ,  —  et  ce  nest  pas  sans  peine,  je  l'avoue  ;  ^ 

car,  pour  me  rendre  auprès  de  vous,  mon  père,  j'ai  ^ 

interrompu  la  plus  belle  partie  qui  se  pût  voir,  et  me 

suis  tellement  hâté,  que  c'est  à  peine  si  mes  valetst-de 

chambre  ont  eu  le  temps  de  me  sécher... 

Colbert  n'y  tint  plus.  —  En  vérité ,  s'écria-t-il  avec 
un  éclat  de  rire  aussi  désespéré  que  méprisant ,  —  en 
vérité  ,  voilà  qui  est  du  dernier  grotesque  I  Mes  valets  de 
chambre...  le  jeu  de  paume...  nous  autres  de  la  cour!... 
Kt  qui  parle  donc  ainsi?  est-ce  quelque  jeune  seigneur 
de  haute  lignée?  quelque  fin  courtisan  de  grande  race?... 
point. . .  c'est  un  misérable  petit  bourgeois  qui,  aux  ordres 
du  premier  goujat,  aunerait  encore  de  la  serge  au  fond 
d'une  boutique,  de  même  que  son  grand-père  et  son 
père  ,  si  Dieu  n'avait  pas  béni  le  travail  de  ce  dernier... 
un  impertinent  qui  porte  des  aiguillettes  de  satin  et  des 
habits  brodés  au  lieu  de  vêtemens  modestes  qui  convien- 
nent à  son  état  et  à  sa  position...  un  véritable  marquis 
de  Mascarille ,  en  un  mot ,  que  Poquelin  a  dû  copier  chez 
moi...  un  lâche  fainéant  qui,  au  lieu  d'exécuter  mes 
ordres  et  do  tâcher,  à  force  d'assiduité,  de  mériter  un 
jour  les  bontés  du  roi ,  va  perdre  son  temps  et  va  faire  le 
muguet!...  un  impudent  qui  va  se  mêler  aux  gens  de 
qualité,  se  couvre  de  ridicule  et  prête  à  rire  à  ses  dé 


pcns ,  quand  il  devrait  se  trouver  trop  heureux  de  s'oc- 
cuper nuit  et  jour  des  travaux  que  je  veux  bien  lui  con- 
fier! 

Ces  reproches  de  Colbert  atteignirent  jusqu'au  vif  l'or- 
gueil intraitable  de  son  fils ,  qui ,  la  rougeur  au  froni , 
répondit  avec  insolence,  en^  montrant  à  son  père  ses 
armoiries  étalées  en  plusieurs  endroits  : 

—  Je  ne  sache  pas ,  monsieur,  que  personne  ait  osé 
rire  à  mes  dépens.  Libre  à  vous  de  mépriser  à  cette 
heure  une  noblesse  dont  je  vois  pourtant  ici  les  em- 
blèmes assez  répétés ,  et  que  vousavez  fait,  dit-on,  con- 
stater devoir  remonter  jusqu'aux  Colbert  d'Ecosse  ;  mais, 
comme  j'ai  Ihouneur  d'être  votre  fils,  je  tiens  à  vivre  el 
vivrai  toujours  comme  le  doivent  les  gens  de  la  qualité 
et  du  rang  dont  vous  m'avait  fait ,  et  dont  je  suis ,  tàeo 
que  vous  disiez...  en  un  mot,  puisqu'il  faut  parler  net, 
dès  aujourd'hui  je  renonce  à  tout  jamais  à  mériter  les 
bontés  du  roi ,  puisqu'il  faut  les  acheter  par  un  travail  e» 
un  traitement  qui  rebuteraient  le  dernier  de  vos  comnais; 
et  puis  d'ailleurs  ce  métier  de  scribe  ne  me  convieut  pas, 
et  depuis  assez  long-temps  vour  auriez  dû  vous  en 
apercevoir. 

Cette  rébellion  ouverte  contre  ses  vœux  les  plus  chers, 
et  surtout  ce  reproche  qui  semblait  mettre  Colbert  en 
contradiction  avec  lui-même,  en  opposant  ses  préten 
lions  aristocratiques  aux  vertes  leçons  de  modestie  el 
d'humilité  qu'il  donnait  assez  brutalement  à  son  fils, 
exalta  la  colère  du  vieux  ministre  au  dernier  poiut. 
Aussi,  saisissant  une  pincette  dans  la  cheminée,  il  se 
leva  de  son  fauteuil,  fit  un  pas  comme  pour  frapper  son 
fils ,  en  s'écriant  :  —  Ah  !  tu  oses  faire  des  menaces  à  ton 
père,  misérable! 

A  ce  geste  significatif,  Seignelay  fit  nne  prudente  re- 
traite, et  Colbert  s'arrêta,  soit  qu'il  réfléchit  que  soa 
fils  avait  enfin  atteint  un  âge  où  de  telles  corrections  de- 
venaient un  peu  messéanles,  soit  qu'il  préférât  donner 
de  bonnes  raisons  au  lieu  de  se  laisser  emporter  à  ces 
violences  qu'il  regrettait  ensuite';  toujours  est-il  qu'il 
rejeta  violemment  la  pincette  dansTàtre,  et  se  mil  à 
marcher  avec  agitation  à  travers  son  cabinet ,  comme 
pour  donner  à  sa  colère  le  temps  de  se  calmer,  essuyant 
de  temps  à  autre  les  gouttes  de  sueur  qui  coulaient  de 
son  front  a  moitié  caché  sous  sa  calotte  noire. 

Cependant  Seignelay ,  interdit,  honteux,  sentant  inté- 
rieurement ses  torts,  faisait  une  assez  triste  contenance, 
et,  debout  près  de  son  bureau,  feuilletait machinalenjent 
un  des  gros  registres  verts  dont  on  a  parlé. 

Au  bout  de  dix  minutes  de  ce  silence  embarrassant , 
Colbert  se  rassit  dans  son  fauteuil,  et  faisant  signe  à  son 
fils  de  s'approcher ,  lui  dit  d'un  air  glacial  : 

—  Bien  qu'il  n'appartienne  jamais  à  un  fils,  mon- 
sieur, de  s'inquiéter  des  vues  de  son  père,  bien  qu'il 
doive  considérer  comme  bon,  juste,  utile  et  nécessaire 
tout  ce  qui  émane  de  la  volonté  paternelle,  qui  doit  être 
sacrée  pour  un  fils,  comme  la  volonté  d'an  roi  le  doit 
être  pour  un  sujet ,  je  veux  répondre  à  ce  reproche  de 
contradiction  apparente  que  vous  avex  eu  l'audace  de 
m'adresser. 

—  Mon  père...  vous  vous  méprenez...  je... 

—  Taisez- vous,  monsieur,  taisez-vous,  et  écoalet- 
moi  religieusement...  Quand  ,  à  celte  fin  de  vous  rappe- 
ler à  l'examen  de  votre  véritable  position  que  vous  on 
bliez,  pour  votre  malheur  et  le  mien,  j'ai  dit  que  voo 
n'étiez  qu'un  petit  binirgeois ,  fils  et  petii-fils  de  petit 
bourgeois  ;  quand  j'ai  dit  que,  sans  mou  travail  opiuiâlp 
que  Dieu  a  béni ,  vous  en  seriez  çucore  à  auner  de  L 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


Mo 


serge,  comme  a  fait  mon  père,  comme  j'ai  fait  moi- 
même  avant  que  d'être  domestique  de  feu  monseigneur 
le  cardinal,  quand  j'ai  dit  ces  ciioses ,  monsieur ,  j'ai  dit 
autant  de  vérités  qui  devraient  vous  être  proOtai)les; 
quand,  pour  répondre  à  ces  vérités,  vous  avez  eu  l'im- 
pudence de  me  montrer  ces  armoiries  qui  sont  les 
miennes,  et  qui  sont  reproduites  partout  chez  moi,  eu 
me  disant  que  j'avais  fait  constater  l'ancienneté  de  ma 
famille  et  que  je  la  faisais  remonter  à  je  ne  sais  quels 
Colbert  d'Ecosse...  Vous  avez ,  avec  votre  présomption 
habituelle,  cherché  à  me  trouver  en  contradiction  avec 
moi-même,  au  lieu  d'avouer  vos  fautes  avec  humilité. 

—  Je  vous  jure  que  telle  n'a  pas  été  mon  intention, 
mon  père. 

—  Et  je  vous  dis ,  moi ,  que  telle  a  été  votre  intention, 
monsieur  :  quand  je  vous  rappelais  le  peu  de  votre  ori- 
gine, c'était  vous  dire  que  vous  n'étiez  rien  par  vous- 
même,  et  que  vous  ne  pouviez  être  compté  que  par 
votre  trravail,  voire  aptitude  et  votre  assiduité;  c'était 
vous  dire  que  les  aiguillettes ,  les  broderies,  le  jeu  et 
le  jargon  de  cour,  tout  cela  est  indécent  pour  un  homme 
qui  a  son  état  tout  entier  à  faire ,  qui  n'est  rien  et  n'a 
rien  par  lui-même,  encore  une  fois,  et  qui  attend  tout 
de  mes  boutés  et  de  la  faveur  du  roi  mou  maître ,  s'il 
s'en  peut  rendre  digne...  Enfln,  puisqu'il  faut  vous  le 
dire ,  misérable  orgueilleux  que  vous  êtes ,  cette  généa- 
logie pompeuse  dont  vous  vous  targuez  n'est  qu'une 
leurre,  oui,  monsieur,  un  mensonge  que  la  sévère  mo- 
rale réprouve  peut-être,  mais  que  la  politique  rend  né- 
cessaire; aussi,  si  je  m'abaisse  à  feindre  et  à  tromperie 
monde,  je  veux  au  moins  qu'entre  nous  deux,  entendez- 
vous  ,  vous  sachiez  ce  qui  est,  puisque  les  fumées  d'une 
folle  vanité  vous  privent  de  votre  raison;  eh  bien,  oui, 
il  est  utile  pour  un  homme  qui  traite  avec  d'autres 
hommes  de  tout  rang  et  de  tout  état,  et  qui  couséquem- 
ment  doit  agir  sur  eux,  il  est  utile  pour  cet  homme  de 
réunir  en  soi  le  plus  de  moyens  d'actions  qu'il  se  peut  ; 
pas  un  n'esta  négliger  ;  et  si  du  temps  où  nous  vivons  un 
homme  revêtu  d'une  noblesse  douteuse  ou  vraie  possède 
par  cela  même  eu  soi  uu  prestige  qui  fascine  quelques 
esprits,  il  doit  acquérir  ce  prestige,  s'il  le  peut.  Mais 
vous,  monsieur,  vous  regardez  ce  qui  n'a  été  qu'un  des 
plus  médiocres  expédiensdema  fortune  comme  le  terme 
accompli  de  la  vôtre;  parce  qu'à  ma  sollicitation,  le  roi 
a  bien  voulu  vous  permettre  de  prendre  uu  vain  titre , 
vous  vous  mettez  à  croire  sérieusement  à  ce  titre,  à  le 
considérer  comme  un  état  dans  le  monde ,  parce  qu'il 
vous  attire  les  égards  et  les  respects  de  quelques  sots 
pour  qui  tout  marquis  est  uu  grand  seigneur.  Or ,  uu 
grand  seigneur,  c'est  ce  que  vous  n'êtes  point  et  ne  serez 
jamais.  ÎVon  ,  monsieur,  non,  vous  êtes  M.  Colbert,  fils 
et  petit-fils  de  gens  qui  ont  été  marchands.  Maintenant, 
monsieur,  libre  à  vous  de  dédaigner  un  travail  qui  rebute- 
rait, dites-vous,  le  dernier  de  mes  commis;  libre  a  vous 
de  perdre  et  d'oublier  ce  que  vous  avez  appris,  de  mettre 
à  néant  l'instruction  variée  que  j'ai  pris  tant  de  soins  et 
de  peine  à  vous  faire  donner.  Allez,  monsieur,  allez... 
menez  la  vie  d'un  oisif  et  d'un  dissipateur,  attendez  ma 
mort  avec  impatience  pour  jouir  alors  du  peu  que  j'au- 
rai amassé;  et  puis,  comme  vos  prodigalités  auront 
vite  mis  fin  à  ce  bien  si  ardemment  attendu ,  vous  irez 
mourir  dans  quelque  coin  obscur,  méprisé,  et  peut- 
être  déshonoré.  Et  moi ,  j'aurai  incessamment  travaillé 
pendant  toute  ma  vie,  et  moi ,  j'aurai  eu  le  vain  espoir 
de  vous  voir  uu  jour  m'aider  dans  mes  charges ,  jaurai 
en  vain  mis  à  contribution  les  iQlelligcnces  les  plus  pré-. 

JA>V1EU    1856. 


cieuses  pour  diriger  et  faciliter  vos  premières  études , 
de  telle  sorte  que  vous  recueilliez  seulement  le  fruit  et  la 
fleur  des  sciences  les  plus  arides...  depuis  deux  ans  je 
vous  aurai  initié  à  mes  plus  secrets  desseins,  à  mes  pro- 
jets les  plus  vastes,  j'aurai  enfin  amassé,  taillé  une  a 
une  toutes  les  pierres  du  plus  vaste  et  du  plus  beau  mo- 
nument, et  lorsque  je  sentirai  qu'il  faut  uu  bras  plus 
jeune  et  plus  vigoureux  que  le  mien  pour  élever  seule- 
ment ce  que  j'aurai  préparé  avec  tant  de  labeurs,  ce 
bras  même  me  manquera...  et  c'est  un  fils...  mon  seul 
fils  qui  se  conduit  ainsi  ;  un  fils  pour  qui  j'avais  rêvé  l'a- 
venir le  plus  beau  qu'un  homme  ait  pu  rêver  pour  son 
enfant  de  prédilection!...  Ah!  que  cela  est  affreux... 
mon  Dieu  !  mon  Dieu  !  quelle  fin  pour  tant  d'espérances! 
Et  Colbert,  dont  la  voix  s'était  peu  à  peu  altérée,  ca- 
cha sa  figure  dans  ses  mams,  avec  un  geste  de  désespoir. 
Ce  ministre  souffrait  cruellement  ;  il  éprouvait  une 
de  ces  déceptions  amères  qui  souvent  déchirent  l'ame  de 
ceux  qui ,  arrivés  a  une  haute  position  sociale  à  force 
d'intelligeuce,  voudraient  croire  comme  à  une  seconde 
vie  dans  ce  monde,  en  rêvant  cette  haute  position  con- 
tinuée par  l'intelligence  de  leur  enfant;  égoïsme  assez 
consolant  d'ailleurs,  qui,  liant  l'avenir  au  passé,  fait  que 
le  vieillard  meurt  eu  souriant  à  l'aurore  de  la  carrière 
^  de  son  fils,  qui  lui  semble  ainsi  prolonger  la  sienne. 
^  Cette  déception  était  d'autant  plus  cruelle  pour  Col- 
^  bert,  qu'il  avait  remarqué  dans  sou  fils  le  germe  de 
^  quelques  précieuses  qualités,  une  activité  singulière,  un 
^  esprit  vif  et  prompt,  et  surtout  une  facilité  excessive  et 
^  peut-être  malheureuse  pour  le  travail,  quand  il  voulait 
^  s'y  livrer  ;  mais  cela  était  gâté  souvent  par  un  orgueil  in- 
^  trailable,  une  extrême  légèreté,  et  surtout  par  une  dan- 
^  gereuse  personnalité,  qui  ne  faisait  que  poindre  alors, 
et  fut  par  la  suite  si  funeste  aux  vrais  intérêts  de  la 
France. 

Seignelay,  ayant  rarement  vu  Colbert  sous  l'empire 
d'une  aussi  accablante  tristesse ,  se  sentit  touché  jusqu'au 
,   fond  du  cœur,  et  comprit  tout  ce  que  sa  légèreté  devait 
^  avoir  eu  de  décespérant  pour  son  père. 

Aussi,  s'approchant  du  vieux  ministre ,  mettant  on 
genou  sur  le  carreau  de  velours ,  il  dit  d'une  voix  basse 
et  respectueuse  :  — Pardonnez-moi,  mon  père,  s'il  vous 
plaît;  je  sais  que  j'ai  eu  tort  d'oublier  le  travail  *pour 
mes  plaisirs  ,  et  je  regrette  d'avoir  si  inconsidérément 
parlé  de  vos  vues  sur  moi...  et  puis,  mon  père,  il  faut 
excuser  aussi  la  fierté  avec  laquelle  je  parle  de  votre 
nom...  noble  ou  bourgeois,  peu  importe,  c'est  le  vôtre, 
c'est  celui  d'un  grand  el  illustre  ministre...  Eh  bien! 
oui,  je  l'avoue,  je  ne  puis  réprimer  mon  orgueil ,  en 
songeant  que  c'est  aussi  le  mien...  et  il  me  semble  quel- 
quefois que  ce  nom  seul  devrait  me  rendre  l'égal  des  fils 
des  plus  grands  seigneurs;  encore  une  fois,  pardonnez- 
moi,  laissez-moi  vous  faire  souvenir  que,  si  j'ai  été  ou- 
blieux et  négligent  aujourd'hui,  vous  m  avez  quelque- 
fois dit  :  Courage,  mon  enfant,  tu  me  seconderas  un 
jour...  Ehbieu!  mon  père  ,  je  tâcherai  de  toujours  mé- 
riter votre  approbation;  car  ce  que  j'ai  dit  de  renoncer 
a  la  carrière  que  vous  m'avez  tracée  avec  tant  de  bonté 
paternelle  m'a  été  arraché  parle  dépit,  j'en  suis  hon- 
teux, repentant,  mais  pardonnez-moi  cette  fois,  je 
vous  en  supplie. 

—  Oh!  oui,  mon  père,  pardonnez-lui,  dirent  dou- 
cement deux  autres  voix  jeunes  et  fraîches. 

Seiguelay  se  retourua  et  vit  ses  deux  sœurs ,  Hen- 
riette et  Anne,  qui  s'étaient  avancées  sur  la  pointe  de 
leurs  petits  pieds ,  en  soulevant  sans  bruit  la  portière 

^'Ô. TKOISIÈME    VULUMK. 


M4 


LECTURES  DU  SOIR. 


du  cabinet  ;  elles  n'osaient  maintenant  faire  un  pas  et  c^  blier...  aussi  je  vais  vous  parler  seulement  sur  la  foi  et 
se  tenaient  par  la  main  ,  toutes  deux  blondes  avec  leurs  $  dans  le  sens  des  promesses  que  vous  m'avez  faites ,  el 
longs  cheveux  bouclés  à  la  Scvigné.  qui  tombaient  sur  $  que  vous  pouvez  réaliser  de  reste...  Écoutez-moi  donc 
leur  joli  cou  :  toutes  deux  vêtues  de  robes  bleues  à  cor-  ^  ailentivement  :  Vous  allez  avoir  dans  un  mois  dix-huit 
sage  en  pointe,  avec  de  gros  nœuds  de  rubans  de  satin  ^^  aus;  malgré  de  fréquentes  ctourderies,  une  grande  lé- 
blanc  aux  épaules  ,  aux  manches  et  au  corsage.  Z^  gèreté,  j  ai  reconnu  en  vous  de  rapdtude  au  travail , 
Kn  entendant  la  voix  de  ses  Glles  .  Colbert  avait  levé  'f  une  extrême  facilité  et  d'heureuses  dispositions;  voulant 
sa  tête  et  laissé  tomber  ses  deux  mains  sur  ses  genoux  ±  surtout  que  ce  que  j'ai  acquis  avec  tant  de  peine  ne  soit 
avec  accablement .  sans  toutefois  tourner  ses  yeux  hu-  ±  pas  entièrement  perdu  .j'ai  demandé  aujourd'hui  même 
mides  vers  ses  enfans.  Cette  Ggure,  si  grave  et  si  aus-  $  à  sa  majesté  de  vous  accorder  la  survivante  de  mes 
tère.  était  alors  empreinte  d'une  expression  poi^juanle  ^  charges.  Voilà,  mon  lils,  ce  que  je  pensais  vousannon- 
de  tristesse  et  de  découragement.  Son  regard,  fixé  ma-  S  cer  tantôt,  croyant  vous  trouver  occupé  au  travail  que 
chinalement  sur  le  feu  de  la  cheminée,  prouvait  'a  quel  ^  je  vous  avais  coiitié:  mais  je  ne  veux  point  faire  de  ré- 
point ses  douloureuses  pensées  l'absorbaient,  et  ce  ne  ^  criminatious,  non...  cnOn,  voilà  ce  que  sa  majesté  m'a 
fut  qu'après  quelques  ioslans  de  celte  cruelle  médi-  ±  bien  voulu  promettre  pour  vous, 
talion  que  deux  grosses  larmes  coulèrent  sur  les  joues  ^  —  Croyer,  mon  père,  que  je  me  rendrai  digne  d'une 
creuses  et  amaigries  du  vieux  ministre.  5^  faveur  si  peu  attendue  el  si  peu  méritée,  par  mon  ap- 
Ce  voyant,  ses  deux  (illes  s'avancèrent  plus  hardi-  ^  plication  et  mon  zèle  pour  le  service  du  roi,  —  dit 
ment,  et  Anne,  la  plus  jeune,  s'agenouillant  devant  sou  c<o  Seignelay  ,  bien  qu'une  telle  promesse  inespérée  en 
père/prit  une  de  ses  mains  quelïe  baisa  .  pendant  que  ^  effet  pour  son  â!;e  ne  l'élonnàt  pas  démesurément,  car 

"     '      '■  S  il  y  avait  dans  cet  homme  une  de  ces  confiances  ob- 

^  stinées  en  soi-même  ,  une  de  ces  présomptions  auda- 
^  cieuses  qui  portent  à  de  bien  grandes  actions  ou  jettent 
"'  dans  de  bien  grandes  fautes. 

Colbert  continua  :  —  Je  l'espère,  mon  fils,  car  telle 
a  été  encore  la  bonté  de   Sa  Majesté  ,  qu'elle  a  bien 

frère? Puis  ce  mot  lui  retraçant  la  scèue  qui  venait  ^  voulu  m"  assurer  en  outre  qu'au  commencement  de  l'an- 

Oh  !  votre  frère,  il  m'a  fait  «^  née  prochaine,  lorsque  vous  aurez  dix-huit  ans  accom- 
plis .  vous  pourriez  faire  la  première  commission  de  ma 
charge...  A  cet  effet ,  j'ai  rédigé  une  instruction  pour 
TOUS ,  —  dit  Colbert  en  montrant  son  manuscrit.  — 
Cette  instruction  vous  donnera  une  idée  claire  et  exacte 
^  de  mes  charges .  et  particulièrement  de  la  Marine:  cela, 
joint  aux  éludes  préliminaires  que  je  vous  ai  fait  faire , 
et  aux  connaissances  pratiques  et  tbémques  que  vous 
acquerrez-encore,  vous  mettra. si  Dieu  le  veut,  à  même 
de  me  remplacer  digaemeut,  et  peut-être  avec  avantage 
5  pour  le  service  du  roi. 

— ^lon  père ,  que  dites-vous  !  vous  égaler  serait  dé.à 
une  gloire... 
(lue  vous  le  voudrez...  oui.  je  vous  jure  que  dès  ce  jour  ^  — Non,  mon  fils,  non,  je  sais  ce  qoi  me  manque, 
je  prends  la  ferme  et  invincible  résolution  de  me  livrer  tC  je  l'ai  bien  compris,  mais  il  était  trop  tard .  et  je  serais 
au  travail,  de  vous  soulager  autant  que  je  Icivnirrai,  et  ^  bien  heureux  si  vous  pouviez  briller  par  les  qualités 
de  mè  montrer  en  tout  digne  de  vous  et  de  votre  nom...  ^  qui  me  manquaient.   Oui,  mon  fils,  j'ai  vu  mallieu- 

r\ous  le  promettons  pour  lui,  —  dirent  les  deux  ^  reusement  qu'un  ministre  qui  doit  toute  son  attention 

jeunes  filles  en  embrassant  tendrement  leur  père,  qui  5^  aux  grandes  vues,  et  qui  est  toujours  emporté  par  un 
linit  par  dire,  en  tendant  la  main  à  son  fils  :  —  Allons,  ^  grand  courant  ne  peut,  sans  s'épuiser,  s'appesantir  sur 
allons,  que  tout  soit  oublié,  Baptiste;  mais  vous  m'avez  ^^o  des  minuties  qu'il  faudrait  pénétrer  rapidement  :  or 
misa  la  plus  rude  épreuve  que  jamais  père  ait  sui>-  %  donc,  s'il  n'a  pas  acquis  de  bonne  heure  la  facilité  de 

les  saisir  dans  le  grand  ,  et  de  les  percer  d'un  coup 

d'œil,   il  s'expose  à  être  gouverné  par  ses  subalternes  , 

souvent  peu  instruits  et  intéressés  à  lui  cacher  la  Térité; 

^  c'est  pour  cela,  mon  fils,  que  j'ai  fait  minuter  {MMirvous 


sa  sœur,  debout  et  peuchée  près  du  fauteuil,   faisait 
signe  à  son  frère  de  s'approcher. 

Eu  sentant  les  caresses  de  ses  filles,  Colbert  sembla 
se  réveiller  d'un  rêve,  fit  un  mouvement  brusque,  et 
dégagea  sa  main  eu  disant:  —  Qu'est-ce  que  ceci... 
comment?  Anne...  Henriette...  (Ju'v  a-t-il?  et  votre 
frère  ?  —  I 
de  se  passer ,  il  ajouta 
bien  du  mal... 

—  Et  il  eu  est  au  désespoir  ainsi  que  nous ,  mon 
l>ère...  pardounez-lui... 

—  Encore  cette  fois,  mon  bon  père.  —  dit  Seignelay. 

Colbert  regarda  son  fils  d'un  air  fâché  quoique  atten- 
dri, et  dit  eri  secouant  la  tète  :  —  Et  aujourd'hui  en- 
core... aujourd'hui...  où  je  me  faisais  une  fêle .  une  joie 
si  grande  de  lui  annoncer...  mais  non  ,  non,  il  est...  il 
s'est  montré  indigne  d'une  telle  faveur,  — ajouta  le 
ministre  en  sentant  renaître  son  indignation 

—  Mou  père...  je  travaillerai  comme  le  dernier  com- 
mis de  vos  bureaux,  et  cela  pendant  autant  de  temps 


S 


portée. 

Seignelay  porta  respeclneusement  la  main  de  son  père 
h  ses  lèvres,  et  Colbert,  après  que  ses  filles  l'eurent 
baisé  au  front  ,  leur  dit  :  —  Laissez-moi.  mes  enfans, 
j'ai  h  travailler  avec  votre  frère... 

Anne  et  Henrielle  disparurent.  ^ 

A  ce  rant  de  travailler.  Seignelay  s'était  bientôt  di-  ^ 
rigé  vers  le  bureau  dont  nous  avons  parlé.  ^ 

Lorsque  ses  liil»  s  furent  perlies  .  Colbert  les  suivit  et  ^ 
slia  fermer  la  porte  de  l'anti-cabinct  qui  suivait  la  bi-  ^ 
bliolhèque  cl  précédait  son  cabinet:  puis,  ouvrant  la  I^o 
grande  armoire  secrète  dont  on  a  parlé,  il  en  tira  un  3^ 
assez  vohnnineux  manuscrit  tout  de  sa  main  ,  el  se  mit  S 


^  tant  de  traités  qui  vous  ont,  je  le  sais  ,  aussi  instruit  en 
^  pratique  qu'en  théorie  sur  une  foule  de  matières  qui 
^  regardent  la  marine.  Écoulez-moi  donc  attejiiivemejit , 
^  el  après  celle  lecture  faite  ,  dites-moi  si  tous  tous  sen- 
^  lez  la  force  et  le  courage  de  marcher  dans  la  voie  que  je 
^  vous  ai  si  péniblement  tracée. 

Et  Colbert .  de  sa  voix  lente  et  creuse,  lut  les  instruc- 
tions ,  véritable  chef  d'œuvre  de  clarté ,  de  bon  sens  el 
d'affection,  et  qui  étaient  une  exposition  de  ses  prin- 
cipes administratifs. 

Ci>ll>ert .  après  avoir  |h  celte  inslruclioD  ,  qu'il  in- 


dans son  fauteuil.  *■ 

—  Mou  lils .  dit-il  h  Seignelay  qui  vint  s'assoir  auprès  .  .  , 

de  lui  sur  un  tabouret,  je  ne  vous  dirai  pins  rien  sur  la  HS^  terrompit  plusieurs  fois  pour  se  re|H)ser.  cl  que  Sei- 
péuiblc  scèue  de  tout  'a  l'heure,  non  ..  je  veux  J'ou-  ^  cuclav  écouta  fort  atlonlivement.  la  mit  entre  les  mains 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


115 


de  son  Gis,  et  lui  dit  :  —  Vous  allez  maintenant  bien 
arrêter  et  peser  ceei,  mon  fi.'s;  dans  deux  jonrs  vous 
reTiendrez  me  dire  ce  ^  quoi  vous  aurez  conclu,  si  vous 
vous  sentez  capable  de  suivre  cette  noble  et  glorieuse 
carrière;  allez,  mon  fils,  réfléchissez  long-temps  et  mû- 
rement ,  car  c'est  l'avenir  de  toute  votre  vie  ,  et  la 
consolation  du  peu  de  jours  qui  me  reste,  dont  vous 
allez  décider. 

Seignelay  remercia  son  pore  et  sortit  de  son  cabinet 
avec  plus  de  gravité  qu'il  n'y  était  entré. 

C'est  qu'aussi  un  seul  mot  de  son  père  avait  bien 
changé  sa  position.  Cette  perspective  de  la  survivance 
des  charges  de  son  père  était  bien  faite  pour  contenter 
les  plus  ambitieux ,  et ,  quoique  plus  jeune  que  Louvois 
de  dix  ans,  Seignelay  voyait  avec  peine  et  jalousie  le 
fils  de  LeTellier  ayatti  une  part  active  dans  les  affaires 
depuis  long-temi)s.    - 

On  l'a  dit ,  ce  qui  était  a  la  fois  une  qualité  et  un  dé- 
faut chez  Seignelay ,  c'était  une  facilité  de  pénétration 
incroyable  qui  s'exerçait  malheureusement  beaucoup 
plus  en  surface  qu'en  profondeur,  si  l'on  peut  s'expri- 
mer ainsi. 

Isarn ,  qui  l'éleva ,  était  un  homme  fort  lettré ,  ayant 
de  plus  une  foule  de  connaissances  sui)erlicieiles,  il  est 
vrai  ,  mais  qui  lui  donnaient  au  moins  l'avantage  de 
pouvoir  toujours  entretenir  son  élève  des  sciences  que 
d'autres  professeurs  lui  enseignaient,  et  ainsi  d'en  em- 
preindre les  élémens  un  peu  plus  avant  dans  ce  cerveau 
si  mobile  et  si  inconstant.  , 

Il  était  d'ailleurs  impossible  que  Seignelay,  doué 
d'esprit  et  de  dispositions  naturelles  ,  n'eût  pas  acquis 
des  connaissances  varices  sur  une  foule  de  matières , 
quand  on  voit  ces  résumés  si  substantiels,  si  clairs,  si 
allant  droit  au  fuit ,  que  Colbcrt  commandait  pour  son 
fils  à  lélitc  des  jurisconsultes,  des  administrateurs,  des 
officiers  de  terre  et  de  mer,  des  inteudans,  des  finan- 
ciers et  des  littérateurs  du  temps ,  sur  chaque  spécialité 
qu'ils  représentaient. 

Joignez  a  cela  un  extrait  des  maximes  fondamentales 
de  Colbert  à  propos  du  commerce  et  de  la  marine ,  tiré 
de  ses  dépêches  et  des  ordres  du  roi  qui  furent  toujours 
minutés  par  ce  ministre,  et  l'on  concevra  que,  bien 
que  fort  jeune ,  et  à  peine  âgé  de  dix-huit  ans,  Seigm  lay 
ne  fût  pas  déplacé  dans  les  attributions  importantes  que 
son  père  démembra  de  sa  charge  au  commencement  de 
1GG9  pour  les  lui  confier,  et  que  par  la  suite  il  rendit  ! 
de  véritables  services  à  la  marine  par  l'infatigsble  ac-  ! 
livité  avec  laquelle  il  poussa  les  armemens  dont  il  s'était  : 
spécialement  et  par  goût  occupé,  ^    ; 

Deux  jours  après  la  scène  dont  on  a  rendu  compte  ,  ; 
Seignelay,  qui  avait  à  peine  paru  h  la  table  de  son  père , 
en  s'excusant  de  la  négligence  do  sa  mise;  deux  jours 
après,  dis-je,  il  vint  gratter  'a  la  porte  de  son  cabinet. 

Colbert  finissait  de  déchiffrer  une  dépêche  de  son  frère, 
le  marquis  de  Croissy,  ambassadeur  en  .\nglelcrre,  dé- 
pêclie  toute  confidentielle  dont  on  parlera  plus  tard.  H 
remit  cette  déi)êclie  dans  son  rac  avec  les  papiers  à 
porter  au  roi,  et  dit:  —  Entrez... 

Seignelay  entra  ;  ce  n'était  plus  le  même  homme  :  il 
avait  quitté  les  plumes  et  les  aiguillettes  de  satin  pour  un 
vêtement  de  couleur  sévère,  sa  denielleélait  fortsiraple , 
et  sa  perruque  raccourcie  de  moitié.  Colbert  fut  sensible 
à  cette  déférence  de  son  filsH  ses  conseils  ,  et  dit  d'un 
air  de  bonne  humeur  :  —  C'est  bien ,  Haptisie ,  c'est 
ainsi  qu'il  faut  être  ;  non  que  je  vous  enjoigne  la  négli- 
gence dans  vos  habits ,  mais  il  faut  au  moins  racheter, 


par  la  gravité  de  votre  air  et  de  votre  costume ,  ce  qu'il 
vous  manque  de  barbe  au  menton...  —  Mon  père,  — 
dit  Seignelay,  —-j'ai  fait  mettre  sur  votre  bureau  ce 
matin,  parBalnze,  le  mémoire  de  ce  que  je  me  propose 
de  faire  toutes  les  semaines,  maintenant  que  j'ai  lu  votre 
instruction  et  que  je  prends  le  parti  de  mériter  en  tout 
vos  bonnes  grâces;  avez->ous  bien  voululire  ce  projet?... 

—  Ce  projet...  le  voici,  liapliste,  —  dit  Colbert  en 
montrant  un  mémoire  placé  devant  lui,  écrit  dune 
grande  écriture  mince  et  serrée  ,  et  en  marge  duquel 
étaient  des  observations  d'une  petite  écriture  rondo  , 
abrégée  ,  presque  aussi  illisible  et  inintelligible  que 
celle  de  Lyonne.  —  Vous  voyez  ,  mon  fils,  que  je  lai 
annoté...  Tenez,  lisez  le...  lisez-le  tout  haut...  Mes  ob- 
servations vous  serviront  de  réponses;  je  l'entendrai 
encore  une  fois ,  et  si  quelque  chose  m'a  échappé ,  j'y 
remédierai  à  l'heure  même... 

Et  Seignelay  lut  le  mémoire  ,  en  s'interrompanl  h 
chaque  paragraphe  pour  y  ajouter  les  remarques  de  son 
père. 

—  Et  alors,  mon  cher  enfant ,  —  dit  Colbert,  —  si 
vous  faites  encore  plus  que  vous  le  promelt«iZ,  vous  ne 
me  trouverez  pas  en  reste  avec  vous.  Allons ,  allons  , 
Baptiste,  vous  êtes  un  digne  jeune  homme,  j  ai  bon 
espoir  en  vous ,  et  vous  achèverez  ce  que  j'ai  commencé. . . 
Dieu  est  le  maître  de  toutes  choses:  c'est  par  son  inspi- 
ration que  nous  agissons  ;  aussi  je  ne  crois  pas  faire  un 
péché  d'orgueil  en  disant  que,  lorsque  j'ai  pris  les  fi- 
nances et  la  marine ,  tout  était  d.ins  un  bien  grand  dé- 
sordre, et  particulièrement  la  marine;  je  l'ai  rétablie 
en  assez  peu  de  temps,  et  rappelez-vous,  mon  fils,  que 
si  j'y  ai  abondamment  versé  les  fonds  de  l'état ,  la  ma- 
rine commence  bien  h  me  les  rendre  par  l'augmentation 
du  commerce  maritime,  qui  est  une  des  grandes  sources 
de  richesse  d'un  pays. 

—  Comme  aussi  la  marine  militaire  fait  respecter  au- 
dehors  le  pavillon  du  roi ,  avant  tous  les  autres  ;  n'est- 
il  pas  vrai ,  mon  père  ? 

— Sans  doute...  sans  doute...  quoique  ces  préséances 
de  pavillon  aient  coûté  bien  du  sang  et  bien  de  l'argent, 
et  tout  cela  pour  un  point  d'honneur  frivole...  Et  Dieu 
sait  ce  qu'il  en  coûtera  encore. 

— Et  qu'importe,  s'il  coule  glorieusement,  mon  père, 
et  si  le  nom  du  ministre  du  roi  de  France  se  mêle  aux 
noms  de  ceux  qui  auront  si  bravement  soutenu  ce  i>a- 
villon  '?  —  dit  Seignelay  avec  une  exaltation  qui  fit  ré- 
fléchir et  soupirer  profondément  Colbert,  comme  s'il 
eût  pu  lire  dans  ces  paroles  l'avenir  de  l'administration 
;  de  son  Gis.  Puis  il  ajouta  :  —  Bast...  voil'a  des  imagina- 
:  tiens  extravagantes  que  Louvois  vous  envierait ,  mon 
enfant.  Le  pavillon...  le  pavillon...  folies  que  tout  cela , 
;  le  commerce  d'abord...  le  commerce  toujours...  Que 
;  vos  escadres  de  guerre  soient  destinées  à  le  proléger;  à 
■  l'augmenter,  à  l'assurer...  car  si  l'étendard  royal  est 
;  semé  de  fleurs-de-lys  d'or,  il  les  doit  au  travail  de  ce 
'  modeste  pavillon  bleu  a  croix  blanche  (  1  ) ,  qui  est  pour 
•  moi  le  plus  glorieux,  parce  qu'il  est  le  plus  utile,  et 
'  c'est  surtout  la  préséance  de  celui-là  que.je  soutiendrai 
!  de  toutes  mes  forces...  Voyez  d'ailleurs  ces  Hollandais, 
;  qui,  malgré  les  nombreuses  flottes  qu'ils  entretiennent , 
:  trouvent  encore  le  moyeu  de  nous  fournir  des  appro- 
visionnemens  de  toute  sorte...   C'est  que  le  commerce, 


lilaiK 


I)  Los  seuls  luliimcns  Je  "jtipvre  iiouvaienl  poricr   \r  pavillon 


^16  LECTURES  DU  SOIR. 


la  mariue  marchande  alimentent  sans  cesse  la  marine  ^  flétrirent  le  milieu  du  règne  de  Louis  XIV;  de  là  aussi 
de  guerre    en  échange  de  la  protection  qu'elle  en  reçoit.  ^  une  bien  étrange  contradiction  dans  la  conduite  gouver- 


vrai 

de  I    „ 

cela,  se  joindre  à  Sa'^Majesté  dAnglelerrê  ?  ^      Comment  !  la  première  période  de  ce  règne ,  qui  cor- 

-Mon  fils ,  dit  Colbert  de  son  air  imposant,  je  n'ai  $  ^espo^d  à  la  première  jeunesse  de  ce  roi ,  serait  reraar- 
pas  les  affaire   étrangères  dans  mon  département ,  et  il  J:  J"?!;'^,  «"''^«"l  f''  ""«  P^''^'^"^  ^  "ne  sagesse  et  d  une 

tj  ,.  P  ,  .,     „^  ^  •%„„•„  ^„„'xr„   !^^  habiete  profonde,  par  un  système  de  corruption,  odieux 

et  des  questions  qu  on  ne  fait  pas  même  a  son  père   ^  veut ,  mais  admirablement  basé  sur  Le  rare  con- 

Mais  assez  par  e  de  ce  a.  mon  fils...  Allons,  venez  avec  "c;      .  î  •  ,  , 

.  ^.         ,      .  ',  .        .„.,  „„,„,„„♦    ^«:n  ^.^^..n  ^«^  uaissauce  et  une  non  moins  rare  et  longue  expérience 

mo^   nous  irons  a  pie  1  jusq «  au  cm  vent    voir  vot  e  ^^  ^^  ^^^^.^^      .         V^ 

tante  labbesse;   le  temps  est  beau,  lair  vif,  cela  \ous  c-.  ,  ' .  - ,       ,,    .  ,    ^  ' 

f       IL-  '         ■  -j        •       '  „.,„  ,.'  »^„^o;ii«T  ''v°  assurait  une  prépondérance  irrécusable  a  la  France  sur 

fera  du  bien ,  car  voici  deux  jours  que  vous  travaillez  c^'-^  ^^ ,  '  .  i        u   j  i 

,  )      '        ^  j         1  cA,  presque  toute  1  Europe,  movennant  des  subsides  que  le 

noaucoup.  o^»  »      ^        -,  r    -i         .       »  '  j  • 

.   ^  pavs  ])ayait  facilement,  grâce  aux  ressources  de  son  m- 

Et  Colbert  sortit  avec  son  fils  ,  sur  le  bras  duquel  il  Ç  justrie  et  de  son  commerce,  alors  croissant.  Comment! 
s'appuyait  avec  une  certaine  fierté.  ^  ce  roi  si  susceptible,  si  bonillant,  si  em{>orté  dans  son 

Sans  vouloir  anticiper  sur  les  événemens  ,  mais  à  ^  âge  mûr,  qui  plus  lard  se  jeta  dans  les  guerres  les  plus 
proi>os  de  ce  qu'on  vient  de  lire  .  il  est  bon,  je  crois  ,  ^i;:  .sanglantes  pour  les  griefs  les  plus  puérils,  était  le  même 
de  faire  remarquer  que  c'est  de  Tadjonction  des  fils  de  4^  roi  qui,  malgré  le  feu  de  la  jeunesse,  se  montrait  en 
Colbert  et  de  Le  Tcllier  aux  affaires  publiques  iSeignelay  ^"^  J  ()6fi  si  calme .  si  prudent ,  qui  se  laissait  durement  re- 
a  lu  marine,  en  1069,  etLouvoisa  la  guerre,  en  IGOr.),  «5^  procher  sou  manque  de  parole  et  sa  peur  de  compro- 
que  c'est  de  cette  adjonction  que  se  peut  dater  la  pé-  ^^  mettre  sa  marine,  et  se  targuait  même  de  son  parjure, 
riode  guerrière  du  règne  de  Louis  XI V ,  qui ,  commen-  ^  en  se  consolant  par  l'avantage  matériel  que  lui  rappor- 
çant  alors  à  poindre,  fut  si  onéreuse  et  si  fatale  à  la  %  tait  son  déni  de  secours  et  sa  mauvaise  foi,  calculant  en 
France  lorsqu'elle  atteignit  son  apogée.  S  cela  comme  un  homme  qui  regarde  une  injure  mieux 

Cela  devait  être  ainsi.  ^  ''"^''"'^  P^""  "°«  ^"''^"^^  ^1"^  P"''  ^'"  ^"°S  1 

A  de  vieux  ministres",  sages ,  expérimentes ,  rompus  %  .  ^-omment  !  encore  une  fois  pendant  la  première  pe- 
aux affaires ,  revenus  pour  la  France  desjUusions  d'une  ^Z  ^'''^?  ^'«  ,^^?"  ^^S"*^  ^  partant  de  sa  jeunesse  de  roi  de 
gloire  éphémère  et  de  la  dangereuse  vanité  des  con- ^l^  "t  âge  ou  les  passions  guerrières  son  si  vives  et  si  efer- 
quôles,  préforant  becs  folles  visées  les  avantages  positifs  ?:  vescent^s  Louis  XIN  aurait  montre  le  sang-froid  calcu- 
<le  la  paix,  de  l'industrie  et  du  commerce  :  disant  sen-  --  '''^"'  ''  *  •""«'l;''^  logique  d  un  homme  qui ,  pensant 
sèment  ,  comme  leur  crand  maître  Mazarin  :  -  Qu'il  ^-  f.^n^  ^o".'  «"  '.'^^.^  ."«^  voit  dans  une  guerre  qu  une  af- 
cst  plus  sûr  et  moi»s  coûteux  de  dominer  par  l'or  que  $  f^"'^  '  1"  ""*^  ^"''^^'^•î^"  '^^^  ^'"'''^^  *1"  >>  ^«"t  rendre  aussi 
par  le  fer,  et  que  la  corruption  soumet  plus  de  puis-  à  Productive  que  possible;  lorsque  plus  tard  ,  dans  la  se- 
sances  que  l'épée;  -a  ces  vieux  ministres  succédèrent  ±  f.*^"^^  Période  de  son  règne,  alors  que  les  années  et 
de  jeunes  courtisans  ,  vains,  orgueilleux  d'une  fortune  ±  '  e'^penence  sembleraient  avoir  du  mûrir  sa  raison,  il 
récente,  ardens  et  pleins  d'ambition  ;  ils  servaient  un  ±  ^'^'^  »"  contraire  avec  toute  la  fougueuse  etourderie, 
roi  d'un  âge  déjà  mûr.  mais  toujours  et  encore  amou-  J:  '»"»«  «  f'^»^  ardeur  d  un  jeune  téméraire,  en  se  jetant, 
reux  de  ce  qui  éiait  pompeux  et  théâtral  :  un  carrousel ,  ^  P""'.'"'  T^'['  '"',  "''^'"?  ^''"''''  '  *''"'.  ^^'  ""'"^  }^ 
nue  réception  d'ambassade  ou  le  faste  militaire  dune  ^  pUis  inutiles,  les  plus  ruineuses,  et  qm  causèrent  plus 
armée,  peu  lui  importait .  pourvu  qu'il  eût  occasion  de  5»  fard  tous  ses  desastres  ;  orsqu  on  le  voit  enfin,  par  ses 
ceindre  sa  couronne,  de  redresser  sa  belle  taille  sous  ^^  jnfo'eutes  bravades,  soulever  toute  1  Europe  contre  lui, 
le  manteau  roval  et  de  marcher  seul  et  sans  égal  à  la  5^  '  '"'"«P'^  q"''  ^^ait  a  ses  gages  et  a  ses  ordres  au  com- 
têle  de  la  cour  h  plus  magnifique  de  l'Europe.  'c:g  mencemenl  de  son  règne  ! 

On  conçoit  alors  facilement  que  Louis  XIV  qui,  à  3^  Comment!  en  un  mot.  ce  roi  aurait  à  vingt  ans, 
bien  dire,'  subit  toujours  linfiaence  des  idées  de  ses  4- P^"sé,  am  comme  le  plus  expérimente  des  hommes  d  e- 
minislres ,  assez  adroits  seulement  pour  lui  persuader  ^^  [".t;  <^'  ^  quarante  ans  comme  le  plus  ecervele  des  am- 
qu'elles  étaient  les  siennes  propres;  on  conçoit,  dis-je,  '^  bitieux . 

((ue  Louis  XIV  devait  facilement  seHaisser  aller  aux  in-  $  Ce  serait  en  vérité  un  mystère  inexplicable,  si  les  faits 
spirations  de  Lonvois  et  de  Seignelay,  qui,  ne  rêvant  ^»  n'en  donnaient  la  véritable  solution  ,  à  savoir  : 
que  guerres  et  conquêtes  afin  de  faire  exceller  l'impor-  ^^^  q„^,  ^^  fu^^nt  j^  ^i^^u^  ministres ,  créatures  et  disci- 
tance  de  leurs  charges,  lu.  montraient  pour  résultat  de  ^.  ^^^  j^  ^jg^arin  et  de  Richelieu ,  qui  gouvernèrent  pen- 
ces envahissemens,  des  rois  vaincus,  des  gazetiers  re-  :^c:  ,iant  les  premiers  temps  du  rèsne  de  Louis  XIV,  que 
pentans,  des  ambassadeurs  a  genoux,  et  des  entrées  ;:^  leurs  fils  couvernèrenl  vers  le  milieu,  et  qu'à  la  fin  ma- 
iriomphales  dignes  d'un  nouvel  Alexandre.  ^  ^j^^^g  de  Maintenon  succéda  aux  uns  et  aux  antres. 

De  là  ces  guerres  épouvantables  uniquement  soulevées  ^ 
par  la  jalouse  rivalité  de  Louvois  et  de  Seignelay,  qni   ,  EUGÈNE  SUE. 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


^^7 


VOYAGES. 


A  LA  TAVERNE. 


Nous  nous  réunissions  tous  les  soirs ,  pendant  l'hiver  ^ 
que  je  passai  à  Londres,  au  Nortli-Amérienn  coffee  ^ 
housse ,  derrière  la  Banque.  Là  nous  allendions  chaque  ^ 
jour,  en  fumant  du  lahac  du  (lanada  et  en  buvant  le  ^ 
punch,  l'aie  et  legrog,  de  lonfîs  récils  do  voyases  loin-  3^ 
tains  et  d'aventures  extraordinaires,  des  relations  de  2^ 
combats,  de  naufrages  et  de  découvertes;  c'était  un  vrai  3^ 
cours  de  géographie,  un  journal  de  voyages  mis  en  ^ 
drame  et  en  action.  ^ 

Un  jour,  comme  nous  étions  à  parler  des  mers  du  nord  ^ 
et  de  la  troisième  expédition  du  capitaine  Parry  et  du  % 
danger  des  navigations  polaires,  le  vieux  capitaine  Wa-  ^ 
rens,  qui  avait  passé  la  plus  grande  partie  de  sa  vie  à 
la  pêche  de  la  baleine,  ôla  sa  pipe  de  sa  bouche,  la  posa 
sur  la  table  et  dit: 

«  Je  me  trouvais,  au  mois  d'aoîit  477j,  naviguant 
vers  le  soixaute-dix-seplième  degré  de  latitude  nord, 
lorsqu'un  malin,  à  environ  un  mille  de  mon  vaisseau, 
je  vis  la  mer  entièrement  fermée  par  les  glaces;  on  no 
découvrait,  aussi  loin  que  la  vue  pouvait  porter,  que 
des  montagnes  et  des  pics  couverts  de  neiges  :  le  vent 
tomba  bientôt,  et  je  restai  pendant  deux  jours  dans  la  ^ 
continuelle  perspective  d'être  écrasé  par  cette  épou-  x 
vantable  masse,  que  le  moindre  vent  pouvait  pousser  5 
sur  nous.  ^ 

»  Nous  avions  passé  le  second  jour  dans  les  alarmes,  ^ 
lorsque,  vers  minuit,  le  vent  s'éleva,  et  aussitôt  nous  ^ 
entendîmes  l'horrible  craquement  des  glaces  qui  se  % 
brisaient  et  se  heurtaient,  et  dont  le  bruit  ressemblait  5^ 
aux  éclats  du  tonnerre.  Cette  nuit  fut  terrible  pour  nous,  ^ 
mais  le  matin,  la  tempête  s'étant  apaisée  peu  a  peu,  X 
nous  vîmes  la  barrière  de  glaces  qui  était  devant  nous  S^ 
entièrement  rompue  et  un  large  chenal  s'étendre  h  perte  x 
de  vue  entre  ses  deux  côtés;  le  soleil  brillait  et  nous  na-  ^ 
viguions  par  une  légère  brise  du  nord.  ^ 

»  Tout  à  coup,  en  regardant  du  côté  du  chenal,  nous  ^ 
vîmes  apparaître  les  mâts  d'un  vaisseau;  mais  ce  qui  $ 
nous  étonna  plus  encore,  ce  fut  l'étrange  manière  dont  ^ 
ses  voiles  étaient  disposées,  et  l'aspect  démantelé  de  ses  X 
vergues  et  de  ses  manœuvres.  Il  continua  à  marcher  ^ 
pendant  quelque  temps;  puis,  s'arrêlant  sur  un  bloc 
de  glace ,  il  demeura  sans  mouvement. 

»  Je  ne  pus  alors  résister  a  la  curiosité  ;  je  descendis 
dans  ma  chaloupe  avec  quelques-uns  de  mes  matelots , 
et  je  me  dirigeai  veis  le  singulier  navire.  Nous  vîmes, 
en  approchant,  qu'il  était  extrêmement  endommagé  par 
les  glaces;  pas  un  homme  ne  paraissait  sur  le  pont ,  qui 
était  couvert  de  neige.  Nous  hélâmes ,  et  personne  ne 
répondit.  Avant  de  monter  à  bord ,  je  regardai  par  un 
sabord  qui  était  ouvert ,  et  je  vis  un  honune  assis  devant 
une  table  sur  laquelle  étaient  tous  les  objets  nécessaires 
pour  écrire. 

»  Arrivés  sur  le  pont ,  nous  ouvrîmes  l'écoutille  et 


nous  descendîmes  dans  la  cabine ,  où  nous  trouvâmes 
l'écrivain  du  vaisseau  assis ,  comme  nous  l'avions  vu  par 
le  sabord  ;  mais  quel  fut  notre  étonnementet  notre  ter- 
reur, lorsque  nous  vîmes  que  c'était  un  cadavre,  et 
qu'une  mousse  verte  humide  recouvrait  ses  joues  et  son 
front  et  voilait  ses  yeux  qui  étaient  ouverts.  Il  avait  une 
plume  h  la  main,  et  le  journal  de  roule  devant  lui;  les 
dernières  lignes  qu'il  avait  écrites  étaient  celles-ci  :  t  -H 
novembre  1762.  11  y  a  maintenant  dix-sept  jours  que 
nous  sommes  renfermés  dans  les  glaces.  Le  feu  s'est  éteint 
hier,  et  notre  capitaine  a  essayé  depuis  de  le  rallumer, 
mais  sans  succès.  Sa  femme  est  morte  ce  matin.  Il  n'y 
a  plus  d'espoir...  » 

»  Mes  matelots  s'éloignèrent  épouvantés  de  ce  cadavre, 
qui  semblait  vivant.  Nous  entrâmes  alors  danslagrande 
cbambre,  et  le  premier  objet  qui  nous  frappa,  ce  fut  le 
corps  d'une  femme  couchée  sur  un  lit ,  dans  l'altitude 
d'une  grande  et  perplexe  attention  ;  on  eût  dit,  à  voir 
la  fraîcheur  de  ses  traits,  qu'elle  était  en  vie;  seulement 
la  contraction  de  ses  membres  nous  annonçait  qu'elle 
était  morte. 

»  Devant  elle  un  jeune  homme  était  assis  sur  le  plan- 
cher, tenant  un  briquet  d'une  main  et  une  pierre  de 
l'autre  et  ayant  devant  lui  plusieurs  morceaux  d'amadou. 

»  Nous  passâmes  a  la  chambre  de  proue,  et  nous  y 
trouvâmes  plusieurs  matelots  couchés  dans  leurs  cadres, 
et  un  chien  étendu  au  bas  de  l'escalier.  Ce  fut  en  vain 
que  nous  cherchâmes  des  provisions  et  du  bois  'a  brûler, 
nous  ne  découvrîmes  rien.  Alors  mes  matelots  commen- 
cèrent à  dire  que  c'était  un  vaisseau  enchanté,  et  ils 
m'annoncèrent  qu'ils  ne  resteraient  pas  plus  long-temps 
à  son  bord.  Nous  partîmes  donc  après  avoir  pris  le  jour- 
nal do  route  du  navire,  et  nous  revînmes  à  notre  vais- 
seau, frappés  de  terreur  en  songoanTa  ce  funeste  exemple 
du  danger  des  navigations  polaires,  dans  un  degré  de 
latitude  septentrionale  aussi  élevé. 

»  Lorsque  je  fus  de  retour  à  Hull .  je  fis  mon  rapport 
à  l'amirauté,  et  d'après  los  dncumens  que  j'avais,  sur  le 
nom  du  navire  et  du  capitaine,  j'appris  que  ce  vaisseau 
avait  été  perdu  depuis  treize  ans,  et  c'était  par  consé- 
quent depuis  cette  époque  qu'il  avait  été  enfermé  dans 
les  glaces...  » 

Le  capitaine  NVarens  avait  cassé  déparier,  que  nous 
l'écoutions  encore ,  tant  était  profonde  et  terrible  l'im- 
pression que  son  récit  avait  faite  sur  nous. 

—  Quelque  terrible  que  soit  cette  histoire  elle  ne 
l'est  pas  plus  que  le  naufrage  des  Six- Sœurs,  inter- 
rompit le  vieux  contre-maître  Griffiths. 

—  Le  naufrage  des  six  Sœurs? 

—  Oui ,  je  vais  vous  le  conter. 

—  Au  mois  d'août  ^  823  les  Six-Sœurs  quitta  les  Sey- 
cbelles  pour  aller  à  Maurice;  il  y  avait  à  bord  l'ex-com- 
mandant  de  ces  îles ,  quatre  passagers  et  une  quarantaine 


MS 


LECTURES  DU  SOIR. 


de  nègres  qu'où  envoyait  au  Port-Louis,  sous  la  licence 
du  gouvernement,  pour  les  y  attacher  a  la  culture.  Le 
navire  avait  un  chargement  de  colon.  Trois  jours  après 
son  départ ,  le  feu  se  manifesta  parmi  la  cargaison  '.  les 
progrès  de  rincendie  furent  si  rapides ,  qu'il  fallut  se 
déterminer  aussitôt  à  abandonner  le  navire:  noirs  et 
blancs  se  précipitèrent  dans  la  chaloupe;  elle  pouvait 
contenir  tout  au  plus  trente-cinq  personnes.  Lorsqu'elle 
fut  pleine ,  ceux  qui  s'y  trouvaient,  voyant  qu'elle  allait 
couler  si  l'on  admettait  une  nouvelle  charge,  s'armèrent 
contre  leur^  malheureux  compagnons,  et  les  écrasaient 
à  coups  de  hache  ,  lorsqu'ils  s'approchaient  de  la  cha- 
loupe. Les  premières  personnes  qui  s'en  étaient  emparées 
y  avaient  jeté  quelques  morceaux  de  viande  salée,  des 
grappes  de  bananes  et  un  mouton  ;  avec  ces  faibles  pro- 
visions on  se  disposa  à  gagner  la  terre  ,  qui  était  éloignée 
de  ISO  lieues.  Le  lendemain  de  ce  funeste  jour  la  mer 
devint  affreuse:  on  s'attendait  a  chaque  instant  à  voir 
s'engloutir  la  chaloupe,  dont  un  excès  de  charge  gênait 
et  refardait  la  marche.  On  tint  conseil  :  il  fut  décidé  que 
le  sort  désignerait  les  victimes  qui  devaient  être  jetées  a 
la  mer  pour  alléger  l'embarcation.  Dans  ce  moment  deux 
nègres,  esclaves  de  madame  Mallelile,  une  des  passa- 
gères, la  suppliaient  de  ne  pas  s'exposer  aux  chances  du 
sort;  qu'ils  allaient  mourir  pour  conserver  sa  vie  et  celle 
de  ses  deux  enfans.  Maîtresse^  disaient-ils,  nous  ai- 
mons mieux  mourir,  cl  sauver  vous  avec  petits  maîtres 
à  nous.  Malgré  l'opposition  que  madame  Malleûle  mel- 
"tait  à  l'exécution  de  cet  acte  d'une  héroïque  générosité, 
les  nègres  se  jetèrent  à  ses  genoux,  lui  baisèrent  les 
liiains,  serrèrent  tour  à  tour  les  enfans  clans  leurs  bras, 
se  recommandèrent  a  Dieu,  et  s'élancèrent  dans  la  mer, 
sur  laquelle  ils  flottèrent  long-temps.  Tant  qu'ils  aper- 
çurent la  chaloupe  ils  ne  cessèrent  d'agiter  leurs  mains 
eu  l'air  en  signe  de  dernier  adieu  à  lour  maîtresse.  Celle 
scène  déchirante  fit  une  vive  impression  sur  tous  ceux 
qui  en  avaient  élé  les  témoins.  Il  fut  décidé  qu'on  renon- 
cerait au  sort  et  l'on  se  résigna  à  mourir  ensemble.  La 
mer  devint  plus  calme ,  mais  les  provisions  touchaient 
à  la  fin:  on  était  réduit  a  une  banane  par  jour. 

Le  jeune  MalleUle,  âgé  de  douze  ans,  voyant  que  sa 
mère  ne  pouvait  plus  allaiter  son  frère,  ne  mangeait  que 
la  pelure  du  fruit;  il  en  présentait  l'intérieur  à  sa  mère, 
en  lui  disant  que  cela  lui  donnerait  des  forces  et  du  lait 
pour  nourrir  son  petit  frère...  Au  bout  de  huit  jours  des 
plus  cruelles  souffrances;  au  moment  où  la  rame  échap- 
pait aux  mains  des  malheureux  naufragés  mourant  d'i- 
nanition, on  découvrit  la  terre...  La  chaloupe  fut  aper- 
çue des  hauteurs  de  l'île  la  Digue,  une  des  Seychelles.,. 
Le  gouverneur  l'envoya  reconnaître  ,  et  les  passagers  des 
Six-Sœurs  durent  la  vie  à  la  sollicitude  de  ce  digne 
commandant. 

Pour  faire  diversion  à  l'effet  du  récit  de  Griffilhs, 
effet  dont  il  était  jaloux,  le  capitaine  ^Yarens  reprit  la 
parole  : 

Voulez-vous  que  je  vous  conte  à  présent  ce  que  c'est 
qu'un  dîner  chinois?  écoutez. 

lîn  dîner  chinois,  est  ce  qu'il  y  a  au  monde  de  plus 
curieux,  cHhominequi  aime  les  choses  singulières  doit 
désirer  d'avoir  vu  conmie  moi  un  repas  de  celle  espèce. 
Un  des  premiers  négocians  de  la  compagnie  privilégiée 
des  Hanislcs  donna  à  dîner  à  quohjues  j^ersoimes  clioi- 
sies  de  la  faclorerie  anglaise  ,  et  j'eus  le  bonheur  d'être 
du  nombre.  Sa  demeure  me  donna  une  idée  exacte  de 
l'habitation  d'un  Chinois  aisé.  On  ne  pouvait  pas  dire  que 
ce  fût  précisément  une  maison  ,  car  c'était  utte  suite  de 


bâtimens  épars,  entremêlés  de  parterres  et  de  réservoirs 
couverts  de  fleurs  et  de  nimphœa.  Eu  avançant  à  tra- 
vers ce  labyrinthe  d'appartemens  et  de  corridors ,  nous 
passâmes  sous  plusieurs  arcades  circulaires ,  pareilles  à 
celles  que  l'on  voit  fréquemment  figurées  sur  les  porce- 
laines de  la  Chine ,  et  nous  arrivâmes  enfin  à  la  salle  du 
banquet. 

^"ous  étions  à  peu  près  une  quinzaine  de  convives. 
La  première  chose  qu'on  servit  fut  une  soupe  de  nids  de 
salangane,  contenue  dans  de  petites  jattes  de  porcelaine. 
Je  la  trouvai  très-bonne  et  très-délicate,  ressemblant 
plus  à  un  potage  au  vermicelle  qu'à  tout  autre;  mais 
elle  ne  peut,  observe  ici  le  natif  de  la  vieille  Angleterre, 
soutenir  la  comparaison  avec  la  soupe  a  la  tortue  ou  au 
canard  sauvage.  Il  y  eut  vingt  services,  et  des  plats  sans 
nombre;  j'en  comptai  sur  la  table  soixante  à  la  fois. 
C'étaient  de  petites  jattes,  ou  coupes  de  la  plus  belle 
3^  porcelaine,  placées  sur  trois  rangs  au  milieu  de  la  table. 
^  On  nous  fit  entendre  (mais  j'ignore  jusqu'à  quel  point  la 
S  chose  était  vraie)  que  nous  avions  le  bonheur  d'être  ré- 
S  gîilés  dœufs  de  pigeons  à  l'étuvée,  de  chat  sauvage,  de 
^  grenouilles  en  fricassée,  de  ces  vers  secs  que  l'on  re- 
^  commande  particulièrement  pour  bien  goûter  le  vin 
au  dessert,  d'un  ragoût  de  nageoires  de  requin  ,  et 
d'une  diversité  d'autres  friandises  que  les  préjugés  eu- 
ropéens seraient  tentés  de  faire  nommer  tout  différem- 
ment; mais  de  quelque  substance  que  ces  plats  aient 
pu  être  réellement  composés,  l'addition  dun  pende 
soija  du  Japon  ,  le  raeilleur  que  j'aie  jamais  goûté,  les 
^  rendait  extrêmement  savoureux.  Toute  la  viande,  comme 
^  faisans,  perdrix,  gros  gibier,  était  coupée  menue  et 
^  servie  dans  de  petites  jattes,  ce  qui ,  vu  que  nous  n'a- 
vions au  lieu  de  couteaux  et  de  fourchelles ,  que  deux 
petites  baguettes  d'ivoire  garnies  d'argent,  bien  arron- 
dies, unies  et  luisantes,  ne  laissait  pas  d'être  extrême- 
ment embarrassant  à  manger;  en  effet,  durant  la  pre- 
mière demi-heure ,  je  désespérais  entièrement  de  faire 
parvenir  la  moindre  parcelle  de  ces  chairs  appétissantes 
à  mou  palais  impatient.  Enfin  ,  ayant  découvert,  comme 
par  une  inspiration  soudaine,  la  véritable  manière  de 
me  servir  de  mes  armes,  je  vins  à  bout  do  ce  que  je  dé- 
sirais, et,  à  la  fin  du  régal,  je  me  trouvai  si  adroit,  que 
je  pouvais  prendre  la  plus  petite  miette  avec  mes  bâtonnet 
d'ivoire. 

Tous  les  mets  sont  extrêmement  succulens,  de  sorte 
qu'on  est  obligé  d'avaler  une  quantité  considérable  de 
sci  hing ,  espèce  de  vin  ou  plutqt  d'esprit  de  couleur 
blanche  et  dont  le  goût  n'est  pas  désagréable  ;  la  petite 
tasse  dans  laquelle  on  le  Inut ,  est  à  peu  près  de  la  di- 
mension de  celle  des  ménages  d'enfans.  La  cérémonie  de 
boire  à  la  santé  de  cpielqu'un  consiste  à  prendre  la  tasse 
à  deux  mains  et  à  baisser  et  remuer  la  tête  en  se  tournant 
l'un  vers  l'autre  pendant  quelque  temps;  ensuile  on 
boit  le  vin ,  et  l'on  montre  à  sou  ami  le  fond  de  la 
tasse,  afin  qu'il  puisse  se  convaincre  qu'il  n'y  reste  rien. 
C'est  réti(iuelle,  dans  le  courant  de  la  soirée,  de  de- 
mander à  son  ami  de  faire  raison.  Pou-Ki-Koua  proposa 
plusieurs  toast  auxquels  nous  udus  joignîmes  très-cor- 
dialement: nous  bûmes  à  la  santé  de  l'empereur,  du  roi 
^  d'Angleterre .  de  la  compagnie  des  Indes ,  de  la  factorerie, 
des  négocians  hanisles,  de  notre  digne  hôte. 

—  Je  n'ai  point  dîné  avec  des  Chinois,  ^ulai-je 
limidemeul;  mais  j'en  ai  vu  dîner. 

—  Diable  1  dit  le  capitaine  en  jetant  un  regard  de 
doute  et  de  mépris,  sur  ma  physionomie  de  tout  jeune 
homme. 


"-^ 


MUSÉE  DES  FAmLLES. 


119 


—  Il  y  a  cinq  ans,  à  Calais ,  repris-jc  !  je  me  disposais 
à  retourner  dans  ma  famille,  après  qn  assez  long  voyage 
sur  le  continent ,  lorsque  arrivèrent  dans  ce  port  français 
quatre  jeunes  Chinois,  Joseph  et  Mathieu  Lie,  François 
Chue  et  Jcan-Bapliste  Then ,  qui  venaient  en  France 
pour  s'instruire  dans  les  arts  de  l'Europe.  Ils  étaient 
adressés  à  un  prêtre,  avec  lequel  ils  semblaient  scntre- 
tenir  facilement  au  moyen  de  la  langue  latine  qui  leur 
était  familière. 

A  l'exception  de  l'un  d'entre  eux ,  petit  et  fort  laid,  ces 
jeunes  gens,  dont  l'œil  est  vif  et  spirituel,  étaient,  malgré 
leur  teint  cuivré,  d'un  physique  assez  agréable. 

La  singularité  de  leur  costume  avai^  nécessairement 
fixé  sur  eux  lattenlion  générale. 

Ils  n'avaient  point  de  barbe,  et  leurs  cheveui,  ra- 
menés Irès-lisses  sur  le  derrière  de  la  tète,  y  formaient 
une  tresse  qui  descendait  jusqu'aux  talons.  Ils  portaient 
des  bas  de  toile  blanche,  une  robe  courte  de  drap  bleu 
de  ciel,  avec  de  larges  manches  pareilles,  et  de  hautes 
manchettes  blanches  retroussées;  le  tout  recouvert  d'une 
longue  veste  noire  a  boutons  de  cuivre.  Leur  coiffure 
consistait  en  un  petit  bonnet  d'étoffe  noire,  formant  une 
espèce  de  bateau  "a  bords  éleyifs,  recouvert  d'une  grande 
calotte  bleu  de  ciel,  surmontée  d'une  petite  houpc  eu 
soie  rouge  et  d'un  boulon  d'or. 

Ces  Chinois  parlaient  fort  bien  lalin ,  et  pouvaient  facile- 
ment s'expliquer  en  celte  langue  avec  toutes  les  personnes 
qui  leur  adressaient  des  questions.  Quand  ils  ne  compre- 
naient pas,  ils  répondaient  distinctement:  quoinodo? 
ou  non  intelligo;  et  lorsqu'on  leur  disait  quelque  chose 
d'obligeant,  ils  disaient,  de  la  manière  la  plus  affec- 
tueuse, en  portant  la  main  sur  ie  cœur:  gralias  tibi, 
domine. 

A  table,  ils  mangeaient  de  la  main  gauche,  et  comme 
iU  n'avaient  jamaifiuVu  de  pommes,  ils  se  trouvèrent  fort 
embarrassés  pour  peler  celles  qui  leur  étaient  offertes. 

Le  lendemain  de  leur  arrivée,  ils  assistèrent  avec  re- 
cueillement à  la  messe  du  doyen  de  l'église,  tenant  d'une 
main  un  chapelet .  et  de  l'autre  un  livre  chinois ,  dont 
ils  tournaient  les  feuillets  de  gauche  a  droite ,  au  lieu 
do  les  tourner ,  comme  nous  ,  de  droite  à  gauche. 

Us  ont  ensuite  parcouru  divers  établissemens ,  et  sont 
allés  à  rhôtel-de-ville ,  où  il  y  a  été  dressé  un  procès- 
verbal  de  leur  visite;  procès-verbal  qu'ils  ont  signé  en 
caractères  de  leur  pays. 

Ils  partirent  ensuite  pour  Amiens. 

—  Jeune  homme  interrompit  le  capitaine,  si  vous 
avez  vu  des  Chinois  en  Europe,  et  il  accompagna  ce  mot 
d'une  grimace  de  dédain,  y  avez-vous  vu  aussi  des 
corsaires? 

—  Non,  capitaine. 

—  Eh  bien  !  alors,  écoutez  ce  que  je  vais  raconter,  et 
lâchez  d'aller  voir  de  pareils  hommes  s'il  s'en  trouve  à 
Calais. 

—  Le  brick  danois  Anna,  capitaine  HoU,  se  trouvait 
à  Bahia  (  Brésil  )  au  mois  d'octobre  dernier.  Le  20  du 
même  mois ,  il  se  disposait  à  quitter  ce  port  pour  Fer- 
nambuco,  afln  d'y  compléter  son  chargement,  et  re- 
tourner ensuite  en  Europe.  Vers  midi,  le  capitaine  IIoll 
reçut  à  bord  la  visite  d'un  homme  enveloppé  d'un  man- 
teau à  demi-usé,  qui  demanda  h  faveur  d'un  entretien 
particulier.  Le  capitaine  fit  éloigner  son  mousse,  invita 
l'étranger  à  s'asseoir,  et,  après  plusieurs  paroles  insigni- 
fiantes, l'homme  au  manteau  expliqua  en  ces  termes  le 
sujet  de  sa  mission  :  «  Je  suis  Florentin ,  je  m'appelle 
Zernetti  ;  depuis  deux  mois ,  je  montre  'a  B^liia  un  cabinet 


de  figures  en  cire  ;  mais  je  fais  peu  de  chose  dans  cette 
ville.  J'ai  même  contracté  quelques  dettes  qu'il  m'est 
impossible  de  payer  en  ce  moment.  Je  voudrais  aller  à 
Fernambuco,  où  je  suis  certain  de  gagner  beaucoup 
d'argent,  et  de  pouvoir  sati^faire  mes  créanciers  de  Ba- 
hia. Ces  Brésiliens  sont  impitoyables:  j'aurais  beau  leur 
donner  ma  parole  d'honneur  de  leur  envoyer  de  Fer- 
nambuco le  moulant  de  leurs  créances,  ils  ne  me  croi- 
raient pas ,  et  je  suis  informé  que  demain  ils  doivent 
faire  saisir  mou  cabinet.  Pour  swtir  d'embarras,  j'ai  ré- 
solu de  partir  secrètement  ;  votre  navire  doit  mettre  à 
la  voile  demain  avant  le  lever  du  soleil ,  je  vous  promets , 
à  mon  arrivée  à  Fernambuco,  de  bien  reconnaître  le 
service  que  vous  m'aurez  rendu ,  si  vous  consentez  à  re- 
cevoir, à  la  nuit  tombante,  les  cinq  caisses  de  figures 
que  j'aurai  soin  de  tenir  prêtes,  et  qu'il  sera  facile 
d  embarquer  sans  que  la  douane  s'y  oppose,  attendu 
qu'un  des  gardiens  du  port  est  mon  compatriote,  et  fa- 
vorisera mon  départ  par  tous  les  moyens  propres  'a  as- 
surer les  succès  de  ma  fuite.  » 

Après  quelques  difficultés  dont  l'adroit  Florentin  triom- 
pha sans- peine,  le  capitaine  danois  consentit  à  rece- 
voir le  nouveau  Curtius  et  son  cabinet  ;  les  dispositions 
furent  prises  en  conséquence ,  et  le  soir  du  même  jour 
le  cabinet  de  figures  et  sou  propriétaire  furent  installés 
dans  les  cmménagemens  du  brick.  A  neuf  heures  du 
matin  on  leva  l'ancre ,  et  le  navire  fit  voile  avec  bon  vent 
pour  sa  destination.  Pendant  la  première  journée ,  il  ne 
se  passa  rien  de  remarquable  a  bord.  Le  Florentin  causait 
familièrement  avec  l'équipage,  s'informait  avec  adresse 
de  la  valeur  de  la  cargaison ,  et  faisait  de  fréquentes  des- 
centes dans  la  cale  pour  s'assurer,  disait-il,  que  ses 
caisses  n'étaient  point  exposées  à  des  avaries.  Vers  le  soir, 
les  allées  et  venues  continuelles  du  Florentin  excitèrent 
quelques  soupçons,  sans  toutefois  qu'on  y  attachât  trop 
d'importance.  Qu'avait-on  à  redouter  d'un  individu  seul 
et  sans  armes  au  milieu  de  dix  marins  forts  et  robustes? 
A  minuit,  lorsqu'une  partie  de  l'équipage  était  livrée  au 
sommeil,  l'homme  de  quart  entendit  un  grand  remue- 
ménage  dans  la  cale  ;  il  voulut  prévenir  le  capitaine ,  qui 
:  était  descendu  dans  sa  chambre ,  mais  il  n'en  eut  pas  le 
;  temps  ;  il  distingua  même  au  milieu  du  tumulte  la  voix  du 
:  capitaine  qui  appelait  du  secours.  Avant  qu'on  eût  eu  le 
temps  de  se  reconnaître ,  on  vit  sur  le  pont  une  douzaine 
d'hommes  armés  jusqu'aux  dents  qui  frappaient  d'estoc 
et  de  taille  tous  les  marins  qu'ils  rencontraient.  En  peu 
de  temps  ils  furent  eu  possession  du  navire;  le  capitaine, 
le  second,  deux  matelots  et  le  maître  d'équipage  avaient: 
perdu  la  vie  da-ns cette  horrible  mêlée:  leurs  corps  fu- 
rent jelés  à  la  mer.  Le  mousse  et  un  autre  matelot ,  qui 
ne  s'étaient  point  endormis,  profitèrent  du  tumulte  gé- 
néral ,  ils  se  jetèrent  dans  le  canot ,  et  s'éloignèrent  à 
force  de  rames  du  navire  sans  provisions,  sans  boussole 
et  abandonnant  au  hasard  le  soin  de  lem-  destinée.  La 
fortune  ne  leur  fut  point  contraire  ;  ils  atteignirent  la 
côte  du  Brésil ,  et  firent  au  consulat  de  leur  nation  le 
rapport  desévénemens  dont  ils  avaient  été  les  témoins. 
Des  renseignemens  postérieurs  ont  fait  connaître  que  le 
soi-disant  Florentin  était  un  pirate  dont  le  navire  avait 
été  brisé  sur  la  côte  ;  qu'il  avait  échappé  au  naufra'^e 
avec  une  douzaine  de  ses  complices ,  et  que  les  prétendues 
caisses  de  figures  en  cire  qu'il  avait  mises  à  bord  du 
brick  danois  renfermaient  ses  compagnons  qu'il  avait 
fait  embarquer  de  nuit  pour  les  soustraire  à  tous  les 
regards. 

—  Après  tout,  interrompit  le  Tleux  Toby  qui  n'avait 


120 


LECTURES  DU  SOIR. 


point  encore  parlé,  et  qui  s'était  contenté  jusque-là 
d'écouter  et  de  fumer,  après  tout,  cela  n'est  qu'une  farce 
de  corsaire.  J'ai  vu  mieux  que  cela  en  fait  de  spectacle 
intéressant. 

Au  mois  de  novembre,  j'étais  a  bord  de  la  FretUj  et 
nous  relâchâmes  en  venant  des  îles  Magdalen ,  a  Antis- 
coli  ;  je  me  dirigeai  vers  une  hutte  qui  s'élevait  à  quelque 
distance.  Jugez  de  ma  surprise  en  y  entrant  ! 

L'aire  de  la  hutte  était  jonchée  de  squelettes  d'hommes, 
de  femmes  et  d'enfans  de  différens  âges,  qui  formaient 
sans  doute  l'équipage  du  vaisseau  submergé.  Un  homme 
mort  était  encore  dans  le  hamac  où  il  avait  expiré,  et, 
sur  la  place  qui  indiquait  le  foyer  se  trouvait  une  mar- 
mite remplie  de  chair  humaine  dans  un  élat  complet  de 
putréfaction.  Dans  une  cabane  intérieure  gisaient  plu- 
sieurs corps  rangés  sur  une  même  ligne,  comme  des 
casses  dans  une  boucherie ,  et  qui  prouvaient  évidemment 
qu'on  en  avait  coupé  la  chair  pour  servir  d'alimens  jour-  ^ 
naliers  à  ceux  qui  survécurent  a  celte  horrible  misère  ;  ^o 
on  trouva  des  accoutremens  de  femmes  et  d'enfans,  qui  ~ 
annonçaient  que  ces  victimes  de  la  famine  et  du  déses- 
poir étaient  d'un  rang  distingué.  On  découvrit  encore 
des  objets  précieux,  tels  que  des  montres  et  une  somme 
d'argent  considérable ,  ainsi  que  des  papiers  appartenant 
aux  passagers  et  indiquant  quel  était  le  vaisseau  ;  mais 
rien  de  certain  n'avait  transpiré  à  cet  égard  à  mon  départ 
pour  Québec. 

Est-ce  la  tout,  reprit  Griflilhs  d'un  air  dédai- 
gneux ,  et  après  avoir  trois  fois  vidé  son  verre  pendant 
le  récit  de  Toby. 

—  N'est-ce  pas  assez?  demanda  Toby  d'un  ton  pro- 
vocateur. 

—  J'ai  ouï  parler  d'un  naufrage,  qui  n'est  pas  plus 
intéressant,  me  hâlai-je  d'ajouter,  pour  détourner  la 
discussion  et  prévenir  une  querelle  imminente.  Néan- 
moins ,  il  présente  quelque  chose  de  curieux,  car  la  na- 
vigation s'est  faite  sur  im  glaçon  ! 

—  Sur  un  glaçon  ! 
Oui,  mes  maîtres,  et  voici  ce  qu'en  racontait  le 

journal  où  j'ai  lu  la  chose. 

Lorsque  la  mer  d'Azow  est  gelée ,  les  pêcheurs ,  dans 
plusieurs  endroits  de  la  côte  orientale  de  cette  mer,  s'é- 
tablissent sur  la  glace  même.  Il  arrive  qu'à  la  suite  des 
dégels  subits  et  des  vents  violens  de  l'est ,  des  glaçons 
portant  des  hommes  et  des  cabanes  de  pêcheurs  se  dé- 
tachent des  côtes  et  sont  emportés  dans  la  haute  mer. 
Quelques  pêcheurs  sont  jetés  sur  le  rivage  opposé;  la 
plupart  périssent.  L'hiver  dernier  on  vit  un  de  ces 
malheureux,  sur  un  glaçon  fragile ,  porté  du  détroit  de  ± 
kerlch  dans  la  mer  Noire.  De  la  côte  on  remarqua  son  ■** 


désespoir,  on  entendit  ses  lamentations;  mais  il  n'y 
avait  aucun  moyen  de  le  sauver.  Au  mois  de  décembre 
de  l'année  passée  un  autre  événement  semblable  a  eu 
lieu  dans  la  mer  d'Azow. 

Un  cosaque  de  la  mer  Noire,  nommé  Jean  Potapenko, 
du  village  de  Grivenncê,  se  trouvait  dans  un  établisse- 
ment de  pêcheurs  situé  près  d'Atchouwie.  Le  2j  dé- 
cembre ,  la  glace ,  à  la  suite  de  grandes  gelées ,  parais- 
sant très-ferme ,  il  alla  examiner  ses  filets  tendus  dans 
les  ouvertures  pratiquées  dans  la  glace,  à  un  quart  de 
lieue  de  dislance  de  la  côte.  Tout  en  s'occupant  de  son 
travail ,  il  remarqua  que  le  glaçon  sur  lequel  il  se  trou- 
vait s'éiait  détaché  et  voguait  avec  rapidité  sur  la  surface 
de  la  mer.  N'apercevant  aucun  moyen  de  salut,  il  se  ré- 
signa à  la  volonté  du  Ciel ,  et  attendit  la  mort  avec  calme. 
Il  passa  six  jours  dans  cette  cruelle  attente,  et,  quoiqu'il 
eiit  avec  lui  un  petit  morceau  de  pain ,  cependant ,  sen- 
tant une  répugnance  invincible  à  prendre  de  la  nour- 
riture ,  il  n'en  mangea  point ,  et  ne  fit  qu'étancher  la  soif 
qui  le  dévorait  en  buvant  de  l'eau  de  pluie  qui  remplis- 
sait les  crevasses  du  glaçon  sur  lequel  il  se  trouvait.  U 
était  chaudement  habillé  dans  un  temps  de  dégel;  il  ne 
souffrit  donc  presque  pas  du  froid:  il  dormit  très-peu, 
et  cela,   assis  sur  la  glace.  Le  septième  jour,  il  aperçut 
une  côte  fort  escarpée ,  et  résolut  de  s'en  approcher  en 
marchant  sur  la  glace,  mais  la  fatigue  et  l'épuisement  le 
firent  souvent  tomber  en  défaillance.  Pendant  ce  temps, 
le  glaçon  flottant  s'attacha  fortement  à  la  glace  solide  qui 
bordait  le  rivage ,  et  le  neuvième  jour  de  cette  étrange 
navigation,  le  2  janvier ^ 850.  Potapenko  descendit  sur 
le  rivage,  près  du  cap  Kazau-Dip,  entre  Kertch  et  Ara- 
bat,  et  gagna  le  village  tarlare  le  plus  proche,  d'où  il 
fut  conduit  à  Théodosie,  et  ensuite  à  Kertch.  C'est  ainsi 
que  fut  sauvé  cet  homme  dont  la  perle  paraissait  in- 
évitable. Il  traversa,  dans  le  courant  de  huit  jours ,  un 
espace  de  plus  de  57  à  58  lieues  de  France ,  à  compter 
de  la  côle  orientale  de  la  mer  d'Azowjusqu'à  sa  côle  sud- 
ouest.  Sauf  quelques  engelures  aux  pieds  et  l'épuisement, 
dont,  au  reste,  il  se  remit  facilement,  Potapenko  con- 
serva sa  santé. 

—  Histoire  de  journal!  s'écria  Toby  d'un  air  de  dédain. 

—  Histoire  de  journal!  répéta  Griflîlhs  sur  le  même 
ton. 

—  Capitaine  Warrens.  s'écria  le  tavernier,  ne  dor- 
mirons-nous point  aujourd'hui? 

—  Le  vieux  a  raison.  Allons,  encore  un  bol  de  punch, 
et  bonsoir  à  tous. 

traduit  du  Times. 


MUSÉE  DES  familles" 


^21 


JANVIER     ^S.')G. 


Pou-Ki-Iv'oua,  d'après  un  dessin  chhiois. 


(h'Tnrdel,  sculp. 


^<i.   IROISIÈVK    AOr.t'MK, 


122 


LECTURES  DU  SOlfe. 


MAGAZINE 


ERUDITION 

A   PROPOS   DE  DIVERSES  CHOSES. 

Il  est  d'anciens  usages  dont  on  peut  être  curieux  de 
connaître  l'origine.  Le  pain  est  une  invention  des  Gret-s,  ; 
plus  tard  adoptée  par  les  Romains.  Long-temps  Iw  mou- 
lins à  bras  furent,  en  Europe,  les  seules  machines  era-  ^ 
ployées  à  moudre  le  blé,  jusqu'au  temps  où,  entre 
autres  inventions  empruntées  aux  Sarrasins,  on  rap- 
porta ,  de  la  première  croisade ,  l'art  de  construire 
les  moulins  a  vent.  Pendant  plusieurs  siècles  on  servit  ; 
comme  plat  dans  les  repas,  uub  tranche  ronde  de  pain  ; 
en  France  on  l'appelait  pain  tailloir  :  après  les  repas , 
on  distribuait  aux  pauvres  ces  assiettes  de  pain.  Déjà, 
au  temps  de  Pline  le  naturaliste ,  les  Gaulois  employaient 
la  levure  pour  préparer  le  pain;  mais  dans  le  dix-sep- 
tième siècle,  la  faculté  médicale  condamna  cet  usage 
comme  nuisible ,  et  dès  lors  s'éleva  une  guerre  ouverte 
entre  les  médecins  et  les  boulangers.  Celte  question 
n'est  pas  encore  entièrement  résolue.  Linguetse  montra 
dans  les  derniers  temps  l'un  des  plus  ardens  adversaires 
du  pain  ,  et  Tissot  l'un  de  ses  plus  zélés  défenseurs. 

Les  Egyptiens  non-seulement  faisaient  grand  cas  des 
brocolis,  mais  les  regardaient  encore  comme  un  objet 
d'adoration.  Les  Romains  les  introduisirent  en  Europe. 

La  pêche  est  originaire  de  la  Perse  ;  dans  celte  contrée 
on  la  regarde  comme  un  poison  ;  dans  nos  climats  elle 
a  perdu,  parla  transplantation ,  beaucoup  de  sa  froi- 
deur, et  est  devenue  un  fruit  délicieux. 

On  importa  de  Syrie  la  prune  à  l'époque  des  croisades. 
Dans  plusieurs  parties  de  l'Europe,  il  existe  une  espèce 
de  prune  qui  porte  le  nom  de  reine  Claude ,  du  nom  de 
la  femme  de  François  T""  ;  il  y  en  a  une  autre  espèce 
qu'on  nomme  prune  de  monsieur,  parce  que  le  frère  de 
Louis  XIV  l'aimait  de  passion. 

L'on  servait  autrefois  les  lapins  comme  un  mets  très- 
recherché  :  ils  se  multiplièrent  tellement  en  Espagne 
qu'on  prétend  qu'ils  minèrent  les  remparts  et  les  mai- 
sons de  Tarragone  au  point  de  les  faire  tomber  co  plu- 
sieurs endroits. 

Les  Gaulois  avaient  l'habitude  de  conduire  à  Rome, 
par  étapes,  d'immenses  troupeaux  d'oies  à  travers  les 
Alpes.  On  rencontre  aujourd'hui  en  France  de  nombreux 
troupeaux  de  dindons ,  que  leurs  maîtres  fout  voyager 
d'une  province  'a  l'autre. 

Au  temps  des  troubadours ,  on  prenait  dans  la  Médi- 
terranée des  dauphins  et  des  baleines  dont  on  mangeait 
la  chair. 

Les  Romains  regardaient  les  huîtres  comme  un  mets 
délicat,  et  le  poète  Ausone  les  a  célébrée»  dans  ses  vers; 
après  ce  {wèlo  elles  tombèrent  dans  l'oubli,  et  co  n'ost 
qu'au  dix-septième  siècle  qu'on  les  voit  revenir  en 
vogue. 

Pendant  le  carême ,  on  avait  beaucoup  de  peine  à  ob- 
tenir du  clergé  catholique  la  permission  de  manger  des 
irufs.  Celle  rigide  al^linenoe  fut  cause  qu'on  consacrait 


le  mercredi  des  Cendres  une  grande  quantité  d'œnfs 
qu'on  distribuait  à  ses  amis  le  jour  de  Pâques.  Sous  le 
règne  de  Louis  XIV ,  c'était  l'usage  d'élever  dans  le  ca- 
binet du  roi ,  le  lundi  de  Pâque ,  après  la  grand'messe , 
d'énormes  pyramides  d'œufs  peints  ou  dorés,  dont  sa 
majesté  faisait  présent  à  ses  courtisans. 

Le  parmesan  parut  en  France  pour  la  première  Ibis 
sous  Charles  VIII.  Ce  prince,  dans  une  expédition 
contre  Naples ,  traversa  Placenza;  les  magistrats  lui 
offrirent  des  fromages  dont  l'énorme  grosseur  le  sur- 
prit. Il  les  envoya  par  curiosité  a  la  reine  et  au  duc  de 
Bourlwn ,  qui  les  goûtèrent  et  les  trouvèrent  excellens  : 
dès  lors  leur  réputation  fut  faite. 

Le  mot  tarte  signiBait  dans  l'origide  une  pain  rond 
ordinaire;  par  la  suite  on  donna  ce  nom  a  des  pâtis- 
series. 

C'était  l'iliage  à  la  faculté  de  médecine  de  Paris, 
lorsqu'on  ^H  reçu  docteur,  de  donner  après  la  thèse 
aux  docteurs  et  aux  professeurs  un  déjeuner  dont  le 
mets  principal  était  un  pâté  de  bœuf  et  de  raisins.  Le 
célèbre  chancelier  de  l'Hôpital  fit  défense  de  crier  dans 
les  rues  de  Paris  ces  pâtisseries ,  dont  le  nombre  in- 
croyable qu'on  débitait ,  semblait  un  objet  de  luxe  ;  la 
faculté  de  Paris  suivit  cet  exemple,  et  dès  lors  uae  somme 
d'argent  remplaça  le  déjeuner.  Les  thèses  conservèrent 
leur  ancien  nom  et,  jusqu'à  la  révolution  ,  furent  ap- 
pelées Pastfllaria. 

Les  gâteaux  qu'on  désigne  sous  la  dénomination  de 
feuilletage ,  remontent  à  une  origine  sacrée ,  puisqu'on 
en  lit  d'abord  usage  à  l'église.  Dans  quelques  églises 
on  les  présentait,  certains  jours  de  l'année,  aux  cha- 
noines. De  là  leur  vient  le  nom  d'oblati.  Les  oblati- 
laîques  voulurent  aussi  s'en  procurer,  et  les  regar- 
dèrent comme  une  nouvelle  friandise.  Dans  quelques 
pays  même  ils  devinrent  une  redevance  ;  en  France  par 
exemple,  où  l'on  appela  droit  d'oubliage  la  faculté  de 
les  exiger.  Plus  tard  ces  gâteaux  se  vendirent  dans  les 
rues  de  Paris,  et  les  femmes  qui  les  vendaient  allaient 
en  criant  :  Plaisir  des  dames.  Dans  le  dix-septième 
siècle  des  hommes  les  vendaient  à  la  nuit.  Sur  la  boîte 
qui  les  renfermait  se  trouvait  une  espèce  de  cadran , 
garni  d'une  aiguille  mobile  :  on  la  tournait,  et  l'on  re- 
cevait le  nombre  de  plaisirs  indiqué  par  le  chiffre  au- 
quel s'arrêtait  l'aiguille. 

Cet  es|>èce  d'amusement  obtint  bientôt  une  grande 
vogue  ;  il  se  faisait  des  paris  considérables  sur  le  chiffre 
que  l'on  amènerait,  et  Ion  appelait  les  marchands  pour 
décider  des  coups.  Mais  Cartouche  ayant  iait  assassiner 
quelques-uns  de  ces  marchands,  et  revêlir  leur  costume 
k  des  hommes  de  sa  bande ,  la  police  défendit ,  sous  des 
peines  sévires,  de  vendre  la  nuit  des  plaisirs  :  depuis, 
ce  commerce  diminua  considérablement.  Nous  l'avons 
vu  rolleurir  do  nos  jours,  mais  sans  être  aussi  répandu 
qu'il  l'avait  été. 

Dans  les  pays  de  vignobles ,  on  enfermait  le  vin  non- 
seulement  dans  des  outres ,  mais  encore  dans  des  ci- 
ternes de  maçiinneries  lonstruites  avec  le  plus   grand 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


123 


soin  ;  les  écuyers  et  les  serviteurs  allaieut  y  remplir  ies 
cantines  et  les  boulcilics  qu'ils  portaieut  attachées  au 
pommeau  de  leur  selle. 

Les  boubous  servaient  autrefois  à  se  rendre  favo- 
rables les  personnes  de  qualité  et  les  juges  auxquels  ou 
adressait  quelque  r»-quêle.  Cet  usage  prit  une  telle  exten- 
sion, que,  par  une  ordonnance,  Louis  , IX  fit  défense 
aux  juges  d'eu  prendre  pour  plus  de  dix  sous  par  se- 
maine. Pliilippe-le-Del  restreignit  encore  cette  quantité 
à  ce  qu'on  pouvait  en  user  en  un  jour  dans  son  ménage. 
A  cet  usage,  succéda  celui  do  donner  de  1  argent,  et 
un  M.  de  Tournon  donna,  le  premier,  dix  francs  d'or 
au  lieu  de  dix  boites  de  bonbons. 

Aux  douzième  et  treizième  siècles ,  les  bonnes  ma- 
nières voulaient  qu'on  lit  asseoir,  par  couples  de  deux 
personnes  de  sexes  différens ,  les  invités  à  un  festin ,  et 
l'on  donnait  un  plat  pour  chaque  couple.  Dans  l'inté- 
rieur des  familles,  un  seul  gobelet  sufQsait  à  tous,  et 
saint  Berlaud  fut  déshérité  par  son  père ,  pour  avoir 
essuyé  le  gobelet  avant  de  boire,  sous  prétexte  qu'il 
avait  la  lèpre. 

Chez  les  Romains  l'usage  des  santés  tenait  de  la  re- 
ligion :  à  une  époque  il  fut  général  en  Europe.  Il  n'y  a 
pas  plus  de  cinquante  à  soixante  aus  qu'en  Allemagne 
on  buvait  non-seulement  a  la  santé  de  toutes  les  per- 
sonnes présentes,  mais  encore  a  celle  des  oncles,  des 
tantes  et  des  cousins  ;  on  portait  même  des  toasts  aui 
pareus  qui  n'étaient  plus,  de  sorte  qu'avant  le  festin  , 
un  étranger  se  trouvait  dans  l'obligation  de  s'enquérir 
de  toute  la  généalogie  de  ceux  avec  qui  il  devait  diner. 
L'ouvrage  de  Pasquier  rapporte  une  anecdote  intéres- 
sante, relative  a  l'infortunée  Marie  Stuart  qui  périt 
sur  l'échafaud.  Le  soir  qui  précéda  sa  mort,  elle  but 
après  le  souper  a  la  sauté  de  tous  ses  serviteurs,  en  les 
priant  de  lui  faire  raison.  Tous  lui  obéirent,  et,  en  bu- 
vant a  la  sauté  de  leur  malheureuse  reine,  les  larmes 
tombèrent  dans  leurs  verres,  tant  était  grande  leur 
douleur. 

Les  nations  de  l'antiquité  crurent  nécessaire  de  di- 
versifier les  repas  par  des  spectacles  et  des  représenta- 
tions de  différentes  natures.  Les  Romains  et  les  Grecs 
récréèrent  leurs  hôtes  par  des  pantomimes  et  quelque- 
fois par  des  combats  sanglans  de  gladiateurs  et  de  lut- 
teurs. Les  princes  chrétiens  des  premiers  siècles  du 
christiauisme  étaient  passionnés  pour  les  pantomimes 
dansantes  pendant  les  festins.  Dans  les  intervalles,  les 
ménestrels  et  les  troubadours  chantaient  leurs  vers  en 
s'accompagnant  sur  leurs  harpes.  Aux  réfectoires  des 
moines  ou  à  la  table  des  pieux  prélats,  on  lisait  des  li- 
vres édiûans  ou  l'on  faisait  de  la  musique.  Le  premier 
orgue  vu  en  France  fut  construit  pour  la  table  de  Char- 
lemague. 

Les  amusemens  les  plus  remarquables  donnés  par  les 
grands,  à  leurs  hôtes,  étaient  des  espèces  de  spectacles, 
qu'on  nommait  entremets  ;  ces  spectacles  consis- 
taient en  combats  de  chevaliers,  en  jeux  d'automates^ 
en  représentations  théâtrales  ou  mimiques  d'événemens 
importans.  A  une  fête  donnée  aux  dames  de  la  cour  par 
Charles  Yl ,  deux  chevaliers ,  Reynaud  de  Roye  et  mes- 
sire  Boucicaut,  coururent  à  cheval,  pendant  le  repas, 
autour  delà  table,  et  rompirent  une  lance  :  d'autres  leur 
succédèrent,  et  se  livrèrent  au  même  genre  de  combats. 
A  un  banquet  donné  par  Charles  V,  en  ^738,  on  re- 
présenta le  départ  de  Godefroy  de  Bouillon  pour  la 
Terre-Sainte,  et  la  prise  de  Jérusalem.  Lors  de  la  fête  que 
Ut  Charles  Yl  poui'  l'arrivée  d'Isabelle  de  Bavière,  on 


représenta  le  siège  de  Troie.  L'on  voyait  une  énorme 
forteresse  défendue  par  cinq  tours,  dout  une  à  chaque 
extréoiité,  et  la  cinquième  au  milieu.  Les  cottes  d'armes 
et  les  boucliers  appendus  aux  murs,  montraient  que 
cette  forteresse  était  la  ville  de  Troie  ;  la  tour  du  milieu 
représentait  la  citadelle  d'ilion.  A  quelque  distance  ou 
apercevait  un  vaste  camp;  les  armes  indiquaient  que 
c'était  celui  des  Grecs.  Derrière  ce  camp  se  trouvait  uu 
vaisseau  capable  de  contenir  au  moins  cent  guerriers. 
La  forteresse,  la  tente,  le  vaisseau  se  remuaient  au  moyeu 
de  roues  dont  les  ressorts  étaient  cachés,  ainsi  que  les 
personnes  qui  les  faisaient  mouvoir.  Il  y  eut  une  grande 
bataille  entre  les  héros  grecs  du  camp  et  du  vaisseau  et 
les  Troyens  renfermés  dans  la  forteresse  ;  mais  il  dura 
peu ,  car  la  foule  des  spectateurs  était  si  grande  et  la 
chaleur  si  forte,  que  plusieurs  personnes  furent  blessées 
ou  étouffées.  • 

La  cour  de  Bourgogne  montrait  un  goût  exclusif  pour 
les  spectacles  d'automates  et  d'animaux.  A  une  fête  qui 
eut  lieu  pour  le  mariage  de  Charles-le-IIardi  avec  la 
princesse  Marguerite  d'Angleterre ,  on  vit  trois  entre- 
mets. Une  grande  licorne  entra  d'abord  en  portaut  un 
léopard  sur  son  dos.  Dans  l'une  de  ses  pattes,  le  léo- 
pard tenait  les  armes  de  l'Angleterre,  et  dans  une  autre, 
une  marguerite,  allusion  au  nom  de  la  princesse. 

Dans  les  temps  anciens ,  l'on  avait  l'habitude  de  boire 
du  vin  et  de  manger  des  œufs  au  commencement  des  re- 
pas, pour  se  fortifier  l'estomac.  Les  jours  ordinaires ,  le 
diner  de  Charlemagne  consistait  en  quatre  entrées  et  en 
un  seul  plat  de  gibier  rôti. 

L'on  mangeait  autrefois  sur  des  tables  de  bois,  sans 
aucune  espèce  de  nappe  ;  mais  l'on  avait  soin  de  les  polir. 
Plus  tard  on  les  couvrit  d'un  cuir,  qu'ont  remplacé 
les  nappes  de  toile  ou  de  coton.  Jusqu'au  temps  de 
Charles  V ,  les  serviettes  furent  peu  en  usage  dans  les 
classes  moyennes;  les  premières  vinrent  deRheims: 
cette  ville  fit  présent  au  roi  d'une  nappe  qu'on  estima  fort 
cher.  L'on  coupait,  eu  grande  cérémonie,  la  nappe  de- 
vant la  place  du  chevalier  qui  avait  mérité  une  disgrâce, 
et  l'on  renversait  son  assiette.  Le  chevalier  était  alors 
contraint  de  laver  sa  tache  ou  de  montrer  qu'on  lui  fai- 
sait injure.  C'est  ce  qui  arriva  au  comte  d'Ostrevau  à  la 
table  de  Charles  VI  ;  un  héraut  coupa  la  nappe  en  deux , 
devant  lui,  en  disant  qu'un  prince  qui  ne  portait  pas 
ses  armes  était  indigne  de  dîner  ^à  la  table  du  roi. 
Guillaume  répondit  avec  étonnement  :  —  Je  porte  une 
lance  et  un  bouclier  aussi  bien  que  tout  autre  chevalier. 
—  Cela  ne  peut  être ,  reprit  le  héraut ,  car  vous  auriez 
vengé  la  mort  de  votre  grand-oncle.  L'histoire  ajoute  que 
cette  leçon  publique  produisit  sur  le  comte  l'effet  auquel 
on  s'attendait. 

Des  croûtes  de  pain  de  forme  circulaire  furent  les 
premières  assiettes;  on  les  fît  ensuite  en  bois,  en  po- 
teries ,  et  enfin  de  toutes  sortes  de  métaux. 

Les  anciens  savaient  faire  le  verre;  les  modernes 
l'employèrent  d'abord  pour  les  fenêtres  des  églises ,  des 
palais ,  et  enfin  l'usage  s'en  répandit  pour  toutes  les  ha- 
bitations. 

L'on  fixerait  difficilement  l'époque  de  la  première 
cheminée  ;  quant  à  l'invention  des  poêles ,  elle  appar- 
tient aux  Allemands  et  aux  autres  nations  du  nord.  Dès 
^ô88,  l'on  trouve  à  Paris  des  poêles  dans  les  résidences 
et  dans  les  galeries  royales  ;  quelques-uns  portaient  le 
nom  de  ckaufje-doux. 

Les  bancs  et  les  tabourets  furent  pendant  loug-tcmps 
les  sièges  les  plus  ordinaires ,  même  chez  les  princes.  l\ 


•124. 


LECTURES  DU  SOIR. 


n'y  avait  que  fort  pea  de  chaises.  Le  lit ,  ce  raeoble  si  . 
nécessaire ,  dont  la  privation  montre  aujonrd'hui  l'indi- 
gence la  plus  grande,  parut  un  objet  de  luxe  aui  Grecs 
et  aux  Romains,  lorsqu'ils  eurent  échangés  les  feuilles 
et  les  peaux  sur  lesquelles  reposaient  leurs  ancêtres  hé- 
roïques, pour  les  matelas  et  les  lits  de  plumes.  Les  lits 
se  faisaient  en  ivoire,  en  argent,  en  ébène,  en  cèdre. 
L'on  trouverait  difficilement  aujourd'hui  l'un  de  ces  lits 
où  nos  aieux  couchaient  avec  leur  femme,  leurs  enfans, 
leurs  chiens  et  leurs  amis;  c'était  même  la  plus  grande 
preuve  d'affection  et  de  confiance  que  l'on  pût  donner  : 
1  amiral  Bonnivet  partagea  souvent  son  lit  avec  le  roi, 
François  I"". 

Les  nattes  de  jonc  et  de  paille  furent  les  premières 
tentures  d'appartemens.  Les  couleurs  de  la  paille  se  dis- 
posaient avec  tant  d'art  et  de  goût  qu'elles  produisaient 
un  effet  très-agréable.  On  trouve  encore  dans  le  Levant 
des  nattes  de  cette  espèce  :  on  les  vend  fort  cher ,  et  on 
les  estime  beaucoup  à  cause  de  la  vivacité  des  couleurs 
et  de  la  beauté  des  dessins.  L'usage  des  tapisseries,  re- 
présentant des  sujets,  ne  remonte  pas  a  plus  de  six 
cents  ans.  Dans  le  quinzième  siècle  on  inventa,  en 
Nelherland,  la  tapisserie  de  haute  et  basse  lisse,  et  l'on 
porta  cette  invention  en  France.  Ces  tapisseries  se  ven- 
daient si  cher  que  souvent  on  avait  recours  à  la  tapisse- 
rie de  Bergame  ou  points  de  Hongrie.  La  manufacture 
des  Gobelins,  établie  sous  Henri  IV  et  portée  à  un  haut 
degré  de  perfection  par  Colbert  et  le  peintre  Lebrun , 
surpassa  tout  ce  qu'on  avait  vu  jusqu'alors. 

Le  damas ,  ainsi  appelé  de  Damas  en  Syrie  où  cette 
étoffe,  si  convenable  pour  les  tentures,  se  fabriqua  dans 
le  principe ,  eut  bientôt  des  manufactures  à  Tours  et  à 
Lyon.  La  brocatelle  de  Venise ,  les  toiles  imprimées  de 
Perse  et  de  l'Inde ,  la  tapisserie  tontisse ,  faite  de  bouts 
de  laine  de  différentes  couleurs ,  attachées  à  un  canevas 
avec  de  la  gomme,  le  cuir  peint  ou  doré,  ancienne  in- 
vention attribuée  aux  Espagnols,  le  papier  enfin, au- 
jourd'hui si  universellement  répandu,  se  succédèrent 
depuis  celte  époque. 

Les  premiers  miroirs  furent  de  métal  ;  Cicéron  en  at- 
tribue l'invention  à Esculape,  dieu  de  la  médecine,  et 
l'on  voit  que  Moïse  en  fait  mention.  C'est  au  temps  de 
Pompée  qu'on  fit  à  Rome  les  premiers  miroirs  d'argent. 
'Pline  parle  d'une  pierre  brillante,  probablement  le 
talc ,  qu'on  peut  séparer  en  lames  et  qui ,  mises  sur  un 
plan  métallique,  reflètent  parfaitement  les  objets.  Les  ! 
premiers  miroirs  de  verre  parurent  en  Europe  vers  la 
fin  des  croisades  ;  Venise,  qui  la  première  connut  l'art 
de  les  faire ,  vit  ses  commerçans  s'enrichir ,  et  ses  ma- 
nufactures passer  dans  tous  les  états  d'Europe  où  elles 
sont  maintenant  si  nombreuses. 

Mille  ans  environ  avant  Jésus-Christ ,  des  marchands 
de  nitre  abordèrent  en  Phénicie,  à  l'embouchure  du  petit 
fleuve  Bélus  ;  ils  descendirent  sur  la  rive  couverte  d'une 
couche  de  sable  fin  et  blanc  qu'y  apporte  la  mer,  et  se 
mirent  à  préparer  leur  repas.  A  défaut  de  pierres,  ils 
prirent  dans  leur  vaisseau  des  mottes  de  nitre,  à  l'aide 
desquelles  ils  construisirent  une  espèce  de  foyer  pour 
faire  cuire  leur  nourriture.  Ils  allumèrent  un  bon  feu  ; 
les  mottes  de  nitre  ne  tardèrent  pas  à  se  dissoudre  et  le 
nitre  se  mêla  au  sable  du  rivage  :  la  chaleur,  agissant 
puissamment  sur  ce  mélange,  le  fit  fondre,  et  bientôt 
les  marchands  virent  avec  ctonnement  couler  du  foyer 
une  espèce  de  lave  qui  durcit  en  se  refroidissant  :  c'était 
uu  corps  solide  qui  avait  une  teinte  verdâlre ,  mais  qui 
possédait  une  grande  transparence  ;  c'était  du  verre.     , 


Ainsi  cette  importante  découverte ,  s'il  faut  en  croire 
le  récit  de  Pline ,  est  due  au  hasard  ;  et  nous  avons  con- 
servé cette  histoire ,  parce  qu'elle  est  au  moins  vraisem- 
blable. Défait,  n'est-ce  pas  au  hasard  que  l'industrie 
humaine  doit  ses  plus  befles  inventions?  Quoi  qu'il  en 
soit,  les  Phéniciens  furent  les  premiers  a  exploiter  celle- 
ci.  Ils  trouvaient  en  abondance,  à  l'embouchuredu  fleuve 
Bélus,  un  sable  excellent  et  tout  chargé  d'alcali  ;  ils  n'a- 
vaient à  lui  faire  subir  que  des  préparations  fort  simples 
avant  de  le  soumettre  à  la  fusion  ;  et  les  procédés  pour 
réduire  la  matière  fondue  en  feuilles  minces  ou  en  mor- 
ceaux de  dimensions  et  de  formes  différentes,  ne  les  arrê- 
tèrent pas  long-temps.  La  fabrication  se  développa  peu 
à  peu ,  se  perfectionna  ;  et  bientôt  Sidon  devint  fameuse 
par  sa  verrerie.  Elle  eut  la  gloire  d'être  la  première  ; 
mais  cette  industrie  ne  tarda  pas  a  se  répandre  chez  les 
peuples  commerçans  des  côtes  orientales  de  la  Méditer- 
ranée. L'Egypte  aussi  en  profita;  et  les  manufactures 
d'Alexandrie  rivalisèrent  avec  celles  de  la  Phénicie.  Car- 
tbage,  colonie  des  Phéniciens,  Carthage,  la  ville  com- 
merçante par  excellence,  fit  un  grand  commerce  de 
verre,  si  elle  n'eu  fabriqua  point.  Syracuse,  sa  fille, 
doit  avoir  de  belles  verreries ,  puisque  l'un  des  plus  ad- 
mirables ouvrages  de  verre  de  l'antiquité  en  est  sorti  : 
nous  voulons  parler  de  la  sphère  céleste  d'Archimède. 
Ln  épigramme  de  Claudien  nous  apprend  que  sur  cette 
sphère,  d'une  dimeusion  assez  petite ,  étaient  gravées 
toutes  les  constellations.  On  peut  juger  par  là  à  quel 
degré  de  perfection  l'on  était  arrivé  déjà. 

La  Grèce,  ce  pays  le  moins  industriel  que  nous  con- 
naissions, la  Grèce  ne  fabriqua  probablement  point  de 
verre  ;  du  moins  rien  ne  nous  le  fait  supposer.  Elle  le 
tirait  trop  aisément  de  l'Asie  ou  de  l'Afrique;  elle  le 
connut  probablement  même  assez  tard  ;  car  Aristote  est 
le  premier  des  écrivains  gr«cs  qui  en  ait  parlé.  Il  pose 
les  deux  problèmes  suivans  :  «  Qnelle  est  la  causé  de  la 
transparence  du  verre?  Pourquoi  ne  peut-on  plier  le 
verre?  » 

Rome ,  lorsqu'elle  était  encore  république,  méprisait 
trop  les  arts  industriels  pour  emprunter  à  Syracuse  ses 
verreries  :  le  luxe  qu'y  introduisirent  les  dernières  con- 
quêtes et  la  corruption  de  l'empire ,  lui  firent  enfin  sen- 
tir le  besoin  de  produire  elle-même;  et  sous  Tibère, 
elle  commença  à  faire  du  verre;  mais  probablement  elle 
ne  fabriqua  que  les  objets  de  verrerie  les  plus  ordinaires, 
et  les  manufactures  de  Sidon  et  d'Alexandrie  conservèrent 
le  privilège  de  fournir  les  choses  de  luxe  et  celles  qui 
demandaient  un  grand  perfectionnement  dans  U  main- 
d'œuvre.  En  effet,  la  première  de  ces  villes  importait 
en  abondance  à  Rome  un  verre  noir  qu'elle  avait  in- 
venté et  qui  imitait  parfaitement,  le  jayet.  Les  Romains 
en  ornaient  leurs  appartemens  :  ils  l'incrustaient  en  lar- 
ges plaques  dans  les  parois ,  et  ces  espèces  de  miroirs 
sombres ,  disposés  avec  goût ,  devaient  produire  un  effet 
harmonieux.  Alexandrie,  entre  autres  choses,  fournis- 
sait du  temps  de  Néron  des  vases  et  des  coupes  de  verre 
blanc  qui  jouaient  à  s'y  méprendre  le  cristal.  Rome  re- 
cherchait ces  produits  avec  empressement ,  et  les  payait 
uu  prix  exorbitant. 

Pline  auquel  nous  empruntons  la  plupart  de  ces  dé- 
tails, nous  dit  que  Scaurus,  pendant  son  édilité,  fit  faire 
uu  théâtre  dont  la  scène  était  composée  de  trois  rangs 
de  colonnes  superposées  :  le  premier  était  de  marbre; 
le  second ,  de  verre,  et  le  dernier ,  de  bois  doré.  Cela  ne 
vient-il  pas  démentir  ce  que  nous  disions  de  l'infério- 
rité des  manufactures  à  Rome?  Nous  ne  le  pensons  pas  ; 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


125 


car  nous  inclinoDs  fortement  à  croire  que  Scaurus 
aura  fait  venir  de  Phénicie  les  colonnes  de  verre  de  son 
théâtre  :  la  Phénicie  depuis  long-temps  avait  produit  des 
ouvrages  de  ce  genre.  Nous  trouvons  en  effet  dans  le 
septième  livre  des  Becognitiones   de    saint  Clément 
d'Alexandrie  qu'il  y  avait  dans  l'île  d'Aradus  un  temple 
soutenu  par  des  colonnes  de  verre  d'une  grandeur  et 
d'une  grosseur  extraordinaires.  Saint  Pierre ,  sollicité  ^ 
par  quelques  amis ,  vint  le  voir  accompagné  de  ses  dis- 
ciples ,  et  admira  beaucoup  plus  ces  colonnes  que  d'ex- 
cellentes statues  de  Phidias  qui  décoraient  le  temple.  Cette 
observation  de  l'écrivain  sacré  prouve  une  seule  chose  : 
c'est  que  le  premier  des  apôtres  n'était  pas  artiste,  lui  i 
qui  préférait  les  produits  de  l'industrie  aux  merveilles  du  jl 
génie. 

Pline  nous  apprend  encore  que  les  anciens  ont  eu  le 
secret  de  donner  au  verre  les  couleurs  et  les  nuances  les 
plus  variées,  a  ce  point  qu'ils  employaient  les  verres  J 
ainsi  colorés  à  imiter  la  plupart  des  pierres  précieuses  ; 
et  l'on  se  servait  à  profusion  de  ces  ornemens.  Quant 
aux  procédés  par  lesquels  les  anciens  obtenaient  ces  ré- 
sultats et  les  divers  produits  que  nous  avons  signalés, 
nous  ne  les  connaissons  aucunement  :  Pline  ne  les  in- 
dique pas,  et  ce  guide,  qui  avait  servi  à  éclairer  jusqu'ici 
notre  marche,  nous  manque  maintenant.  Que  devint  la 
verrerie  jusqu'au  quatrième  siècle  avant  J.-C.  ?  Nous 
l'ignorons.  A  cette  époque,  les  invasions  barbares  tuèrent 
toute  espèce  d'industrie  dans  l'Occident ,  et  l'art  d'y  faire 
le  verre  y  fut  perdu  jusqu'au  moment  où  les  Vénitiens 
allèrent  le  retrouver  dans  l'Orient  où  il  s'était  conservé, 
peut-être  même  perfectionné.  La  verrerie  devint  bien- 
tôt l'une  des  branches  les  plus  importantes  de  leur  com- 
merce ;  mais  le  secret  qui  couvre  les  opérations  indus- 
trielles de  ce  peuple ,  ne  nous  permet  pas  d'apprécier 
exactement  les  progrès  et  le  développement  des  manufac-  ^ 
turcs  de  verreries  :  nous  ne  pouvons  donner  que  quel- 
ques résultats  épars.  Murano  jouissait  du  privilège  de 
fabriquer  exclusivement  tous  les  objets  de  verre.  Ses 
fabriques  durent  produire  énormément,  puisque  Venise 
avait  le  monopole  de  ce  commerce  dans  l'Occident.  Dès 
ledouzième siècle,  elles  avaient  atteint  un  haut  degré  de 
perfection  :  l'historien  du  commerce  de  Venise  raconte 
que  dans  l'église  des  Dominicains  de  Trévise,  il  y  avait 
un  crucifix  peint  sur  verre  et  qui  portait  la  date  de  1  ^  77. 
Cet  art  était  donc  connu  des  Vénitiens  environ  trois  cents 
ans  avant  l'époque  où  les  Allemands  se  vantent  de  l'avoir 
inventé.  Dès  lors  on  connaissait  aussi  l'art  de  polir  le 
verre  et  de  le  dorer.  Un  manuscrit  de  la  bibliothèque  ^ 
Nani  indique  ces  divers  procédés. 

Les  treizième  et  quatorzième  siècles  furent  le  plus  beau 
moment  du  commerce  de  Venise.  Mais  si  l'industrie  de 
cette  ville  avait  été  précoce ,  elle  ne  fut  pas  progressive  ; 
et  quand  l'Allemagne  et  la  France  se  mirent  a  fabriquer 
du  verre,  elle  n'eut  plus  la  force  de  soutenir  cette  con- 
currence redoutable.  Tandis  qu'elle  s'en  tenait  à  ses 
anciens  procédés  qu'elle  croyait  des  secrets  précieux  et 
qu'elle  les  gardait,  grâce  à  la  peine  de  mort  qui  punis- 
sait tout  ouvrier  indiscret,  ses  rivales  avançaient, 
éclairées  par  des  expériences  réitérées  et  par  les  recher- 
ches des  alchimistes.  Il  ne  resta  aux  manufactures  de 
Murano  qu'une  branche  spéciale  où  elle  conservèrent  leur 
périorité  jusqu'au  dix-huitième  siècle  :  ce  fut  dans  la  fa- 
brication des  glaces. 

Dès  le  quinzième  siècle,  elle  avait  offert,  à  la  place 
des  miroirs  de  métal  poli ,  dont  on  s'était  servi  jusque- 
là  en  Europe ,  des  glaces  de  petites  dimensions ,  mais 


qui  avaient  une  incontestable  supériorité.  Elle  ût  encore 
sur  cet  objet  de  luxe  des  bénéfices  immenses  pendant 
deux  cents  ans.  Les  autres  verreries  n'avaient  plus  qu'une 
importance  secondaire,  et  pourtant  le  nombre  des  ou- 
vriers employés  aux  manufactures  de  Murano  dût  être 
considérable  durant  cette  période  ;  puisqu'au  milieu  du 
dix-huitième  siècle,  au  moment  où  elles  avaient  perdu 
toute  leur  splendeur,  elles  en  comptaient  encore  quatre 
mille.  On  peut  juger  par  là  quels  durent  être  ces  éta- 
blissemcns,  lorsqu'ils  étaient  sans  rivaux  en  Europe. 
Ce  sont  eux  qui  lui  donnèrent  une  grande  partie  des 
magnifiques  verreries  du  moyen  âge,  ces  splendides  vi- 
traux de  nos  cathédrales  qui  sont  là  pour  témoigner  du 
talent  industriel  de  nos  ancêtres.  Si  nous  avons  perdu 
le  secret  qui  conservait  la  peinture  sur  verre,  nous 
avons  fait  faire  à  la  verrerie  d'autres  progrès  notables. 
La  chimie  y  fait  sans  cesse  des  améliorations,  et  chaque 
jour  lui  donne  de  nouveaux  développemens. 


UNE  INSTALLATION 


DU   PARLEMENT   DE   METZ. 


Le  vendredi ,  26  août  ^  633 ,  à  sept  heures  du  matin  , 
la  magnifique  cathédrale  de  Saint-Étienne ,  à  Metz ,  avait 
ouvert  son  grand  portail.  Les  chanoines  étaient  dans 
leurs  stalles ,  et  le  révérend  évêque  de  Madaure ,  suffra- 
gant  et  vicaire -général  de  l'évêché,  venait  de  ^'asseoir, 
revêtu  de  ses  habits  pontificaux  et  de  son  rooheij  sous 
un  dais  à  crépines  d'or. 

Quatre  files  d'arquebusiers  bordaient  la  nef  depuis  la 
porte  de  l'église  jusqu'à  celle  du  chœur ,  où  se  trouvaient 
réunis  les  membres  de  la  noblesse  et  les  magistrats  de  la 
ville.  La  Multe,  cette  belle  cloche  qui  ne  se  fait  entendre 
que  dans  les  grandes  solennités  ou  dans  les  grands  dés- 
astres, lançait  ses  volées  dans  les  airs,  du  haut  du 
clocher  de  la  cathédrale ,  et  une  foule  considérable  af- 
fluait dans  l'église  ou  débordait  au-dehors. 

Bientôt  les  coups  de  la  Mutte  redoublèrent  et  l'orguo 
entonna  ses  chants.  Le  parlement  de  Metz,  institué  paç. 
un  édit  de  Louis  XUI,  du  mois  de  janvier  précédent, 
s'avançait  en  corps  pour  entendre  une  messe  du  Saint- 
Esprit,  avant  de  procéder  à  son  installation. 

Messire  Anthoine  de  Bretagne ,  baron  de  Lassy ,  che- 
valier conseiller  du  roi  en  ses  conseils ,  premier  prési- 
dent du  parlement,  marchait  à  la  tête  de  sa  compagnie. 
11  avait  son  manteau  fourré  d'hermine  et  il  tenait  en 
main  le  mortier ,  qui  était  une  toque  de  velours  noir 
garnie  de  quatre  galons  d'or.  Son  front  était  découvert; 
de  petites  moustaches  garnissaient  sa  lèvre  supérieure, 
et  une  légère  touffe  de  barbe  ombrageait  son  menton. 

Il  était  suivi  de  seize  membres  du  parlement ,  tant 
présidens  et  conseillers  que  maîtres  des  requêtes  et  gens 
du  roi  ;  tous  nommés  commissaires  députés  par  lettres 
patentes  du  7  juillet  précédent ,  pour  l'établissement  du 
parlement.  Les  présidens,  conseillers  et  gens  du  roi  por- 
taient la  robe  et  les  chaperons  écarlates  ;  les  maîtres  des 
requêtes  n'avaient  que  des  robes  de  satin  noir. 

Tous  ces  messieurs  avaient ,  ainsi  que  le  premier  pré- 
sident, la  moustache  et  la  barbe  longue.  Mais  comme 
plusieurs  d'entre  eux  étaient  très-jeunes,  un  contempo- 
rain prétend  qu'ils  avaient  des  barbes  postiches  que  Jo- 
delet  leur  avait  vendues. 


>-efe; 


^26 


LECTURES  DU  SOIR. 


En  avant  du  parlement  marchaient  d'abord  le  prévôt 
des  maréchaux  avec  ses  archers,  couverts  de  leurs  ca- 
saques et  chargés  de  leurs  carabines;  puis  les  huissiers 
conduits  par  le  premier  huissier ,  vêtu  d'une  robe  écar- 
late  arec  chapeau  noir ,  et  tenant  à  la  main  son  bonnet 
carré  en  drap  d'or  fourré  d'hermine. 

Toute  cette  pompe  formait  un  beau  spectacle  pour  les 
bourgeois  et  manans  de  la  ville  de  Metz. 

Lorsque  le  parlement  fut  arrivé  à  l'entrée  de  l'église, 
les  chanoines  de  la  cathédrale  vinrent  au-devant  de  lui. 
Le  doyen  du  chapitre  complimenta  la  cour  et  particuliè- 
rement son  premier  président,  qui,  disaiVil,  après  avoir 
blanchi  sur  les  fleurs  de  lys  et  viellij  dedans  L'escar- 
lalte  au  service  de  sa  majesté,  venait  encore  dans  l'exer- 
cice d'une  charge  aussi  noble,  user  le  reste  de  ses  an- 
tiées  et  gagner  au  roi  les  cœurs.  Le  premifir  président 
répondit  a  ces  complimeus.  7, 

Ce  fait,  les  membres  du  parlement  furent  conduits 
par  le  doyen  du  chapitre  et  par  les  chanoines  au  chœur 
de  l'église.  Les  présidens ,  conseillers  et  maîtres  des  re- 
quêtes prirent  leurs  places  aux  hauts  sièges  de  côtés;  les 
iîens  du  roi  en  bas ,  sur  les  bancs  et  chaises  qui  leur 
étaient  préparés ,  et  le  grefBer  en  chef  sur  un  siège  à 
l'opposite  du  premier  président. 

La  messe  fut  célébrée  par  l'évêque  de  Madaure.  Après 
lévanicile ,  le  livre  fut  porté  par  l'un  des  chanoines  au 
premier  président,  qui  le  baisa. 

Le  parlement,  reprenant  l'ordre  dans  lequel  il  était 
arrivé  à  l'église,  retourna  au  palais,  le  premier  prési- 
deut  ayant  a  sa  droite  l'évêque  de  Madaure,  qui,  par 
ledit  d'institution,  avait  été  appelé  à  faire  partie  de  la 
cour. 

Entrés  dans  la  grande  salle,  le  premier  président  prit 
place  aux  hauts  sièges,  et  les  présidens,  conseillers  et 
maîtres  des  Kffluêtes  vinrent  se  ranger  auprès  de  lui. 
L'évêque  de  Madaure  alla  se  placer  sur  un  siège,  au- 
dessus  des  conseillers,  du  côlé  où  les  ducs  et  pairs  ou 
évêques  ont  coutume  de  se  mettre  dauâ  les  parlemens. 

Quand  tous  les  assislans  furent  pAés ,  le^remier  pré- 
sident remercia  l'évêque  de  Madaure  de  ses  bénédicfions 
et  de  ses  prières,  à  quoi  ce  prélat  repartit  que  l'on  dé- 
fait tenir  à  très-bon  augure  de  voir  rétablissement  du 
parlement  <  au  point  justement  que  le  soleil  étoit  au 
signe  delà  Vierge  cl  pcnclioii  vers  la  Balance  d'autant 


que  c  étoit  un  présage  asseuré  de  l'intégrité  et  de  l'é- 
quité qu'on  y  attendait  de  iauiorilè  des  arrêts  d'une  si 
grandi  et  si  auguste  compagnie.  ■ 

Ensuite  le  sieur  de  Remefort  de  la  Grélière,  avocat- 
général,  requit  la  lecture  de  l'édit  qui  instituait  le  par- 
lement, et  des  lettres  patentes  qui  en  nommaient  les 
membres. 

Alors  les  portes  du  palais  et  de  la  grande  salle  furent 
ouvertes,  ledit  et  les  lettres  patentes  furent  lus  par  le 
greffier  en  chef,  et  le  premier  président  adressa  une 
allocution  à  l'auditoire. 

Après  cette  allocution,  M.  de  Remefort  se  leva  et, 
pour  le  procureur-général ,  prononça  une  longue  ha- 
rangue où ,  selon  l'usage  du  temps ,  il  est  parlé  d'Aris- 
tote,  de  Platon,  des  papes  Grégoire  et  Pie  II,  etc. ,  et 
qui  commençait  en  ces  termes  :  «  Messieurs,  comme  les 
astres  représentent  au  ciel  la  gloire  et  puissance  de 
Dieu,  aimi  les  roys  représentent  sur  la  terre  la  même 
gloire.  » 

On  voit  que  M.  Y advocat-g encrai  l'avait  pris  d'un 
peu  haut.  Toutefois ,  il  y  avait  de  bonnes  choses  dans  sa 
harangue. 

La  cérémonie  se  termina  par  une  ordonnance  qui  por- 
tait que  sur  les  replis  de  ledit  et  des  lettres  patentes ,  il 
serait  fait  mention  de  leur  lecture ,  publication  et  enrc- 
gbtremcnt. 

A  l'occasion  de  l'installation  du  parlement  de  Metz, 
un  historien  messin  fait  remarquer  «  qu'au  temps  pré- 
»  cisément  de  l'arrivée  et  de  l'établissement  de  cette 
»  cour  souveraine,  l'Église,  par  une  rencontre  merveil- 
»  leuse,  récitoil  aux  fidèles  ces  paroles  de  Jésus-Christ 
B  en  saint  Mathieu  ,  chapitre  tj  :  Cumiderate  lilia  agri, 
»  quomodà  cresciint.  Considérez  les  lys  des  champs 
»  comme  ils  vont  croissants  et  s'advauçants  :  voulant 
»  signifier  que  l'établissement  de  cette  grande  et  auguste 
»  compagnie  doit  être  la  terreur  des  ennemis  de  l'état, 
»  le  boulevard  de  la  France ,  les  remparts  du  royaume, 
»  la  seurelé  de  la  c^turoune,  la  grandeur  de  la  monar- 
»  chie  françoise,  l'estendue  de  la  puissance  royale,  le 
I»  printemps  des  fleurs  de  lys,  la  tour  de  David  qui  rc- 
»  garde  du  côté  de  Damas  ,  de  laquelle  pendent  mille 
M  boucliers;  la  douceur,  la  félicité,  le  repos  et  la  Iran- 
R  quillité  publique.  • 


HISTOIRE    NATURELLE. 


I 


LE   CHIMPANSÉ. 


Le  cniiip.\>sÉ  (  troglodytes  niger;  pitfiectis  troglo- 
dijles  )  appartient  à  la  section  des  mammifères  quadru- 
manes, c'est-à-dire  qu'il  a  les  quatre  pouces  opposables 
aux  autres  doigts,  ce  qui  lui  donne  la  faculté  de  saisir 
les  objets  avec  les  pieds  comme  avec  les  mains.  Ainsi 
que  l'homme,  il  a  tous  les  ongles  plais;  quatre  dents  in- 
cisives a  chaque  mâchoire,  et  les  màchelièrcs  disposées 
de  même  que  lui  et  en  même  nombre  ;  les  mamelles 
placées  sur  la  poitrine  ;  le  cerveau  à  trois  lobes,  et  les 
intestins  à  peu  près  dans  les  mômes  formes.  Mais  la  fai- 
blesse des  muscles  do  ses  jambes ,  rabscmc  de  mollets 


et  de  fesses,  son  bassin  étroit,  et  quelques  autres  légères 
différences  de  conformation ,  lui  otent  la  facilité  de  se 
tenir  habituellement  droit. 

Comme  tous  les  orangs,  il  se  distingue  des  autres 
singes  parle  mauquede  queue,  et  par  sou  museau  très- 
peu  proéminant,  souvent  moins  avancé  que  celui  de 
certains  nègres.  Sa  face,  ses  mains,  sou  estomac  et  une 
partie  de  son  abdomen  sout  nus  ,  et  sou  pelage  noir  ou 
brun,  est  gonéralemeut  peu  garni.  Sa  taille  atteint  à  peu 
près  celle  de  Ihonuiie.  Il  habile  la  Guinée  et  le  C^jugo, 
mois  il  i>arail  qu'autrefois  on  le  trouvait  aus:>i  plus  au 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


M7 


nord  de  l'Afrique  et  particulièrement  en  Ethiopie,  car 
il  est  aisé  de  reconnaître  le  chimpansé  dans  ce  que  dit 
Saint-Augustin  de  deux  satyres  vivans  que  l'on  amena  à 
Rome  de  son  temps. 

L'histoire  de  cet  animal  a  été  fort  embrouillée  jusqu'à 
ce  jour,  parce  que  les  voyageurs  n'ont  jamais  su  le  di- 
stinguer de  ses  congénères,  et  que  les  naturalistes,  en-  ^ 
traînés  par  eux  dans  l'erreur,  l'ont  souvent  confondu  ^  singuliers  pour  le  rappeler  à  la  vie  ou  à  la  santé.  Si  le 


et  de  défense,  et  restent  toujours  victorieux.  Mai»  c'est 
surtout  contre  les  agressions  de  l'homme  qu'ils  déploient 
leur  adresse  surprenante  J  leur  force  prodigieuse,  et  un 
courage  qui  ne  les  abandonne  qu'à  la  mort. 

Dans  ces  rencontres ,  si  l'un  d'eux  est  blessé ,  les  au- 
tres l'enlèvent  du  champ  de  bataille  et  le  transportent 
dans  une  grotte  écartée;  là,  ils  lui  prodiguent  des  soins 


quant  a  ses  mœurs  avecle  jocko,  l'outang  et  le  pongo, 
ne  formant  peut-être  à  eux  trois  qu'une  espèce  unique 
décrite  avant  el  après  l'âge  adulte.  Cependant  le  chim- 
pansé en  diffère  beaucoup,  car  ces  trois  derniers  singes 
ont  moins  d'instinct  que  le  chien,  tandis  que  de  tous  les 
animaux,  il  est  celui  qui,  sous  le  rapport  des  formes  et 
de  l'intelligence,  se  rapproche  le  plus  de  l'homme  (1). 

Ces  singuliers  animaux  ne  vivent  pas  positivement  en 
société;  cependant  les  familles  se  rapprochent  toujours 
assez  les  unes  des  autres  pour  pouvoir  se  prêter  mutuel- 
lement secours  si  un  danger  commun  les  menace.  Ils  se 
logent  dans  les  antres  des  rochers,  mais  quand  ils  n'en 
trouvent  pas  à  leur  convenance,  i!s  savent  se  construire 
des  cabanes  capables  de  les  défendre  des  intempéries  de 
l'air.  Leur  architecture  est  bornée  comme  leur  intelli- 
gence ;  tout  l'édifice  consiste  en  quelques  branches  feuil- 
lées  placés  obliquement  contre  une  roche  verticale  ou 
contre  un  tronc  d'arbre  incliné,  recouverts  d'un  peu 
d'herbe  sèche.  L'intérieur  est  garni  de  foin  et  de  fougère 
qui  leur  servent  de  lit.  Us  yentreutpar  un  trouservant 
de  porte,  que  l'animal  sait  masquer  avec  du  feuillage. 
Ils  habitent  leur  cabane  pendant  les  nuits  orageuses  et 
quand  ils  sont  malades,  cardans  toute  autre  circonstance 
ils  dorment  sur  un  arbre;  la  femelle  cependant  ne  quitte 
guère  son  habitation  pendant  les  derniers  jours  de  la 
gestation  et  dans  le  premier  mois  de  l'allaitement.  Alors, 
le  mâle,  en  sentinelle  sur  un  arbre  voisin,  ne  s'éloigne 
pas,  afin  de  veiller  à  la  sûreté  de  sa  famille  qu'il  défend 
avec  fureur  contre  tous  les  genres  de  dangers.  La  femelle 
a  beaucoup  de  tendresse  pour  son  enfant  ;  elle  le  caresse 
sans  cesse,  et  le  tient  propre  avec  beaucoup  de  soin. 
Elle  le  porte  sur  ses  bras  à  la  manière  des  nourrices 
quand  elle  n'a  qu'une  petite  distance  à  parcourir,  mais 
s  il  s'agit  d'un  long  trajet ,  elle  le  place  sur  son  dos  où 
il  se  cramponne  avec  les  mains  et  les  pieds  absolument 
coqime  les  petits  nègres.  Elle  n'en  fait  jamais  qu'un  à  la 
fois ,  et  ne  commence  à  le  sevrer  peu  à  peu  que  lorsqu'il 
peut  prendre  sans  inconvénient  une  nourriture  étran- 
gère. Elle  y  est  beaucoup  attachée,  et  le  garde  avec  elle 
long-temps  encore  après  le  sevrage  ;  mais  le  mâle  le 
chasse  quand  il  est  assez  fort  pour  se  défendce.et  assez 
intelligent  pour  savoir  chercher  et  choisir  ses  alimens. 

Le  chimpansé  conserve  la  même  femelle  toute  sa  vie, 
el  en  cela  if  diffère  de  tous  les  autres  singes. 

Ces  animaux,  sans  avoir  la  faculté  de  transmettre 
par  la  parole  leurs  pensées  ,  ou ,  si  l'on  veut ,  leurs 
sensations,  possèdent  néanmoins  un  moyen  inconnu 
de  se  les  communiquer,  car  ils  savent  très -bien  se 
réunir  à  un  rendez  -  vous  donné ,  au  nombre  de 
quinze  ou  vingt,  ou  davantage,  pour  attaquer,  chasser 
et  même  tuer  un  éléphant  quisera  venu  par  hasard  trou- 
bler la  solitude  de  leurs  forêts.  Ils  s'arment  de  pierres 
et  de  bâtons  noueux,  combinent  leurs  moyens  d'attaque 


(1)  C'est  la  première  fois  que  la  figure  du  Chiznpansë  est  pu- 
bliée en  France  avec  exactitude.  M.  Suseniihl  Ta  dessinée  et  gra- 
vée d'après  Tyson  ,  naturalute  anglais. 


blessé  à  reçu  un  coup  de  feu ,  ils  sondent  très-adroite- 
ment la  plaie,  et  en  retirent  le  plomb  meurtrier  ;  ils  la 
nettoient  et  posent  dessus  des  herbes  mâchées,  puis  ils 
appliquent  sur  le  tout  une  sorte  d'appareil  qu'ils  main- 
tiennent en  position  au  moyen  de  lanières  d'écorce  :  mais 
si  le  malade  a  reçu  dans  les  chairs  une  flèche  à  barbes, 
ici  leur  chirurgie  est  en  défaut.  Après  avoir  fait,  mais 
avec  précaution ,  tous  leurs  efforts  pour  retirer  l'arme 
fatale ,  ils  prennent  le  parti  de  couper  le  bois  de  la  flèche 
avec  les  dents  jusque  contre  le  fer  qu'ils  laissent  dans  la 
plaie,  et  ils  appliquent  l'appareil.  La  suppuration  ne 
tarde  pas  à  s'établir,  et  le  fer  sort  de  lui-même  après 
quelques  jours.  Si  la  blessure  a  ouvert  une  veine,  ils 
arrêtent  l'hémorrhagie  avec  des  bandages  d'écorce. 

Lorsqu'un  mâle  et  une  femelle  de  chimpansé  sont  sur- 
pris par  la  présence  inopinée  d'un  ou  plusieurs  hommes, 
le  mâle  s'arme  aussitôt  de  pierres,  ou  d'un  bâton  s'il 
troifle  une  branche  morte  à  sa  portée  ;  Il  se  lève  sur  ses 
pieds  de  derrière ,  s'arrête ,  et ,  dans  une  attitude  me- 
naçante, il  attend  que  sa  femelle  se  soit  éloignée  pour 
fuir  lui-même  le  danger. 

Lorsqu'on  est  parvenu  à  s'emparer  vivant  d'un  chim- 
pansé adulte,  on  a  beau  lui  prodiguer  des  soins  et  adou- 
cir autant  que  possible  son  esclavage ,  tout  est  inutile. 
Il  n'est  ni  méchant  ni  dangereux ,  et  ne  cherche  pas  à 
conquérir  sa  liberté  par  la  force,  mais  l'ennui  le  ronge, 
le  chagrin  l'accable ,  et  il  meurt  bientôt.  Pris  frès-jeunc 
il  s'accoutume  mieux  à  son  sort  ;  néanmoins  il  ne  vit  pas 
de  longues  années,  et  sa  taille  ne  se  développe  jamais 
entièrement. 

Dans  la  domesticité  il  montre  un  caractère  fort  doux,  et 
semble  prendre  plaisir  à  s'utiliser  :  il  tourne  la  broche, 
va  chercher  de  l'eau ,  du  bois ,  et  rend  tout  les  petis  ser- 
vices dont  il  est  capable.  On  l'habitue  aisément  à  mar- 
cher droit ,  h  s'asseoir  à  table,  et  à  se  servir  à  propos  de 
la  cuiller  et  de  la  fourchette  pour  manger.  11  aime  les 
parfums  et  s'en  frolte  le  corps  avec  un  plaisir  remar- 
quable ;  il  a  un  goût  très-prononcé  pour  le  café  et  les 
liqueurs  fortes.  S'il  est  malade,  il  reste  au  lit  sans  im- 
patience, et  semble  comprendre  le  but  que  le  médecin 
se  propose  dans  ses  visites ,  du  moins  si  on  s'en  rap- 
porte au  voyageur  français  Léguât.  Une  femelle,  élevée 
dans  la  maison  où  il  était  logé ,  avait  été  malade,  et  un 
médecin  l'avait  saignée  après  lui  avoir  tâté  le  pouls. 
Quelque  temps  après  elle  lit  une  rechute ,  et  le  même 
médecin  vint  de  nouveau  lavoir.  Dès  qu'elle  l'aperçut, 
elle  le  Reconnut,  lui  tendit  le  poignet  pour  se  faire  tâter 
le  pouïs ,  et  ensuite  le  bras ,  en  lui  indiquant  avec  le 
doigt  l'endroit  où  elle  avait  été  saignée. 

Tel  est  en  résumé  ce  que  les  auteurs  et  les  voyageurs 
racontent  de  plus  singulier  sur  les  mœurs  de  YJwmme 
des  bois,  pour  me  servir  du  nom  que  l'on  donne  en- 
core au  Chimpansé  dans  le  Congo  et  la  Guinée.  Il  est 
évident  que  tout  ce  que  les  anciens  nous  ont  transmis 
de  probable  sur  les  faunes,  les  pygmées,  les  satyres 
poursuivant  les  femmes,  et  sur  d'autres  divinités  des 
bois,  tire  son  origine  de  l'histoire  de  cet  animal. 

BOITARD. 


128 


LECTURES  DU  SOIR. 


Chimpansés. 


Susem'ihl,  del.  cl  sculp. 


KVBRIT  ,  iMPRIMErn     Rrn  T^r   CirTlAN,  46.— DrnKAr  riWTfiAI.  T>  AHONMÎMFNT.RnBSAlNT-GEORGKS,  H. 


IV  V. 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


129 


ÉTUDES    HISTORIQUES. 


LA   TRAITE  DES  NOIRS. 


Révolte  a  bord. 


toussereau  ilel.  Giiillaumoù  sculp. 


Après  la  découverte  da  nouveau  moude ,  si  la  pre- 
mière pensée  des  Européens  avait  été  d'en  civiliser  les 
habitans  par  l'éducation  au  lieu  d'en  exploiter  le  sol  par 
la  violence,  les  trois  quarts  de  l'Amérique  ue  seraient 
pas  aujourd'hui  peuplés  d'esclaves,  et  l'émancipation 
des  Etats-Unis  et  de  Saint-Domingue  a'aurait  coûté  oi 

FÉVRIER    483(i. 


tant  de  combats ,  ni  tant  de  massacres.  Mais ,  après  avoir 
épuisé  son  génie  et  sa  force  dans  une  lutte  stérile  avec 
l'ignorance  et  la  cupidité  de  son  siècle ,  Christophe-Co- 
lomb mourut  devant  son  ouvrage  inachevé ,  comme 
Moïse  devant  la  terre  promise ,  ne  laissant  qu'un  pillage 
à  faire  là  où  il  voulait  établir  un  partage  équitable ,  que 

^7. TBOISIBMf   V»LPI*B. 


^30  LECTURES  DU  SOlR. 


des  esclaves  à  abrutir  la  où  il  voalait  élever  un  peaple.  ^  obligés  de  faire  avec  quelques  naturels  puissans  et  re- 
Ceax  qui  Grent  apivs  lui  celle  lointaine  et  périlleuse  ëmi-  g  doutables ,  ajoutèrent  encore  au  nombre  des  chefs  ;  en 
gralion,  étaient  des  aventuriers  avides  qui  arrivaient  X  sorte  que  les  Européens  s'aperçurent,  au  moment  où 
après  le  grand  bonime  sur  la  nouvelle  terre  découverte  X  l'Amérique  leur  ouvrit  ses  plus  riches  trésors ,  que  les 
par  lui , "comme  les  pillards  arrivent  sar  le  champ  de  5  bras  allaient  manquer  ]>our  les  prendre, 
bataille  après  les  vainqueurs.  Ce  fut  une  véritable  inva-  5      Chose  effroyable  à.penser  ! 

sien  de  l'ancien  monde  dans  le  nouveau  ;  l'Europe,  au  $      Un  sièele  d'esclavage  avait  suffi  p.^ur  dévorer  la  moilic 
lieu  de  répandre  sa  civilisation  sur  l'Amérique,  comme  5  <^e  celte  population  vierge  et  forte  de  tout  un  monde! 
un  flot  propre  à  la  féconder,  n'y  jeta  que  l'écume  de  sa  5      Alors  naquit  la  traite  des  noirs  d'Afrique,  la  traite 
corruplion.  $  digne  fille  du  pillage  et  de  l'asservissement. 

Pour  se  faire  une  idée  de  la  féroce  cupidité  des  pre-  ^  Ce  fut  vers  les  premières  années  du  seizième  siècle 
miers  colons,  il  suffit  d'ouvrir  les  histoires  de  la  con-  ^  que  les  navires  européens  commencèrent  a  visiter  les 
«juCtc  de  l'Amérique,  tout  altérés  qu'y  Soient  les  faits  ^  côtes  d'Afrique,  pour  y  chercher  des  renforts  d'esclaves 
par  la  partialité  des  contemporains.  ^  et  les  transporter  dans  les  Antilles. 

Jamais  on  n'abusa  plus  lâchement  de  la  supériorité  i  Les  côtes  d'Afrique  étaient  'a  cette  époque  dans  l'état 
ih  ses  forces  physiques  et  morales  :  l'iiomme  employa  la  3^  où  elles  sont  encore,  — à  un  peu  plus  de  population  et 
science  et  la  ruse  contre  l'ignorance  et  le  nombre  do  ses  ^  à  un  peu  moins  de  civilisation  près  ;  chaque  peuplade , 
Vères ,  comme  il  avait  employé  sou  intelligence  contre  ^  divisée  par  bnnzas,  par  kraals,  etc. ,  était  soumise  à  un 
w  brutalité  de  la  Kte;  les  Américains  ne  furent  pas  ^  damel  ou  roi  qui  avait  sous  son  autorité  des  voadsiris, 
cfaités  ni  domptés  autrement  que  les  l!gr«  et  les  lions  ;  ^  espèces  de  seigneurs  suzerains ,  des  lo  h  ai  oh  lits,  corres- 
ou  si  l'on  vit  eu  eux  des  hommes,  on" n'y  vit  que  des  ^  pondant  à  nos  anciens  seigneurs  de  villages ,  et  des  om- 
csdaves  ;  les  faibles  furent  réduits  par  la  dissimulation,  S  bias,  ministres  do  la  religion  du  pays.  Ce  fut  à  ces  dif- 
ct  les  forts  par  la  violence  :  ceux  qui  se  livrèrent  ou  qui  &  férens  chefs  que  les  recruteurs  de  noirs  s'adressèrent, 
se  laissèrent  prendre  furent  accouplés  comme  des  bœufs^  à  Pour  les  amener  plus  sûrement  et  plus  facilement  à  l'ac- 
pour  défricher ,  au  profit  de  leurs  maîtres ,  le  sol  qu'ils  ^  tioii  lâche  cl  cruelle  qu'ils  leur  proposaient ,  ils  commen- 
foulaienl  hier  d'un  pied  lil>re  ;  ceux  qui  s'enfuiivnt  furent  x  <^''eQt  i>ar  les  corrompre  en  les  prenant  par  le  vice  qui 
poursuivis  et  traqués  de  toutes  parts ,  saisis  par  troupes,  3^  dessèche  le  mieux  le  co?ur  et  qui  se  développe  le  plus 
allftChés  ensemble,  et  envoyés  dans  les  mines  où  dans  les  4^  promj>tement  chez  les  sauvages,  par  la  cupidité.  Ils 
montagnes  pour  chercher  les  trésors  que  leur  pays  cachait  ^  l'escitèrent  en  eux  par  l'appât  de  mille  bagatelles  étran- 
dans  SCS  entrailles,  ou  les  richesses  qu'il  en  faisait  sor-  ^  gères  dont  l'ignorance  des  nègres  faisait  tout  le  prix.  — 
tir.  Et  malheur  h  ceux  qui  trouvaient  lé  joug  trop  lourd  S  H  faut  se  rappeler  combien  les  Africains  étaient  barbares 
(Ai  la  chaîne  tn^p  courte!  les  armes  calmaient  bientôt  ^  et  combien  l'édncation  tourne  vite  au  mal,  jH>ur  se  fi- 
leurs  révoltes;  car  les  balles  et  les  boulets  n'avaient  pas  ^-^  gurer  avec  quelle  désolante  rapidité  les  Euro{vens  firent 
de  peine  à  résister  à  leurs  flc-cties ,  et  leurs  massues  et  ^  germer  tous  leurs  vice^  sur  la  nouvelle  terre  où  ils  ve- 
Itnrs  pierres  ne  défoiuiaieut  pas  bng-lemps  leurs  mem-  ^  naient  les  semer.  La  pronwsse,  monteuse ,  il  est  vrai, 
brc«  nus  du  Iranchaut  des  sabres  et  de  la  pointe  des  ^^  mais  bien  séduisante  d'un  pays  magnifique  et  d'ime  vie 
i^iM^s,  So  douce  1^  facile,  n'avait  \yn  entraîner  un  seel  noir  à 

Cei>endant,  dans  toute  l'Europe  >  Il  n'était  bruit  que  X  quitter  sa  hutte  misérable  et  son  rivage  aride.  Et  pour 
des  immenses  richesses  du  nouveau  monde;  tous  les  ^^  quelques  vils morwaux de  métal,  la  plujiart  accoururent 
n\TntuvK^rs  regardaient  vers  cet  autre  Tactole  ;  chaque  ^v>  se  vendre  ou  vendre  leurs  frères.  Les  rois  cédèrent  leurs 
rolvm  qui  revenait  chargé  d'or  faisait  partir  une  c-donie:  ^-^  nijels.  leurs  ganlos.  knirs  forantes  pour  des  sabres  et  des 
les  criminels.  eCnés  ou"{xi\irsuivi5  |\-ir  les  lois,  s'en  al-  'JX  fusils;  ils  se  ruèrent  le?  rn=;  snr  les  autres  afin  de  se 
iaienl  vers  ce  mradis  teii-esti-e  où  les  lois  n'avaient  \Avs  ■^Z  ^'>'<'i'  '<"«!'«  peupla  "  or  jxnr  troni>eaux  aux 

dp|>ortée.  L'Au\ériqueressend>!ailaloTsà  cette nwntagne  ^!^  négriers;  on  nt  d  Tes  prop«iser  leur  li- 

d'aimant  dc^  traditions  maritimes  qui  attire  des  iloties  ^  l>erté  pour  des  oMliers  de  grenats  et  de  verroteries:  le 
entières  d'un  bout  du  mwnic  à  lauttx^.  La  nature  du  ^^  père  garrottait  s^tl  Pils.  le  frère  ei>levait  sou  frère,  et  ils 
climat  eut  beau  défendre  le  sol  en  châtiant  une  partie  ^>=  allaic^U  les  éc  ure  un  pi5li>let  ou  «o  co«tean^ 

des  as-saiilans  :  quelques  cadavres  eu  travers  de  Tirrup-  --5  et  le  blanc  s'a  it  du  marché! 

lion  ne  suffirent  pas  à  l'arrcteT  :  la  cupidité  passa  par-  ^      Qu'on  ne  w  pas  d'exagérer  :  il  existe  etïcorc 

dessus .  semblable  a  l'aveugle  voracité  dil  poisson ,  qtii  êlv.  l>lus  d'un  caju...  ..  ^  .i  engraisse  sa  vieillesse,  élève  ses 
va  mordre  l'ameçon  où  pcinl  encore  un  de  ses  pareils  eu  ^  fils  et  dote  ses  filles  *vec  l'argcTil  qu'il  a  retiré  de  c« 
lambeaux.  tS  fncinliès  d'or,  comme  il  les  appelle.  L'Afrique  devint  un 

D'ailleurs  le  temps  et  TbalMlude  finissaient  par  acli-  ^^  magasin  d'hommes,  et  les  noirs  ne  furent  i^lus  qu'une 
mater  les  plus  faibles.  3;^  denrée  comme  le  sucre  et  le  moka.  Tout  le  monde  cou- 

Mais  un  inconvénient  plus  grave  et  que  le  temps  ne  2  "^^'  <^es  désignalions  inhumaines  de  6015  d'éhhie,  de 
Cl  que  développer ,  se  déclara  bientôt  dans  les  nouvelles  ^  casmtr  noir  et  autres,  dont  le  jargon  maritime  a  plus 
col  mies  :  le  nombre  des  arrivans  augmentant  chaque  ^  d'une  fois  abusé ,  mais  qu'il  n'est  pas  inutile  de  rappeler 
jotir ,  et  les  révoltes  des  Américains  rendant  la  cruauté  ^  pour  donner  une  idée  complète  de  ce  qu'était  la  traite 
de  plus  en  plus  nécessaire ,  les  maîtres  se  multiplièrent  ^  des  noirs.  Elle  fut  barbare  surtout  dans  son  origine  ;  elle 
en  même  temps  que  les  esclaves  disparaissaient ,  les  uns^  ne  de\int  moins  impitoyable  qu'en  devenant  plus  com- 
épuisés  par  le  travail  ou  le  désespoir ,  U^  autres  massa-  i  mune  et  plus  facile.  L'espèce  d'c^ucatlon  eoMmercialc 
crt^  dans  les  émeutes,  plusieurs  ensevelis  tout  vivans  â  qne  les  rois  africains  acquirent  peu  à  peu  an  firoltc^enl 
dans  les  mines .  beaucoup  enfuis  par  troî;pes  dans  les  ^  des  négriers ,  et  la  multiplication  rajmle  de  ccHix-ci  for- 
forêt*  profondes  où  ils  préféraient  une  vie  incertaine  et  ^^  cèrent  de  réjnUrisor  le  oiMumeree  de  la  côte  :  mais  Unn 
iDdépcudanle  au  salaire  bontcux  de  l'esclavage.  5  l^s  réglemens  qwi  He  laMissaient  [^s  ne  servant  qn'è 

Les  transactions  assez  fréquentes  que  les  colons  furent  v  ^^  sanctionner .  s'il  perdit  quelque  chose  de  wn  atrocité 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


151 


dans  la  forme,  il  n'en  resta  pas  moins  atroce  dans  le 
fond;  seulement  il  le  fut  devant  la  loi  qni  n'a  jamais 
tort  :  admirable  progrès  sur  lequel  la  conscience  de  l'Eu- 
rope se  reposa  pendant  plus  de  cent  ans  ! 

Telles  furent  les  causes,  les  commenceraens  et  les  dé- 
veloppemens  de  la  traite.  (Nous  parlerons  bientôt  de  ses 
effets.)  Son  aspect  général  serait  la  chose  la  plus  triste 
pt  la  plus  honteuse,  si  ses  détails  ne  l'étaient  pas  encore 
davantage;  pour  en  faire  mieux  juger,  nous  prendrons 
notre  tableau  de  ce  commerce  à  Tépoque  où  l'Angleterre 
prétendit  l'abolir,  c'est-à-dire  à  son  plus  beau  point  de 
richesse  et  d'accroissement,  et  nous  reproduirons  (au- 
tant que  notre  mémoire  et  la  délicatesse  le  permettront) 
le  récit  qu'un  des  plus  heureux  et  des  plus  honnêtes 
négriers  du  temps  nous  a  fait  de  ses  campagnes  a  la  côte 
d'Afrique. 

«  Je  fis  ma  première  traite  à  Tamatave  ;  on  m'avait 
vanté  la  facilité  des  chefs  de  celte  côte  et  l'intelligence 
des  noirs  malgaches.  J'avais  un  excellent  brick  de  trois 
cents  tonneaux ,  assez  solide  pour  tenir  la  mer  sur  les 
côles  orageuses  de  Madagascar,  et  assez  léger  pour 
donner  de  la  tçile  h  faire  aux  plus  fins  voiliers  de  l'Amé- 
rique. J'eus  le  bonheur  d'arriver  seul  devant  Tamatave, 
et  de  mettre  la  main  sur  un  danicl  un  peu  civilisé.  Il 
vint  au-devant  de  moi  dans  une  pirogue  remplie  de  vingt 
noirs  qui  nous  firent  toutes  les  politesses  insolentes  de 
leur  pays,  et  que  nous  renvoyâmes  satisfaits  et  prêts  h 
traiter,  après  l'échange  de  quelques  gri-gri  contre  deux 
ou  trois  pièces  d'élofles  et  un  poignard  pour  sa  majesté 
malgache.  Le  lendemain ,  au  point  du  jour,  mes  quinze 
hommes  étaient  réunis  sous  les  cocotiers  du  rivage,  où 
ils  avalent  déposé  trois  sac-s  de  piastres,  deux  douzaines 
de  fusils,  autant  de  pistolets  et  de  Iromblons ,  des  fais- 
ceaux de  vieux  sabres,  de  poignards  et  de  couteaux, 
plusieurs  pièces  d'eau-de-vie  et  trois  caisses  remplies  de 
bagatelles  et  de  joujous  en  cuivre,  en  fer,  en  verrote- 
rie. Je  fis  étaler  tout  cela  aux  regards  du  damel,  qui 
examina  chaque  objet  attentivement,  essayant  ceux  qu'il 
connaissait,  demandant  l'usage  de  ceux  qu'il  voyait  pour 
la  première  fois,  et  faisant  sur  le  tout  un  choix  assez 
iîclairé  pour  un  sauvage.  J'exigeais  trois  cents  noirs  pour 
mes  piastres  et  ma  cargaison.  Après  un  débat  un  peu 
long  pour  lequel  un  agent  commun  nous  servit  d'inter- 
prète, nous  tombâmes  d'accord  à  deux  cent  soixante, 
garantis  bonne  marchandise,  et  livrables  dans  cinq 
jours  ;  je  regagnai  mon  bord  avec  mon  équipage  et  douze 
noirs  do  première  qualité  que  j'avais  obtenus  comme 
arrhes.  Le  matin  du  cinquième  jour,  Taïfa  (c'est  ainsi 
que  se  nommait  le  roi  tamatave)  m'attendait  devant  sa 
lente,  avec  tous  ses  officiers  en  grande  tenue.  Je  les 
joignis  aussitôt,  accompagné  de  mon  équipage  et  d'une 
espèce  de  chirurgien  sans  brevet  que  j'avais  pris  dans 
une  habitation  des  Antilles.  Je  m'assis  sur  des  nattes  à 
quelque  distance  du  damcl,  couché  lui-même  snr  un 
tapis  dont  je  lui  avais  fait  présent ,  et  absorbé  dans  le 
savouretnent  voluptueux  d'une  énorme  pipe  a  cinq 
branches,  posée  à  terre  comme  un  réchaud.  Je  lui  fis 
signe  que  j'étais  prêt.  Du  milieu  de  son  nuage  de  fumée 
odorante,  il  ordonna  de  faire  avancer  les  noirs.  On  les 
amena  devant  nous,  les  uns  attachés  deux  a  deux  par 
les  bras ,  les  autrejs  unis  par  troupes,  1rs  poings  liés  sur 
les  hanches ,  quelques-uns  le  cou  pris  dans  une  sorte  de 
carcan  de  bois  qui  en  saisissait  une  douzaine;  plusieurs 
portant  sur  les  épaules  une  longue  et  forte  branche  de 
cocotier  qui  les  lenajt  liés  ensemble  et  les  faisait  marcher 
de  froid.  On  U's  déla<'hail  l'un  après  l'autre,  et  chacun 


subissait  à  son  tour  les  investigations  de  l'équipage ,  sou- 
mises d'abord  h  mon  jugement  et  en  dernier  ressort  à 
l'expérience  du  chirurgien.  Cette  révision  consistait  à 
leur  remuer  chaque  membre  pour  s'assurer  de  sa  sou- 
plesse, à  leur  faire  résonner  le  dos  et  la  poitrine,  à  les 
coucher  par  terre  pour  examiner  dans  leur  bouche  leurs 
dents,  dont  la  carie  engendre  des  plaies  dangereuses,  et 
leur  langue  sous  laquelle  ils  tiennent  souvent  cachés  des 
poisons  destinés  à  les  venger  de  leurs  maîtres  ou  'a  les 
décharger  eux-mêmes  de  la  vie.  Au  sortir  de  cet  exa- 
men, ceux  que  j'avais  acceptés  passaient  aux  mains  de 
mes  matelots  qui,  après  les  avoir  marqués  a  l'épaule 
d'un  sceau  chauffé  a  la  lumière  d'un  fanal ,  les  poussaient 
à  coups  de  garcette  dans  nos  embarcations  et  les  his- 
saient à  bord.  Une  fois  sur  le  pont  de  mon  navire,  ma 
sévérité  seule  m'en  répondait;  aussi  était-elle 'a  toute 
épreuve.  Les  noirs  qui  se  laissaient  manier  le  plus  vo- 
lontiers et  qui  semblaient  ne  devoir  engendrer  ni  cha- 
grin ,  ni  maladie,  étaient  descendus  dans  la  cde.  Los 
plus  indociles  étaient  parqués  dans  l'entrepont,  où  des 
barres  de  justice  les  tenaient  en  respect  pondant  tout  le 
voyage.  Aussitôt  embarqués,  aussitôt  en  mer;  et  gare  h 
la  discipline!  Qu'il  fit  beau  temps  ou  mauvais  temps, 
je  n'eu  cédais  jamais  un  pouce.  C'est  le  salut  du  bord, 
la  siireté  de  l'équipage  et  la  vie  de  la  cargaison.  A  huit 
heures  du  matin,  tous  les  nègres  montaient  sur  le  pont, 
successivement  et  par  troupes,  libres  ou  garrottés,  selon 
leurs  dispositions.  Le  chirurgien  les  visitait;  puis  on  les 
rangeait  autour  des  gamelles  de  riz  ;  chacun  recevait  une 
cuiller,  et,  afin  que  le  plus  glouton  ne  fît  pas  tort  à  la 
ration  du  plus  raisonnable,  des  signaux  réglaient  Us 
mouvemens  de  leurs  bras.  Au  premier  signal  tous  plon- 
geaient la  cuiller  dans  le  riz  ;  au  second ,  tous  la  reti- 
raient pleine,  et  au  troisième,  chacun  en  avalait  le  con- 
tenu. Cette  opération  se  répétait  jusqu'à  la  fin  du  repas; 
et  malheur  à  celui  dont  l'avidité  ou  la  mutinerie  trou- 
blait l'ensemble  des  évolutions  gastronomiques  !  A  midi, 
le  dîner  s'exécutait  dans  le  m^ie  ordre ,  et  à  huit  heures 
du  soir  le  souper,  fortifiés  tous  deux  de  farine  de  maïs 
et  d'une  ration  d'eau-de-vie  ou  de  rhum.  Après  chacun 
de  ces  deux  repas  avaient  lieu  les  exercices  digestifs.  Un 
orchestre  de  moricaudss'inslallait  sur  le  gaillard  d'avant, 
armés  de  maroroues,  de  dredz\s,  sortes  de  violons  à  une 
seule  corde,  et  de  tamîams  ou  tambours  ;  la  musique  com- 
mençait, et  avec  elle  les  danses  des  noirs,  la  ralouba, 
la  bal-chika,  la  chega,  la  danse  mozambique.  Tous  sau- 
taient, tournaient,  luttaient  jusqu'à  extinction  de  forces. 
Et  si  quelques  paresseux  se  refusaient  au  mouvement 
général,  le  fouet  et  la  garcette  rendaient  propti-ment 
l'activité  à  leurs  muscles,  sinon  l'allégresse  à  leurs  coeurs. 
Ce  bal  durait  deux  heures  tous  les  soirs.  Dès  qu'il  était 
fini,  les  noirs  redescendaient  se  coucher  dans  la  cale  et 
dans  l'entrepont;  les  matelots  se  partageaient  le  quart; 
le  calme  le  plus  parfait  s'établissait  à  bord ,  et  l'on  n'en- 
tendait toute  la  nuit  que  le  petit  cri  des  cordages  tendus 
par  la  brise  et  le  clapotement  des  vagues  sous  la  poulainc 
et  derrière  le  couronnement.  Seulement,  lorsque  le  veut 
fraîchissait,  que  la  mer  devenait  plus  houleuse  et  plus 
lourde  et  que  notre  navire  tanguait  un  peu  plus  fort  que 
de  coutume,  une  agitation  sourde  et  croissante  se  faisait 
sentir  dans  l'entrepont,  et  un  géinissomont  souterrain 
s'en  échappait  à  chaque  boml  que  nous  faisions  sur  la 
lame.  Un  esprit  fantastique  eût  pris  facilement  ce  bruit 
mélancolique  qui  semblait  sortir  des  planches  pour  la 
]dainte  frissonnante  du  navire  à  l'approche  de  la  tem- 
prlo  :  mais  moi,  qui  savais  bien  que  mon  brirlv  ne  fris- 


152 


LECTURES  DU  SOIR. 


sonnait  jamais  et  qui  distinguais  parfaitement  les  voix 
de  mes  deux  cents  noirs,  j'imposais  silence  a  toutes  les 
douleurs  en  faisant  distribuer  au  parc  une  centaine  de 
coups  de  garcette  ;  après  ce  soporifique  infaillible ,  le 
navire  tanguait  a  son  aise  et  ne  se  plaignait  plus. 

Mon  voyage  se  passa  ainsi,  sans  autres  événemens  que 
quelques  raffales  inévitables  dans  ces  régions,  la  rébel- 
lion d'une  douzaine  de  noirs  qu'il  fallut  passer  au  rouge  : 
(fouetter  jusqu'au  sang)  et  la  maladie  d'une  vingtaine 
qu'on  envoya  crever  dans  l'eau,  de  peur  qu'ils  ne  gâtas- 
sent les  autres.  —  Je  débarquai  ma  cargaison  au  Cap; 
un  missionnaire  me  l'arrosa  d'eau  bénite  et  je  gagnai  sur 
la  vente  de  mes  deux  cent  quarante  chrétiens  une  dou- 
zaine de  mille  francs;  ce  qui  leva,  je  vous  jure,  tous 
les  scrupules  qui  me  restaient  encore  sur  mon  métier. i 

Tout  simple  et  tout  uni  qu'il  soit,  nous  avons  rapporté 
ce  récit  du  négrier  parce  qu'il  contient  les  détails  qui 
représentent  le  mieux  la  traite  dans  sa  forme  et  ses  cou- 
tumes. —  Chaque  capitaine  sans  doute  variait  le  mode 
de  son  commerce ,  suivant  son  caractère  et  celui  de  ses 
nègres,  suivant  les  circonstances  et  les  localités;  mais  la 
manière  du  nôtre  peut  donner  une  idée  de  celle  du  plus 
grand  nombre,  —  sauf  les  cruautés  particulières  com- 
mandées par  les  événemens  et  par  les  choses ,  cruautés 
ronséquenles,  du  reste  ,  au  principe  social  qui  tolérait 
la  traite  des  noirs;  — car,  une  fois  les  Africains  consi- 
dérés comuie  marchandise,  il  fallait  bien  les  traiter 
comme  tels  ;  le  crime  était  dans  l'idée ,  et  non  pas  dans 
le  fait  qui  ne  faisait  que  suivre  l'idée,  ainsi  que  lenfan- 
tement  suit  la  séduction. 

Cependant  il  arriva  'a  plus  d'un  négrier,  en  accom- 
pagnant la  traite  d'une  barbarie  superflue,  de  pousser 
la  conséquences  de  son  métier  jusqu'à  l'inconséquence , 
si  l'on  peul  s'exprimer  ainsi:  —  f^coufons  encore  notre 
narrateur  : 

«  Depuis  l'abolition  de  la  traite,  me  disait-il ,  le  com- 
merce n'étant  que  plus  lucratif  sans  être  moins  néces- 
saire, m'offrait,  comme  a  tous  les  négriers,  un  attrait 
de  plus  :  celui  du  péril.  — Je  le  continuai  donc  el  je 
ne  m'en  repentis  point,  quoique  je  faillisse  plus  d'une 
fois  y  laisser  ma  peau  : 

»  En  1 8 . . ,  j  étais  devant  Goréè  avec  quatre-vingts  noirs 
dans  mon  parc,  et,  pour  ne  pas  donner  aux  croisières 
le  temps  do  me  prendre  en  flagrant  délit,  je  faisais  sur 
la  côte  mes  derniers  préparatifs  de  départ  avec  une  moi- 
tié de  mon  équipage  dont  l'autre  moitié  nous  attendait  à 
bord.  Ma  cargaison  m'inquiétoit.  —  Je  la  savais  indocile 
et  je  craignais  que  la  sévérité  de  la  discipline  ne  la  ren- 
dît rebelle. — C'est  ce  qui  arriva  ;  j'entendis  le  porte-voii 
du  bord  me  hôler  d'une  façon  alarmante;  je  me  jetai 
dans  mon  canot  avec  mes  hommes  et  nous  gagnâmes  le 
large  h  force  d'avirons.  —  Plus  nous  approchions  de 
notre  navire  qui  n'était  qu'à  peu  d'encablures  de  la  côte, 
plus  son  aspect  extraordinaire  et  agité  redoublait  nos 
inquiétudes.  —  Quelque  chose  d'étrange  se  passait  sur 
le  pont.  Nous  la  vîme«  bientôt.  — Les  noirs  étaient  sor- 
tis du  parc,  avaient  attaché  les  matelots  aux  mats  et  se 
réjouissaient  de  la  conquête  de  leur  liberté  passagère 
dans  une  bacchanale  intraduisible;  ils  dansaient  sur  le 
gaillard,  grimpaient  aux  haubans,  jouaient  avec  les 
manœuvres ,  dépliaient  les  voiles ,  évitaient  le  navire  en 
tournant  la  roue  du  gouvernail  où  en  hâlant  sur  l'ancre, 
puis  s'approchaient  des  matelots  captifs,  leur  faisant  la 
nique,  leur  tirant  les  cheveux  et  la  barbe  et  leur  crachant 
au  visage  avec  des  grimaces  impossibles  à  peindre. 

»  En  nous  voyant  prendre  «ne  attitude  menaçante  pour 


accoster,  ils  parurent  tenir  un  conseil  de  qnelques  mi- 
nutes; après  quoi,  tous,  entraînés  par  la  même  idée,  se 
précipitèrent  vers  une  des  piècesde  canon  dont  la  gueule 
s'allongeait,  toute  chargée,  par  un  sabord  de  la  du- 
nette. —  Nous  les  vîmes  courir  çà  et  là,  monter  et  des- 
cendre pour  chercher  sans  doute  une  mèche  el  du  feu  ; 
puis ,  au  moment  où  nous  forcions  de  rames  pour  nous 
mettre  hors  de  la  portée  du  canon ,  ils  se  réunirent 
alentour  ;  un  d'eux  prit  la  mèche  allumée;  il  mit  le  feu 
et  le  coup  partit,  accompagné  d'un  cri  effroyable... 
A  peine  la  fumée  qui  enveloppa  un  instant  l'arrière  dn 
navire  se  fut-elle  dissipée  dans  l'air,  qu'il  s'éleva  du  bord 
un  éclat  de  rire  qui  lit  retentir  la  côte...  Nous  lui  ré- 
pondîmes de  notre  canot  par  un  autre  éclat  de  rire  non 
moins  bruyant  et  non  moins  convulsif...  11  y  avait  bien 
de  quoi  :  l'affût  de  la  pièce  n'était  pas  arrêté;  —  et 
son  recul,  au  moment  de  l'explosion ,  avait  tellement 
épouvanté  les  noirs ,  que  ceux  qui  n'en  avaient  pas  été 
renversés  s'étaient  tous  —  ensemble  et  en  même  temps 

—  jetés  à  l'eau  par-dessus  les  lisses ,  en  poussant  ce 
grand  cri  qui  avait  presque  couvert  la  détonation  da 
canon.  —  Et  cet  immense  et  double  éclat  de  rire  qui 
lui  avait  repondu  avait  été  arraché  aux  hommes  du  bord 
et  à  ceux  du  canot  par  le  spectacle  bizarre,  grotesque, 
étrange,  unique,  de  quatre-vingts  nègres  effrayés  et 
hurlans,  plongeant  tous  à  la  même  minute  sous  la  même 

=ij^  vague  comme  une  multitude  de  grenouilles  noires  et  gi- 
^  gantesques.  —  Ils  avaient  cru  sans  doute  que  le  navire 
^  allait  sauter  sous  leurs  pieds. — Quoiqu'il  en  soit  cetin- 
^  cident  burlesque  termina  la  révolte.  —  Toutes  les  am- 
^  barcations  du  navire  furent  lancées  à  la  mer,  toutes  les 
S  pirogues  lâchées  de  la  côte;  et,  excepté  deux  ou  trois 
^  qui  disparurent ,  nous  ramenâmes  tous  les  moricauds  ë 
^  bord ,  domptés  par  la  peur  et  souples  comme  des  gants, 
^  Je  crus  que  c'était  fini,  je  me  trompais.  Les  matelots  qui 
^  avaient  été  garrottés  par  les  noirs  s'étaient  bien  gardés 
^  de  leur  pardonner  cet  outrage,  et  ne  laissaient  pas  pas- 
ser une  occasion  de  s'en  venger.  —  Ces  occasions  se  re- 
nouvelant naturellement  tous  les  jours  entre  maîtres  el 
esclaves ,  les  coups  de  fouet,  de  rotin ,  de  bitard,  plen- 
vaient  sur  le  cuir  noir;  on  les  battait  sur  le  pont,  on 
les  battait  au  parc ,  on  les  battait  partout. Tant  d'excitans 
réveillèrent  l'indocilité  des  sauvages;  une  sonrde  ru- 
meur courut  dans  l'entrepont.  11  fallut  employer  les 
barres  de  justice;  les  chaînes  et  les  cordes.  — Bientôt 
un  calme  morne  et  résigné,  symptôme  le  plus  sûr  d'une 
prochaine  révolte,  remplaça  l'agitation  et  les  murmu- 
res. Je  défendis  de  frapper  personne  sans  mon  ordre. 

—  Mais  autant  vaudrait  défendre  à  un  chasseur  de  frap- 
per son  chien.  D'ailleurs  une  maladie  que  je  fis  en  ce 
même  temps  m'empêcha  de  veiller  à  l'exécntion  de  mes 
ordres .  et  mit  la  discipline  aux  mains  de  mon  second. 
C'était  un  négrier  brutal  entre  les  négriers  ;  il  était  du 
nombre  de  ceux  que  mes  noirs  avaient  enchaînés  et  mal- 
traités ,  le  jour  du  départ ,  ce  qui  ne  l'avait  pas  récon- 
cilié avec  la  race.  — Depuis  ce  jour,  il  semblait  ne  con- 
sidérer la  cargaison  que  comme  un  objet  propre  à  lui 
exercer  les  pieds  et  les  mains.  Sans  égard  même  pour  le 
déchet  qu'y  pouvait  causer  sa  brutalité  continuelle , 

ojo  II  était  arrivé  à  ne  plus  pouvoir  envisager  un  noir 
^  sans  le  battre  ;  il  frappait  à  droite  ,  à  gauche ,  sur  tous, 
au  hasard  et  indistinctement,  pour  le  plaisir  de  frapper, 
pour  se  donner  une  contenance.  11  suffisait  qu'un  es- 
clave se  trouvât  sous  sa  main  pour  qu'il  la  lui  jetât  au 
visage ,  sous  son  pied  pour  qu'il  le  lui  mit  sur  le  ventre; 
jugez  de  la  joie  qu'il  se  donna  quand  il  se  vil  le  maître 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


^o7^ 


abord  ;  j'entendais  de  ma  cabane  le  bruit  des  coups  qui  < 
pleuvaient  comme  grêle  dans  rentrci)ont,  et  lis  cris  ' 
pantelans  des  nègres  qui  demandaient  grâce  ou  se-  l 
couaient  en  hurlant  leurs  fers.  ' 

»  Un  jour  que,  en  dé^it  de  la  fièvre  qui  me  faisait  gre-  ; 
lolter  par  56  degrés  de  chaleur,  je  me  tenais  sur  mon  ; 
banc  de  quart  auprès  du  timonier,  mon  second,  qui  se  j 
promenait  sur  la  dunette,  s'arrétant  à  chaque  tour  | 
pour  me  regarder  d  un  air  d'intérêt  et  de  compassion,  « 
parut  tout  à  coup  frappé  d'une  idée  merveilleuse.  « 
«  Commandant,  dit-il  en  croisant  les  deux  bras,  et  en  c 
me  toisant  d'un  regard  capable ,  —  vous  n  êtes  pas  ' 
bien?  —  Non,  répondis-je,  j'ai  les  pieds  glacés  et  la  ! 
sueur  me  coule  du  front.  «  H  me  frappa  un  coup  sur  \ 
l'épaule,  fl  Je  ne  vous  dis  que  cela,  commandant,  vous  ; 
serez  content  de  moi.  »  —  Et  il  alla  donner  des  ordres  ; 
mystérieux  sur  l'avant.  ; 

»  L'instant  d'après ,  un  matelot  arriva  de  l'entrepont  ! 
par  la  grande  écoutille,  poussant  devant  lui  trois  né-  ! 
gresses  jeunes  et  belles,  la  fleur  de  ma  cargaison.  Il  '. 
les  amena,  confuses  et  embarrassées,  jusque  devant  : 
moi  : 

»  Qu'en  veux-tu  faire?  dis-je  à  mon  second. 

—  Commandant,  vous  êtes  malade,  laissez-vous  soi- 
gner, je  suis  le  maître  à  votre  place,  laissez-moi  faire. 

—  Soit;  «  et  je  m'étendis  nonchalamment  sur  mon 
banc  de  quart. 

•  Le  matelot  qui  était  allé  chercher  les  trois  négres- 
ses ,  en  prit  une  par  les  jambes  et  par  le  cou,  retendit 
(levant  n)oi  et  plaça  mes  deux  pieds  sur  son  corps  comme 
sur  un  coussin. 

•  Ça  vous  tiendra  chaud,  commandant,  «  dit  le  second 
en  poussant  la  négresse  d'un  petit  coup  sur  la  hanche. 

En  effet  la  chaleur  molle  et  pénétrante  qui  sortait  de 
ce  corps  me  montait  doucement  aux  jambes,  comme 
si  je  les  avais  plongées  dans  un  bain  d'eau  tiède  ;  —  je 
ne  pus  m'empêcher  de  sourire  à  la  fois  de  la  bizarrerie 
de  l'idée  et  du  bien-être  qu'cile  me  procurait. 

«  En  même  temps  que  ce  coussin  vivant  s'échauffait  et 
palpitait  sous  mes  pieds,  la  seconde  négresse  jetait  un 
air  frais  à  ma  tête  brûlante  en  agitant  un  chasse-mouche 
en  latanier,  et  la  troisième  guettait,  pour  l'éponger 
aussitôt  dans  un  fin  madras,  chaque  goutte  de  sueur  que 
laissait  filtrer  mon  visage. 

»  Mon  second,  qui  se  complaisait  dans  son  idée,  voulut 
en  compléter  l'effet ,  en  envoyant  chercher  trois  autres 
négresses  qui  se  mirent  à  chanter  ensemble  un  air  triste 
et  endormant  de  leur  pays,  et  en  même  temps  une 
vingtaine  de  noirs  dont  la  danse  lente  et  voluptueuse  se 
réglait  sur  le  chant  plaintif  des  trois  femmes. 

»  Je  ne  crois  pas  qu'aucun  pacha  ait  jamais  poussé  plus 
loin  les  raffinemens  de  la  mollesse  orientale  :  —  cela 
se  prolongea  pendant  plus  d'une  heure;  et  je  n'avais 
aucune  raison  pour  y  mettre  un  terme ,  lorsque  la  scène 
fut  sur  le  point  de  se  clore  par  un  denoûmentnon  moins 
oriental  que  son  début  :  par  le  carnage. 

»  Je  me  laissais  endormir,  comme  les  sultans,  dans  l'i- 
vresse ;  je  faillis  me  réveiller  comme  eux  dans  le  sang. 

»  Au  moment  où  je  savourais  cette  chaleuF  à  mes  pieds 
et  cette  fraîcheur  à  mon  front,  ce  bruit  berçant  de  la 
musique  et  de  la  danse  autour  de  moi ,  tout  cela  s'in- 
terrompit au  même  instant ,  comme  une  machine  dont  le 


ressort  vient  de  se  briser.  Les  chants  se  turent,  les 
danses  s'arrêteront ,  le  chasse-mouche  et  le  madras  îne 
tonibèrent  sur  le  visage  ,  mon  carreau  vivant  se  releva 
d'un  saut  comme  une  chatte  qui  s'élance;  et,  en  ouvrant 
les  yeux  ,  je  vis  mon  second  et  les  six  hommes  qui  étaient 
avec  nous  sur  le  pont  saisis  chacun  par  deux  noirs  qui 
les  tenaient  à  la  gorge,  pendant  que  les  autres  couraient 
cherchant  des  armes.  Tout  s'était  fait  sans  bruit ,  ea 
moins  de  temps  que  je  n'en  avais  mis  à  relever  la  tête. 
Je  fis  un  effort  pour  me  lever  et  appeler  ;  ma  faiblesse 
et  la  résistance  des  trois  négresses  me  firent  retomber  sur 
mon  banc.  La  glace  de  la  fièvre  avait  ressaisi  mes  pieds, 
et  la  sueur  s'était  refroidie  sur  mon  front.  iNous  étions  tous 
perdus,  peut-être,  si  le  maître  d'équipage  n'avait  eu  la 
force  et  la  présence  d'esprit  de  dégager  son  bras  droit  de 
;  la  main  des  noirs  qui  la  tenaient,  d'approcher  son  sifflet 
;  de  ses  lèvres,  et  d'en  tirer  un  son  particulier,  connu  de 
;  tout  l'équipage  pour  le  plus  pressant  signal  d'alarme. 
;  L'effet  de  ce  signal  fut  d'autant  plus  siir  que  les  nègres 
I  ne  le  soupçonnaient  pas.  En  moins  d'une  minute  tous 
î  les  matelots,  occupés  dans  leurs  cabanes  et  dans  le  parc, 
I  s'élancèrent  armés  sur  le  pont.  Le  premier  qui  parut 
;  abattit  un  noir  d'un  coup  de  pistolet.  Un  autre  noir  qui 
l  accourait  en  même  temps  avec  un  épiçoir  en  donna  au 
l  matelot  un  coup  qui  le  renversa.  Alors  s'engagea  entre 
;  trente  esclaves,  la  plupart  sans  armes,  et  quinze  mate- 
;  lots,  dont  cinq  ou  six  seulement  étaient  armés,  une  lutte 
I  confuse  et  furieuse  dont  je  ne  pouvais  être  que  le  témoin, 
>  et  qui  serait  devenue  fatale  à  l'équipage ,  si  un  des  der- 
l  niers  arrivés  n'avait  eu  l'excellente  précaution  de  fermer 
l  les  ccoutilles  aux  noirs  déchaînés  qui  s'élançaient    en 
'  hurlant,  de  l'entre-pout.  Les  rebelles  employaient  tous 
l  leurs  efforts  à  jeter  à  l'eau  leurs  adversaires,  et  ceux-cî 
l  tâchaient  de  les  arrêter  sans  les  tuer.  On  en  vint  à  bout  ; 
;  mais  trois  noirs  étaient  morts,  deux  blessés,  et  un  no- 
;  vice  était  tombé  à  la  mer  après  avoir  reçu  un  coup  de 
l  couteau  qui  ne  lui  avait  pas  laissé  la  force  de  lutter 
^  contre  les  vagues  où  il  avait  disparu.  Mon  second ,  prin- 
^  cipal  objet  de  la  vengeance  des  esclaves,  en  portait  plus 
l  dune  marque,  et  n'avait  dû  sa  vie  qu'à  sa  force  prodi- 
!  gieuse,  aidée  de  toute  l'intensité  de  sa  colère;  moi,  la 
l  même  faiblesse  qui  me  rendait  inutile  pour  la  défense 
;  des  miens,  m'avait  épargné  l'attaque  de  leurs  ennemis. 
'      »  Cependantlarévolteétaitplutôivaincuequesouraise; 
;  les  plus  mutins  étaient  garrottés  sur  le  gaillard  ,  mais  ii 
;  en  restait  dans  l'entre-pont  un  assez  grand  nombre,  fo- 
l  rieux  et  déchaînés,  dont  l'abord  n'était  pas  facile.  L'é- 
I  quipage  se  rangea  autour  d'une  écoutille  pour  enlever  le 
I  panneau.  Aussitôt  dix  têtes  menaçantes  s'avancèreri'c  et 
î  ne  reculèrent  que  devant  les  pistolets  et  les  poignards. 
I  Personne  n'osait  descendre  au  fond  de  cette  espèce  de 
',  caverne,  où  s'agitaient,  dans  un  demi-jour  sombre   tous 
;  ces  noirs  semblables  à  autant  de  bêtes  féroces,  hurlant 
:  comme  elles ,  montrant  leurs  dents  blanches  et  roulant 
:  ça  et  là  des  yeux  ardens,  comme  des  feux  égarés  dans  la 
nuit.  Le  dénoûment  de  leur  première  révolte  à  Corée 
m'avait  appris  que  le  meilleur  moyen  de  les  réduire  était 
de  les  épouvanter  ;  je  fis  jeter  par  l'écoutille,  au  milieu 
d'eux ,  un  des  cadavres  qui  gisait  le  long  des  lisses.  A 
cette  nouvelle  terrifiante  de  leur  défaite,  un  cri  sourd  et 
prolongé  s'éleva  de  l'entre-pont.  Alors  j'ordonnai  de  jeter 
-de  la  même  manière  le  second  cadavre.  En  même  temps 
tous  les  matelots  se  précipitèrent  ensemble  par  toutes 
les  écoulilles;  les  noirs,  surpris  et  désespérés,  résis- 
tèrent faiblement.  Au  bout  d'une  heure ,  tous  étaient  aux 
fers  ;  et  le  calme,  rétabli  à  bord,  n'était  plus  interrompu 


134 


LFXTURE5  DU  SOIR. 


que  par  le  bruit  des  fustigations  dont  mon  second  faisait 
gratiOer  successivement  les  rebelles,  et  auxquelles  il 
prenait  souvent  une  part  active  pour  sa  vengeance  par- 
ticulière. 

»  Le  voyage  s'acheva  sans  autre  incident.  J'amenai  à 
bon  port  et  débarquai  de  nuit  ma  cargaison,  dont  je 
tirai  encore  un  proflt  assez  honnête  en  faisant  souffler 
sept  ou  huit  moricauds  qui  s'étaient  avisés  de  dépérir 
de  chagrin  depuis  la  dernière  révolte. 

»  L'année  suivante,  je  ne  courus  pas  moins  de  périls 
dans  une  traite  que  je  hs  à  Boni;  et  cette  fois  ce  fut  la 
ruse  qui  me  tira  d'affaire.  J'avais  fait  la  moitié  de  ma 
route  sans  orages  inicrieurs  ni  extérieurs,  lorsqu'un 
matin,  au  moment  où  je  calculais  (couché  sur  mon 
ronf)  combien  me  rapporteraient  mes  deux  cents  aunes 
de  Casimir,  a  deux  raille  francs  pièce,  l'une  dans  l'autre, 
une  voix  plus  terrible  que  les  trompettes  du  jugement 
dernier  me  cria  de  la  hune:  Pavillon  anglais  au  vent 
à  nous.  Je  me  relevai  tout  d'une  pièce,  et  avec  la  pré- 
cipitation d'un  soldat  qui  arme  sou  fusil  pour  l'attaque, 
je  braquai  ma  lunette  sur  le  couronnement.  La  vigie  ne 
s'était  pas  trompée ,  je  reconnus  tout  de  suite  une  cor- 
vette anglaise.  Sa  manœuvre,  dirigée  sur  la  rôtre, 
m'indiqua  suffisamment  qu'elle  nous  soupçonnait  d'être 
ce  que  nous  étions ,  des  négriers,  et  qu'elle  avait  euvie 
de  nous  faire  danser  sans  appui  au  bout  de  ses  vergues. 
Je  me  rappelai  la  triste  figure  de  tout  un  équipage  que 
j'avais  vu  pendu  ainsi  avant  mon  départ.  Je  fis  la  gri- 
mace, et  j'ordonnai  de  couvrir  nos  mais  de  toile.  La  brise 
était  carabinée  ;  cette  circonslapce  donnait  un  avantage 
considérable  à  la  corvette  qui  nous  approchait  à  vue 
d'oeil  et  gagnait  au  vent.  Je  fis  larguer  les  bonnettes, 
poser  tous  les  focs,  arroser  toutes  les  voiles ,  au  risque 
de  sombrer  comme  un  boulet.  Inutile.  A  chaque  coup 
de  tangage,  la  mâture  de  mou  navire  craquait  du  haut 
en  bas  et  s'inclinait  comme  un  panache.  Et  la  maudite 
corvette  arrivait  toujours.  Au  bout  d'un  quart  d'heure, 
nous  distinguions  sa  ceinture  blanche  et  qoirc.  Au  bout 
d'une  demi-heure,  nous  pouvions  compter  ses  canons; 
et,  avant  une  heure,  une  voix  de  stentor  nous  cria  de 
mettre  en  panne,  et  d'envoyer  une  embarcation.  Je  lui 
envoyai  un  juron  maritime ,  et  je  fis  border  toutes  mes 
écoutes.  Même  sommatii^n  ;  même  réponse.  Le  branle- 
bas  de  combat  fut  commandé  à  bord  de  la  corvette ,  et 
j'allais  me  préparer  à  une  lutte  inégale  et  désespérée, 
lorsqu'une  idée  lumineuse,  inspirée,  inouïe,  me  sauta  au 
front.  Trois  tonneaux  coupés  en  deux  étaient  sur  mon 
pont.  Chaque  moitié  formait  une  espèce  de  nacelle  ronde 
capable  de  porter  un  homme.  Je  les  fais  suspendre  avec 
un  palan ,  et  envoie  chercher  six  noirs  malades  dans  le 
parc.  Mes  matelots ,  qui  ont  compris  mon  stratagème  au 
premier  signe,  amènent  les  noirs  auprès  des  lisses.  Les 
misérables  se  débattent  ;  on  les  jette  chacun  dans  une 
moitié  de  tonneau.  Us  crient  grâce;  on  les  attache  par 
le  milieu  du  corps.  Ils  se  tordent  les  bras  ;  on  les  lance 
à  la  mer.  Les  vagues  les  emportent,  les  dispersent,  et 
nous  cinglons  vent  arrière  sans  écouler  leurs  hurlen^ens. 
Ce  que  j'avais  espéré  arriva.  Les  Anglais,  en  voyant  ces 
six  hommes  ballottés  par  les  lames,  près  de  s'y  englou- 
tir à  cliaqne  instant  avec  leurs  frêles  esquifs  et  appe- 
lant au  secours  de  tous  les  cotés  avec  des  cris  lamentables, 
se  prennent  de  coiDpassion  et  mettent  ou  travers  pour 
envoyer  leurs  canots  les  recueillir  et  les  sauver.  Je  n'en 
demandais  pas  davantage.  Pendant  que  l'ennemi  exiicu- 
tait  S9  manœuvre  philanthropique ,  j  en  fis  une  aussi  ^i 
noqy  mil  hors  do  la  portée  do  sos  caronades.  il  nous 


lâcha  bien  deux  ou  trois  bordées  ;  mais  nous  en  fûmes 
quittes  pour  quelques  trous  dans  nos  voiles;  et,  l'élé- 
vation de  la  brjse  ayant  donné  un  nouvel  avantage  h  la 
légèreté  de  notre  navire ,  nous  perdîoïes  bientôt  de  ?ue 
la  corvette.  » 

Cette  ruse  de  notre  Iwnncte  négrier  a  été  imitée  par 
beaucoup  de  ses  collègues.  Tout  inhumaine  et  toute 
lâche  "qu'elle  est,  on  n'ose  pas  la  maudire  bien  haut, 
quaqd  ou  songe  aux  moyens  mille  fois  plus  atrocey  em- 
ployés par  les  marchands  de  noirs  pour  se  soustraire  à 
la  justice  des  croisières.  Nous  n'en  citerons  qu'un  :  il  est 
arrivé  à  des  capitaines  poursuivis  par  des  vaisseaux  et 
désespérant  de  leur  échapper,  d'anéantir  leur  cargaison 
tout  entière  en  la  jetant  à  l'eau,  sans  voir  dans  cette 
immense  et  exécrable  noyade  autre  chose  que  la  perte  de 
quelques  milliers  de  piastres. 

Nous  n'en  finirions  pas  sur  les  horreurs  de  la  traite 
en  elle-même,  si  nous  n'avions  hâte  d'arriver  à  son  ré- 
sultat immédiat:  l'esclavage  dans  les  colonies. 

L'esclavage  dans  les  colonies  !  C'est  là  une  de  ces 
questions  si  compliquées  par  le  temps  el  par  les  circon- 
stances, si  souvent  débattues,  tournées  et  retournées, 
et  si  peu  résolues  cependant,  qu'il  est  "a  la  fois  téméraire 
et  consciencieux  d'y  mettre  encore  la  main.  Pour  nous, 
la  racine  de  toute  la  question  est  dans  un  mot  •  Les 
nègres  sont-ils  des  lionimes?  Ccu^  que  l'éducation  a 
développés  ont  répondu  pour  tous  les  autres  :  Oui  !  el  ils 
ont  défié  le  colon  le  plus  habitué  s  les  considérer  comme 
des  brutes,  de  les  démentir  sans  faire  taire  sa  conviction 
intime  et  secrète. 

Si  les  nègres  sont  des  hommes,  il  faut  donc  les  traiter 
comme  des  hommes.  —  Mais  nous  ne  les  traitons  pas  au- 
trement, se  récrieront  tout  d'abord  les  maîtres,  sans  re- 
marquer la  contradiction  qu'il  y  aurait  alors  chez  eux 
entre  le  fait  ctl'idée  ,  eu^la  conduite  cl  l'opinion.  Non, 
vous  criez  trop  haut  qiilfe^  ne  sont  pas  des  hommes 
comme  vous,  pour  que  ^ps  les  traitiez  en  hommes 
comme  vous.  Ce  serait  inconséquent,  maladroit;  ce  serait 
démentir  la  théorie  par  la  pratique  ;  ce  serait  avouer 
l'inhumanité  volontaire  de  la  pe^iSce  pai  l'humanité 
obligée  do  l'action.  Cela  n'est  pas  ;  cela  ne  {.eut  pas  être. 
;  La  vie  que  vous  faites  à  vos  esclaves  publie  encore  plus 
;  haut  que  vos  paroles  combien  vous  les  mêliez,  ou  plutôt 
combien  vous  voulez  qu'on  les  mette  au-dessous  de  vous. 
Les  limites  de  cet  article  ne  comportent  pas  un  tableau 
circonstancié  de  l'état  des  noirs  dans  Jes  colonies.  Il  est  si 
peuhomainquelesloisdu  pays,  toutes  favorables  qu'elles 
sont  aux  blancs,  sont  obligées  de  mettre  chaque  année 
un  frein  à  la  brutalité  dos  chefs  d'habitations,  ou  plu- 
tôt de  leurs  commandeurs;  car  on  n'a  pa$  assez  distin- 
gué les  uns  des  autres.  Les  nègres  ne  dépendent  que 
médialcmenl  du  propriétaire,  qui,  le  plus  souvent, 
connaît  à  peine  leur  nombre  et  leur  valeur  commerciale  : 
ce  sont  leurs  mandataires,  leurs  iniendans  cl  surtout 
leurs  commandcyrs,  qui  règlent  le  sort  des  esclaves.  Ces 
commandeurs,  n'ayant  pas  même  d'intérêt  'a  la  conser- 
vation des  misérables  qu'ils  dirigent,  prenncnl,  pour 
s'en  faire  obéir,  le  chemin  le  plus  court  et  le  plus  com- 
mode :  la  force  et  les  coups.  Et  il  y  a  tel  colon  plein 
d'intentions  bienveillantes  pour  les  hommes  de  couleur, 
traitant  comme  un  père  tous  ccix  qu'il  emploie  autour 
de  sa  personne  ,  qui  se  réviltera  avec  raison  des  accu- 
sations de  brutalité  intentées  à  lui  et  à  ses  confrères,  et 
jurera ,  dans  la  sécurité  de  sa  conscience,  que  ses  noirs 
uo  sont  pas  maltraitéj,  parce  qu'il  les  croit  tous  menés 
comme  ii  nièue  ceux  de  sa  maison  ;  c'est  qu'il  ue  peut 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


135 


pas  entendre,  du  fond  de  ses  boudoirs  dorés,  des  ber- 
ceaux ombreux  de  ses  terrasses  et  du  palanquin  moelleux 
où  ses  domestiques  le  portent  eu  chantant ,  les  coups  de 
rotin  que  ses  commandeurs  font  pleuvoir ,  dans  ses  cul- 
tures, sur  le  dos  nu  des  pauvres  diables  qui  ont  déjà 
trop,  pour  épuiser  leurs  forces,  abrutir  leurs  amcs  et 
lasser  leur  patience,  des  fardeaux  à  porter,  du  travail 
continuel  sous  un  soleil  de  plomb  fondu,  des  regrets  in- 
consolables de  la  patrie,  du  sentiment  profond,  dou- 
loureux, incessant  de  leur  abrutissant  esclavage. 

Ce  sentiment ,  tous  ne  Tont  pas;  mais  il  y  en  a  qui  le 
portent  jusqu'à  la  plus  héroïque  énergie.  En  voici  un 
exemple  d'autant  mieux  placé  ici  qu'on  y  verra  une 
nouvelle  preuve  de  l'indignité  du  sort  des  noirs ,  dans 
les  efTorts  Surhumains  qu'ils  font  poUr  en  sortir. 

Kangoué",  Jacob  et  Jantl  étaient  trois  frères  Hovas , 
achetés  par  un  planteur  de  Cayenne,  — chacun  d'eux 
avait  une  femme  et  un  Ois ,  et  chacun  d'eux  aimait  sa 
femme  et  son  flls ,  —  l'esclavage  n'a  pas  encore  abruti 
la  race  noire  au  point  d'éteindre  en  elle  tous  les  senti- 
Piens  de  la  nature.  —  Le  maître  de  Kangoué  et  de  ses 
deux  frères  était  allé  promener  en  Europe  sou  luxe  et 
son  indolence;  et  il  avait  conflé  son  habitation  à  un  in- 
tendant payé  pour  faire  fructiDer  les  cannes  à  sucre  et  non 
pas  pour  avoir  pitié  des  esclaves.  — L'honnête  intendant 
travailla  pour  son  argent,  ni  plus  ni  moins,  —  sa  sU' 
crerie  devint  florissante  par  le  travail  des  noirs,  et  les 
noirs  dépérirentrapidement  par  l'inflexible  barbariedcs 
chefs.  —  Les  trois  Hovas  portèrent  le  jong,  tant  qu'ils 
purent,  souffrirent  les  coups  tant  qu'ils  furent  réglés, 
acceptèrent  la  honte,  tant  q«'elle_n'attci{Tuit  qu'eux,  — 
mais  uûjour  le  joug  les  écrasa  pfes  coups  devinrent  in- 
nombrables, —  la  honte  s'étendit  jusqu'à  leurs  femmes. 
Les  trois  femmes  se  cachaient  la  tcte  dans  leurs  mains, 
les  trois  enfans  pleuraient  chacun  auprès  de  sa  mère, 
les  trois  hommes  les  regardaient,  et  puis  se  regardaient 
entre  eux  sans  rien  dire. — Jaunpril  la  parole  et  proposa 
de  tuer  ceux  qui  avaient  volé  leurs  femmes. —  Jacob,  qui 
iesavait  où  trouver  le  crime,  voulait  empoisonner  toute 
Ihabitation. —  Kangoué,  considérant  sa  fille  déjà  grande 
et  belle,   opina  pour  la  fuite.  —  Mais  où   s'enfuir? 

—  N'importe,  en  mer!  —  Commetit?  —  Venez,  dit 
Kangoué,  et  11  les  entraîna  tous  la  nuit.  La  conGance 
des  chefs  et  le  sommeil  de  leurs  confrères  leur  permi- 
rent de  s'éloigner  des  cases  sans  être  découverts.  — 
Au  fond  de  l'anse  rétirée  et  déserte  qni  touchait  à  l'ha- 
bitation ,  il  y  avait  une  barque  où  le  planteur  se  faisait 
promener  autrefois  et  qui  restait  là,  depuis  son  départ , 
seule  et  abandonnée  avec  son  mât  et  ses  deux  avirons. 

—  Dans  ses  vagues  projets  d'évasion ,  Kangoué  avait 
souvent  jeté  de  loin  des  regards  rêveurs  sur  cette  bar- 
que. Cayenne  offrant  peu  d'asiles  secrets  aux  nègres 
marons,  ils  ne  peuvent  s'en  échapper  sûrement  qu'en 
gagnant  par  mer  une  autre  côte  plus  favorable  à  leur 
disparition.  Les  trois  maris,  les  trois  mères  et  les  trois 
enfans  se  rendirent  donc  au  bord  de  la  mer ,  avec  quel- 
ques provisions  de  brédes ,  de  maïs ,  de  riz  el  de  manioc. 
Kaugoiiêles  mena  tout  droit  au  canot  du  planteur.  — 
En  cinq  minutes  le  plan  du  voyage  fut  arrêté,  et  au 
bout  d'une  demi-heure  la  barque  était  à  flot ,  prête 
h  recevoir  les  fugitifs  ;  mais  hélas ,  elle  était  trop  lé- 
gère, et  la  mer  était  trop  houleuse  pour  que  neuf 
personnes  pussent  y  tenir.  —  Les  femmes  et  les  en- 
fans parlaient  de  regagner  les  cases ,  les  trois  hommes 
se  Orcnt  un  signe  de  dédain  et  à  la  fois  d'espérance  :  — 
nous  nagerons,   dirent  trois  voix  ensemble.  Chaque 


mère  fut  placée  dans  le  canot,  tenant  son  enfant  sur  ses 
genoux ,  un  des  hommes  se  mit  au  milieu ,  avec  une 
rame  à  chaque  bras ,  les  autres  poussèrent  la  barque  el 
la  suivirent  à  la  nage,  une  main  sur  le  Iwrd ,  encoura- 
gés par  le  sourire  de  leurs  femmes  et  par  la  joie  naïve 
de  leurs  enfans.  —  On  navigua  de  celte  façon  une  de- 
^  mi-heure,  au  bout  de  laquelle  le  plus  fatigué  des 
^  nageurs  prit  la  place  do  celui  qui  ramait,  pour  la 
-^  céder  bientôt  à  son  tour.  —  La  nuit  se  passa  ainsi. 
—  On  attendit  le  jour  en  laissant  un  peu  dériver  la 
barque  pour  délasser  les  trois  frères.  —  Le  crépuscule 
apporta  une  grande  joie  dans  la  nouvelle  arche  qui  em- 
portait  ces  trois  familles  :  on  n'apercevait  plus  la  terre  , 
à  la  terre  de  l'esclavage.  —  Les  hommes  reprirent  cou- 
X  rage,  les  femmes  serrèrent  leurs  enfans  dans  leurs  bras; 
^  et  ceux-ci  se  mirent  a  jouer  avec  les  vagues  et  à  se 
°^  récrier  sur  les  splendeurs  de  l'aurore  qui  s'épanouissait 
^  sur  l'océan  comme  une  rose  immense;  mais  cette  joie  ne 
^  fut  pas  longue.  —  La  brise  s'élevait  avec  le  jour  et  ren- 
c^  dait  la  mer  de  plus  en  plus  houleuse.  —  Le  canot  fut 
^Z  trop  chargé  de  sept  personnes  ;  alors  une  des  femmes 
^  prit  les  avirons  et  les  trois  hommes  nagèrent  ensemble, 
X.  aidant  de  tous  leurs  efforts  la  marche  ralentie  de  l'em- 
^  barcalion.  Cela  dura  encore  quelque  temps,  les  fem- 
^  mes  succédant  à  la  manœuvre  des  rames ,  et  les  m.aris 
^  se  laissant  pendre  et  traîner  quand  ils  étaient  trop  las  ; 
^  —  mais  il  arriva  un  moment  où  hommes  et  femmes 
furent  épuisés  de  force.  —  Le  canot  dérivait  sensible- 
ment el  la  lame  s'enflait  toujours.  —  Kangoué ,  n'en 
pouvant  plus,  essaya  de  rentrer  un  instant  dans  la  bar- 
que ;  il  faillit  la  faire  chavirer,  et  il  se  rejeta  épouvanté 
dans  là  mer.  Affaibli  par  cent  coups  reçus  la  veille,  il 
s'était  plus  vite  fatigué  que  les  autres,  et  tout  ce  qu'il 
pouvait  faire  c'était  de  se  tenir  accroché  par  les  mains 
à  l'arrière  du  canot.  Sa  femme  le  vit  près  de  couler , 
se  jeta  à  l'eau ,  et  lui  cria  :  monte  ,  Kangoué ,  je 
sais  nager  un  peu ,  je  reprendrai  ma  place  quand  je 
serai  lasse  et  quand  tu  seras  reposé,  —  U  s'embarqua 
et  s'assit,  caressant  sa  fille  et  suivant  de  l'œil  sa  femme. 
La  malheureuse  fut  bientôt  rendue  ;  —  mais  Jann  et 
Jacob  l'étaient  autant  qu'elle ,  et  leurs  femmes  ne  pou- 
vaient pas  les  remplacer.  Il  se  fit  pendant  quelques  mi- 
nutes un  silence  affreux  et  un  échange  de  regards  longs 
et  sombres;  —  Kangoué  s'était  remis  à  la  nage.  Il  em- 
ploya généreusement  les  forces  qu'il  venait  de  reprendre 
à  soutenir  ses  deux  compagnons.  II  les  soulagea  un  peu 
et  il^s'épuisa  tout-à-fait.  —Sa  femme  s' était" assise  sur 
l'arrière ,  près  de  lui,  et  lui  montrait  sa  fille;  cette  vue, 
donnant  du  courage  au  cœur  du  misérable,  sans  donner 
de  la  vigueur  à  ses  membres ,  ne  fit  qu'augmenter  son 
supplice.  —  II  jeta  un  regard  avide  tout  autour  de  l'ho- 
rizon désert ,  dévora  une  grosse  larme  tombée  do  ses 
yeux,  réunit  ses  forces  mourantes  pour  élever  sa  tôle 
jusqu'auxlèvres  de  sa  femme  et  de  sa  fille,  ap  puya  sur 
les  unes  et  sur  les  autres  un  long  baiser....  puis  replon- 
gea et  disparut  comme  si  un  poids  soudain  l'avait  attiré 
par  les  pieds.  — La  mère  et  l'enfant  n'avaient  pas  eu  le 
temps  de  pousser  un  cri  -,  —  cette  mort  découragea  tous 
ceux  qui  survivaient.  —  Les  femmes  se  mirent  à  rem- 
plir l'air  de  plaintes  ,  les  enfans  à  crier  ;  —  et  ces  deux 
hommes  sombres  et  silencieux,  qui  suivaient  à  la  cage 
scmiilaicut  deux  démons,  poussant  à  travers  l'abîme 
;^  dans  une  barque  fantastique,  six  victimes  échcvclées  et 
^  pleurantes,  formantsur  cette  mer  qui  les  berçait  sans  les 
^  ea^drc  un  chœur  flottant  de  cris  et  de  soupirs,  dcgc- 
«^  misscmens  et  de  sanglots. 


136 


LECTURES  DU  SOIR. 


Celte  navigatioa  dura  encore  deux  heures.  Âu  bout 
de  cet  iutervalle,  que  nous  n'entreprendrons  pas  de 
peindre ,  mais  que  nous  laisserons  mesurer  à  l'imagina- 
tion des  lecteurs ,  un  navire  français  passa  et  recueillit 
œ  qui  restait  de  ces  trois  familles ,  dont  une  femme  et 
un  homme  avaient  suivi  Kaugoué  sous  les  flols.  Le  capi- 
taine et  l'équipage  de  ce  navire  furent  si  touchés  du  ré- 
cit des  six  infortunés  qu'ils  les  emmenèrent  en  France , 
où  ils  ont  trouvé,  dans  une  domesticité  honnête  et  fa- 
cile, l'oubli  des  misères  et  des  houles  de  l'esclavage. 

Après  ce  fait,  dont  nous  garantissons  la  date  récente 
et  l'exacte  vérité ,  dont  aucun  colon  n'oserait  nier  la 
vraisemblance,  nous  demanderons  s'il  y  a  un  homme 
de  cœur  et  de  conscience  qui  puisse  défendre ,  sans  re- 
striction,  la  législation  inhumaine  des  colonies,  et  qui 
ue  trouve  urgent  d'y  apporter  un  prompt  remède.  Ce 
remède ,  quel  est-il?  —  C'est  (il  faut  bien  trancber  le 
mol,  car  il  y  aurait  lâcheté  et  cruauté  à  ne  pas  le  faire) 
c'est  l'abolition  de  l'esclavage.  —  Mais  les  moyens  ? 

—  Il  y  en  a. 

A  Dieu  ne  plaise  que  nous  approuvions  les  prédica- 
tions déplacées  de  libéralisme  que  quelques  imprudens 
exaltés  ont  voulu  faire  aux  colonies  ;  ces  doctrines 
prématurées  encore  au  >ouYeau- Monde  n'y  peuvent 
amener  que  le  trouble  des  habitations  et  le  mas- 
sacre des  blancs.  —  La  liberté  n'est  pas  autre  chose 
qu'une  arme  défensive ,  un  bouclier  ;  —  or,  la  mettre 
sans  préparation  entre  les  mains  de  sauvages  ignorans 
de  toute  mesure,  et  disposés  depuis  des  siècles  aux  re- 
présailles, c'est  faire  de  cette  arme  conservatrice  un 
instrument  de  vengeance  et  de  destruction  :  un  poignard  I 

—  Ceux  de  Saint-Domingue  l'ont  dit  assez  haut  et  assez 
loin  pour  lever  là-dessus  les  doutes  des  démocrates  les 
plus  radicaux.  —  Il  est  donc  absurde  et  dangereux  de 
prétendre  émanciper  brusquement  les  esclaves  ;  —  on 
n'élève  pas  ainsi  un  peuple  au  niveau  d'un  autre  en  lui 
criant  :  sois  libre  !  et  il  ue  sufflt  pas  de  jeter  quelques 
mots  vides  d'un  plateau  à  l'autre  pour  mettre  deux 
mondes  en  équilibre.  —  Que  l'Europe  laisse  donc  l'A- 
mérique la  rejoindre  à  sou  temps  et  à  son  pas  sur  la 
route  de  la  civilisation.  —  Elle  a  été  perdue  par  elle  dans 
le  commencement,  elle  ue  sera  pas  sauvée  par  elle.  Il 
n'appartient  qu'aux  colons  de  réformer  les  colonies.  — 
Us  descendent  la  plupart  de  ces  premières  familles  qui 
sont  allées  après  Christhophe  Colomb  semer  l'ivraie  des 
vices  dans  les  champs  que  le  grand  homme  voulait  dé- 
fricher pour  y  semer  le  froment  des  mœurs  et  de  la  re- 
ligion. —  Que  les  fils  réparent  le  mal  qu'ont  fait  leurs 
pères ,  —  ce  sera  grand,  ce  sera  beau.  —  Et,  quoi  qu'ils 
eu  disent  ,  cela  vaudra  mieux  pour  eux  ;  —  leurs  véri- 
tables intérêts  sont  plus  liés  qu'ils  ne  pensent  a  ceux  des 
noirs;  —  outre  la  triste  sujétion  qu'ils  s'imposent  d'être 
barbares ,  eu  laissant  leurs  nègres  barbares ,  outre  le 
dépérissement  que  les  rigueurs  de  l'esclavage  amèncut 


infailliblement  dans  la  population  et  le  développement 
de  cette  race  indispensable,  les  colons  gardent  l'épée  de 
Daraoclès  suspendue  sur  leurs  têtes.  —  Qu'ils  y  son- 
gent sérieusement;  —  faute  d'une  révolution  plus 
sage  et  plus  graduée ,  la  révolution  subite  et  san- 
glante de  Saint-Domingue  envahira  toute  l'Amérique. — 
Les  chaînes  ne  servent  qu'à  aiguiser  les  couteaux.  — 
Les  tyrans  domestiques  font  les  assassins  domestiques. 

—  Et  ceux  qui  auront  semé  trop  de  coups  de  rotin  re- 
ceuillerout  des  coups  de  poignard. 

Le  véritable  ,  le  seul  moyen  d'abolir  sans  péril  l'es- 
clavage des  noirs ,  c'est  de  les  moraliser  :  —  c'est  un 
moyen  bien  lent ,  il  est  vrai ,  —  mais  l'entreprise  vaut 
certes  la  peine  qu'on  y  mette  du  temps  et  des  soins.  — 
Le  fruit  sera  assez  beau  pour  qu'on  l'attende  à  mûrir. 

—  En  admettant  même  que  la  race  africaine  soit  infé- 
rieure à  la  nôtre  sous  le  rapport  moral  (quoiqu'il  y  ait 
bien  de  l'imprudenee  à  nous  à  juger  ce  que  doit  être 
cette  race  sur  ce  que  nous  l'avons  faite),  n'esl-il  pas  pos-* 
sible  d'arriver,  par  des  gradations  molles  et  adroitement 
ménagées  dans  l'éducation ,  à  rendre  les  noirsd" abord  serfs 
comme  au  moyen  âge,  puis  vassaux  libres  comme  à  la 
renaissance,  et  enfin  fermiers  et  métayers  à  leur  compte 
comme  tous  nos  paysans  de  l'Europe  ? 

Faut-il  pour  cela  une  si  haute  intelligence  de  leur 
part ,  —  et  de  celle  de  leurs  maîtres  de  si  immenses 
sacrifices  ?  —  Ne  serait-ce  pas  déjà  un  admirable  pro- 
grès? —  et,  si  les  noirs  nous  valent,  ce  progrès  ne 
serait-il  pas  à  la  longue  suivi  (là-bas  comme  ici)  de  tous 
les  autres  :  de  l'extinction  des  privilèges,  de  la  divi- 
sion des  fortunes ,  de  la  fusion  des  races  et  des  familles? 

—  Pourquoi  non?  —  Les  nègres  ont  été  d'une  grande 
atrocité  dans  la  vengeance,  ils  seraient  d'une  grande 
énergie  dans  la  justice.  —  Ils  sont  loug-temps  dociles 
dans  la  servitude,  toujours  patiens  dans  la  peine;  que 
seraient-ils  dans  l'indépendance  et  dans  le  travail  de 
leur  choix  ? 

Mais,  il  faut  le  répéter,  cette  œuvre  serait  longue  , 
laborieuse  et  difficile,  à  l'état  où  sout  les  choses  :  raison 
de  plus  pour  l'entreprendre  avec  dévouement ,  couraue 
et  désintéressement  surtout.  —  Quand  cela  demaudc- 
rait  des  siècles  ;  l'Europe  a  bien  mis  des  siècles 
à  s'affranchir  !  Dieu ,  qui  pouvait  créer  les  mon- 
des d'un  acte  de  volonté  et  eu  moins  d'un  instant . 
a  bien  employé  six  jours  à  sou  ouvrage  !  —  No 
:  cherchez  pas,  messieurs  les  philanthropes,  à  mener  un 
monde  plus  vite  que  l'autre.  —  et  ne  vous  croyez  pas 
plus  forts  que  Dieu.  —  Les  progrès  n'iront  que  plus 
vite  et  votre  puissance  ne  sera  que  plus  réelle  et  plus 
efficace.  Il  y  a  une  vérité  sociale  qu'on  a  trop  oubliée 
dans  ce  temps  de  socialisme,  c'est  celle-ci  :  Qui  sait 
attendre  sait  arriver;  le  temps  est  le  souverain  juge  dos 
cboses  et  des  hommes,  —  et  le  temps  n'a  jamais  dit 
sou  dernier  mot!... 

P.  CHEVALIER. 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


137 


FÉVaiKR    <S3C. 


iS. 


TnOJSlKMK    voi.riiB. 


Il 


158 


LECTURES  DU  SOIR. 


QUATRE  TETES  POUR  UNE. 


Sur  la  lin  dit  règrie  de  Henri  II ,  par  une  nuit  d'été ,  , 
comme  des  nuages  long-temps  suspendus  la  pluie  tom-  ; 
liait  par  torrens  et  inondait  la  bonne  ville  de  Paris,  on 
entendit  frapper  violemment  à  la  porte  d'une  pauvre 
juaison  isolée.  On  ouvrit ,  et  un  jeune  homme  se  j)ré- 
f?enta,  qai,  fort  en  désordre  par  la  pluie  et  la  fange, 
demanda  qu'il  lui  fût  permis  de  se  reposer  quelques  in- 
sfans ,  et  d'alfendie  que  les  rues  pussent  être  traversées 
à  gué.  Comme,  malgré  le  mauvais  état  de  ses  vflemens, 
il  avait  l'air  distingué  et  s'annonçait  bien ,  on  lui  accorda 
sa  demande  avec  d'autant  plus  d'empressement  qu'il  dit 
se  nommer  Lambert  :  or,  Lambert  était  le  nom  d'un 
marchand  irès-connu  alors  et  très-accrédilé  dans  Paris, 
et  demeurant  d'habitude  'a  quelques  lieues  de  la  ville. 

Le  lendemain ,  l'étranger  envoya  renàercief  ses  hdies, 
les  priant  d'accepter  pour  leur  fille  quelques  étoffes,  des 
fruits  et  des  (leurs.  On  refusa  les  étoffes;  les  fruits  et  les 
fleurs  furent  acceptés.  Quelques  jours  après,  maître 
Lambert  fit  une  visite  qui  fut  parfaitement  accueillie.  A 
peu  de  temps  de  là,  il  demanda  eu  mariage  la  liile  de  ses 
hôtes;  mais  après  avoir  abusé  de  la  confiance  de  celte 
Jeune  personne  et  de  celle  plus  condamnable  de  ses  pa- 
rons ,  il  disparut  et  ne  donna  plus  do  ses  nouvelles  ;  mais 
le  hasard  le  fit  rencontrer  par  !e  frère  de  celle  qu'il  avait 
séduite.  Ce  frère  était  militaire  :  il  provoqua  Lambert 
en  public,  et  comme  ils  allaient  chercher  un  terrain 
pour  se  battre ,  Lambert  frappa  son  adversaire  d'un  coup 
dépée  dans  le  dos. 

Quoique  blessé  mortellement,  le  soldat  eut,  avant  de 
mourir,  le  temps  de  dire  le  nom  de  son  assassin.  La 
justice  se  transporta  aussitôt  chez  maître  Lambert,  dont 
la  demeure élait  bien  connue;  l'on  ne  fut  pas  médiocre- 
ment étonné  de  le  trouver  a  table  au  milieu  de  sa  femme 
et  de  ses  enfans,  ]\Jalgré  son  calme,  ses  dénégations  et 
celles  de  sa  femme  et  de  ses  domestiques,  qui  affirmaient 
et  juraient  en  pleurant  qu'il  n'était  pas  sorti  depuis  deux 
jours,  il  fut  lié  et  emmené  au  grand  Châtelet  de  Paris. 

Sa  famille  et  ses  amis  s'occupèrent  aussitôt,  avec  une 
ardeur  qu'il  n'est  pas  besoin  de  dire,  de  visiter  les  juges; 
mais  Paris  alors  était  occupé  d'autre  chose  :  les  tribunaux 
vaquaient  et  les  juges  n'étaient  pas  chez  eux.  On  célé- 
brait alors  les  noces  de  Monsieur  de  Savoie  et  de  Madame 
Marguerite,  sœur  du  roi  Henri  II. 

Après  les  danses  et  les  festins,  le  roi  fit  proclamer  des 
joutes  pour  le  dernier  jour  de  juin,  en  annonçant  que 
lui-même  prendrait  part  au  tournoi.  Ce  jour-lh ,  en  effet, 
il  se  fit  ceindre  ses  armes,  et  il  se  fit  donner  l'armet  par 
lesirede  Viellevide,  audctrimentde  M.  de  Boisy,  grand- 
écuyer  de  Francb,  auquel  cet  honneur  appartenait  par 
sa  charge. 

Ainsi  qu'il  était  d'tsa{îe  dan.s  les  tournois,  le  roi, 
comme  lennnl ,  devait  fournir  trois  courses,  chacune 
avec  un  nouvel  assoillanl.  Le  premier  qui  se  présenta  fut  ' 


M.  de  Savoie,  auquel  le  roi,  du  plus  loin  qu'il  le  vit , 
cria  qu'il  eût  h  prendre  garde ,  s'il  ne  voulait  vider 
bientôt  les  arçons  ;  en  effet ,  du  choc  qu'ils  se  donnèrent, 
M.  de  Savoie  fut  ébranlé  et  obligé  de  se  retenir  au  licol 
de  son  cheval.  Il  fut  remplacé  par  M.  de  Guise,  qui 
eut  le  même  sort.  La  troisième  course  devait  être  four- 
nie par  le  jeune  comte  de  Monigommcry ,  lieutenant 
du  duc  de  Loges,  son  père,  un  des  capitaines  des 
gardes.  Ce  jeune  homme  ne  jugea  pas  a  propos  de  mé- 
nager le  roi,  qui,  du  reste,  élait  bon  jouteur;  et  s'étant 
jetés  impélueuscment  l'un  sur  l'autre ,  ils  brisèrent  leurs 
lances  en  éclats  sur  la  poitrine  l'un  de  laulre avec  une 
telle  violence,  que  le  roi  faillit  être  enlevé  de  son  cheval. 

Le  roi  Henri  II  ailachait  une  grande  imporlance  a  ses 
succès  en  ce  genre,  et ,  malgré  lusage  qui  exigeait  qu'a- 
près trois  courses  fournies,  un  autre  tenant  vînt  soute- 
nir à  son  foiir  les  efforts  des  assaillaus,  il  demande  sa 
revanche  au  jeune  de  Loges.  Cette  infraction  aux  lois 
des  joutes  ne  s'était  jamais  faite  ;  mais  en  vain  les  juges 
du  camp  représentèrent  au  roi  que  lavantage  dans  cette 
course  éiait  resté  égal  de  part  et  d'autre;  que  d'ailleurs 
les  autres  assaillaus  ne  verraient  pas  sans  un  vif  dé- 
plaisir que  le  comte  de  Monlgommery  eût  deux  fois  un 
lioimeur  dont  ils  étaient  tous  jaloux.  Le  roi  insista  avec 
quelque  impatience,  et  les  deux  adversaires  prirent  du 
camp  une  seconde  fois. 

Il  eût  été  facile  au  jeune  de  Loges  de  céder  l'avan- 
tage au  roi  à  la  première  course  qu'ils  avaient  fournie 
ensemble,  cela  eût  passé  pour  une  prudente  courtoisie; 
mais  n'ayant  pas  ménagé  le  roi  à  cette  première  course, 
on  n'eût  pas  manqué  de  prendre  à  la  lettre  son  dés- 
avantage à  la  seconde.  Aussi  le  jeune  homme,  peu  cour- 
tisan ,  laissa-t-il  voir  dans  son  allure  et  dans  la  manière 
dont  il  assura  sa  lance,  qu'il  se  disposait  à  faire  de  son 
mieux  ;  le  roi ,  de  son  côlé ,  laissa  percer  les  signes  d'une 
colère  visible.  L'attente  de  cette  coiKso  fut  si  pénible 
pour  les  assistaus,  qu'après  que  Jeïn|pompettes  et  les 
clairons  eurent  sonné  la  charge,  au  lien  de  continuer 
leurs  fanfares  pendant  toute  la  courte,  comme  cela  se 
faisait,  ils  s'arrêtèrent  touï  a  coup  et  cessèrent  de  son- 
ner. Le  roi  et  le  jeune  de  Loges  .«c  précipitèrent  l'un 
sur  l'autre  avec  furie.  Comme  à  la  première  course, 
leurs  deux  lances  volèrent  en  éclats;  mais  le  comte  de 
Montgommery  oublia  de  jeter  le  tronçon  qui  lui  restait 
k  la  main  et  ou  frappa  le  roi  sur  la  visière  de  5on  casque; 
le  coup  leva  la  visière  et  entra  dans  la  tète  par  l'œil.  Le 
roi  tomba  sur  le  col  de  son  cheval ,  auquel  il  se  tint  atta- 
ché par  les  deux  bras;  le  cheval  s'enfuit  jusqu'à  l'extré- 
mité de  la  carrière,  où  il  fut  arrêté  par  le  grand-écuyer 
ei  le  premier  écuyer.  On  l'emporta  mourant.  Les  chirur- 
giens lui  firent  éprouver  i]o  grandes  douleurs  en  sondant 
sa  plaie,  sans  pouvoir  en  tirer  aucune  lumière  pour  leur 
ait ,  ni  pour  le  malheureux  prince  aucun  soulagement. 
Ils  firejit  alors  prendre  b  la  Conciergerie  du  palais  et  au 


MUSÉE  DES  FXMILLES. 


139 


grand  Cliàtelet  de  Paris,  quatre  criminels  accusés  do 
meurtres  avec  des  preuves  qui  paraissaient  cvidenles  , 
et  après  leur  avoir  fait  Iranclier  la  tête,  ils  les  frappèrent 
tour  h  toMr  du  tronçon  de  la  lance,  comme  le  roi  en 
avait  été  frappé  ;  ensuite  ils  ouvrirent  les  têles  pour 
étudier  les  ravages  que  le  bois  avait  pu  faire  dans  celle 
du  roi. 

Ce  fut  alors  que  les  parens  de  piaître  Lambert  appor- 


lèicnt  des  preuves  in  t'cu^ablcs  «jiic  1  assassin  que  l'iin 
poursuivait  était  un  misérable  qui ,  puur  se  faire  bien 
venir  de  ses  victimes,  s'était  paré  d'un  nom  qui  uc  lui 
appartenait  pas;  mais  il  n'était  plus  temps,  maître  Lam- 
bert av;jil  été  décapité  le  troisième. 

Le  roi  Henri  mourut  le  quatrième  jour,  le  ^0  jailkt 
^559. 

ALPHOHSE  K.&RR. 


ÉTUDES  DE  MOEURS. 


PARIS    DE    MA    FENETRE 


D'abord ,  il  faqt  vous  dire  que  ma  fenêtre  a  vue  sur  le 
boulevart;  non  pas  sur  cet  élégant  boulevarl,  rendez-vous 
des  dandys  et  de  toute  la  gent  fashionable,  où  se  tient 
tous  les  jours  une  seconde  Bourse  ;  où  l'on  décide  la  nou- 
velle que  l'on  répandra  le  lendemain,  afin  d'obtenir  sur 
la  rente  une  hausse  ou  une  baisse ,  tout  en  admirant  un 
nouvel  attelage  qui  vient  de  sortir  de  la  rue  Laftîlte  ou 
du  pâté  des  Italiens. 

ÎN'allez  pas  croire  non  plus  que  je  sois  relégué  sur  les 
fcoulevarts  da  Marais,  devant  les  rues  de  la  Roquette  ou 
Saint-Sébastien  ;  n'ayant  pour  perspective  que  de  vieux 
arbres  fort  beaux ,  mais  fort  tristes  ;  que  des  contre-allées 
souvent  désertes,  et  dans  lesquelles  apparaissent  de  loin 
à  loin  quelques  respectables  balnlans  de  la  rue  du  Pas- 
dc-la-Mule  ou  des  Trois-Pislolels.  Ce  quartier  devien- 
dra très-gai ,  très-vivant  peut-être ,  lorsque  le  nouveau 
théâtre  Saint- Antoine  sera  en  pleine  activité;  mais  jus- 
que-là vous  trouverez  boa  que  je  ne  m'y  arrête  pas. 

Prenez  le  milieu  entre  ces  deux  positions ,  et  vous 
serez  positivement  sur  le  boulevart  Saint-Martin  ;  vous 
n'aurez  ni  le  dandysme  de  la  Chaussée-d'Autin ,  ni  la 
tristesse  du  Marais  ;  mais  vous  verrez  un  peu  de  tout  : 
vous  aurez  un  petit  Paris  fort  gai,  fort  animé,  très-varié, 
un  peu  bruyant  le  dimanche,  mais  très- supportable  dans 
la  semaine. 

C'est  une  espèce  de  lanterne  naagique  dont  j'ai  le  spec-  ■ 
lacle  et  dont  je  vais  vous  décrire  quelques  tsbleaux,  en  ! 
supprimant  toutefois  monsieur  le  soleil  et  madame  la  ', 
lune,  parce  queje  ne  lesregardejamais  ni  l'un  ni  l'autre,  ', 
pour  ne  point  me  faire  mal  aux  yeux.  ; 

Plaçons-nous  à  la  lanterne ,  ou  plutôt  'a  ma  fenêtre ,  a  ■ 
sept  heures  du  matin.  C'est  le  premier  tableau.  '< 

Alors  le  boulevart  est  presque  calme;  les  boutiques  ne  ; 
sont  pas  encore  ouvertes ,  car  quelles  sont  en  général  les  ; 
boutiques  du  boulevart?  Des  magasins  de  nouveautés,  ' 
des  marchands  d'estampes,  de  gravures,  de  livres,  de 
jouets,  de  bonbons;  des  fabricans  de  billards,  et  autres 
objets  que  l'on  va  rarement  acheter  a  sept  heures  du 
matin  ;  c'est  pourquoi  tous  ces  marchands  ne  se  pressent 
pas  d'ouvrir  leur  boutique  :  U§  savent  que  les  personnes 


qui  leur  achèteront  ne  se  melleut  pas  eu  route  de  si 
bonne  heure. 

Vous  remarquerez  que  les  épiciers  et  les  marchands 
de  vin  sont  fort  rares  sur  cette  promenade  ;  les  coins  de 
rues  sont  spécialement  affectes  à  ce  genre  de  commcice, 
ce  qui  est  fort  heureux  pour  les  boulevarts. 

En  revanche,  cette  promenade  a  une  multitude  de 
café.'.  Pour  ma  part,  j'en  ai  un  sous  moi,  un  en  face, 
un  à  ma  droite,  deux  h  ma  gauche;  j'en  aperçois  encore 
deux  un  peu  plus  loin.  Sans  sortir  de  mon  boulevart . 
je  pnis  entrer  daos  dix  cafés.  On  peut  juger,  d'après 

i  cela ,  du  grand  nombre  de  ces  élablissomens  dans  Paris. 
Voilà  qui  donne  im  nouveau  démenti  au  pronostic  dû 

:  madame  de  Sévigué,  qui  annonçait  que  «  le  café  passo- 

;  »  rait  comme  Racine,  ou  que  Racine  passerait  comme 

!  »  le  café.  » 

Comme  ces  établissemeus  deviennent  chaque  jour  plus 
brillans.  plus  clégans,  plus  riches...  (à  la  vue  du  moins)  ; 
comme  les  yeux  y  sont  fatigués  par  l'éclat  des  glaces , 
des  dorures  et  du  gaz  ,  vous  comprenez  que  les  proprié- 
taires de  ces  fastueux  caravansérails  ne  se  lèvent  p.^s 
comme  le  marchand  de  vin  et  l'épicier,  qui  vendent  le 
petit  verre  au  commissionnaire.  Les  garçons,  fatigués 
d'avoir  veillé  tard ,  suivent  l'exemple  de  leur  maître  ; 
c'est  pourquoi  îi  sept  heures  du  matin  les  cafés  ne  sont 
pas  ouverts. 

Les  fiacres ,  les  cabriolets  sont  encore  rares ,  ce  qui 
donne  'a  ce  moment  un  calme  qui  étonne  même  ceux 
qui  passent.  Déjà  l'ouvrier  matinal  court  î  son  travail, 
eu  tenant  sous  son  bras  le  tiers  d'un  pain  de  quatre 
livres,  qu'il  mangera  à  son  déjeuner,  et  avec  lequel 
l'homme  du  monde  ferait  six, repas.  Mais  les  gens  qui 
selèvent  de  bonne  heure  ont  ordinairement  bon  appétit. 

Voici  les  manœuvres  retardataires  ;  ceux  qui  n'ont  pas 
d'ouvrage  ou  qui  sont  a  leurs  pièces;  puis  ceux  qui  flânent 
au  lieu  de  travailler. 

Deux  hommes  s'accostent  ;  il  est  aisé  de  voir  que  ce 
sont  deux  ouvriers.  Mais  l'un  est  propre  ;  sa  veste  a  des 
boulons,  sa  casquette  est  posée  de  manière  à  couvrir  sa 
tête ,  enfin  il  a  des  bas  dans  ses  souliers  et  sou  pain  &ous 


•140 


LECTURES  DU  SOIR. 


son  bras;  l'autre  a  un  mauvais  bonnet  rouge  mis  sur 
l'oreille,  en  tapageur;  il  est  tout  débraillé;  son  panta- 
lon même  semble  ne  pas  tenir  sur  lui  ;  enfin ,  il  a  a  la 
bouche  un  brùle-gueule  (c'est  le  mot  consacré).  Écou- 
tons leur  conversation  ;  c'est  le  second  qui  commence  : 

«  Où  donc  que  tu  cours  comme  ça,  Foulard?  Une 
»  minute  donc...  on  ne  passe  pas  devant  les  amis  sans 
»  faire  une  pose. 

»  — Tiens,  c'est  toi,  Balochet  ;  ta  te  promènes  les  mains 
»  dans  les  poches...  est-ce  que  tu  fais  le  mercredi  aussi, 
»  toi?...  —  Ah!  ma  foi,  la  semaine  est  trop  avancée. 
»  C'est  pus  la  peine  de  la  commencer.  Viens  donc  ar- 
»  roser  la  conversation...  —  Pas  possible...  je  suis  déjà 
»  en  retard ,  et  l'ouvrage  presse. . .  —  Viens  donc. . .  as-tu 
»  peur  d'être  grondé,  clampiu!...  —  J'ai  besoin  de  tra- 
»  vailler...  jai  quatre  enfans  à  nourrir.  — Eh  bien  !  et 
»  ta  femme?  est-ce  qu'elle  ne  doit  pas  veiller  à  ça... 
»  est-ce  que  c'est  dans  la  dignité  de  l'homme  de  s'occu- 
»  per  des  mioches...  Vois-tu,  Foulard,  faut  toujours 
»  que  l'homme  conserve  sa  dignité...  Je  suis  pour  les 
»  idées  nouvelles,  moi...  —  Et  moi  je  pense  à  nourrir 
»  mes  enfans ,  vu  que  ma  femme  a  ben  assez  à  faire  de  $ 
»  les  débarbouiller ,  de  les  soigner,  et  de  nous  préparer  ± 
»  la  pâtée  à  tous.  —  Est-ce  que  ce  n'esi  pas  l'état  de  la  ^ 
»  femme  de  balayer  les  chamibres^et  de  nourrir  la  mar-  * 


»  maille...  Dieu!  Foulard,  que  t'es  arriéré  pour  ton 
»  époque...  Viens  donc  chez  le  marchand  devin...  c'est 
»  moi  qui  paie...  —  Merci ,  je  ne  peux  pas.  —  Tu  fais 
t  encore  un  fameux  faignanl!...  T'aurais  besoin  d'être 

•  éclairé  de  mes  lumières,  Foulard;  vois-tu...  il  faut 
»  connaître  ses  droits  et  sa  dignité...  les  hommes  doi- 
I)  vent  commander ,  et  se  promener ,  et  s'occuper  de 
»  politique  toutes  les  fois  qu'ils  en  auront  l'envie.  —  El 
»  les  enfans  mourront  de  faim  pendant  ce  temps-là... 
»  —  Est-ce  que  les  femmes  ne  sont  pas  responsables... 
»  tu  ne  comprends  donc  pas!...  moi,  vois-tu,  je  suis 

•  pour  le  respect  de  mon  autorité ,  et  je  suis  susceptible 
»  d'aller  très-loin...  —  Tu  me  diras  le  reste  un  autre 
»  jour...  adieu  Balochet.  — Écoute  donc,  Foulardl...  » 

L'ouvrier  qui  travaille  est  déjà  loin  ;  celui  qui  flâne 
hausse  les  épaules ,  et  se  dirige  du  côté  d'un  marchand 
de  vin,  en  murmurant  :  «  U  n'y  a  pas  moyen  de  fairera- 
B  tendre  le  raisonnement  à  cet  être-là...  on  n'en  fera 
»  jamais  rien.  » 

Ces  deux  hommes  sont  remplacés  par  de  jeunes  filles 
qui,  avant  de  se  mettre  à  l'ouvrage  ,  viennent  chercher 
leur  tasse  de  lait  pour  le  déjeuner  quotidien. 

Voyez  cette  grosse  paysanne,  à  la  mine  joufflue ,  aux 
joues  vermeilles  et  rebondies  ;  elle  arrive  tous  les  malins 
de  IVoisy-le-Sec  avec  son  âne,  chargé  de  boîtes  de  fer- 


Laitière  et  Boulanger. 


Gavami  del.  Brown  scutp. 


blanc  pleines  de  lait ,  et  de  quelques  petites  cruches ,  '4 
dans  lesquelles  on  veut  nous  persuader  qu'il  y  a  de  la  3 
crème.  L'âne  est  placé  chez  un  gardien ,  car  les  ânes   & 


^ n'ont  pas  la  permission  de  stationner  au  coin  des  rues 
ou  des  boulcvarls  :  on  a  craint  l'affluence. 
La  laitière  est  établie  contre  une  maison  voisine;  elle 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


U1 


est  entourée  de  ses  boîtes  et  de  ses  cruches.  Il  y  a  un 
moment  de  presse  où  elle  ne  sait  à  qui  répondre  :  toutes 
ces  jeunes  filles ,  toutes  ces  bonnes  veulent  être  servies 
en  même  temps. 

«  Mon  lait,  Thérèse,  je  suis  pressée.  —  Mon  lait, 
»  Thérèse,  j'ai  travaillé  très-tard  cette  nuit,  et  j'ai  be- 
»  soin  de  prendre  mon  café.  —  La  laitière  I  vous  ne  m'a- 
»  vez  pas  donné  ma  mesure. . .  —  Et  moi  donc ,  je  n'ai 
»  pas  eu  ma  petite  goutte.  —  Moi,  mon  lait  a  tourné 
>»  hier,  ça  m'a  rendu  bien  malheureuse!  » 

La  laitière ,  toujours  calme  au  milieu  de  ce  déluge  de 
paroles ,  n'en  va  pas  plus  vite ,  sert  chacune  de  ses  pra- 
tiques, en  assurant  que  son  lait  est  toujours  excellent 
(  quand  il  tourne ,  c'est  la  faute  des  vaches  ) ,  et  après 
s'être  débarrassée  de  la  foule  qui  l'assiège,  donne  un 
sourire  à  un  assez  beau  garçon ,  en  costume  très-léger, 
qui  s'est  arrêté  devant  elle. 

C'est  le  garçon  boulanger  qui  vient  de  porter  du  pain 
aux  pratiques  de  son  bourgeois.  Vous  saurez  que  le  gar- 
çon boulanger  aime  beaucoup  à  rire  et  qu'il  a  ordinai- 
rement un  faible  pour  les  laitières ,  qu'il  se  croit  très-sé- 
duisant ,  et  qu'il  fait  des  calembours. 

Les  laitières  ne  comprennent  pas  les  calembours,  _ 
mais  elles  rient  de  confiance ,  et  le  mitron  a  toujours  sa  ^ 
petite  cruche  particulière  lorsque  par  hasard  il  veut 
prendre  du  café. 

Mais  le  tableau  devient  plus  animé.  Paris  s'éveille  ; 
les  boutiques  s'ouvrent,  les  jeunes  marchandes  se  mon- 
trent sur  leur  porte ,  encore  en  papilloltes ,  en  fichu  du 
matin,  et  déjà  curieuses  de  voir  si  leurs  voisines  ont 
étalé  quelques  marchandises  Bouvelles. 

Les  portiers  el  les  portières  se  dessinent  de  distance 
en  distance ,  comme  les  réverbères.  Appuyés  sur  leur 
balai,  ils  écoutent  les  bonnes,  et  leur  disiribuent  les 
nouveaux  cancans  qu'ils  ont  pu  recueillir.  Le  portier  de 
Paris  est  essentiellement  cancannier,  mauvaise  langue. 
J'en  sais  un  qui  s'amusait  a  écrire  des  lettres  anonymes 
aux  locataires  de  sa  maison,  et  comme  il  voyait  bi^n 
des  choses ,  il  mettait  la  discorde  dans  les  ménages ,  au 
lieu  de  balayer  le  devant  de  sa  porte. 

Mais  l'heure  avance  :  le  garçon  boulanger  reprend 
son  panier  plein  de  pains ,  et  qu'il  a  déposé  près  des 
cruches  de  la  laitière.  11  fait  à  la  grosse  marchande  un 
de  ses  sourires  les  plus  séducteurs  ;  elle  lui  répond  avec 
gaieté ,  et  puis  ils  se  séparent  ;  lui ,  pour  porter  son  pain ,  ^ 
elle  pour  rassembler  ses  cruches  vides.  ■ 

La  laitière  est  partie;  elle  va  reprendre  son  âne  et  re- 
tourner à  Noisy-le-Sec  ;  la  laitière  ne  conncît  de  Paris 
que  la  roule  qui  mène  à  la  place  où  elle  vend  son  lait. 

Maintenant  ce  ne  sont  plus  les  ouvriers ,  ce  sont  les 
employés  que  nous  voyons  passer. 

L'un  marche  vivement ,  son  petit  pain  dans  sa  poche, 
l'habit  boutonné  jusqu'au  menton,  et  parlant  tout  seul 
comme  im  vaudevilliste. 

L'autre  se  dandine ,  flâne ,  regarde  dans  chaque  bou- 
tique, s'arrête  quand  deux  chiens  se  battent,  et  devant 
une  maison  qu'on  bâtit,  et  à  chaque  colonne-affiche. 

Il  y  en  a  qui  filent  comme  des  fusées ,  sans  regarder 
ni  à  droite  ni  à  gauche ,  l'air  très-affairé ,  des  rouleaux 
de  papier  sous  le  bras,  toujours  bien  brossés,  bien  cirés. 
Généralement  l'employé  est  bien  tenu. 

Mais  le  moment  de  l'employé  passe  vite.  Voici  main- 


tenant les  personnes  qui  sortent  pour  leurs  affaires ,  leur 
commerce.  Mise  négligée,  bottes  crotées ,  cela  se  recon- 
naît tout  de  suite.  S'il  fait  mauvais  temps,  ces  per- 
sonnes-là seront  sans  parapluie ,  tandis  que  le  commis 
de  bureau  ne  marche  pas  sans  cela,  pour  peu  que  le  ciel 
soit  nébuleux. 

Les  petites  boutiques  viennent  étaler  sur  le  bou- 
levart. 

Là  c'est  de  la  porcelaine;  tasses,  théières,  assiettes, 
tout  semble  à  très-bon  marché;  mais  vous  ne  faites  pas 
atteution  que  ces  pièces  sont  de  rebut,  et  qu'elles  ont 
toutes  quelque  défaut. 

Voici  les  marchands  a  treize  sous,  les  marchands  à 
sept  sous  et  demi.  C'est  à  qui  criera  le  plus  fort  pour 
attirer  l'attention  des  passans.  Remarquez  cette  boutique 
d'habits,  de  gilets,  de  pantalons  tout  confectionnés,  elle 
est  tenue  par  des  descendans  d'Abraham.  C'est  le  res- 
tant de  la  vente,  c'est  au  rabais,  à  soixante  pour  cenÈ 
de  perte  ;  je  crois  même  qu'il  y  a  des  marchandises  que 
l'on  donne  pour  rien.  Aussi  les  badauds  s'arrêtent,  re- 
gardent, écoutent;  mais  très-peu  achètent.  Le  Parisien 
devient  difficile  à  attraper. 

Les  voitures,  les  cabriolets  se  croisent;  les  omnibus, 
les  algériennes  passent  presqu'à  chaque  instant.  Il  de- 
vient si  facile  et  si  peu  coûteux  de  faire  ses  courses  eu 
voiture,  que  je  suis  étonné  de  voir  encore  autant  de 
piétons  dans  Paris. 

Il  est  deux  heures,  le  tableau  est  à  son  apogée.  Quel 
mouvement,  quelle  variété,  quels  contrastes  dans  ces 
figures,  dans  ces  personnages  !  Là,  de  jeunes  et  jolies 
femmes,  élégantes,  gracieuses,  sortant  pour  se  prome- 
ner, pour  faire  admirer  leur  figure  et  leur  toilette;  ici, 
la  pauvre  rentière  s'enveloppant  avec  peine  dans  un 
vieux  châle  usé,  reprisé,  et  dont  on  ne  distingue  plus 
la  couleur.  Le  marchand  d'habits  coudoyant  le  tailleur 
qui  descend  de  son  cabriolet  avec  un  costume  enveloppé 
avec  soin  dans  un  beau  foulard.  Celui-ci  apporte  à  nu 
jeune  fashionable  des  vêtemens  à  la  mode  ;  l'autre  vient 
d'acheter  à  un  valet  une  redingote  que  lui  avait  doncée 
son  maître.  Avec  la  vieille  redingote  le  fripier  ambu- 
lant fera  une  redingote  neuve,  dout  quelque  ouvrier  se 
parera  les  dimanches  et  les  fêtes.  Avec  l'habit  neuf,  le 
jeune  fashionable  ira  se  montrer  à  l'Opéra,  aux  Bouffes, 
dans  quelques  salons ,  puis  il  le  donnera  aussi  à  son  do- 
mestique, qui,  après  l'avoir  porté  quelque  temps,  le 
revendra  au  marchand  d'habits ,  qui  le  vendra  encore  à 
l'ouvrier  ;  de  façon  qu'un  habit  va  sur  bien  des  dos , 
passe  par  bien  des  mains ,  voit  bien  des  choses ,  et  finit 
bien  rarement  chez  le  maître  avec  lequel  il  a  commencé. 

On  pourrait  écrire  l'histoire  d'un  habit ,  mais  il  y  a 
des  choses  que  l'habit  n'oserait  pas  dire. 

Revenons  sur  le  boulevart  : 

Voyez-vous  cette  grosse  dame  qui  se  carre  en  donnant 
le  bras  à  ce  petit  monsieur  ?  la  dame  a  des  plumes  sur 
son  chapeau;  un  cachemire,  des- brillans  à  ses  doigts 
et  à  ses  oreilles  ;  le  monsieur  a  l'habit  de  Louviers  su- 
perfin ,  le  vrai  castor ,  la  canne  à  pomme  d'or  ei  une 
longue  chaîne  de  montre  avec  un  superbe  cachet.  Le 
couple  marche  à  pas  comptés ,  comme  une  patrouille  qui 
ferait  une  reconnaissance.  La  dame  porte  la  tête  haute , 
elle  affecte  un  air  dédaigneux  en  passant  devant  les 
femmes  dont  la  toilette  est  mesquine  ;  le  monsieur  souffle 
en  marchant  ainsi  qu'un  cheval  poussif  ;  mais  il  gonfle 


Ui 


LECTURES  DU  SOIR. 


ses  joues  ei  jette  sou  baleine  au  veut  comoîe  quelqu'un 
qui  est  très-content  de  tout  ce  qu'il  fdit,  et  qui  pense 
qu'on  doit  se  ranger  pour  faire  de  la  place  du  plus 
loin  qu'on  l'aperçoit,  lui  et  son  épouse. 

Je  n'ai  pas  besoin  de  vous  dire  que  ces  gens-là  ne 
sont  ni  comtes,  ni  marquis.  La  vraie  noblesse  peut  être 
aUière,  fière,  orgueilleuse,  mais  elle  n'est  jamais  ridi- 
cule. 

La  Rocbefoucault  a  dit  :  «  L'accent  du  pays  où  l'on  est 
«  né ,  demeure  dans  l'esprit  et  dans  le  cœur  comme  dans 
»  le  langage.  » 

Moi .  je  crois  que  l'on  garde  aussi  Yaccent  de  l'état 
<jue  l'on  a  exercé  ;  celui-là  demeure  dans  les  manières , 
et  dans  la  tournure  comme  dans  le  langage. 

Ce  monsieur  et  cette  dame  sont  d'anciens  boucbers 
retirés  du  commerce  avec  trente  mille  francs  de  rente.  : 
Certainement  on  peut  être  fort  estimable  tout  en  ven-  ! 
dant  des  côtelettes,  mais  il  ne  faut  pas  ensuite  vouloir  ; 
singer  les  grands  seigneurs,  et  souffler  au  nez  des  pas- 
sans  avec  impertinence. 

Laissons  passer  le  vieux  couple.  Regardons  ces  enfans 
que  conduit  une  bonne.  Ces  enfans  si  frais,  si  roses,  si 
gentils,  qui  sautent  et  bondissent  avec  tant  de  plaisir 
devant  cbaque  étalage  de  jouets.  Le  petit  garçon  a  un 
cerceau,  il  veut  le  faire  manœuvrer  a  travers  cette  foule 
incessante  qui  lui  barrera  souvent  le  passage.  La  pe- 
tite fille  a  une  balle  qu  elle  jette  devant  elle  pour  avoir 
le  plaisir  de  courir  après.  Mais  elle  n'a  que  trois  ans,  et 
sa  bonne  ne  devrait  pas  la  laisser  courir  seule;  malheu- 
reusement pour  l'enfant,  la  bonne  vient  de  rencontrer 
uue  payse,  et  il  est  bien  plus  agréable  de  savoir  des 
nouvelles  de  son  endroit  que  de  courir  avec  un  enfant 
pour  attraper  une  balle. 

Ciuq  minutes  ne  se  sont  pas  écoulées,  et  le  petit  gar- 
çon est  renversé  en  voulant  ravoir  son  cerceau  qui  est 
dans  les  jambes  d'un  maçon ,  et  la  petite  fille  tombe  sur 
le  nez  en  courant  trop  fort  après  sa  balle. 

Des  passans  ramassent  les  enfants  que  la  bonne  n'en- 
tendait même  pas  crier,  parce  que  la  payse  lui  contait 
le  mariage  de  son  frère  Jean-Louis  avec  la  fille  du  meu- 
nier. Enfin  quelqu'un  lui  fait  apercevoir  les  deux  en- 
fans qui  pleurent,  en  lui  demandant  s'ils  sont  avec  elle. 
Alors  la  bonne  court  au  petit  garçon  et  à  la  petite  fille; 
elle  les  gronde  tous  les  deux  ;  elle  leur  promet  le  fouet 
s'ils  disent  à  leur  maman  qu'ils  sont  tombés,  et  les  en- 
fans le  cœur  gros,  le  visage  barbouille  de  poussière, 
promettent  à  leur  bonne  de  ne  rien  dire  ;  alors  celle-ci 
pour  les  guérir  de  la  bosse  qu'ils  ont  h  la  tête,  les  con- 
duit vers  le  marchand  de  coco  et  leur  dit  :  Je  vais  vous 
régaler. 

Le  marchand  de  coco  est  un  être  classique ,  comme 
la  marchande  de  plaisirs,  et  les  enfans  sont  classiques, 
car  ils  aiment  toujours  le  plaisir  et  le  coco. 

Il  n'y  a  point  de  bonne  fête  populaire,  de  spectacle 
gratis,  de  queue  à  un  théâtre,  de  revue  au  Champ-de- 
Mars,  de  foire  aux  environs  de  Paris,  de  cortège  sur  les 
boulevarts ,  .':ans  que  le  marchand  de  coco  y  soit.  Voyez- 
le  avec  sa  fontaine  argentée,  bien  polie,  bien  brillante, 
et  puis  les  fleurs ,  les  pompons,  les  grelots,  les  souuettcs 
qui  pendent  après  ;  c'est  uue  petite  Samaritaine  ambu- 
lante. 

Le  marchand  de  coco  a  ordinairement  le  nez  aussi 
rouge  que  sou  tablier  est  blanc  ,  ce  qui  ferait  croire  que 


1  honnête  industriel  ne  se  désaltère  pas  avec  sa  marchan- 
'  dise ,  et  qu'il  ne  mange  pas  son  fond.  .Mais  son  air  est 
avenant ,  sa  démarche  assurée ,  malgré  la  fontaine  qu'il 
porte  sur  ses  épaules  ;  il  crie  d'une  voix  un  peu  aigre 
quelquefois  : 

fl  Qui  veut  boire?  à  la  fraîche,  qui  veut  boire?  t  mais 
accompagne  cela  en  secouant  les  sonnettes  et  les  gobe- 
lets ,  ce  qui  produit  une  petite  musique  turque  fort 
agréable.  Je  suis  surpris  qu'on  n'ait  pas  encore  employé 
le  marchand  de  coco  dans  les  concerts  monstres. 

Le  monde  passe  toujours.  Nous  laissons  échapper  bien 
des  originaux  :  d'abord,  ce  petit  monsieur  bossu  qui 
marche  en  se  dandinant  avec  prétention,  lorgnant  les 
dames  d'un  air  malin ,  et  se  figurant  qu'on  ne  voit  pas 
la  difformité  de  sa  taille,  parce  qu'il  est  toujours  mis  à 
la  dernière  mode. 

Et  celte  grosse  maman  qui  a  envie  de  pleurer  parce 
que  sa  fille  devient  aussi  grande  qu'elle,  et  qu'on  ne  la 
prend  pas  pour  sa  sœur,  quoiqu'elle  ait  soin  de  s'ha- 
biller exactement  comme  elle. 

Et  ce  jeune  homme  qui  lit ,  ou  du  moins  qui  Yeut 
avoir  l'air  de  lire  en  marchant ,  ce  qui  est  impossible 
lorsqu'à  chaque  instant  il  faut  se  déranger,  se  garer, 
pour  ne  pas  se  jeter  sur  quelqu'un. 

Et  ce  grand  monsieur,  en  habit  râpé  et  taché,  qui  a 
un  jabot  et  des  mains  sales,  un  lorgnon  et  des  bas  bleus, 
des  bouchons  de  carafe  montés  en  épingle  et  des  trous 
à  ses  souliers.  Voilà  une  de  ces  existences  énigmatiqucs 
comme  on  en  rencontre  beaucoup  dans  les  grandes  villes. 
Ce  monsieur  n'est  pas  précisément  un  voleur,  quoique 
ce  ne  soit  pas  un  honnête  homme;  ce  n'est  pas  un  in- 
trigant, parce  qu'il  n'a  pins  lés  moyens  d'atiraper  per- 
sonne; ce  n'est  point  no  cheTal'jer  d'industrie,  p^rce 
qu'il  n'en  a  pas  la  mise.  Qu'est-ce  donc  que  ce  mon- 
sieur qui  se  promène  une  grande  partie  de  la  journée 
sur  les  boulevarts ,  s'arrête  devant  les  boutiques  ambu- 
lantes, et  a  toujours  l'air  d'acheter  quelque  chosf ,  quoi- 
que véritablement  il  n'achète  jamais? 

Ce  monsieur  est  un  compère,  et  de  ma  fenêtre  j'ai  eu 
le  loisir  de  le  voir  travailler.  Tenez,  regardez  cet  humme 
un  peu  pins  loin ,  qui  a  placé  devant  lui  une  petite  table 
couverte  de  savons  h  détacher.  Eu  vain  i!  s'égosille  à 
crier,  n  vanter  le  mérite  de  sa  marchandise ,  personne 
ne  lui  achète,  on  ne  s'arrête  même  pas  devant  sa  petite 
boutique,  c'est  alors  que  le  compère  arrive,  en  gesti- 
culant ,  en  parlant  très-haut  ;  il  a  toujours  dos  tacites 
sur  son  habit;  le  marchand  le  prend  au  collet,  le  frotte, 
le  brosse,  le  tourne,  le  retourne,  en  s'ccrianl  : 

i>  Voyez,  messieurs  et  dames  :  monsienr  était  sale, 
»  dégoviiant,  plein  de  taclies!...  on  n'osait  pas  le  re- 
»  garder...  Je  l'ai  frotté  avec  mon  savon...  tout  a  dis- 
I)  paru...  monsieur  est  propre,  monsieur  n'est  plus  re- 
u  conn^issable. 

—  C'est  vrai ,  répond  le  monsieur  en  regardant  antour 
de  lui  pour  tâcher  d'engager  quelque  curieux  à  limi- 
ter  :  «  J'étais  couvert  de  taches...  par  la  chute  d'un 
»  qninquet...  accident  qui  peut  arrivera  tout  le  monde. 
»  Mais  ce  savon  m'a  complètement  nettoyé.  Donnez- 

■  0  moi  six  tablettes  de  votre  excellent  savon...  ah  I  par- 

'  »  bleu  donnez-m'en  dix...  on  en  a  toujours  besoin... 

!  n  Tenez,  payez- vous...  six  sous  le  morceau,  c'est  pour 

;  »  rien...  donnez  m'en  douze,  a 

;      Kl  si .  malgré  ce  manège ,  personne  ne  s'arrête .  le 
compère  n'en  finit  |)as  pour  choisir  se;*  morceaux  de 


MUSÉt;  DES  FAMILLES. 


•trtt-   :'t"i\r^.^*i' 


^45 


savon;  puis  il  est  une  heure  pour  payer,  pour  fouiller 
dans  sa  poche.  Enfin  il  s'éloigne,  et  au  bout  de  cinq 
miuuleis  il  vient  recommencer  la  même  scène. 

Le  monde  va  plus  vite  :  c'est  l'heure  du  dîner, 
il  est  rare  qu'à  ce  moment  il  ne  s'opère  pas  dans  la 
marche  un  mouvement  accéléré.  L'un  est  attendu  par 
sa  femme  qui  le  grondera  s'il  revient  tard.  L'autre  doit 
dîner  en  ville,  et  il  faut  qu'il  aille  d'abord  faire  sa  toi- 
lette. 

Un  cabriolet  élégant  passe  rapidement  sur  la  chaussée, 
un  petit-maître  le  conduit;  prenez  garde,  il  ne  vous 
criera  pas  :  Gare.  11  vous  écrasera  si  vous  ne  vous  ran- 
gez pas  à  temps.  Faites  donc  place,  pauvres  piétons!  ne 
voyez-vous  pas  que  ce  monsieur  est  un  entrepreneur 
qui ,  au  lieu  de  payer  ses  actionnaires  ,  trouve  plus 
ai^réable  de  les  éclabousser? 

lin  moment  :  voilà  une  petite  femme  grosse,  courte, 
ramassée,  qui  veut  rejoindre  un  omnibus.  Le  conduc- 
teur ne  la  voit  pas;  la  petite  dame  est  bien  malheureuse; 
elle  ne  peut  pas  crier,  parce  qu'elle  est  enrhumée ,  elle 


cadeau  ;  aussi  voyez  comme  ces  dames  ont  l'air  aimable 
en  se  penchant  au  bras  de  leur  cavalier,  et  en  lui  dési- 
gnant, dans  un  magasin,  une  étoffe  de  robe  ou  de  man- 
teau qui  est  charmante  à  la  lumière. 

Voyez  aussi  les  employés  qui  vont  au  café  faire  leur 
partie  de  billard  ou  de  domino,  et  ceux  qui  «'asseyent 
dans  la  barrière,  sur  le  boulevart,  pour  y  prendre  de 
la  bière  que  le  garçon  a  soin  de  faire  mousser,  de  ma- 
1^  nière  à  ce  qu'un  tiers  de  la  bouteille  se  répande  sur  la 
table. 

Comme  tout  le  monde  a  l'air  gai,  satisfait,  content! 
en  vérité,  les  habitans  de  Paris ,  vus  au  gaz,  semblent 
bien  heureux,  et  un  étranger  qui  se  promène  le  soir  sur 
nos  boulevarts ,  si  brillans  par  les  boutiques  et  les  cafés , 
si  animés  par  les  théâtres ,  les  promeneurs  et  les  mar- 
chands arabulans,  un  étranger  doit  prendre  une  idée 
bien  favorable  de  notre  ville  et  de  ses  habitans. 

Mais  l'apparence  est  souvent  trompeuse.  Ces  hommes, 
^^  qui  sont  entrés  au  café  pour  se  divertir,  s'échaufferont 
"  avec  du  punch,  se  querelleront,  et  sorliront  peut-être 


ne  peut  pas  courir,  parce  qu'elle  porte  un  panier  et  un  ^  pour  se  battre;  ces  deux  époux  qui  semblaient  si  bien 
carton;  elle  se  place  au  milieu  de  la  chaussée  et  joue  la  ^  d'accord,  rentreront  chez  eux  en  se  faisant  la  moue, 
pantomime  la  plus  expressive,  jusqu'à  ce  qu'une  grosse  ^  parce  que  monsieur  n'a  pas  voulu  satisfaire  toutes  les 
voix  lui  crip  aux  oreilles  :  rangez-vous  donc  !  »  ^  envies  de  madame.  Les  marchands  fermeront  leur  bou- 

Ce  sont  des  commissionnaires  qui  font  un  déménage-  %  tiq«e  en  se  plaignant,  parce  qu'ils  n'auront  rien  vendu 
ment,  la  pauvre  dame  est  obligée  de  quitter  la  chaussée,  J  ^«"^  la  journée,  et  les  pompiers  reviendront  en  jurant 
et  d'attendre  que  la  Providence  lui  envoie  un  autre  om-  S 
nibns,  ce  que  la  Providence  fait  toutes  les  cinq  minutes.  % 

Mais  où  va  ce  couple  joyeux,  mise  bourgeoise,  tour- 
nure un 
a  des  an 

ceux  qui  les  gênent  pour  avancer;  ils  renverseraient  les 
étalages,  les  boutiques,  les  marchands  même,  plutôt 
que  de  ne  pas  arriver  à  temps. 

Ce  sont  de  petits  marchands  qui  vont  au  spectacie, 
au  spectacle  qu'ils  adorent,  et  où  leurs  moyens  ne  leur 
permettent  pas  d'aller  plus  de  quatre  fais  par  an.  Mais 
aussi  ils  ne  veulect  pas  manquer  une  pièce,  une  scène, 
un  mot.  Ils  ont  choisi  le  Ihéàfrc  où  l'on  donne  le  spec- 
tacle le  plus  long.  A  V Ambigu- Comique  il  y  a  sur  l'af- 
fiche trois  mélodrames  bien  complets,  bien  fournis.  Si 
un  autre  théâtre  eût  donné  quatre  mélodrames,  ils  y 
auraient  été;  mais  comme  jusqu'à  présent  on  n'a  encor-e 
été  que  jusqu'à  trois ,  nos  jeunes  gens  vont  à  l'Ambigu. 

Ils  arrivent  avant  les  pompiers,  avant  la  garde  muni- 
cipale; ils  voient  poser  les  barrières  pour  la  queue;  ils 
voient  entrer  les  ouvreuses;  ils  sont  seuls  encore  devant 
le  bureau ,  et  malgré  cela,  ils  ne  cessent  pas  de  se  dire  : 

» 


contre  les  spectacles  qui  finissent  trop  tard. 

Puis,  derrière  ces  jeunes  gens  qui  se  promènent  en 

chantant,  en  riant,  à  la  suite  d  un  dîner  qu'ils  viennent 

peu  commune?  La  femme  a  un  bonnet,  l'homme  >  î^  I""'"''.,''"''  ►^^'."^««.'/^^  ''^  Lourgocjne,  un  pauvre  père 

neaux  à  ses  oreilles;  ils  poussent  de  côté  tous  $  ^f  f*^""'!*^  "^^^\^  comment  rentrer  chez  lui,  parce  qu'il 

^  u'a  pas  de  pain  a  porter  a  ses  enfans,  ou  un  vieillard 

honteux  et  tremblant  s'approchera  de  vous  sans  oser 

mendier ,  mais  en  murmurant  quelques  mots  que  vous 

comprendrez  bien  vile  si  vous  êtes  compatissant.  Alors 

vous  sentirez  que  tout  n'est  pas  joie  dans  ce  qui  est 

devant  vos  yeux,  qu'il  y  a  plus  de  mouvement  que  de 

bonheur  dans  ce  tableau  ;  que  les  uns  veulent  afficher 

un  luxe  au-dessus  de  leurs  moyens,  tandis  que  les  au- 

^  très  se  disent  gênés  pour  ne  pas  être  obligeants;  qu'il  y 

li-=  a  plus  d'ostentation  que  d'aisance  dans  ces  magasins  si 

X  bien  éclairés;  qu'il  y  a  plus  d'ennui  que  de  plaisirs  chez 

^  ces  gens  qui  veuleut  avoir  lair  de  s'amuser,  et  qu'entiu 

le  naturel  est  ce  qu'on  rencontre  le  moins  dans,  une 

grande  ville,  où  il  semble  que  l'on  craigne  même  de 

marcher  et  de  se  promener  naturellement. 

Mais  les  spectacles  finissent  :  c'est  encore  un  momenli 
de  vente  pour  les  pâtissiers  ;  presque  tous  les  habitués 
du  paradis  vont  se  faire  servir  de  la  galette;  on  fait  un 
moment  queue  pour  avoir  de  la  marchandise  toute 
chaude.  Le  commerce  de  la  galette  a  pris  depuis  quelques 


«  Pourvu  que  nous  ayons  de  la  place! 

Ne  nous  moquons  pas  de  ces  gens-là!  ils  auront  au 
spectacle  un  plaisir  que  nous  ne  comprenons  pas  et  que  ^j;^  années  beaucoup  d'extension  ;  on  y  fait  fortune  en  peu 


nous  ne  goûterons  plus,  nous,  blasés  sur  les  illusions 
de  la  scène;  nous  qui,  les  trois  quarts  du  temps,  n'é- 
coutons pas ,  et  qui  voyons  l'acteur  tandis  que  ces  bonnes 
gens  ne  voient  que  le  personnage. 

Mais  le  jour  baisse,  les  cafés  s'éclairent,  brillent, 
resplendissent  de  gaz  !...  les  boutiques  deviennent  aussi 
plus  belles;  il  est  rare  que  les  marchandises  étalées  ne 
gagnent  pas  à  être  vues  aux  lumières.  C'est  le  véritable 
moment  de  la  promenade;  le  soir  on  ne  sort  plus  guère 
pour  ses  affaires,  mais  on  sort  pour  son  plaisir. 

C'est  le  moment  où  le  mari  galant  mène  sa  femme 
choisir  le  châle  en  bourre  de  soie  dont  il  veut  lui  faire 


de  temps.  Vous  pouvez  voir  tous  les  soirs,  à  l'orchestre 
de  l'Opéra- Comique,  parmi  les  abonnés  fidèles  de  ce 
théâtre,  un  ci-devant  marchand  de  galette.  Cela  prouve 
que  tout  en  faisant  sa  pâle  ferme,  ce  monsieur  avait  du 
goût  pour  la  musique;  je  suis  fâché,  seulement,  qu'il 
ne  se  soit  pas  abonné  aux  Bouffes. 

Le  monde  devient  rare;  les  boutiques  se  ferment;  le 
gaz  s'éteint;  quelques  cafés  brillent  encore,  mais  bien- 
tôt ils  s'éteignent  aussi,  et  de  tous  ces  feux  qui  éclai- 
raient les  boulevarts,  il  ne  reste  plus  que  les  réverbères 
qui  brillent  fort  peu  et  éclairent  fort  mal. 

Avant  de  quitter  la  croisée,  attendez  un  moment.  Je 


^u 


LECTURES  DU  SOIR. 


crois  que  nous  allons  voir  encore  quelque  chose,  car 
des  hommes  se  promènent  là-bas,  devant  cetle  grande 
maison ,  et  ce  n'est  pas  sans  intention. 

Vous  pensez  peut-être  que  je  vais  vous  faire  assister 
à  une  scène  de  voleurs?  Rassurez- vous,  cela  n'aurait 
rien  de  piquant  et  de  neuf  dans  une  grande  ville;  vous 
allez  voir  quelque  chose  de  plus  original. 

Tenez  :  on  ouvre  une  fenêtre  au  troisième  dans  la 
grande  maison ,  un  monsieur  y  paraît  et  regarde  sur  les 
boulevarts;  les  hommes  en  bas  lui  crient  ;  «  Va!  dé- 
»  pêche-toi!...  » 

Pif!...  pan!...  pouf!...  en  quelques  secondes  trois 
matelas  sont  jetés  par  la  fenêtre,  puis  une  couchette, 
puis  une  commode ,  puis  deux  chaises  et  deux  paquets 
sont  jetés  sur  les  matelas.  Tant  pis  si  les  meubles  se 
brisent,  on  préfère  les  voir  cassés  à  ce  qu'ils  soient 
vendus'par  le  propriétaire.  Vous  comprenez  à  présent 
que  vous  assistez  au  déménagement  d'un  pauvre  diable 


qui  n'a  pas  pu  payer  son  terme,  et  auquel  le  proprié- 
taire a  signilié  qu'il  n'emporterait  pas  ses  meubles.  Le 
malheureux  locataire  a  répondu  en  soupirant  :  Je  ne 
les  emporterai  pas. 

Et  en  effet ,  il  se  contente  de  les  jeter  par  les  fenê- 
tres, et  ce  sont  deux  de  ses  amis  qui  les  emportent.  En 
quelques  secondes  le  déménagement  s'est  effectué,  et  le 
lendemain  le  locataire  sortira  de  grand  matin,  mais  par 
la  porte,  pour  aller  rejoindre  ses  meubles  qui  sont  sortis 
par  la  fenêtre. 

Vous  ne  vous  doutiez  pas  peut-être  qu'à  Paris  il  se 
fît  des  déménagemens  aussi  tard.  Mais  il  s'y  fait  encore 
bien  des  choses  que  nous  n'avons  pas  vues ,  et  si  ces  ta- 
bleaux vous  ont  amusé,  vous  pourrez  une  autre  fois  en 
voir  la  suite  en  vous  mettant  à  ma  fenêtre  depuis  mi- 
nuit jusqu'à  sept  heures  du  matin. 

CH.  PAUL  DE  ROCR. 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


U5 


LA  SOULE,  EN    BASSE-BRETAGNE. 


Il  esi  bon  d'abord  de  dire  k  ceux  qui  ne  connaissent 
pas  notre  Bretagne  et  ses  usages  ,  ce  que  c'est  que  la 
Soûle. 

On  donne  ce  nom  h  un  énorme  ballon  de  cuir,  rem- 
pli de  son,  que  l'on  jette  en  l'air  et  que  se  disputent  en- 
suite les  joueurs  partagés  en  deux  camps  opposés.  La 
victoire  reste  au  parti  qui  a  pu  s'emparer  de  la  Soute  et 
la  porter  sur  une  autre  commune  que  celle  où  le  jeu  a 
commencé. 

Cet  exercice  estun  dernier  vestige  du  culte  que  lesCeltes 
rendaient  au  soleil.  Ceballon,  par  sa  forme  sphérique,  re- 
présentait l'astre  du  jour.  On  le  jetait  en  l'air,  comme 
pour  le  faire  toucher  à  cet  astre ,  et,  lorsqu'il  retombait, 
on  se  le  disputait  ainsi  qu'un  objet  sacré.  Le  nom  même 
de  Soûle  vient  du  celtique  Seaul  (soleil)  dans  lequel 
l'aspiration  initiale  a  été  changée  en  s ,  comme  dans  tous 
les  mots  étrangers  adoptés  par  les  Romains  (<) ,  ce  qui 
donna  Séaul  ou  Seaul,  dont  nous  avons  fait  Soûle. 

Maintenant,  le  jeu  delà  Soûle  est  presque  entièrement 
abandonné  en  Basse-Bretagne,  c'est  seulement  dans  le 
Morbihan ,  parmi  cette  race  d'hommes  de  granit ,  aussi 
dure  que  les  Dolmens,  les  Cromlechs,  les  Menhirs  et  les 
Lichavens  qui  les  entourent ,  que  l'on  retrouve  encore 
cette  coutume  sauvage  dans  toute  sa  brutalité  primitive. 
Une  Soûle  dans  le  Morbihan  n'est  pas  un  amusement  or- 
dinaire ;  c'est  un  jeu  chaud  et  dramatique ,  où  l'on  se 
bat ,  où  l'on  s'étrangle ,  où  l'on  se  brise  le  crâne  ;  un 
jeu  qui  permet  de  tuer  un  ennemi ,  sans  renoncer  à  ses 
pàques,  pourvu  que  l'on  prenne  soin  de  le  frapper  comme 
par  mégarde  et  d'un  coup  de  malheur.  Aussi  Dieu  sait 
quelle  fête  une  Soûle  est  pour  tout  le  pays  !  c'est  un 
jour  d'indulgence  plenière  accordée  à  l'assassinat  ;  et 
quel  est  celui  qui  n'a  vas  quelqu'un  à  tue)',  comme  me 
disait  un  jour  un  des  Éouleurs  les  plus  renommés.  D'ail- 
leurs, à  défaut  d'inimitiés  privées ,  l'hostilité  des  pa-  '■ 
roisses  suffit  à  elle  seule  ;  car  ce  sont  toujours  deux  ', 
communes  voisines  et  rivales  qui  se  disputent  ]&  Soûle. 
Souvent  aussi  une  ville  entre  en  lice  contre  une  popu- 
lation rurale ,  et  alors  le  combat  s'envenime  de  toute  la 
haine  du  paysan  contre  les  bourgeois.  Alors  ce  n'est  plus 
seulement  la  lutte  de  partis  rivaux ,  c'est  un  duel  de 
croyance ,  une  bataille  de  chouans  et  de  bleus  livrée  avec 
les  poings  et  les  ongles.  Non  pas  pourtant  que  cette  vieille 
inimitié  soit  le  résultat  direct  d'opinions  politiques  I  car, 
de  toWMemps,  celles-ci  ne  furent  qu'une  occasion  ;  mais 
elle  tient  à  ce  que  le  paysan ,  demeuré  serf,  a  vu  le 
bourgeois,  serf  comme  lui,  conquérir  richesse  et  liberté. 
C'est  la  jalousie  d'un  frère  cadet,  resté  dans  la  misère, 
contre  son  aîné  devenu  grand  seigneur.  L'insurrection 
des  campagnes  en  93  et  -1845  fut  moins,  au  fond,  un 
élan  politique  ou  religieux  que  le  résultat  d'une  colère 
amassée  depuis  long-temps  contre  les  privilèges  et  la 
supériorité  des  villes.  Les  chouans  étaient  des  révolu- 


(4)  Voyez  Vossitu.  Etymologicoœ  lingxat  îatiine. 
FÉVRIER   >|856. 


tionnaires  à  leur  manière.  Ils  auraient  voulu  aussi 
imposer  à  tous  le  grand  chapeau  et  l'habit  de  toile.  — Et 
ce  but ,  ils  tâchaient  de  l'atteindre ,  comme  les  terro- 
ristes, par  le  pillage  et  le  meurtre.  Lorsque  pendant  les 
cent-jours  douze  mille  paysans  entourèrent  Ponlivy,  ils 
étaient  suivis  de  leurs  femmes  portant  des  sacs  dans 
lesquels  ils  devaient  déposer  le  butin ,  lorsque  les  hom- 
mes auraient  pris  la  ville.  L'une  d'elles  en  portait  deux, 
un  sac  sur  chaque  épaule.  On  lui  demanda  ce  qu'elle  en 
voulait  faire.  —  Celui-ci ,  dit-elle ,  en  montrant  le  plus 
petit,  est  pour  mettre  l'argent  que  je  trouverai,  et  celui- 
là  ,  pour  emporter  des  têtes  de  messieurs.  Toute  l'his- 
toire de  la  chouannerie  est  dans  ce  mot. 

Du  reste ,  rien  ne  peut  mieux  prouver  ce  que  nous 
avançons  que  le  spectacle  d'une  Soûle  en  Bretagne. 
C'est  réellement  une  lutte  entre  la  ville  et  la  campagne, 
lutte  à  laquelle  prennent  pari  les  hommes  de  toutes  les 
conditions.  Ce  jour-là,  on  voit  les  jeunes  gens  aux  habi- 
tude? les  plus  élégantes,  les  pères  de  famille  les  plus  pai- 
sibles se  réunir  aux  ouvriers  pour  gagner  la  Soûle , 
contre  les  paysans.  C'est  une  sorte  de  prise  d'armes , 
comme  celle  d'une  garde  nationale  volontaire.  Tout  cha- 
cun sent  instinctivement  qu'il  y  a  une  question  vitale 
au  fond  de  ce  jeu  prétendu ,  et  que  la  campagne ,  en 
essayant  ses  poings  contre  la  ville,  ne  veut  autre  chose 
que  tâter  ses  forces  et  préluder  à  la  révolte. 

Lorsque  le  jour  et  le  lieu  d'une  Soûle  ont  été  désignés, 
vous  voyez  accourir  de  tous  côtés  les  vieillards,  les 
femmes  et  les  enfans,  avides  d'un  pareil  spectacle.  Cette 
foule  est  l'avant-garde  obligée  des  combattans.  Ceux-ci 
arrivent  ensuite  par  bandes  nombreuses.  L'allure  des 
paysans  est  généralement  précautionneuse  et  lente  ;  celle 
des  bourgeois  vive.  Bruyante  et  hardie.  Une  fois  tous  les 
Souleurs  réunis,  les  conditions  du  jeu  sont  proclamées 
à  haute  voix  ;  le  prix  qui  doit  être  déféré  au  vainqueur 
est  indiqué ,  ensuite  les  deux  partis  se  retirent  à  une 
égale  distance  d'un  certain  point  où  la  Saule  est  lancée, 
et  la  lutte  commence  aussitôt. 

Elle  n'a  lieu"  d'abord  qu'entre  les  plus  faibles  Souleurs. 
les  forts  se  tiennent  à  l'écart ,  ils  regardent  les  bras 
croisés ,  jetant  aux  combattans  leurs  encouragements 
ou  leurs  huées;  mais  ils  ne  prennent  parti  dans  la  mêlée 
qu'en  appuyant,  de  temps  en  temps,  leurs  mains  vigou- 
reuses sur  quelques  groupes  de  lutteurs  entrelacés  pour 
les  envoyer,  à  dix  pas,  rouler  l'un  sur  l'autre  dans  la 
poussière. 

Cependant ,  peu  à  peu  ces  préludes  leur  remuent  et 
leur  fouettent  le  sang ,  la  Soûle  prise  et  reprise  est  déjà 
loin  du  lieu  où  elle  a  été  lancée  ;  les  bornes  de  la  com- 
mune sont  proches  ;  chacun  sent  qu'il  est  temps  d'inter- 
venir ;  le  plus  impatient  s'élance  :  un  premier  coup  est 
donné,  et  aussitôt  un  cri  s'élève,  tous  se  mêlent,  se 
poussent,  se  frappent.  On  n'entend  que  plaintes,  impré- 
;  cations ,  menaces ,  bruit   mat  et  sourd  des  poings  qui 
i  meurtrissent  les  chairs.   Bientôt  le  sang  coule  !  —  A 
'  celle  vue  une  sorte  d'ivresse  frénétique  s'empare  des 

49. TROISIÈME    VOLUME. 


U6 


LECTURES  DU  SOIR. 


Soldeurs,  l'ii  insliact  de  bête  fauve  semble  se  réveiller 
au  cœur  de  tous  ces  hommes,  la  soif  du  meurtre  les  sai- 
sit a  la  gorge,  les  irrite,  les  pousse  et  les  aveugle.  Ils  se 
confondent,  se  pressent,  se  tordent  l'un  sur  l'autre.  En 
un  instant,  tous  les  combaltans  ne  forment  plus  qu'un 
seul  bloc  animé  qui  hurle,  qui  se  meut  d'une  seule  pièce, 
et,  au-dessus  duquel  on  voit  des  bras  se  relever  et  retom- 
ber sans  cesse,  comme  les  marteaux  d'une  papeterie.  De 
loin  en  loin,  des  figures  paies  ou  bronzées  se  montrent, 
disparaissent  puis  se  relèvent ,  ensanglantées  ou  mar- 
brées de  coups.  A  mesure  que  cette  étrange  masse  s'a- 
gite, on  la  voit  fondre  et  diminuer  ,  parce  que  les  plus 
faibles  tombent  et  que  la  lutte  continue  sur  leurs  corps. 
Enfin,  les  derniers  combattans  restent  face  à  face,  demi- 
morts  d(f  fatigue  ou  de  souffrance.  C'est  alors  à  celui  qui 
a  conservé  quelque  vigueur  de  s'échapper  avec  la  Soûle, 
faiblement  poursuivi  par  des  rivaux  exténués,  il  a  bien- 
tôt atteint  la  limite  de  la  commune  voisine  et  obtenu 
ainsi  le  prix  tant  disputé.  Cependant ,  cette  dernière 
fuite  n'est  pas  toujours  sans  danger.  La  ténacité  hai- 
neuse d'un  ennemi  la  rend  quelquefois  funeste,  comme 
l'éprouva  cruellement  François  de  Ponlivy ,  vulgaire- 
ment appelé  le  Souleiir. 

François  avait  acquis  une  immense  léputation  dans 
ces  jeux  ,  et  il  s'était  rendu  redoutable  aux  paysans  de 
toutes  les  communes  voisines,  il  avait  chez  lui ,  sus- 
pendues et  rangées  devant  sa  cheminée,  toutes  les 
Seules  qu'il  avait  gagnées,  et  il  les  montrait  avec  le  même 


gagnée  et  se  retirait.  Le  Pontivien  s'arrêta  un  instaut 
pour  reprendre  haleine  ,  car  tout  son  corps  était  brisé 
et  douloureux.  Jamais  6'oit/e  n'avait  été  disputée  avec  au- 
tant de  persévérance.  Après  avoir  tâché  de  ralentir  les 
battemens  de  sa  poitrine ,  en  s'étendant  sur  la  terre 
froide ,  François  se  releva,  et  recommença  à  courir  vers 
un  ruisseau  qui  séparait  la  commune  de  Stival  de  celle 
de  Pontivy.  Déjà  il  voyait  les  saules  qui  le  bordaient, 
son  cœur  battait  plus  joyeux,  lorqu'il  entendit ,  derrière 
lui ,  ce  bruit  mou  et  particulier  que  font  les  pas  d'un 
homme  qui  court  les  pieds  nuds.  lise  détourna;  de  loin, 
dans  l'obscurité  du  chemin  creux,  il  aperçut  une  ombre 
qui  s'avançait  rapidement  vers  lui.  Alors  le  vieux  Sou- 
leur  eut  peur  ,  car  il  se  sentait  trop  faible  ponr  se  dé- 
^  fendre  et  il  était  trop  loin  pour  espérer  du  secours  des 
^  siens.  Il  se  décida  à  fuir;  rappelant  tout  ce  qui  restait  de 
^  forces  dans  ses  membres  engourdis,  il  prit  sa  course 

t'^  vers  le  ruisseau.  Mais  le  bruit  des  pas  qui  le  poursui- 
vaient devenait  toujours  plus  voisin  ;  François  entendait 
c«o  déjà  l'haleine  retentissante  de  son  adversaire.  11  fait  un 
^  damier  effort ,  il  touche  aux  saules ,  son  pied  est  déjà 
^  dans  l'eau  !....  dans  ce  moment ,  un  cri  part  derrière 
^  lui,  à  sou  oreille;  un  cri  qu'il  reconnaît  ! —  —  François 
^  veut  traverser  d'un  bond  le  court  espace  qui  lui  reste  à 
^  franchir;  mais  raide  par  la  fatigue  ,  il  retombe  lourde- 
c«o  ment  sur  les  pierres  aiguës  qui  forment  le  lit  de  la  ri- 
%  tière .  En  revenant  à  lui ,  il  sent  un  genou  sur  sa  poi- 
^  trine  et  la  figure  de  Pierre  est  contre  la  sienne ,  avec 


orgueil  qu'un  Mohican  eût  mis  à  faire  voir  les  chevelures  ^  son  œil  borgne  et  sa  bouche  sans  dents  qui  sourit  d'une 


de  ses  ennemis  attachées  autour  de  son  wigwam.  Bien 
que  rage  eût  diminué  la  vigueur  de  François ,  il  appen- 
dait  chaque  année  quelque  nouveau  trophée  a  son 
foyer. 

Un  seul  homme  avait  long- temps  disputé  la  snpén'o- 
rité  à  ce  grand  Souleur.  C'était  un  paysan  de  Kergrist 
nommé  I?on  Marker.  Mais  François  lui  avait  enfoncé 
une  côte  à  une  Soûle  qui  eut  lieu  k  Neoliac  en  1810 , 
et  Ivon  en  était  mort.  Son  fils ,  Pierre  Marker ,  avait  suc- 
cédé aux  prétentions  de  son  père  sans  être  plus  heureux. 
François  lui  avait  crevé  un  œil  à  la  Soûle  de  Cléguerec 
et  cassé  deux  dents  à  celle  de  Seglieu.  Depuis  ce  temps , 
Pierre  avait  juré  de  se  venger. 

Une  Soûle  eut  lieu  à  Stival ,  cl  les  deux  antagonistes 
s'y  rendirent.  Tout  se  passa  comme  d'ordinaire.  Fran- 
çois remarqua  seulement  avec  surprise  que  Pierre  évitait 
de  s'approcher  pendant  la  mêlée.  11  lavait  vainement 
appelé  en  lui  disant  gracieusement  :  —  Viens  ici ,  chouan, 
que  te  prenne  ton  autre  œil.  —  Le  paysan  n'avait  point  ^ 
répondu  et  était  demeuré  à  l'écart.  Une  seule  fois ,  vers 
la  fin  delà  journée,  François  ayant  été  renversé,  avait 
senti ,  au  même  instant ,  deux  sabots  ferrés  qui  lui  écra- 
saient le  ventre,  et  il  avait  aperçu  l'œil  sans  prunelle  de 
Pierre,  qui  roulait  sur  lui  d'une  manière  terrible.  Mail, 
grâce  à  ses  efforts  et  à  ceux  de  ses  amis ,  il  s'était  bientôt 
relevé. 

Cependant  la  nuit  commençait  à  tomber.  La  plupart 
iesSouleurs  accablés  de  fatigue  se  retiraient  ;  quelques- 
uns  des  plus  acharnés  se  disputaient  seuls  encore  le  prix. 
François  profila  de  cet  instant  pour  s'emparer  de  la  Soûle 
eï  fuir  a  travers  la  campagne. 

On  le  poursuivit  quelque  temps;  mais  il  gagna  du 
terrain  et  perdit  bientôt  de  vue  les  paysans.  Leurs  cris  _, 

lui  parvinrent  encore  quelques  minutes  à  travers  la  ±  mais  les  Soûles  furent  défendues  pendant  quelques  an- 
brume  du  soir,  puis  ils  changèrent  de  direction,  s'éloi-  ï  nées, 
gnèront  et  se  perdirent.  Chacun  regardait  la  iSo«/e  comme  ^  Emile  SODVESTRE. 


manière  horrible!...  —  Par  un  mouvement  instinctif, 
François  étend  la  main  vers  la  rive  gaudie,  car  cette 
rive  c'est  la  commune  de  Pontivy,  et  s'il  la  touche  il  est 
sauvé.  Mais  le  paysan  a  saisi  cette  main  de  son  poignet 
de  fer. 

—  Tu  es  en  Stival ,  bourgeois ,  dit-il ,  j'ai  droit  sur  loi. 

—  Laisse  moi ,  chouan ,  crie  l'ouvrier. 
— Donne-moi  la  Soûle. 

—  La  voilà ,  lâche-moi  à  présent. 

—  Tu  me  dois  encore  quelque  chose,  bourgeois. 

—  Quoi  donc? 
Ton  œil ,  hurla  Pierre.  En  criant  ces  mots,  son  poing 

fermé  s'abattait  sur  l'œil  gauche  de  François  et  le  faisait 
jaillir  de  son  orbite. 

—  Laisse-moi ,  laisse-moi,  assassin  !  criait  celui-ci. 

—  Tu  me  dois  encore  les  dents ,  bourgeois  ;  et  les  dents 
du  Pontivien  lui  tombaient  brisées  dans  la  gorge. 

Alors,  un  délire  furieux  s'empara  du  paysan.  Tenant 
sous  son  bras  gauche  la  tête  de  François,  il  se  mil  à  loi 
marteler  le  crâne  avec  son  sabot  qu'il  tenait  de  la  main 
droite.  Cela  dura  sans  doute  long-temps ,  car  le  lende- 
main ,  on  trouva ,  près  du  ruisseau ,  François  qui  ne 
donnait  aucun  signe  d'existence. 

Telle  était  cependant  la  force  du  vieux  Souleur,  qu'il 
revint  à  la  vie.  Mais  il  fallut  le  trépaner ,  el,  depuis  ce 
jour ,  il  resta  borgne  et  idiol. 

Pierre,  traduit  en  cour  d'assises  .  ne  répondit  rien  à 
toutes  les  questions  du  président ,  sinon  que  François 
était  en  Stival  quand  il  l'avait  rencontré,  et  que 
c'était  comme  ça  qu'on  jouait  à  la  Soûle.  H  fut  acquitté; 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


U7 


DEUX  CARICATURES  ATsGLAISES. 


Lors  de  la  seconde  invasion  de  la  France  par  les  troupes 
alliées,  Paris  présentait  un  spectacle  à  la  fois  afOigeant 
et  bizarre.  A  chaque  pas  et  partout,  on  ne  rencontrait 
que  des  uniformes  étrangers.  Ici,  les  Cosaques,  barbares 
d'un  aspect  sauvage  comme  leurs  mœurs ,  vêtus  de  rouge 
et  de  bleu ,  hissés  sur  les  hautes  selles  de  leurs  petits 
chevaux  et  portant  des  lances  d'une  longueur  démesurée. 
La,  des  Russes  à  la  poitrine  arrondie,  au  schako  écrasé, 
aux  nombreuses  décorations;  plus  loin,  l'uniforme  Mauc 
de  l'Autriche;  autre  part,  les  vestes  noires  des  hussards 
de  la  mort,  chargées  de  galons  et  d'ossemeus  blancs. 
Puis  les  Prussiens  vêtus  de  vert ,  puis  les  Anglais  vêtus 
de  rouge,  puis  les  Écossais  aux  jambes  nues. 

Une  fois  effacée,  la  première  impression  produite  par 
l'arrivée  de  ces  funestes  hôtes ,  les  Parisiens  ,  grâce  à  la 
badauderie  frivole  de  leur  caractère ,  ne  virent  plus  dans 
le  spectacle  de  la  patrie ,  naguère  invincible  et  mainte- 
uant  au  pouvoir  de  l'ennemi,  qu'un  spectacle  amusant  et 
grotesque.  Us  se  consolèrent  en  riant  et  en  se  moquant 
de  leurs  ennemis  ;  et,  pour  cette  fois  encore,  ils  chaule-  ■ 
rent  et  payèrent.  Il  fallait  voir  chaque  jour,  aux  Tuileries,  ' 
l'affluence  de  jeunes  gens  et  de  jolies  femmes  qui  venaient  i 
s'amuser  aux  dépens  des  tournures  hétérogènes  et  des  ! 
visages  bur'esques  qui  s'y   promenaient  bravement,  ! 
bien  loin  de  se  douter  qu'ils  fussent,  pour  ceux  dont  ils  ; 
occupaient  militairement  le  pays,  un  jouet  et  un  point  de 
mire  d'épigrammes. 

Un  jour,  entre  autres,  an  grand  Anglais  ,  maigre,  'a  la 
démarche  tremblante  et  gauche,  se  promenait  seul  aux 
Tuileries,  sans  s'apercevoir  que  tous  les  yeux  étaient  at- 
tachés sur  lui,  et  qu'il  faisait  l'objet  de  tous  les  entre- 
liens. Moi-même,  je  l'avoue,  je  ne  pus  y  tenir;  et  il  me 
fallut  rire  comme  les  autres ,  à  la  vue  des  airs  dédai- 
gneux ,  et  de  l'allure  dandinante  de  cet  homme  dont 
le  costume  offrait  un  mélange  singulier  de  Taccoutre- 
ment  militaire  et  des  vêtemens  de  ville.  Enfin  son  petit 
chapeau  allongé  sur  sa  tête  comme  une  nacelle  renver- 
sée, avait  pour  panache  cinq  ou  six  misérables  plumes 
de  coq  flétries  par  la  pluie,  ce  qui,  du  reste,  s'accordait 
merveilleusement  avec  l'air  distrait  et  la  négligence  que 
l'on  remarquait  dans  tout  le  costume  de  cet  homme. 

Chacun  donc  s'occupait  de  lui ,  chacun  s'amusait  à 
suivre  ses  pas  lents  et  solennels,  au  milieu  de  la  foule 
qui  ,  par  un  mouvement  instinctif,  s'était  rangé  de 
chaque  côté  de  l'allée ,  comme  pour  former  une  sorte 
de  galerie  vivante  autour  de  l'étranger. 

Tout  à  coup ,  jugez  de  la  joie  générale ,  on  vit  arriver, 
à  l'autre  boutdel'allée,  un  second  anglais,  plus  grotesque 
encore  que  le  premier.  Le  nouveau  venu  était  aussi  gros 
et  aussi  court  que  le  premier  était  mince  et  long.  Ils  s'ap- 
prochèrent l'un  de  l'autre ,  'a  la  salisfation  générale ,  se 
reconnurent ,  s'accolèrent  et  se  donnèrent  de  ces  poi- 
gnées de  main  vigoureuses,  aujourd'hui  passées  dans  nos 
mœurs ,  mais  qui  étonnaient  beaucoup  alors.  Puis  ils 
se  prirent  le  bras  et  «e  mirent  'a  marcher  ensemble , 
causant  avec  ardeur ,  sans  prendre  garde  aux  rires  de  la 
foule ,  et  sanss'^^erceToir  qn'un  jeime  homme  entouré 


£  d'un  groupe  d'amis  dessinait ,  d'après  eux ,  une  caricature 
£  qu'on  se  passait  de  main  en  main  :  or ,  ce  jeune  homme , 
h  par  parenthèse ,  se  nommait  Horace  Vernet. 

fe      Cependant  un  groupe  d'officiers  supérieurs  anglais 

^  sortit  du  palais  ,  et  descendit  dans  le  jardin.  C'était ,  au 

;h  milieu  d'un  brillant  état-major ,  c'était  lord  Wellington 

£  avec  sa  figure  moitié  aigle  et  moitié  mouton;  lord  Fi'z- 

£  Clarence ,  jeune  etbrillantétourdi ,  fier  de  sa  haute  nais- 

^  sauce ,  car  il  avait  pour  père  le  prince-régent;  puis  lord 

Hill .  lieutenant-général  des  armées  anglaises,  et  savant 

distingué  ;  puis  enfin ,  ce  jeune  capitaine  Gordon  ,  dont 

un  duel  devait  bientôt  arrêter  la  carrière  brillante. 

Tousse  dirigèrent  vers  les  deux  Anglais  qui  nous  amu- 
saient tant  depuis  une  heure ,  et  les  abordèrent  avec  un 
empressement  et  des  respects  qui  étonnèrent  beaucoup 
les  badauds.  Puis  lord  Wellington  se  plaça  entre  les  deux 
amis,  et,  après  une  promenade  de  quelques  minutes, 
il  insista  beaucoup  pour  qu'ils  montassent  avec  lui  dans 
sa  voiture  ,  ce  qu'ils  firent,  du  reste,  avec  l'aisance  de 
gens  qui  reçoivent  déshonneurs  auxquels  ils  ont  droit. 

Après  avoir  quitté  lord  Wellington ,  lord  Hill  qui 
m'avait  remarquée  dans  la  foule ,  vint  à  moi ,  et  m'offrit 
son  bras. 

—  Quels  sont ,  loi  demandai-je ,  ces  deux  originaux 
qui  nous  ont  tant  fait  rire? 

—  Madame ,  me  répliqua-t-il  d'un  ton  un  peu  sévère, 
je  vais  vous  le  dire  :  l'un  se  nomme  Hcmphrey  Davy, 
l'autre  James  Watt. 

—  Eh  bien  ?  repris- je. 

—  Quoi!  madame,  fit-il  avec  élonnement .  tout  le 
monde  ne  sait  pas  en  Fracce  ce  que  c'est  qu'Humphrey 
Davy  et  que  James  Watt  !  —  James  Watt  est  celui  qui 
réparera  tous  les  maux  que  la  guerre  a  faits  à  la  France; 
celui  qui  vous  créera  des  industries  nouvelles,  celui  qui 
répandra  l'aisance  dans  vos  classes  pauvres.  James  Watt 
est  l'inventeur  des  machines  à  vapeur,  ou  du  moins  le 
premier  qui  leur  ait  trouvé  une  application  utile  et  facile. 
Vous  savez  du  moins ,  ajouta-t-il  avec  ironie .  ce  que 
c'est  qu'une  machine  à  vapeur? 

—  J'en  ai  vaguement  entendu  parler. 

—  Et  Davy? 

—  Davy  est  un  savant  qui  a  fait  faire  des  progrès 
immenses  à  la  chimie.  C'est  l'inventeur  des  lampes  de  sû- 
reté qui  ont  sauvé  la  vie  à  tant  d'ouvriers  mineurs  ! 

Ainsi  voilà  deux  bienfaiteurs  de  l'humanité  dont  les 
noms  ne  sont  même  pas  connus  en  France! 

Voira  deux  grands  hommes  que  vous  insultez  de  vos 
rires,  parce  qu'ils  portent  un  uniforme  étranger,  uni- 
forme qu'ils  n'ont  consenti  'a  revêtir,  que  pour  venir 
visiter  vos  usines ,  et  tâcber  d'y  importer  quelques  amé- 
liorations.... Vous  voilà  bieu ,  vous  autres  Français,  qui 
riez  de  tout,  et  qui  ne  savez  rien. 

Quelques  années  après  .  je  reconnus  en  effet  combien 


U8 


LECTURES  DU  SOIR. 


mon  ignorance  était  honteuse  et  ingrate  ;  mais  à  l'éf^ue  ^      Pa«  même ,  j'en  sois  sûr,  Horace  Yernel  qai  les  avait 

dont  je  parle,  bien  peu  de  personnes  en  Franc^  sa-  ^  dessinés  en  caricaturM^*  . 

vaienl  plus  que  moi  ce  qoe  c'éuienl  que  Davr  et  qoe  |  ^    -  ^^^  COHTEMPORAIMB 


&0^  \]  \ 


■^^ 


Deux  Anglais. 


Horace  Vemetdcl.  —  Browinculp. 


COMBATS  DE  TAUREAUX  EN  ESPAGNE  ET  AU  MEXIQUE 


On  fait  remonter  l'origine  des  combats  de  taureaux  ; 

au  temps  des  Romains ,  et  l'on  regarde  ces  jeux  cruels  ■ 

comme  un  reste  des  combats  de  cirque ,  avec  lesquels  les  ', 

vainqueurs  du  monde  chercbaienl  à  distraire  les  peuples  ', 

subjugués  des  fers  dont  ils  les  chargeaient.  Aussi ,  jusr^ 

qu'à  la  conquête  des  Maures ,  les  cirques  de  l'Espagne 

ne  s'ouvraient  pas  spécialement  a  des  taureaux,  mais  à 

toutes  sortes  de  bêtes  et  à  des  gladiateurs.  Les  Sarrazins 

retirèrent  les  Espagnols  de  la  barbarie  où  ilsvêigétaieD^ 

et  leur  apportèrent,  avec  des  chaînes  dorées,  les  arU , 

le  germe  déjk  développé  des  sciences ,  et  la  civilisaliob. 

Les  combats  de  bêtes  ne  pouvaient  être  tolérés  par  ces 

conquérans  chevaleresques;  ils  les  remplacèrent  par  des 

tournois  pleins  de  noblesse  et  de  galanterie. 

Mais  cette  partie  indomptable  de  la  nation,  qui,  retran- 


chée derrière  ses  montagnes  inaccessibles,  conservait 
avec  la  rusticité  de  ses  mœurs  l'énergie  de  la  liberté , 
n'était  ni  assez  riche  pour  avoir  des  cirques  remplis  d'a- 
nimaux étrangers ,  ni  assez  civilisée  pour  s'amuser  d'un 
tournois  dans  lequel  on  se  servait  d'armes  courtoises 
(mon  tranchantes).  Le5  forêts  de  leurs  montagnes  leur 
fournissaient  des  taureaux  sauvages  qui  remplacèrent 
les  lions  de  la  Libye  et  les  crocodiles  du  Nil  ;  des  braves 
dont  le  corps  et  le  cœur  s'étaient  endurcis  dans  de  con- 
tinuelles excursions  contre  les  oppresseurs  de  la  patrie, 
continuèrent  le  rôle  de  gladiateurs,  sous  le  nom  de  Jo- 
réadorcs ,  et  c'est  peut-être  à  ces  vieux  souvenirs  que 

;  ceux  d'aujourd'hui  doivent  la  haute  considération  dont 

;  ils  jouissent  parmi  le  peuple. 

Enfin  Ferdinand  et  Isabelle  (larvinreut  à  chasser  d'Es- 


150 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


pagne  les  descendans  dégénëres  desconqnérans.  Les  tour- 
nois restèrent  pour  les  plaisirs  de  la  cour,  et  lescooibats  de 
taureaux  pour  ceux  du  peuple.  Les  premiers  occasion- 
nèrent comme  on  sait  plusieurs  accidens  mémorables,  et 
Tony  renonça  ;  commedans  les  seconds  il  ne  périssait  que 
des  sens  sans  importance,  on  les  conserTa.  Depuis,  la 
politique  s'en  empara  comme  d'un  agent  utile  pour  agir 
sur  les  masses  ;  l'on  déploya  souvent  dans  des  combat* 
tout  le  luxe ,  toute  la  magnificence  des  anciens  tournois, 
et  dès-lors  ces  périlleuses  joutes  eurent  aussi  leurs  lois, 
leurs  règles,  établies  sur  le  point  d'bonnenr. 

Sous  le  nom  de  toréadores  on  comprend  tous  les  gens 
employés  au  combat  ;  mais  on  désijne  particulièrement 
sous  celui  de  picadores  ceui.  qui  se  chargent  de  harceler 
l'animal  pour  le  mettre  en  fureur ,  et  sous  celui  de  ina- 
tadores  ceux  qui  le  mettent  à  mort.  La  lice  est  assez 
Yaste  pour  que  yingt  ou  trente  cheraux  puissent  y  ma- 
nœuvrer à  l'aisG.  Elle  est  entourée  d'une  forte  barrière 
en  planches ,  assez  haute  pour  mettre  les  spectateurs  k 
l'abri  de  tout  danger.  Une  balustrade  élégante  la  sur- 
monte, et  des  loges  autour  de  l'arène  sont  réservée» 
pour  les  riches  et  les  grands.  Des  morceaux  de  plan- 
chettes clouées  en  forme  d'échelons  contre  la  barrière, 
de  dislance  en  distance  ,  servent  aux  toréadores  à  s'é- 
lancer à  la  hauteur  des  loges  quand  ils  se  trourent  serrés 
de  trop  près  par  un  animal  furieux. 

Dans  les  combats  ordinaires,  les  picadores ,  en  costu- 
me brillant  de  soie,  de  rubans,  de  galons  d'or  et  d'ar- 
gent, entrent  les  premiers  ,  et  se  dispersent  dans  l'arène 
au  bruit  des  joyeuses  acclamations  du  public,  qu'ils  sa- 
luent courtoisement  de  la  main  et  du  chapeau.  De  la 
main  gauche  ils  tiennent  un  paquet  de  petits  dards  à 
barbes ,  à  chacun  desquels  pend  une  légère  flamme 
rouge  ;  et  de  l'autre  un  drapeau  de  la  même  couleur. 
Bientôt  s'ouvre  sous  la  loge  des  autorités  une  porte  sur 
laquelle  tous  les  yeux  sont  fixés  depuis  long-temps ,  et 
le  taureau,  que  1  on  a  déjà  très-animé  dans  sa  loge ,  en 
sort  en  courant  et  en  poussant  de  sourds  mugissemens. 
Surpris  de  se  trouver  en  ce  lieu,  il  s'arrête,  et  jette  au- 
tour de  lui  des  yeux  inquiets,  mais  étincelans. 

Un  picadore  s'approche,  lui  lance  un  de  ses  dards 
dans  les  flancs,  agite  le  drapeau  rouge  devant  ses  yeux. 
L'hésitation  de  l'animal  cesse  ;  il  laboure  la  terre  de  ses 
cornes,  mugit  sourdement,  s'élance  sur  son  ennemi 
ou,  pour  parler  plus  juste ,  sur  son  drapeau.  Le  pica- 
dore se  jette  sur  le  côté ,  et  fuit  ;  mais  le  taureau  le  pour- 
suit, et  le  force  à  déployer  toute  l'agilité  dont  un  homme 
est  capable.  Un  second  picadore  vient  au  secours  du  pre- 
mier, lance  au  taureau  un  nouveau  dard  qui  augmente 
sa  fureur  et  détourne  sur  lui  sa  colère.  Poursuivi  à  son 
tour,  il  est  remplacé  par  un  troisième  combattant ,  qui 
le  délivre  en  exécutant  la  même  manœuvre  ;  puis  celui- 
ci  l'est  par  un  quatrième,  et  ainsi  de  suite.  Ils  ne  cessent 
enfin  de  le  harceler  que  lorsque  sa  rage  est  au  comble. 
Mais  il  arrive  parfois  que  l'animal  voyant  l'inutilité  d'une 
poursuite  dirigée  tantôt  contre  un  de  ses  ennemis,  tantôt 
contre  un  autre,  s'attache  "a  un  seul,  et  méprise  les  traits 
qui  lui  sont  lancés  de  toutes  parts ,  pour  s'acharner  uni- 
quement à  sa  poursuite.  Malgré  l'agilité  extraordinaire 
de  ces  hommes  exercés  de  longue  main  à  ce  genre  de 
combat,  il  ne  reste  bientôt  au  picadore  serré  de  près 
que  la  ressource  de  s'élancer  sur  les  sortes  d'échelons 
disposés,  comme  nous  l'avons  dit.  contre  la  balustrade, 
et  de  s'élever  ainsi  hors  de  l'atteinte  du  taureau. 

Au  moment  où  l'animal  est  dans  son  plus  grand  ac- 
tes de  rage ,  tout  à  coup  paraît  dans  le  cirque  un  ma- 


tadore  plus  richement  vêtu  que  les  autres  toréadores. 
De  la  main  droite  il  tient  une  courte  et  forte  épéc.  Ja- 
mais son  arrivée  ne  mauque  d'exciter  les  acclamations 
générales.  Après  avoir  salué  le  public,  il  se  place  devant 
le  taureau  que  les  picadores  cessent  de  harceler  ,  et  une 
lutte  à  mort  s'engage  aussitôt.  L'animal  se  précipite  sur 
ce  nouvel  adversaire  ;  et  dans  l'instant  où  il  croil 
l'atteindre  de  ses  cornes  redoutables,  celui-ci  se  jette  les- 
tement sur  le  côté,  lui  présente  la  pointe  de  l'epée  au 
défaut  de  l'épaule,  et  montre  aux  spectateurs  qu'il 
pourrait  le  tuer.  Mais  pour  prouver  qu'il  ne  redoute  pas 
le  combat,  il  relève  la  pointe  de  l'épée,  et  mille  cris  de 
bravo!  bravo,  maladore!  font  retentir  l'arêue.  Le  tau- 
reau se  retourne  ;  il  voit  son  antagoniste  qui  l'attend" 
de  pied  ferme ,  et  pour  la  seconde  fois  il  s'élance  sur  lui 
la  tête  et  les  cprnes  basses.  Si  le  nialadore  vent  acqué- 
rir ou  soutenir  une  célébrité  et  se  faire  couvrir  d'applau- 
dissemens  enthousiastes,  il  risque  une  passe  très-péril- 
leuse ;  il  pose  le  pied  gauche  entre  les  cornes  de  l'ani- 
mal ,  prend  son  élan  en  même  temps  que  le  taureau  re- 
lève la  tète,  lui  pose  le  pied  droit  sur  le  garot,  et  d'un 
bond,  se  jette  à  cinq  ou  six  pas  derrière  lui.  Après 
plusieurs  passes  pendant  lesquelles  il  fait  preuve  d'au- 
tant de  courage  que  d'adresse ,  il  finit  par  lui  plonger 
son  épée  dans  la  gorge ,  et  il  le  renverse  raide  mort. 
Quatre  chevaux  couverts  de  harnais  magnifiques  vien- 
nent enlever  le  cadavre,  pendant  que  le  maïadore  re- 
çoit les  félicitations  bruyantes  de  la  foule  ,  et  quelque- 
fois les  eucouragemens  plus  solides  des  grands. 

Paraiisent  ensuite  dans  le  cirque  plusieurs  toréado- 
res à  cheval  et  armés  de  longues  lances.  Ils  se  placent 
sur  une  seule  ligne ,  à  dix  ou  douze  pas  les  uns  des 
autres.  Le  premier  fait  face  à  la  loge  où  les  picadores 
emploient  tous  les  moyens  pour  exciter  la  colère  d'un 
taureau.  Alors  on  lui  ouvre  la  porte ,  et,  furieux,  il  se 
jette  avec  une  effrayante  impétuosité  sur  le  premier  ca- 
valier. Celui-ci  fait  faire  volte-face  à  son  cheval,  évite 
son  atteinte,  et  en  fuyant,  lui  brise  sa  lance  dans  le  cou. 
Exaspéré  par  sa  blessure,  le  taureau  fond  sur  le  second 
cavalier,  qui  agit  comme  le  premier,  et  tous  exécutent 
la  même  manœuvre  jusqu'à  ce  qu'il  tombe  mort.  Mais 
il  arrive  souvent  qu'un  cavalier  maladroit  ne  peut  évi- 
ter l'atteinte  du  formidable  animal,  qui ,  d'un  coup  de 
corne,  éventre  son  cheval  et  le  renverse  sur  la  pous- 
sière. Le  cavalier  se  relève  ,  et  il  va  de  son  honneur  de 
venger  son  cheval.  A  pied ,  l'épée  au  poing,  il  attaque 
le  taureau  ,  et  le  tue  ;  mais  quelquefois  après  une  assez 
longue  lutte.  C  est  pendant  ce  combat  à  outrance  que  les 
spectateurs  montrent  une  singulière  impartialité  en 
criant  tour  à  tour,  bravo  taureau!  bravo  niatadore! 
selon  que  l'un  ou  l'autre  parait  sur  le  point  de  terrasser 
son  adversaire. 

Il  n'est  pas  rare,  lors  d'une  grande  fête,  d'avoir 
quinze  ou  vingt  taureaux  à  mettre  à  mort  dans  la  jour- 
née. Parmi  eux  ,  il  s'en  trouve  parfois  un  d'une  humeur 
tellement  pacifique  qu'après  un  premier  mouvement 
de  colère,  il  se  calme  malgré  tous  les  moyens  dont  on 
se  sert  pour  l'irriter;  il  se  promène  tranquillement  dans 
l'arène  en  ruminant.  Les  injures,  les  outrages  des  to- 
réadores ,  les  bouras  des  spectateurs ,  les  dards  même, 
rien  ne  peut  l'émouvoir  et  lui  faire  prendre  une  atti- 
tude tant  soit  peu  menaçante;  dans  ce  cas  le  niatadore 
désappointé  se  Umme  vers  le  public  d'un  air  intprrogatif  : 
A  morl  !  à  niort  !  s'écrie-t-on,  et ,  après  s'être  respec- 
tueusement incliné,  il  plonge  son  épée  dans  la  gorge  du 
paisible  animal. 


LECTURES  DU  SOIR. 


i51 


II  arrive  parfois  que  les  torêadorei  sont  sans  armes 
pour  attaquer  le  taureau.  Après  s'ôlre  assez  long-temps 
laissé  poursuivre,  tout  à  coup  l'un  d'eux  se  jette  sur 
lui ,  le  saisit  par  les  cornes  et  le  renverse  net  par  un 
mouvement  de  surprise.  S'il  manque  son  coup,  les  au- 
tres se  jettent  tous  à  la  fois  sur  l'animal ,  le  saisissent 
parles  jambes,  par  la  queue,  par  les  oreilles,  par  les 
cornes  que  le  premier  n'a  pas  lâchées;  cl  le  renversent 
avant  qu'il  ait  pu  se  venger  bien  cruellement  de  son  pre- 
mier antagoniste.  Si  la  manœuvre  des  toréadores  n'est 
pas  exécutée  avec  une  grande  précision ,  il  arrive  ordi- 
nairement que  quelques-uns  d'entre  eux  sont  blessés  ou 
même  tués.  Dans  le  cas  où  un  matadore  en  réputation 
meurt  courageusement  dans  le  cirque,  le  gouvernement 
fait  une  pension  h  sa  veuve  et  k  ses  enfans  ;  mais  quand 
un  simple  picadortf  est  éventré,  on  n'y  prend  pas  garde. 

Assez  souvent,  après  plusieurs  autres  manières  de 
combattre,  qu'il  serait  trop  long  de  rapporter  ici,  le  spec- 
tacle finit  par  une  bouffonnerie  qui  amuse  beaucoup  le 
public.  Vn matadore  seul,  vêtu  très-légèrement,  armé 
seulement  d'une  courte  épée,  est  introduit  dans  l'arène. 
On  lui  donne,  pour  toute  retraite,  un  tonneau  de  chêne 
épais  ,  relié  de  bons  cercles  de  fer.  Lorsque  le  taureau 
le  suit  de  trop  près,  il  se  jette  dans  le  tonneau  sur 
lequel  l'animal  épuise  sa  fureur  en  le  faisant  rouler 
avec  violence  dans  l'arène.  Chaque  fois  qu'il  cesse  des 
efforts  inutiles ,  le  toréadore  s'élance  au-dehors ,  l'atta-  ■ 
que ,  le  harcèle  et  se  réfugie  aussitôt  dans  sa  petite  cita-  ! 
délie,  que  l'animal  exaspéré  fait  rouler  de  nouveau  en 
cherchant  à  la  briser.  Lorsque  le  peuple  s'est  assez 
amusé  de  ce  spectacle,  il  ordonne  la  mort.  Le  matadore 
épie  son  ennemi,  saisit  un  moment  favorable,  et  lui 
plonge  son  épée  dans  le  cœur. 

En  Espagne,  l'état  de  toréadore  n'est  point  entaché 
d'abjection  ;  on  a  vu  assez  souvent  des  offlciers  supé- 
rieurs, des  grands ,  des  princes  même ,  descendre  dans 
l'arène  et  faire  preuve  publiquement  de  leur  courage  et 
de  leur  agilité. 

Le  goiît  pour  les  combats  de  taureaux ,  introduits  en 
Amérique  par  les  premiers  Espagnols,  a  été  conservé  par 
leurs  descendans  avec  une  ardeur  toujours  égale.  L'an- 
nonce d'un  spectacle  de  cette  nature  excite  une  joie  uni- 
verselle :  les  rues  se  remplissent  de  monde ,  et  les  habi- 
tans  des  pays  voisins  viennent  en  grande  parure  se 
joindre  à  la  population  de  la  ville.  L'éclat  que  l'on  donne 
à  cette  sorte  de  divertissement  surpasse  celui  des  com- 
bats de  taureaux  des  autres  parties  de  l'Amérique  méri- 
dionale, et  peut-être  même  celui  des  combats  donnés  à 
Madrid. 

Les  taureaux  destines  à  combattre  sont  pris  princi- 
palement dans  les  bois  des  vallées  de  Chincha,  où  ils 
sont  élevés  dans  un  état  tout-à-fait  sauvage.  Pour  les 
prendre  et  les  amener  jusqu'à  Lima,  à  une  distance  de 
soixante  lieues ,  on  fait  des  dépenses  considérables.  Cha- 
que gremio  (compagnie  d'ouvriers  incorporés)  donne  un 
taureau.  Les  gremio  enrichissent  leur  don ,  à  l'envi  l'un 
de  l'autre,  en  l'ornant  de  rubans  et  de  fleurs.  Sur  ses 
épaules  sont  attachés  des  manteaux  richement  brodés 
aux  armes  du  gremio  à  qui  il  appartient  ;  et  le  tout  de- 
vient la  propriété  du  matadore  qui  tue  le  taureau. 

Le  prix  d'entrée  est  de  quatre  réaux  ou  un  franc  ;  mais 
on  paie  quelque  chose  de  plus  pour  s'asseoir  dans  les 
loges  ;  et  les  entrepreneurs  paient  au  gouvernement  un 
droit  considérable  par  chaque  représentation. 

Dans  l'après-midi  du  jour  fixé  pour  le  combat ,  chaque 
rue  conduisant  à  l'amphithéâtre  est  encombrée  de  voi- 


tures, de  cavaliers  et  de  piétons.  Tous  témoignent  la  joie 
la  plus  vive,  et  étalent  la  plus  grande  parure. 

Le  combat  commence  h  deux  heures  après  raidi,  par 
une  sorte  de  prélude  assez  curieux.  Une  compagnie  de 
soldats  forme  un  despejo  (pantomime  militaire).  Ces 
hommes ,  exercés  d'avance  à  cet  effet ,  font  diverses  évo- 
lutions formant  des  croix,  des  étoiles,  des  figures,  dé- 
crivant aussi  des  sentences ,  telles  que  «  Viva  ta  patria, 
viva  san  Martin!  »  ou  bien  le  nom  d'une  personne  pla- 
cée à  la  tête  du  gouvernement.  Pour  terminer,  les  soldats 
forment  un  cercle,  faisant  face  au-dehors;  ils  s'avancent 
alors  vers  les  logos ,  en  conservant  toujours  leur  ordre 
circulaire,  qu'ils  étendent  jusqu'à  ce  qu'ils  soient  arrivés 
jusqu'aux  bancs.  Chaque  mouvement  a  lieu  au  son  du 
tambour  et  de  la  musique. 

Le  prélude  achevé ,  six  ou  sept  toréadores  entrent  à 
pied  dans  l'arène  ;  ils  sont  vêtus  d'habits  courts  en  soie, 
de  toutes  couleurs,  richement  garnis  et  bordés  de  galons 
d'or  et  d'aigent.  Un  ou  deux  de  ces  hommes,  appelés 
maladores,  sont  des  criminels  graciés,  et  ils  reçoivent 
une  somme  considérable  pour  chaque  taureau  qu'ils 
tuent.  En  même  temps,  plusieurs  amateurs,  montés  sur 
des  chevaux  bien  caparaçonnés ,  se  présentent  aussi  pour 
combattre. 

Lorsque  tout  est  prêt ,  on  ouvre  une  porte  sous  la  loge 
occupée  par  la  municipalité,  et  le  combat  a  lieu  à  peu 
près  comme  nous  l'avons  dit.  Les  amateurs  déploient 
aussi  leur  adresse  à  provoquer  et  à  éluder  la  vengeance 
du  taureau,  afin  d'attirer  les  regards  de  quelque  beauté, 
et  de  mériter  les  applaudissemens  de  leurs  amis  et  de 
l'assemblée.  On  place  dans  l'arène  des  mannequins  en 
cuir  gonflés  de  vent,  ou  bien  des  hommes  de  paille  où 
sont  renfermés  des  oiseaux.  Le  taureau  les  lance  en 
l'air;  mais,  comme  ils  sont  lourds  du  pied,  ils  retombent 
à  terre  en  reprenant  toujours  leur  posture  première. 
Les  figures  de  paille  sont  garnies  de  feux  d'artifice  ar- 
rangés de  manière  à  prendre  feu  quand  les  oiseaux  s'en 
échappent;  et  quelquefois  il  arrive  que  cette  figure,  qui 
briile  et  pétille ,  s'accroche  aux  cornes  du  taureau ,  ce 
qui  ne  contribue  pas  peu  à  le  mettre  en  fureur.  Lorsque 
le  bruit  des  pétards  a  cessé,  l'animal  s'arrête  la  langue 
pendante,  les  flancs  haletans  et  les  yeux  enflammés. 
Alors  le  principal  matadore  se  place  devant  lui ,  et  après 
deux  ou  trois  passes  lui  donne  la  mort. 

D'autres  taureaux  sont  tués  de  la  même  manière  par 
les  matador  es  qui  se  succèdent.  Un  autre  est  tué  avec 
un  grand  couteau  que  le  matadore  tient  de  manière  que 
la  lame  soit  perpendiculaire  à  son  poignet.  Le  taureau, 
tourmenté  d'abord  quelques  instans ,  s'élance  ;  mais  le 
matadore,  au  lieu  de  le  recevoir  sur  la  pointe  de  son 
épée ,  fait  un  pas  de  côté ,  et  plonge  adroitement  son 
couteau  dans  la  moelle  cpinière  derrière  les  cornes,  et 
le  taureau  tombe  mort  à  l'instant. 

Un  autre  taureau  est  ensuite  attaqué  par  deux  pica- 
dores  à  cheval;  leurs  jambes  sont  garanties  par  des 
coussins.  Leurs  chevaux  sont  de  peu  de  valeur,  et  peu- 
vent difficilement  éviter  la  rencontre  du  taureau  ;  aucun 
des  cavaliers  n'y  fait  attention  ,  afin  de  ne  pas  être  ac- 
cusé de  poltronnerie.  En  conséquence ,  les  chevaux  re- 
çoivent ordinairement  des  coups  mortels;  souvent  le 
taureau  leur  arrache  une  partie  des  entrailles ,  ce  qui 
offre  aux  assistans  un  spectacle  fort  dégoûtant.  Les  ca- 
valiers courent  de  grands  risques ,  car  leurs  lances  sont 
trop  petites  pour  tuer  le  taureau ,  qui ,  après  avoir  été 
bien  tourmenté  et  blessé ,  est  enfin  achevé  par  un  ma-- 
ladore. 


-152 


LECTURES  DU  SOIR. 


Le  Unreau  qui  succède ,  au  sortir  de  sa  loge ,  est  en- 
touré par  six  ou  huit  Indiens  armés  de  petites  lances  ; 
ils  s'agenouillent ,  comme  le  premier  rang  d'un  bataillon 
pour  recevoir  une  charge  de  cavalerie.  Un  ou  deux  de 
ces  Indiens  sont  ordinairement  renversés;  les  autres 
poursuivent  l'animal,  et,  quand  il  se  retourne  sur 
eux,  ils  se  replacent  un  genou  en  terre,  et  le  reçoivent 
comme  la  première  fois.  Rarement  ils  parviennent  à  le 
tuer ,  et  un  matadore  s'avance  pour  finir  ses  souffrances. 
Quelques-uns  des  Indiens  sont  ordinairement  blessés  ; 
généralement  ils  s'enivrent  à  moitié  avant  d'entrer  dans 
le  cirque ,  alléguant  qu'ils  combattent  mieux  lorsqu'ils 
y  voient  double. 

On  introduit  un  autre  taureau  dans  l'arène,  pour  le 
lanzada,  combat  à  la  lance,  dont  le  manche,  très-long 
et  très-fort,  est  fixé  a  une  base  attachée  solidement  a  la 
terre.  Le  bout  de  la  lance  est  une  longue  lame  d'acier 
bien  trempée  etaffiléecomme  un  rasoir.  Avant  de  laisser 
sortir  le  taureau  de  sa  loge ,  on  excite  sa  rage  par  toute 
sorte  de  tourmens.  Lorsqu'il  est  assez  furieux ,  les  portes 
s'ouvrent,  et  l'animal  s'élance  sur  l'Indien  porteur  de 
la  lance  ;  celui-ci ,  habillé  en  écarlate ,  s'agenouille  :  le 


taureau  se  jette  sur  lui ,  mais  il  dirige  sa  lance  de  ma- 
nière à  le  recevoir  sur  la  pointe.  La  force  du  coup  est 
telle ,  que  généralement  la  lance  entre  jusqu'à  la  garde, 
et ,  brisant  le  crâne  et  les  os ,  elle  sort  par  l'autre  côté 
de  la  tête. 

Enfin,  un  taureau  de  taille  élevée  arrive  en  bondis- 
sant avec  un  homme  cramponné  sur  son  dos.  L'animal 
saute  et  cabriole  en  faisant  tous  ses  efforts  pour  se  déli- 
trer  de  son  cavalier ,  au  grand  amusement  des  specta- 
teurs ;  enfin  le  cavalier  descend,  et  le  taureau  est  attaqué 
de  tous  côtés  par  les  amateurs  et  les  maladores,  à  pied 
et  à  cheval. 

Lorsqu'un  matadore  a  tué  un  taureau,  il  s'incline 
devant  la  loge  du  gouvernement,  salue  la  municipalité, 
et  ensuite  tous  les  assistans ,  recevant  des  applaudisse- 
mens  en  proportion  de  l'adresse  qu'il  a  déployée.  S'a- 
vançant  ensuite  à  la  loge  de  la  municipalité,  il  va  rece- 
voir des  mains  d'un  des  membres,  nommé  juge  à  cet 
effet,  sa  récompense,  qui  consiste  en  quelques  dollars. 
^  Lorsque  les  spectateurs  ont  été  satisfaits  de  la  réprésen- 
X  tation ,  ils  jettent  aussi  quelque  argent  dans  le  cirque. 


VOYAGES. 


LE  PARAGUAY. 


Pour  qui  n'a  jamais  quitté  son  pays ,  et  même  pour 
ceux  qui  ont  visité  quelques-unes  des  scènes  les  plus 
magnifiques  que  puisse  offrir  l'Europe  à  l'œil  du  voya- 
geur ,  il  est  impossible  de  se  former  une  idée  exacte  de 
la  vastitude  et  de  la  sublimité  de  certaines  parties  de 
l'Amérique  du  sud. 

Celle  des  Andes  principalement  a  un  caractère  de 
grandeur  et  de  solennité  qui  impressionne  fortement  le 
voyageur ,  surtout  lorsque ,  "k  travers  les  masses  de  mon- 
tagnes qui  cachent  au  sein  des  plus  hautes  nuées  leur 
sommet  triste  et  sombre ,  il  commence  un  voyage  que 
l'on  serait  tenté  de  croire  interminable ,  ou  qu'il  entre- 
prend la  tâche,  longue  et  laborieuse,  de  gravir  cette 
prodigieuse  élévation ,  tâche  qui  ne  demande  pas  moins 
d'un  jour  entier ,  et  pendant  laquelle  il  se  sent  pénétré 
d'un  respect  profond  et  d'une  crainte  involontaire. 

Lorsqu'à  mes  yeux  se  déroulaient  ces  merveilles  de  la 
création ,  qui  surpassent  en  immensité  tout  ce  que  le 
délire  le  plus  extravagant  peut  imaginer ,  je  restais  stu- 
péfait. En  présence  de  ces  prodiges,  le  pouvoir  illimité 
du  créateur  me  fut  prouvé ,  et ,  k  de  telles  œuvres ,  je 
reconnus  la  présence  de  l'ouvrier  dont  elles  émanaient. 

Il  serait  en  vérité  un  bien  froid  observateur  celui  qui 
s'engagerait  dans  les  gorges  sombres  et  profondes  qui 
commandent  l'approche  de  ces  montagnes ,  sans  recon- 
naître hautement  la  grandeur  de  celui  qui  enfanta  l'u- 
nivers ,  et  l'insignifiance  de  cet  atome  que  l'on  appelle 
homme ,  de  cet  atome  sans  cesse  recréé  el  qui  s'éteint 
sans  cesse ,  tandis  que  ces  monts,  créations  immortelles, 
traversent  les  siècles,  sans  pouvoir  lire  dans  la  nuit  des 
temps  si  jamais  ils  auront  une  fin. 


Le  pays  traversé  par  la  rivière  plate ,  quoique  ne  pré- 
sentant pas  un  aspect  aussi  sublime  que  celui  des  Andes , 
reçoit  cependant  de  cette  rivière  un  caractère  noble  el 
majestueux.  Si ,  dans  quelques  endroits ,  elle  offre  seule 
des  beautés ,  il  n'en  est  pas  de  même  en  remontant  vers 
sa  source ,  éloignée  de  plus  de  deux  milliers  de  milles 
de  son  embouchure,  A  l'endroit  le  plus  resserré  de  son 
cours ,  les  rives  sont  encore  éloignées  l'une  de  l'autre 
d'un  mille  à  un  mille  et  demi ,  et  souvent  elle  a  jusqu'à 
trois  milles  de  large  ;  puis ,  au  milieu  de  son  lit,  appa- 
raissent des  îles  d'une  assez  grande  étendue.  Quelque- 
fois le  rivage  de  l'un  et  de  l'autre  côté  est  entièrement 
couvert  :  on  ne  voit  plus  alors  que  des  forêts  ondoyaûte? 
d'arbres  majestueux,  garnis  à  leurs  pieds  de  larges 
masses  d'arbrisseaux  toujours  verts  qui  s'élèvent  en 
groupes  grotesques  et  sauvages  mollement  balancés  sur 
cette  liquide  plaine.  Vers  le  soir  surtout,  alors  que  le 
soleil  reOétant  ses  derniers  rayons  dans  les  eaux ,  leur 
donne  l'aspect  des  jardins  enchantés  au  milieu  d'une 
plaine  d'émeraudes  et  de  rubis ,  elles  présentent  un  spec- 
tacle presque  magique.  Puis ,  lorsque  la  lune  à  son  tour 
vient  darder  ses  rayons  blafards  et  répandre  une  lumière 
incertaine,  on  croirait  se  trouver  devant  la  retraite  de  ces 
êtres  fantastiques  décrits  par  les  poètes  de  l'antiquité. 

Reportons  maintenant  nos  regards  sur  les  rives  quel- 
quefois richement  boisées  de  chaque  côté.  Ici  des  bords 
élevés,  digue  formée  par  la  nature,  présentent  un  ob- 
stacle constant  aux  batteniens  des  flots  incessamment 
répétés ,  tandis  que ,  de  l'autre  côté ,  les  eaux ,  s'étendani 
comme  une  mer ,  couvrent  au  loin  une  terre  maréca- 
geuse qui  a  reçu  le  nom  de  Graml-Cliaco. 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


^53 


; 


Dans  la  longueur  de  son  cours  majestueux ,  depuis 
le  lac  Xarayes  où  elle  prend  sa  source  jusqu'à  son  em- 
bouchure, la  rivière  Plate  parcourt,  ainsi  que  nous 
l'avons  dit ,  une  distance  de  plus  de  deux  milliers  de 
milles,  et,  durant  tout  ce  trajet,  elle  n'oppose  aucun 
obstacle  à  la  navigation  des  vaisseaux  qui  ne  tirent  pas 
plus  de  huit  ou  neuf  pieds  d'eau.  Un  vaisseau  de  trois 
cents  tonneaux  fut  construit  a  l'Assomption,  avec  des 
bois  du  Paraguay ,  et  eut  ainsi  à  parcourir ,  pour  gagner 
la  haute  mer,  une  distance  de  seize  cents  milles,  qu'il 
franchit  sans  rencontrer  le  plus  léger  obstacle. 

La  rivière  Plate  est  appelée  le  Paraguay  jusqu'au  vil- 
lage de  Carieiites ,  à  neuf  cents  milles  environ  de  sa 
source ,  où  elle  rejoint  un  bras  plus  fort  que  le  couraut 
principal.  Les  deux  bras  réunis  ensemble  présentent 
avec  majesté  l'énorme  volume  de  leurs  eaux  ;  el  la  ri- 
fière  prend  alors  le  nom  de  fleuve  de  Parana. 

A  partir  de  ce  point,  ses  eaux  roulent  paisibles  et  non 
interrompues  dans  un  trajet  de  mille  milles  ;  elles  vien- 
nent ensuite  se  mêler  à  celles  de  la  rivière  Plaie,  qui  re- 
çoit ce  nom  un  peu  au-dessus  de  Buénos-Ayres.  Le  lit  du 
fleuve  devient  alors  plus  profond  et  plus  large  ;  et  après 
avoir  parcouru  deux  cents  milles  environ ,  il  va  se  jeter 
dans  l'Atlantique  par  une  embouchure  qui  a  près  de 
trois  cents  milles  d'étendue. 

Le  flux  et  le  reflux  de  la  marée  se  font  aisément  re- 
marquer à  Buénco-Ayres;  et  l'eau  du  fleuve,  mêlée  à 
celle  de  l'Océan ,  est  salée  à  cent  milles  au-dessous.  La 
vitesse  du  courant  de  Paraguay  et  de  Parana  est  de  près 
de  trois  milles  à  l'heure. 

Le  mode  de  navigation  sur  la  rivière ,  lorsque  le  cou- 
rant commence  à  prendre  de  la  force ,  et  dans  les  en- 
droits dont  les  bords  sont  boisés ,  est  vraiment  curieux. 
Les  matelots  du  Paraguay  dépouillent  tout  vêtement  et 
plongent  dans  le  fleuve ,  ayant  une  corde  dans  la  bou- 
che. L'un  d'eux  attache  celte  corde  à  un  arbre  à  quelque 
distance  au-dessus  du  vaisseau  que  les  autres  marins , 
restés  à  bord ,  font  ainsi  remonter  peu  à  peu  contre  le 
courant.  Pendant  qu'il  arrive  lentement  jusqu'à  l'arbre 
auquel  le  premier  plongeur  a  attaché  sa  corde,  un  autre 
est  allé  assujettir  la  sienne  plus  loin ,  afin  que  le  vais- 
seau puisse  continuer  sa  route  sans  perte  de  temps. 

Lorsque  le  vent  est  faible ,  ou  si  quelque  pointe ,  placée 
à  peu  de  distance ,  affaiblit  la  violence  du  courant ,  ces 
matelots  paraguayens  continuent  leur  pénible  labeur 
pendant  plusieurs  heures  de  suite.  C'est  par  ce  moyen 
lent  que ,  jour  par  jour ,  petit  à  petit ,  ils  parviennent  à 
amener  le  vaisseau  jusqu'à  sa  destination. 

La  patience  et  la  résignation  avec  lesquelles  ces  hom- 
mes endurent  de  telles  fatigues  commandent  à  la  fois  notre 
admiration  et  excitent  la  pitié.  Le  courage  qu  ils  mettent 
à  leurs  travaux,  et  le  faible  salaire  joint  à  la  grossière 
nourriture  dont  ils  se  contentent  en  retour,  appelleraient 
non-seulement  notre  étonnement,  mais  exciteraient 
même  le  mépris  d'un  portefaix  de  Paris,  qui,  pour  un 
travail  la  moitié  moins  fatigant ,  obtient  un  salaire  quatre 
fois  plus  fort  que  les  matelots  de  ces  parages. 

Quoiqu'un  vaisseau  mette  souvent  trois  mois  à  re- 
monter depuis  Buénos-Ayres  jusqu'à  la  capitale  du  Pa- 
raguay, très-peu  de  ces  plongeurs  reçoivent  plus  de 
deux  livres  pour  tout  le  temps  de  la  traversée.  On  eu 
voit  même  faire  un  pareil  travail  sans  autre  salaire  que 
la  nourriture,  qui  consiste  en  bœuf  coupé  par  tranches 
minces  et  exposées  au  soleil.  Us  le  mangent  sans  pain , 
souvent  même  sans  sel.  Jamaisil  ne  leur  est  alloué  ni  vin 
ni  liqueurs  spiritueuseâ. 

FÉVRIER  ^8Ô6, 


Et  cependant,  en  regardant  tous  ces  hommes  assis 
autour  du  feu  qu'ils  ont  allumé  sur  le  rivage,  pour  faire 
rôtir  leur  viande  desséchée,  chair  fade  et  sans  saveur, 
on  voit  le  contentement  se  refléter  sur  leurs  traits ,  mal- 
gré la  tâche  laborieuse  à  laquelle  ils  se  sont  livrés  tout 
le  jour.  Souvent  on  pouvait  voir  une  douzaine  de  ces 
figures  basanées  rendues ,  pour  ainsi  dire,  cuivrées  par 
le  reflet  des  brillantes  flammes  qui  les  entouraient ,  illu- 
minées tout  à  coup  d'un  rire  inextinguible  excité  par  un 
bon  mot  de  l'un  d'eux  ;  ou  écoutant  avec  délices  une 
histoire  qui  s'était  passée  sur  leur  terre  natale.  Puis, 
malgré  le  plaisir  qu  ils  prenaient  à  leur  frugal  repas  cl 
le  charme  de  leur  couversation ,  la  nature  fatiguée  ré- 
clamait ses  droits,  et  bientôt  tous  étaient  plongés  dans 
les  bras  du  sommeil.  Étendus  autour  de  leurs  tisons  en- 
flammés, enveloppés  dans  lears  ponchos  (I),  protégés 
par  des  arbres ,  et  ayant  pour  abri  la  voûte  du  firma- 
ment, ils  trouvent  ce  tranquille  repos  si  souvent  refuse 
à  ceux  qui  le  cherchent  à  grands  frais  dans  tons  les 
moyens  artificiels  que  le  luxe  peut  procurer. 

On  rencontre  chez  les  naturels  du  Paraguay  un  grand 
palriolisme  et  un  grand  amour  de  la  patrie. 

Lorsqu'ils  se  trouvent  sur  une  terre  étrangère,  et 
Buénos-Ayres  est  par  eux  considéré  comme  tel,  —  ils 
sont  non-seulement  inséparables,  mais  infatigables  dans 
les  bons  offices  qu'ils  se  rendent  entre  eux.  Vous  les 
obtiendrez  pour  un  prix  beaucoup  plus  minime  que  le 
salaire  ordinaire ,  si  vous  leur  donnez  des  compatriotes 
pour  compagnons  de  leurs  travaux ,  et  il  y  en  a  très- 
peu  ,  peut-être  même  n'en  trouverait-ou  pas  un ,  qui 
ait  formé  un  établissement  hors  de  son  pays. 

La  contrée  proprement  appelée  Paraguay  est  tout-à- 
fait  distincte  de  la  province  de  Buénos-Ayres ,  quoique 
souvent  l'on  ait  confondu  le  pays  entier  sous  ce  dernier 
nom. 

Le  Paraguay  était  compris  dans  la  vice-royauté  de 
Buénos-Ayres  ;  c'était  même  la  partie  la  plus  belle,  la 
plus  riche  et  la  plus  populeuse.  Son  gouvernement,  régî 
par  un  évêque,  avait  presque  autant  d'importance  que 
celui  du  vice-roi  lui-même.  Les  jésuites  formèrent  leurs 
premiers  et  plus  célèbres  établissemens  dans  cette  con- 
trée sur  laquelle  nous  allons  ici  donner  quelques  détails. 

Les  yeux  du  voyageur  se  reposent  avec  plaisir  sur  ces 
belles  forêts  coupées  ça  et  là  par  de  larges  clairières , 
terres  fertiles  livrées  tantôt  à  la  culture,  tantôt  couvertes 
de  riches  pâturages.  Elles  offrent  la  plus  belle  variété 
possible  de  collines  et  de  vallées.  Pour  augmenter  en- 
core la  beauté  de  ce  coup  d'oeil,  des  lacs,  étalant  au  loiu 
leur  nappe  argentée,  occupent  le  fond  des  vallons,  et  les 
forêts,  qui  n'ont  jamais  ressenti  les  tristes  atteintes  de 
l'hiver,  laissent  pendre  en  courbes  gracieuses  leurs  bran- 
ches richement  parées  d'une  verdure  éternelle. 

Dans  toutes  les  directions ,  des  sources  abondantes 
parlent  de  ces  collines ,  entretiennent  la  fraîcheur  dans 
ces  magnifiques  prairies,  et,  après  des  détours  raille  fois 
répétés,  viennent  mêler  leurs  ondes  pures  au  cristal  des 
eaux  du  lac.  Des  cottages  peu  élevés  à  la  vérité,  mais 
propres  et  nombreux  ,  apparaissent  dans  la  position  la 
plus  pittoresque,  entourés  de  riches  moissons  de  cannes 
à  sucre,  de  cotonniers,  de  mandioca,  de  labac,  tandis 
que,  un  peu  plus  loin,  des  palmiers  élèvent  vers  le  ciel 
leur  tête  orgueilleuse,  et  contribuent  à  l'ornement  de  la 
plaine. 

(1)  Espèce  de  manteau  de  laine  que  portent  les  naturels. 
20. TROISIÈME   VOLUME. 


iH 


LECTURES  DU  SOIR. 


Mais  si  l'on  veut  connaître  une  des  scènes  du  Para- 
guay ,  dans  toute  sa  majesté  et  dans  toute  sa  magnifi- 
cence, il  faut  gravir  un  des  monts  voisins  du  grand 
fleuve  qui  traverse  toute  la  province ,  et  de  l'a  suivre 
pendant  des  lieues  la  masse  paisible  et  transparente  de 
ses  eaux,  qui  roulent  ondulantes  à  travers  le  pays  qu'elles 
fertilisent  et  au  sein  duquel  elles  amènent  le  commerce  ; 
des  milliers  de  barques  couvertes  de  voiles  coupent  dans 
tous  les  sens  sa  surface  azurée.  Le  tableau  qui  se  dé- 
roule alors  est  un  de  ceux  pour  lesquels  l'imaginalion 
la  plus  ardente  ne  saurait  trouver  d'expressions  assez 
fortes.  A  cette  vue  de  l'infini,  l'homme  se  tait,  tombe  à 
genoux  et  admire  I 

Les  habitans  du  Paraguay  sont  beaux  et  remplis  de 
courage.  Avant  que  le  terrorisme  de  Francia  n'eût  para- 
lysé le  pays,  ils  avaient  poar  occupation  la  navigation  de 
la  rivière,  l'agriculture,  la  préparation  du  thé,  auquel 
il  donue  le  nom  d'yerba  famous  ;  enfin  ils  abattaient  des 
arbres  dans  les  forêts  dont  la  province  abonde ,  et  les 
amenaient  ensuite  sur  le  fleuve  jusqu'à  Buénos-Ayres. 

Les  femmes  de  la  basse  classe  paraissent  industrieuses, 
et  sont  toutes  fort  jolies.  Beaucoup  d'entre  elles  font  des 
métiers  qui  exigent  presque  du  génie.  Elles  ont  des  ma- 
nufactures d'étoffes  de  coton ,  semblables  pour  le  tissu 
au  crêpe  des  Indes;  et  de  dentelles  plus  riches  que  celles 
de  Bruxelles,  d'après  l'aveu  même  de  manufacturiers  de 
ce  dernier  pays,  qui  ont  déclaré  n'en  pouvoir  produire 
d'aussi  belles.  Ces  femmes ,  dans  leur  simplicité  primi- 
tive, que  n'a  pas  encore  corrompue  le  souffle  contagieux 
des  mœurs  européennes ,  peut-être  aussi  à  cause  de  la 
cbaleur  du  climat,  ne  sont  revêtues  que  d'une  simple 
robe  de  toile  de  colon  qu'elles  tissent  elles-mêmes.  Cette 
espèce  de  tunique  attachée  au  milieu  du  corps  par  une 
ceinture,  tombe  presque  a  la  cheville. 

Lorsqu'elles  vont  eu  voyage ,  elles  portent ,  attachée 
derrière  leur  tête,  pendante  sur  leurs  épaules ,  et  quel- 
quefois croisée  sous  le  menton ,  une  écharpe  de  la  même 
étoffe  et  bordée  d'un  petit  dessin  fort  élégant.  Elles  n'ont 
ni  bas  ni  souliers  ;  mais  leurs  jambes  fint-s  et  leurs  pieds 
mignons  sont  toujours  de  la  plus  grande  propreté  ;  et 
comme  le  sol  qui,  lorsqu'il  ne  se  compose  pas  d'un  sable 
humide,  est  toujours  couvert  d'une  herbe  fine,  et  coupé 
dans  tous  les  sens  par  des  Glels  d'eau  ,  des  sources,  des 
ruisseaux  ,  de  même  les  femmes  du  Paraguay ,  surtout 
colles  qui  habitent  les  campagnes ,  se  font  remarquer  par 
la  plus  grande  fraîcheur.  Eu  voyant  ces  délicieuses  créa- 
tures remplir  leur  cruche  à  l'eau  pure  d'une  fontaine  pré- 
férée, ou  la  rapporter  sur  leur  épaule,  on  se  rappelle  in- 
volontairement Bébecca,  maisRébecca  entourée  de  toute 
cette  magie  poétique  qui  ne  se  voit  que  dans  cette  contrée. 

La  population  du  pays  est  de  cinq  cent  mille  habitans. 
Dans  ce  chiffre  sont  comprises  nombre  de  tribus  errautes 
d'Indiens  qui  habitent  principalement  le  Grand-Chaco  et 
la  rive  occidentale  du  fleuve.  Ils  se  montrent  rarement  à 
l'Assomption,  n'ont,  a  vrai  dire,  aucun  gouvernement  et 
ne  connaissent  que  l'autorité  de  leurs  chefs  respectifs. 

La  tribu  la  plus  forte  fut  fondée  par  des  Espagnols , 
sur  la  rive  orientale  du  Praguay  ;  elle  était  connue  sous 
le  nom  d'Indiens  Guarani.  Ayant  été  soumis,  ils  furent 
dissémiués  par  les  efforts  des  jésuites  dans  différentes 
parties  delà  province.  Chaque  village  avait  son  prêtre 
ou  père  qui  cherchait  a  inculquer  dans  l'esprit  des  ha- 
bitans les  principes  de  la  religion  catholique  romaine, 
yuant  à  la  duection  des  affaires  municipales,  elle  est 
confiée  à  un  seul  individu  qui  porte  le  litre  d'alcado  ou 
juge  de  paix,  distinction  d'un  grand  prix  parmi  eux.  Le  * 


privilège  de  se  trouver  dans  quelques  cas  sur  nn  pied 
d'égalité  avec  les  Espagnols  ,  leurs  dominateurs  ,  a  tou- 
jours été  regardé  par  les  Indiens  comme  un  acte  de  con- 
descendance d'une  race  d'êtres  supérieurs  à  l'égard  de 
leurs  inférieurs;  cette  conviction  perce  dans  leurs  dis- 
cours et  leurs  actions  ;  quelquefois  même  leur  enthou- 
siasme va  jusqu'à  l'adoration. 

Chez  les  Indiens  du  Paraguay  la  part  de  la  commune 
est  très-minime.  Une  partie  du  produit  de  leur  industrie 
rurale  ,  après  leur  propre  entretien ,  est  employée  à 
acheter  des  étoffes  destinées  à  la  vierge  Marie,  ou  des 
pièces  de  brocart  pour  quelques-uns  de  leurs  saints  fa- 
voris. Ce  qui  leur  reste  est  enlevé  par  le  prêtre ,  les 
besoins  de  l'église  lui  offrant  toujours  un  prétexte  plau- 
sible de  demander.  Les  Indiens  sont  passionnés  pour 
toute  espèce  de  momeries  religieuses  ;  ils  honorent  avec 
la  même  vénération  et  les  prêtres  eux-mêmes  et  ceux  qui 
remplissent  quelque  emploi  dans  le  gouvernement.  La 
religion  catholique  romaine,  dans  ces  régions  éloignées, 
devient  un  culte  d'idolâtres. 

Les  Indiens  Guarani  forment  donc  une  classe  des  ha- 
bitans du  Paraguay.  A  près  eux  vient  le  corps  des  paysans, 
descendans  des  Espagnols  :  si  cette  race  n'est  pas  entière- 
ment pure  du  sang  indien ,  encore  les  traces  du  mélange 
sont-elles  à  peine  visibles,  malgré  le  laps  de  temps 
écoulé  depuis  leur  établissement  dans  ce  pays.  Une  par- 
tie est  employée  à  labourer  la  terre,  à  recueillir  et  pré- 
parer le  thé,  à  couper  du  bois,  et  à  remorquer  les  vais- 
seaux sur  le  fleuve  de  la  manière  que  nous  avons  décrite 
plus  haut.  Ces  hommes  sont  d'une  taille  athlétique, 
hardis  et  d'une  grande  fidélité.  L'autre  classe  forme  une 
race  également  belle.  Ils  sont  généralement  possesseurs 
de  petits  quartiers  de  terre ,  sur  lesquels  s'élèvent  leurs 
chaumières  toujours  réparées  avec  grand  soin,  quelque- 
fois rebâties  entièrement ,  possessions  de  famille  pen- 
dant trois  ou  quatre  générations. 

La  classe  qui  vient  ensuite  dans  l'échelle  sociale  est 
celle  des  grauds  propriétaires.  Ils  se  livrent  à  la  culture 
de  la  canne  a  sucre,  du  tabac,  du  mandioca  ,  du  coton , 
de  la  patate  et  en  général  de  toute  espèce  de  végétaux  , 
principalement  de  fruits  du  tropique ,  dont  ils  possèdent 
une  graiide  variété.  Outre  leur  petit  établissement  rural, 
ils  ont  souvent  une  fort  belle  maison  de  campagne,  es- 
pèce de  petit  château  élevé  quelquefois  à  une  distance 
considérable  du  lieu  où  ils  travaillenl.  Eu  égard  au  peu 
de  civilisation  du  pays ,  on  trouve  un  intérieur  très-con- 
fortable dans  ces  maisons  de  plaisance  toujours  bâties 
dans  une  posi:ion  délicieuse,  le  plus  souvent  dans  un 
vallon  boisé ,  coupé  çà  et  là  de  ruisseaux  limpides,  et 
entourées  d'une  végétation  riche  et  puissante.  Leur  nour- 
riture est  frugale  et  simple  ;  mais  l'abondante  y  préside 
toujours.  Ils  ont  conservé  leur  ignorance  primitive  el 
exercent  généreusement  les  devoirs  de  l'hospitalité.  Ils 
se  mêlent  rarement  des  affaires  de  l'état ,  et  se  contentent 
de  prendre  rang  parmi  les  marchands  de  la  première 
classe.  Si  l'on  veut  connaître  la  population  entière  du 
Paraguay ,  aux  corps  d'états  dont  nous  venons  de  parler 
il  faut  joindre  les  négocians,  les  petits  marchands,  les 
légistes,  les  prêtres,  les  mécaniciens,  et  un  chiffre 
assez  élevé  de  population  nègre  et  mulâtre.  L'éducation 
y  est  peu  répandue,  mais  on  y  trouve  en  revanche  une 
grande  simplicité  ualurelle,  et,  dans  les  hautes  classes 
de  l'Amérique  du  Sud ,  surtout  parmi  le  beau  sexe ,  on 
remarque  une  grande  élégance  de  manières  et  des  mœurs 
très-polies.  Aussi  tous  les  étrangers  qui  ontété  reçus  dans 
leurs  sociétés  s'en  sont-ils  fait  un  litre  d'houueur  et  avec 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


i5 


josfo  raison ,  car  je  ne  sache  pas  qu'ils  aient  eu  a  se 
plaindre  du  résultat. 

Le  commerce  du  Paraguay  ëtait  très-grand;  il  ex- 
portait annuellement  huit  millions  de  livres  de  thé,  un 
million  de  tabac  ;  ses  forêts  couvraient  le  fleuve  de  ra- 
deaux innombrables;  ils  embarquaient  aussi  une  quan- 
tité considérable  de  coton,  de  sucre,  de  madioca,  de 
poterie ,  d'esprits  et  de  cigares.  Ils  recevaient  en  retour 
de  la  farine  de  froment,  la  trop  grande  chaleur  du  cli- 
mat empêchant  de  le  cultiver  avec  succès  ;  et  des  pon- 
chos sortant  des  manufacture  anglaises. 

Leur  manière  de  recueillir  et  de  préparer  YYerba  ou 
thé  est  curieuse.  Celui  qui  désire  s'en  procurer  une  cer- 
taine quantité  prend  des  journaliers,  dix  ,  vingt,  quel- 
quefois davantage  ;  il  leur  fournit  des  ponchos  pour  se 
couvrir,  des  couteaux,  des  haches ,  de  l'eau-de-vie ,  du 
tabac  et  toutcequi  leur  est  nécessaire;  puis,  se  mettant  a 
leur  tête,  il  les  conduit  vers  ces  immenses  et  presque  im- 
pénétrables forêts  où  croît  l'arbre  à  thé.  Il  s'est  aussi  pré- 
cautionné d'un  certain  nombre  de  taureaux  vivans  des- 
tinés à  leur  servir  de  nourriture  jusqu'à  ce  qu'ils  aient 
récolté  une  quantité  suffisante  d'yerba.  Ce  sont  les  seuls 
animaux  assez  hardis  pour  pénétrer  sous  ces  sombres  re- 
traites et  y  vivre.  Les  épines  des  buissons  entrent  dans 
leurs  chairs;  les  cousins,  les  moustiques,  des  insectes 
de  toute  espèce  les  incommodent ,  les  assaillent  nuit  et 
jour. 

Arrivés  à  l'endroit  de  la  forêt  où  doit  commencer  leur 
récolte,  ils  se  construisent  une  cabane  avec  des  branches 
d'arbres  enduites  de  boue  et  soigneusement  recouvertes 
de  chaume.  De  cette  hutte ,  ils  partent ,  comme  du  centre 
commun  de  leurs  opérations  individuelles ,  se  dirigeant 
sur  diffërens  points  de  la  forêt,  ordinairement  deux  par 
deux,  avec  des  hachettes,  des  couteaux  et  des  ponchos. 
Ils  commencent  par  cueillir  les  plus  petites  branches 
d'un  arbre ,  celles  qui  ont  le  plus  de  feuilles  et  le  plus 
de  jeunes  pousses.  Ces  branches ,  renfermées  dans  leurs 
ponchos  ou  liées  avec  une  courroie ,  sont  apportées  et 
déposées  deux  fois  par  jour  au  quartier-général,  où  ils 
reviennent  à  une  heure  marquée  dîner  et  souper.  Ils 
prennent  leur  premier  repas  lorsque  les  rayons  de  soleil, 
dardant  perpendiculairement,  les  avertissent  que  le  dieu 
du  jour  est  au  milieu  de  sa  course ,  et  connaissent  que 
l'heure  du  souper  est  arrivée  lorsque  la  nuit  commence 
à  répandre  autour  d'eux  ses  ombres  rendues  plus  noires 
encore  par  l'épaisseur  de  la  forêt.  Tel  est  leur  genre  de  vie 
pendant  des  semaines  ,  quelquefois  pendant  des  mois. 
Lorsqu'ils  ont  recueilli  la  quantité  désirée  de  branches 
et  de  feuilles  d'yerba ,  et  tué  assez  de  taureaux  pour 
faire  de  leurs  peaux  une  quantité  de  sacs  suffisante  pour 
l'emporter,  ils  élèvent  un  échafaud  et  le  couvrent  de 
branches  d'arbre-tbé ,  de  manière  à  permettre  la  libre 


action  d'un  feu  allume  au-dessous ,  et  qui  en  s' élevant 
grille  ces  branches.  La  terre ,  à  cet  endroit,  a  été  aupa- 
ravant bien  battue  et  rendue  dure  et  consistante.  Les 
charbons  résidus  du  feu  sont  ensuite  retirés,  et  la  place 
balayée  avec  .soin  ;  les  branches  et  les  feuilles  rôties  ïont 
alors  précipitées  de  l'échafaud  à  la  place  qu'occupait  le 
feu;  rendues  fragiles  par  la  chaleur,  elles  sont  aisément 
brisées  et  réduites  presque  en  poudre  par  la  simple  ac- 
tion des  bâtons  avec  lesquels  ils  les  frappent.  Les  peaux 
des  taureaux  sont  ensuite  coupées  en  deux,  mouillées 
et  cousues  avec  soin ,  de  manière  à  former  un  sac  pres- 
que carré.  Par  l'ouverture  de  ce  sac  resté  ouvert,  on 
introduit  le  thé ,  et  il  est  si  admirablement  empaqueté  et 
enfoncé  avec  de  larges  maillets  de  bois ,  que  lorsque  la 
bouche  est  refermée,  et  que  la  peau  est  devenue  entiè- 
rement sèche,  le  paquet  a  la  dureté  et  la  consistance  de 
la  pierre.  Ces  sacs  sont  faits  de  manière  à  contenir  de 
deux  cents  \  deux  cent  cinquante  livres  d'yerba.  Le  Pa- 
raguay exporte  annuellement  quarante  mille  de  ces  bal- 
lots; il  sont  vendus  sur  le  poid  d'environ  trois  pence  (I) 
par  livre. 

Lorsque  ces  ramasseurs  de  thé  sortent  de  la  forêt,  leur 
premier  soin  est  de  se  procurer  une  bride  montée  en  ar- 
gent, des  éperons  et  des  étriers  massifs  du  même  métal; 
ils  couvrent  ensuite  leur  cheval  d'une  large  selle  couverte 
d'ornemens  bizarres.  Dans  cet  équipage  ils  vont  rendre 
visite  à  leurs  amis  et  jouer  l'argent  qu'ils  ont  retiré  d;? 
la  vente  de  l'yerba,  et  perdent  souvent  en  quelques 
heures  le  fruit  du  travail  de  plusieurs  mois. 

Rien  de  plus  ordinaire  que  de  rencontrer  au  Paraguay 
un  cheval  aussi  somptueusement  équipé,  monté  par  un 
homme  sans  bas  ni  souliers,  couvert  quelquefois  d'une 
'■  jaquette  trouée ,  dont  l'ensemble  du  costume  enfin  pour- 
rait faire  croire  que  toute  la  richesse  du  maître  a  été  em- 
ployée pour  l'ornement  du  cheval. 

Cette  parade  se  rencontre  souvent  dans  l'Amérique 
du  Sud;  et  même,  moins  souvent  qu'on  ne  pense,  dans 
nos  contrées  européennes.  Combien  de  gens  ne  sacrifient 
pas  aux  convenances  les  choses  même  les  plus  nécessaires 
à  la  vie.  Maintenant  lorsque  je  rencontre  un  fashionable 
qui  conserve  de  brillans'dehors  aux  dépens  de  son  ventre, 
je  pense  aussitôt  aux  récolteurs  de  thé  du  Paraguay. 

Tel  était  le  Paraguay  en  ^8H,  quand  le  gouverne- 
ment espagnol  fut  déposé  ,  après  la  victoire  remportée 
sur  les  troupes  de  Buenos- Ayres.  Ce  qu'il  devint  depuis, 
ce  qu'il  est  maintenant,  assex  de  plumes  plus  exercées 
que  la  mienne  en  ont  parlé. 

{Extrait  d'un  Ouvrage  anglais  par  Charles  Portïei'.  ) 


(t)  Le  penny  (  au  pluriel  pence)  vaut  deux  souj. 


MAGASINE. 


DIVERSES  CHOSES  VULGAIRES  QUE  L  ON  IGNORE 

L'ACIER.  —  LE  CHARBON.  —  LA  SOIE. 

L'acier  est  du  fer  combiné  avec  quelques  millièmes  ^  L'opération  pour  convertir  le  fer  en  acier  se  nomme  c^- 
de  carbone  ou  charbon  pur;  c'est-à-dire  que  sur  mille  X  mentation. 
livres  d'acier  il  y  a  sept  livres  de  carbone  plu»  ou  moins.  ^      La  cémentation  peut  s'opérer  an  moyen  de  divers  mé- 


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LECTURES  DU  SOIR. 


langes  dont  le  charbon  en  pondre  est  tonjour»  la  base. 
On  y  ajoute  ordinairement  quelque  autre  ingrédient 
comme  de  la  cendre ,  de  la  suie ,  du  sel ,  du  vieux 
cuir  brûlé,  et  une  foule  de  substances  du  même  genre  qui 
ne  donnent  lieu  à  aucune  action  particulière,  mais  qui 
favorisent ,  dit-on  ,  la  bonne  préparation  de  l'acier. 

Pour  qu'une  cémentation  puisse  être  convenablement 
opérée,  il  faut  que  le  fer  qui  doit  y  être  soumis  soit  en- 
veloppé de  tous  côtés  par  le  cément  et  qu'il  ne  touche  ni 
les  vases  dans  lesquels  oo  le  renferme ,  ni  d'autres  por- 
tions du  même  corps  ;  sans  cela  on  serait  exposé  à  lui 
voir  sutir  quelque  altération ,  soit  en  se  soudant  avec 
lui-même,  soit  eu  agissant  sur  les  vases  qui  le  renferment. 

Le  fer  destiné  à  cette  opération  doit  être  d'une  très- 
bonne  qualité  ;  et  jusqu'ici ,  malgré  les  efforts  de  l'in- 
dustrie, qui  a  cependant  fait  des  pas  immenses  dans 
cette  carrière,  aucun  fer  de  France  n'a  encore  pu  donner 
un  acier  cémenté  aussi  bon  que  les  qualités  supérieures 
d'acier  anglais  ;  mais  il  n'y  a  rien  là  qui  doive  froisser 
l'amour  propre  national.  Ce  résultat  tient  à  une  espèce 
particulière  de  fer  de  Suède  dont  les  Anglais  ont  le  mar- 
ché exclusif ,  et  qu'ils  réservent  pour  l'acier  de  première 
qualité. 

La  cémentation  doit  être  opérée  dans  des  vases  par- 
faitement clos  :  la  moindre  fissure  qui  permettrait  à  l'air 
d'y  pénétrer  donnerait  lieu  à  la  combustion  du  charbon, 
et  par  suite,  à  l'altération  profonde  du  fer  Ini-momc. 
Quand  on  opère  sur  de  petites  quantités  de  fer ,  on  se 
sert  de  caisses  en  fer  que  l'on  garnit  de  terre  pour 
éviter  autant  que  possible  leur  oxidation;  mais  lors- 
fpi'on  doit  fabriquer  de  grandes  quantités  d'acier,  les 
caisses  sont  en  briques  le  plus  réfractaires  possible ,  à 
cause  de  la  très-haute  température  et  du  temps  pendant 
lequel  elles  doivetit  être  soumises  à  l'action  de  1^  cha- 
leur. Pour  que  la  température  soit  répartie  aussi  unifor- 
mément que  possible ,  les  caisses  ne  touchent  les  parois 
inférieures  et  latérales  que  par  les  points  qu'exige  leur 
solidité,  et  alors  le  combustible  que  l'ou  brûle  sur  la 
grille  placée  au-dessous  les  échauffe  sur  toute  leur  sur- 
face ;  pour  cela  il  faut  qu'il  produise  une  flamme  longue, 
et ,  suivant  les  localités,  c'est  le  bois  ou  la  houille  qu'on 
emploie  :  celle-ci  est  préférable  par  la  haute  température 
q[u'ellc  peut  procurer.  Le  fer  coupé  en  barres  dune  lon- 
gueur convenable ,  est  rangé  dans  les  caisses  sur  des 
couches  de  charbon  en  poudre  grossière ,  légèrement 
tassée.  On  recouvre  la  partie  supérieure  d'une  couche 
épaisse  de  cette  substance,  et  par-dessus  on  coule  une 
pâte  de  terre  réfractaire  qui  forme  un  couvercle. 

On  élève  peu  à  peu  la  température ,  et  on  la  maintient 
au  degré  convenable  pendant  un  temps  qui  varie,  mais 
qui  n'est  pas  moindre  de  quatre-vingts  heures.  Le  soin 
de  l'ouvrier  chargé  de  la  conduite  du  fourneau  doit  cire 
de  régler  bien  uniformément  la  chaleur,  et  de  ne  pas 
ontre-passer  le  point  convenable  :  si  la  température  était 
trop  peu  élevée ,  le  fer  ne  serait  pas  suffisamment  ra- 
molli et  se  cémenterait  mal  ;  dans  le  cas  contraire ,  il 
pourrait  éprouver  une  fusion  qui  donnerait  lieu  a  la  for- 
mation d'une  mauvaise  fonte. 

Pour  juger  assez  exactement  du  moment  où  la  cémen- 
tation est  opérée ,  il  existe ,  à  chaque  extrémité  des 
caisses .  des  ouvertures  par  lesquelles  passent  les  bouts 
de  quelques  barres  que  l'on  appelle  éprouvettes.  Après 
soixante-et-dix  heures  environ ,  on  en  retire  une  pour 
juger  de  la  qualité  de  l'acier. 

Lorsque  les  éprouvettes  indiquent  qne  l'opération  es! 
.trrivé*  h  son  terme  ,  on  fait  tomber  tout  le  combusti- 


ble de  la  grille ,  et  on  laisse  le  fourneau  se  refroidir  pea 
a  peu ,  afin  d'ouvrir  les  caisses  pour  en  retirer  l'acier. 

Si  l'opération  a  été  bien  faite ,  les  barres  sont  recou- 
vertes sur  toute  leur  surface  d'ampoules  plus  ou  moins 
volumineuses ,  qui  font  donner  a  l'acier  le  nom  d'acier 
poule;  elles  indiquent  par  leur  nombre,  leur  volume 
et  leur  disposition ,  le  plus  ou  moins  de  régularité  de 
l'aciération. 

Comme  le  fer  ne  se  fond  pas  dans  la  cémentation,  mais 
qu'il  doit  seulement  se  ramollir  légèrement  à  la  surface, 
le  charbon  qui  l'enveloppe  de  toutes  parts  ne  peut  s'y 
combiner  que  par  pénétration,  et  dès-lors  les  couches 
extérieures  doivent  être  plus  cémentées  que  celles  de 
l'intérieur.  Aussi ,  quand  on  casse  une  barre ,  on  aper- 
çoit facilement  qu'elle  offre  une  cémentation  qni  dimi- 
nue en  allant  de  la  surface  vers  le  centre ,  et  l'on  ne  peut 
obtenir  de  très-bons  instrumens  avec  cette  espèce  d'acier 
qu'en  le  corroyant,  c'est-à-dire,  en  l'étirant  en  barres 
plus  ou  moins  minces. 

On  coupe  ensuite  ces  barres  en  morceaux  qui,  réunis 
et  portés  à  la  température  nécessaire  pour  les  souder , 
sont  alors  soumis  à  l'action  du  marteau ,  qui  les  unil 
tous  ensemble  et  en  forme  un  tout  assez  homogène. 
C'est  toujours  sur  de  grandes  masses  que  l'on  opère  la 
cémentation.  Dans  les  fours  les  plus  haiîituellement  em- 
ployés ,  on  opère  sur  deux  caisses  qui  renferment  de  cinq 
à  huit  mille  kilogrammes  de  fer  (1). 

Quant  au  charbon  qui  sert  à  la  cémentation  de  l'acier, 
et  que  l'on  brûle  tous  les  jours  dans  nos  cuisines,  sans 
en  connaître  la  fabrication ,  voici  comment  on  l'obtient. 

Dans  les  coupes  jque  l'on  fait  dans  les  forêts ,  le  gros 
bois  sert  pour  la  marine,  pour  la  charpente  et  pour  faire 
des  solives  et  des  poutres. 

Le  reste  se  débite  en  bûches  et  en  fagots. 

Des  jeunes  branches  vertes  des  bois  les  pins  durs,  tels 
que  le  chêne ,  le  hêtre  et  le  charme ,  on  fait  le  charbon 
de  bois.  Les  bois  blancs  donnent  un  charbon  léger  et  de 
peu  de  chaleur. 

Il  faut  avoir  soin  de  choisir  ,  pour  fabriquer  de  bon 
charbon,  des  arbres  qni  aient  végété  dans  un  sol  argileux 
et  siliceux;  des  branches  de  chêne  provenant  d'un  pareil 
terrain  donnent  un  charbon  plus  pesant  et  de  meilleore 
qualité  que  les  branches  d'un  chêne  qui  aurait  poussé 
sur  un  sol  calcaire. 

Avant  de  se  mettre  à  l'ouvrage,  les  charbonniers  choi- 
sissent un  endroit  sec,  puis  ils  tracent  un  grand  rond 
de  quarante  pipds  de  tour  environ,  enlèvent  le  gazon  el 
les  herbes  qui  se  trouvent  en  dedans,  el  rendent  la  terre 
bien  égale  et  unie.  Cela  fait,  on  plante  dans  le  milieu 
une  bûche  fendue  en  quatre  par  le  haut,  et  on  fait  entrer 
dans  les  fentes,  à  grands  coups  de  maillet ,  deux  Mtons 
de  fagots  longs  de  trois  pieds  ;  ces  bâtons  se  croisent,  on 
appuie  sur  chaque  bout  une  bûche  inclinée ,  ce  qui  fait 
quatre  bûches  autour  de  la  première  ;  elles  servent  à 
former  la  cheminée  du  fourneau  à  charbon.  Après  cet 
arrangement  il  faut  travailler  au  plancher,  car  c'est 
ainsi  que  les  charbonniers  l'appellent.  Le  plancher  se 
forme  avec  de  gros  rondins  longs  de  six  pieds  ,  qu'on 
place  de  manière  à  ce  qu'ils  touchent  d'on  bout  la  bûcbe 
plantée  au  milieu  du  rond,  et  de  l'autre  qu'ils  arrivent 
jusqu'au  btird  du  cercle  extérieur  ;  il  y  en  a  de  pareils 
tout  autour  de  la  bûche.  Entre  ces  gros  rondins  on  met 
des  paremens  de  fagots  bien  droits,  et  pour  que  le  plan- 


(f)  Dict.  «!«U  conrersttion, 


MUSÉE  DliS  FAMILLES. 


457 


cher  ne  se  dërange  pas,  on  arrête  chaque  bout  des  ron- 
dins avec  un  piquet.  Après  ces  préparatifs ,  il  s'agit  d'é- 
lever le  fourneau  ;  pour  cela,  on  entoure  les  quatre  bû- 
ches inclinées  d'un  autre  rond  composé  de  quatre  bûches 
sciées  très-court  et  posées  de  champ,  afin  d'élever  d'un 
côté  les  branches  que  l'on  veut  transformer  en  charbon  ; 
car,  me  disait  le  maître  charbonnier,  si  on  les  posait  à 
plal,  elles  brûleraient  malel  il  y  aurait  dans  le  charbon 
beaucoup  de  fumerons.  En  continuant  de  placer  des 
branches  ou  bûchettes  les  unes  sur  les  autres,  on  élève  le 
fourneau  jusqu'en  haut  de  la  grosse  bûche  du  milieu  ; 
alors  le  premier  étage  est  fait,  et  il  faut  construire  le 
second.  Un  des  charbonniers  prend  un  pieu ,  qu'il  rend 
toutpointuparunboutàcoupsde  hache,  puis  il  monte  sur 
le  tas  de  bois,  et  placele  pieu  au  milieu,  en  faisant  entrer  la 
pointe  dans  les  fentes  de  la  grosse  bûche  d'en  bas.  Ce 
pieu  est  aussitôl  entouré  de  quatre  bûches  inclinées 
comme  celles  de  dessous ,  et  on  refait  ud  second  étage, 
en  mettant  branches  sur  branches  jusqu'à  ce  que  l'on 
atteigne  le  haut  du  pieu;  le  fourneau  achevé,  on  jette, 
par-dessus  le  petit  bois,  de  l'herbe,  de  la  terre  qu'on 
étend  sur  le  tout,  et  on  ne  laisse  à  découvert,  de  distance 
en  distance ,  que  quelques  intervalles  des  rondins  du 
plancher,  ce  qui  forme  des  courans  d'air  qui  communi- 
quent avec  la  cheminée  du  centre.  Il  s'agit  ensuite  de 
mettre  le  feu. 

On  choisit  pour  cette  opération  l'heure  du  lever  du 
soleil  ;  on  grimpe  alors  sur  le  fourneau  pour  enlever  le 
pieu  du  milieu  du  second  étage ,  et  l'on  jette  dans  le 
trou  de  la  cheminée  du  bois  sec  et  des  tisons  enflam- 
més ;  aussitôl  il  en  sort  une  fumée  épaisse,  ainsi  que  par 
toutes  les  ouvertures  du  plancher  ;  après  la  fumée  paraît 
la  flamme;  mais  dès  qu'elle  va  déborder  la  cheminée,  on 
lui  bouche  le  passage  avec  une  grosse  motte  de  gazon,  ne 
laissant  qu'un  petit  trou  pour  que  cette  fumée  puisse 
sortir ,  car  le  bois  doit  brûler  sans  flamber  ;  il  faut  eu- 
suite  veiller  une  grande  partie  de  la  nuit,  chacun  à  son 
tour,  afin  de  boucher  les  trous  qui  se  font  à  la  couver- 
ture de  terre  du  fourneau  ;  on  est  obligé  d'observer  d'où  '. 
souffle  le  vent,  et  de  lui  opposer  une  résistance  de  fa-  ; 
gots  pour  que  le  bois  ne  brûle  pas  trop  vite  ;  ou  bien  ,  ; 
quand  il  ne  souffle  pas  assez,  il  faut  déboucher  les  ou-  ; 
vertures  du  plancher,  sans  quoi  le  feu  s'éteindrait.  Vers  ^ 
la  quatrième  nuit,  toute  la  masse  du  fourneau,  même  la  ■ 
couverture  de  terre,.devient  rouge  et  le  charbon  est  fait.  '. 
Alors,  au  risque  de  se  griller,  on  rafraîchit  le  fourneau  ;  ! 
avec  des  bâtons  ferrés ,  on  enlève  le  plus  possible  de  la  ! 
terre  de  la  couverture ,  et  on  la  remplace  avec  de  la 
terre  fraîche;  ensuite  ,  on  bouche  toutes  les  issues  afin 
d'étouffer  le  feu  ;  le  troisième  jour  on  déiruit  le  four- 
neau pour  en  retirer  le  charbon,  qui  est  mis  en  sac. 

L'histoire  de  la  soie  a  quelque  chose  de  mystérieux. 
L'époque  où  l'on  commença  à  recueillir  et  à  tisser  la  soie  ' 
est  incertaine.  On  en  fabriquait  dans  l'île  de  Cos  long-  ! 
temps  avant  l'époque  chantée  par  Homère.  Aristote  rap-  ! 
porte  que  Pamphile,  dame  romaine  de  qualité,  eut  la  ; 
première  l'idée  de  fabriquer  des  tissus  de  soie,  et  Pline, 
de  ces  divers  documens ,  déduit  la  conséquence  que  la 
soie  est  originaire  de  l'île  de  Cos,  sans  songer  que  cette 
île  étant  un  comptoir  xles  Phéniciens  et  des  Persans ,  il 
était  naturel  qu'on  y  apportât  de  la  soie  de  ces  deux  con- 
trées. 

Dans  rénumération  des  produits  dont  était  orné  le 
temple  de  Salomon,  on  ne  trouve  point  citées  les  étoffes 
de  soie  ;  mais  lors  de  la  reconstruction  de  cet  édifice ,  le 


voile  qui  séparait  le  temple  du  sanctuaire  fut  fabriqué 
avec  des  tissus  de  soie. 

Du  reste  personne,  pas  même  Pline,  qui  ne  voyait 
dans  la  soie  qu'une  production  végétale,  ne  connaissait 
la  véritable  origine  de  la  soie;  et  sous  Charlemagne ,  on 
disait  encore  que  c'était  des  fils  de  toiles  d'araignées 
grossis  et  consolidés  par  des  sortilèges  diaboliques. 

En  555,  deux  moines,  venant  des  Indes  à  Constanti- 
nople ,  apportèrent  des  œufs  de  vers  a  soie ,  et  ensei- 
gnèrent aux  babitans  la  manière  de  les  élever  et  de  filer 
la  soie.  Il  s'établit  dei  manufactures  à  Athènes,  à  Tbèbes, 
à  Corinthe. 

En  ^  ^  30 ,  Roger  ,  roi  de  Sicile ,  ayant  conquis  Athène 
et  Corinthe,  emmena  a  Palerme  et  en  Calabre  plusieurs 
ouvriers  en  soie.  Les  fabriques  se  multi|)lièreot  en  Italie. 
Venise,  Florence  et  Gênes,  rivalisant  de  gloire  et  d'indus- 
trie, répandaient  leurs  étoffes  dans  toute  l'Europe  ;  elles 
eurent  de  la  vogue  en  France;  la  mutation  et  variété 
d'habits,  dit  un  ancien  auteur,  ayant  toujours  été  natu- 
relle aux  Français  plus  qu'aux  autres  nations. 

Louis  XI  fut  le  premier  souverain  qui  conçut  le  pro- 
jet d'attirer  ces  manufactures  dans  son  royaume ,  par 
des  privilèges.  Elles  s'établirent  d'abord  à  Tours,  en 
^470  ;  elles  semblaient  exiger  des  lieux  plus  favorables, 
et  attendre  le  secours  d'une  impulsion  puissante,  lors- 
que, sous  François  4",  deux  habiles  négocians  du  Pié- 
mont, Turquet  etNaris,  jugèrent  que  Lyon  était  la  ville 
de  France  qui  offrait  le  plus  d'avantages  pour  le  succès 
de  ce  genre  de  manufactures  ;  ils  y  apportèrent  les  pre- 
miers métiers. 

En  \  536,  des  lettres  patentes  de  ce  prince  y  autori- 
sèrent cet  établissement. 

François  II,  Charles  IX  et  Henri  III ,  s'occupèrent  peu 
de  leur  prospérité,  qui  sembla  décroître  ;  mais  efle  se 
relevèrent  sous  la  protection  de  Henri  IV,  qui  assura 
leur  succès  malgré  Sully.  Suivant  ce  ministre,  les  véri- 
tables richesses  de  la  France  étant  dans  les  productions 
du  sol,  il  ne  considérait  les  autres  que  comme  factices 
et  précaires  ;  mais  Henri  IV  favorisait  l'établissement 
des  manufactures ,  comme  le  plus  puissant  mobile  de 
l'agriculture. 

La  supériorité  des  étoffes  de  Lyon  fit  bientôt  tomber 
celles  de  Florence  et  de  Gènes ,  qui  perdirent  ce  genre 
d'industrie.  L'Allemagne,  le  Nord  et  l'Espagne,  n'avaient 
aucune  de  ces  manufactures.  Lyon  les  concentra  dans 
son  sein  ;  elles  furent  la  source  des  immenses  richesses 
de  cette  ville  dans  les  XVI*  et  XVII*  siècles. 

Un  peintre  d'histoire,  fort  médiocre,  né  à  Lyon,  fit 
sortir  de  l'enfance  où  il  était  encore  l'art  des  étoffes  bro- 
chées; car  si  les  brocars  et  les  velours  atteignaient  déjb 
la  perfection  où  ils  se  trouvent  aujourd'hui ,  il  n'en  était 
pas  de  même  des  étoffes  brochées  ;  et  pour  marquer  la 
gradation  des  teintes,  on  ne  savait  que  les  placer  les 
unes  sur  les  autres  d'une  manière  tranchante.  Ce  fut  donc 
une  nouvelle  impulsion  et  une  nouvelle  source  de  ri- 
chesse pour  le  commerce  des  soieries  et  de  Lyon. 

La  révolution  porta  un  coup  terrible  à  l'industrie 
lyonnaise  des  soies,  qui  fut  arrêtée  complètement  jus- 
qu'en 1800,  où  l'on  comptait  trois  mille  cinq  cents  mé- 
tiers rétablis;  ce  nombre  fut  porté,  en  \  %\  2,  à  dix  mille 
sept  cents  ;  eu  \  %2\ ,  à  vingt-six  mille  ;  tandis  qu'au- 
jourd'hui on  n*  peut  en  fixer  le  nombre  qui  s'élève  ou 
qui  diminue,  selon  le  plus  ou  moins  de  besoins  que  né- 
:  cessite  la  consommation. 

Les  vers  h  soie  sont  élevés  b  Lyon  ;  c'est  encore  ]\ 


^68 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


qn'on  la  rccneille,  qu'on  la  prépare ,  qu'on  la  teint ,  et  5^ 
qu'on  la  lisse  en  la  combinant  de  mille  façons  diverses.  % 

Voici  par  quelles  mains  doit  passer  la  soie  pour  arriver  c^ 
à  sa  fabrication  complète.  ^ 

Le  moulinier  et  Vovaliste  reçoivent  la  soie  sortant  de  % 
la  nature,  et  la  monte  à  un,  deux  ou  plusieurs  bouts  ^ 
pour  en  former  les  poils ,  trames ,  organsins ,  grena-  ^^ 
dines,  etc.  5^ 

La  metteuse  en  main  choisit  les  qualités  de  soie,  les  ^ 
assortit ,  les  divise  et  les  forme  en  écheveaux.  %^ 

L'essayeur  dévide  cent  towrs  d'un  écheveau  de  soie ,  ^^ 
organsin  ou  trame ,  sur  un  dévidoir  d'un  diamètre  ar-  ^ 
rôle,  et  fait  connaître  au  négociant,  le  poids  et  le  degré  ^ 
de  ûnesse  de  la  soie  :  on  dit  qu'une  trame  est  de  40,  'i2,  So 
4i  deniers,  qu'un  organsin  est  de  22,  24,  25,  deniers.  ^ 
Plus  la  soie  est  fine  moins  elle  pèse.  ^ 

Un  ballot  de  soie  acheté  par  le  fabricant  passe  à  la  con-  ^ 
clition  publique,  établissement  local  destiné  à  prévenir  ^ 
toute  fraude;  là,  il  est  pesé,  placé  dans  des  armoires  ^ 
grillées,  et  exposé  pendant  vingt-quatre  heures  h  une  ^ 
chaleur  de  4  8  à  22  degrés.  Quand  toute  Ihumidité  en  ^ 
est  enlevtfe,  on  le  pèse  de  nouveau,  et  le  déchet  qu'il  a  ^ 
subi  est  constaté  par  un  certificat  authentique  de  l'éta-  ^i^ 
blissement.  «^^ 

On  remet  la  soie  au  te'miuner,  qui  lui  donne  les  cou-  \ 
leurs  conformes  aux  échantillons  du  fabricant.  L'art  de  S^^ 
la  teinture  est  porté,  à  Lyon,  ^  un  grand  point  de  per-  T- 
fection.  5^ 

Du  teinturier  la  soie  passe  îi  la  dévideuse ,  qui  sépare  ^ 
chaque  écheveau  et  le  dévide  sur  des  bobines.  Ceci  n'a  '^'' 
lieu  que  pour  les  organsins  :  les  trames  sont  remises  en 
échevaux  aux  tisseurs,  qui  les  font  dévider  eux-mêmes 
sur  de  petites  bobines  nommées  cannelles  par  des  ou- 
vriers infirmes  ou  des  enfans. 

L'organsin  est  remis  à  Vourdisseuse ,  qni  monte  la 
chaîne  de  la  pièce.  C'est  un  métier  qui  exige  de  l'habi- 
leté et  du  goût  fK)ur  la  disposition  des  couleurs  dans  les 
ombrés  et  dans  les  rayés. 

Le  plieur  reçoit  la  chaîne,  etla  dispose  sur  le  roulcan 


du  métier;  de  la,  la  pièce  est  passée  dans  les  maillons 
des  cordes  ou  arcades  des  métiers  façonnés ,  et  dans  les 
peignes  par  la  tordeuse ,  et  enfin  l'ontrier  tisseur  se 
met  à  l'ouvrage. 

L'étoffe  sortant  des  métiers  est  remise  à  Vapprêteur  ou 
an  plieur ,  chargés  de  donner  le  lustre  et  la  dernière 
main ,  après  quoi  elle  est  rendue  au  fabricant. 

Ces  ouvriers  ne  sont  pas  les  seuls  :  il  en  est  encore 
beaucoup  d'autres  qui  sont  employés  à  la  fabrication  des 
étoffes  ou  des  accessoires,  tels  que  les  tireuses  de  cordes 
dans  le  tissage  des  étoffes  à  grands  dessins;  les  lanceurs, 
qui,  dans  les  étoffes  larges,  lancent  d'un  côté  les  navettes 
à  l'ouvrier,  qui  les  leur  renvoie  de  l'autre.  Ce  sont  or- 
dinairement des  enfans. 

Les  liseuses  de  dessins  disposent  les  fils  de  la  chaîne 
dans  l'ordre  voulu  par  le  dessin  ,  ou  les  poinçons  qui  doi- 
vent percer  les  carlonspour  les  machines  a  la  Jacquard. 

Les  repiqueurs  de  carions  reproduisent  plusieurs  fois 
le  même  dessin  pour  qu'il  soit  travaillé  simultanément 
sur  plusieurs  métiers. 

Los  noueuses  de  cartons  sont  chargées  de  disposer  par 
ordre  les  cartons  da  dessin  d'une  espèce,  et  de  les  attacher 
ensemble  en  façon  de  chaîne  sans  fin,  pour  les  faire  pas- 
ser alternativement  sur  le  cylindre  des  machines  à  la 
Jacquard. 

Les  noueuses  de  maillons  attachent  de  petits  anneaux 
en  verre  aux  cordes  destinées  à  lever  les  fils  delà  chaîne. 

Les  tordeuses  rattachent  chaque  fll  d'une  chaîne  k  ceux 
qui  restent  d'une  pièce  achevée. 

Les  encantreuses  remettent  la  soie  des  bobines  en  éche- 
veaux pour  la  faire  reteindre. 

Enfin,  il  y  a  encore  des  motrcurs,  des  découpeuses 
chargées  d'enlever  les  portions  de  soie  qui  forment  l'en- 
vers des  châles  façonnés,  et  des  tresseuses ,  qui  forment 
les  franges  des  fichus  et  des  châles.  Certaines  étoffes  pas- 
sent ainsi  dans  les  mains  de  vingt-quatre  ouvriers  de 
genres  différens  avant  d'être  livrées  au  fabricant.  (1) 

(<)  France  tiislorique. 


HISTOIRE  NATURELLE. 


L'AI  ET  LE  CONDOR. 


On  trouve  dans  les  montagnes  de  l'Amérique-Méri-  ' 
dionale  deux  animaux  qui  fournissent  un  exemple  sail-  ! 
lant  de  ces  contrastes  que  la  nature  se  plaît  à  jeter  ; 
quelquefois  dans  les  mômes  scènes ,  sur  le  môme  plan  ! 
de  ses  magnifiques  tableaux.  L'un  est  le  CoNnon  (Ca- 
tliartes  gryphus  ) ,  dont  le  vol  audacieux  perce  le  sein 
des  nues,  dont  la  force  et  le  courage  ne  le  cède  à  aucun 
autre  oiseau  ;  l'autre  est  l'Aï  (Bradijpus  tridactytus) , 
le  plus  lent  et  le  plus  malheureux  des  animaux ,  con- 
damné par  son  organisation  mi^me  k  traîner  sur  la  terre 
une  vie  de  douleur  et  de  misère. 

L'aï  appartient  à  la  classe  des  mammifères  édentés, 
manquant  absolument  d'incisives.  Il  est  de  la  grandeur 
d'un  chat;  il  a  des  molaires  cylindriques ,  des  canines 
longues  et  pointues ,  une  queue  fort  courte,  les  mamelles 
sur  la  poitrine ,  la  t^te  arrondie  et  la  face  peu  allongée. 


Ses  yeux  sont  tristes,  sans  éclat;  ses  organes  ne  pa- 
raissent que  de  grossières  ébauches  et  toute  sa  structure 
est  informe  ou  ignoble.  Son  corps  est  couvert  d'un  poil 
long ,  entremêlé ,  ayant  absolument  la  grosseur ,  la  cou- 
leur et  l'apparence  d'herbe  ou  de  mousse  sèche.  Ses  pieds 
de  devant  sont  embarrassés  de  trois  gros  ongles  longs  et 
crochus ,  ayant  de  l'analogie  avec  les  sabots  de  plusieurs 
ruminans,  mais  recourbée  sous  la  plante  des  pieds  de 
manière  à  le  (jôner  considérablement  dans  sa  marche. 
Ses  bras  et  ses  avant-bras  sont  tellement  plus  longs  que 
ses  cuisses  et  ses  janil^es ,  qu'il  est  obligé  de  marcher  sur 
ses  coudes  ;  son  bassin  est  beaucoup  trop  large  pour  lui 
permettre  de  joindre  les  genoux  ;  enfin ,  ses  pieds  de 
derrière  étant  articulés  obliquement  sur  la  jamb« ,  il  ne 
peut  les  appuyer  que  par  le  côté  externe. 

Cette  organisation  bizarre  rend  tous  ses  mouvemens 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


i59 


difficiles,  lents  et  douloureux;  aussi  ne  se  détermine- 
l-il  à  changer  de  place  que  lorsqu'il  y  est  forcé  par  un 
impérieux  besoin.  Il  ne  se  met  en  marche  qu'après  une 
longue  hésitation  ;  il  se  traîne  avec  une  extrême  lenteur, 
et  chaque  pas  lui  arrache  un  cri  répété  de  douleur ,  aï, 
aï,  d'où  lui  est  venu  son  nom.  Quarante  à  cinquante  pas 
de  distance  à  parcourir  sont  pour  lui  un  voyage  qui  lui 
demande  plusieurs  heures  de  marche  et  d'augoisses 
poignantes  ;  aussi  ne  les  fait-il  pas  d'un  seul  trait,  si  un 
heureux  hasard  lui  fait  rencontrer  sur  la  route  quelques 
herbes  dont  il  puisse  alimenter  sa  misérable  existence. 
Parvenu  au  pied  d'un  arbre,  il  en  mesure  la  hauteur 
avec  désespoir ,  et,  découragé ,  il  attend  pour  y  monter 
que  les  douleurs  de  la  faim  l'emportent  sur  la  douleur 
de  ses  mouvemens.  Parvenu  au  sommet,  après  plusieurs 
jours  de  fatigue ,  il  en  dévore  les  feuilles  jusqu'à  la  der- 
nière ,  puis ,  cette  provision  finie ,  le  voilà  retombé  dans 
sa  première  anxiété  pour  en  chercher  une  nouvelle. 
Comment  fera-t-il  pour  descendre?  S'eiposera-t-il  à  de 
nouvelles  souffrances?  non  ;  il  n'en  a  pas  le  courage;  et 
il  préfère  courir  la  chance  d'une  mort  violente  qui  les 
finirait  toutes  :  au  risque  de  se  briser  les  Ds^  il  se  laisse 
lourdement  tomber. 

S'il  parvient  à  terre  sans  autre  accident  que  la  se- 
cousse terrible  d'une  chute  de  trente  pieds ,  des  craintes 
d'un  autre  genre  viennent  aussitôt  l'assaillir  ,  car  il  est 
entouré  de  nombreux  ennemis,  et  pour  toute  arme  à  leur 
opposer  il  n'a  que  sa  résignation ,  son  impuissance  et  sa 
timidité.  S'il  en  rencontre  un,  il  ne  cherche  donc  ni  à 
fuir,  ni  à  se  défendre ,  car  pour  lui  la  fuite  ou  la  dé- 
fense sont  plus  douloureuses  que  la  mort  ;  il  n'oppose 
aux  coups  du  chasseur  qui  l'assomme  ou  à  la  dent  du 
couguar  qui  le  déchire,  que  son  cri  plaintif  aï,  aï,  aï; 
il  meurt  et  trouve  enfin  le  terme  d'une  misère  sans 
"  exemple  dans  les  autres  animaux. 

Et  cependant  cet  être  réprouvé  par  la  nature  est  ca- 
pable de  tendres  affections.  Dans  la  domesticité  il  caresse 
la  main  qui  le  nourrit  et  donne  à  son  maître  des  mar- 
ques non  équivoques  d'attachement  et  de  reconnais- 
sance; il  aime  ses  petits  avec  passion,  les  soigne  avec 
intelligence  et  les  porte  sur  son  dos.  Cette  tendresse  est 
encore  pour  lui  un  sujet  d'amères  chagrins ,  car  souvent 
et  sans  pouvoir  opposer  la  moindre  résistance ,  il  se  les 
voit  enlever  par  un  oiseau  de  proie,  et  quelquefois  lui- 
même  est  emporté  avec  eux  par  un  audacieux  condor. 

Mais  détournons  des  yeux  attristés  de  cet  exemple  de 
ce  que  la  fatalité  peut  accumuler  de  maux  sur  un  être 
innocent,  et  portons-les  sur  son  ennemi  le  plus  dange- 
reux après  l'homme,  sur  le  condor. 

Les  anciens,  et  Pline  entre  autres,  ont  parlé  du 
condor  et  ont  raconté  les  choses  les  plus  merveilleuses 
de  sa  grandeur ,  de  sa  force  et  de  son  courage.  Selon  eux 
il  enlevait  non-seulement  les  daims,  les  cerfs,  les  hom- 
mes et  les  eufans,  mais  encore  des  bœufs.  Les  voyageurs 
de  ces  derniers  siècles  ont  renchéri  sur  le  merveilleux 
des  anciens,  car  ils  lui  font  enlever  un  éléphant  comme 
un  milan  enlève  un  lapin ,  et  cela  dans  des  pays  où  il  n'y 
a  ni  condors  ni  éléphans.  Toutes  ces  histoires  n'ont  pas 
laissé  d'embarrasser  nos  modernes  en  les  empêchant  de 
reconnaître  le  condor  des  anciens  dans  notre  gypaète  oa 
grœmer-geyer  des  Alpes  (vuUut  ou  gypaeios  bavbalus  ), 
quoique  la  description  de  Pline  se  rapporte  fort  bien  à 
cet  animal. 

II  y  a  plus,  par  une  de  ces  inadvertances  singulières, 
ils  ont  cru  voir  le  condor  des  anciens  dans  le  catharle 


gryplius,  qui  ne  se  trouve  que  dans  les  Andes  et  les  mon- 
tagnes les  plus  hautes  de  l'Amérique-Méridionale,  cl 
n'ont  pas  hésité  à  aller  chercher  le  coudur  de  Pline  dans 
un  nouveau  monde  absolument  ignoré  de  Pline  et  des 
anciens. 

Laissons  là  le  condor  de  l'ancien  naturaliste  romain , 
et  venous-en  à  celui  d'Amérique.  Cet  animal  appartient 
a  la  famille  des  vautours  ;  il  est  le  plus  grand  des  oiseaux 
de  proie  connus ,  et  néanmoins  sa  taille  ne  dépasse  guère 
celle  de  notre  gypaète.  Son  cou  est  nu  ainsi  que  sa  tête, 
à  l'exception  de  quelques  poils  courts  et  clairsemés;  elle 
porte  une  sorte  de  crête  d'un  rose  bleuâtre  ou  violacé  , 
épaisse,  assez  grande,  entourée  ainsi  que  la  base  du  bec 
de  plusieurs  autres  caroncules.  Son  bec  puissant  est  gros, 
long,  crochu  à  l'extrémité,  et  à  narines  fendues  longi- 
tudinalemcnt.  Le  mâle  est  entièrement  brun,  excepte  les 
moyennes  rémiges  et  les  petites  couvertures  des  ailes 
qui  sont  blanches,  ainsi  que  la  touffe  de  plumes  qu'il 
porte  derrière  le  cou.  La  femelle  est  uniformément  d'un 
roux  brun. 

Les  oiseaux  de  proie  sont  parmi  les  oiseaux  ce  que  les 
carnassiers  sont  parmi  les  mammifères;  comme  eux  ils 
ne  vivent  que  de  rapine  ;  ils  emploient  la  ruse  et  la  force 
pour  surprendre  les  animaux  faibles  et  timides,  les  saisir, 
les  déchirer,  el  se  nourrir  de  leur  chair  palpitante. 
Comme  eux  encore  ils  fuient  la  société  de  leurs  sembla- 
bles et  se  retirent  par  couple  dans  le  fond  des  forêts,  sur 
la  cime  des  rochers  solitaires ,  dans  des  trous  inacces- 
sibles, ou  sur  des  arbres  élevés  ;  ils  y  construisent  un  nid 
sans  art  où  ils  pondent  ordinairement  quatre  œufs,  et 
élèvent  ensuite  leur  jeune  famille  pour  laquelle,  du 
reste,  ils  ont  peu  d'affection.  Telles  sont  les  mœurs  gé- 
nérales du  condor. 

Cet  oiseau ,  moins  lâche  que  les  autres  vautours ,  fond 
i  souvent  sur  des  quadrupèdes  assez  gros ,  tels  que  l'aï , 
l*  l'uneau,  le  fourmilier,  les  jeunes  pécaris  à  collier,  et 
tagnicati  ou  tajassou,  faons  de  direrses  espèces,  les 
agneaux  et  autres' mammifères  timides  et  sans  défense. 
On  dit  même  que  parfois  il  se  réunit  à  d'autres  individus 
de  son  espèce  pouf  attaquer  un  bœuf  écarté  de  son  trou- 
peau, et  qu'ensemble  ils  viennent  à  bout  de  le  tuer; 
mais  ceci  me  paraît  mériter  confirmation.  Le  condor  se 
nourrit  plus  ordinairement  de  cadavres  corrompus  que. 
de  proie  vivante,  et  il  faut  attribuer  celte  habitude,  non 
à  son  défaut  de  courage ,  mais  à  la  faiblesse  de  ses  pieds 
munis  d'ongles  gros ,  obtus  et  courts ,  et  non  armés  de 
serres.  Lorsque ,  de  la  nue ,  il  s'élance  sur  un  animal ,  il 
ne  cherche  pas  comme  l'aigle  à  le  saisir  avec  ses  griffes 
et  à  l'enlever,  mais  il  l'étourdit  d'un  coup  d'aile,  le  tue 
à  coups  de  bec,  en  dévore  une  partie  et  emporte  ies 
lambeaux  de  ce  qui  reste. 

Il  a  une  puissance  de  vol  qui  ne  peut  se  comparer  à 
celle  de  nul  autre  oiseau.  Du  sommet  des  plus  hautes 
montagnes  il  s'élance  dans  les  airs ,  monte  vers  le  ciel  eu 
tournoyant,  et  s'élève  a  une  hauteur  telle,  malgré  la 
rareté  de  l'atmosphère,  que  bientôt  il  ne  paraît  plus  que 
comme  un  point  noir  qui  finit  par  disparaître  dans  l'azur 
l  des  cieux.  11  fait  son  aire  et  niche  sur  les  rochers  les  plus 
hauts  et  les  plus  in o accessibles.  Rarement  il  descend  dans 
la  plaine ,  et  ou  ne  l'y  trouve  jamais  que  lorsqu'il  y  est 
poussé  par  la  faim. 

A  ces  faits ,  constatés  par  le  célèbre  voyageur  M.  Hum- 
boid ,  se  réduisent  tous  les  contes  merveilleux  que  l'on 
a  débités  sur  cet  oiseau. 

BOITARD 


i60 


LECTURES  DU  SOIR. 


}MrRIM£Rl£     'a.  ÉVERAT,  RUE  DC  CADR,^  .  ^6,  —   Bl'llEAU  CE>TRAL  l>ABOiN.\EME>T  .  RUE  5AINT-GEOKCES ,  M. 


No  VI. 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


161 


ÉTUDES  HISTORIQUES. 


UN  VOYAGE  CHEZ  LES  GAULOIS. 


la  pierre  du  Serment. 


Foutsereau  del  Brown  sculp. 


PREMIÈRE   JOURNÉE. 


^  J'avais  erré  fout  le  jour  dans  les  sombres  détours 
d'une  forêt  solitaire  où  les  rayons  du  soleil  ne  péné- 
traient point  ;  nulle  face  humaine  ne  s'était  présentée  à 
mes  regards  :  je  venais  d'atteindre  la  lisière  du  bois.  Le 
soleil  baissait  rapidement;  je  craignais  d'être  obligé  de 
passer  la  nuit  dans  les  champs  :  aussi  ce  fut  avec  un  in- 
dicible plaisir  que  j'aperçus  un  homme  qui  me  semblait 
Tenir  à  ma  rencontre  ;  je  doublai  le  pas,  et  bientôt  Je 
le  joignis. 

MARS   4836. 


—  Que  le  ciel  soit  béni  !  mon  frère ,  soyez  le  bien 
venu,  me  dit-il  (^). 

—  Mon  frère ,  lui  répondis-je  ,  que  les  dieux  yeiUent 
sur  vous  et  sur  votre  famille. 

—  Vous  avez  l'air  d'être  fatigué,  poursuivit- il;  bien- 
tôt vous  pourrez  vous  reposer  sous  le  toit  de  ma  cabane. 

—  J'accepte  volontiers  votre  offre  hospitalière,  ajouj 
tai-je. 

Et  mon  bote  se  mit  à  marcher  devant  moi  leste  et 

2 1 . TROISIÈME    VOLUME. 


^62 


LECTURES  DU  SOIR. 


joyeui  en  gardant  un  profond  silence.  Je  l'observais 
attentivement;  il  paraissait  avoir  quarante  ans  ;  sa  taille 
était  haute,  ses  membres  vigoureux  (2) ,  sa  chevelure 
flottait  sur  ses  épaules  (5) ,  il  était  vêtu  d'une  espèce 
de  veste  avec  un  caleçon  (4) ,  il  avait  un  collier  eu  or 
autour  du  cou  (o) ,  des  bracelets  autour  du  poignet  et 
au-dessus  du  coude  (6);  il  portait  un  arc  et  des  flèches  (7) 
ainsi  qu'un  jeune  élan,  deux  lièvres  et  quelques  oiseaux 
produit  de  sa  chasse .  ' 

Nous  étions  parvenus  au  pied  d'une  colline  sur  le  pen- 
chant de  laquelle  j'aperçus  un  grand  nombre  de  caba- 
nes rondes,  arlistement  construites  avec  des  roseaux, 
des  planches  et  de  la  terre  grasse  ;  un  cercle  de  vieux 
arbrisseaux  entrelacés  les  entourait  comme  un  rem- 
part (8). 

t'n  Gaulois  assis  près  de  sa  cabane  se  leva  dès  qu'il 
nous  aperçut .  il  vint  à  notre  rencontre,  et  me  dit  : 

—  Bénie  soit  votre  venue,  mon  frère ,  daignerez-vous 
accepter  une  place  chez  moi  1 

—  Mon  frère,  me  dit  alors  mon  hôte  en  se  jetant  à 
mes  pieds  (9) ,  je  vous  demande  la  préférence  (10);  n'avez- 
vous  pas  accepté  déjà  ? 

—  Oui,  lui  répondis-je,  en  l'aidant  à  se  relever. 

—  Eh  bien  I  poursuivit-il ,  voyez  la  fumée  qui  s'élève 
en  tourbillons  vaporeux  au-dessus  de  celte  cabane  (M), 
c'est  là  qu'on  nous  attend. 

Je  remerciai  le  dernier  venu,  et  je  suivis  mon  hôte. 

Je  fus  reçu  par  la  famille  avec  respect  et  joie;  le  père 
me  fit  préparer  un  bain  par  ses  filles  (i  2)  ;  l'eau  froide  fut 
versée  dans  une  grande  pierre  creusée  artistement  ;  elle 
fut  parfumée  avec  des  aromates  (15). 

En  sortant  du  bain ,  nous  nous  mîmes  à  table  ;  la  fa- 
mille se  composait  de  mon  hôte,  de  sa  femme,  d'un 
garçon  et  de  deux  filles.  Deux  Gaulois  vinrent  prendre 
part  à  notre  repas. 

Le  sol  était  couvert  de  feuillage  et  de  fleurs  odorifé- 
rantes (14),  la  table  était  basse  et  couverte  de  viandes 
bouillies  et  rôties;  le  repas  fut  d'abord  silencieux, 
nous  dévorions  avec  avidité ,  mais  nous  mangions  fort 
peu  de  pain  (15). 

Mon  hôte  était  assis  au  milieu  des  convÎTes  ;  pour  moi 
j'occupais  la  place  d'honneur  (I  G),  ayant  à  mes  côtés  les 
deux  jeunes  Gauloises.  On  ne  mangeait  rien  sans  que  le 
maître  du  logis  n'en  eût  goiité  (17)  ;  il  buvait  le  premier, 
et  la  coupe  passait  de  mains  en  mains (18).  Un  serviteur 
nous  versait  de  la  bière  (19)  :  chaque  homme  avait  der- 
rière soi  un  domestique  tenant  son  bouclier  et  ses 
armes  (20).  La  conversation  s'établit  peu  à  peu  ;  elle  fut 
animée  et  spirituelle  :  mes  hôtes  paraissaient  fort  cu- 
rieux (21).  ^  » 

Alors  on  servit  le  porc  des  Éduens  (22),  du  lait  durci 
sur  l'osier  tresse  (25)  puis  on  but  la  ccrvoise  rafraîchis- 
sante (25)  dans  laquelle  on  avait  mis  du  cumin  (26). 

A  peine  la  coupe  eut-elle  parcouru  le  dernier  tour , 
que  les  deux  jeune  Gauloises  se  levèrent  de  table  :  elles 
prirent  chacune  une  lyre,  et  firent  entendre  des  chants  ^ 
suaves  et  langoureux  (27). 

Ensuite  le  fils  de  mon  hôte  et  les  deux  Gaulois  qui 
avaient  assisté  au  repas  commencèrent  une  danse  pitto- 
resque et  variée;  ils  étaient  armés  comme  s'ils  eussent 
été  sur  le  point  de  combattre  (28).  et  frappaient  la  me- 
sure sur  leurs  boucliers  (29).  La  danse  finie,  l'un  des 
danseurs  prit  un  chélys ,  préluda  quelques  accords  vi- 
{,'oureux ,  puis  il  entonna  d'une  voix  mâle  le  chaut  sui- 
vant. 


LES  PERBS. 


—  La  lyre  est  la  voix  du  passé,  car  elle  garde  souvenir 
de  tout  ce  qui  fut  grand  et  beau  :  elle  vous  dit  ce  que 
firent  vos  pères  ;  elle  dira  à  vos  enfans  ce  que  vous  avez 
fait.  La  lyre  apaise  votre  courroux,  elle  grandit  votre 
courage,  elle  vous  anime  aux  combats ,  elle  vous  enchante 
aux  dernières  heures  du  festin  (30),  elle  célèbre  les  dieux 
et  les  héros ,  elle  gémit ,  soupire ,  tonne ,  gronde ,  caresse, 
bénit  et  maudit.  Honneur  donc  à  la  lyre,  car  la  lyre  est 
sacrée. 

Le  nom  du  Celte  fletnit  par  toute  la  terre  (31),  et  grâce 
à  la  lyre ,  il  fleurira  jusqu'aux  derniers  âges  du  monde. 
Dis  (32)  fut  le  père  de  nos  pères;  sans  lui  la  nation  Gau- 
loise n'eut  pas  existé  :  honneur  donc  au  premier  père  des 
Gaulois. 

Magog  (33)  fut  le  second  roi  des  Celtes;  il  fonda  Rho- 
thomagus  (34) ,  Julio-Magns  (35) ,  Nonomagus  (36)  et  No- 
magus  (37);  et  il  engendra  Sarron. 

Sarron  (38)  fonda  plusieurs  villes,  il  rectifia  la  doctrine 
des  philosophes  et  il  engendra  Dryus. 

Dryus  (39)  cultiva  et   fit  fleurir  les  belles-lettres;  les 

druides  prirent  leur  nom  du  sien ,  et  il  engendra  Bar- 

dus. 

Bardus  (40)  protégea  la  poésie  qu'il  cultivait  lui-même 

^  avec  grand  succès  ;  les  bardes  lui  doivent  leur  nom ,  et  il 

engendra  Loughon. 

Loughon  (41  )  dégénéra  de  ses  ayeux  :  non  il  ne  fut  pas 
le  digne  fils  de  Bardus  son  père  ;  Loughon  ne  sut  mettre 
aucun  frein  à  ses  passions.  Il  fonda  Loughonum  ,  et  il 
engendra  Bardus. 
Bardus  (42),  deuxième  du  nom  ,  fit  fleurir  la  musique. 
Leucus  succéda  à   Bardus  (43). 
Leucus  (Ai)  fonda  Lnièce  (43),  et  il  engendra  Celles. 
Celtes  (4C),  roi  puissant  et  conquérant,  donna  son  nom 
aux  Celtibères ,  colonies  gauloises. 
Galalhès  (47),  fils  d'Hercule ,  succéda  à  Celtes. 
Gâlaihés  donna  son  nom  au  peuple  Galale ,  et  il  engen- 
dra Narbo. 
Narbo  (48)  régna  paisiblement,  et  il  engendra  Lugdus. 
Lugdus  (49) ,  non  moins  heureux  que  son  père  Narbo , 
fut  roi ,  et  il  engendra  Belgius  (50). 

Belgius  mourut  sans  postérité,  et  il  eut  pour  suc- 
cesseur Jasius  (51) ,  fils  de  Jovis  (52).  H  régna  aussi  sui 
l'Italie;  il  fut  tué  par  son  frère  Cardanus,  |etiuel  après  ce 
meurtre  se  rendit  à  Samos,  et  de  là  dans  la  Phrygie  où  il 
bâtit  une  ville  qui  devint  Troie  (53). 

Allobros  (54)  succéda  à  Jasius;  le  peuple  Allobroge  lui 
doit  son  nom. 

Romus  (55)    fut   le   successeur  d' Allobros  (56);   il 
fonda  Rome. 
A  Romus  succéda  Paris  (57)  ;  il  embellit  Lutèce. 
Lemanus  (58)  futlesuccesseur  de  Paris.  Lemanus  (59)  ré- 
tablit le  Mans;  il  fonda  Genève,  et  il  donna  son  nom  au 
lac  Léman.  Il  engendra  Olbius. 
Olbius  (60)  fonda  Alby. 

Galathès  (61  ) ,  deuxième  du  nom  ,  succède  à  Olbius  : 
le  nom  de  Galalhès  est  à  jamais  célèbre  dans  les  fastes  des 
conquérauLs,  et  il  engendra  Nannès. 
Nannès  (62)  fonda  "Nantes. 

Rhémus  fut  le  successeur  de  Nannès;  il  fonda  la  ville 
de  Rheims. 

Francus  (63),  fils  d'Hector ,  foyant  sa  patrie  désolée  , 
aborda  les  Gaules  :  il  fut  reçu  comme  un  descendant  des 
Celtes  ;  il  épousa  l'unique  fille  qu'eut  Rhemus ,  et  il  lui 
succéda. 

A  Francus  succéda  Sicamber  (64) ,  à  Sicamber,  Priam  ; 
à  Priam ,  Hector  ;  à  Hector ,  Troîus;  à  Trohis",  Fungres  ; 
à  Fungres ,  Teulo ,  il  donna  son  nom  au  peuple  Teuto- 
nique;  [à  Teulo ,  Ambrons,  le  peu|)le  .\murous  lui  doit 
siin  nom;  à  Ambrous,  Thuringus;  à  Thuringus,  Ciin- 
l)er ,  le  peuple  Cimbre  prit  son  nom  du  sien;  à  Cimber , 
Mulbraud  (65). 
Et  la  lyre  doit  se  taire  sur  Servius,  ce  n'est  que  dans 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


163 


l'avenir  que  son  nom  prendra  place  parmi  les  pères ,  et 
quand  son  fils ,  faible  enfant  que  balance  sa  mère ,  lui 
aura  succédé ,  alors  il  sera  chanté  par  nos  enfans  ;  mais 
dès  ce  jour ,  silence  ! 

Vous  tous  qui  avez  entendu  la  voix  du  passé  ,  rendez 
hommage  à  la  lyre  ;  soyez  pères  des  héros  de  la  patrie  , 
ils  sont  vos  pères ,  honorez-les  ,  si  vous  voulez  l'èlre  un 
jour  par  vos  enfans. 

LES  FASTES   (66). 

Depuis  quelque  temps  la  voix  sonore  du  barde  ne  se 
faisait  plus  entendre,  et  pourtant  je  prêtais  encore  une 
oreille  attentive ,  tant  mon  ame  avait  soif  de  cette  vigou- 
reuse harmonie!  Mon  hôte  et  sa  famille,  visiblement 
émus,  laissaient  couler  des  larmes  de  joie.  Le  chantre 
était  demeuré  debout  ;  on  eût  dit  qu'une  auréole  en- 
tourait son  mâle  visage  :  il  jeta  un  rapide  coup  d'oeil  sur 
nous,  puis  il  entonna,  d'une  voix  encore  plus  énergique, 
l'hymne  suivant  : 

Salut  !...  jeunesse  guerrière  !  toi  qui  fis  fleurir  le  nom 
du  Celtes  par  tout  l'univers  ,  salut  !...  Vous  êtes  l'espoir 
de  la  patrie ,  jeunes  Gaulois  qui  venez  de  recevoir  des 
mains  de  vos  pères  (67)  l'épée  des  braves  ;  vous  êtes  l'es- 
poir de  la  patrie,  jeunesse  guerrière  qui  pouvez  vous  pré- 
senter face  à  face  devant  celui  qui  vous  engendra  (68)  ; 
jeunesse  guerrière  salut  !...  plaise  aux  dieux  qu'un  jour  la 
lyre  célèbre  vos  exploits,  sinon  soyez  maudits  !... 

Savez-vous  depuis  quand  nos  pères  habitent  ces  con- 
trées? Non,  car  il  n'y  a  que  le  puissant  Dis  qui  le  sache. 
Vous  a-t  on  raconté  les  actions  mémorables  de  vos  aïeux  ? 
Vous  souvient-  il  des  fastes  de  notre  histoire  ?  Ecoutez ,  le 
passé  va  parler  par  ma  bouche  ;  silence  ! 

—  Nos  pères  ont  découvert  la  Celtihérie  (69)  ;  ils  l'ont 
conquise  et  peuplée  sous  la  conduite  du  célèbre  Ogmius , 
l'Hercule  Gaulois. 

Nos  pères  ont  traversé  les  Alpes  ;  ils  ont  gravi  des  nei- 
ges éternelles  qui  vont  toucher  le  ciel;  ils  sont  descendus 
dans  les  vallons  et  dans  les  plaines  ,  et  ils  ont  peuplé  la 
Saturnie  (70). 

Nos  pères,  sous  la  conduite  de  Bellovès (74) entrent  en 
Autonie ,  et  s'y  établissent  (72).  En  guerre  avec  les  Tyr- 
rhéniens  ,  ils  perdent  l'Etrurie  (73). 

Nos  pères  reçoivent  la  visite  des  Argonautes  à  leur  re- 
tour de  Colchos  (74)  ;  nos  pères  furent  transportés  en  grand 
nombre  en  Asie,  près  du  Pont-Euxin,  par  ordre  de  Na- 
buchodonosor ,  roi  de  Babylone;  la  contrée  qu'ils  peuplè- 
rent fut  appelée  Ibérie ,  du  nom  du  peuple  Ibérien  de 
race  gauloise  (75). 

Nos  pères  ont  fondé  la  ville  de  Mediolanium-Insu- 
briae  (76) ,  sous  les  ordres  du  général  Bellovèse. 

Nos  pères  reçoivent  la  visite  des  Phocéens  qui  fuyaient 
leur  patrie  captive ,  car  ils  avaient  en  vain  pousse  le  cri 
de  délivrance  (77)  ;  ils  sont  reçus  avec  humanité ,  et  ils 
fondent  la  ville  de  Massilie  (78);  nos  pères  font  la  con- 
quête ,  sous  les  ordres  d'Enotorix ,  du  Bressan ,  de  la  Gé- 
nomavie  (79) ,  du  Meulonais ,  de  la  Rhétie  (80)  et  des 
bords  du  Tésin  (81). 

Nos  pères  ont  franchi  le  Pô  sur  des  barques  d'osier; 
ils  abordent  dans  l'Eirurie  ,  chassent  les  habitans  ,  et  s'y 
fixent  eux-mêmes  (82).  Nos  pères,  dans  un  esprit  de  pré- 
voyance,  créent  une  armée  permanente,  toujours  en  ar- 
mes, pour  voler  au  secours  de  leurs  pères  en  péril. 
Nos  pères  reçoivent  la  mémorable  visite  du  célèbre  Py- 
thagore ,  et  font  la  guerre  aux  Grecs  d'Italie  (83) ,  le 
divin  Phérécyde  est  mis  au  jour ,  et  sa  renommée  brille 
comme  l'asire  du  jour  (84), 

Nos  pères  supportent  avec  résignation  et  courage  le 
fléau  terrible  qui  nous  vient  de  l'Egypte  (85). 

Nos  pères  gagnent  la  mémorable  bataille  d'Allia  sur 
les  enfans  de  Rome;  ils  entrent  dans  la  célèbre  ville, 
assiègent  la  capitale ,  et  ne  se  retirent  qu'après  avoir 
fixé  eux-mêmes  la  rançon  des  fiers  héros  du  Forum  (86), 


ensuite  ils  font  alliance  avec  Denys  l'ancien ,  tyran  de 
Syracuse  (87). 

Nos  pères  volent  au  secours  de  Lacédéraone  sous  le 
général  Lissidias  ;  ils  remportent  la  célèbre  victoire  ap- 
pelée \3i  Journée  sans  larmes ,  ainsi  nommée  parce  qu'ils 
n'avaient  perdu  aucun  des  leurs  (88). 

Nos  pères  entrent  dans  le  superbe  Latium  ;  ils  inves- 
tissent l'armée  romaine  sous  les  ordres  du  consul  Pom- 
pilius  ;  ils  s'emparent  de  tous  ses  trésors  (89).  Le  sénat 
romain ,  humilié ,  défend  qfl'à  l'avenir  on  s'oppose  à  notre 
retour  en  Italie  (90). 

Nos  pères,  toujours  animés  de  l'esprit  guerrier,  volent 
au  secours  de  Carthage  (91). 

Nos  pères  établis  en  Illyrie ,  se  présentent  devant 
Alexandre  :  —  Que  craignez- vous  le  plus  sur  la  terre  ? 
leur  dit  cet  audacieux  conquérant.  —  Rien ,  répondent- 
ils,  si  ce  n'est  la  chute  du  ciel  (s2). 

Nos  pères  font  une  irruption  dans  l'Ionie ,  et  s'empa- 
rent audacieusement  d'Ephèse  (93)  ;  ils  suivent  Antigone, 
et  lui  font  remporter  une  grande  victoire  (94);  ils  décla- 
rent la  guerre  au  peuple  romain  (95),  et  combattent  pour 
Agathocle ,  tyran  de  Syracuse  (96|.  Nos  pères  ont  aidé 
ApoUodore  à  se  rendre  maître  de  Cassendrie ,  ville  su- 
perbe et  orgueilleuse  (97). 

Nos  pères  taillent  en  pièces  une  légion  romaine;  ils 
mettent  en  déroute  les  armées  de  la  ville  étemelle  ;  le 
consul  Décius  qui  les  commandait  se  dévoue  à  leur  dieu 
Manès  (98). 

Nos  pères  détruisent  de  nouveau  une  armée  des  enfans 
de  Roiuulus  sous  les  murs  d'Areiium  et  sous  les  ordres 
du  préteur  Lucius  Cecilius  ;  mais  helas ,  la  victoire  est 
infidèle  à  nos  pères,  et  ils  sont  vaincus  par  le  consul 
Dolabella  (99). 

Nos  pères,  sous  les  ordres  des  généraux  Dumnorix  et 
Cutarix,  se  rendent  maîtres  de  l'IIélespont ,  et  s'éta- 
blissent aux  environs  du  Mont  Taurus  (iOO).  Nos  pères 
s'établissent  définitivement  en  Asie  ;  ils  fondent  l'empire 
des  Galates  et  la  ville  d'Ancyre  (101).  Pyrrhus  s'étant 
rendu  maître  des  dépouilles  de  quelques  guerriers  gau- 
lois,  les  consacre  dans  le  temple  de  Mmerve  (102). 
Nos  pères,  déchirés  par  une  guerre  civile,  chassent  les  fac- 
tieux ;  ceux-ci  servent  les  Carthaginois  dans  la  première 
guerre  punique  (103). 

Nos  pères  secourent  le  roi  de  Biihynie,  Ziélas,  fils  de 
Nicomède  (i  04]^ 

Nos  pères  veulent  se  rendre  redoutables  sur  mer  comme  ils 
l'étaient  sur  terre.  Ils  tentent  une  première  expédition  sur 
Héraclée ,  en  Thrace ,  mais  la  victoire  leur  est  infidèle  (1 05). 

Nos  pères  reçoivent  un  tribut  d'Euménès ,  roi  de  Perse 
(106). 

Nos  pères...  mais  c'est  assez ,  je  m'arrête;  ma  mémoire 
ne  peut  rendre  tous  les  faits  mémorables  dont  s'illustrèrent 
nos  aïeux  ;  elle  ne  sait  quelle  action  guerrière  choisir  parmi 
tant  d'actions  illustres  ;  ma  pensée  reste  épouvantée ,  ma 
bouche  demeure  muette;  ma  lyre  résonne  encore  un 
instant ,  mais  c'est  pour  retomber  dans  un  profond  silence. 

Il  se  tut  :  les  larmes  ruisselaient  de  nos  yeux ,  une  joie 
indicible  inondait  nos  cœurs  ;  non ,  jamais  rien  de  pa- 
reil ne  s'est  montré  à  mes  yeux ,  non ,  jamais  musique 
pareille  et  voix  semblable  ne  sont  venues  faire  naître  dans 
mon  âme  de  si  douces  émotions. 

Le  chantre  était  demeuré  debout;  Ion  rapide  coup 
d'oeil  semblait  s'abreuver  de  notre  ivresse;  il  reprit  sa 
lyre ,  il  chanta  de  nouveau  ;  mais  ce  n'étaient  plus  les 
mêmes  paroles,  ce  n'était  plus  la  même  voix.  Doux  el 
paisible ,  voici  ce  que  le  barde  enseignait  : 

—  Salut  à  la  chaste  Hélanus  (1 07)  ;  et  vous  qui  adorez  la 
déesse ,  écoulez  mes  accents,  et  retenez  ce  que  vos  ancêtres 
vous  enseignent  par  ma  voix. 

Tu  adoreras  les  dieux  à  l'ombre  des  forêts  et  sur  le  cristal 

des  eaux  (108) ,  la  voix  des  êtres  célestes  se  fait  entendre 

•Jr  sur  le  chêne  inspiré  (1 09) ,  sur  le  lac  solitaire  (110),  elle 


•164 


LECTURES  DU  SOIR. 


OTonde  avec  le  vent  et  la  tempête  (Mi),  elle  soupire  sur  les 
fontaines  et  sur  les  fleurs  du  printemps  (H  2).  Si  tu  soup- 
çonnes la  mère  de  ton  nouveau -né,  lance  le  bouclier  de 
1  épreuve  chargé  de  l'enfant ,  et  le  dieu  du  fleuve  rendra 
I  innocent  sur  la  rive,  ou  engloutira  le  fruit  du  crime  (H  3). 
bi  tes  amis  se  réjouissent,  réjouis-toi  avec  eux,  et  s'ils 
pleurent ,  mêle  tes  larmes  aux  leurs. 

Dès  que  la  trompette  du  grand  Teutalès(H4)  se  fera 
entendre,  choisis  un  frère  d'armes ,  d'âge  pareil  au  tien , 
échange  tes  armes  contre  les  siennes  sur  la  pierre  du  ser- 
ment (1 1 5) ,  mêle  ton  sang  au  sien  dans  une  coupe  (116) 
fais  une  chaîne  de  tes  colliers  et  des  siens ,  et  allez  ensemble 
au  combat (117)  pour  partager  le  triomphe  ou  la  mort, 
pour  vous  venger  l'un  ou  l'autre. 

'Vlauditsoitcelui  qui  néglige  l'hospitalité  {i  1 8).  Si  le  soir  tu 
rencontres  un  voyageur,  jette-toi  à  ses  pieds  pour  en  obtenir 
la  visite  de  préférence  sur  tes  frères  (1 1 9).  Fais-lui  préparer 
par  tes  filles (220)  le  bain  qui  délasse.  «^  "'Préparer 

Laisse  ta  porte  ouverte  pendant  la  nuit  (121) ,  pour  que 
le  voyageur  égaré  trouve  un  abri  pour  reposer  sa  lète,  et 
sitôt  que  ta  l'entendras,  lève-toi,  réchauffe-le  avec  des 
peaux  de  bison  et  de  brebis  (1 22). 

Ayez  en  vénération  une  jeune  vierge,  ne  dédaignez 
point  ses  avis ,  car  elle  aperçoit  de  bien  loin  les  choses  de 
1  avenir  (123). 

Vous  n'aurez  d'autres  temples  pour  adorer  l'Éternel  nue 
le  silence  des  forêts  (124);  car  tout  autre  lieu  restreint 
1  hommage  du  a  la  divinité  ;  c'est  là  que  le  chef  des  druides, 
vêtu  dune  robe  blanche (1 25) ,  armé  de  la  faucille  d'or 
(1Z5),  portant  un  sceptre,  surmonté  d'un  croissant (127) 
le  front  couronné  de  chêne  (1 28)  et  du  bandeau  étoile  ' 
viendra  chercher  avec  solennité  le  gui  sacré  ou  le  rameau 
des  spectres  (129). 

C'est  là  que  le  sacrificateur  immolera  les  captifs  au  dieu 
Teutalès,  ou  qu'il  les  brûlera,  au  milieu  de  la  nuit,  dans 
de  vastes  ngures  d'osier. 

Tu  ne  pénétreras  sous  la  voûte  sainte  que  comme  un 
esclave,  les  bras  chargés  de  chaînes  comme  marque 
de  ton  humilité.  Si  ton  pied  glisse  et  que  tu  tombes,  les 
dieux  te  défendent  de  te  relever;  tu  ramperas jusques 
au  dehors  du  bois.  "*    ^ 

Tu  adoreras  les  dieux;  tn  ne  feras  de  mal  à  personne; 
enlm  tu  seras  brave  en  toute  rencontre. 

II  se  tut...  tj 

Alors  la  conversation ,  de  grave  qu'elle  était ,  devint 
Tire,  pétillante,  l^ère,  vagabonde  comme  notre  esprit 
qui  nageait  dans  les  vapeurs  des  boissons.  Les  Gaulois 
naturellement  très-curieux  me  firent  mille  questions  sur 
les  mœurs  de  mon  pays.  Ils  me  parurent  très-cré- 
dules et  n'ayant  aucune  idée  du  mensonge.  Tandis 
que  je  satisfis  de  mon  mieux  les  désirs  de  tous  mes  con- 
vives ,  la  coupe  fil  le  dernier  tour ,  et  nous  bûmes  tous 
la  liqueur  étrangère,  mais  avec  sobriété  (150). 

Mon  hôte  me  dit  alors  —  •  Mon  frère ,  nous  n'inter- 
rogeons jamais  le  voyageur  qu'à  la  fin  du  festin;  car 
celui  qui  a  parcouru  les  montagnes  a  besoin  de  nourri- 
ture (151).  Maintenant  que  ce  devoir  est  rempli,  faites- 
nous  connaître  votre  nom,  votre  patrie,  et  le  motif  de 
votre  venue  parmi  nous.  Nous  vous  écoutons. 

—  La  Grèce  m'a  vu  naître,  et  je  passais  mon  en- 
fance dans  la  ville  de  Thèbes.  Mon  père  s'appelait  Ma- 
carc  (152)  et  ma  mère  Thélème  (155).  Us  me  nom- 
mèrent fils  de  la  foudre  Ayant  été  orphelin  de 
trcs-bonne  heure,  je  m'abandonnais  aux  désirs  de  mon 
cœur.  J'avais  toujours  manifesté  un  goût  déterminé 
pour  les  voyages.  J'ai  donc  successivement  visité  tous 
les  pays  de  la  terre ,  du  midi  au  nord ,  et  du  levant  au 
couchant ,  faisant  une  ample  moisson  d'observations  sur 
les  mœurs,  les  coutumes,  les  gouvcrncmens  et  la  ri- 
ciujcsç  des  pays  où  j'ai  passé.  J'arrive  mainleuaut  do 


l'Egypte,  de  la  Chaldée  et  de  l'Asie  mineure,  pays  riches 
en  noms  harmonieux  et  dans  lesquels  tout  rappelle  de 
pompeux  souvenirs.  Partout  j'ai  rencontré  une  hospita- 
lité plus  ou  moins  douce  ;  mais  nulle  part  elle  n'a  été 
aussi  franche,  aussi  bienveillante  qu'au  pays  des  Celtes. 
Honneur  vous  eu  soit  rendu ,  ô  mes  frères  ! . . .  Pardon  si 
je  renvois  à  un  autre  jour  les  détails  que  vous  pourriez 
souhaiter  de  moi  sur  mes  longs  voyages ,  mais  si  la  nour- 
riture est  le  premier  besoin  du  voyageur,  le  repos  eu 
est  le  second. 

—  Vous  avez  raison ,  me  dit  mon  hôte  ;  nous  avons 
déjà  passé  une  partie  de  la  nuit  à  la  table  du  festin  ^ 
consacrons  l'autre  partie  à  donner  au  corps  le  repos 
qu'il  demande.  Venez;  suivez-moi. 

Il  me  conduisit  à  la  couche  hospitalière,  où  je  ne 
tardai  pas  à  dormir  d'un  profond  sommeil. 


(i)  Pompon.  Mêla,  liv.  3,  ch.  3.  (2)  Laurcau,  Histnire  de 
France  avant  Clovis.  (i)  Scrieys  ,  Èlémeiis  de  l'Histoire  def 
Gaules,  ch.  37.  (1)  Idem,  ch.  37.  (.ï)  Idem,  ch.  37.  {6)  Idem^ 
ch.  37.  {7)  Idem,  ch.  3-.  (8)  Chateaubriand  ,  les  Martyrs,  liv.  9, 
—  Histoire  de  Provence.  (3)  L'abbë  Couricpcc ,  Histoire  de 
Bourgogne ,  t.  1 .  (  i  o)  Idem.  (  n  )  Marcliang;y  ,  Gaule  poétique, 
récit.  I.  (12)  Le  grand  d'Aassy  ,  J^ie  privée  des  Français, 
(i^)  Siricyi ,  £lémens  de  l'Histoire  des   Gaules.  (i4)  Idem. 

k5)  /^/e/x.  Les  Gaulois  connurent  la  fabrication  du  pain  avant  )c5 
omains  ,  les  Plioccens  établis  à  Marseille  firent  connaître  cet  art 
dans  les  Gaules. ^o^ez  ]\Iarchan(jy,  Gaule  poétique. [lO)  Sirieys, 
lieu  cité. (  1 7)  Idem.[ 1 8)  Idem.[\ g)  Idem.{io)  Idem.[-i  i )  Strabo  , 
liv.  4.Papon.  (aa)  Strabo,  liv.  {.  (^3)  Pline,  liv.  11,  ch.  42- 
^24)  Pline  liv.  11,  ch.  25. — Cacsar.(a5)Posidonius,  liv.  4,ch.  i3. 
(26)  Les  Gaulois  avaient  àtis  lyres  ,  des  harpes,  des  chélys,   de* 
cytliares.   Strabo,    liv.  6.  (27)  Siricys ,    lieu   cite.  (28)   Idem. 
(^9j  Idem.    (3o)  Lc5  festins   se    prolon^jcaicnt   souvent    jusqu'à 
l'aurore.  (3i)  Justin  ,  liv.  ih.  (3^)  Pluton  ,  dieu  de  la  nuit  selon 
Caesar,  de  bello  galli.  (33)  Ou  Magus  ;  il  régnait  en   1986  du 
monde  et  201 5  avant  J.-C.  (34)  Uoucn.  (35)  Angers.  (iG)  5ioyon. 
{i7)  Nevers.  (38)  Il  régnait  en  2029  du  monde  et  1972  avant  J.-C. 
(3!^)   Csesar.  (4o)  Il   régnait  en  2096  du  monde  et    iç)5i>  avant 
J.-C.  (4i)  —  an  2116  —  i885.    (42)  —  an  2168  —  i838. 
(43)  —   an   2202  —  1799.  (44)   —  an    2238  —  1763.    (45) 
Aujourd'hui   Paris.  (4C)  11  régnait  an  2270  du  monde  et   i73r 
avant  J.-C.  (I7)—  an  2324—1677.  (48)  —  an  2339—  iGfrj. 
(49)  —  an  2354—  1647.  (5o)  OuBcllegius.  (5i)0u  Jalligius. 
(Si)  Ou  de  Thusus  Hérule.  (53)  C'est  sans  doute  cette  origine  qur 
donna  sujet  aux  Gaulois  d'aller  secourir  Troie.  Voyez   Gaulr 
poétique  de  îlarchangy,  notes.  Quelques  auteurs  disent  que  le,-. 
Gaulois   ayant  trouvé  la  ville  prise,  emmenèrent  avec  cui  un 
certain    nombre  de  Troyens.    f^oyez    Amm.   Marcell.   Lucan. 
Phars.,  liv.  1.  —  Sidon.  Apoll.  liv.  7  ,  ép.  7.  (34)  Il  régnait  an 
24o4  du  monde  et   1697  avant  J.-C.  (55)  —  an  2434  —  1567. 
(56)  —  2482  —  iSig.  (57)  Valence  sur  le  Khône;  il  existe  tout 
près  de  la  ville  de  Romans  et  celle  deRomieu.  (58)  —  an  2660 

—  1441   avant  J.-C.  (59)  —  an  2583 — 1418.(60)  —  an  2610 

—  1391.  (6i)  —  an  265o  —  i388.  (62)  —  2700  —  iSoi. 
(fi3)  Ou  Francion ,  il  régnait  an  2800  du  monde  et  1201  avant 
J.-C.  (64)11  donna  son  ném  au  peuple  Sicanibre.  (65)  L'histoire 
parle  peu  de  ces  rois,  et  le  temps  de  leur  règne  n'est  pas  bien  connu, 
cette  chronologie  est  prise  dans  les  Elémens  de  l'histoire  des 
Gaules,  par  Sirieys.  Il  ne  parle  pas  des  auteurs  où  il  a  puisé. 
(t)G)  Ces  fastes  de  l'histoire  des  Gaules  sont  pris  dans  les  Elé- 
mens de  r Histoire  des  Gaules,  par  Sirieys.  (67)  Les  Gaulois  ar- 
maient leurs  enfans  dans  une  cérémonie  publique,  Sirieys.  (68)  Les 
jeunes  Gaulois  ne  pouvaient  se  présenter  devant  leur  père  qu'après 
avoir  été  armés.  Ne  serait-ce  point  là  l'origine  de  la  chevalerie  ? 
(Ut))  L'Espagne  ,  en  1 58 1  avant  J.-C  (7 o)  Italie,  «0  1579  — (7i) 
tio..  —  (72)  En  1264  —  (73)  En  i33o  —  (74)  En  616  —  (75) 
Milan.  (76)  En  1590  —  (77)  600— (78)  Marseille. (79)  Crémo- 
nais.  (80)  Véronnais.  (81)  576  —  (8  >)  544  —  (^3)  544  —  (84) 
525  —  (85)  480  —  (86)  429  —  (87)  429  —  (88)  392  -  (89)  àg» 

—  (90)  336  —  (9 1)  35 1  —  (J})  35o  —  (93)  342  —  (94)  336  — 
(95)  334  —  de  Rome  4io.  (95)  32 1  —  de  Rome  433.  (96)  3i  1 

—  de  Rome  443.  (87)   3ii  —  de  Rome  443.    (98)  307  —  de 
Rome  447- ("J^)  396  —  de  Rome  457-  («oo)  284  — de  Rome  470 


MUSÉE  DES  FAIVÎTLLES. 


165 


(loi)  ^79  —  «le  Rome  475.  (109)  ^78  —  de  Rome  476.  (io3) 
a^5  —  de  Rome  479-  («o3)  36')  ■=  de  Rome  4?9-  (<o'j)  2  19  = 
de  Rome  5o5.  (io5)  ^43  —  de  Rome  5ii.  (106)  24a  =  de 
Rome  5:3.  (107)  Hclanus ,  signifie  splendeur,  nom  sous  lequel 
les  Gaulois  adoraient  la  lune.  Voyez  D.  Martin  ,  Histoire  des 
Gaulois,  (lù?)  Lucan  ,  debell.  cii'il.,  liv.  5.  (109)  Maxime  de 
Tyr,  orat.  38.  (110)  Picot,  Histoire  des  Gaulois,  tom.  3,  liv. 
•3, du  7.  (m)  Picot,  lieu  cité.  (1  iv)  Gaule  poétique,  (i  i3)  Caes., 
c/e  ie/.^'.i/.  liv.  6.  (1 14)  Le  Mercure  des  Phéniciens.  (ii5)Dio- 
«lorc  de  Sicile.  (H 6)  Coutume  conservé©  ju«qae»  à  U  chevalerie. 


(117)  D.  Martin  ,  Histoire  des  Gaulois,  (i  1?)  Pomponias  Mêla, 
liv.  3,  ch.  3  (118)  Courtépëe,  Histoire  de  Bourgogne.  (119) 
Le  grand  d'Aussy,  Vie  privée,  (lîo)  D.  Martin  ,  Religion  des 
Gaulois.  (\i\)  Cats.  de  bel.  gai.,  liv.  6.  (122)  Tache ,  de morib. 
Germa.  (l23)Strab.  liv.  4.  H'2\)  Pic,  lieu  cité.  (125)  Laoreau,  lica 
cité.  («26)  /dem.  («27)  D.  Martin.  (I2£)  Cxs-  de  bell.gall.,  liv. 
4.  (l^y)  Marcel,  tom.  i  ,  ch.  9.  (130)  Le  vin  que  les  Phocéen» 
établis  à  Massalie  avaient  fait  connaître.  Polyb.  liv.  1.  («3«) 
Marchang.  Histoire  de  France,  tome  \ .(«  32)  Mot  grec  que  signifie 
bonketa-i  (<33)  M«t  grec  qni  v«rt  dire  volonté. 


SECONDE  JOURNÉE. 


Le  lendemain  malin ,  je  rae  levai  de  bonne  heure,  ei 
vins  m'asscoir  sur  le  seuil  de  la  maison  de  mon  hôte.  Le 
ciel  était  serein ,  la  Camarus  (1)  rougissait  au  feu  de 
l'astre  du  jour  prêt  à  s'élancer  du  sein  des  nuits.  Les 
Derus  (2) ,  qui  s'élevaient  sombres  et  touffus  sur  le  som- 
met de  la  moutagne  gui  dominait  les  habitations  des 
Gaulois ,  s'agitaient  doucement  an  souffle  caressant  des 
Ccrs  (3).  Lynde  (4)  du  firmament  se  colorait  d'un  rouge 
éclatant,  ei  se  reflétait  sur  les  ondes  courroucées  de  la 
Druentia  (3)  qui  bordait  comme  d'une  frange  argentée 
la  plaine  des  Candelleuses  (6)  ;  la  légère  Bardai  (7)  chan- 
tait seule  au  bro  (8)  silencieux. 

Je  goûtais  le  calme  que  procurent  de  pareilles  sen- 
sations alors  que  mon  hôte  me  rejoignit  en  disant  : 

—  Salut,  mon  frère;  puisse  votre  sommeil  avoir 
ctc  anssi  paisible  que  l'est  la  face  de  la  chaste  Héla- 
nus... 

—  Vos  vœnx  sont  accomplis  ,  mon  frère,  car  ma 
nnit  a  été  aussi  douce  que  le  cœur  de  la  jeune  fille. 

—  Que  les  dieux  en  soient  loués...  Nous  allons  à 
la  chasse;  serez-vous des  nôtres? 

—  Très-volontiers. 

Nous  rentrâmes  dans  la  maison ,  et  nous  prîmes  cha- 
can  nos  armes;  quelques  autres  Gaulois  vinrent  se  réu- 
nir à  nous,  et  nous  partîmes  tous,  nous  dirigeant 
vers  une  forêt.  A  notre  arrivée,  je  fus  surprLsd'y  trou- 
ver un  très-grand  nombre  de  chasseurs  réunis;  je  fis 
part  de  mon  étonnement  à  mon  hôte ,  qui  me  dit  alors: 
—  Nous  célébrons  aujourd'hui  la  fête  de  la  déesse 
des  chasseurs,  et  il  y  aura  en  son  honneur  une  chasse 
générale  (9).  •  Alors  nous  formâmes  un  grand  rond; 
Jes  prêtres  de  la  déesse  étaient  au  milieu  (^0):  l'un 
d'eux  portait  un  large  sac  ;  il  fit  le  tour,  et  en  passant 
devant  nous,  chacun  des  Gaulois  lui  remit ,  en  l'hou- 
n«r  de  la  déesse  de  lâchasse,  autant  de  pièces  de  mon- 
naie qu'il  avait  tué  de  grands  animaux  j>endaut  l'an- 
née (H). 

La  collecte  finie,  le  prêtre  dit  quelques  paroles  sa- 
crées, puis  il  remit  à  tous  les  assistans  des  flèches  em- 
poisonnées {\2) ,  en  nous  donnant  une  espèce  de  béné- 
diction ,  et  nous  commençâmes  la  chasse.  Le  chef  des 
chasseurs  détermina  les  postes  de  chacun ,  et ,  à  un  signal 
donné,  nous  fîmes  la  battue  du  bois  de  manière  à  nous 
rendre  au  lieu  indiqué  pour  réunion.  Nous  étions  tous 
àclieval.  Les  Gaulois,  excellens  cavaliers  (13),  firent  des 
prodiges  d'adresse.  La  forêt  était  peuplée  d'un  grand 
nombre  de  bêtes  féroces  et  sauvages.  La  chasse  se  pro- 
longea une  grande  partie  du  jour.  Je  fus  le  premier  à 
me  trouver  au  rendez-vous  général  ;  je  trouvai  là  plu- 
sieurs femmes  occupées  à  dresser  la  table  du  festin. 


Ma  capture  était  minime  ;  mais  celle  de  mes  compagnons 
était  abondante.  Bientôt  nous  fûmes  tons  réunis.  Alors 
nous  nous  mîmes  à  préparer  le  produit  de  la  chasse, 
demeurant  entourés  des  divers  meutes  de  chiens  qni 
rôdaient  autour  de  nous  (^  4).  Puis,  tandisque  les  vian- 
des cuisaient,  nous  nous  livrâmes  tous  à  des  jeux  d'a- 
dresse et  de  force,  où  les  Gaulois  firent  preuve  d'agUité, 
de  force  et  de  souplesse  (^o). 

Enfin,  nous  nous  mîmes  à  table;  le  repas  fut  des 
plus  joyeux ,  et  les  bardes  chantèrent  l'hymne  suivante  : 

CHANT  DE  CHASSE. 

«  Le  glaive  du  chasseur  est  sorti  do  repos;  les  échos 
de  la  foièl  ont  retenti  de  ses  coups;  partout  où  il  a  passé,  il 
a  laissé  des  traces  sanglantes.  Les  bêtes  féroces  mises  en 
fuiie  ont  fait  entendre  leurs  hurleraens  de  frayeur  ;  par  eux , 
répouvante  a  volé  de  tanière  en  tanière ,  et  tous  les  ani- 
maux ,  saisis  d'effroi,  oîit  fui  de  tous  côtés  par  instinct  et 
par  prudence  ;  car  les  compagnons  de  la  déesse  criaient  : 
\  oici  les  enfans  du  Celte,  les  chasseurs  des  chasseurs, 
l'épée  terrible  des  dieux. 

»  Du  sang  et  la  mort  !...  du  sang  et  la  mort!...  Ils  ont 
fui,  mais  en  vain ,  le  fer  brillant  du  Celte  leur  a  fasciné  les 
yeux ,  et  ils  sont  venus  d'eux-mêmes  se  présenter  aux  coups 
des  chasseurs,  et  maintenant  ils  vont  être  broyés  par  les 
braves  des  braves. 

»  Le  glaive  est  l'esclave  du  Celte  ;  il  va  saisir  la  proie 
partout  où  elle  se  mouire ,  au  sommet  des  montagnes  comme 
au  milieu  des  plaines ,  à  travers  les  bois  comme  au  sein  des 
eaux  et  des  airs ,  l'arme  du  chasseur  est  la  providence  du 
Celte. 

»  Sans  la  chasse,  que  serait  donc  la  vie  du  Celte?... 
comme  ses  premiers  pères,  il  se  nourrirait  de  glands  (•! 7) 
comme  les  animaux.  Honneur  donc  à  la  déesse  de  la  chasse 
qni  fit  connaître  au  Celte  cet  art  bienfaisant ,  car  après  le 
tumulte  et  le  sang ,  viennent  les  chants  harmonieux  et  les 
festins...  Ainsi  la  mort  donne  la  vie...  » 

Et  le  repas  achevé ,  nous  retournâmes  tMs  ensemble 
au  village. 


(1)  La  voûte  étoilce.  (^jChcne.  (3)  Zéphir.  (\)  L'azur  du  ciel. 
(.1)  Durance.  (6)  Cadenct.  (7)  L'alouette.  (8)  Champ.  (<))  Serieys  , 
Histoire  des  Gaulois  {\o)  idem  (i  1)  Idem.(i-i)  Idem.  (i3)  Idem. 
(\\)  Idem.  (i5)  Idem,  (itl)  Strabo  ,  liv.  4.  (17)  S'il  faut  en  croire 
les  historiens,  tous  les  peuples  dans  leur  enfance  se  seraient  nour- 
ris du  fruit  du  chêne.  Voyez  Lucre,  liv.  5.  Ovid,  metam.  Hora., 
liv.  1  5  et  5.  Chaque  peuple  aurait  eu  sa  forêt  de  Dodone,  La- 
cain  appelle  la  forêt  de  Marseille,  SyU'a  dodones.  Ne  serait-ce 
pas  plutôt  le  fruit  du  châtaignier  ?  et  n'aurait-on  pas  confondu  ce» 
dcus.  fruits!...  Terreur  ne  serait  pas  impofsible.m  Je  laisse  à 
(l'autre*  ce  problème  a  résoudre. 


^66 


LECTURES  DU  SOIR. 


TROISIÈME  JOURNÉE. 


Le  lendemain  de  la  chasse  fut  un  jour  triste  ;  une 
dispute  s'était  éleyée  entre  deui  chasseurs.  La  cause  fut 
portée  devant  le  tribunal  des  magistrats  (I)  qui  pronon- 
cèrent la  sentence.  Voilà  qu'un  d'eux  se  plaint  el  appelle 
son  adversaire  au  jugement  des  dieux  (2)  et  au  malle 
prochaio  (3).  Le  malle  eut  lieu  le  même  jour  ;  là ,  debout 
devant  les  magistrats,  la  face  empourprée  de  colère,  le 
Gaulois  condamné  parles  juges  proféra  ces  mots  : 

—  »  Je  le  jure  par  tous  les  dieux  du  Celte ,  je  me  dé- 
clare pour  la  vie  l'ennemi  de  mon  adversaire  ;  que  tous 
les  dieux  punissent  de  mort  quiconque  lui  donnera  un 
asile  qui  me  soit  inconnu.  Je  défie  toutes  les  forêts  de  la 
terre,  les  cavernes  des  montagnes  et  les  déserts  les 
plus  éloignés,  de  lui  fournir  une  retraite  qui  puisse  le 
soustraire  à  ma  juste  fureur  (4).  » 

En  achevant  ce  serment  terrible ,  il  jeta  son  collier  à 
terre  comme  gage  de  combat  (3).  L'adversaire  accepta 
le  défi,  et  le  combat  commença  impétueux,  terrible 
même  force,  même  adresse,  même  présence  d'esprit, 
jamais  deux  champions  ne  furent  de  plus  égale  valeur. 
Ils  combattaient  déjà  depuis  long-temps,  et  la  victoire 
demeurait  toujours  incertaine.  Les  Gaulois  applaudis- 
saient les  faits  remarquables  de  chaque  champion, 
lorsque  parurent  plusieurs  bardes  qui  chantèrent  ce 
qui  suit  : 

«  Le  Celte  préfère  la  mort  à  l'ignominie;  le  lâche  qui 
fuit  le  combat  sera  maudit.  Résister  et  braver  même  la 
fureur  des  élémens  est  la  loi  commune  à  tous.  Le  Celte 
lutte  avec  les  courans  rapides  des  fleuves  et  avec  les  tour- 
billons de  la  tempête.  S'il  est  couciié  sur  le  rivage  de  la 
mer  lorsque  le  grand  flot  s'approche,  il  dédaigne  de  se 
retirer  pour  le  fuir  ;  il  ne  déserte  point  la  cabane  que 
la  flamme  dévore ,  mais  il  dispute  au  feu  tout  ce  qui  se  pré- 
sente à  lui. 

»  Au  moment  où  le  guerrier  celte  combat,  l'étoile  de 
l'immortalité  se  hve  pour  lui,  et  s'il  meurt  avec  hon- 
neur et  pour  une  cause  juste,  le  barde  célèbre  ses  louan- 
ges. » 

Soudain  un  cri  terrible  se  fit  entendre ,  et  les  chants 
du  barde  furent  interrompus  :  le  provocateur  venait  de 
rouler  dans  la  poussière ,  et  son  ame  en  courroux  s'était 
enfuie  aux  enfers.  Le  vainqueur  lui  trancha  la  tête,  la 
porta  en  triomphe  chez  lui  (6) ,  et  l'attacha  à  la  porte  de 
sa  cabane  comme  un  témoignage  de  la  justice  de  sa 
cause  et  de  sa  valeur  (7). 

Les  parens  du  mort  demeurés  seul»  enlevèrent  le  ca- 
davre ,  et  furent  l'inhumer  sans  cérémonie.  Les  funé- 
railles furent  donc  courtes  :  arrivés  à  l'enclos  sacré ,  ils 
creusèrent  une  fosse  profonde,  y  placèrent  le  mort  (8) 
et  avec  lui  tout  ce  qui  lui  était  le  plus  précieux  (9).  Sa 
femme  et  ses  enfans  versaient  des  larmes,  el,  les  che- 
veux épars ,  chantaient  : 

<t  Le  brave  des  braves  a  combattu  ;  c'est  en  vain  que  son 
bras  formidable  a  frappé  tant  de  coups  terribles  à  l'ennemi, 
il  est  mort ,  car  la  déesse  des  guerriers  lui  a  voilé  la  face  , 
et  son  bras  n'a  frappé  qu'au  hasard  ;  son  bras  fasciné  n'a 
pu  éviter  le  fer  de  son  adversaire.  Il  est  tombé!...  mais 
avec  honneur  et  gloire ,  car  sa  cause  était  juste.  11  est  mort, 
mais  sa  vie  n'est  souillée  d'aucune  honte.  Le  lâche  fuit  le 
combat ,  le  brave  le  cherche  ;  le  lâche  évite  la  mort ,  le 


brave  l'affronte.  La  mort  trouve  le  brave  toujours  prêt;  il 
la  voit,  sourit  et  tombe  (<0}. 

»  Dès  l'instant  où  le  brave  meurt ,  l'étoile  de  l'immorta- 
lité se  lève  sur  lui ,  et  il  va  revivre  avec  ses  aïeux {U).  » 

L'hymne  finie,  la  femme  du  défunt  descendit  vivante 
dans  la  tombe  conjugale  qui  renouvelle  l'hymenée  (i2). 
Les  enfans  qui  ne  veulent  vivre  que  pour  venger  leur 
père  et  leur  mère ,  jetèrent  dans  la  tombe  des  lettres 
d'adieu  (15).  Alors  on  éleva  un  monticule  de  terre  sur 
les  deux  morts  en  forme  de  piramide  haute  de  trente 
toises  (14), 

Les  parens  s'étant  retirés ,  il  ne  resta  plus  que  quel- 
ques enfans  qui  jouaient  peut-être  sur  la  tombe  de  leur 
père  (1 5). 

Pour  moi,  déplorant  une  coutume  si  funeste  el  vive- 
ment ému  par  la  pensée  de  l'état  présent  et  du  sort 
à  venir  de  deux  familles ,  j'errai  dans  ce  lieu  de  repos  : 
le  clos  était  vaste  et  planté  d'arbres  touffus.  Le  sol  était 
couvert  d'un  gazon  verdoyant  (16). 

Je  m'arrêtai  devant  une  tombe  remarquable  sur  la- 
quelle s'élevait  une  petite  colonne  taillée  ;  une  urne , 
peinte  de  diverses  couleurs  (17)  la  dominait.  Ces  mots 
étaient  gravés  sur  la  pierre  monumentale  :  •  Dans  ce 
»  bouage  demithras,  ce  tombeau  renferme  le  corps  du 
»  grand-prêtre  Chyndonax  :  retirez- vous ,  impies,  les 
»  dieux  gardent  ma  cendre  (^8).  » 

Je  lus  encore  l'inscription  suivante  : 

«  Si  vous  ne  trouvez  plus  de  cendres  dans  celte  urne , 
Il  songez  à  belle  âme  contre  laquelle  il  ne  fut  jamais  rien 
»  dit. 

»  Ici  se  découvre  tout  le  secret  de  la  vie  humaine  ! 

»  Lève  le  v»ile ,  et  médite  sur  ce  composé  des  substances 
»  qui  s'unissent  et  se  séparent  ! 

»  Le  soleil  s'est  levé  pour  moi  ! 

»  La  vie  est  courte;  le  temps  n'est  long  qu'après  la 
D  mort  1 

■  Rien  n'est  plus  assuré  que  la  mort  ! 

»  Réjouis-toi,  et  viens (19)  !...  » 

Ce  jour-là ,  mon  hôte  mariait  une  de  ses  filles,  et  dès 
la  veille,  on  avait  préparé  les  réjouissances.  Le  repas 
fut  splendide;  un  très-grand  nombre  de  Gaulois  assistaient 
au  festin.  Tous  les  jeunes  guerriers  des  Gandelleoses 
étaient  présens ,  et  c'était  parmi  eux  que  la  jeune  Gau- 
loise devait  choisir  son  époux. 

Le  repas  était  fini  ;  tous  les  enfans  des  Celtes ,  atten- 
tifs à  ce  qui  allait  se  passer ,  gardaient  le  silence.  Tous 
les  yeux  étaient  portés  sur  la  jeune  fille  qui  demeura  un 
instant  indécise  et  rêveuse  ;  enfin  la  jeune  Gauloise  ,  sa 
figure  se  colore,  elle  se  lève  de  table,  prend  une  coupe, 
et ,  l'avant  présentée  k  un  jeune  Gaulois ,  elle  y  verse  de 
l'eau  (20). 

Un  tonnerre  d'applaudissemens  se  fit  entendre;  la  fille  de 
mon  hôte  venait  parla  de  déterminer  son  choix.  Nous  nous 
levâmes  tous  de  table  ;  mon  hôte  prit  sa  fille  par  la  main, 
la  présenta  au  jeune  guerrier  qu'elle  avait  choisi,  el 
lui  dit  :  —  Je  te  donne  ma  fille  pour  être  ton  bonheur  el 
ta  femme,  pour  garder  tes  armes  et  ton  argent ,  pour 
veiller  sur  tes  enfans,  pour  partager  ton  lit  el  tel 
biens ,  el  je  te  la  donne  an  nom  de  tous  les  dieux  (2 1  ). 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


i6i 


Et  nous  répondîmes  tous  :  —  Que  cela  soit  fait  ainsi.  '"^ 
Les  bardes  entonnèrent  alors  le  chant  de  l'hyménée. 

«  Jeanes  guerriers  et  vous  jeunes  filles ,  venez  saluer 
voire  compagne;  venez;  apportez  tous  des  couronnes  de 
fleurs  et  des  guirlandes  de  verdure;  venez,  accourez  tous 
vers  la  bien-aimée  de  l'homme. 

»  L'homme  unira  son  existence  à  celle  de  la  femme ,  ils 
ne  feront  qu'une  même  chair. 

»  Que  les  génies  malfaisans  s'éloignent  du  couple  heu- 
reux ;  car  les  jeunes  filles  ont  cueilli  le  rameau  d'aubé- 
pine (22)  qui  éloigne  les  lutins  et  les  duses(23). 

»  Que  l'homme  qui  a  donné  son  nom  à  la  femme  évite  le 
déshonneur ,  et  que  la  femme  qui  est  la  compagne  de 
l'homme  demeure  toujours  pure. 

»  Couple  charmant  !...  que  les  dieux  rendent  votre  union 
féconde  et  prospère;  soutenez-vous  l'un  l'autre  et  bravez 
ensemble  les  orages  de  la  vie.  Puisse  tous  les  dieux  vous 
être  favorables ,  et  tenir  loin  de  vous  le  codrille  impur  qui 
donne  la  mort  (24). 

I)  Le  genre  Fiumain  est  sorti  des  flancs  de  la  femme,  et 
ii  a  été  nourri  par  elle ,  et  tous  les  héros  du  Celte  ont  été 
balancés  sur  ses  genoux.  C'est  la  femme  qui  file  le  lin  qui 
doit  servir  à  tisser  la  chlamyde  des  guerriers;  c'est  elle  qui 
essuie  son  front  poudreux ,  et  qui  nettoie  son  épée  ensan- 
glantée après  les  combats, 

»  Jeunes  filles,  conduisez  votre  compagne  à  la  chambre 
nuptiale ,  afin  que  le  prêtre  la  bénisse  ainsi  que  son  époux. 
Que  votre  hymen  et  votre  bonheur,  couple  fortuné,  soit 
aussi  durable  que  la  pierre  césée  (25) ,  que  le  Peulvan  (26) 
et  le  Dolmen  (27). 

»  Jeunes  guerriers  et  vous ,  jeunes  filles ,  venez  saluer 
votre  compagne  ;  venez ,  apportez  tous  des  couronnes  de 
fleurs  et  des  guirlandes  de  verdure,  venez,  acourez  tous 
vers  la  bien-aimée  de  l'homme  I...  » 

Après  la  cérémonie  religieuse  qui  fut  secrète,  les 
deux  époux  revinrent  dans  la  salle  du  festin  ,  se  proster- 
nèrent aux  pieds  de  leurs  parens,  et  leur  demandèrent 
leur  béQédiction(28),  après  quoi  les  assistans  formèrent 
tous  une  vœu  personnel  pour  les  deux  époux  (29). 

Alors  les  jeux  publics  commencèrent  au  devant  de  la 
maison  de  mon  hôte.  Les  uns  se  formèrent  en  rond ,  se 
tenant  pas  la  main,  et  dansant  au  bruit  des  instrumens  ; 
et  leurs  voix  mâles  se  mêlaient  aussi  aux  sons  des  cy- 
thares,  des  harpes  et  des  chelys  (50)  ;  d'autres,  à  demi 
nus,  s'exerçaient  à  sauter  au  milieu  d'un  rond  formé 
d'épées  et  de  lances  aiguisées  (3^). 

Pour  moi ,  je  causais  avec  mon  hôte ,  et  je  le  ques- 
tionnais sur  le  commerce  des  Gaules. 

—  Le  commerce,  favorisé  par  les  rivières  (32),  at- 
tire, me  dit-il,  assez  d'étrangers  (53).  Les  échanges 
portent  principalement  sur  lesobjets  suivans:  l'étain  des 
raines  de  Cornouailles  (54);  les  chiens  de  chasse  et  de 
combat  (35);  les  peaux  dont  ont  fait  des  voiles  (56), 
des  fourrures ,  et  la  viande  sallée  des  bords  de  la 
Seine  (37)  ;  les  toiles  si  serrées  qu'elles  résistent  au 
tranchant  des  armes  (38);  des  objets  de  terre  cuite  et 
de  verroterie  (39)  ;  l'or  qu'on  enlère  dans  le  sable  des 


fleuves  de  l'Aquitaine  (40).  Les  Gaulois  se  glorifient  d'à- 
voir  inventé  les  roues  de  la  charrue  et  le  crible  qui  pu- 
rifie le  grain  (41).  Us  cultivent  une  espèce  de  lin  qu'ils 
savent  filer  et  ourdir ,  avec  lequel  ils  fabriquent  des 
robes  qui  sont  recherchées  par  tous  les  autres  peu- 
ples (42).  Pour  hâter  la  maturité  des  fruits ,  ils  répan- 
dent sur  eux  une  poussière  noire  (43)  ;  ils  composent  un 
savon  pour  nettoyer  le  linge  (44).  Les  lits  de  duvets  ont 
été  inventés  par  eux  (45),  ainsi  que  les  tapis  à  fleurs. 
Ils  ont  des  procédés  pour  teindre  de  diverses  cou- 
leurs (46).  Le  verre,  qu'ils  savent  travailler,  est  plus 
transparent  que  celui  des  autres  nations  (47).  Ils  savent 
donner  à  l'éfain  et  au  cuivre  l'éclat  de  l'or  (48),  lis  en- 
graissent la  terre  par  le  moyen  de  la  marne  et  de  la 
chaux  (49).  Les  Gaulois  ont  encore  inventé  les  habits 
feutrés  (50)  ;  enfin  ils  savent  battre  monnaie.  »  Mon  hôte 
m'en  présenta  une;  elle  était  de  cuivre,  portait  au  bord 
le  nom  du  roi  Dubno ,  au  milieu,  l'effigie  de  ce  prince  ; 
sur  le  revers  de  la  médaille,  on  voyait  un  guerrier  te- 
nant de  chaque  main  une  tête  ensanglantée  (31). 

Le  soleil  avait  cessé  d'éclairer  le  sol  desCandellenses; 
les  jeux  publics  finirent ,  et  le  repas  des  noces  commença! 


(i)  Seriey»  ,  ch.  3i,  (?)  Idem.  (3)  Assembl^ea  g^ndrale» ,  plu- 
sieurs pays  ont  pris  leur  nom  de  cet  assemblées,  tels  qu'A«male. 
Vismale,  l'oyez  Boulainvillicrs.  ('i)  Marchangy,  (5)  De  Boulain- 
villiers  ,  de  la  est  venu  Texpresiion  :  jeter  le  gand.  (6)  Boulain- 
villiers.  7)  Idem.  (ÎJ)  Les  Gaulois  brûlaient  en  général  les  morts 
cependant  quelquefoi»  il  les  inhumaient,  voyez  Qxm.  debell.gal. 
(9)  Marchangy.  (;o)  Les  Gaulois  connaisiaient  la  vie  future. 
(11)  Caî«.  de  bcll.  gall.  {11)  On  a  trouvé  une  multitude  de  ces 
tombeaux  dans  la  Creuse  .  la  Sartlie,  la  Sambre  ,  etc.  (i3)  Diod. 
Cot  usage  a  encore  lieu  au  Bengale,  selon  Marchangy. (i  4)  Serieys. 
(  1 5)  Idem.  (  1 6)  Laurcau,  Histoire  de  France  a  <^antClons.  (  1 7)  Ce 
monument    a    été  trouTé  près  de  Dijon ,    voyez   D,    Martin. 

(18)  Toutes  ces  inccriptions  se  trouvent  dans  Laureau  et  D.  Martin. 

(19)  Ces  inscriptions  semblent  cU-e  en  opposition  avec  ce  que  nous 
avons  dit  précédemment ,  savoir ,  que  les  Gaulois  n'écrivaient 
point.  Il  est  certain  toute  fois  qu'ils  connaissaient  l'écriture ,  ilt 
n'en  faisaient  point  usage  pour  écrire  leurs  lois  et  leur  histoire, 
voyez  tous  les  auteurs  cites.  (20)  Justin,  liv.  43.  (21)  Marchangy. 
{-il)  Mémoires  de  l'Acad.  celtique.  (23)  Mauvais  génies.  (2() 
Cette  superstition  gauloise  se  retrouve  encore  parmi  le  ptuple 
des  campagnes.  Le  codrille,  serait  selon  eux ,  un  œuf  pondu  par 
un  coq,  d'où  il  sortirait  un»  espèc»  de  reptile  qui  donfllgjlib mort 
'a  ceux  qui  le  regardent.  Mémoires  de  l'Académie  celUquCy 
tome  4  ,  p.  95.  (ih)  Pierre  monumentale  druidique  si  commune 
en  France.  ('26)  Obélisque  gaulois.  (27)  Autel  gaulois.  (28)  Mé- 
moire de  l'Académie  celtique.  (29)  Idem.  (3o)  Claudi.  et  Sidon. 
Appolin.  (3  ))  Tacite.  (3  j)  Strab.  liv.  3  et  4.  (33)  Diod.  sicul.  Ht.  5. 
()|) Picot,  Histoire  des  Gaules.  (35)  Strab.  (36)  Cats.  de  bell. 
gall.  (3-,) Strab. (38)  Pline.  (89) Strab.  (\()Idem.  (4,)  Pline,  liv. 
18,  d'après  le  même  auteur,  les  Gaulois  connaissaient  la  marne 
et  la  chaux  qu'ils  employaient  pour  engraisser  la  terre.  (\i)  Sa- 
bine. (43) Pline,  liv.  17.  (44)  Pline,  liv,  28.  (45)  Pline,  liv.  8.  (46) 
Pline,  liv.  19,  (47)  Idem,  liv,  3o  et  36.  (48)  Idem,  liv.  24. 
(49)  Idem,  liv.  8.  (5o)  Idem,  liv.  17.  (51)  Picot,  Histoire  des 

Gaules ,  Stnh.  liv.  4,  Marcel ,  Origine  de  la  monarchie  fran - 
çaise.  Voye%  les  plancher; 


QUATRIÈME  JOURNÉE 


Je  me  levai  de  grand  matin  ;  je  désirais  faire  une  pro- 
menade dans  les  environs.  Le  fils  de  mon  hôte  m'accom- 
pagna ,  et  bientôt  nous  eûmes  parcouru  le  village.  Il 
était  situé  sur  le  penchant  d'une  colline  H  ) ,  et  une  for- 


tereise  le  dominait.  Elle  était  construite  d'une  manière 
assez  régulière,  et  très-solide.  De  longues  et  grosses  pou- 
tres gisaient  a  terre  à  deux  pieds  de  distance  l'une  de 
l'autre  ;  en  dedan»,  elles  étaient  attacliées  ensemble  par 


468 


LECTURES  DU  SOIR. 


des  traverses ,  et  le  vide  éUil  rerapli  de  terre  grasse  ; 
ce  vide  était  couvert  en  dehors  de  grosses  pierres.  A  ce 
lit  de  poutres,  de  terre  et  de  pierres,  succédait  un  se- 
cond lit  pareil ,  puis  un  troisième.  Ainsi ,  jusqu'à  la  hau- 
teur de  quatre-vingts  pieds  (2) ,  l'édifice  était  de  forme 
carrée,  et  les  murs  avaient  quarante  pieds  d'épaisseur, 
Sur  trois  cents  de  face  (3).  Des  pieux  pointus  et  durcis 
au  feu  étaient  plantes  au  haut  du  mur,  et  formaient  un 
bataillon  de  piques  (4).  Tout  autour  gisaient  éparses 
des  tours  mouvantes  (o) ,  des  rhédas  (6) ,  des  pétori- 
tUDs  (7) ,  des  essorts(8)  et  des  covius  (9). 

Sur  les  quatre  portes  principales  de  la  forteresse ,  on 
avait  cloué  des  pieds  de  louve,  des  carcasses  de  hibou, 
des  os  humains  et  des  crânes  pris  à  l'ennemi  (^  0).  Sin- 
gulière mosaïque  que  celle  des  Gaulois  !... 

En  face  et  près  d'un  déru  centenaire  à  demi  consumé 
par  la  foudre ,  s'élevait  un  autel  de  gazon  ;  un  long  ja- 
lon y  était  planté  et  balançait  dans  les  airs  l'étendard 
sacré  de  la  guerre  (H).  Tandis  que  nous  continuioDS 
notre  course  matinale,  curieux  que  j'étais  de  connaître 
tout  ce  qui  concernait  le  peuple  celte,  je  m'enquis  au- 
près de  mon  compagnon  de  la  forme  desgouvernemens. 
Voici  ce  qu'il  m'apprit  : 

«  Le  peuple  Gaulois  est  divisé  en  grandes  peuplades, 
et  chaque  peuplade  habite  un  territoire  déterminé  (12) , 
et  ce  territoire  n'a  d'autre  nom  que  celui  de  la  peuplade 
qui  l'habite  (15).  L'empire  des  Gaules,  à  cause  de  sa 
vaste  étendue,  pourrait  être  divisé  en  deux  grandes 
parties ,  savoir  :  la  partie  asiatique  et  la  partie  euro- 
péenne (1 4).  Les  limites  de  la  partie  asiatique  ont  beau- 
coup varié;  quant  à  la  partie  de  l'Europe,  elle  est  li- 
mitée, au  midi,  par  la  mer  Méditerranée;  à  l'occident, 
par  rOccéan  atlantique;  au  nord-ouest,  par  la  mer  du 
Nord  et  la  Manche,  et  au  nord,  par  la  Scandinavie,  la 
Pologne  et  la  Moscovie  (t3).  La  forme  du  gouvernement 
est ,  chez  les  uns ,  monarchique ,  chez  les  autres ,  aristo- 
cratique (t  6) ,  chez  d'autres  enfin ,  partie  aristocratique 
el  partie  démocratique;  ces  derniers  sont  appelés 
libres  (i7). 

»  Les  petites  républiques  sont  soumises  aux  nobles  , 
mais  elles  choisissent  annuellement  un  magistrat  pour 
les  affaires  civiles>,  et  un  généralissime  pour  celles  de  la 
guerre  (^8).  Les  républiques  et  les  états  monarchiques 
se  réunissent  tous  les  ans  en  un  conseil  général  où  l'in- 
térêt commun  est  discuté  et  réglé  (19).  Les  républiques 
ont  une  loi  commune  à  toutes  :  elle  oblige  tout  citoyen 
à  révéler  secrètement  au  magistrat  ce  qui  peut  être 
tramé  contre  l'intérêt  public  (20).  Tous  les  états  sont 
dans  une  continuelle  surveillance  les  uns  envers  les 
autres  pour  se  maintenir  libres  (2^). 


»  La  royauté  se  transmet  par  la  voie  de  succession  : 
dans  ce  cas ,  le  pouvoir  est  tres-limité.  Les  rois  (22)  élus 
par  le  peuple  sont  plus  puissans,  et  ceux  qui  doivent 
leur  pouvoir  à  la  conquête  le  sont  encore  davantage  (25). 

»  La  paix  et  la  guerre  sont  décidées  par  les  druides  on 
^  par  un  tribunal  de  femmes  (24).  Voici  à  quelle  occasion 
^  ce  tribunal  fut  établi  :  deux  peuples  avaient  à  nommer 
3^  un  roi  ;  ils  ne  pouvaient  s'entendre  sur  le  choix  de  la 
personne.  On  était  sur  le  point  de  se  battre,  les  deux 
armées  étaient  en  présence  ;  tout  k  coup  une  troupe  de 
dames  gauloises  se  précipite  parmi  les  guerriers ,  et  une 
d'elles  s'écrie  : 

—  Quel  est  donc  le  motif  de  votre  assemblée? 

l'élection  d'un  chef  dont  la  psrsonne  réunisse  la  justice, 
la  sagesse  et  la  valeur;  qui  maintienne  la  prospérité 
comme  la  grandeur  de  toutes  les  cités.  Espérez-vous  le 
trouver  plutôt  dans  une  cité  que  dans  une  autre?... 
C'est  une  erreur.  Les  dieux  qui  les  donnent  aux  peuples 
n'ont  aucun  égard  au  lieu  de  leur  naissance  :  devant  eux 
les  hommes  et  les  lieux  sont  égaux.  Les  Gaules  possèdent 
plusieurs  héros  qui  mériteraient  la  préférence;  mais  ne 
vous  flattez  pas  de  découvrir  le  plus  digne  d'être  élo ,  si 
vous  ne  commencez  par  étouffer  cette  jalousie  qui  vous 
empêcherait  de  voir  le  mérite  là  où  il  se  trouve  (23), 

»  Les  Gaulois  s'apaisèrent  h  ce  discours;  le  chef  fui 
nommé.  En  reconnaissance  de  la  prudence  manifestée 
par  ces  dames,  le  tribunal  fut  établi. 

•  Les  femmes  gauloises  sont  aussi  courageuses  que 
leurs  époux  ;  on  les  a  vues  souvent  combattre  les  enne- 
mis de  la  patrie,  les  cheveux  épars  et  l'épée  à  la  main  : 
elles  encourageaient  les  combattans  au  milieu  de  la  mê- 
lée. Les  Gaulois  préfèrent  périr  par  les  flammes  avant 
que  de  capituler  ;  tous  ont  en  horreur  l'esclavage  (26).  » 

Notre  course  était  finie ,  et  nous  rentrâmes  pour  le 
repas  du  matin. 


(i)  Actuellement  appelée  leCastelar  et  où  il  reste  encore  une 
portion  de  tour  et  des  remparts ,  lieu  où  était  le  pays  des  Caudel- 
Itnsis  pagtis ,  peuple  cclto-liî;ien ,  Voyez  le  Dictionnaire  his- 
torique et  topographique  de  la  Provence,  par  Guérin.  (i)CtXM. 
de  bell.  galL,  liv.  6.  Chateaub.  les  Martyrs,  liv.  g.  (3)  Ccsar 
et  Chateaub.  (1)  Idem,  idem.  (5)Cacs.  de  bell.  gall.  (6)  Char  à 
deux  roues  (7)  Char  à  quatre  roues.  (8)  Cliarriot  dans  le  genre 
des  Covins  (9)  Charriot  à  combattre  :  armé  de  fer  tranchant , 
c'est  peut-être  ceux  dont  il  est  parlé  dans  le  livre  des  Machabées, 
(10)  Chateaub.,  les  Martyrs,  liv.  9.  (M)  Statue  grossière 
d'Hésuï ,  dieu  de  la  guerre.  (10)  Sericys,  Histoire  des  Gaules. 
(i3)  Idem.  (14,  i5,  16,  17,  18,  jg,  io,i\ ,  aa,  a3  ,  24  .  Se- 
rieys  ,  Histoire  des  Gaules.  (25)  Ce  discours  se  trouve  tel  quel 
dans  l'histoire  des  Gaules,  f»T  Serieys,  voK  unique.  |2Q/cW)*>. 


CINQUIÈME  JOURNÉÊf 


Ce  jour-là  nous  fîmes ,  comme  le  précédent ,  une  pro- 
menade matinale.  Nous  trouvâmes  encore  la  porte  du 
pays  fermée  et  gardée  on  dehors  par  une  meute  de 
chiens  de  combat  (4);  nous  l'ouvrîmes,  et  nous  descen- 
dîmes la  montagne.  Mon  but  était  de  visiter  le  naut  (2) 
sacré  qui  se  trouvait  à  la  base.  Le  naut  était  vaste  et 
rempli  de  bettulas  (3).  de  dcrus  et  d'autres  arbres  sa- 
crés. Au  milieu  de  sa  vaste  enceinte  et  sous  une  ombre 
immense,  où  ite  pénètre  jamais  les  rayons  du  soleil  (4),  i 


s'élevait  l'habitation  des  druides.  Là,  au  milieu  de  leur 
sauvage  solitude  et  dans  le  silence  des  forêts,  ils  étudient 
la  nature  et  ses  lois;  ils  cultivent  la  muse  de  Belle- 
nus  (3) ,  pratiquent  la  sagesse  dOnvena  (6)  ;  ils  s'instrui- 
sent des  cérémonies,  des  sacrifices  et  de  tout  ce  qui  a 
rapport  au  culte  divin  (7);  enfin  ils  enseignent  la  mo- 
rale, la  philosophie  et  le  dogme  si  consolant  de  l'immor- 
talité de  l'ame  (S)  à  de  nombreux  élèves. 

Los  druides  (9)  sootsoumis  à  un  souverain-pontife  qui 


MUSÉE  DES  FA]VmXES. 


169 


jooild'aDe  aulorilé  absolue sareax;  ^sa  mort,  il  est 

remplacé  par  le  plus  haut  en  dignité  (JO).  Les  rois  ne 
peuvent  rien  faire  sans  le  consentement  des  druides  li  I  ). 
Ces  prêtres  ne  vont  point  à  la  guerre;  ils  suivent  quel- 
quefois les  armées ,  mais  ils  ne  combalicnt  jamais  (  1 2|  ; 
ils  ne  paient  aucun  subside,  et  ils  sont  tous  logés  et 
nourris  au  frais  des  états  (15). 

Ils  ont  trois  fonctions  principales  à  remplir  H°  ils 
rendent  les  jugemens  dans  les  matières  les  plus  graves  ; 
2°  ils  élèvent  la  jeunesse  ;  5°  ils  font  des  sacrifices  (14). 
Dans  les  affaires  religieuses,  ils  lancent  une  espèce  d'ex- 
communication (lo). 

Ils  enseignent  à  leurs  élèves  tout  ce  qui  concerne 
l'ame,  rastroDomie,la  cosmomélrie,  la  géographie  ,  la 
philosophie  et  la  théologie  H6|.  Les  éludes  sont  très- 
longues  ,  et  n'ont  lieu  qu'oralement.  Toute  leur  science 
est  contenue  dans  vingt  mille  vers  que  les  élèves  sont 
obligés  de  graver  dans  leur  mémoire  (17).  Les  druides 
connaissent  la  boussole,  l'aimant  (^  8),  et  cultivent  avec 
succès  la  magie  (19).  La  couleur  rouge  est  regardée  par 
eux  comme  quelque  chose  de  divin  (20). 

Les  druides  sont  divisés  en  cinq  classes,  savoir  : 

-1°  les  bardes,  qui  se  livrent  à  la  poésie  et  à  la  mu- 
sique; 

2°  les  vaormèdes  chargés  des  études  ; 

5" les  cubages  chargés  de  la  divination; 

4"  les  druides  proprement  dits  qui  sont  sacrificateurs; 

5°  les  causidicis  qui  sont  les  interprètes  des  lois  (2^). 

Nous  parcourûmes  seulement  la  partie  publique  du 
naut  sacré;  une  terreur  (22i  subite  me  prit  en  voyant 
ces  lieux  sauvages.  Je  me  hâtai  donc  do  sertir  de  la  fo- 
rêt druidique,  et  tandis  que  nous  revenions  au  logis, 
le  fils  de  mon  hôte  me  raconta  les  travaux  de  1  Hercule 
gaulois. 

Ogmius ,  prince  des  Gaules,  doué  d'une  force  prodi- 
gieuse, d'un  caractère  guerrier  et  aventureux,  s'était 
rais  à  la  tête  de  l'exubérence  de  la  jeunesse  gauloise ,  et 
la  conduisit  dans  I  Espagne  où,  après  des  combats  sou- 
vent renouvelés,  il  les  établit.  A  son  retour  dans  la  pa- 
trie mère ,  il  est  de  nouveau  mis  à  la  tête  d'une  nouvelle 
migration  celtique  'a  laquelle  il  fit  franchir  les  sommets 
hérissés  des  Alpes. Il  peupla  les  montagnes;  ensuite  il  des- 
cendit dans  la  plaine ,  et  fit  la  conquête  des  terres  qu'ar- 
rosent les  eaux  du  Tésiu.  De  la  il  fut  jusques  aux  ri- 
vages de  la  mer  Adriatique.  Après  ces  travaux,  Ogmius 
passa  le  Pô  auprès  de  son  embouchure  .  et  peupla  lÉ- 
Irurie;  de  là  Ogmius  passa  dans  le  pays  où  le  Nar  a  sa 
source,  et  y  laissa  une  colonie  au  lieu  où  précisément 
plus  lard  Rome  s'éleva.  Continuant  ses  excursions,  il 
fut  près  de  l'Iris,  où  il  fixa  une  autre  colonie;  enfin  il  re- 
vint dans  sa  patrie  (23-24 1. 

Nous  étions  parvenus  dans  l'intérieur  de  la  cité;  en 
passant  sur  la  place  publique ,  nous  fûmes  témoins  dune 
coutume  qui  se  renouvelle  deux  fois  |var  an.  Un  magis- 
trat, devant  lequel  venait  se  présenter  tour  à  tour  la 
jeunesse  gauloise,  mesurait  l'épaisseur  de  chacun  d'eux. 
Tous  ceux  qui  dépassaient  en  rotondité  la  longueur 
fixée,  furent  mis  à  l'amende  et  'a  la  diète  (25).  Le  lils  de 
mon  hôte  s'avança  quand  son  tour  fut  venu  ;  un  rire 
universel  l'accueillit,  et  le  magistrat  ne  le  soumit  point 
à  l'épreuve  :  il  était  mince  comme  le  peuplier  de  six  ans. 

En  rentrant  à  la  maison,  mon  hôte  me  fit  voir  ses 
armes  et  des  têtes  prises  à  l'ennemi  vaincu  ;  elles  étaient 
MARS  I8.'56. 


entourées  de  cercles  en  or  (26)  ;  puis  onc  cotte  de  mailles 
assez  bien  faite  (27).  —  Ceci ,  me  dit-il ,  est  une  parure, 
mais  non  point  une  chose  défensive  ;  nous  méprisons  ce 
qui  peut  garantir  de  l'atteinte  du  glaive.  Jamais  je  n'ai 
combattu  sous  cette  cuirasse.  Je  vis  des  flèches  armées 
dune  pointe  de  fer,  d'os  ou  d'une  pierre  tranchante. 
Je  remarquai  une  espèce  de  casque  qu'ombrageait  un 
panache  de  plumes  de  diverses  couleurs  (28);  mais  ce 
que  j'admirai  surtout,  ce  fut  son  bouclier  où  la  prise 
du  Capitoleet  Brennus,  pesant  l'or  des  Romains,  avaient 
été  peints  (29). 

Mon  hôte  examina  les  miennes ,  el  les  trouva  très-in- 
férieures aux  siennes;  car  elles  étaient  légères  comme 
cela  convient  à  un  voyageur. 

—  Que  sont  donc,  me  dit  mon  hôte,  ces  boules 
rondes,  pesantes  el  verdâtres  que  vous  avez  dans  votre 
sac  de  guerre? 

—  Ce  soni,  lui  dis-je,  des  pierres  tombées  du  ciel, 
qui  m'ont  été  données  par  les  prêtres  de  Memphis. 

—  Et  quelle  est  la  destination  de  ce  tube  de  fer  creux 
que  je  vous  vois  encore? 

—  Les  prêtres  d'Egyplé  m'ayant  initié  à  tous  leurs 
mystères ,  m'ont  remis  ce  tube  d'acier  :  c'est  une  arme  ; 
ma  volonté  suffit  pour  en  faire  sortir  la  foudre  ;  mais  je 
ne  dois  m'en  servir  que  pour  défendre  ma  vie ,  la  dé- 
truire avant  de  mourir,  et  défense  m'a  été  faite  d'initier 
qui  que  ce  soit  dans  ce  mystère  redoutable,  sous  peine 
d  être  puni  par  tous  les  dieux  :  ne  m'en  parlez  donc 
plus.  Mon  hôte ,  haletant  de  surprise,  m'obéil, 

La  journée  se  passa  de  diverses  manières  ;'sur  le  soir, 
mon  hôte  et  son  fils  me  quittèrent,  disant  qu'ils  allaient 
vaquer  a  des  travaux  pressans.  Pour  moi ,  ne  pouvant 
point  les  accompagner ,  je  demeurai  seul  avec  la  fille  do 
mon  hôte.  La  jeune  Gauloise  était  réellement  belle  el 
jolie.  A  peine  âgée  de  seize  printemps,  son  ame  pore  el 
chaste  se  reflétait  sur  se5  traits  enchanteurs;  son  teint 
plus  blanc  que  le  lait  (-30)  el  la  fleur  de  l'églantier  (3^  ) , 
était  animé  d'une  expression  de  mélancolie  attrayante; 
sa  bouche ,  petite  et  serrée ,  pareille  au  bouton  de  la 
rose  qui  s'ouvre  aux  premiers  rayons  du  soleil ,  étalail 
toute  la  fraîcheur  de  l'aurore  :  ses  yeux ,  grands  el  sur- 
montés de  longs  cils  et  d'un  arc  doré,  étaient  doux 
comme  l'azur  du  ciel  (52i;  une  blonde  chevelure  descen- 
dait en  longues  boucles  sur  ses  épaules  el  sur  sa  poi- 
trine qui  n  avait  pas  d'antre  voile  (33);  elle  portail 
une  tunique  blanche  d'étoffe  légère  brodée  en  fils  de 
pourpre  que  le^  commerçans  de  Carthage  apportaient 
dans  les  Gaules  i34i;  une  ceinture  de  cuivre  serrait  sa 
taille  svelte  el  élancée  |35i.  Nous  étions  assit  sur  un 
banc  de  pierre  et  sous  les  arbres  qui  entouraienl  l'habi- 
tation. Il  était  presque  nuit;  je  tenais  une  de  ses  mains 
dans  les  miennes;  nos  regards  se  mêlaient  el  se  confon- 
daient comme  deux  rayons  du  soleil;  notre  conversation 
pleine  de  paroles  suaves  et  tendres  nous  faisait  oublier 
le  temps... 

Soudain  un  ricanement  se  fit  entendre;  une  main 
assez  lourde  me  frappa  sur  l'épaule,  el  ces  paroles  frap- 
pèrent mon  oreille  : 

—  Prends  garde...  étranger ...  prends  garde;...  le 
chien  du  combat  veille  sur  les  agneaux  pour  les  défen- 
dre de  l'approche  des  lions. 

Et  UB  homme  sortit  violemment  de  derrière  les  ar- 
bres ,  el  disparut  comme  l'éclair.  Nous  rentrâmes  dans 

22. TROÏMBVE   VOLPMK. 


4Êk^ 


170 


LECTURES  DU  SOIR. 


la  maison  ;  j'étais  très-ému ,  et  une  larme  brillait  aux 
yeux  de  la  jeune  fille. 


{{)  Scrieys  et  Strab.  (2)  Vallon  sacre  (3)  Bouleau.  (4)  Lncain, 
Phars. ,  liv.  3 ,  «rArlincourt,  Caro/^/rf.-,  ch.  15.  (5)  Apollon. 
(6)  Minerve.  (7)  Papon,  Histoire  de  Provencf.  (?)  E  est  très- 
certain  que  ce  dognie  était  connu  des  Gaulois,  (i*)  Prêtres.  (l(')Caes. 
deBell.  ^all.  {1 1)  S.ChrASostôme.  Homel,  49.  (12,43,  <4)  Se- 
ricys.  (15)  Cacs.  et  Pomp.  Mêla.  (16)  Serieys.  (17)  Marchangy. 
{{ S)  Slmlt  et  Marchan8T.(l  9)  Cicero,  de  DiK'inat.,  liv.  i .  (20)  Se- 
rieys. (2<)  Idem.(i'2)  Voyez  le  beau  morceau  de  la  Phnrsale  de 
Lncain ,  ou  il  dépeint  une  foret  gauloise,  et  qui  commence  par 
ce*  vers  : 

^  Lucns  er»t  ,  longo  Duiiqaam  TÎolatos  ab  STO , 

Obscurma  ingeos  coddcsïs  aen  ramîs  , 
l^t  gclidas  altè  samuotis  solibiu  ambras 
Hano  non  ruricolx  paocs. 

f23)  Serieys,  ch.  43  et  4  4.  (24)  Voici  de  quelle  manière  Lucien 
aépeint  Thercule  gaulois. 

c  Ogmius  était  un  vieillard  vënërablc,  qui  avait  un  grand  front 
»  chauve,  des  yeux  vifs  et  perçans,  avec  une  taille  haute  et  ma- 
»  Je^tueuse  ;  il  était  hâlé  et  ridé  comme  un  nautonnicr  avancé  en 
»  âge  ;  sous  ce  rapport  on  Teùt  pris  plutôt  pour  Caron  que  pour 
»  Hercule.  Il  ne  laissait  pas  d'être  revêtu  de  la  dépouille  du  lion, 
>  de  tenir  une  massue  dans  sa  main  droite ,  et  dans  sa  gauche  un 


»  arc  et  un  carquois.  Ce  qu'il  y  avait  de  plus  merveilleux  ,  c'est 

>  que  ce  grand  personnage  tenait  attaché  par  l'oreille  un  nombre 
»  incalculable  de  personnes  de  tout  âge  et  de  toute  condition.  Les 

>  chaînes  étaient  d'or  et  d'ambre,  mais  si  fines,  si  déliées,  qu'il 
»  ne  fallait  presqpie  rien  pour  les  rompre.  Toutefois,  loin  qu'aucun 
»  de  la  troupe  fit  la  moindre  résistance ,  tous   les  captifs  gais  et 

>  dispos ,  suivaient  Ogmius  à  Tenvi  des  uns  des  autres  ,  et  leur 
»  empressement  était  si  grand  ,  que  les  chaînes  étaient  lâches.  Le 
a  peintre  ne  sachant  où  placer  la  naissance  des  chaînes,  parce  que 
»  les  mains  d'Ogmius  étaient  occupées,  l'une  à  empoigner  la 
»  massue,  et  l'autre  à  tenir  l'arc  ,  le  peintre,  dis-je,  a  représenté 
»  le  bout  de  sa  langue  comme  le  terme  où  viennent  aboutir  tous 
»  les  chaînons  des  captifs  Ters  lesquels  Ogmius  se  toome  avec  an 
»  soiurire  qui  les  attire  davantage.   » 

Singulière  manière  de  peindre  la  puissance  de  la  parole,  mais 
qui  n'en  est  pas  moins  très-ingénieuse.  Ce  morceau  est  rapporté 
tel  quel  par  Serieys,  Èlémens  de  V Histoire  des  Gaules ,  ch.  43. 
p.  69.  (25)  Serieys.  (2b)  Tite  ive,  Lir.  83  (27)  Varron,  de  Lins, 
lat.  liv.  et  Marchangy.  (28)  Plin.,  liv,  32  et  Picot  Histoire  des 
Gaiil.  (29)  Tel  était  le  bouclier  du  Gaulois  Chryxos  an  rapport 
de  Silius  Italiens.  Voyez  Marchangy. 

(30)  Virgile,  Eneid.,  liv.  8, 

f34)Diod.  Sicil.,  liv.  5. 

(32)  Lucain.  ,  Phars.  liv.  7,  v.  234. 

(33)  Plin..  liv.  2,  ch.  78. 

(34)  March.,  tom.  4 ,  p.  54 . 

(35)  Tous  les  auteurs  cités. 


SIXIEME  JOURiSEE. 


Mon  bôle  m'avait  dit  qu'il  y  aurait  dans  la  nuit  une  A 
cérémonie  secrète ,  qu'il  ne  pouvait  m'y  conduire;  car  % 
il  y  avait  peine  de  mort  pour  tout  profane.  Ce  mystère  ^ 
m'intrigua  à  tel  point,  que  je  résolus  d'y  assister  secrète-  ^ 
ment,  au  hasard  d'y  laisser  ma  tête.  Je  quittai  donc  ma  ^ 
couche  sans  qu'on  s'en  aperçût  ;  je  sortis  sans  armes ,  ^ 
et  fus  me  cacher  dans  le  creux  d'un  chêne  qui  était  sur  % 
la  place  publique.  A  peine  avais-je  pris  possession  de  «c- 
mon  gîte,  qu'une  jeune  fille  vint  sur  la  place  ;  une  blan-  *** 
che  tunique  ,  courte  et  sans  manches,  couvrait  h  peine 
sa  nudité  (I);  une  ceinture  d'airain  serrait  sa  taille  élan- 
cée ('2) ,  une  feuille  d'or  brillait  à  son  côté  gauche ,  sus- 
pendue par  une  double  couronne  de  chêne  cueillie  le 
sixième  jour  de  la  lune  (5);  sa  tête  était  surmontée  ^ 
d'une  couronne  de  verveine  et  de  selage  cueillis  aussi  le  ? 
sixième  jour  de  la  lune  (4);  la  blancheur  de  sa  peau  % 
égalait  celle  du  lait  Q)  et  celle  de  la  fleur  de  l'églantier 
sauvage  (6)  ;  l'incarnat  de  ses  lèvres  était  plus  vif  que  la 
rose  nouvellement  épanouie  (7)  ;  ses  yeux  étaient  bleus 
comme  l'azur  du  ciel  (S)  ;  une  noire  chevelure  descendait 
en  boucles  ondoyantes  sur  ses  épaules  nues  et  sur  son  sein 
plus  éblouissant  que  la  neige  des  montagnes  (9)  ;  sa 
main  était  armée  d'une  baguette  d'or  (10)  qu'entourait 
une  guirlande  de  genêt  (M  )  ;  elle  portail  au  doigt  un 
anneau  dont  le  pouvoir  était  merveilleux  (12);  elle  s'a- 
vança près  du  chêne  où  j'étais  :  la  lune  éclairait  de  ses 
rayons  jeunes  et  pâles;  la  jeune  fille,  élevant  les  mains 
vers  le  ciel,  frappa  trois  coups  (i  5)  en  proférant  ces  mots: 
Au  çjxd.  L'an  neuf[\-i)! 

Soudain  chaque  cabane  s'ouvrit,  et  parurent  en  foule 
tous  ses  habitans.  Les  Gaulois  éclatèrent  en  cris  de  joie; 
ils  chantèrent  des  hymnes  auîdieux(13).  Les  uns  étaient 
complètement  armés  (^  6)  ,  les  autres  portaient  dans  la 
maiu  droite  une  branche  de  chêne  (17)  ;  enfin  le  plus 
grand  nombre  avaient  les  bras  chargés  de  chaînes ,  en 
signe  d'humilité  (^8). 


Tous  les  assistans  se  rangèrent  les  uns  devant  les  au- 
tres, et  formèrent  une  procession  (^9).  Elle  était  ou- 
verte par  une  espèce  de  héraut  d'armes  ;  il  était  vêtu  de 
blanc,  sa  tête  était  couverte  d'un  chapeau  auquel  étaient 
attachées  des  ailes  mobiles  (20)  ;  il  tenait  en  main  une 
branche  de  verveine  autour  de  laquelle  se  déployaient 
deux  figures  de  serpens  (2^).  La  jeune  Gauloise  fermait 
la  marche. 

Dès  qu'ils  se  furent  éloignés ,  je  sortis  de  ma  cache , 
et  les  suivis  de  loin  en  loin.  Ils  marchaient  lentement, 
en  chantant  les  paroles  suivantes  : 

LÀ  LO'E  MÈRE  (22). 

«  Que  les  enfans  du  Celte  se  hâtent  et  ^ennent  adorer 
la  lune  mère;  qu'ils  viennent,  ou  ils  seront  maudits. 
Tentâtes  (23)  va  recevoir  les  vœux  de  ses  encans  ;  sa  voix 
s'est  fait  entendre  sur  la  cime  inspirée  du  chi^ne  drui- 
dique ,  et  la  druidesse  a  entendu  cette  voix,  et  elle  prophé- 
tisera. Le  chef  des  druides  a  rencontré  le  gui  sacré ,  et  il 
l'a  gardé  jour  et  nuit.  C'est  aujourd'hui  le  sixième  jour  de 
la  lune,  et  le  premier  jour  du  siècle.  Tentâtes  va  recevoir 
les  offrandes  de  ses  enians.  » 

La  procession  était  parvenue  au  mont  sacré  où  se 
trouvaient  les  habitations  des  druides  (24)  ;  ceux-ci 
étaient  aussi  rassemblés.  Alors  l'ordre  de  la  marche 
changea  :  les  engages  ouvraient  la  marche ,  condaisant 
un  taureau  blanc  ;  les  bardes  venaient  ensuite  ;  ils  chan- 
taient les  louanges  des  dieux  ;  après  eux  paraissaient  les 
devins  ,  les  variens  et  les  causidicis  suivis  de  leurs  nom- 
breux disciples.  Le  héraut  d'armes  venait  après.  Trois 
druides  vieillis  dans  les  travaux  suivaient;  le  premier 
portait  un  plat  de  glands  (25)  :  le  deuxième,  un  vase 
plein  d'eau;  et  le  troisième,  une  longue  frame  (26). 
Après  lui  venaient  alors  la  druidesse  et  le  peuple 
fidèle. 

Tout  chanl  avait  cessé.   Ils  pénétrcrcnl  lentement 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


171 


dans  la  forêt  mystérieuse,  où  ne  pénétraient  presque 
pas  les  faibles  rayons  de  la  lune ,  et  où  régnaient  de 
froides  ombres  (27).  La  clarté  vacillante  des  torches 
éclairait  à  peine,  et  couvrait  d'une  teinte  blafarde  les 
adorateurs  des  dieux  celtiques.  Là  n'habitait  point  le 
dieu  tutelaire  des  campagnes,  le  Sylvain  et  la  nymphe 
des  bois  (28).  Les  Gaulois,  généralement  superstitieux , 
tremblaient  au  seul  bruit  de  leurs  pas,  une  sueur  froide 
coulait  de  leur  front,  soumis  qu'ils  étaient  par  une  ter- 
reur secrète  (29).  Ils  arrivèrent  dans  une  vaste  rotonde 
ou  étaient  des  simulacres  des  dieux  grossièrement  tra- 
vaillés (30) ,  auxquels  les  Gaulois  victorieux  avaient  at- 
taché les  dépouilles  des  ennemis (3^).  Tout  à  coup  deux 
Gaulois  tombèrent  à  terre,  et  y  demeurèrent  à  demi 
morts  :  une  sorte  d'analhème  venait  de  tomber  sur 
eux  (52).  Tous  les  assistans  s'éloignèrent  et  détournèrent 
la  tête  (33). 

La  druidesse  seule  se  retourna  vers  les  deux  Gaulois, 
et  s'écria  :  «  Retirez- vous...  les  dieux  vous  l'ordonnent; 
ils  sont  irrités  contre  vous...  craignez  d'augmenter  leur 
colère  (34)...  • 

A  peine  eut-elle  dit  ces  mots,  que  les  deux  malheu- 
reux ,  la  face  contre  terre ,  rampèrent  sur  le  sol ,  se 
traînant  parmi  les  ronces  ensanglantées  et  les  ossemens 
des  victimes  (33). 

La  foule  se  rangea  dans  la  rotonde  au  milieu 
de  laquelle  se  trouvait  le  chêne  de  trente  ans  (56), 
sur  lequel  on  avait  découvert  le  gui  sacré  (57).  Un  autel 
de  gazon  était  dressé  au  pied  du  chêne ,  en  face  du  dol- 
min(58),  le  plus  ancien  des  druides,  vêtu  d'un  rock  (39) 
plus  blanc  que  la  neige  (40)  ;  son  front  était  ceint  de 
feuilles  de  chêne  (41)  et  d'une  bandeau  étoile  (42).  Le 
terrible  Semnothée  (43),  arméjd'un  faucille  d'or  et  d'un 
sceptre  surmonté  d'un  croissant  (4  4) ,  monta  sur  le  chêne 
sacré.  Deux  cubages  étendirent  sous  l'arbre  une  saye  (45) 
blanche,  et  le  rameau  fut  coupé.  Aussitôt  la  druidesse 
le  saisit,  le  brise  en  morceaux,  et  distribue  lesfragmens 
aux  Gaulois  qui  le  reçoivent  avec  une  profonde  véné- 
ration (46). 

Cependant  deux  cubages  immolèrent  la  victime  à  un 
signal  que  donna  le  chef  des  druides.  Le  sang  est  reçu 
dans  de  larges  coupes ,  et  jeté  au  pied  de  l'arbre  sacré 
dont  les  racines  se  déroulaient  en  longs  serpens  (47).  Puis 
le  terrible  Semnothée  s'écria  : 

—  Teutatès ,  accueille  notre  hommage  et  nos  of- 
frandes!.  .  Tes  enfans  t'offrent  cette  victime;  les  druses  (4  8) 
nous  sont  favorables.  Teutatès,  tu  veux  du  sang,  en 
voilà!...  Les  ossemens  épars  dans  la  forêt  sacrée  disent 
assez  notre  zèle  (49).  La  bruyère  est  teinte  du  sang  des 
victimes  (50).  Terrible  dieu  des  sacrifices,  cette  holo- 
causte est-elle  insuffisante  pour  assouvir  ta  divine  rage  ? 
Parle!...  et  s'il  le  faut,  cent  autres  victimes  tomberont 
sous  nos  coups.  Teutatès!  Taransis!  (5^  )Dis!  Niorder!  (52) 
dieux  protecteurs  des  Gaulois ,  tournez  vos  regards  vers 
nous!...  soyez-nous  propices...  » 

Le  druide  ayant  cessé  de  parler ,  un  silence  de  mort 
régna  sur  l'assemblée  ;  les  longs  gémissemens  de  la  vic- 
time interrompaient  seuls  l'horreur  de  ce  silence  (53). 
La  druidesse,  impassible  et  morne,  contemplait  le  tau- 
reau pour  retirer  des  circonstances  de  sa  mort  quelque 
connaissance  sur  l'avenir  (54).  Dès  qu'il  eut  expiré,  la 
druidesse  monta  sur  le  dolmin  composé  de  trois  pierres 
droites  sur  lesquelles  reposait  une  quatrième  placée  ho- 
rizontalement ;  la  pierre  qui  formait  la  table  était  percée 
d'un  trou  rond  (55).  La  druidesse  ,  assise  sur  son  trône, 
promena  ses  yeux  égarés  sur  les  Gaulois.  Les  assistans  ^ 


^  debout,  appuyés  sur  leurs  lances,  étaient. visiblement 
émus;  les  bardes  chantaient  l'hymne  qui  suit  : 

LE   SACRIFICE. 

a  Teutatès  a  reçu  nos  vœux  ;  il  a  voulu  du  sang,  on 
lui  a  donné  du  sang.  Il  a  parlé  sur  le  chêne  druidique; 
le  gui  sacré,  le  rameau  des  spectres  (56)  s'épouvantaient 
de  la  mort;  le  vainqueur  des  poisons  (57)  a  été  coupé, 
et  chaque  adorateur  en  a  reçu  un  fragment  (58)  ;  c'est 
aujourd'hui  le  sixième  jour  de  la  lune  (59) ,  le  premier 
jour  du  siècle  (60).  Le  sang  a  coulé;  l'antre  des  dou- 
leurs ,  la  caverne  des  ossemens  est  comblée  (6^)  ;  l'autel 
du  serment  (62)  a  été  rougi  du  sang  de  la  victime  offerte 
aux  dieux.  La  prophétesse  va  converser  avec  Teutatès , 
et  elle  prophétisera.  Teutatès!  Dis!  Niorder!  Taransis! 
soyez-nous  favorables.  » 

La  druidesse  paraissait  vivement  agitée  ;  une  émotion 
terrible  semblait  déchirer  son  ame  ;  un  rameau  de  sc- 
iage ,  de  verveine  et  de  chêne  se  balançait  sur  sa  tête  (65) . 
Soudain  du  milieu  de  la  forêt  sainte  sortent  des  hurle- 
mens  affreux ,  des  cris  perçans ,  des  voix  inconnues  el 
des  rires  terribles  (64)  ;  l'éclair  brille,  le  tonnerre  gronde 
et  une  épaisse  nuit  se  répand  autour  de  la  druidesse  ; 
elle  éprouve  une  agitation  extrême;  enfin ,  au  milieu  de 
l'obscurité  on  entend  ces  paroles  : 

LA  PROPHÉTIE. 

«  Paix!...  Enfans  de  Teutatès,  silence!...  Descendans 
de  Dis,  prêtez  une  oreille  attentive,  les  dieux  vous  parlent 
par  manouche.  La  mort,  cette  souveraine  inexorable, 
demande  une  victime  humaine  (65j.  Avant  qu'il  soit  trois 
mois ,  vos  fantômes  d'osier  devront  s'enflammer  et  briiler 
la  victime...  Jusqu'à  ce  que  les  dieux  soient  apaisés,  ils 
détourneront  leur  face  de  vous...  Demain,  l'astre  du  jour 
se  voilera  en  signe  de  colère  des  dieux...  La  victime  que 
demandent  les  dieux  est  parmi  vous...  elle  n'est  point  enfant 
du  Celte,  c'est  un  étranger...  il  a  profané  nos  mystères... 
que  la  mort  punisse-  l'audacieux...  que  tous  ceux  qui  ont 
du  cœur  se  lèvent  et  saisissent  le  coupable. ..  Sinon ,  malheur 
à  vous  !...  malheur  à  vous  !...  » 

A  ces  mots,  un  éclair  immense  et  continu  éclaire  la 
forêt.  Je  suis  vu  et  reconnu  ;  je  veux  fuir ,  mais  la  pro- 
phétesse me  désigne  du  doigt ,  et  c'était  moi  qu'elle  ve- 
nait de  demander  pour  sacrifice  des  dieux.  L'immensité 
du  danger  où  j'étais  me  faisait  fuir  avec  rapidité  :  cepen- 
dant les  Gaulois  qui  me  poursuivaient  m'atteignirent 
bientôt.  Je  fus  saisi ,  garrotté  el  conduit  devant  la  pro- 
phétesse ,  qui  ordonna  de  me  jeter  dans  la  caverne  des 
prisonniers  :  ce  qui  fut  exécuté  sur  l'heure,  la  prison 
étant  dans  la  forêt. 


(\)  p^ita,  ^urel.,no\.c.  Chateaub.,  les  Mart.  (2)  Papon,  Hist. 
de  Prov>en.\  d'Arlincourt,  Caroléid.,  ch.  <5.  (3)  Pline  ,  liv.  24. 
D'Arlincourt,  Caroléid.,  ch.  <5.  Chateaub.,  les  Martyrs. {;{)  Les 
mêmes  ci-dessus  cités  (5)  Ibid.  Orig.,  liv.  \  4,  et  Virgile,  Enéide, 
liv.  8.  (6)  Athénée,  liv.  <3.  Diodor.  Sicil.,  liv.  5.  (7)  Chateaub., 
les  Mart.  (8)  Lucain ,  Phars.,  liv.  7,  vers  531 .  (9)  Pline,  liv.  S. 
<0)  D'Arlincourt,  Caroléid.,  ch.  l3.  (H)  D.  Mart..  i{<?/i«o« 
des  Gaulois.  (12)  Marchang.  tom.  i .  (4  3)  Chateaubr.,  les  Mort. 
liv.  9.  (14)  Il  paraît  que  parce  mot  les  Gaulois  annonçaient  le 
premier  jour  de  l'an  ,  époque  fêtée  par  tous  les  peuples.  Pomp. 
Mêla.  (15)  Chateaub. ,Zei  Mart.  liv,  D'Arlinc.  Caroléid.  ch.  15, 
à  la  note.  (16)  Les  mêmes.  ()7,  18,19,20,  21)  Les  mêmes  ci- 
desius  cités.  (22)  Les  Gaulois  comptaient  les  jours  à  commencer 
par  la  nuit ,  usage  aussi  ancien  que  le  monde.  (23)  Mercure  des 
Phéniciens.  (24)  Vallon  sacré,  tout  porte  à  croire  que  le  vallon 
de  Laval,  au  lieudeCadcnet,  et  au  pied  delà  montagne  du  Castenar 
oà  se  trouvait  Tancien  paf«  des  Cudelleuses)  fot  autrefois  habité 


i7S 


LECTURES  DU  SOIR. 


par  des  Druides  ;  on  y  apperçoit  encore  le  reste  d'une  forât  de 
chênes.  (25)  Lucrec.,  liv.  5,  et  autres  auteurs  cités.  (26)  Longues 
javelines  des  Gaulois. (27)  Lucain,  P/iar5.,Uv.  3.(28)  Idem.{-2^) 
Tacit.  de  Morib.  Germ.  (30)  Lucain,  Phars.  liv.  5  ,  vers  400. 
r5\)'LA\XTKAVi,  Histoire  de  France  avant  Clovis.  (32)  Jlarcli. 
(35)/c/em.(34)Tacit.,f^ei»fonZ>.Germ.(55)Marcl).(36)Cliâtcaub., 
les  Mart.Ç57)  Idem.{5S)  Aulcl  druidique, selon  quelques  auteurs, 
tombe.  Nous  adoptons  la  première  supposition.  (39)  Robe  traî- 
n.'»nte.(40)  Chatenub.,  les  Mart.,  liv.  9.  (4!)  D.  Mart.,  Religion 
des  Gaulois.  (42)  Idem.  (43)  Druide.  (44)  Laureau,  lieu  cité. 
(45)  Pièce  d'étoffe  carrée.  Ve\\nn\\iiT,Hist.des  Celtes.  (46)  Cha- 
teaubriand ,  les  Mart.  (47)  Idem.  (48)  Démon»  révéré*  par  les 


Gaulois. (49)  Tous  les  auteur»  cités.  (50)  Idem.  (51)  Dieu  du  ton- 
nerre. (52)  Antre  dieu  des  Gaulois.  (53)  Pomp.  Mêla.  (54)  D'Ar- 
lincourt  a  la  note,  ch.  \  5.(55)  Tradition  gauloise,  pag.  4  83  etau- 
trcs  auteurs  déjà  cités.  (56)  D.  Martin  ,  Jieligion  des  Gaulois, 
(57)  Marclinn[;.(58)D.  Martin,  i{<?/i5i'on  des  Gaulois.  {S'a)  Cha- 
teaubriand, les  Mart.,\\\.  9;  leur  année  commençait  au  solstice 
d'Iiiver  ,  le  sixième  jour  de  la  lune  ,  ils  appelaient  ce  jour-là  ,  le 
jour  père  la  nuit ,  la  nuit  mère.  (tiO)  Idem.  (6<)  D'Arlinc.,  Ca- 
roléid.  ch.  15.  (62)  Dolmin.  (63)  Plio,  liv.  2  ,  D.  Martin,  lieu 
cité.  (64)  Lucain.,  Phars. ,\\\.  3.  (65)  Les  Gaulois  immolaient  les 
prisonniers  qu'ils  faisaient  à  la  guerre  ;  mais  seulement  [dans  un 
cas  grave  pour  eux. 


SEPTIÈME  JOURNÉE, 


J'étais  donc  enchaîne  dans  la  caverne  des  Douleurs , 
livré  à  mes  reflexions;  elles  n'étaient  pas  si  tristes  que 
ma  position  pourrait  le  faire  présumer.  Je  ne  pouvais 
croire  qu'un  peuple  si  bon ,  si  doux  et  si  hospitalier  de- 
vînt si  barbare  pour  un  sujet  qui  me  paraissait  si  frivole  ; 
je  savais  fort  bien ,  et  par  ma  propre  expérience ,  que 
les  peuples  adonnes  a  des  cultes  fanatiques  se  laissent 
aisément  égarer  par  la  terreur  qui  les  entoure. 

Cependant ,  dans  la  position  la  plus  critique  où  puisse 
se  trouver  un  homme ,  je  n'avais  pas  perdu  l'espoir,  soit 
à  cause  du  caractère  dos  Gaulois ,  soit  à  cause  de  mes 
armes ,  dont  il  me  semblait  que  je  n'étais  séparé  que 
momentanément.  J'allais  donc  me  livrer  au  sommeil , 
quand  un  léger  bruit  vint  captiver  toute  mon  attention  ; 
je  ne  lardai  pas  a  distinguer  les  pas  de  quelqu'un  qui 
s'approchait  ;  bientôt  j'aperçus  une' faible  lumière  à  tra-  > 
vers  l'obscurité  d'un  long  souterrain  qui  venait  aboutir  i 
a  la  caverne.  La  personne  qui  s'avançait  n'était  autre  ! 
que  la  fille  de  mon  hôte.  Elle  était  couverte  d'un  long 
voile  blanc  de  la  tête  aux  pieds  ;  je  lui  témoignai  l'éton- 
nement  que  me  causait  sa  venue,  et  la  priai  de  m'en 
dire  la  cause. 

Alors,  sans  s'occuper  de  ma  demande,  elle  me  dit  : 

«  Étranger,  écoute  ce  que  j'ai  à  te  dire.  Cette  nuit, 
une  divinité  m'est  apparue  en  songe  ;  elle  paraissait  en 
courroux  ;  elle  m'a  appelée  par  mou  nom  et  m'a  dit  : 
«  Nouvelle  Volleda,  lève-toi  et  va  secourir  un  infortuné 
»  qui  va  périr.  Cet  étranger  qui  cueillit  un  rapide  baiser 
»  sur  ton  front  chaste  va  mourir,  si  tu  ne  vas  à  son 
»  secours.  Lève-toi;  tu  es  en  partie  cause  de  ses  mal- 
»  heurs ,  car  un  jeune  Gaulois  fut  témoin  du  larcin  qu'il 
»  te  fit.  Va  donc  à  la  caverne  des  Douleurs,  et  porte 
»  avec  toi  le  sac  de  guerre  du  voyageur  ;  ce  sac  contient 
»  et  ses  armes  et  le  salut  de  ton  ami.  Va ,  l'étranger  te 
»  bénira,  et  l'étranger  est  cher  aux  dieux.  »  Je  me  suis 
levée  et  j'ai  obéi.  Voilà  ce  qui  t'appartient  ;  mais  écoute  : 
tes  armes  ne  pourront  te  sauver  la  vie  ;  adore  nos  dieux, 
fais-toi  Celte  et  tu  ne  mourras  point. 

—  Jamais,  lui  répondis-je,  je  n'adorerai  les  pré- 
tondus dieux  du  Celte. 

—  Et  quels  sont  donc  tes  dieux?...  seraient-ils  les 
mêmes  que  ceux  de  Rome  la  superbe ,  dieux  de  voluptés 
et  de  mensonges ,  dieux  créés  selon  les  désirs ,  les  goûts 
et  les  passions  de  ces  lâches  efféminés...  Arrière  les 
dieux!... 

Le  Celte,  mieux  inspiré,  méprise  les  divinité»  fan- 
tastiques et  arbitraires ,  et  n'en  connaît  que  d'immua- 
bles et  d'éternelles  comme  la  nature;  ses  dieux  sont 
visibles  pour  lui ,  et  si  nous  leur  donnons  dos  traita  cl 


des  noms,  ce  n'est  qu'une  personnification  des  éléraens. 
Taransis  est  la  foudre,  Niordcr  la  tempête.  Dis  la  terre 
et  la  nuit,  Bélénus  le  soleil,  Hélanus  la  lune.  Voilà  les 
dieux  que  nous  adorons. 

—  Ce  que  j'adore,  répartis-je,  est  au-des.sus  de  toul 
cela ,  c'est  le  créateur  du  soleil  et  de  la  lune,  de  la  terre 
et  de  l'homme;  dieu  immense,  invisible,  mais  démontré 
par  ses  œuvres...  Voilà  le  mystère  redoutable  que  m'oni 
révélé  les  prêtres  de  Memphis.  Ce  dieu  voit  ce  que  tu 
viens  de  faire ,  et  c'est  lui ,  fille  si  bonne  et  si  belle ,  qui 
t'en  récompensera,  après  m'avoir  conservé  la  vie  et 
rendu  la  liberté. 

La  jeune  fille,  étourdie  par  cette  révélation  inatten- 
due, couvrit  .son  visage  de  ses  mains,  et  jetant  sur  moi 
un  regard  exprimant  ses  craintes  et  ses  désirs,  elle  sortit 
du  souterrain  par  une  issue  opposée  "à  celle  par  où  l'on 
m'y  avait  conduit. 

Plusieurs  heures  s'écoulèrent,  pendant  lesquelles  je 
jouis  du  repos,  et  malgré  l'horreur  de  ma  situation, 
j'étais  confiant  dans  le  pouvoir  de  mes  armes. 

Vers  le  soir,  une  conversation  animée  eut  lieu  dans 
une  caverne  voisine  de  la  mienne ,  et  à  travers  les  cre- 
vasses du  rocher ,  je  pus  recueillir  les  paroles  suivantes  : 

H"  voix.  —  Il  doit  mourir...  les  dieux  l'ordonnent. 

2^  voix.  —  Mais  vous  violez  les  droits  de  rbospitalitn 
qui  sont  sacrés  parmi  nons. 

V^  voix.  —  11  le  faut;  pourquoi  s'est-il  venu  mêler 
à  nos  mystères?  La  loi  est  précise,  tout  prophane  doit 
mourir... 

2*  voix.  —  Prenez  garde,  je  vous  le  répète ,  le  voya- 
geur est  le  fils  du  tonnerre...  les  dieux  veillent  sur  lui. 

'1'^*  vo\x.  —  Il  n'y  a  d'autres  dieux  que  nos  dieux!... 
quiconque  dit  autre  chose  dit  un  blasphème.  Nos  dieux 
ne  veillent  point  sur  lui ,  puisqu'ils  demandent  sa  mort 
par  nia  bouche  ;  et  toi ,  Celle,  qui  cherches  à  sauver  Ion 
hôte  par  de  vains  subterfuges ,  crains  d'attirer  sur  la 
tête  les  soupçons  des  dieux.  Retire-toi... 

2"  voix.  —  J'obéis,  mais  souvenez-vous  qu'il  est  le 
fils  de  la  foudre!... 

^"  voix.  — Assez,  téméraire,  rotire-toi. 

5"  voix. — Que  dois-je  faire  dans  une  telle  occurrence? 

^"  voix.  — Ne  rien  craindre...  obéir  en  tout  poini 
aux  ordres  de  la  divinité  qui  parle  par  ma  bouche.  Cet 
étranger  est  un  espion  jeté  parmi  nons  par  les  lâches 
enfaus  de  Rome.  Meure  tout  espion  !  Malédiction  sur  les 
efféminés  héros  du  Capilole!...  Quand  la  nuit  sombre 
étendra  sur  la  terre  son  niantoau  de  deuil,  les  eubages 
dresseront  le  bûcher  au  milieu  de  la  forêt;  ils  y  place- 
ront un  fantôme  d'osier  qui  renfermera  la  victime  en- 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


173 


chaînée.  Tous  les  Gaulois  seront  présens.  La  victime  sera 
brûlée  vivante.  Et  vous,  prêtresse  de  la  déesse ,  vous 
examinerez  les  convulsions  de  ses  membres ,  vous  scru- 
terez ses  cris  et  ses  soupirs  ainsi  que  le  dernier  souffle 
de  son  agonie.  Après,  vous  direz  au  peuple  que  les  dieux 
sont  apaisés  et  que  leur  colère  est  éteinte. 

Ici  finit  ce  dialogue  ;  je  n'entendis  plus  que  le  bruit 
cadencé  des  pas  de  deux  personnes  qui  s'en  allaient. 
Après  un  espace  de  temps,  assez  long  pour  me  préparer 
à  tout,  une  lumière  perça  la  sombre  obscurité  du  sou- 
terrain ,  et  bientôt  quelques  cubages  se  présentèrent  à 
moi;  ils  délièrent  mes  chaînes  qui  tenaieut  aux  murs, 
et  me  conduisirent  devant  eux  sans  proférer  une  parole. 
Nous  parvînmes  ainsi  au  milieu  de  la  forêt  ;  tous  les 
Gaulois  étaient  présens  et  en  armes.  Là  un  vaste  bûcher 
s'élevait  en  pyramide ,  au  sommet  de  laquelle  plusieurs 
devins  étaient  occupés  a  placer  un  énorme  fantôme  d'o- 
sier rempli  d'herbes  sèches.  Tandis  que  ces  préparatifs 
s'achevaient,  je  fus  déposé  au  pied  d'uu  gros  chêne  au- 
quel tenait  un  crampon  de  fer  qui  fut  lié  à  mes  chaînes. 
Un  chien  de  guerre  était  posté  au-devant  de  moi.  Je  crus 
que  le  temps  était  venu  de  faire  usage  de  mes  armes  ; 
j'avais  déjà  coupé  mes  chaînes  de  manière  qu'elles  pus- 
sent tomber  par  un  mouvement  violent;  mon  arme  était 
prête ,  je  la  pris  dans  ma  main  droite  que  je  couvris , 
ainsi  que  mes  bras,  des  pans  de  mon  manteau.  Dans  cet 
état,  j'attendis  le  moment  favorable;  il  ne  larda  point  à 
paraître  ;  on  vint  me  prendre  et  je  fus  mis  debout  sur 
l'autel  des  sacrifices  ;  un  druide  répandit  sur  moi  une 
coupe  de  sang.  La  foule  chantait  et  dansait.  Je  vis  qu'il 
était  temps  d'agir,  je  lis  donc  tomber  mes  fers  par  une 


secousse  violente  et  subite;  le  chien  de  guerre  voolul 
s'élancer  sur  moi  prêt  à  fuir  ;  alors  je  le  tue.  Tous  les 
Gaulois ,  effrayés  du  bruit  de  mon  arme  qui ,  pareille  à 
la  foudre ,  avait  répandu  l'épouvante  et  donné  la  mort, 
tombèrent  la  face  contre  terre  ;  le  voile  qui  me  couvrait 
le  bras  étant  enflammé,  je  le  jetai  sur  le  bûcher  qui 
s'embrasa  aussitôt.  Les  Gaulois,  glacés  de  terreur,  de- 
meuraient à  terre,  et  pas  un  souffle  ne  se  faisait  en- 
tendre, la  voix  seule  de  mon  hôte  se  faisait  entendre. 

11  s'écriait  : 

—  Je  vous  l'avais  bien  dit  qu'il  était  fils  du  ton- 
nerre ! . . . 

Je  crus  devoir  profiter  de  ce  moment  pour  prendre  la 
fuite,  je  m'éloignai  rapidement  sans  aucun  obstacle  :  je 
rentrai  au  logis  de  mon  hôte  où  je  trouvai  sa  fille ,  la 
charmante  Velleda.  Elle  m'attendait;  elle  fit  éclater  une 
joie  démesurée  en  me  voyant.  Je  ne  répondis  point  à  ses 
diverses  demandes.  Je  pris  mes  autres  armes  et  je  crus 
qu'il  était  prudent  de  m'éloigner  de  suite.  La  pauvre 
fille  voulut  en  vain  me  retenir ,  elle  s'était  jetée  dans 
mes  bras  en  pleurant  ;  je  4ui  fis  comprendre  que  ma 
sûreté  exigeait  mon  départ;  je  lui  promis  un  prompt 
retour ,  et  je  lui  donnai  comme  gage  de  mou  amour  un 
collier  de  grenat  et  de  perles  fines ,  qui  avait  appartenu  à 
ma  mère.  Je  reçus  d'elle  une  bague  du  Celte.  Je  pris  un 
dernier  baiser  sur  son  front  chaste  et  pur,  et  me  dirigeai 
vers  la  Driientia,  suivant  la  route  qui  menait  à  la 
ville  de  Massalia  (1). 


(1  )  Aujourd'hui  Marseille, 


HUITIEME  JOURNEE. 


Ayant  atteint  cette  rivière ,  je  la  traversai  sur  un  ba- 
teau d'osier,  dont  les  flancs  étaient  revêtus  d'une  peau 
de  bœuf.  Ensuite  je  suivis  la  route  ;  elle  passait  par  les 
montagnes  qui  bordent  la  Druenûà.  Après  plusieurs 
heures  de  marches  fatigantes ,  j'arrivai  au  pied  d'une 
colline  plus  élevée  que  les  autres,  et  qui  les  domine  de 
sa  tête  arrondie.  Un  homme  en  descendait  ;  je  le  joignis 
et  bientôt  nous  conversâmes  ensemble. 

—  Je  suis,  me  dit-il,  natif  de  Rome,  et  j'habite  la 
ville  des  Eaux-Sexliues  (1),  dont  la  fondation  est  toute 
récente  (2).  Nos  alliés  les  Massaliotes,  attaqués  par  les 
Ligures  oxibes  et  décéates  (5),  ayant  imploré  le  sénat  ro- 
main ,  celui-ci  envoya  des  commissaires ,  lesquels  dé- 
barquèrent à  OEgilna  (4) ,  ville  oxibième.  Les  habitans 
les  attaquèrent ,  et  le  chef  de  la  députation ,  Flaminius , 
fut  blessé  et  forcé  de  reprendre  la  mer  ;  il  fut  se  réparer 
à  Massalie.  Le  sénat  de  Rome,  justement  indigné  de  cet 
acte  barbare,  dépêcha  des  légions  pour  venger  sur  les 
Oxibes  les  injures  faites  à  Flaminius.  Le  consul  Q.  Opi- 
mus  fut  chargé  de  cette  guerre  ;  il  prit  d'assaut  OEgitna 
et  détruisit  les  armées  liguriennes.  Peu  de  temps  après, 
les  Ligures  saliens,  à  leur  tour,  inquiétant  les  Massaliotes, 
une  armée  romaine  vint  les  protéger.  Les  troupes  sa- 
liennes  furent  dispersées  par  le  consul  M.  Fulvius  Flac- 
cus.  Son  successeur,  C.  Sextius  Calvinus,  détruisit  le 
reste  des  Saliens.  Pendant  un  hiver,  le  général  romain, 
campé  sur  la  montagne  d'où  je  descends,  charmé  du  site 
et  des  eaux  chaudes  qui  coulent  en  abondance  aux  alen- 
tours, commeuça  d'élever  la  ville  daus  la  vallée,  et  lui 


donna  son  nom.  Aujourd'hui  les  Ëaux-Sextines,  embellie 
par  les  Romains  et  les  Massaliotes ,  est  devenue  une  ville 
charmante  où  les  guerriers  du  Capitole  et  les  commer- 
çans  de  Massalie  viennent  prendre  les  jouissances  de  la 
vie  (-5). 

—  Pourrais-tu  me  dire,  dis-je  à  mon  compagnon, 
car  nous  marchions  vers  les  Eaux-Sexlines ,  d'où  vieni 
que  cette  plaine  est  couverte  d'osseraens. 
'  —  Sans  doute,  me  répondit-il ,  car  il  s'agit  encore  de 
la  valeur  romaine  et  d'une  victoire  éclatante  remportée 
par  nos  soldats.  Une  armée  de  500,000  guerriers,  suivie 
des  femmes ,  des  vieillards  et  des  enfans ,  menaçait  de 
dévaster  l'empire  de  Romulus.  Ces  barbares  échappés  de 
la  Baltique  avaient  pour  chef  suprême  un  nommé  Boio- 
Rix  (6) ,  jeune ,  intrépide  et  violent.  Les  autres  chefs  se 
nommaient  Céso-Rix,  Luk  et  Clod  (7).  La  horde  était 
composée  de  deux  peuples,  les  Ambrons  et  les  Teutons; 
ces  derniers  avaient  pour  chef  Teutoboke  (8).  Ce  guer- 
rier, pourvu  d'une  force  prodigieuse  ainsi  que  d'une 
taille  extraordinaire,  franchissait  d'un  saut  six  chevaux 
de  front  (9).  Plusieurs  armées  romaines  avaient  déjà  été 
vaincues  en  divers  lieux  par  ces  barbares.  Rome,  juste- 
ment effrayée ,  proclama  qu'il  y  avait  tumulte  (1 0) ,  et 
nomma  le  général  Marius  consul.  Marins  se  rendit  dans 
la  province  romaine  (11)  et  fit  des  travaux  importans 
pour  la  défense  du  territoire.  11  sentait  que  le  salut  de 
home  était  entre  ses  mains.  Après  deux  années  d'attente, 
la  horde  de  guerriers  entra  dans  la  province;  leur  aspect 
était  hideux  ,  leurs  cris  effroyables ,  leur  nombre  im- 


174 


LECTURES  DU  SOIR. 


mense  (J2).  Marius  s'était  retranché  aux  environs  d'Are- 
late  (i  5)  ;  les  barbares  lui  livrèrent  assaut  pendant  trois 
Jours,  mais  en  vaia  :  le  consul  ne  voulut  jamais  livrer 
bataille.  Ces  essaims  de  sauvages  continuèrent  leur  route 
vers  les  Alpes  pour  entrer  en  Italie.  Six  jours  entiers , 
sans  que  leur  marche  fût  interrompue,  ils  déOlèrent 
devant  le  camp  de  nos  soldats  ;  comme  ils  passaient  sous  ^» 
les  remparts,  on  les  entendait  crier  en  raillant,  aux 
soldats  :  Nous  allons  voir  vos  femmes ,  n'avez-vous  rien 
à  leur  mander?...  (U).  Quand  ils  eurent  tous  défilé,  le 
général  les  suivit  à  petites  journées  ;  les  Ambro-Teutons 
se  campèrent  dans  la  plaine  que  nous  traversons,  et  les 
légions  romaines  s'établirent  sur  la  montagne  qui  la  do- 
mine. Le  lendemain ,  la  bataille  eut  lieu,  les  Ambrons 
seuls  y  assistèrent;  elle  fut  terrible.  Après  des  chances  ^ 
diverses,  les  barbares  battirent  en  retraite  et  furent  re- 
joindre les  Teutons  qui  étaient  campés  aux  environs  ;  ils 
abandonnèrent  leurs  bagages  et  leurs  chariots;  les  femmes 
de  ces  barbares ,  armées  de  sabres  et  de  haches,  s'étaient 
rangées  au  devant  ;  furieuses ,  elles  grinçaient  des  dents, 
elles  frappaient  les  fuyards  et  les  vainqueurs  ;  on  les 
voyait  saisir  les  épées,  arracher  les  boucliers,  recevoir 
des  blessures ,  se  laisser  mettre  en  pièces  sans  lâcher 
prise  (15).  La  victoire  fut  grande  mais  elle  n'était  pas 
complète  :  car  la  majeure  partie  des  Ambrons  s'était 
sauvée  et  les  Teutons  étaient  intacts.  Les  Romains,  dont 
le  camp  n'était  ni  clos  ni  fortifié,  passèrent  une  nuit 
inquiète ,  sans  jouissance  et  sans  sommeil  (i  6).  Le  consul 
craignait  une  attaque  nocturne;  elle  n'eut  pas  lieu;  ce 
ne  fut  que  le  surlendemain  seulement  que  la  bataille 
recommença.  Elle  fut  plus  terrible  encore  que  la  pre- 
mière, et  la  victoire  demeura  long-temps  indécise  ;  enfin 
elle  se  déclara  pour  nous  ;  la  plaine  était  couverte  de 
cadavres  ambrons  et  teutons  ;  la  rivière  de  Cœnus  (^  7) , 
que  nous  venons  de  traverser,  roulait  des  flots  de  sang. 
La  horde  de  barbares  fut  en  partie  anéantie ,  en  partie 
prisonnière.  Les  ossemens  qui  blanchissent  la  terre  sont  ? 
les  leurs.  La  haute  pyramide  que  vous  voyez  là-bas  a  été 
élevée  en  l'honneur  de  Marius  ;  le  bas-relief  représente 
le  consul  debout  sur  un  bouclier  soutenu  par  des  soldats. 
Un  temple  a  été  construit  sur  la  montagne  ;  il  a  été  dé- 
dié à  la  victoire  (^8). 

Cependant  nous  étions  arrivés  aux  Eaux-Sextiennes  ; 
tout  à  coup  il  se  fit  entendre  clans  le  lointain  des  cris 
retentissans  et  prolongés ,  et  ces  cris  étaient  répétés  de 
montagne  en  montagne. 

—  Entends-tu ,  me  dit  le  Romain ,  ces  voix  qui  hur- 
lent dans  les  airs? 

—  Oui,  et  que  peuvent-elles  signifier? 

—  Sache  que  c'est  ainsi  que  les  Gaulois  se  transmet- 
tent les  nouvelles  ou  les  ordres  qu'ils  ont  à  se  donner  (1 9)  ; 
ce  pourrait  bien  être  une  prochaine  levée  de  boucliers 
contre  nous.  Adieu,  voyageur. 

—  Avant  de  me  quitter ,  habitant  des  Eaux-Sextiennes, 
veuille  me  montrer  le  chemin  qui  conduit  à  Massalie. 

—  Volontiers  ;  suis  cette  route  à  gauche.  El  ce  disant, 
il  me  quitta. 

Je  cheminais  lentement  et  laissant  derrière  moi  la  ville 
d'origine  romaine.  —Voilà,  m'écriai-je,  la  civilisation 
de  Rome  1  Voilà  ces  fiers  conquérans  du  monde!...  Ils 
ont  toutes  les  qualités  du  guerrier  qui  vit  de  conquêtes 
et  de  rapines,  mais  nulle  de  celles  du  citoyen  !...  Pour 
eux  les  Gaulois  sont  des  barbares;  pour  eux  le  monde 
n'esl  qu'une  proie  à  saisir ,  les  habilans  des  pays  subju- 
gués des  esclaves  à  conduire  avec  le  fouet...  Arrière!... 
cnfans  de  Rome,  arrière!...  vous  u'clesquc  d'illustres 


voleurs  et  de  nobles  assassins  1...  Douce  hospitalité  du 
Celte!...  aménité  du  Gaulois,  où  te  trouver?... 

—  Ici ,  me  dit  une  voix  en  langue  celtique. 

Je  m'arrêtai  ;  un  personnage  de  haute  taille  était  de- 
vant moi ,  il  me  tendait  une  main  amicale. 

—  De  quelle  nation  est-tu?  lui  dis-je. 

—  Je  suis  du  plus  pur  sang  des  Gaulois. 

—  Où  vis-tu? 

—  Dans  la  forêt  prochaine ,  loin  des  ennemis  de  ma 
patrie. 

—  Sois  mon  frère ,  lui  dis-je;  la  nuit  approche,  je  le 
demande  l'hospitalité  pour  cette  nuit. 

—  Et  tu  seras  reçu  sous  le  toit  de  ma  cabane  comme 
un  ami,  un  Celte  voyageur. 

Je  le  suivis  donc ,  et  bientôt  je  pus  reposer  mes  pieds 
endoloris  ;  après  un  léger  repas ,  nous  conversâmes  en- 
semble. 

—  D'où  viens-tu?  me  dit-il. 

—  J'ai  quitté  ce  matin  les  Caudeleuses,  habilans  des 
bords  de  la  Druentia. 

—  Je  suis  natif  de  ce  canton  ;  chez  qui  étais- tu  logé? 

—  Chez  Nio-Rix. 

—  C'est  mon  frère!...  Dieu  soil  loué,  puisqu'il  me 
procure  un  hôte  qui  a  hébergé  parmi  mes  pareus.  Com- 
bien de  temps  cst-tu  demeuré  chez  eux  ? 

—  Huit  jours. 

—  Et  tu  es  parti?... 

—  Je  te  l'ai  déjà  dit ,  ce  matin  même. 

—  As-tu  assisté  à  nos  mystères?...  En  disant  ces  pa- 
roles ses  deux  yeux  bleus  et  vifs  examinaient  ma  figure. 

—  Oui. 

—  Serait-ce  toi  que  la  vengeance  druidique  poursuit? 

—  Je  le  pense. 

Mon  hôte  réfléchit  un  instant ,  puis  il  ajouta  : 

—  Les  lois  m'ordonnent  de  l'arrêter ,  mais  je  ne  le 
ferai  point.  L'hospitalité  est  sacrée  parmi  nous.  L'ordre 
donné  par  les  druides  a  retenti  dans  les  campagnes  ;  lu 
ne  saurais  échapper.  Dis- moi,  où  allais  lu? 

—  A  Massalie. 

—  As-tu  des  connaissances  dans  cette  ville? 

—  Non. 

—  Quel  est  donc  ton  dessein  ? 

—  Grec  d'origine  et  natif  de  Thèbes,  animé  du  désir 
des  voyages ,  j'ai  successivement  visité  tous  les  pays  de 
la  terre,  cherchant  à  connaître  les  mœurs,  les  lois  el  la 
religion  de  tous  les  peuples ,  ma  course  devait  se  ter- 
miner à  Massalie ,  et  j'étais ,  et  je  suis  encore  déterminé 
à  me  fixer  parmi  les  Gaulois ,  peuple  que  j'estime  et  que 
j'aime.  Quant  à  cette  sentence  de  mort  qui  pèse  sur  ma 
tête,  je  ne  l'ai  jamais  redoutée  ;  je  l'ai  évitée  une  pre- 
mière fois,  je  saurai  l'éviter  une  seconde. 

Alors  je  racontai  à  mon  hôte  tout  ce  qui  m'était  ar- 
rivé, et  la  manière  dont  je  m'étais  délivré. 

—  Tu  me  parais  initié  aux  mystères  de  toutes  les 
religions. 

—  Je  le  suis  en  effet. 

—  Et  à  ceux  de  Memphis? 

—  A  ceux-là  comme  à  tous  les  antres. 

—  Sage  voyageur  !  l'initiation  te  sauve.  Demain  je  le 
conduirai  dans  la  forêt  où  se  trouve  un  collège  de  druides , 
tu  seras  admis  à  leurs  mystères  et  tu  seras  absous. 

Je  remerciai  mon  hôte.  La  nuit  étant  venue ,  nous 
prîmes  du  repos. 


(!)  Aujourd'hui  Aijc.  (2)  Elle  fut  fond<<c  125  aus  avant  J.-C. 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


il  5 


iVpoquede  ce  voyage  se  passe  S3  ans  après.  (5}  Peuple*  qui  ha- 
bitaient la  rive  droite  da  \*ar.  (4)  Elle  se  trouvait  an  lieu  actuel- 
lement appelé  Gourjouan.  (5)  Voir  VHistoire  des  Gaules ,  par 
Thierry,  t.  2.  (6)  Tite-Live,  Epitom.  LXV1I.(7)  Cl6d{ca  langue 
cynirique),  louange ,  renommée  (8)  Theutobochus  selon  Flor, 
liv.  5,  ch.  5.  Tentobodus  it\oa  Oros,  liv.  8.  (i))  QuaU-rnos senos- 
</ue  equos  transilire  solitus.  Flor.  (10)  Le  tumulte  signifiait 


danger  pour  la  patrie.  (1  <)  (Test  ainsi  qu'ils  appelaient  les  pocsec- 
sions  qu'ils  avaient  dans  lesGaulcs.(i2)  Plnt.i/i  Mari.  MSjArl"**. 
(H)  Plut,  in  Mari.  (<5)  Plut,  in  Mari.  Thierry,  Histoire  des 
Gaulois  ,  t.  2,  (1  b)  Plut  in  yiari.  (17)  C'est  aujourd'hui  la  petite 
rivière  de  l'Arc.  (18)  La  colline  est  encore  appelée  Hontoire. 
L'Arc  de  Marius  n'existe  plus  depoiâ  quatre  siccles.  (I  iJ)  Voyez 
tous  les  auteurs  cites. 


NEUVIEME  JOURNEE. 


Le  lendemain  matin ,  nous  nous  mîmes  en  marche  de  5 
bonne  heure,  et  chemin  faisant,  nous  parlâmes  de  l'a-  ^ 
venir  de  la  Gaule.  Mon  hôte  me  disait  :  $ 

—  La  Gaule  est  puissante  ;  nos  ennemis  les  Romains  'S» 
n'ont  encore  obtenu  que  des  triomphes  partiels  et  de  ^ 
peu  de  durée.  Serons-nous  toujours  inyincibles?...  Oui,  S 
si  nous  sommes  toujours  unis  ;  non ,  si  les  liens  se  re-  à 
lâchent.  C'est  ce  qui  a  déjà  lieu  dans  la  partie  méridio-  ^ 
nale  :  les  Massaliotes  ,  pour  accroître  leur  puissance ,  •<>• 
cherchent  à  diviser  ;  leur  exemple  nous  a  été  et  nous  %. 
sera  funeste.  La  Gaule  périra  par  là  (^  )  ! . . .  Déjà  la  hache  X 
massaliote  se  promène  dans  nos  belles  forêts.  Déjà  les  à 
Gaulois  cherchent  à  renfermer  leurs  habitations  dans  de  ^ 
fortes  murailles  de  pierres.  Bientôt  nous  serons  sembla-  ^ 
blés  à  des  brebis  parquées  entre  des  claies.  Les  murs  + 
d'une  cité  sont  des  chaînes  de  pierre  pour  les  habitans.  5 
Pour  vivre  libres,  nous  nous  rendons  prisonniers.  La 
liberté  dont  le  Gaulois  est  si  jaloux  s'évauouira  ;  elle  ne 
peut  exister  que  sous  le  chaume.  Nos  pères  combattaient 
nus  :  en  serons-nous  plus  valeureux  en  combattant  der- 
rière des  montagnes  de  pierres.''...  Massalie  nous  perd, 
malheur  à  nous!... 

Nous  étions  parvenus  au  collège  des  druides ,  nous 
fûmes  reçus  avec  bonté.  Mon  hôte  expliqua  le  motif  de 
ma  visite.  Âpres  quelques  paroles  animées  échangées  de 
part  et  d'autre ,  le  chef  des  druides  me  dit  :  —  Initié  de 
Thèbes  !  nous  ne  pourrons  t' admettre  dès  aujourd'hui  à 
la  connaissance  des  rites  de  notre  culte  ;  le  temps  des 
épreuves  doit  la  devancer.  Mais  nos  âmes  te  seront  ou- 
vertes ,  et  tu  seras  absous  de  la  profanation  que  tu  as 
commise  chez  les  Caudeleuses.  Sache  toujours  que  notre 
culte  n'exige  ni  temple ,  ni  autels ,  ni  simulacres  ;  cepen- 
dant les  dehors  en  sont  un  mélange  de  raison  et  de  folie. 
Nous  n'avons  pas  été  les  plus  forts  :  le  peuple  a  voulu 
des  victimes  humaines,  estimant  que  c'était  le  sacrifice 
par  excellence. 

—  E^  vous  lui  en  donnez  ? 

—  Sans  doute  ;  ce  que  le  peuple  veut ,  ainsi  que  ses 
dieux,  les  prêtres  doivent  le  vouloir. 

—  Affreuse  vérité  ! 

—  Sans  doute  encore.  Mais  si  nous  immolons  des 
victimes  humaines,  c'est  pour  empêcher  de  plus  grands 
malheurs.  Le  peuple  se  faisait  des  sacrifices  bien  plus 
terribles.  D'ailleurs,  nous  n'égorgeons  que  des  prison- 
niers ou  des  malfaiteurs  (2).  Nos  fêtes  étaient  plus  pures 
quand  nous  étions  plus  isolés  des  autres  peuples.  C'était  "^ 
ïilors  le  culte  primitif  dans  toute  sa  belle  simplicité. 

—  Que  ne  le  purifiez-vous  ! 

—  Ce  serait  un  bien ,  mais  la  chose  n'est  plus  fai- 
sable. 

—  Elle  le  serait  si  vous  regagniez  les  solitudes  où 
vous  habitiez  jadis. 

—  L'expérience  de  rhomme  fait  prcsumer  le  con- 


traire. Initié  de  Thèbes,  nous  te  parlerons  avec  fran- 
chise ;  nous  ne  sommes  pas  indignes  de  la  vérité  sainte, 
tout  en  sacrifiant  au  mensonge,  car  c'est  encore  pour 
elle  :  les  druides  se  sentent  nécessaires  au  peuple,  et  les 
druides  ont  besoin  du  même  peuple.  Si  nous  retournions 
à  nos  anciennes  demeures,  il  est  à  craindre  qu'ils  nous 
oubliassent.  Le  mal  ne  serait  pas  grand  pour  nous,  mais 
il  serait  funeste  à  la  puissance  du  Celte  :  notre  doctrine 
fait  toute  sa  force.  Le  dehors  du  culte  gaulois  est  donc 
empreint  de  barbarie  et  demeure  souvent  inintelligible 
aox  yeux  des  profanes  ;  mais  sous  les  ombres  du  mystère 
nous  conservons  le  véritable  culte  et  nous  le  préservons 
d'un  naufrage  inévitable.  Pourquoi  la  Gaule  fait-elle  en- 
core trembler  les  pays  civilisés?  c'est  que  la  grande 
famille  gauloise,  grâce  à  notre  systèrse  religieux,  ne  forme 
qu'une  masse  compacte  dont  le  poids  écraserait  le  monde 
entier.  Mais  nos  forces  désunies  nous  cesserons  d'être 
invulnérables.  De  tous  les  prêtres  du  monde  nous  sommes 
les  plus  puissans ,  et  de  toutes  les  nations  de  la  terre  nous 
sommes  la  plus  puissante  aussi. 

—  Pontife,  venons-en  à  la  .véritable  croyance  des 
druides. 

—  La  voici.  Nous  professons  le  dogme  de  l'éternité 
des  mondes  et  de  l'immortalité  de  lame,  et  nous  ensei- 
gnons ces  dogmes  au  peuple.  Le  peuple  l'a  compris  à  sa 
manière  ;  il  en  est  résulté  deux  croyances  :  l'une  juste  et 
saine ,  celle  des  druides  ;  l'autre ,  utile,  mais  fausse,  celle 
du  peuple.  Le  Gaulois  ne  craint  pas  la  mort,  étant  per- 
suadé qu'elle  n'est  qu'un  passage  d'une  vie  a  une  autre 
vie;  il  regarde  le  trépas  comme  un  pont  qui  mène  d'un 
monde  à  l'autre.  Le  peuple  ne  saisit  que  le  mol,  les 
druides  seuls  eu  saisissent  l'esprit. 

—  Druide  révéré!  ne  vaudrait-il  pas  mieux  que  le 
peuple  fût  sans  religion ,  plutôt  que  d'arroser  ses  autels 
du  sang  humain?  Te  le  dirai-je?  Votre  croyance  est 
bonne,  mais  vos  rites  sont  affreux.  Pourquoi  ne  pas  dé- 
truire les  erreurs  populaires? 

—  Je  le  pense  comme  loi  ;  mais  il  faut  une  religion  au 
peuple.  Un  peuple  sans  croyance  ne  serait  pas  en  harmo- 
nie avec  le  monde.  La  religion  est  souvent  une  muselière 
qu'il  est  boa  de  maintenir.  L'immolation  des  victimes 
humaines  est  une  production  étrangère ,  elle  nous  est 
venue  des  Phéniciens  (5). 

—  Est-ce  la  tout  ? 

—  Nous  nommons  notre  divinité  (car  nous  n'en  con- 
naissons qu'une  ;  tout  ce  qui  est  vénéré  ne  possède  qu'une 
émanation  du  grand  ouvrier,  du  grand  tout],  nous  la 
nommons  /a  \ierQC  qui  enfante  (-5)  ;  neuf  prêtresses  soni 
soumises  à  son  culte ,  mais,  comme  le  commun  du  peu- 
ple ,  elles  ne  comprennent  que  le  mot  et  non  le  fond  de 
la  chose;  nous,  nous  voyons  en  elle  la  nature,  la  puis- 
sance productive  de  tout  ce  qui  est,  de  qui  tout  naît  et 
où  tout  va  ;  c'est  Ta  le  culte  primitif  (b),  le  culte  pur  et 


176 


LECTURES  DU  SOIR. 


saint;  c'est  la  source  de  tous  les  autres  cultes.  Si  nous 
boDoroos  chaque  partie  de  l'universalité  des  choses,  cVst 
|X)ur  nous  bien  pénétrer  de  ses  admirables  propriétés. 
Notre  culte  n'est  donc  rien  autre  que  la  palingénésie  (6) 
de  la  matière ,  la  métempsycose  de  la  matière  qui  tou- 
jours enfante  el  demeure  toujours  vierge;  vierge  el  mère 
en  même  temps,  intacte  el  féconde  tout  à  la  fois;  sans 
cesse  la  même  et  ne  changeant  jamais.  Voilà  l'unique 
objet  des  méditations  des  druides  et  la  divinité  da  Celte. 
Je  conviens  que  le  peuple  ne  voit  ces  choses  qu'à  tra- 
vers les  draperies  dont  il  s'affuble  lui-même,  mais  que 
les  druides  contemplent  dans  sa  belle  nudité.  Nous  n'em- 
pêchons pas  le  vulgaire  de  déifier  les  élémens  (7).  Le 
jieuple  dont  la  vue  est  courte  rend  un  culte  en  détail  à 
ce  que  nous  admirons  dans  l'ensemble.  Notre  unique 
divinité  est  donc  la  vierge  mère  des  hommes ,  des  ani- 
maux, des  végétaux  et  des  matières  métalliques  (8). 
Nous  ne  donnons  point  de  nom ,  de  sexe  à  ce  grand  être  ,■ 
tantôt  c'est  la  vierge  mcre;  tantôt  c'est  teut,  dieu;  ou 
teutat  (9) ,  dieu  père.  Voilà  pourquoi  nous  nous  appelions 
jadis  tccto-sagcs  ou  teulo-sages ,  c'est-à-dire  eiifans  de 
dieu  ;  teul  ou  teutal,  dieu  le  père  (10). 


Te  voilà  initié  à  notre  croyance  ;  quant  à  nos  rites, 
ils  te  seront  dévoilés  plus  tard,  si  tu  le  désires.  Mainte- 
nant, je  t'absous  de  la  profanation  que  tu  as  commise 
chez  les  Candeleuses.  Voilà  un  sauf-conduit;  partout  où 
lu  le  présenteras,  tu  seras  respecté  et  honoré.  C'est  un 
pentagone  ;  c'est  le  signe  emblématique  qui  sert  à  nous 
reconnaître  les  uns  les  autres. 

Initié  de  Tbèbes  !  que  la  vierge  mère  le  protège  et  le 
conduise.  Adieu!... 

Je  rejoignis  mon  hôle,  et  nous  reprîmes  le  chemin  par 
où  nous  étions  venus.  Durant  la  route,  je  parlais  peu , 
je  réfléchissais  sur  les  sciences  des  druides,  et  déplorais 
la  fatalité  qui  s'attache  à  toutes  les  bonnes  institutions. 


(1)  En  effet  les  Massaliotes  furent  la  cause  de  la  ruine  des 
Gaules  ,  ayant  donne  occasion  aux  Romains  d''aLorder  la  parUe 
ligurienne.  (2)  Voyez  tous  les  auteurs  cités;  mais  surtout  J^oyagcs 
de  P>  tliag.t.  5.  (5)  Idem.  (4)  Pytliag.  t.  5.  (5)  Un  grand  nom- 
bre d'écrivains  anciens.  (6)  RéQcaéraiion.  (7)  Voir  la  8"^  journée 
pour  la  signification  des  noms  des  dicus  inférieurs.  (3)  Pytliay. 
(9)iLe'_nicine  que  TeuUilès.  {iO)F'oyez  pour  loul  ce  qui  précède 
Pylliagore  ,  t.  5. 


DIXIEME  JOURNEE 


Le  lendemain,  j'étais  en  roule  dès  l'aurore.  Je  fis 
rencontre  d'un  voyageur  ;  il  allait  comme  moi  à  la  ville 
phocéenne  dont  il  était  habitant.  —  Je  suis ,  me  dit-il , 
Massaliote  et  originaire  de  Phocée.  Puisque  un  heureux 
hasard  me  procure  la compaguie,  permets-moi  de  l'offrir 
ma  maison;  tu  y  seras  reçu  avec  reconnaissance  et  comme 
un  ami. 

—  J'accepte  Ion  offre,  répondis-je;  je  suis,  moi, 
Grec  et  natif  de  Thèbes ,  et  en  cette  qualité ,  moins  étran- 
ger parmi  vous  que  chez  les  autres  nations. 

Arrivés  à  la  porte  de  la  ville ,  je  fus  obligé  de  me 
dessaisir  de  mes  armes  apparentes  et  de  les  y  laisser  jus- 
«|ues  à  ma  sortie ,  époque  à  laquelle  elles  devaient  m'être 
rendues  (t). 

Mon  hôte  me  dit  :  —  Nous  avous  établi  cette  coutume 
contre  les  indigènes  (2)  qui ,  allant  toujours  armés , 
pourraient  compromettre  la  paix  publique.  Tu  vois  éga- 
lement deux  bières  à  côté  de  la  porte  :  l'une  sert  pour  les 
esclaves,  et  l'autre  pour  les  hommes  libres  (3).  Le  glaive 
qui  doit  frapper  les  criminels  est  d«  même  déposé  tout 
auprès.  Il  y  a  bien  des  années  qu'il  n'a  pas  servi  ;  plaise 
aux  dieux  qu'il  en  soit  toujours  de  même  (4). 

Nous  entrâmes  dans  la  ville  et  nous  la  parcourûmes; 
mon  hôte  m'expliquait  tout  :  —  Examine ,  illustre  voya- 
geur, la  situation  de  la  ville;  elle  est  bâtie  sur  un  petit 
promontoire  tenant  à  la  terre  ferme  par  une  largeur  de  ' 
quinze  cents  pas  (5).  Une  muraille  flanquée  de  tours,  ! 
garnie  d'un  fossé  (6),  et  défendue  par  la  citadelle  (7),  en  ! 
fait  la  force.  Le  port  vaste  et  de  forme  à  peu  près  cir-  ! 
culaire,  est  creusé  naturellement  au  milieu  des  rochers,  ; 
el  regarde  le  midi  (S).  Nous  l'avons  rendu  et  plus  com-  ; 
mode  et  plus  sûr  par  des  travaux  bien  entendus.  Voici 
le  magasin  de  guerre  et  le  chantier  pour  la  construction 
des  vaisseaux  (9).  Nos  maisons  sont  bien  encore  en  partie  ' 
construites  de  bois  et  couvertes  de  chaume  (10);  cepen-  ! 
iant  l'élégance  les  fait  remarquer.  Quant  à  nos  édifices  ! 
publics,  le  marbre  en  fait  la  principale  matière,  et  des  ; 
iuilcs  de  terre  cuite  en  recouvrent  le  faîte  (H). 


Nos  lois  sont  toutes  gravées  sur  des  tables  de  marbre 
ou  d'airain  ;  elles  sont  exposées  en  public  i)0ur  que  cha- 
que citoyen  puisse  connaître  ses  devoirs,  ses  droits  et 
surveiller  les  magistrats  (12).  Nos  lois  infligent  deux 
cbâtimens  :  le  premier  l'infamie,  le  dernier  la  peine  de 
mort  (^3).  Néanmoins,  les  juges  el  la  loi  sont  avares  du 
sang  des  hommes.  L'esclave  libéré  peut  être  repris  par 
son  maître,  si  celui-ci  le  trouve  bon,  jusqu'à  trois  fois; 
mais  apri's  la  quatrième  libération ,  il  est  libre  pour  tou- 
jours (I  4). 

Le  caractère  massaliote  est  généralement  affable,  sa 
vie  tempérante,  ses  mœurs  honnêtes  et  graves.  Lamitié 
est  notre  première  vertu  (ta). 

La  loi  fixe  à  cent  écus  d'or  la  dot  la  plus  riche,  nul  ne 
peut  la  dépasser;  et  à  cinq  la  plus  riche  parure  d'une 
femme  (t  6).  Le  vin  est  interdit  aux  femmes  (17)  ;  les  si>ec- 
tacles  des  mimes  (^8)  sont  défendus  comme  pernicieux 
à  la  morale  (^9).  Nous  repoussons  également  les  men- 
dians  de  profession  et  les  magiciens  (20).  Nous  avons  des 
cours  publics  fréquentés  par  une  nombreuse  jeunesse,  et 
où  l'on  enseigne  les  sciences  exactes  et  d'observation ,  les 
mathématiques,  l'astronomie,  la  physique,  la  géographie 
et  la  médecine  (2^).  Nos  grammairiens,  versés  dans  la 
littérature  la  plus  pure  de  la  Grèce ,  ont  fail  une  révision 
des  œuvres  d'Homère;  c'est  pour  nous  une  œuvre  na- 
tionale (22). 

Nous  avions  parcouru  la  ville  tout  en  causant;  nous 
arrivâmes  à  la  maison  de  mon  hôte ,  où  je  fus  reçu  avec 
ie  respect  el  les  égards  dus  aux  voyageurs. 


(1)  Papon,  Histoire  de  Provence ,  t.  1  et  autres.  (2^  C'e«t-i- 
dire  les  Gaulois. (3)^''oX'  '"  auteurs  cités.  (4)  Idem.  (5)Thierry, 
Histoire  drs  Gaules,  t.  2.  (6)  Cœs.  de  Bell.  ciViY.  Iiv.  2  ,  c.  ï. 
(ti)  SiMb.  liv.  4.  (8)  Strab.  liv.  4.  (9)  Idem.  (10)  Marseille  n'eut 
pas  d'autres  maison  jusque  à  la  domination  romaine,  f-^itru., 
liv.  i ,  rli.  < .  (I  l)Ccs  tuiles  étaient  si  lc|}èrcs  qu'elles  surnageaient 
éi.int  plonp.éc  dans  Tcau,  f'^ilni  .  liv.  ♦,  cli.  .S.  (12)  Tbierry, 
Histoire  des  Gaulois,  I.  2.  (I?)  Idem.  (H)  Idem.i<b)  VjJer. 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


177 


Maxim,  liv.  H,  ch.  6.  (\6)  Thierry,  Histoire  de*  Gaulois. 
M7)  Strab.  liv.  4.  (<8)  Athen.  liv.  <Och.  8.  (1»)  Comédien. 
(SC)  Valer.  Maiiin.  liv.  H  .  ch.  6.  II  eit  douteai,  ce  semble, 
que  les  Masaaliotet  nVnssent  point  de  théâtre*,  les  paroles  de 
Valèrc  Maxime ,  le  seul  qui  avance  ce  fait ,  nesont  pas  sufnsantes 
Par  le  mot  mime,  il  pourrait  n'eutcndre  que  les  acteurs  da  basse 


comédie  ou  des  rues ,  on  présume  qu'une  ville  où  florissaient  les 
scienc'Sjles  arts  et  la  littérature,  faisait  représenter  les  chels- 
d'œuvrc  de  la  Grèce.  (21)  Tous  1rs  auteurs  déjà  cités.  (22)  Wolf, 
proleg.  in  Homer.  p.  clxxv,  Thierry  ;  Histo  re  des  Gaulois,  t.  2, 
à  la  note.  La  première  et  bonne  révision  d'Homcrc  est  duc  aux 
Massaliotes, 


ONZIÈME   JOURNÉE. 


Ce  jour-là  je  dis  à  mou  hôte  :  —  Je  serais  charmé  de 
connaître  le  culte  des  Massaliotes  et  leurs  dieux.  —  Je 
vais  le  satisfaire ,  me  répondit-il  :  Trois  grandes  divinités 
dominent  notre  culte ,  c'est  Artémis  ou  Diane  d'Ephèse, 
Apollon  delphien  et  Minerve  (^).  Elles  sont  les  pro- 
tectrices de  la  tille,  et  leurs  principaux  temples  sont 
renfermés  dans  l'enceinte  de  la  citadelle.  La  Diane  d'E- 
phèse n'est  point  grecque  ;  elle  lire  son  origine  de  l'Asie . 
où  elle  était  appelée  la  Grande  Reine  ;  elle  représente  la 
nature  ;  et  ses  images,  couvertes  de  mamelles  et  de  formes 
diverses  d'animaux,  figurent  celte  puissance  mystérieuse 
toujours  occupée  de  créer  et  de  nourrir.  Son  culte  est 
secret  (2).  Diane  a  présidé  à  la  naissance  de  Massalie; 
aussi  est-elle  la  première  de  nos  divinités.  Le  temple  que 
nous  lui  avons  élevé  est  semblable  'a  celui  d'Ephèse ,  qui 
a  servi  de  modèle ,  et  son  culie  est  suivi  d'après  le  rite 
ëphésien  (5).  La  prêtresse  delà  déesse  est  une  étrangère; 
nous  la  faisons  venir  d'Éphèse  ou  de  Pliocée  (4). 

Minerve  ne  nous  est  pas  moins  chère;  voici  de  quelle 
manière  son  culte  est  devenu  universel  et  précieux  parmi 
nous.  Les  Ligures,  nos  voisins,  nous  avaient  déclaré  la 
guerre  ;  la  ville  était  sur  le  point  d'être  prise,  aucun  effort 
humain  ne  pouvait  plus  la  sauver,  lorsque  Coluviand  (o), 
chef  des  Ligures,  eut  une  vision.  Il  lui  apparut  une 
femme  pendant  son  sommeil  ;  son  aspect  était  majestueux 
et  terrible;  elle  lui  dit  d'une  voix  très-irrilée  :  —  Je  suis 
déesse  et  je  protège  celte  ville  (6).  Cotumand,  troublé 
de  cette  vision ,  accorda  la  paix  aux  Massalioles.  Il  voulut 
▼oir  la  ville  et  adorer  nos  dieux.  Au  moment  où  il  mettait 
le  pied  sur  le  seuil  de  la  citadelle ,  il  aperçut  sous  le  por- 
tique la  même  figure  qui  lui  était  apparue  en  songe.  — 
C'est  elle ,  s'écria-t-il ,  voilà  celle  que  j'ai  vue  celle  nuit  et 
qui  m'a  ordonné  de  lever  le  siège  (7)  !...  Alors  détachant 
son  collier  d'or ,  il  le  passa  au  cou  de  la  déesse ,  et  après 
il  fit  une  alliance  avec  nous. 

Notre  Apollon  préside  à  la  mer  et  à  la  navigation  ;  son 
culte  est  le  même  que  celui  qu'il  reçoit  à  Athènes.  Toutes 
les  fois  que  la  Tille  est  atteinte  ou  menacée  de  la  peste , 
un  pauvre  qui  s'est  présenté  volontairement  et  qui  a  été 
nourri  toute  l'année  délicatement  et  aux  frais  de  l'état , 
est  couronné  de  verveine ,  couvert  de  vôtemens  sacrés , 
on  le  promène  par  la  ville ,  et  le  peuple  le  charge  d'exé- 
crations, afin  que  tous  les  maux  retombent  sur  lui,  puis 
on  le  précipite  dans  la  mer  (8). 

—  Comment!  m'écriai-je,  les  Massaliotes  se  couvrent 
d'un  pareil  forfait? 

—  Ce  n'est  point  un  forfait ,  me  répondit-il ,  c'est 
une  expiation  volontaire  d'un  seul  pour  le  salut  de  tous. 

—  Misérables  erreurs  du  peuple!...  combien  vous 
faites  commettre  d'actions  exécrables  à  la  nature  et  à  la 
Divinité! 

—  Chacun  a  sa  manière  de  voir  :  ce  qui  est  en  nous  et 
ce  qui  vient  de  nous  est  bien ,  et  ce  qui  est  en  nos  voisins 
et  Tient  d'eux  est  ordinairement  mal, 

MARS  -(856. 


—  Continue  Ion  récit,  je  feu  prie. 

—  La  loi  défend  les  lamentations  lors  des  funérailles  ; 
le  deuil  finit  avec  elles.  Un  sacrifice  domestique,  suivi 
d'un  repas  entre  les  parens,  compose  tout  le  cérémonial 
funèbre  (9).  La  vente  du  poison  esl  sévèrement  interdite  ; 
le  suicide  est  en,  réprobation ,  cependant  quelquefois  il 
est  permis  par  les  magistrats  (10).  L'intégrité  des  mœurs 
massalioles  est  passée  eu  proverbe  :  Mœurs  de  Massalie 
signifie  mœurs  honnêtes,  intègres,  fidèles  (H). 

—  Habitant  de  Massalie!  dis-je,  ne  parlons  plus  de 
vos  mœurs ,  les  sacrifices  expiatoires  où  la  victime  est  un 
homme ,  que  vous  permettez ,  les  dégradent  à  mes  yeux  ; 
allons  à  la  place  publique  où  j'aperçois  beaucoup  de 
citoyens.  La  place  était  inondée  des  flots  du  peuple  : 
nous  nous  enquîmes  des  nouvelles  ;  on  nous  apprit  que 
l'assemblée  des  six-cents  allait  siéger  et  qu'un  vieillard 
demandait  l'autorisaiion  du  suicide  (^2). 

—  Que  signifie  cela?  demandai-je  à  mon  hôte. 

—  C'est  simplement  une  coutume;  allons  assister 
aux  débals  des  sénateurs. 

Je  suivis  mon  hôte,  et  bientôt  nous  fûmes  dans  l'en- 
ceinte de  l'édifice  où  siégeaient  les  iimoukhes.  L'assemblée 
était  complète;  un  vieillard  fut  introduit ,  il  parla  ainsi: 
—  «  MagisUats,  aucun  citoyen  de  Massalie  nedoit  vouloir 
sortir  de  la  vie  sans  votre  suffrage;  fidèle  aux  lois  de 
mon  pays,  je  viens  vous  soumettre  les  raisons  qui  me 
portent  à  descendre  dans  la  tombe  avant  l'heure  pres- 
crite par  la  nature.  Quand  vous  m'aurez  entendu  ,  j'es- 
père que  vous  ne  refuserez  pas  le  vase  de  ciguë  qu'une 
loi  prévoyante  lient  toujours  en  réserve  sous  ce  por- 
tique. 

•  Encore  trois  ans ,  et  j'aurais  assisté  à  la  révolution 
d'un  siècle.  J'ai  tant  vu  de  choses  qu'il  ne  me  reste 
presque  plus  rien  à  voir.  J'ai  été  tout  ce  qu'on  peut 
être  ;  j'ai  rempli  tous  mes  devoirs ,  j'ai  exercé  tous  mes 
droits.  J'ai  vu  tomber  à  mes  côlés  et  mes  aïeux  et  mes 
enfans.  J'avais  un  ami ,  nous  demandâmes  aux  dieux  de 
nous  faire  périr  ensemble:  les  dieux  nous  ont  refusé 
cette  faveur;  ils  m'ont  enlevé  mon  ami.  Mais,  m'or- 
donnent-iis  de  lui  survivre?  c'est  ce  que  je  ne  pense  pas. 
Né  Massaliole ,  je  mourrai  Massaliote.  Si  ma  patrie  n'é- 
tait pas  libre ,  je  voudrais  encore  rester  sur  la  terre  pour 
ne  pas  mourir  esclave  :  aujourd'hui  je  n'ai  plus  de  Tœux 
à  former. 

»  Si  j'existe  encore ,  c'est  un  oubli  ou  une  erreur  de 
la  nature;  je  ne  puis  plus  lui, être  utile.  La  république 
n'a  pas  davantage  besoin  de  moi  ;  j'occupe  sur  la  terre 
une  place  qu'il  est  temps  décéder  à  un  autre;  je  suis 
fatigué  de  vivre;  l'heure  du  repos  est  arrivée.  Après  une 
aussi  longue  course  ,  sénateurs ,  permettez-moi  le  som- 
meil delà  mort  (15)». 

Après  ce  discours,  le  vieillard  se  tut;  les  six  cents 
sénateurs  se  consultèrent  pendant  long-temps  ;  enfin  ils 
ordonnèrent^  d'administrer  la  ciguë.  Le  vieillard  reçut 

25.  — —  TROISIÈME  YOLUMB. 


i78 


LECTURES  DU  SOIR. 


la  coupe  ,  fit  ses  adieux  à  ceux  qui  l'entouraient,  puis 
lentement  il  but  la  liqueur  fatale.  Hientôt  il  s'éteignit 
étendu  sur  une  chaise  longue,  destinée  h  cet  effet  (U). 

—  Il  est  fâcheux ,  dis-je  à  mon  hôte,  que  de  si  fatales 
coutaiDes  se  mêlent  à  ce  que  vous  avez  de  bon. 

—  C'est  l'usage,  rae  répondit-il. 

—  Mais  cet  usage  est  plus  que  barbare,  il  est  impar- 
donnable à  un  peuple  civilisé;  les  Gaulois  valent  mieux 
que  cela  sous  ce  rappport. 

Mon  hôte  piqué  de  mes  paroles,  me  dit  sèchement  : 

—  initié  de  Thcbes  !  nous  respectons  Tes  lois  et  les 
«sages  des  autres ,  mais  nous  vouions  que  les  noires 
soint  respectés.  , 

—  H  faudrait  qu'ils  le  méritassent,  m'écriai-je  vive- 
ment. • 

—  Ils  le  méritent  à  dos  yeux  ;  cela  doit  suffire. 


Je  me  tus ,  tout  autre  parole  aurait  été  Mf^u^  j  et  je 
me  souvins  qu'il  n'est  pas  toujours  bon  de  dire  la  vérité 
aux  hommes I...      ♦^ 


(I)  Nommëe  par  les  Grecs  Athéné.  Jnst.  liv.  xliiL,  cli.  5. 
(2)  Il  existe,  comme  on  le  voit,  une  grande  similitude  entre  la 
Diane  de  Massalie  et  la  vier(i;e  mère  des  Gaulois. (3)  Strab.  liv.  4. 
(4)  Thierry,  Histoire  des  Gaulois,  t.  2.  (r>)  Justin,  liv.  43,  ch.  5. 
\&}  fdeni.  (7)  Idem.  (8)Pfttron.  satir.  (9)  Valer.  Maxim,  liv,  \\, 
th.  7.  (10)  Idem.  (H)  Massalie  étant  devenue  ville  romaine,  le 
proverbe  changea  de  si(i;nification,  mœurs  de  Massalie  était  sy- 
nonyme de  trci-mauvaises  mœurs  :  en  effet,  Massalie  fit  rougir  la 
Rome  d'Héliojabale.  Voyez  les  auteurs  cites  plus  haut. 
(12)  Thierry,  Histoire  des  Gaul.  t.  2.  (15)  Ce  discours  est  litté- 
lalcment  copié  des  Voytiges  de  Pythagore  ,  t.  5 ,  p.  HG. 
{\  A)  Idem.  Ceci  rappelle  la  hache,  dans  les  Indes,  destméc  à 
trancher  la  tète  à  ceux  qui  sont  las  de  la  vie.  Voyez  la  Des- 
cription de  l'Inde  ,  par  J.  Tieffcnihaier,  in-4.  ' 


DOUZIÈME    JOURNÉE. 


Le  gouvernement  de  Massalie ,  me  dit  mon  hôte,  est 
républicain.  Il  était  jadis  oligarchique,  mais  une  révo- 
lution changea  tout  ;  c'est  donc  aujourd  hui  la  démocratie 
qui  nous  régit.  L'exercice  de  l'autorité  réside  dans  un 
sénat  de  six  cents  magistrats  (I)  nommés  timoukiies. 
Ils  sont  choisis  à  vie  (2)  parmi  les  familles  possédant  un 
revenu  déterminé;  i|  faut  en  outre  qu'ils  soient  mariés, 
qu'ils  aient  des  enfans  ,  et  que  la  famille  jouisse  du  droit 
de  cité  depuis  trois  générations  au  moins.  Deux  mem- 
bres de  la  même  famille  ne  peuvent  pas  siéger  en- 
semble (3). 

Un  conseil  composé  de  quinze  membres  et  choisi  par 
les  six  cents,  forme  le  conseil  suprême  (4).  Le  pouvoir 
exécutif  réside  dans  un  triumvirat  nommé  par  le  grand 
conseil  (3).  Le  conseil  des  quinze  expédie  les  affaires 
courantes  et  fait  des  rapports  sur  les  plus  graves  (G). 
Dans  le  cas  de  paix  ou  de  guerre,  c'est,  le  conseil  des 
quinze  qui  traile  avec  l'ennemi ,  d'après  les  instructions 
des  six  cents,  et  sous  leur  sanction  (7).  La  masse  plé- 
béienne n'a  donc  aucune  part  au  pouvoir  de  près  ou  de 
loin;  elle  est  divisée  en  tribus  (S). 

Nous  avons  conservé  la  IcgisSation  ionienne;  cepen- 
dant nous  y  avons  fait  quelques  légers  changemens  (9). 
Nos  lois  conservent  lin  grand  caractère  de  n>odération; 
sous  cette  apparence  d'égalité  se  cache  l'inégalilé  poli- 
tique, et  c'est  là  précisément  ce  qui  la  sauve  (10). 

Quand  un  magistrat  est  convaincu  de  prévarication , 
il  est  condamné  à  l'infamie  ;  il  perd  tous  ses  biens  et 
tous  ses  droits  politiques  et  civils.  Il  y  a  peu  de  temps 
que  pareille  chose  est  arrivée.  Serais-tu  désireux  de 
connaître  cette  histoire? 

—  Oui. 

—  La  voici  :  Méuécrale,  accusé  et  convaincu  d'avoir 
rendu  une  sentence  inique,  fut  condamné  par  les  six- 
cents.  On  le  déclara  infâme;  il  fut  dégradé  cl  dépouillé 
de  tous  ses  biens  (II).  Ménécrate  déplorait  sa  condam- 
nation; il  déplorait  celle  pauvreté  qui  avait  succédé  si 
rapidement  à  son  opulence,  cet  opprobe  à  sa  noblesse 
et  à  ses  honneurs  ;  mais  ce  qui  le  chagrinait  le  |)lus  , 
c'est  qu'il  entraînait  dans  sa  misère  une  jeune  lillo  nu- 
bile; il  perdait  tout  espoir  de  la  marier,  d'autant  mieux 
que  sa  tille  était  hideuse  à  voir  ;  elle  était  borgne ,  para- 
lysée du  côté  droit,  et  l'on  dit  même  qu'elle  tombait 
du  haut  mal  dans  le  croissant  de  la  lune  (1 2).  Ménécrale 


avait  UD  ami  intime  et  qui  ne  Tabandonna  pas  dans  ses 
infortunes  ;  c'était  un  Massaliole  nommé  Zcnothénùs, 
Ulsàe  Cliarmoléus.  H  dit  un  jour  à  Ménécrate: — Ne 
perds  pointcourage,  jamais  le  néces.saire  ne  te  manquera, 
et  ta  fille  trouvera  uu  époux  digne  de  sa  naissance,  il  le 
prit  ensuite  par  la  main  ,  le  conduisit  dans  sa  maison , 
et  partagea  avec  lui  ses  trésors  :  puis  il  fit  apprêter  ua 
grand  festin  où  il  convia  ses  amis ,  ainsi  que  Méné- 
crate ,  auquel  il  fit  entendre  qu'il  s'occupait  de  marier 
sa  fille.  Le  repas  finissait ,  et  les  pieuses  libations 
avaient  coulé  en  l'honneur  des  dieux,  quand  Ztînothé- 
mis,  remplissant  une  coupe,  |a  présenta  à  son  nialhea- 
reux  ami. 

—  Prends  cette  coupe,  lui  dit-il ,  prends-la  de  la  main 
d'un  gendre  en  signe  de  parenté  et  d'alliance,  car  au- 
jourd hui  j'épouse  ta  fille  Cijdimacké ;  jai  reçii  de  toi 
autrefois  vingt-cinq  talens  pour  sa  dol. 

A  ces  mots ,  Ménécrale  se  récrie  : 

—  Non ,  Zénolhémis ,  non ,  lu  ne  Je  feras  pas  1  Je  ne 
suis  pas  assez  insensé  pour  souffrir  que  toi,  qui  es  un 
beau  jeune  homme,  tuépouses  une  pauvre  fijle  disgraciée. 

Il  parlait  on  vain  ;  Zénotliémis  avait  saisi  la  main  de 
Cydimaché  et  l'entraînait  vers  sa  chambre  :  ils  dispa- 
rurent un  instant  ;  quand  ils  revinrent,  elle  était  sa 
femme.  Dès  ce  jour,  il  vécut  avec  elle,  l!aimant  par-des- 
sus tout,  et  ne  la  quiltant  jamais.  Cette  femme  si  laide 
lui  donna  le  plus  beau  des  fils.  Il  n'y  a  pas  long-temps 
qu'il  l'apporta  sur  ses  bras  au  conseil  des  six-cents  :  i| 
l'avait  couronné  de  branches  d'olivier  et  enveloppé  de 
noir,  afin  d  inspirer  pour  l'aïeul  une  commisération  plus 
vive.  Le  petit  suppliant  souriait  à  ses  juges,  et  leur 
battait  des  mains.  L'assemblée  tout  entière  fut  émue, 
et,  levant  la  sentence  qui  pesait  sur  Ménécrale,  elle  lui 
rendit  toutes  ses  dignités  et  sa  fortune  (13). 

—  Honneur  soit  rendue  à  Zénolhémis,  m'écriai  je; 
heureux  le  peuple  qui  a  de  semblables  inslilulions. 

(1)  Strab.,  liv.  4.  (2)  Idem.  (?)  Aristote.  Politique,  liv.  5, 
ch.  tt.  (4)  Cics.  De  bell.  ci^nl.,  lib.  i,  ch.  85.  (5)  Strab.  liv.  4' 
((;)  Idem.  (7)  C;i-s.  I>ell.  tiriV.  liv.  1  ,ch.  :i5.  (8)  Thierry,  Hist. 
des  Gaul.  t.  2,  (9)  Strab.  liv.  1.  (tO)  Thierry,  Nist.  des  Gaul. 
t.  2.  (  H )  Lucien,  Toscar,  sii'c  aminiia.  (1 2j  Idrm.  (1 31  Ce  fait 
est  r.-xcontë  par  Lucien  et  rapporté  par  Thierry  dans  son  Hist.  des 
Gaul.  t.  2,  p.  153.  (Je  fait  n'est  arrivé  que  plus  tard;  en  le  rap- 
portant ,  nous  avons  lait  un  anaclironisme  de  quci<pics  année*, 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


179 


TREIZIÈME  JOURNEE,^ 


Nous  fimes  cejour-là,  dès  l'aurore/une  promenade  aux 
bords  de  la  mer ,  en  même  temps  nous  conversions  sur 
le  commerce  de  Massalie  ;  voici  ce  que  me  dit  mon  hôte  : 
—  Massalie  fait  un  échange  assez  étendu  ;  Sc|  position 
favorable  se  prête  bien  au  goût  de  ses  habitans  tous  por- 
tés vers  les  voyages  maritimes;  nous  avons  établi  des 
comptoirs  dans  les  villes  gauloises  qui  nous  environnent; 
le  premier  but  est  le  commerce,  le  dernier,  la  civilisa- 
tion de  ces  peuples.  Nous  avons  aussi  fondé  plusieurs  co- 
lonies et  quelques  villes  sur  les  bords  de  la  mer.  Notre 
territoire  sec  et  aride  est  pourtant  propre  à  la  culture 
des  oliviers,  des  oran{jers  et  de  la  vigne;  vois  aussi 
comme  les  montagnes  sont  couvertes  des  arbres  pré- 
cieux de  rionie.  Le  climat  est  doux  et  les  Jours  très- 
longs  ;  neuf  parties  de  gnomon  en  donnent  huit  d'om- 
bre. Nous  comptons  des  jours  de  quinze  heures  et  plus. 
Notre  mesure  est  celle  du  pied  humain  (I);  notre  palme 
cubique  égale  le  pied  de  Delphes.  Nos  plongeurs  retirent 
de  la  mer  du  corail  et  des  éponges  (2).  Nos  monnaies 
portent  généralement  un  lion  et  un  taureau  mena- 
çant (3).  Nos  principales  colonies  sont  Monaecus  (<),  Ni- 
cœa  (3) ,  Antipolis  (6) ,  Anthénopolis  (7) ,  Albia  (8) ,  Tau- 
rentiim  Heraclaea  Cacabaria  (9),  Rhaudaniosa  (10), 
Agatha  (H) ,  Rhoda,  Emporia;  (12),  Halonis  (15)  et  Dia- 
nium  (i  A)  ;  nous  avons  encore  d'autres  colonies ,  mais  il 
serait  trop  long  de  vous  les  détailler ,  d'ailleurs  rien 
d'intéressant  à  dire  sur  elles. 

Nous  pouvons  nous  glorifier  de  deux  grands  hommes 
nés  dans  nos  murs,  Pythéas  et  Euthymenès.  Le  pre- 
mier (H  5)  a  déterminé  la  latitude  de  Massalie,  d'après 
l'ombre  du  gnomon  ,  avec  exactitude  (  1 6)  ;  il  a  constaté 
la  relation  des  marées  avec  les  phases  de  la  lune  (^  7)  ;  il 
a  parcouru  dans  toute  leur  longueur  les  côtes  orientales 
et  occidentales  de  l'Europe,  depuis  l'embouchure  du 
Tauaïs,  dans  la  mer  Noire,  jusqu'à  la  presqu'île  Scandi- 
nave, dans  l'océan  du  Nord;  il  a  composé  un  périple 
du  monde,  et  un  livre  sur  l'océan  (18). 

Eûlhyménès,  contemporain  de  Pythéas,  est  de  même 
auteur  d'un  périple  ;  il  partit  des  Colonnes-d'Hercule  (1 9) 
pour  explorer  la  côte  d'Afrique.  H  prétendait  que  les 
eaux  de  l'Océan  méridional  étaient  douces  à  cause  de  la 
proximité  du  soleil  qui  leur  donnait  une  espèce  de  coc- 
tion  ;  en  second  lieu ,  que  les  inondations  périodiques 
du  Nil  provenaient  des  vents  étésiens  qui  refoulent  pen- 
dant uu  certain  temps  les  eaux  du  fleuve  vers  sa  source, 
puis,  en  cessant  de  souffler,  les  laissent  retomber  avec 
violence  (20). 

L'heure  du  repas  du  matin  étant  venue,  nous  ren- 
trâmes dans  la  ville. 

— Mon  hôte,  dis-je,  je  connais  présentementlesmœurs, 
les  coutumes  et  les  lois  de  Massalie,  mais  je  ne  connais 
point  encore  sa  fondation  et  les  particularités  qui  doi- 
vent s'y  rattacher  ;  voudrais-tu  m'en  instruire  ?  —  Telle 
était  mon  intention.  Nélée,  archonte  d'Athènes,  avait 
fondé  la  ville  de  Phocée ,  située  sur  cette  partie  de 
l'Asie  qu'on  appelle  Éolide ,  et  près  de  l'embouchure  du 
fleuve  Hermus.  Le  sol  environnant  y  étant  peu  fer- 
tile, les  Grecs  s'adonnèrent  principalement  au  commerce, 
et  bientôt  l'empire  des  mers  (ut  leur  propriété.  Un 
parcband,  uommé  Ëuxène,  occupé, de  découvertes, 


*  jeta  l'ancre  sur  la  côte  gauloise.  Cette  côte  dépendail 
des  Ségrobriges,  tribu  gallique.  Leur  roi  ,  nommé 
AV»m  accueillit  avec  bouté  les  Phocéens  voyageurs; 
le  roi  mariait ,  ce  jour-là ,  sa  fille  Gyplis  ;  Euxène  et 
ses  compagnons  assistèrent  au  festin ,  après  lequel  la 
jeune  Gauloise  devait  choisir  son  époux.  Les  prétendans 
étaient  nombreux.  A  la  fin  du  repas,  la  jeune  Gyptis 
enira  dans  la  salleet,  s'arrêtant  devant  lePhocécn  Euxène, 
elle  lui  présenta  la  coupe  remplie  d'eau  ;  elle  venait  par-' 
là  de  le  choisir  pour  époux.  Le  roi  Nann  croyant  voir 
dans  cet  événement  un  ordre  de  ses  dieux,  l'appela 
son  gendre  et  lui  donna  pour  dot  le  golfe  où  il  avait 
pris  terre.  Euxène  changea  le  nom  de  si  femme  et  il 
l'appela  Aristoxène,  c'est-à-dire  la  meUleiire  des  hôtesses. 
Euxène  fit  partir  aussitôt  un  vaisseau  pour  Phocée  pour 
recruter  des  colons  ;  en  attendant  il  commença  d  éle- 
ver une  ville;  il  la  nomma  i\]assaUa.  Les  envoyés 
d'Euxène,  arrivés  à  la  mère  patrie,  racontèrent  tout 
le  merveilleux  de  leur  voyage.  Exaltés  par  ces  récits  , 
les  jeunes  gens  s'embarquèrent  en  foule  pour  venir 
habiter  la  colonie.  Le  trésor  public  fournit  ies  vivres, 
les  outils,  les  armes,  diverses  graines  ainsi  que  des 
plants  de  vigue  et  d'oliviers.  A  leur  départ  les  émi- 
grans  prirent  au  foyer  sacré  de  Phocée  du  feu  destine'  à 
briller  perpétuellement  au  foyer  saint  de  Massalie.  La 
flotte  se  rendit  à  Éphèse  d'après  l'ordre  de  l'oracle  ;  là , 
une  prêtresse  de  Diane ,  nommée  Aristarché ,  déclara 
que  la  déesse  lui  ordonnait  de  suivre  les  Phocéens  et 
d'emporter  une  de  ses  statues.  Les  émigrans  accueillirent 
avec  empressement  la  prêtresse  et  le  simulacre  de  la  di- 
vinité. Enfin,  après  une  heureuse  traversée,  ils  arrivè- 
rent à  Massalie,  sous  les  ordres  de  Simos  et  Protis. 
Ils  furent  reçus  à  bras  ouverts  ;  bientôt  la  ville  de- 
vint florissante  sous  la  protection  du  vieux  Nann.  Mais 
ce  roi  protecteur  mourut,  et  Coman,  son  fils,  lui  succéda. 
Coraan  était  l'ennemi  des  Massaliotes.  Ce  fait  connu  des 
peuples  environnans ,  les  Ligures,  tribu  gauloise  et  pleine 
de  jactance  et  de  fierté,  envoyèrent  un  de  leurs  chefs  à 
Coman,  et  il  lui  dit  :  —  «  Un  jour,  une  chienne  pria  un 
berger  de  lui  prêter  un  coin  de  sa  cabane  pour  y  faire 
ses  petits  ;  ce  berger  y  consentit  ;  alors  la  chienne  de- 
manda qu'il  lui  fût  permis  de  les  y  nourrir,  etellel'ob- 
tint.  Les  petits  grandirent,  et,  forte  de  leur  secours,  la 
mère  se  déclare  seule  maîtresse  du  logis.  0  roi  I  voilà 
ton  histoire  !  Ces  étrangers  qui  te  paraissent  aujourd'hui 
faibles  et  méprisables  ,  demain  te  feront  la  loi  et  oppri- 
meront ton  pays.  » 

Coman  applaudit  à  ce  discours,  et  la  ruine  de  Mas- 
salie fut  résolue.  On  était  alors  à  l'époque  de  la  floraison 
de  la  vigne ,  temps  d'allégresse  pour  nous  ;  nous 
étions  fous  occupés  des  joyeux  préparatifs ,  car  la  fête 
durait  trois  jours.  Coman  résolut  de  profiler  de  ces 
heures  de  trouble  pour  surprendre  la  ville;  il  envoya  , 
sous  prétexte  d'assister  à  nos  fêtes,  un  grand  nombre 
des  siens,  gens  déterminés  à  tout,  et  qui  devaient  lui 
livrer  les  portes  pendant  la  nuit  ;  lui-même  était  aux 
environs  de  Massalie  avec  sept  mille  hommes.  Ce  com- 
plot, si  bien  commencé,  si  bien  conçu,  l'amour  dune 
femme  le  déjoua.  Une  jeune  fille  gauloise,  éprise  d'un 
beau  Massaliote ,  craignant  pour  la  vie  de  son  bien-aipé, 


<80 


LECTURES  DU  SOIR. 


lui  découvrit  tous  les  projets  ourdis  contre  nous  ;  après 
cette  révélation,  elle  l'engageait  à  fuir  avec  elle.  Le 
Massaliote ,  fermant  l'oreille  à  la  voix  de  sa  maîtresse , 
courut  tout  dévoiler  à  nos  magistrats.  Les  portes  de  Mas- 
salie  furent  aussitôt  fermées  et  l'on  fit  main-basse  sur 
les  Segrobriges.  Coman  se  laissa  surprendre  pendant 
la  nuit ,  et  son  armée  fut  massacrée  ;  il  y  périt  lui- 
même. 

Depuis  cette  époque,  les  portes  de  la  ville  demeurent 
closes  les  jours  de  fêtes,  les  remparts  sont  couverts  de 
sentinelles  et  l'on  déploie  une  surveillance  aussi  active 
qu'en  temps  de  guerre. 

Nous  avons  eu  plusieurs  guerres  à  soutenir  contre  les 
Gaulois  et  même  avec  l'orgueilleuse  Carthage.  Notre  po- 
pulation s'est  considérablement  accrue  des  divers  débris 
de  flottes  phocéennes  fuyant  la  mère  patrie  esclave 
d'Barpagus,  lieutenant  de  Cyrus.  De  colonie,  Massaiie 
est  devenue  la  véritable  métropole,  et  sa  prospérité 
toujours  croissante  est  une  preuve  irréfragable  de  notre 
domination  sur  les  mers. 

N'ayant  plus  rien  a  voir  dans  Massaiie ,  et  sachant 
tout  ce  qui  la  concernait ,  je  pris  congé  de  mon  hôte  et 
gagnai  la  route  qui  allait  de  Massaiie  aux  Eaui-Seiliennes. 
Je^marrêtai  fort  peu  de  temps  dans  celle  ville ,  voulant 
arriver  le  même  jour  chez  les  Caudelleuses.  J'atteignis 
la  Druentia  vers  les  trois  quarts  de  la  journée  :  je  passai 
celte  rivière,  comme  précédemment ,  sur  une  barque 
d'osier  puis  je  me  dirigeai  leste  et  joyeux  vers  l'habita- 
tion de  Nio-Rix.  Le  dirai-je  ?....  mon  cœur  palpitait 
étrangement.  J'allais  enfin  revoir  la  jeune  Velleda ,  Vel- 
leda  objet  de  tous  mes  rêves  et  de  tous  mes  désirs.  Ma 
joie  était  grande  sans  doute  ;  cependant  une  pensée  pleine 
d'amertume  s'y  mêlait  :  la  jeune  fille  ne  m'aura-t-elle 
pas  doj'a  oublié  ?...  Si  elle  avait,  doutant  du  mien  , 
donné  son  cœur  à  un  autre!...  Ces  réflexions  boulever- 
saient ma  tête;  plus  j'approchais  du  lieu  où  Velleda 
•vivait  plus  les  palpitations  de  mon  coeur  devenaient  vio- 
lentes', à  peine  pouvais-je  respirer.  Etrange  passion  que 
l'amour  I...  Tu  procures  des  joies  vives  et  profondes  , 
mais  combien  tu  les  fais  payer  cher  !...  Ne  saurait-on 
aimer  sans  souffrir!...  Ou  plutôt  l'amour,  ne  serait-ce 
qu'un  mélange  de  plaisirs  et  de  peines!...  Hélas!...  je 
m'étais  arrêté  non  loin  de  la  demeure  de  Nio-Rix  ;  la  tête 
penchée  sur  ma  poitrine  ,  je  semblais  le  génie  des  arbres 
pleurant  la  perte  de  sa  parure...  Je  fléchissais  sous  le 
poids  de  mes  pensées,  quand  tout  à  coup  mon  nom 
prononcé  à  haute  voix  me  fit  soulever  la  tête  ;  cesaccens 
avaient  retenti  dans  mon  ame  ;  Dieu  !  c'était  Velleda 
elle-même  accourant 'a  ma  rencontre.  La  vue  de  raabien- 
aimée  dissipa  les  noires  pensées  qui  troublaient  ma  tête, 
et  la  joie  la  plus  complète  remplaça  l'incertitude  amère 


où  j'étais.  Ainsi  le  jour  succède  à  la  nuit ,  ainsi  le  prin- 
temps remplace  l'hiver,  ainsi  les  mauide  ce  monde  soot 
remplaces  par  les  biens  du  Valhalla. 

Je  pressai  Velleda  sur  mon  cœur.  Elle  ne  m'avait  point 
oublié,  la  bonne  fille  de  Nio-Rix,  elle  m'attendait  avec 
la  plus  vive  impatience. 

—  0  femme!  m'écriai-je,  ta  présence  est  pour  l'bomme 
une  mer  ineffable  de  bonheur ,  ton  souffle  est  embaumé 
comme  la  brise  parfumée  de  l'autre  rive;  quand  tu  parles, 
les  sons  de  ta  voix  descendent  dans  mon  cœur  comme 
un  ruisseau  de  lait...  Tes  yeux  bleus  brillent  comme  les 
étoiles  du  ciel,  tes  dénis  nacrée  sont  plus  belles  que  les 
perles  de  l'Orient...  Œuvre  de  Leiitat,  il  pla(.a  sur  les 
lèvres  le  sourire  qui  console  ,  le  baume  qui  ranime  et  le 
poison  qui  consume...  De  bien  loin  tu  a  perçois  les  choses 
de  l'avenir  ,  et  tu  fais  des  chants  qui  endorment  les  dou- 
"^  leurs...  O  pour  toujours  je  viens  auprès  de  toi ,  tu  peux 
%  dès  demain  m'offrir  la  coupe  des  aveux  et  de  l'hymé- 
%  née  !  —  Ah  !  j'en  avais  la  certitude  que  tu  reviendrais. 
$  La  bonne  déesse  des  fontaines  me  l'avait  dit ,  elle  dit 
^  aussi  que  tu  seras  mon  époux  ,  et  la  déesse  n'a  jamais 
5  trompé  les  jeunes  filles...  Mais,  ajouta-t-elle  avec  crainte, 
^  n'as-tu  plus  rien  à  craindre  de  nos  druides  ?„.  On  t'a 
cherché  partout,  je  tremblais  qu'on  ne  découvrît  les 
pas. . .  Je  faillis  mourir  quand  j'entendis  la  voix  voyageuse 
voler  de  bouche  en  bouche  pour  te  faire  arrêter  !.. . 

Je  pressai  sur  mon  cœur  la  jeune  fille ,  et  je  fis  briller 
'a  ses  yeux  le  petagone  qui  m'avait  été  douné  par  les 
druides  en  lui  disant  :  —  Sois  sans  crainte,  je  suis  ab- 
sous. Nio-Rix  me  reçut  avec  joie,  et  le  lendemain  un 
festin  eut  lieu,  après  lequel  la  jeune  Velleda  me  présenta 
la  coupe  des  aveux,  et  le  soir  j'étais  son  époux  fortuné. 

C.  ROLAMD,  de  Cadenct. 


(4)  Neuf  pouces.  (2)  Therry ,  Hisu  des  Gaul.  t.  2.  (5)  L'em- 
preinie  des  monasiies  a  souvent  changé  .  tvyez  le»  planche*  de 
l'histoire  de  Pro\'ence ,  par  Papon.  (-J)  Afonaco.  (5)  I^ice. 
(6)  Antibes.  (7)  Près  la  Caranque  d' Antéa ,  entre  Aeay  et 
Napoulle.  (8)  Eauhe  au  fond  du  golfe  des  Lecques  ,  à  l'oppotë 
de  la  C.iotat.  (9)  St-Giles,  ancien  comptoir  phénicien.  (40]  A  l'em- 
bouchure du  vieux  Rhône,  elle  lui  donna  son  nom.  (4  4)  Aede. 
{^^)  Ampurias.  (4  5)  Inconnue.  (44)  Dénia.  (4 5)  Contemporain 
d'Alexandre-le-Grand.  ^4  6)  En  effet,  la  diiTérence  arec  les  calcnU 
modernes  n'est  que  de  quarante  secondes.  (4  7)  Thierry,  Histoire 
des  Gaulois ,  t.  2.  (18)  Tous  ces  ouvrages  sont  perdiu  ,  hormis 
quelques  fra;;men$  peu  nombreux.  (4  9)  On  entend  aujourd'hui  par 
colonnes  d'Hercule ,  deux  montagnes  sises  aux  deux  côtes  du  dé- 
troit de  Gibraltar  ,  savoir  Calpé  en  Espagne  et  Alilu  en  Afrique , 
mais  les  anciens  éuient  dans  une  grande  incerUtude  sur  le  lieu  oà 
ils  devaient  les  placer.  (20)  Ces  opinions  ridicules  forent  profesa^es 
par  des  philosophes  et  des  physiciens  avant  Enthrménes,  les  an- 
ciens même  s'en  sont  moques.  Thierry,  Histoire  des  Gaulois  à 
la  note. 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


181 


VOYAGES. 


MES  AVENTURES   EN  PEBSE. 


Danseurs  persaiw. 


Sears  del.  et  sculp. 


g  I.  — COMMENT  JG  DEVIENS  VOYAGEDR. 

Mon  père ,  honnête  épicier  de  la  Cité ,  après  s'être 
enrichi  par  vingt-cinq  années  d'une  vie  laborieuse  et 
astreinte  aux  privations  les  plus  sévères,  vendit  un 
beau  matin  son  commerce ,  réalisa  sa  fortune ,  et  se  mit 
à  jouir  en  liberté  du  bien-être  qu'il  s'était  créé. 

Jç  n'onbMerai  jamais  la  manière  vraiment  singulière 


dont  il  nous  annonça  ce  changement  total  dans  notre 
existence. 

J'avais  alors  dix-neuf  ans,  et  j'en  avais  passé  dix  dans 
les  comptoirs  de  mon  père ,  ne  soupçonnant  pas  l'im- 
mense fortune  qu'il  possédait.  Jugez  donc  de  ma  sur- 
prise,  lorsqu'un  matin  il  nous  ht  entrer,  ma  mère, 
ma  sœur  et  moi ,  dans  son  arrière-magasin ,  et  qu'après 
s'être  assis  gravement ,  il  nous  tint  ce  langage  ; 


iS'2 


LECTURES  DU  SOIR. 


—  Mes  enfans ,  je  viens  de  vendre  noire  maison  de 
commerce  et  d'acheter  une  maison  de  campagne  a  trois 
milles  de  Londres.  Jenny,  tu  aimes  un  beau  jeune  homme 
sans  fortune ,  mais  d'une  condnite  honorable  :  je  lui 
ai  acheté  une  capitainerie  dans  CoUlstreams'guards ,  et 
je  te  donne  à  lui  avec  une  dot  desix  mille  livres  sterling. 
Tu  épouseras  donc  demain  le  capitaine  John  Bro^vn. 

Toi ,  mon  fils,  il  faut  que  tu  voyages  afin  de  te  former 
un  peu ,  et  tu  partiras  après  les  noces  de  ta  sœur ,  pour 
visiter  le  continent.  Voici  un  portefeuille  qui  contient 
deux  mille  livres  de  bank'notes  :  quand  il  ne  te  restera 
plus  que  la  somme  suffisante  pour  payer  ton  voyage  de 
retour,  tu  reviendras. 

Et  nous ,  ma  femme ,  montons  dans  la  belle  calèche 
que  tu  vois  à  notre  porte  et  qui  t'appartient  ainsi  que 
les  deux  laquais ,  le  cocher  et  les  chevaux.  Nous  allons 
aller  faire  la  noce  de  Jenny  à  la  maison  de  campagne 
que  j'ai  achetée. 

En  route  I 

Ma  mère,  ma  sœur  et  moi ,  fûmes  tentés  iin  moment 
de  croire  que  mon  père  avait  perdu  la  raison  ;  ou  que 
nous  faisions  un  rêve.  Mais  lorsqu'il  nous  eut  mis  dans 
la  main ,  a  ma  sœur  la  dot ,  a  rnoi  l'argent  de  mon  vôyfge , 
il  n'y  eut  plus  moyen  de  conserver  des  doutes ,  et  iious 
partîmes  joyeux  pour  la  maison  de  campagne. 

Une  fois  la  noce  terminée,  je  songeai  à  moii  voyage, 
et  je  résolus  de  commencer  par  l'Allemagne.  Je  fis  donc 
retenir  mon  passage  sur  un  navire  allemaiid  qui  se  dis- 
posait a  mettre  à  la  voile  pour  :..:  ■  et  après  avoir  fait 
mes  adieux  à  ma  faiaaille,  je  me  reiidis  sur  le  port.      , 

Des  matelots  étrangers  attendaient  sur  la  rive,  dàiis 
un  canot,  avec  des  témoignages  d'impatience. —  N'êtes- 
vous  pas  sir  John  Brovvn?  demandèrent-ils  en  mauvais 
anglais  quand  ils  me  vireat  arriver  avec  mes  bagages  de 
voyageur.  —  Oui,  répôndis-je.  —  Partons,  s'écrièrent- 
ils,  on  n'attend  plus  qUe  vous  poijr  mettre  h  la  voile. 
Et  me  voilli  sur  le  Vaisseaii. 

§  II:  —  <i\i  L'ON  JiÉ  iiÈNE. 

Outre  le  mal  de  mer  qui  mè  fil  hofribîement  souffrir, 
j'éprouvai  à  bord  un  ennui  profond;  car  personne  n'y 
parlait  anglais,  excepté  les  deux  matelots  qui  m'avaient 
amené  à  bord  ,  et  Dieu  sait  ce  que  c'était  que  cet  anglais 
barbare,  et  qu'il  était  impossible  de  comprendre  les  trois 
quarts  du  temps.  D'ailleurs  c'étaient  des  espèces  de  bêles 
brûles  allemands,  ivrognes,  rustauds,  et  dont  la  so- 
ciété ne  m'agréait  guère.  Je  pris  le  parti  de  vivre  retiré 
dans  ma  cabine ,  et  de  fréquente^  l'équipage  aussi  peu 
que  possible. 

Cependant,  le  voyage  se  prolongeait,  se  prolongeait, 
se  prolongeait,  sans  que  je  visse  arriver  l'Allemagne  et 
le  port  de....  Ma  traversée  ne  devait  être  que  d'un  mois, 
et  près  de  deux  s'élaient  écoulés.  Protester  contre  ce 
manque  d'exactitude  aurait  été  inutile ,  et  je  pris  le  parti 
de  la  résignation ,  plutôt  que  de  me  prendre  de  querelle 
avec  ces  rustres. 

Enfin  après  une  traversée  des  plus  longues ,  nous 
âbordâihes ,  et  un  pilote  virit  a  hotd.  Jugez  de  ma  joie , 
lorsque  cet  homme,  en  m'enteudant  parler  anglais  aux 
deux  seules  personnes  qui  pussent  tant  bien  que  mal  me 
comprendre  sur  le  bâtiment,  vint  à  moi,  me  tendit  la 
main ,  et  me  dit  dans  l'anglais  le  plus  pur  : 

—  Cher  compatriote,  soyez  le  bienvenu  en  Perse. 
— En  Perse  I  m'écriai-je ,  en  Perse  !  Je  suis  en  Perse? 

mais  je  me  croyais  en  AUemaguc. 


Et  furieux,  je  courus  me  plaindre  au  capitaine.  Mon 
compatriote  le  pilote  lui  traduisit  ma  colère  en  allemand, 
et  lui  expliqua  mes  griefs. 

Le  capitaine  prit  son  registre ,  et  me  montra  inscrit 
comme  passager  :  Sir  John  Brown,  marchand  de  soie- 
ries.... Dans  ma  précipitation,  j'avais  pris  la  place  d'un 
pseudonyme.  Il  fallut  me  résigner  de  bonne  grâce  à  mon 
infortune,  et  je  résolus,  puisque  le  hasard  le  voulait, 
de  visiter  la  Persél 

g  III.  —  l'hospitalité. 

Je  pris  provisoirement  un  logement  chez  le  pilote  ; 
mais  j'y  étais  à  peine  établi  qu'un  homme  d'un  aspect 
respectable,  et  vêtu  du  costume  persan,  vint  me  trouver 
et  m'offrit  chez  lui  l'hospitalité.  C'était  le  petit-fils  d'uu 
Anglais  établi  depuis  long- temps  en  Perse,  et  qui  se 
nommait  Kabul ,  ayant  quitté  son  nom  anglais  pour  un 
nom  du  pays  qu'il  hjibilait. 

J'acceptai  son  offre  hospitalière ,  et  le  suivis  daus  sa 
maison.  , 

Celte  maison  était  entourée  de  murs  assez  élevés  pour 
cacher  totalement  la  façade,  éloignée  beaucoup  des  rues, 
et  placée  dans  le  fond  d'une  grande  cour  qui  l'en  sépa- 
rai^,     ^  ,  -  >        ,  , 

,  Nous  y  ëiîtrâmes  par  de  (petites  portes  qui  ressem- 
blaient assez  à  des  guichets  de  prison.  Comme  ce  sont 
les  Seules  ouvertures  qui  se  présentent  aux  yeux ,  un 
étranger  qui  entre  pour  la  première  fois  dâiis  une  ville 
persane^ne  sait  trop  ciu  il  se  trouve;  ne  voyant  ni  édi- 
fices, ni  façades,  mais  seulement  de  hàiités  et  tristes 
murailles  qui  forment  le  tracé  des  rues. 

La  maison  de  moii  hôte  était  bâtie  d'une  manière  élé- 
gante, et  la  distribution  des  âppârtémens  mè  parut  assez 
régulière.  Elle  se  composait  de  plusieurs  chambres  et 
d'une  grande  salle  au  centre  ,.qU'on  nomme  divan.  Cette 
pièce ,  située  entre  uiiè  conf  et  un  jardin ,  avait  sur  cha- 
cun d'eux  une  large  fëdêtre  allant  du  parquet  au  pla- 
fond ,  faite  de  petites  pièces  de  bois  arrangées  avec  assez 
d'art  en  forme  de  guirlandes  et  de  festons ,  et  garnies  de 
verres  de  différentes  cbiilètirS.  Comme  lé  verre  est  un 
objet  fort  rare  et  très-chef  dans  ce  pays,  la  classe  or- 
dinaire se  contente  de  papier  huilé. 

Les  Persans  sont|[rands  amateurs  de  l'eau ,  aussi  est-il 
peu  de  maisons  qui  n'aient  devant  leurs  fenêtres  de  larges 
bassins  de  marbre  blanc  ou  d  albâtre,  du  milieu  desquels 
jaillissent  de  jolies  fontaines  oii  jets  dont  le  bruit  charme 
leurs  oreilles,  quand  ils  s'abandonnent  à  la  contempla- 
tion. Un  Persan  peut  rester  depuis  le  matin  jusqu'au 
soir  assis  sur  les  talons ,  près  d'une  fenêtre ,  à  regarder 
le  jet  d'eau  qui  est  au-dessous  de  lui ,  et  sans  autre  mou- 
vement que  celui  qui  est  nécessaire  pour  faire  couler  les 
grains  d'un  chapelet  d'une  main  dans  l'autre. 

La  maison  de  mon  hôte,  conime  je  l'ai  dit,  avait 
d'autres  appartemens  qui  consistaient  en  des  chambres 
hautes  et  basses ,  construites  d'une  manière  régulière  et 
qu'on  nomme  balakoua.  Elle  avait  de  plus  des  espèces  de 
caves  voûtées  pour  préserver  le  rez-de-chaussée  de  l'hu- 
midité ,  et  où  l'on  renfermait  le  bois  à  brûler  et  les  us- 
tensiles de  campagne. 

Dans  les  premières  cours ,  il  y  avait  des  corps-de-logis 
latéraux  qui  renfermaient  d'un  côté  des  chambres  pour 
les  étrangers  de  classe  médiocre ,  et  les  derviches  ;  de 
l'autre,  les  écuries,  les  magasins  à  paille  et  à  orge,  et 
des  chenils  pour  les  chiens  de  chasse. 

Les  harems  étaient  construits  comme  les  divous  ;  mais 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


^85 


lis  étaieDt  plus  vastes,  et  avaient  en  outre  de  petits  corps- 
dè-Iogis  se'parés,  comme  je  l'ai  dit  ailleurs,  pour  les 
cuisines  et  les  bains. 

Les  grandes  salles  des  harems  sont  destinées  an  maître. 
car  c"est  la  qu'il  mange,  et  souvent  qu'il  couche.  C'est 
aussi  le  lieu  de  réunion  de  toutes  ses  femmes,  qui  s'y 
rendent  aussitôt  qu  il  y  est  entré. 

Après  un  court  repas,  comme  il  était  tard,  je  me 
rendis  dans  mon  appartement,  où  je  trouvai  un  lit  pré- 
paré à  la  manière  du  pays. 

Les  Persans  coucheut  à  terre;  leurs  lits  ,  n'étant  pas 
permaneos  comme  les  nôtres,  sont  posés  tous  les  soirs, 
enlevés  tous  les  matins .  et  déposés  dans  des  cabinets  où 
ils  restent  tout  le  jour.  Ils  se  composent ,  suivant  le  rang 
ou  la  fortune  des  individus,  d'une  courte-pointe  d'in- 
dienne ouatée  en  coton  ,  d  un  énorme  traversin  et  dun 
petit  oreiller  d'à  peu  près  un  pied  carré  pour  chaque 
personne. 

§  IT.  —  LES   BAI>S. 

Le  lendemain  matin,  mon  hôte  me  conduisit  aux 
bains  publics. 

Les  bains  sont  une  des  habitudes  les  plus  chères  aax 
Persans.  C'est  même  une  nécessité,  car  ils  ne  cban- 
geut  de  chemise  que  tous  les  mois,  et  coucheut  avec 
leurs  pantalons.  En  outre,  leur  religion  leur  prescrit  le 
bain  comme  un  devoir. 

Les  bains  [)ersans  sont  très-difTéreus  de  ceux  d'Europe; 
ils  se  composent  de  vastes  bâlimens  souterrains  ,  recou- 
verts en  dômes .  a  la  partie  supérieure  desquels  on  laisse 
de  larges  trous ,  bouchés  avec  des  tables  d'albâtre  fort 
minces ,  qui  laissent  passer  la  lumière. 

Les  premières  salles  sont  rondes  pour,  l'ordmaire  et 
fort  grandes ,  garnies  tout  autour  de  banquettes  et  de 
niches  où  Ion  se  desLabille.  Elles  ont  au  centre  de  larges 
bassins  de  marbre  ou  d'albâtre ,  ornés  de  jets  d'eau  pour 
l'agrément  des  baigneurs. 

Les  baigneurs  ont  grand  soin,  avant  de  s'être  tota- 
lement déshabillés,  de  s'envelopper  le  corps  d'une  toile 
qui  les  couvre  depuis  les  hanches  jusqnauï  genoux.  Ils 
passent  ensuite  dans  une  saile  que  la  vapeur  de  l'eau 
chaude  rend  si  étouffante ,  que  les  personnes  qui  n'en 
ont  pas  1  habitude  en  sont  presque  suffoquées. 

Cette  salle  est  pavée  de  grands  carreaux  de  marbre 
blanc,  échauffés  par  l'eau  qu'on  y  répand  continuelle- 
ment en  abondance.  Dans  le  fond  est  un  petit  cabinet  où 
chacun  se  rend  l'un  après  l'autre  pour  s'épiler ,  ce  qui 
se  fait  dans  un  clin  d'œil  par  le  moyen  d'une  pâte  faite 
avec  de  l'orpin  et  un  peu  de  chanx  délayée  dans  de  l'eau 
froide.  On  s'en  frotte  les  parties  velues,  et  elles  devien- 
nent nettes  comme  la  paume  de  la  main  en  moins  de 
cinq  minutes. 

11  faut  cependant  connaître  la  manière  d'employer 
celle  d'rogue  avant  d'en  faire  usage  :  elle  deviendrait  dan- 
gereuse pour  quiconque  la  laisserait  séjourner  pins  de 
temps  qu'il  n'est  nécessaire ,  et  enlèverait  dans  quelques 
secondes  toute  la  peau  en  ne  faisant  qu'une  plaie  de  la 
partie  où  elle  aurait  été  appliquée.  11  en  serait  de  même 
si ,  après  s'en  être  servi ,  ont  avait  l'imprudence  de  se 
laver  avec  de  l'eau  chaude  qui,  lui  donnant  pliis  d'ac- 
tion ,  là  rendrait  bien  plus  C"orrosive. 

Après  l'opération  que  je  viens  de  décrire,  on  rentre 
dans  la  salle  chaude  où  deux  hommes  vigoureux ,  qui 
sont  des  barbiers  du  pays,  nus  comme  vous,  vous  sai- 
sissent et  vous  étendent  sur  le  marbre,  plaçant  sous 
votre  tète  un  petit  coussin  pour  la  soutenir.  On  est  peu 


de  temps  dans  cette  situation  sans  éprouver  une  transpi- 
ration abondante  ;  alors  les  deux  barbiers  vous  frottent 
et  vous  compriment  toutes  les  parties  du  corps  en  sui- 
vant la  direction  des  muscles  ,  ils  font  ensuite  jouer 
chaque  membre  par  des  mouvemens  de  rotation  qui  sonl 
d'abord  pénibles ,  mais  dont  on  ne  tarde  pas  à  sentir 
l'excellent  résultat.  Cette  opération  est  un  véritable  sup- 
plice pour  ceux  qui  l'éprouvent  pour  ta  première  fois; 
mais  on  s'y  accoutume  facilement ,  et  le  bien  réel  qui  en 
résulte  me  porte  "a  croire  que  c'est  le  meilleur  médecin 
du  pays  :  rien  ne  procure  au  corps  une  fraîcheur  ploi 
salutaire  et  ne  fait  mieux  circuler  le  sang. 

Pendant  que  ces  deux  hommes  sont  a  épuiser  leurs 
forces  sur  le  corps  d'une  personne ,  nn  troisième  lui  jette 
contipuellemeni  de  l'eau  chaude  depuis  les  pieds  jusqu'à 
la  tête ,  ce  qui  contribue  à  assouplir  les  muscles  et  à  di- 
minuer les  douleurs  dont  cette  opération  est  accompa- 
gnée. Aussitôt  qu'elle  est  terminée,  ils  s'arment  d'un 
gant  de  crin  avec  lequel  ils  frottent  le  corps  dans  tous 
les  sens  ;  par  ce  moyen  ils  enlèvent  des  rouleaux  consi- 
dérables dépiderme  mort,  dont  le  dégagement  est  d'au- 
tant plus  essentiel  à  la  sanlo,  qu'il  redonne  un  libre 
coursa  la  transpiration  que  ces  peaux  devaient  obstruer. 
Ces  barbiers  persans  ont  une  manière  si  adroite  de  les 
détacher  sans  escorier  la  peau ,  que  d  un  seul  coup  de 
main  ils  en  enlèvent  des  morceaux  longs  de  près  d'un 
pied  qui  se  roulent  sous  legantcommedu  papier  mouillé. 
Comme  c'est  toujours  aux  bains  qu'on  se  fait  teindre 
la  barbe  et  les  cheveux ,  je  décrirai  ici  la  manière  de  le 
faire;  elle  est  extrêmement  simple,  et  loin  d'avoir  les 
funestes  résultats  des  drogues  que  les  charlatans  de  Lon- 
dres et  de  Paris  vendent  au  poids  de  l'or,  elle  est  au  con- 
traire fort  avantageuse  a  la  chevelure,  qu'elle  fait  croître 
et  épaissir. 

On  se  sert  pour  cela  d'une  poudre  très-fine,  provenant 
de  la  feuille  de  l'indigo  séthée  et  pulvérisée.  On  la  laisse 
iufuser  dans  on  peu  d'eau  jusqu'à  ce  qu'elle  prenne  la 
consistance  d'une  pâte  liquide.  Avant  d'en  faire  usage, 
on  commence  à  sebien  laver  les  cheveux  ou  la  barbe  avec 
de  l'eau  de  savon  très-forte ,  afin  d  en  enlever  les  parties 
graisseuses  produites  parla  transpiration;  puis  on  jette 
sur  la  tête  beaucoup  d'eau  chaude  pour  en  ôter  le  savon, 
et  on  la  ressuie  autant  que  possible.  On  applique  ensnite 
la  pâte  de  manière  "a  ce  que  tous  les  cheveux  en  soieni 
imprégnés  et  couverts  ;  alors  les  barbiers  commencent 
l'opération  du  bain  que  je  viens  de  décrire,  laquelle, 
durant  toujours  une  heure  et  demie  ou  deux  heures, 
donne  un  temps  plus  que  suffisant  pour  laisser  prendre 
parfaitement  la  teinture.  Ou  enlève  cette  pâte  de  dessus 
la  tête  avec  de  l'eau  chaude  et  un  peigne  fin  pour  déta- 
cher celle  qui  pourrait  encore  y  rester. 

Quand  ou  l'emploie  pour  la  première  fois,  on  est  son- 
vent  obligé  de  répéter  l'opération  deux  jours  de  suite, 
pendant  lesquels  les  cheveux  paraissent  un  peu  verts; 
mais  ils  deviennent  ensuite  du  plus  beau  noir;  et  telle 
est  la  force  de  cette  teinture,  qu'on  ne  serait'a  la  rigueur 
obligé. de  la  renouveler  qu'après  six  semaines  ou  tous 
les  deux  mois,  surtout  lorsque,  avant  d'employer  la 
poudre  d'indigo ,  on  s'est  servi  de  celle  de  henné,  qni 
rend  d'abord  les  cheveux  roux ,  mais  dispense  presque 
toujours  de  renouveler  l'application  ,  et  donne  au  noir 
une  couleur  bien  plus  foncée. 
^  Beaucoup  de  personnes ,  comme  je  l'ai  dit  plus  haut , 
?  se  barbouillent  les  mains  et  les  pieds  de  couleur  de 
^  rouille  au  moyen  du  henné  réduit  en  poudre ,  qui  a  la 


iSÀ. 


LECTURES  DU  SOtR. 


{)ropriété  que  j'ai  décrite 
lommes  s'eo  font  teindre  les 

§  V. 


REPAS. 


Mon  hôte  donnait  an  festin  ce  jonr-lb,  et  il  m'y 
convia. 

La  salle  ù  manger  de  mon  hôte  était  nnc  espèce  de 
carrélong,  autour  duquel  chacun  s'assit  à  (erre  sur 


quel  se  plaça  le  maître ,  d'où  il  voyait  tout  ce  qui  le 
passait  parmi  ses  convives. 

Les  Persans  s'asseyent  à  terre ,  sur  les  talons ,  el  leur 
manière  de  le  faire  en  entrant  dans  nue  société  est  assez 
curieuse. 

Quand  un  d'eni  entre  dans  une  assemblée ,  quelque 


Repas  persan. 


Sear*  dtl.  et  tculp. 


r 


nombreuse  et  distingfuée  qu'elle  soit,  sll  a  le  droit  de 
s'y  asseoir,  il  voit  de  suite  la  place  que  son  rang  lui  as- 
signe, et  se  garde  bien  d'en  aller  chercher  une  autre; 
de  la  porte,  où  il  laisse  ses  roules ,  il  entre  sans  regarder 
pnrsonue,  sans  saluer,  et  surtout  sans  dire  un  mol;  il 
gagne  sa  place,  joint  les  deux  pieds  en  se  redressant 
comme  par  un  temps  d'exercice,  croise  sa  robe  ou  sa 
tunique,  se  laisse  tomber  sur  les  genoux,  puis  s'assied 


«nr  les  Jalons  ;  c'est  alors  sentemenl  qu'il  lève  les  yeui 
et  commence  h  s'occuper  de  la  société ,  en  portant  la 
main  droite  sur  la  poitrine  el  prononçant  en  même 
temps  le  salamalekouui  arec  beaucoup  de  gravité;  il 
fait  ensuite  à  droite  et  h  gauche  de  profondes  inclina- 
tions do  tôte ,  auxquelles  le  corps  n'a  aucune  part.  Cha- 
cun lui  rend  son  salut  de  la  mâme  manière,  el  y  ré- 
pond par  un  alekoum-salam  qui  fait  Fa  conclusion  de  la 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


185 


cérémonie.  Le  maître  de  la  maison  accueille  à  son  tour 
les  convives  par  les  mois  koch-guialdij  (  soyez  le  bien- 
venu). 

A  l'heure  du  dîoer ,  on  étendit  autour  de  la  chambre 
et  devant  les  convives  de  grandes  nappes  de  toile  peinte 
des  Indes ,  puis  cinq  ou  six  domestiques  apportèrent 
des  cruches  et  des  aiguières  couvertes  de  grils ,  le  tout 
en  cuivre  étamë.  Chacun  reçut  de  l'eau  sur  la  main 
droite,  et  l'essuya  avec  son  mouchoir.  On  présenta  en- 
suite au  maître,  puisa  tous  les  convives,  de  deux  en 
deux,  d'énormes  plateaux  chargés  de  sucreries,  de  bis- 
cuits, de  frangipanes ,  de  dragées  et  de  fruits;  ce  n'est 
là  du  reste  qu'un  hors-d'œuvre  auquel  on  touche  peu  et 
qu'on  enlève  bientôt. 

Les  domestiques  apportèrent  ensuite  le  pain,  qui  con- 
siste en  de  grandes  galettes  larges  d'un  pied,  longues  de 
deux,  et  de  deux  ou  trois  lignes  d'épaisseur ,  que  l'on 
nomme  téheurague  ;  elles  servent  seulement  d'assiettes  ; 
l'on  y  recueille  les  grains  de  pilaw  qui  s'échappent  des 
mains  quand  on  le  porte  à  la  bouche  ;  on  sert  ensuite 
les  plateaux  de  deux  en  deux ,  comme  pour  les  sucre- 
ries ;  ils  contiennent  cette  fois  les  plats  de  pilaw  et  les 
boissons;  quand  ils  sont  tous  servis,  le  maître  donne 
le  signal  de  commencer  par  les  mots  Bism-Alllia  (  avec 
l'aiëe  deDieu).  Les  domestiques  continuent  de  servir 
de  nouveaux  plats,  en  réservant  pour  les  derniers  les 
rôtis  ou  kiababs. 

On  sert  à  part ,  pour  exciter  l'appétit ,  des  raisins , 
des  cornichons,  des  radis,  des  amandes  et  même  du  sel 
que  chacun  prend  avec  le  bout  du  pouce  légèrement  hu- 
mecté de  salive. 

Les  Persans  mangent  avec  la  main  droite,  ne  connais- 
sant pas  l'usage  des  cuillers,  couteaux  ni  fourchettes; 
ils  dépècent  très-adroitement  avec  cette  seule  main  tou- 
tes leurs  viandes,  qui  d'ailleurs  sont  toujours  cuites  de 
manière  à  céder  à  la  moindre  pression  des  doigts.  . 

La  main  gauche,  qu'ils  emploient  sans  intermède  à 
un  autre  usage,  ne  se  montre  jamais  à  table,  et  ce  se- 
rait une  grossièreté  impardonnable  de  toucher  avec  elle 
aucune  des  choses  qui  se  mangent;  ils  se  gardent  donc 
bien  de  la  faire  voir  pendant  tout  le  repas,  et  la 
tiennent  enveloppée  dans  un  pli  de  leur  robe,  dessous 
le  bras  droit. 

On  ne  connaît  pas  en  Perse  l'usage  des  verres  pour 
les  boissons  :  on  les  sert  à  table  dans  des  bocaux  près 
desquels  on  met  de  grandes  cuillers  de  bois  fort  minces 
et  très-artistement  faites,  dont  les  manches  sont  longs 
d'environ  dix-huit  pouces  ;  chaque  bocal  a  la  sienne,  et 
elles  servent  à  puiser  et  à  boire  ;  il  y  en  a  de  différentes 
capacités  ;  mais  celles  dont  on  se  sert  ordinairement 
tiennent  un  bon  verre  de  table ,  quoiqu'il  y  en  ait  aussi 
qui  contiennent  le  double. 

Lorsqu'on  eut  fini  de  dîner,  on  enleva  les  plateaux 
de  la  même  manière  qu'on  les  avait  apportés ,  puis  les 
nappes  que  l'on  a  grand  soin  de  rouler  fort  adroitement 
pour  qu'il  ne  tombe  rien  sur  les  tapis.  Les  domestiques 
Tiennent  ensuite  avec  les  cruches  et  les  aiguières  pleines 
celte  fois  d'eau  tiède.  Chaque  convive  lave  sa  main 
droite ,  sans  y  porter  la  gauche,  rince  sa  bouche,  lave 
aussi  sa  barbe,  et  s'essuie  comme  précédemment  avec 
son  mouchoir ,  souvent  assez  sale,  après  quoi  on  sert  le 
café  et  les  cailliaux. 

Lfl  café  est  épais  comme  du  chocolat  ;  quant  aux  cail- 
liaux, c'est  une  espèce  de  pipe  composée  de  plusieurs 
pièces ,  d'abord  de  la  tête  et  du  corps  de  la  pipe ,  de  la 
carafe  et  des  tuyaux  ;  la  tète  est  faite  comme  une  poire 

MARS  -1S56. 


dont  on  aurait  coupé  la  partie  inférieure ,  de  manière  à 
la  rendre  plate;  elle  est  creuse,  garnie  en  dedans  de 
terre  calcaire  cuite,  et  percée  du  haut  en  bas:  on  la 
remplit  aux  deux  tiers  avec  des  morceaux  de  charbon , 
puis  on  l'adapte  sur  un  tube  droit  qui  est  fixé  sur  une 
carafe,  et  dont  l'extfémité  inférieure  descend  jusqu'à 
deux  pouces  du  fond  de  celte  bouteille;  sa  gorge  a  un 
trou  latéral  destiné  à  recevoir  un  tuyau  pour  fumer, 
lequel  est  fermé  hermétiquement  par  un  tampon  de  bois 
placé  au  milieu  du  tube. 

On  introduisit  alors  les  danseurs  et  les  musiciens. 

Les  musiciens  s'accroupirent  dans  un  coin  du  salon, 
et  se  mirent  à  chanter  en  s'accompagnant  de  mando- 
lines ,  de  tambourins  et  de  guitares. 

fuis  les  danseurs  parurent  :  ils  étaient  jeunes ,  et  por- 
taient la  tête  rasée ,  à  l'exception  de  deux  grandes  mè- 
ches de  cheveux  qui  leur  tombaient  le  long  des  oreilles. 
En  sautant,  ils, faisaient  sonner  des  castagnettes  de 
cuÎTre.  Les  danseuses  étaient  fort  jolies,  se  servaient 
également  de  castagnettes  de  cuivre,  et  chantaient. 
Leurs  cheveux  ël/lient  tressés,  relevés  avec  élégance  et 
soutenus,  à  l'exception  des  grandçs  nattes,  par  un 
mouchoir  de  gaze  brodé  d'or.  Elles  portaient  pour  tout 
vêtement  un  arliala  léger,  contenu  par  une  ceinture  de 
soie,  dont  les  bouts  pendaient  par-devant.  La  chaussure 
du  pays,  déjà  très-incommode  pour  marcher,  ne  con- 
vient pas  pour  la  danse,  aussi  dansaient-elles  avec  des^ 
chaussons  ou  même  pieds  nus;  et  comme  leurs  pieds 
étaient  teints  avec  du  henné  depuis  les  orteils  jusqu'au- 
dessus  des'chevilles,  on  les  aurait  dit  chaussées  avec 
des  souliers  oranges.  -^  


§TL 


A  LA  CHASS»'. 


A  quelques  jours  de  là ,  mon  hôte  me  proposa  de  l'ac- 
compagner à  la  chasse.  Nous  partîmes  à  cheval ,  et',  ar- 
rivés dans  une  vaste  forêt,  nous  ne  tardâmes  point  a  voir 
une  immense  quantité  de  faisans  et  de  perdrix.  Nous 
fimes  former  par  nos  domestiques  et  nous  formâmes 
nous-mêmes  une  espèce  de  croissant.  Chacun  de  nous 
tenait  sur  la  main  droite  un  faucon  pris  par  les  serres  : 
le  croissant  formé ,  nous  étendîmes  tous  ensemble  les 
bras  sur  lesquels  se  tenaient  les  faucons ,  et  l'on  débus- 
qua le  gibier.  Quelques  perdrix  se  levèrent,  et  furent 
saisies  aussitôt  par  les  faucons. 

Quant  aux  faisans,  on  les  abattit  à  coups  de  gaule.  Nous 
nous  amusions  beaucoup  de  cette  chasse  facile  et  très- 
productive,  lorsqu'un  rugissement  affreux  se  fit  entendre; 
c'était  un  tigre  énorme  qui  vint  droit  à  mon  hôte,  et  si 
brusquement  que  Kabul  fut  renversé  et  allait  périr.  Déjà 
l'animal  féroce  enfonçait  ses  ongles  tranchans  dans  la 
poitrine  de  l'infortuné,  quand,  malgré  les  efforts  de 
mes  compagnons  qui  voulaient  me  retenir ,  je  courus 
sur  le  tigre,  et  lui  déchargeai  à  bout  portant  un  des 
pistolets  que  je  tenais  à  ma  ceinture ,  puis  j'achevai 
l'animal  à  coups  de  sabre,  et  Kabul  se  releva  sans  bles- 
sure dangereuse. 

—  Anglais ,  me  dit-il ,  tu  deviens  pour  moi  ira  frère , 
car  je  te  dois  la  vie.  J'ai  une  fille,  jeune  et  belle  :  il  ne 
tient  qu'à  toi  de  la  prendre  pour  femme,  et  de  recevoir 
de  moi  le  nom  de  fili».  Là-dessus  et  sans  qu'il  me  permît 
de  lui  répondre,  nous  montâmes  à  cheval ,  et  nous  re- 
vînmes à  la  ville. 

Le  lendemain  matin  une  vieille  femme  entra  dans 
l'appartement  que  j'occupais ,  et  déposa  sur  un  meuble 
des  costumes  persans  d'une  grande  richesse  et  dont  je 

2 i.— TROISIÈME  VOLUME, 


^86 


LECTURES  DU  SOIR. 


me  vêlis,  car,  me  dit-elle,  c'est  le  désir  de  ton  hôte. 
C'était  d'abord  une  chemise  d'étoffe  de  soie,  fort  courte, 
sans  collet ,  fendue  sur  le  côté  droit,  et  bordée  d'uu  li- 
séré de  couleur  Irancbante. 

Je  passai  ensuite  un  pantalon  de  taffetas  rose  fort 
large ,  que  je  m'attachai  sur  les  hanches  et  par-dessous 
la  chemise,  au  moyen  d'une  ceinture  élastique  nouée 
sur  le  devant.  Pour  chaussure,  je  mis  une  sorte  de  se- 
melle d'étoffe  et  des  mules;  par-dessus  la  chemise,  je 
me  couvris  d'une  veste  fort  longue,  ouatée  et  croisée 
sur  les  reins  ;  puis  par-dessus  tout  cela,  une  robe 
longue,  étroite  sur  les  hanches,  d'où  elle  s'élargissait 
pour  descendre  jusqu'aux  talons. 

Alors  mon  hôte  entra  et  me  dit  :  Yeux- tu  épouser  ma 
fille "i^  elle  est  grande,  élancée  et  bien  faite;  rien  n'égale 
la  blancheur  de  sa  peau ,  et  sa  chevelure  épaisse  et  noire 
descend  jusqu'à  ses  talons;  les  jeunes  filles,  ses  com- 
pagnes ,  portent  envie  à  son  front  hailt ,  à  ses  sourcils 
noirs,  à  ses  grands  yeux  de  velouis,  et  à  ses  cils  longs  et 
soyeux;  quant  à  sa  bouche,  elle  est  moins  grande  qu'un 
de  ses  yeux  ,  ses  bras  et  ses  maius  présentent  une  per- 
fection rare,  et  ses  dents  ressemblent  à  des  perles.  Veux- 
tu  épouser  ma  fille? 

—  Je  le  veux ,  répondis-je. 

—  Eh  bien  !  voici  cent  mille  sequins  pour  le  douaire 
que  tu  dois  lui  constituer. 

—  Je  suis  assez  riche ,  lui  répondis-je ,  pour  constituer 
moi-même  le  douaire. 

—  Soit ,  me  répondit-il  ;  mes  sequins  grossiront  la 
dot.  A  quand  les  fiançailles? 

—  A  demain ,  répondis-je. 

g  VII.  — LES   NOCES, 

Le  lendemain  ,  je  trouvai  réunies  toute  la  famille  et 
toiités  les  connaissances  de  Kabul.  11  me  présenta  tour  à 
tour  à  chacune  des  personnes  de  l'assemblée,  annonça 
que  je  m'étais  décidé  à  devenir  son  gendre,  et  que  la 
noce  se  ferait  dans  un  mois.  Ensuite  on  prit  des  sorbets 
et  ou  fit  venir  des  danseurs. 

Pendant  ce  temps-là,  la  même  cérémonie  avait  lieu 
chez  ma  fiancée. 

Le  jour  du  mariage  arrivé,  je  me  rendis,  accom- 
pagné d'un  molhaa  ,  dans  la  cour  du  harem  de  ma  fu- 
ture ,  qui ,  derrière  les  jalousies  de  sa  fcuêlre ,  et  sans 
être  vue ,  fut  interpellée  par  le  prêtre ,  pour  savoir  si 
elle  acceptait  pour  époux  l'homme  qu'elle  voyait  devant 
elle  :  sur  sa  réponse  affirmative,  on  me  fit  la  même 
question,  et  j'acceptai,  sans  avoir  vu  celle  qui  venait 
de  consentir  à  me  donner  sa  main.  Alors  le  prêtre  pro- 
nonça les  paroles  sacramentelles  d'union,  et  je  fus  libre 
de  fixer  le  jour  où  je  viendrais  prendre  mou  épouse. 
Au  jour  désigné,  j'assemblai  les  amis  de  moi:  beau-père, 
qui,  au  nombre  de  cent  ou  cent  cinquante,  moulèrent 
à  cheval ,  armés  de  pied  en  cap  ;  plusieurs  femmes  se 
joignirent  à  eux  ,  et  tous  conduisirent  un  cheval  riche- 
ment harnaché  à  la  mariée;  deux  heures  avant  le  cou- 
cher du  soleil,  toute  cette  cavalcade  se  dirigea ,  pré- 
codée de  musiciens ,  de  chanteurs ,  de  danseurs ,  vers  le 
logis  delà  mariée ,  faisant  le  long  du  chemin  de  fréquen- 
tes décharges  de  mousqueterie.  Aussitôt  arrivé,  j'entrai 
et  cherchai  partout  mon  épouse  qui ,  suivant  l'étiquetlc, 
était  bien  cachée  :  je  la  trouvai  enfin ,  mais  voilée  ;  alors 
commença  une  espèce  de  lutte  ;  je  voulus  l'entraîner ,  la 
persuader  de  me  suivre,  elle  s'y  refusa  ;  plus  je  la  pres- 
sais, plus  elle  résistait;  elle  criait  comme  si  ou  l'éiior-  ■ 


geait.  Voyant  donc  mes  instances  sans  effet ,  je  l'enlevai, 
malgré  ces  cris  que  l'usage  ordonne ,  et  la  portai  sur 
le  cheval  qui  lui  était  destiné.  Les  femmes  l'entourèrent 
et  suivirent  avec  elle  le  cortège,  qui,  toujours  précédé 
de  la  musique  et  des  danseurs ,  ne  se  rendit  chez  moi 
qu'après  avoir  fait  le  tour  de  la  ville.  J'entrais  avec  ma 
suite  dans  le  divan,  tandis  que  mon  épouse  était  con- 
duite au  harem.  Les  divertissemens  continuèrent  jus- 
qu'au soir ,  puis  on  servit  le  souper ,  qui  se  prolongea 
jusqu'à  minuit  ;  alors  on  m'accompagna  jusqu'à  la  porte 
de  mon  harem ,  en  me  souhaitant  toutes  sortes  de  pro- 
spérités ,  et  surtout  que  la  vue  de  mon  épouse  ne  me 
dégoûtât  pas.  Les  musiciens ,  les  chanteurs  et  les  dan- 
seurs qui  avaient  conduit  la  noce  s'installèrent  dans  les 
cours  extérieures  de  la  maison. 

Quand  les  femmes  furent  averties  de  mon  arrivée , 
elles  recouvrirent  la  "figure  de  la  jeune  mariée  ,  l'usage 
voulant  que  ce  soit  le  mari  qui  lève  son  voile  ;  c'est  aussi 
la  première  chose  que  je  fis  en  entrant  dans  l'apparte- 
ment. Or,  comme  c'est  la  première  fois  qu'on  voit  sa 
femme,  celte  cérémonie  est  le  moment  le  plus  critique. 
Si  la  femme  n'a  pas  le  bonheur  de  plaire,  k  mari  sort 
^  l'instant  sans  dire  un  mot ,  et  l'on  sait  ^e  que  cela 
signifie;  on  n'entend  dès-lors  que  des  plaintes,  des 
pleurs  et  des  cris  ,  et  la  mariée  est  aussitôt  reconduite 
chez  ses  pareus  :  l'époux  est  obligé ,  dans  ce  cas ,  de  lui 
abandonner  la  dot ,  les  bijoux  et  les  effets  qu'il  lui  a 
donnés. 

Comme  la  mariée  me  plaisait ,  je  m'assis  près  d'elle , 
l'assurai  qu'elle  me  serait  toujours  chère,  et  remerciai 
les  dames  qui  l'avaient  accompagnée.  Celles-ci ,  voyant 
que  nous  étions  en  bonne  intelligence,  nous  laissèrent 
seuls. 

Ma  femme  en  effet  était  jolie  ;  elle  se  nommait  GuII, 
et  ses  vêteiuens  offraient  une  grande  magnificence , 
comme  tous  ceux  des  riches  Persanes. 

^   Vllî.    —  COSTUMES  DES  FEMUES. 

Les  Persanes  forment  de  leurs  cheveux  une  trentaine 
de  petites  tresses  dont  elles  nouent  la  moitié  sur  le 
sommet  de  la  têie  et  autour  du  turban ,  et  laissent  pendre 
les  autres  derrière  avec  les  bouts  du  châle  qui  y  tom- 
bent également  d'une  manière  très-élégante.  Deux  mè- 
ches de  cheveux  bouclés ,  fort  longues  ,  descendent  de 
chaque  côté  de  la  figiu'e,  jusque  sur  le  sein,  ce  qui 
accompagne  très-bien  celte  coiffure  et  ajoute  encore  à 
sa  grâce. 

La  fureur  des  bijoux  est  si  grande  en  Perse ,  parmi 
les  femmes,  que  je  ne  pense  pas  qu'd  y  en  ait  une  seule 
qui  n'en  possède  quelques-uns;  l'artisan  le  plus  pauvre 
est  souvent  obligé  de  se  priver  du  ^nécessaife  pour,  en 
donner  à  sa  femme,  s'il  veutavoit*  la  paix  dans  sa  mai- 
son. 

Les  femmes  de  qualité  en  ont  d'une  valeur  excessive, 
et  il  n'est  ceriaiuemeul  aucune  d'euire  elles  qui,  outre 
cinq  ou  six  parures  complètes  d'uu  fort  grand  prix , 
n'ait  une  douzaine  de  paires  de  bracelets ,  des  anueaux 
pour  chaque  doigt,  des  perles  de  toutes  grosseurs  pour 
garnir  leurs  turbans,-  outre  quantité  de  boutons,  d'a- 
grafes, etc.,  etc. ,  le  tout  d'une  grande  richesse. 

Leurs  chemises  sont,  comme  celles  des  hommes, 
fort  courtes,  sans  collet,  mais  feudues  vers  le  milieu 
de  la  poitrine  et  fermées  au  cou  avec  un  bouton  d'or 
garni  de  perles  ou  de  pierreries.  Elles  sont  ordinaire* 
ment  faites  de  mousseline  brodée  trcvfiue ,  avec  deux 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


487 


ou  trois  rangs  de  petites  perles  bordaot  le  tour  du  col. 
Elles  les  laissent,  comme  les  hommes,  sortir  sur  les 
pautalons.  KHes  eudossent  par-dessus  de  grandes  vestes 
nommées  arkala,  faites  ordinairement  de  salin  ouaté 
que  cachent  leurs  habits. 

Ceux-ci,  qu'on  nomme  chapfeins,  sont  des  espèces 
de  tuniques  sans  collet ,  ouvertes  sur  le  devant  de  ma- 
nière a  laisser  voir  toute  la  poitrine;  elles  ne  ferment 
qu'avec  trois  boutons  à  un  demi-pouce  de  distance  les 
uns  des  autres  ,  placés  à  la  hauteur  des  hanches.  Celles- 
ci  y  sont  marquées  par  d'énormes  gousscis  qui  contri- 
buent à  les  faire  paraître  beaucoup  plus  larges  qu'elles 
ne  le  sont  réellement.  Au-dessous  de"  ces  boutons,  le 
cbaplcin  se  croise  de  la  gauche  à  la  droite  par  de  grandes 
bavettes  qui  prolongent  les  pans  gauches,  et  qu'on  at- 
tache à  des  boutons  placés  à  un  pouce  de  là  hanche 
droite. 

La  longueur  de  ces  habillemens  a  beaucoup  changé  ; 
si  l'on  en  juge  par  les  peintures  qui  représentent  les 
anciens  costumes  des  dames  de  Perse,  ils  ont  d'abord 
dû  descendre  jusqu'aux  talons.  Mais  la  mode,  a  force 
de  les  raccoiTcir,  les  a  enûn  réduits  à  n'être  plus  que 
des  espèces  de  vestes  qui  ne  couvrent  pas  même  les 
genoux.  Ils  sont,  du  reste,  très-riches,  et  faits  du  plus 
beau  brocard  d'or  possible.  On  les  orne  aussi  quelque- 
fois de  broderies  élégantes ,  souvent  même  de  perles  et 
de  diamans. 

Les  pantalons  des  femmes  sont  faits  de  même  que 
ceux  des  homnies ,  et  n'en  diffèrent  que  par  l'étoffe  ;  ou 
en  voit  en  brocard  ou  en  étoffe  de  soie  brodée  d'or  ou 
d'argent  et  souvent  de  perles.  Ils  ont  aussi  cela  de  par- 
ticulier, qu'ils  sont  ouatés  d'une  manière  si  ridicule  , 
que  les  jambes  ont  l'air  de  deux  colonnes  informes; 
mais  la  mode  et  l'usage  justiGent  tout,  et  plus  ils  sont 
gonflés,  plus  on  les  trouve  décens. 

Les  Persanes  ont  pour  chaussure  des  moIés  faiilcs  de 
velours  brodé  eii  or  ou  en  soie. 

Lorsqu'elles  sortent,  elles  se  couvrent  d'une  énorme 
pièce  de  toile  qui  pend  jusqu'à  terre,  qu'on  nomme 
chadera  (qui  signiûe  tente).  Cette  espèce  de  manteau 
est  dé  toile  de  colon  blanche  et  coupée  en  demi-cercle. 
Elles  l'attachent  à  la  tête  et  au  cou  par  le  moyen  de  cor- 
dons cousiis  efl  dedans.  Elles  se  couvrent  eu  outre  la 
ligure  avec  un  voile  qu'on  nomme  roubeûd.  C'est  un 
morceau  de  toile,  fait  en  forme  de  carré  long,  qu'on 
attache  à  la  tête  avec  deux  agrafes  en  or ,  fixées  aux 
deux  angles  supérieurs,  et  qu'elles  plantent  sur  les  côtés 
du  turban  à  la  hauteur  du  front.  Il  y  a  devant  les  yeux  une 
ouverture  transversale  de  la  longueur  de  deux  pouces, 
dont  tout  le  vide  est  fermé  par  un  tissu  en  forme  de 
lilet  ou  de  dentelle,  et  à  travers  lequel  elles  voient.  Elles 
ne  doivent  jamais  lever  ce  voile  hors  de  la  maison  sous 
aucun  prétexte,  et  il  est  rare  qu'elles  enfreignent  cette 
tyrannique  coutume.  Elles  ne  sortent  jamais  sans  mettre 
de  larges  bottines  d'étoffe ,  dans  lesquelles  entre  leur 
pantalon  jusqu'au-dessous  du  genou,  où  il  est  contenu 
par  des  jarretières  :  de  sorte  que  de  tout  leur  brillant 
costume  on  n'aperçoit  que  les  mules;  ce  n'est  donc  qu'à 
leur  plus  ou  moins  de  richesse,  ou  à  la  finesse  de  l'é- 
toffe du  chadera  ou  du  roubend ,  que  l'on  peut  deviner 
le  rang  des  femmes  que  Ion  rencontre. 

Les  femmes  du  peuple ,  qui  sont  un  peu  moins  scru- 
puleuses ,  se  servent  peu  de  ces  sortes  de  voiles  ;  elles  i 
ont  des  chaderas  étroits  de  toile  de  coton  rayée  bleu  et  " 
blanc ,  qu'elles  retroussent  d'une  manière  particulière 
sur  les  hanches ,  pui?  avec  la  main  droite  elles  en  por- 


tent une  partie  devant  leur  figure,  de  manière  à  ne 
laisser  découverte  que  la  ligne  des  yeux.  Mais  quand 
elles  aperçoivent  un  étranger,  elles  se  couvrent  de  telle 
sorte  qu'il  est  impossible  de  pouvoir  juger  la  couleur  ni 
la  grandeur  de  leurs  yeux. 

2  IX.  —    DES    ExNTEBREMENS. 

Une  fois  marié  et  établi  en  Perse  comme  un  indigène , 
il  me  fut  facile  d'étudier  les  mœurs  du  pays,  et  d'assis- 
ter à  toutes  les  cérémonies  du  culte,  entre  autres  aux 
enterremens. 

Quand  un  Persan  meurt ,  tous  les  membres  de  la  fa- 
mille, ainsi  que  les  domestiques,  poussent  des  hurle- 
mens  terribles;  ils  se  roulent  parterre,  déchirent  leurs 
vêtemens,  et  parcourent  la  ville,  la  figure  couverte  de 
boue,  pour  faire  connaître  leur  désespoir.  Les  femmes 
en  font  autant  dans^le  harem;  et  comme  elles  ne  pour- 
raient pas  crier  aussi  fort  ni  aussi  long-temps  que  l'usage 
le  veut,  elles  invitent  des  amies  ou  des  voisines  à  venir 
les  aider  dans  ces  cérémonies;  enfin  elles  louent  des 
femmes  dont  le  métier  est  de  pleurer  et  d'aller  tous  les 
jeudis  soir  répéter  avec  les  veuves  la  même  cérémonie 
sur  le  tombeau  du  défunt. 

Quand  les  cris  sont  un  peu  apaisés,  on  s'occupe  delà 
purification  du  cadavre.  Il  y  a  des  gens  qui  eu  font  pro- 
fession et  dont  personne  n'ose  approcher,  parce  qu'ils 
touchent  les  cadavres  réputés  impurs  par  la  religion.  Ces 
hommes  se  nomment  mourdé -  chouis  ;  et  quoiqu'ils 
soient  d'une^utilité  indispensable,  on  les  accueille  quel- 
quefois dans  les  villes  à  coups  de  pierres. 

Tant  que  dure  la  purification  un  molhaa  récite  les 
versets  du  Koran  qui  concernent  les  morts.  Les  hommes 
chargés  de  la  puriQcation  procèdent  lentement,  et  sous 
l'inspection  des  plus  proches  parensqui  doivent  en  être 
témoins.  Ceux-ci  gardent  un  profond  recueillement  pen- 
dant la  cérémonie,  qui  a  lieu  en  plein  champ  ou  dans 
les  jardins ,  et  non  dans  les  appartemcns.  On  commence 
par  laver  le  corps  trois  ou  quatre  fois  avec  de  l'eaii 
chaude;  on  le  parfume  et  on  lui  rase  la  tête;  ensuite 
on  jette  dessus  beaucoup  d'eau  froide;  telles  sont  les 
premières  ablutions  funèbres. 

Les  esclaves  revêtent  alors  le  cadavre  comme  pour  un 
jour  de  cérémonie^  et  le  couchent  ensuite  sur  une  es- 
trade ct/uverte  d'un  magnifique  tapis.  Les  pleurs  et  les 
cris  dès  femmes  ne  doivent  pas  dimin lier,  autrement 
elles  seraient  accusées  de  n'avoir  jamais  eu  d'attache- 
ment pour  le  défunt.  Après  vingt-quatre  heures  d'expo- 
sition, tous  les  membres  de  la  famille  et  les  personnes 
de  connaissance  soht  invités  à  l'enterrement.  Les  femmes 
se  rassemblent  dans  lë  harem,  où  elles  recommencènl 
à  pleurer  de  manière  à  être  distinctement  entendues  des 
voisins;  les  hommes  se  réunissent  dans  le  divan,  dont 
les  croisées  sont  ouvertes.  Quelques-uns  des  parens 
amènent  le  cheval  favori  du  défunt,  très-bien  harnaché, 
et  à  la  selle  duquel  sont  suspendus  ses  armes,  son  bou- 
clier et  son  Koran.  Le  molhaa  fait  un  sermon  louchant 
sur  les  qualités  du  décédé,  les  vertus  qui  l'ont  distingué 
pendant  sa  vie  ;  il  se  résume  en  faisant  envisager  aux 
auditeurs  la  mort  comme  le  terme  à  tout  mal.  Ce  dis- 
cours, souvent  interrompu  par  les  sanglots  des  audi- 
teurs, est  terminé  par  les  assurances  que  donne  le  mo- 
lhaa, que  leur  parent  et  ami  jouit  déjà  des  récompenses 
dues  à  ses  vertus,  et  que  loin  de  le  plaindre ,  on  doit 
plutôt  envier  sou  sort.  Chacun  porte  alors  la  maioi 
droite  sur  la  poitrine,  et  répond  par  les  mois  Inch-Al- 
Uia  (  plût  à  Dieu  )! 


188 


LECTURES  DU  SOÎR. 


Les  femmes  arrivent  voilées  et  reconsmencenl  leurs 
cris  ;  chacune  fait  l'éloge  du  défunt  el  rappelle  quelques 
traits  de  sa  bienfaisance  ;  elles  restent  ainsi  jusqu'au 
soir ,  et  tant  que  dure  la  journée  un  homme  frappe 


tontes  les  cinq  minutes  sur  un  tamtam  suspendu  à  la 
porte  d'entrée. 

Un  peu  avant  l'enterrement,  les  femmes  prennent 
les  devans ,  et ,  toujours  pleurant,  se  rendent  au  cime 


Cérémonies  funèbres. 


Sears  del.  et  tcutp. 


tière.  Elles  s'agenouillent  en  cercle ,  et  attendent  ainsi 
le  cortège,  qui  arrive  bientôt  après.  Le  cadavre,  posé 
sur  un  brancard  et  porté  par  les  esclaves,  ouvre  la 
marche  ;  la  famille  et  les  amis  viennent  après  dans  le 
plus  morne  silence.  Le  corps  arrivé  près  de  la  fosse, 
on  le  dépouille,  chacun  lui  fait  alors  ses  derniers 
adieux,  le  couvre  de  nombreuses  ablutions,  et  lui 
souhaite  un  bon  voyage.  Ensuite  on  l'enveloppe  d'un 
linceul  et  on  le  dépose  dans  un  cercueil  carré  qu'on 
descend  dans  la  fosse ,  couché  sur  le  côté  gauche  et  la 
face  tournée  du  cMé  de  la  Mecque ,  et  non  point  de- 


bout comme  beaucoup  de  personnes  Vont  assuré.  Le 
corps  étant  couvert  de  terre ,  on  met  sur  la  tombe  une 
épitaphe  que  les  femmes  ornent  de  (leurs.  Les  hommes 
restent  souvent  pendant  un ,  deux  et  même  trois  mois 
sans  se  raser  la  tôle  ni  la  barbe ,  ne  changeant  ni  de 
liuge  ni  do  vôtcmens,  se  privant  de  bains,  ne  se  nour- 
rissant que  de  mets  grossiers  ,  et  ne  buvant  que  de  l'eau. 
Les  femmes  se  traitent  encore  avec  plus  de  rigueur, 
dans  l'espoir  d'être  citées  comme  des  modèles  d'amour 
et  de  lîdélité;  elles  se  privent  de  bains ,  laissent  leur 
chevelure  dans  le  plus  grand  désordre,  et  se  fustrgeol 


MUSÉE   DES  FAMILLES. 


^89 


malia  et  soir  avec  des  martinets  ^ui  leur  déchirent  la 
peau. 

EoGn  les  femmes  vont  les  jeudis  soir  pleurer  et  prier 
sur  les  tombeaux  de  leurs  parens  morts ,  et  particuliè- 
rement les  veuves  sur  ceux  de  leurs  maris.  Cette  céré- 
monie, qui  est  plutôt  consacrée  par  l'usage  que  par  une 
dévotion  réelle ,  est  accompagnée  de  cris  et  de  contor- 
sions qui  durent  presque  toujours  depuis  trois  ou  quatre 
heures  après  midi  jusqu'à  la  nuit  close.  Quehjues-unes 
d'entre  elles  se  déchirent  les  vêlemens  et  s'arrachent  les 
cheveux. 

§  X.    —   DES   BAZABS. 

Les  villes,  les  bourgs  et  les  villages  un  peu  con- 
sidérables ont  des  bazars  ou  marchés.  Ce  sont  des  bâli- 
meus  ordinairemeut  situés  dans  le  centre  des  villes,  où 
se  trouvent  réunis  tous  les  marchands  et  tous  les  ar- 
tisans. Ces  bazars  sont  faits  en  forme  de  grands  corri- 
dors à  peu  près  semblables  à  ceux  des  dortoirs  d'un 
cloître,  mais  plus  larges,  et  ayant  de  chaque  côté  de 
petites  boutiques  basses  et  de  peu  de  capacité,  que  l'on 
ouvre  à  sept  heures  4§'Bi<'tiu ,  et  que  Ion  ferme  au 
coucher  du  soleil.  ▼ 

Chaque  corridor  est  destiné  à  une  seule  espèce  de 
marchandise ,  ou  bien  à  des  artisans  d'une  même  pro- 
fession ,  etTon  sait  toujours  où  l'on  doit  se  porter,  d'a- 
près la  nature  de  ses  besoins. 

Les  bazars  sont  sous  la  police  et  juridiction  des  daro- 
gas,  qui  en  tyrannisent  les  marchands  et  qui  commet- 
tent toutes  sortes  d'exactions  avec  impunité;  on  peut  ju- 
ger du  rapport  de  cet  emploi  par  le  prix  qu'on  peut  y 
mettre.  J'ai  vu  à  Ourouméa  un  particulier  de  cette 
ville  offrir  dix  mille  tomans  pour  en  être  revêtu.  CLaque 
corridor  a  de  plus  trois  ou  quatre  alguazils  subalternes 
qui  ne  manquent  pas  de  se  faire  redouter  ,  a  l'exemple 
de  leurs  patrons  ,  si  l'on  ne  capitule  avec  eux.  Il  n'est 
pas  un  de  ces  misérables  qui  n'ait  le  talent  d'extorquer 
quelque  chose  de  chacune  des  boutiques  ou  ateliers  de 
sou  arrondissement ,  contribution  qu'on  se  garde  bien 
de  refuser ,  de  peur  d'être  accusé  par  eux,  soit  d'avoir 
vendu  avec  de  faux  poids ,  soit  d'avoir  ouvert  ou  fermé 
sa  boutique  irop  tôt  ou  trop  tard  ;  délits  pour  lesquels 
on  encourt  une  punition  corporelle  et  une  amende. 

Les  bazars  sont ,  a  peu  près  comme  les  caravanserais, 
la  propriété  d'individus  riches  qui  les  font  construire 
pour  en  obtenir  des  revenus  considérables. 

Les  beglierbeys  les  possèdent  presque  tous  dans  leurs 
provinces  respectives;  et  comme  personne  ne  peut  con- 
trôler leurs  actions ,  ils  en  tirent  des  sommes  exorbi- 
tantes, au  risque  de  dégoûter  les  habitans  de  toute  es- 
pèce de  traflc  ;  ils  ont ,  outre  cela ,  le  droit  de  les  faire 
ouvrir  et -fermer  lorsque  bon  leur  semble  :  autre  genre 
ç»,  tyrannie  dont  ils  savent  fort  bien  profiter  pour 
f»e  éprouver  de  nouvelles  persécutions  aux  malheu- 
reoT,  marchands  et  artisans.  Ils  proflfent,  à  cet  effet, 
de  toutes  les  mauvaises  nouvelles  vraies  ou  fausses, 
telles  que  la  perte  d'une  bataille,  la  mort  d'un  grand, 
pour  les  faire  fermer.  11  en  est  de  même  au  moindre 
mécontentement  qu'ils  éprouvent ,  car  ils  savent  qu'on 
viendra  leur  en  demander  les  clef^  avec  des  présens  a 
la  maio. 

Personne  ne  peut  coucher  dans  ces  boutiques ,  car 
du  moment  qn'elles  sont  fermées ,  elles  sont  sous  la 
garde  immédiate  des  darogas,  qui  font  faire  des  pa- 
trouilles de  nuit  dans  toutes  les  parties  des  bazars  par 


leurs  estafiers  (1).  Tous  les  individus  qu'on  y  rencontre 
passé  neuf  heures  sont  arrêtés.  S'ils  ne  sont  pas  connus, 
ils  reçoivent  la  bastonnade;  si  on  leur  suppose  de  mau- 
vaises intentions ,  on  leur  coupe  le  nez  ou  les  oreilles  ; 
mais  s'ils  ont  volé,  ils  sont  aussitôt  mis  à  mort ,  et  leurs 
têtes  roulent  devant  le  palais  du  gouverneur,  pour 
servir  d'exemple  à  quiconque  voudrait  les  imiter. 

Chaque  corridor  a  deux  espèces  de  doyens  particu 
liers ,  et  c'est  seulement  à  eux  que  les  darogas  ont  affaire 
quand  il  s'agit  de  recueillir  le  tribut  d'argent  que  chaque 
métier  ou  chaque  branche  de  commerce  doit  payer 
pour  le  compte  du  prince  ou  du  beglierbey.  Ce  sont  or- 
dinairement les  plus  anciens  et  les  plus  honnêtes  d'entre 
eux  qu'ils  choisissent.  Ces  hommes  doivent  tenir  note 
des  sommes  que  chacun  de  leurs  coadmiuislrés  ont 
payées;  et  ceux  qui  ont  quelques  réclamations  à  faire  les 
font  passer,  par  leur  organe,  au  gouvernement  ou  même 
au  prince,  si  le  cas  exige  qu'elles  lui  soient  soumises. 

La  taxe  des  cdmestibles,  la  vériGcation  des  poids, 
font  aussi  partie  des  nombreuses  attributions  des  daro- 
gas, qui  mettent  une  telle  rigueur  à  la  stricte  exécu- 
tion des  réglemens,  qu'on  peut  les  considérer  comme 
iuUaiment  supérieurs  aux  nôtres  pour  cette  branche  de 
police  qui  est  fort  souvent  négligée  en  Europe. 

Bien  que  tous  les  objels  de  première  nécessité  soient 
taxés ,  on  ne  peut  cependant  considérer  comme  l'étant 
réellement ,  que  le  pain ,  la  viande  et  le  sel  ;  si  un  dé- 
bitant avait  la  témérité  de  dépasser  la  taxe  de  l'un  de 
ces  trois  articles,  il  le  paierait  sur-le  champ  de  sa  tête  ; 
il  en  serait  de  même  de  quiconque  aurait  des  poids  al- 
térés ,  fût-ce  de  la  plus  petite  chose ,  ou  des  balances 
qui  ne  seraient  pas  justes  :  un  boulanger  d'Ourouméa 
eut  le  nez  coupé  en  ma  présence,  parce  que  ses  poids  se 
trouvèrent  altérés;  et  le  daroga  lui  dit  que  c'était  à  mon 
intervention  qu'il  devait  d'en  être  quitte  à  si  bon  mar- 
ché. Celte  rigueurest  d'autant  plus  utile  dans  le  pays, 
que  tout  s'y  vend  au  poids ,  même  le  bois  et  les  fruits. 

Les  bazars  sont  les  lieux  où  les  marchands  étrangers 
et  les  oisifs  se  rassemblent  le  malin.  Comme  les  rayons 
du  soleil  n'y  pénètrent  pas,  la  promenade  est  très-fraî- 
che en  été  et  assez  chaude  en  hiver.  Les  dames  y  vien- 
nent aussi  quelquefois,  soit  pour  y  faire  des  empiètes, 
soit  pour  y  rencontrer  quelques  amies:  mais  les  femmes 
du  peuple  y  fourmillent  et  y  restent  souvent  du  matin 
au  soir.  Elles  parcourent  toutes  les  boutiques  pour  ap- 
prendre des  nouvelles  dont  le  débit  leur  donne  -un 
grand  relief  chex  les  curieuses  du  grand  monde ,  dont 
elles  ne  sont  souvent  que  les  émissaires.  J'ai  eu  fré- 
quemment l'occasion  dem'étonner  de  l'intarissable  babil 
de  ces  femmes,  que  je  retrouvais  au  bout  de  trois 
heures  si  échauffées  de  leur  conversation  et  dans  un  tel 
flux  de  paroles,  qu'à  peine  faisaient-elles  attention  aux 
cris  répétés  de  kabarder!  (  garde-à-vous)  que  font  en- 
tendre les  domestiques  qui  devancent  leurs  maîtres  eu 
traversant  ces  sortes  d'allées  où  la  foule  est  sans  cesse 
renouvelée. 

Les  femmes  persanes  ont  un  talent  particulier  pour 
se  reconnaître  de  fort  loin,  bien  qu'elles  soient  voilées 
depuis  la  tête  jusqu'aux  pieds;  et,  ce  qu'il  y  a  de  singu- 
lier ,  c'est  qu'en  s'accostant,  elles  sont  certaines  de  ne 
jamais  se  méprendre ,  tandis  que  les  hommes  passent  fort 


(1)  Ce  «ont  de*  espèce»  de  lieutenans  de«  darogas,  que  l'on 
nomme  mir-ar*s ,  cliargés  imméduitemeat  de  U  lurvcUl^uca  de» 
baivf  pendant  U  nuit. 


190 


LECTURES  DU  SOIR. 


souvent  près  de  leurs  propres  femmes ,  sans  les  recon- 
naître. 

Ce  qu'il  dit  de  la  cuisine  des  Persans  n'est  pas  moins 
juste  et  moins  habilement  observé. 

g    XI.  —   DE    LA.  CUISINE  PERSANE. 

La  cuisine  des  Persans  n'est  pas  à  dédaigner  ,  et  me 
semble  de  beaucoup  préférable  à  celle  des  Italiens  et 
des  Espagnols.  Il  y  a  ,  comme  chez  quelques  nations 
européennes  ,  un  plat  national  qui  fait  le  fond  et  quel- 
quefois la  totalité  de  leu^s  repas:  c'est  le  pilaw,  qui 
n'est  autre  chose  que  du  riz  arrosé  de  beurré,  cuit  avec 
beaucoup  d'art ,  de  précaution  ,  et  tellement  difficile  h 
préparer,  que  les  Persans  conviennent  eux-mêmes  que 
sur  cent  cuisiniers  on  en  rencontre  à  peine  deux  en 
état  de  le  faire  parfaitement.  Il  y  en  a  de  plusieurs 
sortes,  et  il  est  assez  commun  chez  les  grands  d'en  voir 
servir  de  cinq  ou  six  espèces  à  la  fois  dans  un  repas.  On 
l'accommode  aux  raisins,  aux  groseilles,  aux  pépins  de 
grenades,  aux  pistaches,  aux  amandes,  au  safran,  aux 
herbes,  aux  pois,  aux  coings,  à  la  cannelle,  h  la  vanille, 
etc.  ,  etc.  Ils  mangent  rarement  de  la  soupe;  mais  ils 
font  usage  d'un  bouillon  fait  avec  du  mouton  et  des  pou- 
lets, qu'ils  nomment  sciiorba",  (ST  je  pois  dire  avec  vé- 
rité que  j'en  ai  rarement  pris  de  meilleur  en  Europe. 
Leurs  autres  mets  se  composent  ordinairement  de  ra- 
goûts d'agneau,  de  mouton,  ou  de  volaille,  cuits  avec 
des  fruits  secs  ;  d'omelettes ,  de  pâtisserie  et  de  rôtis  de 
différentes  sortes.  Ces  derniers  consistent ,  chez  eux,  en 
de  petits  morceaux  de  viande  qu'ils  assaisonnent  à  cru 
et  qu'ils  font  rôtir  avec  des  brochettes  ;  on  les  nomme 
kiabab,  et  ils  en  sont  très-friands ,  surtout  de  ceux  de 
gibier,  tels  que  cerfs ,  chevreuils,  antilopes,  etc. 

Us  ne  mangent  jamais  de  bœuf,  et  fort  peu  de  veau  ; 
et  comme  les  chrétiens  seuls  font  usage  de  ces  deux  sor- 
tes de  viande,  il  est  difficile  de  s'en  procurer.  Les  per- 
drix et  les  faisans  y  sont  fort  communs,  et  couvrent 
journellement  la  table  des  grands  ;  ils  détestent  les  liè- 
vres, qu'ils  regardent  comme  impurs,  et  méprisent  les 
légumes,  malgré  que  je  connaisse  peu  de  pays  au 
monde  où  ils  croissent  aussi  beaux.  Ils  s'abstiennent  de 
viande  à  leur  déjeuner,  qui  est  très-simple ,  et  se  com- 
pose de  crème  épaisse  fort  douce,  qu'on  nomme 
gaimack  ;  on  leur  sert  quelquefois  des  œufs  cuits  sur  le 
plat,  mais  toujours  du  mostola ,  %n  est  une  espèce  de 
lait  caillé  aigre,  dont  on  fait  une  immense  consomma- 
tion dans  toute  l'Asie;  ils  y  mettent  souvent  du  miel 
pour  l'adoucir ,  ce  qui ,  à  mon  avis ,  ne  le  rend  pas 
meilleur. 

Les  Persans  mangent  en  général  beaucoup  de'  fruits, 
qui  sont  d'une  grande  beauté  dans  leur  pays  et  viennent 
si  dru  que  les  arbres  rompent  sous  le  poids  j  ils  aiment 
beaucoup  les  melons,  et  particulièrement  les  pastèques, 
qu'ils  nomment  karpouz;  ils  en  mangent  beaucoup  sans 
s'incommoder  ,  ce  qui  est  surprenant  h  cause  de  la  na- 
ture liévrcuse  de  ces  fruits.  Cependant  les  médecins  les 
ordonnent  comme  caïmans  dans  les  fièvres  inflamma- 
toires, et  j'en  ai  vu  moi-même  d'excellèns  résultats.  Les 
raisins  y  viennent  d'une  beauté  rare  ;  et  outre  qu'ils  y 
ont  une  saveur  toute  particulière ,  et  que  je  ne  leur  ai 
trouvée  dans  aucun  autre  pays ,  ils  acquièrenl  une  ma- 
turité étonnante  :  il  y  en  a  de  plusieurs  espèces,  et  à 
Tébris,  on  en  compte  de  trente-deux  sortes,  parmi  les- 
quelles il  y  en  a  quatre  qui  sont  sans  pépins. 

Les  Persans  aiment  beaucoup  les  concombres,  mais 


4*  sans  assaisonnement,  et  ils  mordent  dedans  comme 
*  nous  ferions  dans  une  pomme  ou  une  poire. 

Ils  ne  boivent  en  mangeant  que  des  scheurbest.  Ce 
sont  des  espèces  de  sirops  arothatisés  faits  avec  des  fruits 
et  des  essences  ;  il  y  en  a  aux  fraises,  aux  framboises, 
aux  ananas ,  au  limon ,  à  la  cannelle ,  à  la  rose ,  au  jas- 
min, etc.  La  classe  moyenne,  à  qui  la  fortune  ne  permet 
pas  ces  boissons  ,  fait  usage  d'eau  sucrée  ou  simplement 
miellée,  à  laquelle  on.ajoute  du  vinaigre,  et  cette  bois- 
son se  nomme  sirkie  Schirasi  (vinaigre  de  Chiras).  H 
n'est  peut-être  pas  de  pays  au  monde  où  l'on  boive  à  la 
glace  autant  qu'en  Perse;  ce  luxe  y  semble  même  in- 
dispensable, car  les  grands  en  font  veqir  aux  camps  de 
plus  de  soixante  lieues  ;  voyageant  a  cheval  sous  un  soleil 
Isrûlant,  leurs  esclaves  ont  toujours  de  grandes  bouteilles 
de  plomb  remplies  d'eau  gelée,  qu'ils  portent  dans  des 
besaces  de  crin  suspendues  à  la  selle  des  chevaux. 

Les  chaleurs  étouffantes  de  certaines  parties  de  la 
Perse  justifient  suffisamment  ce  luxe  :  il  faut  y  boire  frais, 
ou  éprouver  des  maladies  graves,  dont  on  ne  guérit 
qu'en  buvant  à  la  glace.  Au  reste,  ce  remède  est  com- 
mun dans  les  pays  chauds  ;  je  l'ai  vu  employer  avec 
succès  en  Italie,  eu  Espagne  cl  môme  aux  Antilles.  Lk, 
de  même  que  dans  les  pa.'-iies  delà  Perse  qui  manquent 
de  glace  et  de  neige  ,  on  rafraîchit  l'eau  par  le  même 
procédé.  On  emplit  aux  deux  tiers  une  cruche  faite  d'une 
terre  poreuse,  qu'on  enveloppe  d'un  linge  mouillé  el 
plié  en  plusieurs  doubles  ;  on  l'expose  a  un  courant  d  air, 
et  en  peu  de  temps  la  température  de.  l'eau  tombe  au- 
dessous  de  celle  de  l'atmosphère  ambiante. 

Dans  le  midi  de  la  Perse ,  où  l'on  ne  peut  se  procurer 
de  la  glace,  on  se  sert  de  neige  (jue  l'on  va  chercher  sur 
le  sommet  des  montagnes  qui  en  sont  toujours  couvertes. 
Le  pic  Démavend  faisant  partie  du  mont  Albours ,  qui 
est  près  de  Téhéran  ,  en  procure  toute  l'année  a  cette 
;  ville,  ainsi  qu'à  la  province  qui  en  dépend.  Celte  mon- 
tagne est  excessivement  haute,  elle  esi  faite  en  forme  de 
pain  de  sucre,  et  on  la  voit  de  tous  côtés  à  la  distance 
de  trente  lieues.  Son  sommet  est  sans  cesse  couvert  de 
neige,  et  ce  n'est  pas  sans  peine  que  l'on  y  parvient 
pour  s'en  procurer;  cette  montagne ,  située  à  cinq  phar- 
sanges  nord-est  de  Téhéran,  sert  de  point  de  Mie  et  re- 
pose les  yeux  des  voyageurs  fatigués  du  spectacle  désa- 
gréable qu'offrent  les  environs  de  cette  triste  capitale, 
assise  dans  une  plaine  extrêmement  aride. 

§  XII.    DES   SUPPLICES. 

Les  principaux  châtimens  usités  en  Perse,  sont  :  les 
coups  de  bâton  sur  la  plante  des  pieds:  l'amputation  du 
nez  ou  des  oreilles,  et  la  mort.  Le  coupable  est  entouré  de 
golams  et  de  féraches;  et  sur  un  léger  sigiie,  impercep- 
tible pour  tous  les  autres,  il  est  saisi  et  il  subit  à  l'instant 
même  son  châtiment.  Ce  sont,  les  féraches  qui  infligent 
les  deux  premières  punitions  ,  les  golams  seuls  mettent 
à  mort.  Ils  commencent  par  donner  un  coup  de  poii^nard 
dans  la  poitrine  du  condamné  ,  puis  ils  lui  aballeut  la 
tête,  qu'ils  poussent  du  pied,  en  signe  de  mépris,  jusqu'à 
la  grande  porte  du  palais ,  où  ou  la  laisse  dans  la  fange 
pour  inspirer  la  terreur  à  ceux,  qtii  seraient  tentés  de' 
l'imiter. 

Les  peines  correctionnelles  qu'on  inflige  dans  les  cas 
ordinaires  de  police,  sont  les  coups  de  bâton  sur  la 
plante  des  pieds,  la  prison  et  l'entravement.  La  première 
de  ces  punitions ,  quoique  considérée  comme  légère,  est 
£  cependant  une  des  plus  douloureuses  qu'on  puisse  ioiQ» 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


191 


ftiner.  Après  avoir  mis  le  coupable  sur  le  dos ,  on  lui  sou- 
lève lès  jambes  joiutivement,  an  moyen  d'une  corde  at- 
tachée à  une  pièce  de  bois  que  soutiennent  deux  hommes, 
de  manière  que  la  plante  des  pieds  se  présente  horizon- 
talement en  l'air.  Alors  deux  féraclies  vigoureux ,  ar- 
més chacun  d'une  cinquantaine  de  baguettes  ,  frappent 
l'un  après  l'autre  de  toutes  leurs  forces  et  font  sauter  les 
baguettes  en  éclats.  Lun  des  deux  compte  les  coups,  et 
ils  ne  s'arrêtent  que  lorsque  le  nombre  des  coups  fixé  est 
au  complot ,  quels  que  soient  les  cris  d'aman  {  pardon  ) 
que  ce  malheureux  ne  cesse  de  pousser  pendant  tôul  lé 
temps  que  dure  ce  cruel  châtiment. 

On  ne  se  fait  pas  une  idée  du  courage  pvec  lequel  la 
plupart  des  condamnés  supportent  cecbâliraéut;  j'en  ai 
vu  qui,  après  avoir  reçu  quatre  cents  coups,  ne  fai- 
saient pas  entendre  une  plainte,  et  se  couvraient  seule- 
ment la  figure  avec  leur  bonnet  pour  cacher  les  grJpaces 
que  la  douleur  leur  arrachait.  i    ?:•.'.■'- 

Personne  n'est  à  l'abri  de  cette  punition ,  et  le  roi  la 
prononce  contre  les  grands  du  royaume  dont  il  a  a  se 
plaindre.  Comme  ce  n'est  pas  un  déshonneur  d'être  puni 
par  le  souverain  ,  ils  n'en  conservent  pas  dé  ressenti-  3p 
ment,  et  il  est  peu  de  personnes  aujourd'hui  employées 
à  la  cour  ,  à  commencer  par  les  ministres  ,  qui  niaient 
été  fustigées  de  cette  manière, souvent  pour  dés  bagatelles. 

On  pousse  quelquefois  cette  punition  jusqu'à  raille 
coups,  ce  qui  doit  j)araître  bien  fort;  néanmoins  il  n'en 
résulte  pour  le  patient  que  d'être  obligé,  pendant  quinze 
ou  vingt  jours,  à  garder  le  lit  avec  les  pieds  cons'erls 
de  crème  fraîche.  Il  reparaît  ensuite  aussi  dispos  que 
s'il  ne  lui  était  rien  arrivé.       *    '        "       "    " 

La  prison  ,  comme  chez  nous ,  n!est  que  la  simple  pri- 
vation de  la  liberté;  mais  elle  peilt  être  suivie  degrarses 
inconvéniens.  Lesgouvertieurs  ou  chefs  depolice  n'ayant 
à  leur  disposition  aucun  fonds  affecté  a  la  nourriture 
des  prisonniers,  ceux  de  ces  malheureux  qui  n'ont  pas 
de  ressources,  et  qui  sont  étrangers  aii  Heu  deïèùï'  Ré- 
tention ,  y  périssent  de  faim.      '      '  ''    "'   '  ''  '     '■ 

Ventravenient  est  une  peine  qu'on  inflige  ordinai- 
rement dans  les  pays  où  il  n'y  a  pas  dé  prisons  pour 
détenir  avec  sûreté  les  hommes  qui  y  sont  condaraliës. 
Elle  consiste  à  leur  attachera  chaque  jamT)e  deux  énormes 
morceaux  de  bois ,  joints  ensemble  par  une  charnièi-e  de 
fer  d'un  côté,  et  de  l'autre  par  un  fort  cadenas.  Ou 
creuse  dans  ces  billots  des  trous  sufflsans  potf-  contenir 
tout  juste  le  bas  des  jambes,  de  manière  que  cet  appareil 
porte  sur  les  chevilles  des  pieds.  Une  chaîne  de  fer  lie 
les  deux  pièces  ensemble,  et  elle  est  a^ez  courte" pour 
que  celui  qui  les  porte  ne  marche  qu'avec  peine  et  à 
petits  pas.  Si  l'entravé  tente  de  s'^en  débarrasser  ou  de 
s'échapper,  on  le  serre  tellement  que  la  circulation  du 
sang  s'arrête;  et  quand  il  est  délivré  de  ces  entraves ,  il 
est  souvent  plusieurs  mois  sans  pouvoir  faire  nsage  tJe 
ses  jambes. 

Les  peines  portées  contre  les  délits  plus  ou  moins 
graves,  sont  l'amputation  du  nez  ,  des  oreilles,  da  poi- 
gnet, l'extraction  des  yeux  et  la  mort.  "  >  "■'■'  i   ' 

Les  deux  premières  sont  fort  communes  en  Perse ,  et 
l'on  y  est  exposé  pour  des  fautes  légères.  Il  suffit  même 
d'avoir  indisposé  contre  soi  le  roi  ou  les  princes  pour 
éprouver  ce  châtiment.  II  n'est  cependant  pas  si  com- 
mun aujourd'hui  qu'autrefois  ;  mais  il  paraît  que  les 
prédécesseurs  du  roi  actuel  en  faisaient  grand  usage  ,  à 
en  juger  du  moins  par  la  quantité  de  vieux  setviteuis 
qui  sont  mutilés  de  la  sorte. 

L'amputation  d'un  poignet  est  réservée  à  la  répression 
«Ju  vol, 


La  peine  de  la  privation  de  la  vue  ne  s'applique  qn'en 
certains  cas ,  et  seulement  à  des  hommes  qui  portent  om- 
brage au  souverain  ,  soit  par  leur  fortune ,  soit  par  leur 
influence  suc  le  pêup|é.  Les  khans  investis  de  grands 
gouvernemens ,  et  les  propres  frères  du  roi ,  sont  ex- 
posés à  ce  châtiment. 

Il  y  a  deux  manières  de  priver  de  la  vue,  l'une  en 
arrachant  les  yeux  ,  ci  alors  c'est  un  véritable  supplice; 
Faulrc  en  les  brûlant,  ce  quj  n'est  plus  qu'une  mesure 
de  prudence  pour  empêcher  de  devenir  dangereux  au 
souverain.  Cette  opération  se  fait  en  passant  lentement  un 
fer  rouge  devant  les  yeux  du  condamné,  que  l'on  main- 
tient ouverts;  la  cornée  se  ternit  tout  de  sgite  et  l'or- 
gane deyicnt  incapable  d'aucune  fonction.  Plusieurs 
souverains,  dans  la  crainte  que  le  fer  rouge  ou  le  cuivre 
n'eussent  pas  entièrement  privé  de  la  vue  ,  ont  fait  ar- 
racher les  yeux  avec  la  pointe  d'un  poignard. 

La  peine  de  mort  est  appliquée  aux  coupables  de  vol, 
d'assassinat,' dç  haute  trahison,  de  rébellion. 

Quant  aux  troupes  et  a  leurs  Costumes,  la  gravure  en 
donnera  bien  plus  facilement  pne  i«iée,  que  ne  le  fe- 
raient les  descriptions  écrites.  ''  ^     '"  ' 

i  XIII. 

Cependant  j'avais  tait  part  à  ma  famille  de  mesiéiran- 
2es  aventures,  et  on  vaisseau  marchand  m'avait  apporté 
des  lettres  démon  père  et  de  ma  mère.  Je  leur  avais  éga- 
lement écrit  plus  tard  mon  mariage,  et  le  projet  que 
j'avais  d'habiter  désorinais  |a  Perse,  mais  cette  lettre  était 
restée  sans  réponse. 

Après  huit  années,  je  perdis  mon  beau-père,  et  le 
désir  de  revoir  mon  pays  parla  sî  vivement  à  mon  cœur, 
que  j'eii  devins  malade,  et  qtiç  l'on  craignait  pour  mes 
joufî"".  ^  ■■■'■■''  •"■'■      '  '"'  •'  ■'    ■ 

tù  matin  ,  ma  femme  entra  dans  mon  appartement; 
elle  tenait  par  ia  main  les  deux  énfans  que  j'avais  d'elle, 
et  elle  me  dit  en  anglais,  car  elle  avait  appris  de  moi  à 
parler  un  peu  cette  langue  : 

—  La  patrie  de  Gul|  est  le  pays  qu'aime  son  mari. 
Gull  suivra  son  mari  partout  où  il  le  voudra. 

Je  l'èàibrassai  tendrement ,  et  fondis  en  larmes. 

i^  Partons  donc,  reprit-elle;  d'ailleurs  ne  suis-je 
pas  à  demi-anglaise,'ei  mon  aïeul  n'était-il  pas  de  ton 
pays?  '  ^  ■  '  "  ■ 

Je  réalisai  ma  fortune ,  et  six  mois  après ,  un  vaisseau 
me  conduisait  vers  l'Angleteirre.  Je  n'entrerai  point 
dans  les  détails  de  mon  voyage;  je  dirai  seulement  qu'un 
matin ,  une  voiture  s'arrêta  devant  la  porte  de  mon  père, 
et  que  de  celtevoitnre  descendirent  ma  femme  et  mes 
enfans.  Ils  avaient  gardé  "le  costmne  persan,  et  Gnll 
s'agenouilla  devant  ma  mère,  tout  étonnée  de  cette 
marque  de  respect  oriental. 

J'eus  beaucoup-  de  peine  à  obtenir  de  ma  femme 
qu'elle  prît  le  c(wtume  des  femmes  anglaises,  et  surtout 
qu'elle  consentît  à  sortir  sans  voile  ;  mais  à  la  fin  ,  elle 
comprit  qu'il  faut  toujours  se  plier  aux  usages  du  pays" 
que  l'on  habite,  et  aujourd'hui  c'est  une  des  dames  de 
Londres  qui  savent  s'habiller  avec  le  plus  de  goût.  Elle  a 
en  outre  si  bien  appris  à  parler  purement  l'anglais  ,  que 
personne  dans  le  monde  ne  devine,  soit  par  son  entre- 
tien,  soit  par  ses  manières ,  qu'elle  ait  été  élevée  dans  un 
harem  de  la  Perse  (I).  JOHN  BBOWH. 

(Traduit  de  l'anglais.) 

(J)  Consulu-r,  pour  connaître  plus  complétemeni  le*  mœurs  de 
la  Perse,  ie  Voyage  en  Perse,  de  M.  Gwpard  Drouville. 


• 


192 


LECTURES  DU  SOIR. 


BVBEAU  CBKT^àL  u' abonnement 


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vu. 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


195 


ÉTUDES  HISTORIQUES 


wm 


LE  BOURGEOIS  DE  SAI]STQUE]STI^^ 


Prise  de  Saint-Quenlin.  Fac-siviile  d'une  gravure  du  temps. 


Le  26  juillet  \  557 ,  la  ville  de  Saint-Quentin  voyait 
une  grande  part  de  son  populaire  assemblée  à  la  porte 
d'Isle,  devant  la  petite  chapelle  du  faubourg  et  non 
loin  de  l'étang  de  la  Somme ,  consacrés  tous  deux  par 
de  pieux  souvenirs. 

En  ce  moment  la  foule  entourait,  grandement  émue 
el  recneillie ,  un  pèlerin  qui  l'édifiait  par  le  récit  des 
merveilles  funèbres  de  la  terre  sainte.  Ce  pèlerin ,  dont 
la  petite  taille  était  cachée  par  une  ample  robe  de  bure 
et  le  mantelet  à  coquilles,  attribut distinctif  des  gens  de 
son  état ,  —  car  tout  le  monde  sait  que  bon  nombre  des 
pèlerinages  de  ce  temps  étaient  un  métier  comme  un 
autre,  —  avait  le  chef  ombragé  d'un  grand  feutre  éga- 
lement à  coquilles ,  et  sa  figure  était  plus  qu'à  demi  cou- 
verte par  une  longue  barbe  blanche.  Mais ,  quoique  ce 
signe  fût  celui  de  la  vieillesse,  la  physionomie  du  saint 
homme ,  son  teint  brun  et  chaud ,  ses  yeux  noirs  ,  vifs 
et  couronnés  de  sourcils  nettement  arqués,  sa  bouche 
forte  et  vermeille,  enfin  les  gestes  brusques  qui  lui  écha- 
paient  fréquenmient  comme  malgré  lui,  tout  annon- 
çait une  virilité  verte  et  vigoureuse.  Sa  voix  vibrait  in- 
cisive et  pleine,  et  son  langage,  bigarré  de  locutions 
inusitées  dans  ce  pays ,  était  marqué  par  une  accentua- 
tion méridionale  fortement  prononcée.  Sa  parole  vivc- 

.WRIL  4856. 


ment  imagée  et  sa  pantomime  rapide  saisissaient  au 
cœur  les  bonnes  gens  qui  l'ccoutaient  avec  des  témoi- 
gnages successifs  d'étonnement ,  de  douleur  et  de  con- 
trition. 

Quand  il  se  fut  emparé  de  son  public,  le  pèlerin ,  dont 
le  regard  perçant  interrogeait  à  la  fois  toutes  les  parties 
de  cette  foule  et  les  hauteurs  voisines  où  apparaissaieni 
de  temps  en  temps  des  soldats  de  la  garnison ,  éleva  alors 
une  voix  plus  véhémente ,  et  après  avoir  essayé  la  pitié 
sur  l'ame  de  ses  auditeurs ,  sembla  vouloir  demander  à 
la  terreur  des  effets  plus  pathétiques. 

«  Tous  ces  maux,  continua-t-il,  dont  je  ne  vous  ra- 
conte qu'une  faible  partie ,  et  la  profanation  des  lieux 
saints  où  notre  Seigneur  est  mort  pour  nous ,  sont  une 
marque  de  la  colère  du  Ciel  ;  la  chrétienté  est  de- 
venue comme  une  nouvelle  Babylone  où  éclate  de  toutes 
parts  l'abomination  de  la  désolation  ;  mais  aussi  Dieu 
envoie  ses  fléaux  contre  elle,  et  partout  où  j'ai  passe, 
partout  où  j'ai  vu  le  crime ,  j'ai  rencontré  le  châtiment  : 
c'est  la  guerre  des  chrétiens  entre  eux ,  e  triomphe  des 
mécréans ,  la  grêle  qui  renverse  les  moissons,  la  séche- 
resse qui  les  brûle ,  les  routiers  qui  malmènent  les  pau- 
vres villageois ,  voyageurs  et  marchands  forains  ;  les  im- 
pôts ,  gabelles  et  redevances  qui  leur  sucent  la  sueur  et 

25. TROISJiiME   VUL»M£. 


194 


LECTURES  DU  SOIR. 


ïe  sang ,  la  ppste ,  la  famine,  la  coliqoe ,  la  coqneluche, 
la  danse  de  Saint-Guy,  le  mal  de  Saint- Jean.  Et  vous 
aassi ,  habitans  de  Saint-Quentin ,  car  vous  ne  valez  pas 
mieux  que  les  autres,  si  vous  ne  vous  amendez  et  ne 
faites  pénitence,  vous  périrez  aussi.  Écoutez  bien  ce  que 
]e  vais  vous  dire  :  le  puits  de  l'abîme  s'ouvrira,  il  lâchera 
sur  vous  des  nuées  des  sauterelles  ;  vos  murailles  trem- 
bleront dans  leurs  fondemens ,  elles  crouleront  comme 


!.  moue  :  c'était ,  entre  les  deux  bois  d'un  cerf  dix  cors , 
P  une  navette  enrichie  d'une  auréole  dorée;  poor  ex- 
C  pliquer  le  plus  remarquable  de  ces  emblèmes ,  qui  exci- 
P  tait  quelquefois  les  équivoques  des  envieux  du  tisserand, 
Q  Jean  Peuquoy  faisait  lire  dans  les  archives  de  sa  famille 
^  le  récit  d'une  chasse  où  l'un  deseiaîenx,  incomparable 
i;  tireur  d'arc,  appelé  par  un  seigneur  voisin  ,  avait  crevé 
d'un  coup  de  flèche  et  à  plus  de  cent  pas,  les  deux  yeux 


r^^rf  '  ^"^  ^°°^  ^^  '^  trompette;  et  il  ne  vous  5  d'un  cerf  :  exploit  qui  fut  récompensé  par  le  don  de  sa 
hnmmp  ^^^""^  ^'^^'"^  ^'^^''  ''^P^^^''  ^^^''^  ^^^^  ^  "»  "Q  ±  gigantesque  ramure.  A  l'époque  où  se  passaient  les  évé- 
Jp  v?  I  A-^^  u^u^  ^°"^  ensevelir;  tous  vous  périrez,  ^i  nemens  que  nous  racooton?,  Jean  Peuquov,  nous  lavons 
je  vous  le  dis ,  habifans  de  Saint-Queniin  ,  ce^  choses  ±  dit,  était  le  dernier  descendant  direct  de  sa  race.  Ilavail 
it  véritablement,  si  vous  ne  trouvez  grâce  de-  à  perdu ,  en  une  seule  année  et  durant  une  épidémie  qui 


arnveronl 


pi  demie  qui 

ses  deux 

une  autre 

habitudes 


aisperse5  conime  des  brebis  loin  du  bercail.  Habitans  de  ?  nouvelles,  il  restait  là  comme  un  chêne  isolé  et  dépouillé 
aaint-Quentio,  hommes  et  femmes,  enfanset  vieillards,  "^  '"•'''•  "'-»•'  -">—•-  — x™.„  :.  r 


^  mais  assez  robuste  encore  pour  résister  à  l'orage  et  assez 


je  vous  ajourne  a  trente  jours  !  »  S  large  pour  défendre  et  ombrager  le  sol  où  il  avait  pris 

A  mesure  qu  il  parlait .  ses  yeux  deyenaîent  pins  étin-  ±  naissance.  Sa  vieille  et  chère  ville  de  Saint-Quentin  avail 
ceians,  sa  voix  plus  éclatante,  son  geste  plus  impérieux;  S 
»„_.       >_  -.  apparaissait  comme  un  prophète  de  ^ 


et  sur  le  tertre  où  il 


donc  hérité  toute  seule  de  l'amour  qu'il  répartissail 
entre  les  divers  membres  de  sa  famille;  et  cel  amour, 


raaiaeur    sa  taille  semblait  grandir,  sa  tête  s  éclairer  X  ^iosi  resserré  et  en  quelque  sorte  coagulé,  ossifié,  était 


devenu  singulièrement  énergique ,  tenace  et  jaloux. 
^  En  entendant  la  menaçante  prophétie  du  pèlerin  et  le 
^  terrible  ajournement  fixé  pour  la  ruine  de  la  ville,  Jean 
«A.  Peuquoy  sentit  bouillonner  son  vieux  sang  patriotique; 
â  et  ridée  que  cette  vénérable  et  glorieuse  cité  pourrait  un 
à  jour  être  détruite  soulevant  en  lui  une  de  ces  tempêtes 
"^  qu'allumait  toujours  la  plus  simple  attaque  ou  prétention 


d  une  fulgurante  auréole;  et  tous  virent  en  lui  un  véri- 
table envoyé  du  Ciel;  tous  pâlirent  et  tremblèrent. 

Cependant,  au  milieu  de  cette  foule  glacée  d'épou- 
vante, il  y  eut  un  homme  chez  qui  les  sinistres  prédic- 
tions du  pèlerin  n'éveillèrent  que  de  la  coière  ;  c'était  un 
de  ces  bourgeois  da  vieux  ternps,  qui,  exclusivement 
attachés  à  la  localité,  s'intéressaient  avant  tout  aax  pri- 
vilèges, à  la  prospérité,  à  l'honneur  de  leur  commune,  ^  dune  ville  voisine ,  il  oublia  lecaractère  religieux ,  sinon 
et  dont  le  patriotisme  se  condensait  en  se  rétrécissant.  ^  sacré,  dont  le  hardi  prêcheur  était  revêtu.  Tout  bon 
Il  comptait  avec  orgueil  parmi  ses  aïeux  une  suite  non  5  catholique  qu'il  se  montrait  en  effet,  le  généreux  tisse- 
mterrompue  de  loyaux  et  tidèle^  San-Quentinois ,  et  $  rand  était  d'abord  San-Quentinois;  aussi  se  rctourna-t-il 
pas  un  membre  de  sa  famille  ne  s'était  dégradé  par  une  J  impétueusement  vers  la  foule,  et  d'une  voix  qui  ne  le 
mésalliance  ;  c'est-à-dire  que  jamais  un  Peuquoy  n'avait  ^  cédait  en  rien  à  celle  du  pèlerin  : 
accepté  pour  bru ,  femme  ou  gendre ,  un  compatriote  ^  —  Mes  amis ,  s'écria-t-il ,  mes  chers  compatriotes  !  l'a- 
qui  ne  remontât  par  les  siens  jusqu'à  l'exaltation  du  pa-  S  vez- vous  entendu?  Notre  bonne  ville  ruinée,  nos  murailles 
tron  de  la  ville,  dans  l'humble  chapelle  remplacée  dé-  J  h  bas,  les  reliques  de  notre  patron  enlevées,  et  nous  tous 
sormais  par  la  superbe  collégiale.  Tisserands  de  père  en  $  dispersés  et  mis  à  mort"?  Ah  1  par  les^clous  de  notre  bien- 
fils,  les  Peuquoy  avaient  été  syndics  de  leur  corporation  ^  heureux  martyr ,  ce  vagabond  en  a  menti  !  \ous  sommes 
et  avaient  successivement  occupé  des  grades  (lonorables  ^  ^^^  gens  de  bien ,  de  bons  chrétiens  et  catholiques  galli- 
dans  la  belle  compagnie  de  l'Arc ,  renommée  a  vingt  ^  ç^ni  ;  nous  rendons  a  notre  Dieu  et  à  notre  roi  ce  qui 
lieues  à  la  ronde,  et  dont  le  Peqquoy  actuel,  qui  se  *  leqr  appartient  ;  nous  entretenons  honorablement  pos 
nommait  Jean ,  était  le  capitaine.  Jean  se  trouvait  alors  ^  ég'ises  et  payons  régulièrement  nos  impt^ts  ;  et  sî  nos 
Id  dernier  de  sa  race,  mais  non  p-j?  je  înoins  digne;  son  ^  murailles  sont  ébréchées  et  croulantes  en  maiuts  eu- 
crédit  dans  la  ville  était  grand ,  pi  il  traitait  quelquefois  ^  droits ,  nous ,  du  moins ,  sommes  debout ,  et  nos  àrque- 
de  puissance  à  puissance  avpc  les  autorités.  Il  demeurait  ^  buses  et  nos  arcs  savent  conanienl  on  atteint  un  planton 
rue  Saint-Martin ,  a<;sez  près  de  la  maison  daus  la  cive  jt  ®^  "•*  Espagnol  ;  donc  notre  bonne  ville  ne  craint  rien  ; 
de  laquelle  avait  jailli,  deux  siècles  auparavant,  une  4^  n'est-ce  pas,  frères,  qu'elle  ne  craint  rien,  ni  Philippe  M, 
fontaine  miraculeuse,  et  souveraine  pour  les  maux  ^  ni  son  général  Philbert ,  ni  ses  alliés  les  Anglais,  ni  les 
d'yeux;  ce  prodige  avait  été  consacré  par  l'érection  !^  Allemands  qu'il  soudoie?  Que  nous  veut  donc  c^tte  cor- 
d'une  petite  niche  où  l'on  voyait  représenté  le  martyre  âl  neille  de  mauvais  augure?  Vieux  radoteur,  si  tu  es  un 
de  Saint-Quentin,  et  dont  une  imitation  a  été  reproduite  II  ami  des  Espagnols,  retourne  à  eux;  nous  ne  voulons 
donos  jours.  L'atelier  de  Jean  Peuquoy  était  une  seconde  "  point  parmi  nous  de  menteurs  et  de  traîtres;  Jacques 


nia'tson  de  ville;  tous  les  intérêts  de  la  commune ,  toutes 
les  nouvelles  îraporlantes ,  toutes  les  questions  majeures 
s'y  débattaient  sous  la  présidence  du  tisserand  ;  là 
se  conservaient  pieusement  Jes  bonnes  et  vieilles  tradi- 
tions et  le  dépôt  des  franchises  municipales;  là  ,  comme 
un  grand  référendaire,  Jean  Peuquoy  rappelait  l'antique 
cérémonial  aux  hommes  nouveaux ,  et  déterminait  quel- 
quefois ,  par  opposition  avec  le  mayeur ,  l'ordre  des  fêtes 
eè  des  démonstrations  publiques,  mais  toujours  et  eu 
tout  l'arbitre  sans  appel  de  sou  quartier.  Sa  maison  so 
faisait  remarquer  de  loin  par  une  enseigne  peu  com- 


Labrie,  Jérôme  Durieu ,  Philippe  leCoulteux,  mes  Ixms 
compagnons,  vous  pensez  comme  moi,  n'est-ce  pai? 
Eh  bien  1  ne  laissons  pas  cette  langue  vendue  maudire 
ainsi  notre  bonne  ville  et  lui  prédire  malheur.  Hors  d'ici. 
Français  déloyal ,  ou  plutôt  espion  do  l'Espagne  ;  car  ta 
n'as  ni  le  cœur ,  ni  le  langage  de  co  pays  ;  hors  d'ici ,  te 
dis-je,  répéta  le  tisserand  avec  véhémence,  el  en  faisant 
quelques  pas  vers  l'étranger ,  qui  demeura  impassible 
au  milieu  du  groupe  de  femmes  et  de  mendians  qui  so 
pressaient  contre  lui  en  criant,  et  comme  pour  le  dé- 
fendre. 


LECTURES  DU  SOIR. 


195 


—  N'est-ce  pas  une  honte  de  traiter  ainsi  un  sainl 
homme  qui  a  tu  et  touché  le  tombeau  de  notre  Seigneur? 
glapissait  une  vieille  en  se  signant  avec  effroi. 

—  Mon  doux  Jésus ,  s'écriait  une  autre  en  joignant 
les  raains ,  voilà  ce  qui  attire  sur  nous  vos  malédictions  ! 
On  ne  respecte  plus  Hen ,  et  au  lieu  de  faire  pénitence, 
on  persécute  les  élus  de  Dieu.  Seigneur,  Seigneur,  ayez 
pillé  de  nous  et  délivrez-nous  du  mal  et  des  hérétiques. 

—  On  nous  tuera  plutôt  que  d'ôter  seulement  un 
cheveu  au  pèlerin,  ajouta  un  boiteux  en  brandissant  sa 
béquille. 

—  Il  sortira ,  vous  dis-ie ,  répéta  Jean  Peuquoy  d'une 
voix  tonnante  ;  en  mêpie  temps  il  saisit  les  deux  vieilles 
par  le  bras ,  les  fit  piroutler  h  droite  et  a  ganche  ;  celles- 
ci  revinrent  à  la  pharge  ep  poussant  des  cris  pitoyables; 
le  groupe  des  défepseurs  du  pèlerin  s'accrnt;  en  un  in- 
stant le  tisserand  ce  vit  eulouré  lui-même  d'une  nuée  de 
dévots  et  de  menp  pepple  qqi  l'interpellèrent  simulta- 
nément d'une  manière  étourd'usante.  Plus  furieux  à 
mesure  qu'il  rencontrait  plus  di'obstacles  :  —  A  moi , 
compagnons  de  l'Arc  I  appela-t-il  d'une  voix  quj  domina 
en  basse-taille  grondante  le  cliquetis  de  yoix  criardes 
qui  pétillait  autour  de  jui  ;  Philippe-le-Gpultepx ,  Jacques 
Labrie,  Jérôme  Durieu ,  et  les  auires  qui  étaient  présens, 
jouèrent  aussitôt  des  coude?  et  se  firent  jour  près  de  leur 
capitaine  :  tous  agissant  de  concert,  eurent  bientôt 
pratiqué  une  trouée  jusqu'au  pèlerin,  qui,  depuis  le 
commencement  du  tumulte ,  ipcljuant  la  tête  et  croisant 
les  bras  sur  sa  poitrine ,  attendait  sans  doute  en  priant 
l'humiliation  ou  le  triomphe  que  Dieu  lui  préparait. 

Comme  les  compagnons  de  l'Arc,  Jean  Peuquoy  à  leur 
tête,  se  trouvaient  face  à  face  avec  l'étranger,  tous  su- 
birent involontairement  l'influence  de  son  recueillement 
religieux ,  tous  ,  le  tisserand  lui-même ,  et  ils  s'arrêtè- 
rent. Surmontant  toutefois  le  sentiment  de  respect ,  de 
crainte  peut-être,  qui  le  maîtrisait  :  —  Seigneur  pèlerin, 
reprit-il  avec  une  fermeté  courtoise ,  il  ne  vous  sera  point 
fait  de  mal  ;  cous  savons  ce  qu'on  doit  à  votre  âge  et  à 
vo»re  habit ,  mais  il  faut  que  vous  sortiez  de  céans  ;  vos 
p.  '  oies  découragent  et  font  peur ,  et  les  Espagnols  ne 
sont  pas  assez  loin  de  nous  pour  que  nous  n'ayons  pas 
besoin  de  tout  notre  coqrage.  Il  y  a  là-bas  sur  la  route 
une  hôtellerie  ;  celle  du  Coq  chantant;  allez-y,  dites  que 
c'est  de  la  part  de  Jeau  Peuquoy  que  vous  venez ,  et  vous 
y  recevrez  le  vivre  et  le  couvert. 

—  Soyez  béni  pour  vos  dons  et  pour  vos  outrages, 
répondit  le  pèlerin  d'une  voix  calme  ;  tout  ce  que  Dieu  ; 
nous  envoie ,  pauvres  pécheurs ,  est  un  bienfait  ;  mais 
je  n'irai  point  à  l'hôtellerie  du  Coq  chantant,  car  j'ai 
fait  vœu  de  ne  jamais  plus  reposer  ma  tête  sous  un  toit , 
ni  de  çï'asseoir  à  une  table  ;  je  ne  sortirai  pas  non  plus 
de  céans,  car  j'ai  à  y  remplir  une  mission,  et  la  parole 
de  Dieu  ne  doit  pas  être  jetée  sur  les  chemins ,  car  elle  y 
tomberait  sur  la  pierre  et  ne  fructifierait  point  ;  c'est  dans 
les  cœurs  des  fidèles  qu'elle  doit  être  déposée ,  et  les  fi- 
dèles sont  là  qui  m'écoulent ,  et  ont  besoin  de  s'humilier 
devant  le  Seigneur  et  de  faire  pénitence. 

En  achevant  ces  paroles ,  l'étranger  releva  les  yeux 
vers  Jean  Peuquoy ,  et  ce  dernier  y  découvrit  quelque 
chose  de  si  perçant ,  de  si  confiant  et  peut-être  de  si  mo- 
queur ;  le  contraste  de  ces  cheveux  et  de  cette  barbe 
blanche  avec  ces  yeux  vivans ,  ce  leiut  chaud  et  ces  traits 
énergiques  qu'il  examinait  de  près ,  lui  parut  en  même 
temps  si  tranché ,  qu'il  éprouva  je  ne  sais  quel  vague 
soupçon. 

—  Mon  père ,  répliqua-t-il  d'un  Ion  amer  cl  gogue« 


nard  ,  je  vous  ai  dit  tantôt  qne  noos  vénérions  grande- 
ment votre  habit  ;  mais  de  votre  personne  qu'en  faut-il 
penser  f  L'habit ,  comme  vous  savei ,  ne  fait  pas  le  moine. 
Par  contre ,  le  poil  fait  toujours  la  bête,  el  l'on  dit  qu'en 
terre  sainte  l'air  le  fait  tomber  plus  dextrement  que  ra- 
loirs  ou  ciseaux  ,  et  que  cmx  qui  y  sont ,  chevelus  cfjmme 
mpssire  Clodion,  en  reviennent  tous  plus  chauves  que 
messire  Charles  le  deuxième  ;  voyons ,  ajouta  Jean  Peu- 
quoy ,  en  avançant  la  main  vers  le  visage  du  pèlerin,  qui 
se  recula  vivement ,  voyons  si  le  soleil  de  Syrie  n'a  point 
encore  eu  prise  sur  cette  belle  barbe  de  patriarche... 

Le  tisserand  n'acheva  pas,  car  au  même  instant»!  se 
sentit  asséner  sur  le  bras  un  vigoureux  conp  de  hStnn 
qui  le  lui  fit  retomber  avec  un  cri  de  dealeur  et  de  colère; 
il  se  retourna  impétueusement  vers  celui  qui  l'avail 
frappé  el  que  venait  d'arrêter  le  compagnon  de  l'Arc  : 
sans  doute  il  allait  lui  faire  un  mauvais  parti  lorsqu'il 
reconnut  Claude  Pirotte ,  le  boiteui ,  mendiant  cynique 
et  impudent,  qui  s'autorisait  de  son  infirmité  pour  se 
livrer  impunément  aux  violences  de  ses  passions;  en 
effet,  au  lieu  de  le  châtier  comme  il  le  méritait,  Jean 
Peuquoy  s'arrêta  avec  un  sentiment  de  dégoût  et  fil  signe 
aux  compagnons  entre  les  mains  desquels  il  se  debatlail 
comme  un  forcené,  de  le  lâcher,  puis,  comme  il  allait 
revenir  à  l'étranger  pour  vérifier  les  soupçons  quil  avail 
conçus  à  l'égard  de  ce  prétendu  missionnaire,  il  ne  le 
trouva  plus. 

Proûtabt  de  l'incident  causé  par  le  boiteux,  les  en- 
thousiastes du  pèlerin  avaient  opk?ré'un  déplacement  tu- 
multueux et  ressaisi  le  saint  homme,  qu'ils  eoiraenaienl 
presque  forcément  ver»  le  haut  de  la  ville.  Voyant  cela , 
Jean  Peuquoy  courut  à  leur  poursuite  avec  ses  compa- 
gnons ,  et  sans  doute  qu'un  nouveau  conflit  allait  éclater, 
lorsqu'un  chanoine  dû  chapitre  de  la  viile  vint  à  passer. 

Dom  Pierre  Desains  s'eoquit  paternellement  des  causes 
de  cette  grande  émotion  ;  aux  premières  paroles  do  bon 
chanoine ,  les  deux  partis  se  continrent ,  et  tout  le  monde 
se  découvrit.  Compagnons ,  bourgeois  et  dévotes  entou- 
rèrent le  médiateur;  et  ces  dernières,  prenant  la  parole 
toutes  ensemble  pour  lui  raconter  le  fait  à  leur  avantage 
et  à  celui  du  sinistre  prophétiseur ,  Dom  Pierre  Desains 
demeura  un  grand  quart  d'heure  avant  de  démâler  l'objel 
de  la  contestation;  toutefois,  il  acheva  de  comprendre 
lorsqu'on  lui  eut  amené  le  pèlerin. 

—  Qui  êtes-vous ,  demanda-t-il  à  ce  dernier ,  d'où 
venez-vous?  Et  de  qui  tenez-vous  la  mission  sérère  que 
vous  prétendez  remplir  dans  la  juridiction  d'un  chapitre 
qui  ne  manque  pourtant  ni  de  laborieux  cultivateurs  de 
la  vigne  sainte,  ni  de  ministres  zélés  de  la  parole  de 
Dieu? 

L'étranger  tira  de  dessous  sa  pèlerine  on  paquet  re- 
couvert de  parchemin  et  soigneusement  plié  et  fermé  ; 
il  l'ouvrit  après  l'avoir  baisé  et  s'être  signé  ,  et  déployant 
une  grande  feuille  au  bas  de  laquelle  était  suspendu  à 
une  attache  de  soie  un  cachet  de  cire  rouge,  la  présenta 
au  chanoine.  Celui-ci ,  en  reconnaissant  un  bref  du  saint- 
père  ,  se  signa  à  son  tour,  et,  après  avoir  parcouru  len- 
tement et  avec  respect  la  pièce  sacrée ,  la  remit  humble- 
ment au  pèlerin  ;  puis ,  s'adressant  aux  bourgeois  et 
compagnons  : 

—  Mes  frères,  dit-il,  portez  vénération  à  ce  sainl 
homme ,  car  ses  mérites  sont  grands  pour  lui  avoir  ob- 
tenu de  si  hautes  bénédictions  de  la  part  de  notre  saint' 
père  le  pape.  Mon  père,  reprit  le  chanoine  en  s'inclinaul 
devant  l'étranger,  tontes  nos  églises,  abbayes  et  de- 

'  meures  vous  sont  ouvertes  !  Venez ,  car  les  athlètes  de  lu 


^96 


LECTURES  DU  SOIR. 


foi,  qui  ont  combattu  comme  vous  l'avez  fait,  attirent 
les  faveurs  da  Ciel  sur  tous  les  lieux  où  ils  reposent,  et 
qu'ils  sanctiflent  de  leur  présence. 

Le  pèlerin  lit  connaître  à  Dom  Pierre  le  vœu  qui  l'em- 
pêchait d'accepter  son  offre,  en  ajoutant  néanmoins  qu'il 
allait  se  rendre  devant  le  portail  de  l'église  du  chapitre, 
pour  y  faire  ses  prières. 

Alors  ses  partisans  fanatiques  poussèrent  des  cris  de 
joie,  et  l'eniourèrent  de  nouveau  pour  le  conduire  en  Ç 
triomphe  vers  l'église,  tandis  que  Jean  Peuquoy  se  reti- 
rait de  son  côte  avec  les  compagnons  de  l'Arc  et  les  autres 
bourgeois,  ses  amis,  en  murmurant  je  ne  sais  quelles 
paroles  de  doute  et  de  dépit. 

L'étranger  occupa  une  partie  de  la  journée  en  prières 
à  la  porte  des  éghses  et  devant  les  autres  liem  consacrés, 
refusant  avec  humilité  les  alimens  et  l'argent  qu'on  ve- 
nait lui  offrir  de  toutes  parts ,  ne  prenant  qu'un  peu  de 
pain ,  et  donnant  eu  échange  des  croix  et  chapelets  bénits 
au  Vatican.  Ensuite  il  flt  le  tour  de  la  ville,  toujours 
escorté  d  un  groupe  de  dévotes,  de  meudians  et  cam- 
pagnards, en  léte  desquels  marchait  Claude  Pirotte,  qui 
jetait  sa  béquille  en  l'air  et  chantait  des  noêls  à  tue- 
tête.  Le  pèlerin  suivit  ainsi  toute  la  ligne  des  boulevarts, 
faisant  de  fréqucûtes  stations  pour  prier  ou  prêcher  ;  et 
le  soir  venu ,  il  alla  se  coucher  devant  le  portail  de  la 
collégiale,  en  dépit  du  veut  froid  qui  commençait  à  s'y 
engouffrer  et  qui  menaçait  d'une  nuit  rude  et  glaciale. 

Le  lendemain,  il  avait  disparu. 

Quelques  soldats  de  la  garnison  racontèrent  qu'ils  l'a- 
vaient reconnu  au  clair  de  la  lune,  recommençant  sa 
promenade  et  ses  stations  sur  les  remparts ,  et  glissant 
devant  eux  comme  un  fantôme  ou  une  ame  en  peine.  Les 
gardiens  des  portes  assurèrent  qu'ils  ne  lui  avaient  point 
ouvert  leurs  guichets  ;  toutes  les  poternes  se  retrourèrent 
exactement  fermées  ;  et  cette  circonstance  accrut  grande- 
ment le  respect  superstitieux  que  cet  homme  étrange 
avait  inspiré  à  la  foule;  il  n'y  eut  que  Jean  Peuquoy  qui 
persista  à  hocher  la  tête  d'une  manière  signiflcative ,  et 
disant  qu'il  n'augurait  rien  de  bon  de  ce  saint  visiteur, 
et  que  s'il  était  louable  de  fréquenter  plus  que  jamais  les 
églises  et  de  faire  pénitence,  il  n'était  pas  moins  urgent 
de  réparer  les  parties  endommagées  des  murailles,  et  de 
remettre  en  état  les  arquebuses  à  crocs  qui  faisaient  dé- 
faut ,  ainsi  que  toutes  les  autres  armes  de  combat  et  de 
siège. 

Durant  quelques  jours  encore,  ce  furent ,  dans  Saint- 
Quentin,  de  continuelles  alternatives  d'énergie,  d'épui- 
sement, de  constance  et  de  désespoir,  lorsqu'un  matin, 
c'était  le  ^0  août,  jour  de  la  fêle  de  Saint-Laurent, 
l'homme  posté  par  Coliguy  sur  le  haut  clocher  de  la 
collégiale  pour  observer  les  mouvemens  de  l'armée  es- 
pagnole, jeta  tout  à  coup  sur  la  ville,  du  fond  de  son 
mugissant  porte-voix,  ces  paroles  qu'entrecoupait  une 
vive  émotion:  «  Bonne  nouvelle!...  les  ennemis  s'en 
vont.. .  ils  lèvent  le  siège  !»  A  ce  cri ,  la  foule  accumulée 
sur  les  places  et  dans  les  rues ,  roula  comme  un  torrent 
vers  les  remparts ,  et  l'on  vit  en  effet ,  du  côté  de  La 
Fèrc ,  sur  les  divers  plans  de  l'horizon ,  onduler  les  lignes 
incommensurables  des  assiégeans  qui  s'éloignaient,  se 
perdaient  sous  le  voile  grisâtre  du  lointain ,  et  après 
elles ,  d'autres  encore ,  et  sans  cesse ,  et  toujours. 

Alors  une  immense  clameur  de  joie  s'éleva  de  toutes 
les  parties  de  la  ville  ;  on  s'agitait ,  ou  courait  comme 
des  insensét ,  ou  se  précipitait  dans  les  bras  les  uns  des 
autres;  soldats,  bourgeois,  paysans,  on  chantait;  les 
cUapcuux  voltigeiueut  eu  l'air.  Eu  même  temps,  le  joyeux 


carillon  de  l'hôtcl-de-ville  s'éveilla,  et  ses  clochettes 
tressaillirent  k  l'unisson  de  tous  les  cœurs  ;  le  clocher 
de  l'église  lui  répondit  avec  ses  mille  voix ,  résonnanl 
sur  tous  les  tons  ;  ça  et  là  c'étaient  de  folles  détonnations 
d'arquebuses  ;  l'enthousiasme ,  le  délire  étaient  imi- 
versels.  • 

L'amiral ,  lui ,  était  le  seul  qui  ne  se  mêlât  point  à  cette 


L'Amiral  Coliguy. 

commune  ivresse  :  comme  les  autres,  il  alla  d'abord  vers 
les  remparts ,  reconnut  en  effet  à  leurs  bannières  qui 
flottaient  dans  la  campagne  les  diverses  bandes  d'Espa- 
gnols, d'Anglais,  d'Allemands,  de  Namurois,  de  Lié- 
geois, de  Wallons,  qui  déûlaient  successivement  sur  la 
route  de  La  Fère  ;  mais  il  remarqua  aussi  que  les  travaux 
des  assiégeans  restaient  occupés.  Il  vit  des  pionniers  aux 
mêmes  endroits  que  les  jours  préccdens  ;  il  compta  le 
même  nombre  de  sentinelles,  et  les  coups  de  canon 
aussi  réguliers ,  aussi  successifs  que  la  veille  ;  sans 
rien  espérer  ou  préjuger  précipitamment,  il  monta  au 
clocher  de  l'église  pour  apprécier  dans  sa  réalité  ce 
mouvement  des  troupes  ennemies. 

Un  coup  d'œil  lui  suffit  pour  comprendre  qu'on  s'était 
trop  hâté  de  se  réjouir  ;  sans  doute  une  grande  partie  de 
l'armée  de  Pbilbert  s'était  détachée  du  camp  ;  mais  au 
nombre  d'étendards  qu'il  aperçut  encore  sur  leurs  divers 
quartiers,  il  vit  bien  que  plus  de  vingt  mille  hommes 
étaient  restés  autour  de  la  place  ;  et  comme  pour  confir- 
mer celte  observation ,  aucune  des  dispositions  du  siège 
ne  lui  parut  interrompue  ni  changée. 

—  C'est,  pensa-t-il,  que  le  counétable  a  coocentré 
ses  forces  dans  les  euvirons ,  et  que  le  prince  de  Savoie 
espère  le  forcer  à  accepter  une  bataille  dont  les  chances 
ne  sauraient  être  douteuses  si  l'armée  française  nt^  s'est 
pas  accrue  d'importantes  levées. 

La  joie  exagérée  des  habitans  céda  bientôt  elle-même 
à  la  réflexion ,  quand  ils  virent  qu'effectivement  rien 
n'était  modifié  dans  la  marche  du  siège;  ils  comprirent 
aussi  qu'une  bataille  allait  décider  de  leur  dernière  cspé- 
rauce;  et  tout  le  jour  ce  fut  pour  eux  une  aoxiclé  poi- 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


197 


gnante,  et  qui  redoublait  chaque  fois  que  la  rafale  leur  ^ 
apportait  le  bruit  lointain  de  la  canonnade,  alternant  X 
comme  un  accompagoeraent  lugubre  avec  les  salves  ré-  «o» 
gulières  des  assiégeans.  ^ 

Vers  le  soir ,  la  canonnade  lointaine  cessa  de  «e  faire  S 
entendre ,  et  la  foule  humblement  prosternée  dans  les  ^ 
églises,  pria  toute  la  nuit  pour  le  succès  des  armes  fran-  ^ 
çaises,  s'il  était  temps  encore...  Cependant  elle  tressail-  ? 


loit  comme  un  seul  homme  h  chaque  éclair  des  bouches 
à  feu  ,  élargi  dans  les  ténèbres  et  jetaut  jusque  sur  ,1a 
croix  de  l'autel  une  lueur  de  sinistre  augure. 

Le  lendemain,  aux  premiers  rayons  de  l'aube,  des 
cloches  encore  s'éveillèrent  et  retentirent  h  coups  pressés; 
mais  ce  n'étaient  plus  les  clochettes  argentines  des  ca- 
rillons de  l'hôlel-de-ville,  c'était  la  cloche  mugissante  et 
funèbre  du  beffroi,  c'était  le  bourdon  solennel  el  suprême 


1,'hôtel-de-ville  de  Saint-Quentin. 


de  la  collégiale,  et  le  porte-voix  des  guetteurs  jetait  l'épou- 
vante sur  la  ville,  avec  ces  paroles  fatales  :  «  L'ennemi  I 
l'ennemi  redescend  !  »  Et  comme  la  veille,  la  foule,  agglo- 
mérée sur  les  remparts,  revit  onduler  sur  les  divers  plans 
de  l'horizon  les  lignes  incommensurables  des  Espagnols  ; 
cette  fois,  au  lieu  de  diminuer  et  de  s'éteindre,  elles 
s'épaississaient  d'heure  en  heure ,  et  leurs  fanfares  triom- 
phales pénétraient  a  chaque  instant  plus  algues,  éclataient 
plus  sonores.  Puis  des  soldats  blessés,  de  pauvres  fugitifs 
se  précipitèrent  tout  fangeux  dans  les  fossés  de  la  place; 
misérables  débris  de  l'armée  française,  ils  s'étaient 
échappés  à  travers  les  marais ,  où  beaucoup  des  leurs , 
arquebuses  par  les  assiégeans,  s'étaient  noyés  ;  la  garni- 
son et  les  habitans  les  entourèrent  en  tumulte,  les  in- 
terrogèrent avec  effroi  et  en  apprirent  tous  les  détails  de 
l'horrible  journée  de  Saint-Laurent,  la  ruine  complète 
de  l'armée  du  connétable ,  la  fleur  de  la  noblesse  écrasée 
ou  prisonnière,  la  monarchie  épuisée  et  la  France  à  deux 
doigts  de  sa  perte.  Alors  une  indescriptible  consternation 
s'affaissa  sur  la  ville,  un  silence  glacé  s'étendit  de  rue 
en  rue ,  de  maison  en  maison  ;  et  l'on  eiît  dit  que  toute  ^ 
la  cité ,  muette  et  succombant  à  son  agonie ,  se  couchait 
pour  mourir. 

Debout,  les  bras  pendans,  la  bouche  béante,  l'œil  vi- 


treux ,  le  capitaine  des  compagnons  de  l'Arc  semblait  pa- 
ralysé, foudroyé,  et  son  anéantissement  avait,  tous  les 
caractères  d'une  folie  soudaine,  stupide,  morne. 

En  ce  moment  un  homme  parut  sur  une  des  tourelles 
de  la  poterne  qu'on  venait  d  ouvrir  aux  fugitifs  ;  sa  barbe 
blanche ,  son  bourdon ,  sa  robe  de  bure ,  son  mantelel 
son  chapeau  chargé  de  coquilles ,  et  surtout  sa  physio- 
nomie solennelle  et  menaçante  le  firent  simultanément 
reconnaître  pour  le  pèlerin  prophète  qui ,  trois  semaines 
auparavant,  avait  ajourné  la  ville  à  trente  jours!  Celte 
apparition  fatale ,  qui  venait  confirmer  en  quelque  sorte 
la  fatale  nouvelle ,  produisit  un  effet  terrible  sur  la  foule, 
devant  laquelle  cet  homme  mystérieux  se  dressait  comme 
une  certitude  de  mort,  et  pareil  à  ces  anges  ténébreux 
qui  venaient  à  l'heure  décisive  réclamer  l'exécution  d'un 
pacte  de  sang.  Les  uns  se  prosternèrent  en  silence, 
d'autres  se  jetèrent  sur  la  poussière  en  sanglotant ,  tous 
attendirent  avec  angoisse  l'arrêt  suprême  qu'allait  sans 
doute  prononcer  le  prophète  :  Jean  Peuquoy  lui-même 
qui ,  en  reconnaissant  l'étranger ,  avait  tressailli  dans 
tous  ses  membres ,  courba  le  front  avec  stupeur ,  et  pa- 
rut céder  enfin  à  cette  puissance  inconnue,  mais  in- 
faillible. 

Le  pèlerin  s'avança  lentement  au  milieu  do  cette  foule 


i^ 


198 


IJSCTURES  DU  SOIR. 


contrite ,  éplorée,  et,  reprenant  la  suite  de  sa  prédiction 
comme  s'il  ne  pût  douter  qu'on  n'en  eût  les  dernières  pa- 
roles présentes  au  souvenir  :  ce  que  je  vous  ai  dit,  habitants 
de  Saint-Quentin,  s'écria-t-il  d'une  voix  qui  domina  impé- 
rieusement les  gémisscmens  et  les  sanglots  des  femmes,  ce 
quejevousaidit,  vous  ne  l'avez  pas  fait;  et  voici  que  mes 
paroles  s'accomplissent;  l'épée  du  Seigneur  est  levée  sur 
vous ,  les  nuées  de  sauterelles  vous  ont  envahis  ,  et  la 
vapeur  du  puits  de  l'abîme  s'est  étendue  sur  votre  cité. 
L'armée  du  connétable  a  été  fauchée  comme  l'herbe  des 
prés  ,  dispersée  comme  la  paille  sèche  ;  et  vous  aussi , 
vous  serez  fauchés  ,  baUyés  comme  elle  ;  déjà  les  tours 
de  vos  reraparts^'croulenl  les  unes  sur  les  autres  ;  les 
troupes  cspagnoleRt  anglaises,  comme  deux  mains  de 
géant,  vous  étreigoent à  vous  étouffer;  elles  sont  sous 
vos  pieds ,  elles  sont  sur  vos  têtes;  et  vous  ne  vous  êtes 
point  encore  amendés  I  Bien  plus ,  l'hérésie  est  dans 
votre  sein  ,  elle  y  règne  audacieusement ,  et  c'est  elle 
qui  attirera  sur  vous  les  dernières  foudres  du  Seigneur; 
en  vain  votre  encens  et  vos  prières  monteraient-ils  dé- 
sormais jusqu'au  ciel ,  l'hérésie  les  corrompt ,  elle  les 
change  en  outrages  et  en  iniquités. 

Oreilles  d'airain  ,  cœurs  incrédules ,  ouvrez-vous 
h  mes  paroles  ,  il  en  est  temps  encore  ;  brebis  égarées  , 
ne  restez  plus  sourdes  à  l'appel  du  pasteur  ,  séparez- 
vous  des  boucs  impurs  et  rentrez  au  bercail.  Si  vous  ne 
Je  faites ,  et  sans  tarder ,  je  vous  le  dis  ,  habitans  de 
Saint-Quculin ,  encore  un  peu  do  temps  et  vous  ne 
serez  plus! 

  ces  paroles ,  les  sanglots  redoublèrent  dans  la  foule  ; 
les  femmes  jetaient  des  cris  pitoyables  comme  si  1  heure 
était  sonnée  où  la  ville  allait  être  mise  à  sac  ;  les 
hommes  frappaient  leurs  poitrines.  i\lais  ,  outre  ces  me- 
naces de  destruction ,  le  discours  du  pèlerin  cachait  une 
allégorie  intelligible  pour  quelques-uns  ,  et  qui,  expli- 
quée, cotnmenlée  ,  répandue  ça  et  là,  fermenta  d'abord 
.sourdement ,  puis  s'étendit  avec  la  frapidité  d'iine  épi- 
démie. 

La  réformatioQ  que  Luther  venait  d'opérer  en  Alle- 
magne, Zwiugle  en  Suisse,  avait  fait,  comme  nous  l'avons 
dit  plus  haut,  de  nombreux  prosélytes  en  France,  quoi- 
que la  majorité  des  populations  l'eût  en  horreur  ;  d'An- 
delot,  qui,  nous  le  répétons,  s'était  nourri,  durant  sa 
captivité  au  château  de  Milan ,  des  livres  des  deux  célè- 
bres doljyaursj  et,  pénétré  de  leurs  idées,  n'avait  pas 
tardé  à  stm  retour  en  France,  à  entraîner  ses  deux 
frères,  Odel  de  Coligny,  cardinal  et  évoque  de  Beau- 
▼ais  et  Gaspard  l'amiral  ;  el ,  quoique  cette  circonstance 
fût  peu  connue  dans  Saint-Quentin ,  elle  y  avait  assez 
transpiré  néanmoins  pour  que  l'allégorie  du  pèlerin  fût 
comprise.  Quelques  inslans  après ,  elle  n'était  ignorée 
de  personne ,  et  la  plupart  égarés  par  la  terreur  et  le 
fanatisme,  ne  tardèrent  pas  à  attribuer  les  malheurs  qui 
menayaieni  la  ville  à  la  présence  des  deux  illustres 
hérétiques. 

—  Ce  saint  homme  k  raison  ,  disait  un  marguillier  de 
la  paroisse  des  Jacobins,  Dieu  est  contre  nous,  car  nous 
pactisons  avec  les  ennemis  de  son  Église. 

— Voilà  donc,  reprit  la  fourrière  de  l'abbaye  de  Fer- 
vaqucs  ,  pourquoi  M.  l'amiral  n'a  encore  visité  aucune 
de  nos  églises,  chapelles  ni  abbayes. 

—  Peut-être,  ajouta  un  bourgeois, que  M.  de  Coligny 
et  son  frère  ne  sont  pas  aussi  noirs  qu'on  le  dit  ;  el  s'ils 
ne  vont  pas  à  l'église ,  c'est  sans  doute  parce  qu'ils  ont 
beaucoup  à  faire  sur  les  murailles. 

— Allez  ,  reprit  la  tourrièrc ,  on  a  toujours  le  temps 


de  prier  Dieu  quand  on  le  veut ,  et  même  cela  aide  à  la 

besogne. 
£      —  Sans  doute ,  reprit  une  vieille  femme ,  et  ça  irait 
"*■  mieux  si  au  lieu  de  nous  tenir  tout  le  jour  à  la  pelle  et  à 

la  brouette ,  nous,  nos  maris  et  nos  pauvres  enfans,  on 

nous  laissait  aller  dire  de  temps  en  temps  un  pater  el 
j;  un  ave  sur  le  tombeau  de  notre  saint  Quentin. 

—  Si  encore,  continua  un  voisin  ,  nous  n'avions  ici 
d'hérétiques  que  M.  de  Coligny  et  son  frère,  mais  tous 
les  capitaines  et  peut-être  tous  les  soldats  le  sont-ils 
aussi. 

—  Si  cela  est,  murmura  le  marguillier  en  levant  les 
yeux  au  ciel ,  ayez  pitié  de  nous  ,  mon  Dieu  I 

—  Mon  doux  saint  Quentin  I  s'écria  la  tourrière  cons- 
ternée, cela  serait-il  possible?  Alors  ce  lieu  est  maudit, 
nous  voilà  en  enfer! 

—  Peut-être ,  répliqua  la  vieille  sur  le  même  ton  , 
l'amiral  a-t-il  vendu  son  ame  au  démon  et  les  nôtres 
avec  ! 

—  Je  tais  à  l'abbaye  conter  cela  à  la  supérieure,  el 
certainement  nous  ne  resterons  pas  long  temps  en  com- 
pagnie des  démons  et  des  hérétiques. 

—  Ni  nous  non  plus  ,  dirent  quelques  villageois  ; 
mieux  aurait  valu  cent  fois  être  pillés  par  les  Espagnols 
que  de  nous  enfermer  dans  ce  lieu  de  perdition. 

—  Pillés?  ajoutèrent  leurs  camarades,  mais  nous 
l'avons  été  par  l'amiral  ;  il  a  pris  nos  bestiaux  pour  ses 
soldats  et  nos  outils  tout  de  même. 

—  El  il  nous  fait  travailler  jour  el  nuit,  et  il  nous 
maltraite. 

—  Nous  ne  resterons  pas  ici  plus  long-temps;  mener 
une  pareille  vie  el  avoir  sou  ame  en  pét-il  mieux  vaut 
mourir  tout  de  suite  de  la  main  des  Espagnols. 

De  semblables  propos  s'échangeaient  de  toutes  parLs , 
et  l'agitation  allait  croissant,  lorsque  des  cris,  partis  du 
camp  des  assiégeans ,  rappelèrent  la  foule  sur  les  mu- 
railles ;  c'était  l'armée  restée  devatit  la  ville  qui  accueil- 
lait l'armée  victorieuse  par  des  clameurs  de  joie  el  de 
triomphe.  Blenlôl  après ,  èii  effet ,  les  vainqueurs  ren- 
trèrent dans  leurs  quartiers  respectifs  en  promenant  à 
la  tète  de  leurs  bataillons  les  étendards  qu'ils  venaient 

^  d'enlever  aux  Français;  et  il  y  en  avait  en  grand  nombre 
qu'ils  vinrent  planter  insolemment  sur  les  batteries  et 
à  la  tête  des  travaux  qui  circonvenaient  la  ville. 

Cette  démonstration  cruelle  acheva  d'abattre  les  mal- 
heureux San-Quentinois,  qu'un  otdre  de  Coligny  rap- 
pelait à  leurs  postes  ;  et  tous  reprirent  machinalement  la 
pioche  ,  ou  l'arquebuse  :  car  leur  foi  en  la  défense  était 
morte  et  leur  conflaocs  co  l'amiral ,  éteinte  ,  grâce  au 
pèlerin ,  dont  les  paroles  avaient  semé  parmi  eux  un 
germe  funeste,  qui  ne  tarda  pas  à  se  développer. 

Cependant  le  pèlerin ,  pro6lant  du  tumulte  occasionné 
sur  les  boulevards  par  les  acclamations  et  les  divers 
mouvcmeos  des  troupes  ennemies ,  s'était  retiré  de  la 
foule  ;  gagnant  la  haute  ville  et  ontranl  dans  l'intérieur 
par  la  rue  Fréreuse ,  il  n'avait  pas  tardé  à  disparaître  aux 
yeiix  de  ceux  de  ses  auditeurs  qui ,  indifforens  à  toute 
autre  chose  depuis  qu'ils  l'avaient  entendu  ,  le  regar- 
daient s'éloigner  et  restaient  immobiles  comme  le  con- 
damné au  moment  où  sa  sentence  vient  d'être  prononcée. 
Jean  Peuquoy,  lui  non  plus,  n'avait  pas  couru  aux 
murailles  ;  ses  yeux  fixés  en  terre ,  semblaient  pour- 
suivre avec  ardeur  ,  je  ne  sais  quelle  insaisissable  idée 
qui  fuyait  obstinément  son  intelligence.  Tout  à  coup  sa 

^  tête  se  releva  ,  il  regarda  vivement  autour  de  lui ,  el 

^  n'apercevant  pas  ce  qu'il  cherchait: 


MUSEE  DES  FAIVRLLES. 


<99 


—  Et  le  pèlerin  ?  Où  est  le  pèlerin  ?  demanda- t-il  k 
un  de  ses  voisins. 

Celui  qu'il  interrogeait ,  se  rappelant  les  duretés  que 
le  tisserand  avait  faites  au  saint  hoojrae  ,  lors  de  sa  pre- 
mière vende,  fit  semblant  de  ne  pas  entendre,  et  ce  fut 
un  des  coiupagnons  de  l'Arc,  qui,  survenant  par  ha- 
sard ,  el  entendant  la  question  que  son  capitaine  venait 
de  répéter  lui  désigna  la  direction  qu'avait  prise  l'é- 
tranger. 

Jean  Peuquoy  s'élança  aussitôt  vers  la  rue  Frerense, 
parcourut  le  quartier  Saint-André  en  tout  sens  et  re- 
trouva enfln  le  pèlerin  au  moment  où  celui-ci,  quittant 
le  portail  de  l'église  Saint-Jean,  se  mettait  en  marche 
vers  le  boulevart ,  traînant  après  lui  son  inévitable  cor- 
tège de  mendians  et  de  dévotes. 

Le  tisserand  suivit  de  loin  cette  troupe,  remarqua  les 
fréquentes  stations  choisies  par  son  guide  pour  la  prière, 
et  peut-être  l'observance  d'un  vœu ,  le  vit  s'agenouiller 
en  face  des  principales  brèches ,  puis  les  bénii  :  alors  ce 
manège  excitant  au  plus  haut  degré  les  soupçons  qui 
s'étaient  fortement  réveillés  en  lui ,  son  visage  s'em- 
pourpra de  colère,  et  son  premier  mouvement  fut  de 
s'élancer  sur  celai  qu'il  croyait  un  imposteur ,  el  de  le 
conduire  à  Coligny  pour  qu'on  le  fouillât ,  qu'on  le  re- 
connût pour  ce  qu'il  était,  et  qu'on  le  pendît  aux  cré- 
neaux de  quelque  tour;  mais  comprenant  au  même  in- 
stant combien  il  serait  faible,  seul  conlre  cette  foule 
enthousiaste  et  fanatique ,  convaincu  aussi  que  le  clergé 
s'éiu presserait  de  couvrir  de  sa  protection  un  hooinie 
que  le  saiut  père  avait  béni ,  il  renonça  à  l'idée  de  son 
saisir  publiquement  et  avec  violence.  Toutefois  il  con- 
tinua à  le  suivre  en  épiant  toujours  ses  stations  et  ses 
mouvemens. 

Comme  le  cortège  était  sur  le  point  de  quitter  le  bou- 
levart Saint-Je«lù  pour  monter  sur  celui  de  Saint-Martin, 
véritable  terrain  de  Jean  Peuquoy ,  ce  dernier  avisa  un 
jeL'ne  eûseigne  qui,  fixé  sur  ses  coudes,  en  face  d'une 
meurtrière ,  regardait  la  campagne  avec  dès  signes  visi- 
bles d'impatience  el  de  désespoir. 

Il  se  souvint  d'avoir  vu  fréquemment  ce  jeune  homme 
en  la  compaguie  de  d'Andelot ,  et  voici  le  raisonnement 
qifil  fit  :  — Le  seigneur  d'Andelot  est,  au  su  de  plusieurs, 
l'un  des  plus  chauds  partisans  de  la  réforme ,  tellement 
qu'il  a  converti,  c'est-a-dire  détourné  du  giron  de  l'É- 
gUsè,  son  frère  l'amiral ,  son  frère  f'évêqoe  et  bien  d'au- 
tres ;  ici  ùiême ,  s'il  faut  en  croire  le  dire  de  quelques- 
uns  de  nos  compagnons ,  il  s'occupe  plus  des  disserta- 
tions de  dom  Martin  que  des  canonnades  de  messire 
Philbert ,  et  ses  commandemens  el  paroles  familières 
sentent  plus  le  prl che  que  la  garnison  ;  si  cet  enseigne 
marche  si  souvent  à  ses  côiés ,  c'est  qu'ils  sont  du  même 
acabit;  partant  ce  damné  pèlerin,  s'il  esl  espion,  ne 
trouvera  pas  plus  de  grâce  devant  l'un  que  devant  l'au- 
tre ,  fût-il  muni  des  bulles  de  tons  les  conciles  et  des 
signatures  de  tous  les  japes.  Allons  lui  confier  ce  que  nous 
avons  deviné;  donnons  sur-le-champ  la  consigne  h  toutes 
les  portes  ;  et ,  ce  soir ,  lorsque  ce  misérable  se  sera 
couché  sous  quelque  portail,  ou  s'apprêtera  à  retourner 
à  l'Espagnol,  nous  l'appréhendons  au  corps,  nous  le 
bâillonnons  pour  qu'il  n'appelle  pas  a  son  secours  la 
séquelle  qu'il  a  endoctrinée ,  nous  le  coffi^ons ,  h  faisons 
avouer ,  et  son  affaire  est  faite. 

Ce  raisonnement  était  achevé  au  moment  où  le  capi- 
taine des  compagnons  de  l'Arc  se  trouvait  à  deux  pas  du 
jeune  enseigne  ;  celui-ci  était  tellement  absorbé  dans  sa 
contemplation  ou  sa  rêverie  qu'il  n'entendit  pas  le  salut 


militaire  qu'on  lui  adressait.  Alors  Jean  Peuquoy,  ten- 
tant qu'il  n'y  avait  fMS  de  temps  à  perdre ,  lui  toucha 
légèrement  l'épaule  ;  Florimond  Robert  se  retourna  ;  aux 
premières  paroles  du  tisserand,  il  comprit  le  danger,  et 
mit  l'épéea  la  main  en  s'écriant  :  — Que  m'importe  ce 
tas  de  fliandières,  de  manans  et  dévotes ,  si  c'est  un  es- 
pion ,  je  cours  l'arrêter  au  nom  de  monseigneur  de  Co- 
ligny, au  nom  du  roi  ! 

—  Un  instant,  un  instant,  mon  jeune  maître ,  répon- 
dit Jean  Peuquoy  en  le  retenant  par  le  bras ,  et  ne  vou- 
lant pas  que  le  succès  de  son  plan  fût  compromis  par 
cette  effer^c^ence  imprudente,  ce  n**^  pas  ainsi  qu'il 
faut  s'y  prendre;  que  diable,  je  coiug^cette  ville  mieux 
que  vous.  ^9 

—  Encore  une  fois ,  que  m'importe  ce  qu'ils  pense- 
ront ou  diront?  Ce  n'est  pas  seulement  do  salut  de  cette 
ville  qu'il  s'agit  aujourd'hui ,  c  est  de  celui  de  la  France 
et  du  roi.  ' 

—  Mais  c'est  que  je  ne  tOis  pas  sûr  du  tout  qne  c'est 
un  espion ,  répliqua  le  tisserand  en  s^  mentant  à  lui- 
même  ,  car  l'enseigne  s'était  dégagé  et  allait  atteindre  le 
cortège. 

Celte  parole  arrêta  brdsquemer)t  le  jeune  homme. 

—  Que  ne  le  disiez- voué  I ... .  Alors  on  s'en  assurera 
sans  bruit. 

—  C'est  justement  ce  que  je  vous  proposais,  mon 
jeune  maître.  A  ce  soir  donc,  reprit  Jean  Peuquoy;  eu 
attendant,  je  vais  ra'assnrer  si  toutes  les  portes,  Souter- 
rains et  issues  quelconques  sont  bien  fermés  et  gardés. 

Un  instant  après,  Florimond  s'était  accoudé  de  nou- 
veau sur  le  rempart,  ses  regards  éfaîeut  redevenus  fixes, 
et  des  signes  d'impalieiice  et  de  tristesse  avaient  recom- 
mencé à  se  manifester  dans  ses  mouvemens  nerveux  et 
brusques.  Puis  son  front  retomba  pensif  sur  sa  main, 
puis  une  vive  espérance  anima  ses  traits,  et  y  fut  com- 
battue l'instant  d'après  par  une  hésitation  pénible;  enfin 
un  geste  décidé  témoigna  que  le  scrupule  était  vaincu. 

Du  sommet  d'une  tourelle  qu'il  escalada  en  trois  bonds, 
il  jetta  sur  les  remparts  ,  à  droite  et  à  gauche ,  un  coup 
d'œil  rapide,  déctouvritle  pèlerin  et  son  cortège  à  l'angle 
d'un  bastion  sur^lequel  ils  étaient  arrêtés,  prit  à  grands 
pas  cette  direction ,  atteignit  le  groupe  dévot,  se  ht  jour 
à  travers,  et  voyant  l'étranger  en  oraison,  attendit  pour 
i'aburder  qu'il  se  fût  relevé.  Ses  patenôtres  achevées ,  le 
saint  homme  se  remit  en  marche;  alors  l'efflUgoe  ap- 
procha et  le  saluant  avec  politesse,  sinon  avec  respect, 
lui  dit  à  demi-voix  :  —  Mon  père  ,  un  mot,  de  grâce. 

Le  pèlerin  se  retourna ,  et  voyant  devant  lui  le  jeune 
écuyer,  tressaillit  vivement,  mais  cette  impression  fut 
perceptible  k  peine,  et  ceux  qui  la  remarquèrent  purent 
l'attribuer  à  un  sentiment  de  répulsion  bien  légitime  en 
présence  d'un  des  officiers  de  Thérétique  Colignv.  L'é- 
tranger se  remit  promptemeut,  attacha  un  regard  per- 
çant sur  la  physionomie  de  l'enseigne  „  et  sans  doute  que 
l'examen  qu'il  en  fit  ne  lui  inspira  aucun  soupçon  ,  car 
il  répondit  humblement  à  son  salut ,  et  dune  voix  calme 
et  bénigne  : — Que  veut  monsieur  l'officier,  d'un  chrétien 
indigne ,  d'un  pauvre  pèlerin  ? 

—  Je  désirerais  que  vous  me  suivissiez  à  deux  pas , 
j'ai  une  prière  *a  vous  adresser. 

—  Guidez-moi ,  mon  frère ,  je  suis  prêt. 

Mais  la  foule,  qui  s'était  tenue  à  l'écart  pendant  ce 
colloque,  fit  tout-à-coup  entendre  des  murmures  en 
voyant  le  saint  homme  s'éloigner  sur  les  pas  de  l'ensei- 
gne ;  et  croyant  qu'il  était  ainsi  emmené  par  un  ordre 
de  l'amiral ,  elle  se  déplia  avec  inquiétude  et  presque 


200 


ISCTURES  DU  SOIR. 


ayec  menace ,  et  entoura  les  deux  interlocuteiirs  pour  ?  et  sans  crainte,  car  votre  habit  tous  est  un  passe-port  à 


s'opposer  à  ce  qu'elle  pensait  être  un  enlèvemôit 

—  Laissez-nous  le  chemin  libre,  mes  îrèrès,  reprit 
alors  le  pèlerin  avec  douceur  et  autorité.       / 

Cette  injonction  et  l'accent  de  sécurité- avec  lequel  tUe 
fut  faite,  rassurèrent  les  partisans  irritables  du  saint 
vieillard,  qui  suivit  le  jeune  homme  sans  plus  d'obsta- 
cle dans  l'intérieur  d'une  tourelle  voisine. 

—  Mon  père ,  dit  celui-ci  d'un  air  franc  et  ouvert , 
votre  confiance  appelle  la  mienne;  et  pourtant,  s'il  fallait  ^ 
en  croire  layis  que  vient  de  me  donner  un  bourgeois,  ^  bonne  œuvre?... 
vous  seriez  un  esûion  des  Espagnols,  et  je  devrais  vous  ^      — Oui,  mon  père 
traiter  en  conséqlB||ce. 

—  Mon  frère ,  W^ondit  le  pèlerin  tranquillement  el 
avec  humilité ,  errant  comme  je  vais  en  tout  temps  pour 
la  rémission  de  mes  pèches  et  de  ceux  de  mes  frères ,  je 
suis  exposé  à  bien  des  injures,  des  porsccntions  et  des 
•souffrances  ,  mais  je  ne  m'en  plains  pas  et  me  soumets 
avec  joie  a  toutes  les  épreuves  par  lesquelles  le  Seigneur  ^ 
juge  à  propos  d«  me  faire  passer.  ^ 

—  Maintenant ,  je  l'avoue,  j'ai  peine  à  croire  que  les  ^ 
craintes  de  Jean  Peuqnoy  soient  justes ,  el  il  me  semble  5 
qu'un  espion  ,  pour  (aire  son  métier,  prendrait  d'autres 
moyens  que  ceux  que  vous  avez  (hoisis  ;  ce  serait  toute- 
fois singulièrement  binaire  et  audacieux. . .  car,  j'imagine, 
les  espions  agissent  à  la  sourdine,  et  vous,  c'est  au  grand 
air  et  en  pleine  foule  que  vous  marchez.... 

Ici  Florimond  se  tut  un  instant,  comme  pour  atten 


travers  les  troupes  espagnoles  et  françaises,  et  cette 
lettre  pourrait  être  lue  des  deux  partis  sans  qu'aucun 
en  prît  ombrage. 

—  Oh  !  ma  vie  est  peu  de  chose  et  ne  vaut  pas  la  peine 
que  je  craigne  pour  elle.  Si  Dieu ,  qui  la  tient  à  son  ser- 
vice, l'a  ménagée  au  pays  des  Sarrasins,  et  qu'il  me  la 
veuille  ôter  par  les  mains  des  Espagnols,  je  la  lui  ren- 
drai en  bénissaot  son  saint  nom...  Ainsi ,  dites-vous,  en 
me  chargeant  de  ce  message  j'accomplis  une  loyale  el 


Mais ,  ajouta  en  hésitant  le  jeune 
homme,  peut-être avez-vous  des  besoins...,  tenez,  ac- 
ceptez cette  bourse,  el  priez  Dieu  pour  moi  et  pour 
elle. 

—  Reprenez  cet  argent  et  cet  or  ;  les  richesses  de  ce 
monde  ne  me  sont  pas  permises  ;  cette  monnaie  de  cui- 
vre me  suffira ,  car  il  faut  payer  quelquefois  le  pain  de 
l'aumône. 

— Alors,  que  la  bénédiction  du  ciel  vous  accompagne, 
et  quand  vous  la  verrez,  demandez -lui  ses  prières,  car 
Dieu  exauce  celle  des  anges.. .  Mais  ne  tardez  pas ,  vene-z , 
je  vais  vous  faire  ouvrir  la  poterne  voisine. 

—  Je  ne  puis ,  mon  frère ,  partir  avant  la  fin  du  jour, 
mon  pèlerinage  en  ce  lieu  n'est  point  achevé. 

—  Je  vous  conjure ,  mon  père ,  remellez-leà  d'autres 
temps;  si  vous  attendiez  jusqu'à  ce  soir,  vous  ne  pourriez 
plus  quitter  la  ville,  le  capitaine  des  compagnons  de 


dre  la  réponse  du  vieillard  et  y  chercher  de  quoi  préci-  ^  l'Arc  court  en  ce  moment  de  poterne  en  poterne ,  déjà , 


ser  ou  perdre  la  crainte  vague  qui  1  agitait  encore  ;  le 
saint  homme  resta  immobile  et  muet  ;  ses  yeux  se  tinrent 
baissés ,  et  rien  ne  passa  sur  sa  physionomie  contrite  et 
sereine.  —  Un  espion  ,  pensa  le  jeuue  homme,  se  justi- 
fierait mieux  que  cela,  et  déddément  Jeant  Peuquoy  a 
supposé  a  tort. 

—  Écoutez ,  reprit-il  en  secouant  la  tête  comme  un 
homme  qui  veut  se  débarrasser  d'une  idée  importune, 
je  devrais  peut-être  a  tou*  hasard  vous  conduire  devant 
l'amiral,  mais...  j'ai  un  service  important  à  réclamer 
de  vous ,  et. . .  je  vous  crois ,  j'en  crois  la  vénération  que 
vous  porte  cette  foule.  Voyez-vous ,  continua  le  jeune 
homme,  vivement  agité,  en  appelant  le  pèlerin  près 
d'une  meurtrière ,  voyez -vous  entre  ce  gros  arbre  et  ce 
clocher  .une  petite  ligne  blanche'?. .. 

—  Mepieux  sont  bien  affaiblis ,  je  vois  le  gros  arbre. . . 
et  aussi  le  clocher...  mais  la  ligne  blanche... 

N'importe ,  ce  que  vous  voyez  suffit;  dans  cette  di- 
rection se  trouve  le  couvent  d'Origny... 

Je  le  connais;  les  saintes  filles  qu'il  renferme  sont 

bien  secourables  :  un  jour  que  mourant  de  faim  et  de  fa- 
tigue... '  ,.  ,  ,^ 

Ah  !  mon  père ,  que  ce  que  vous  me  dites  me  fait 

de  bienl  Ainsi  le  chemin  vous  est  parfaitement  connu. ^ 

Je  m'y  rendrais  la  nuit ,  et  sans  le  moindre  rayon 

de  luue.  . 

—  Eh  bien  ,  il  faut  y  porter  cette  lettre,  reprit  le 
jeune  homme  en  tirant  de  son  sein  un  paquet  tout  ca- 
cheté. 

—  A  la  supérieure? 

Xon ,  a  une  jeune  dame  qui  y  est  enfermée. 

A  une  de  \oi  parentes,  peut-être?  reprit  un  peu 

froidement  l'élranjer. 

Que  votre  conscience  soit  tranquille,  mon  père, 

c'est  uu  devoir  d-;  loyauté  que  je  remplis...  il  y  va  de 
l'honneur  d'une  femme,  de  sa  vie  peut-être...  oh!  ren- 
dez-moi   rendez  lui  ce  service...   vous  seul  le  pouvez 


peut-être,  il  vous  a  dénoncé. 

—  Je  vous  l'ai  dit,  mon  frère,  ma  vie  est  entre  les 
mains  de  Dieu...  Laissez-moi  rejoindre  les  fidèles  qui 
m'attendent,  et  continuer  avec  eux  mes  prières. 

— Aunomduciel,  mon  père,  faites  ce  que  je  vous  dis; 
si  ce  n'est  pas  pour  vous,  c'est  pour  Elle  que  je  le  de- 
mande! 

—  Vous  êtes  impatient  dans  vos  désirs,  jeune  homme; 
un  jour  viendra  où  vous  comprendrez  qu'on  ne  doit  se 
hâter  que  dans  une  seule  voie  ,  celle  de  son  salut. 

—  Mon  père ,  maître  Jean  Peuquoy  peut  arriver  d'un 
instant  à  l'autre,  et  malgré  toute  ma  bonne  volonté,  il 
me  serait  impossible,  lui  présent,  de  vous  faire  ouvrir 
une  seule  porte. 

—r  Puisque  vous  voulez ,  mon  frère,  que  j'interrompe 
mon  vœu ,  je  ferai  cela  en  mémoire  des  saintes  filles 
d'Origny;  du  moins,  ajouta  le  pèlerin  en  fixant  son 
grand  œil  noir  sur  la  massive  collégiale  qui  s'élevait 
comme  une  montagne  au-dessus  des  églises  secondaires 
et  des  toits  innombrables  de  la  ville ,  laissez-moi  faire 
une  dernière  prière  devant  ce  saint  lieu  qui  contient  le 
tombeau  du  bienheureux  martyr  Quentin. 

Cependant  Robertet  courait  avec  anxiété  de  l'entrée 
de  la  tour  où  était  agenouillé  l'étranger  au  bastion  qui 
dominait  une  assez  vaste  étendue  du  boulevart,  tout-à- 
coup  il  fit  un  cri  :  —  Vite,  mon  père,  descendons,  voici 
Jean  Peuquoy  I 

—  Ma  prière  est  achevée ,  conduisez-moi ,  mon  frère, 
dit  le  pèlerin  en  se  levant  avec  calme. 

Le  jeune  homme  l'entraîna  vers  la  poterne.  —  Ouvrez 
à  ce  saint  homme,  dii-il  précipitamment  au  guichetier. 

—  Mais...  dit  celui  ci  en  mettant  lentement  la  clé 
dans  la  serrure ,  la  consigne  de  maître  Jean... 

—  Votre  consigne  est  d'obéir  aux  officiers  de  l'amiral; 
ouvrez,  vous  dis-je? 

La  porte  cria  sur  ses  gonds  ;  le  pèlerin  sortit  à  petits 
pas,  se  retourna  une  ou  deux  fois  pour  saluer  l'enseigne, 


MUSEE  DES  FAMILOS. 


201 


qui  tremblait  d'appréhension  et  d'impatience,  et  des- 
cendit dans  le  fossé  où  il  disparut  enfin. 

—  Ahl  se  dit  Robertet  en  respirant  longuement;  puis 
il  regagna  le  rempart  pour  s'assurer  qu'aucun  obstacle 
ne  s'opposait  au  départ  du  vieillard ,  et  pour  le  suivre 
dans  la  direction  des  marais  qu'il  lui  avait  désignés 
comme  le  passage  le  plus  sûr.  Il  le  vit  longer  avec  pré- 
caution le  revers  du  fossé,  sur  la  pente  qui  conduisait 
aux  parties  vaseuses  non  occupées  par  les  assiégeans,  et, 
à  demi  tranquillisé  par  ce  premier  résultat ,  il  se  remit 
par  degrés  de  sa  vive  émotion.  A  mesure  que  ce  calme 
opérait  en  lui ,  et  que  la  clairvoyance  et  le  raisonnement 
revenaient  à  son  esprit ,  comme  la  limpidité  et  la  ré- 
flection  à  une  surface  un  moment  agitée ,  une  série  de 
faits  et  d'images  s'y  groupaient  les  uns  auprès  des  au- 
tres, et  y  composaient  un  ensemble  dont  l'aspect  désor- 
mais intelligible  et  clair,  le  fit  frissonner. 

—  Oui ,  se  dit-il  enOn ,  le  regard  abstrait  et  en  por- 
tant la  main  à  son  front ,  je  connais  cette  figure. . .  Je  l'ai 
vue  plusieurs  fois  à  Villers-Cotleret...  à  Rome...  Je  le 
connais!..,  c'est  celle  d'un  agent  mystérieux...  Jean 
Peuquoy  a  dit  vrai,  d'un  espion!... 

—  Rassurez-vous,  jeune  homme,"  dit  le  tisserand  qui 
arrivait  en  ce  moment  près  de  l'enseigne ,  toutes  nos 
précautions  sont  prises,  les  portes  resteront  fermées,  et 
pas  un  ne  sortira  sans  autorisation. 

—  Mais,  s'écria  Florimond  d'un  air  égare,  il  est  partil 

—  Qui? 

—  Le  pèlerin...  c'est  moi  qui  lui  ai  fait  ouvrir  cette 
poterne... 

—  Vousl 

—  Tenez ,  le  voilà  sur  le  haut  de  ce  fossé  ;  il  n'est 
pas  trop  tard...  courons... 

—  Vous  êtes  sûr  que  c'est  un  espion  ,  n'est-ce  pas? 
reprit  Jean  Peuquoy  d'une  voix  ferme  et  en  serrant  le 
bras  de  l'enseigne. 

—  Sûr  comme  j'existe  f 

—  C'est  bon  ;  voilà  qui  l'arrêtera  plus  tôt  que  le  ca- 
valier le  mieux  monté,  continua  le  tisserand  en  arra- 
chant une  arquebuse  des  mains  d'un  des  gardes  du  rem- 
part. En  même  temps  il  fit  tourner  rapidement  la  roue 
delà  batterie,  coucha  enjoué  le  pèlerin,  et  lâcha  la 
détente.  La  détonation  retentit  dans  les  fossés  d'échos 
en  échos  ;  Jean  Peuquoy  jeta  brusquement  la  tête  de  côté 
pour  examiner,  hors  du  nuage  de  fumée,  l'effet  de  son 
coup  :  le  chapeau  du  pèlerin  venait  de  rouler  à  quelques 
pas,  et  lui-même,  agenouillé  et  courbant  la  tête,  sem- 
blait attendre  les  nouvelles  balles  qui  sans  doute  le  me- 
naçaient. 

Cet  acte  d'héroïque  résignation  rendit  à  Florimond 
tous  ses  doutes ,  et  peut-être  la  conviction  de  l'innocence 
du  vieillard.  —  Non  I  s'écria-t-il  en  relevant  le  bout  d'une 
seconde  arquebuse  dont  le  capitaine  des  compagnons  de 
l'Arc  s'était  armé ,  ce  n'est  pas  lui ,  je  me  suis  trompé. . . 
Ce  serait  un  assassinat ,  un  sacrilège  ;  ne  tirez  pas?  Seu- 
lement qu'on  coure  après  lui,  qu'on  le  ramène. 

Plusieurs  bourgeois  se  détachèrent  du  poste  et  sorti- 
rent en  courant  par  la  poterne;  mais  le  pèlerin  s'était 
relevé ,  et  au  lieu  de  continuer  à  longer  le  fossé,  il  tourna 
le  dos  aux  murailles  et  marcha  droit  vers  les  travaux  des 
assiégeans.  L'enseigne  et  Jean  Peuquoy  virent  bientôt 
quelques  cavaliers  se  détacher  des  posles  ennemis.  Les 
bourgeois  de  la  poterne  reculèrent  devant  cette  force 
supérieure  ;  les  cavaliers  entourèrent  le  vieillard ,  l'em- 
menèrent au  milieu  d'eux  et  disparurent  bientôt  avec  lui 
derrière  un  retranchement. 

AVRIL  4856. 


—  Eh  bien!  mon  jeune  maître,  qu'en  dites-vous? 
reprit  le  tisserand  en  croisant  ses  bras  et  en  se  plaçant 
en  face  de  l'enseigne. 

—  Je  ne  s^s  que  penser  de  tout  ceci ,  répondit  ce 
dernier  en  penchant  la  tête  avec  tristesse  et  embarras, 
soit  qu'il  se  reprochai  d'avoir  facilité  l'évasion  d'un 
homme  dangereux,  soit  qu'il  vît  avec  chagrin  que  sa 
lettre  n'arriverait  probablement  pas  à  sa  destination. 

—  Et  moi,  je  demande  à  Dieu  que  ce  coquin  ait  été 
assez  touché  par  ma  balle,  et  il  l'a  été,  pour  rendre  son 
ame  au  diable  avant  de  pouvoir  raconter  à  ces  chiens  de 
là-bas  ce  qu'il  a  vu  ici. 

—  Vos  craintes  et  une  malheureuu  ressemblance 
nous  ont  trompés  l'un  et  l'autre.  11  est  impossible  que  ce 
vieillard... 

—  Vieillard  comme  vous  et  moi!...  comme  vons^ 
c'est-à-dire  ;  car  il  n'a  pas  mes  cinquante-cinq  ans ,  et  je 
vous  jure  que  la  barbe  qu'il  porte  n'a  jamais  poussé  sur 
son  visage...  Ah  1  reprit  le  tisserand  en  frappant  violem- 
ment du  pied  et  en  montrant  au  jeune  homme  le  clocher 
de  l'église  en  face  de  laquelle  ils  se  trouvaient,  l'amiral 
prend  bien  son  temps  pour  indiquer  à  Faulpergues  les 
passages  par  où  il  faut  amener  les  secours  qu'on  nous  a 
promis;  pourvu  que  ce  misérable  enfroqué  n'ait  pas 
compris  leurs  gestes...  Mais  peut-être  ne  viennent- ils. 
que  d'arriver...  Etaient- ils  dans  le  clocher  au  moment 
où  vous  avez  donné  la  volée  à  cet  oiseau  de  malheur? 

—  Je  ne  sais...  je  ne  regardais  point  de  ce  côté... 
cependant ,  je  me  souviens  qu'il  s'est  tourné  en  face  de 
l'église  pour  faire  sa  dernière  prière. . .  mais  quand  même 
aurait-il  pu  deviner?... 

—  Allez ,  jeune  homme ,  vous  avez  eu  affaire  à  un  fin 
renard,  plus  fin  que  vous;  excusez  le  mot. 

Florimond  aima  mieux  passer  pour  un  niais  el  une 
dupe  aux  yeux  de  Jean  Peuquoy ,  que  de  lui  avouer  que 
c'était  pour  une  femme  qu'il  avait  commis  une  pareille 
imprudence. 

—  Mais  pourquoi,  reprit  le  Msserand ,  ne  pouvant  se 
résigner  à  l'inconcevable  délivrance  de  l'espion ,  pour- 
quoi diable  n'avez- vous  pas  attendu  mon  retour  ?  Vous 
auriez  dû  au  moins  remarquer  que  mon  poil  commence 
à  grisonner,  tandis  qu'on  vous  voit  poindre  à  peine  la 
moustache. 

Cet  entrelien  fut  interrompu  par  les  cris  des  femme* 
et  des  manans ,  qui  venaient  demander  en  tunmlte  ce 
qu'on  avait  fait  du  saint  homme,  et  s'il  était  vrai  qu'oo 
l'eût  arquebuse  ;  Jean  Peuquoy ,  l'enseigne  et  les  bour- 
geois présens  à  la  scène  précédente,  eurent  beaucoup  de 
peine  à  persuader  à  cette  foule  passionnée  et  supersti- 
tieuse qu'on  n'avait  tiré  que  sur  un  espion ,  que  le  saini 
homme  avait  la  vie  sauve ,  et  que  c'était  de  son  libre 
consentement  qu'il  avait  quitté  la  ville. 

Peut-être  ensuite  l'aff^re  eût-elle  été  jugée  gravement 
par  Coligny,  sans  les  explications  d'Andelot,  à  qui  le 
;  jeune  officier  alla  conter  la  chose  comme  elle  s'était  pas- 
sée, et  qui  lui  procura  sur-le-champ  un  autre  messager 
pour  prévenir,  s'il  en  était  temps  encore,  la  trahison 
présumée  du  premier.  Grâce  à  cette  intervention  favo- 
rable, l'événement  était  oublié  le  lendemain,  excepté 
pourtant  du  capitaine  Jean  Peuquoy. 

Philippe  II,  qui  attendait,  pour  prendre  ia  route  de 

,  Paris ,  que  Saint-Quentin  fût  emporté ,  resta  dix-sepi 

;  jours  devant  cette  ville  ;  dix-sept  jours  tonnèrent  ses 

batteries  et  se  multiplièrent  lei  assauts,  secondés  des  ex- 

26.  —  TROrSliMB  VOLrilB, 


20â 


LECTURES  DU  SOIR. 


plosioDs  des  mines;  pois  le  soleil  du  26  août  se  leva. 
Alors  éclatèrent  les  gémissemens  et  les  prières  des 
femmes,  des  cnfans,  des  yieillards;  tous  s'étaient  sou- 
venus du  fatal  ajournement  du  pèlerin,  et  le  jour  marqué 
était  arrivé.  Les  bourgeois  les  plus  éclairés  ne  purent 
se  défendre  eux-mêmes  de  ce  mouvement  superstitieux, 
comprenant  d'ailleurs  que  les  derniers  moyens  de  rési- 
stance étaient  épuisés,  puisque  sur  toute  la  ceinture  en 
lambeaux  de  leur  malheureuse  ville ,  pas  une  tour  n'était 
restée  debout,  et  que,  de  quelque  côté  que  Pbilbert 
voulût  tenter  l'assaut,  il  était  sûr  d'emporter  la  place. 
La  panique  avait  gagné  jusqu'aux  soldats,  assez  clair- 
semés mainten^  pour  ne  pouvoir  plus  former  une  ligne 
d'un  homme  de  iront  sur  les  principales  brèches.  Aussi, 
avant  qu'un  seul  Espagnol  y  fût  entré,  la  ville  était  déjà 
prise. 

11  ne  fut  pas  même  permis  à  l'amiral ,  à  MM.  du  Breuil 
et  de  Gibercourt,  à   Florimont  et  à  Jean  Peuquoy, 
non  plus  qu'à  une  foule  de  citoyens  obscurs ,  mais  non  ^ 
moins  héroïques ,  de  mourir  à  leur  poste  :  la  brèche  par  â 
laquelle  se  ruèrent  les  ennetilis  n'était  pas  défendue  par  S 
eux.  Plusieurs  points  étaient  encore  disputés  chaudement,  x 
que  toutes  les  rues  étaient  pleiiïes  d'Allemands  et  d'Es-  ^ 
paguois  ;  beaacoup  de  citoyens  et  de  soldats  furent  tués  2^ 
dans  le  ])l-emier  moment  de  l'irruption  ;  puis  Philbért  lit 
cesser  le  carnage  et  prit  paisiblemèfit  possession  de  sa 
coùquête.  L'amiral  ayant  été  anieùé  devant  Ittl ,  eu  fût 
noblement  complimeùté. 

Le  capitaine  des  compagnons  de  l'Arc,  quand  il  vît 
que  tout  était  fini ,  brisa  son  épée  et  gagnd  d'un  pas  lent 
et  triste  la  grande  collégiale,  où  il  alla  s'agenouiller 
comme  dans  le  dernier  asile ,  le  suprême  sanctuaire  de 
la  cité  natale. 

Du  haut  des  combles ,  ott  iUé  réfugia  pour  y  mourir 
libre,  il  vit  sa  pauvre  ville  pillée,  outragée,  ruinée  par 
tous  les  fléaiil  d'une  occupation  militaire.  Accoudé 
tout  le  jour  derrière  une  des  lucarnes  de  la  vieille  et 
sainte  église,  il  pleura,  blasphéma,  rugit  de  doUleur  à 
chaque  nouvelle  profanatîofl  qu'il  vit  S'accornplir.  La 
prédiction  du  terrible  pèlerin  se  réalisait  de  point  èh. 
point  :  la  malheureuse  cité  s'en  allait  par  latnbeàiix , 
croulait  pierre  à  pierre  ;  au  pillage  des  soldats  se  joignait 
le  pillage  des  chefs  :  les  magnifiques  tentures  de  l'église 
furent  enlevées ,  ainsi  que  tous  les  tableaux  et  Mches 
ornemifts  dont  l'avaient  successivement  dotée  lès  rois  do 
France;  et  ces  saintes  dépouilles  sortirent  plus  lard  des 
bagages  du  duc  de  Savoie  pour  aller  décoret  FEscurial, 
pompeux  ex-voto  dédié  au  protecteur  des  Espagnes  le 
jour  où  Philippe  reçut  la  nouvelle  de  la  victoire  de  Saint-  ¥ 
Laurent.  On  dépouilla  aussi  l'Hôtel-de-Ville ,  et  l'on  en-  ^ 
leva  même  d'un  de  ses  piliers,  où  elle  était,  incrustée  Une 
plaque  de  cuivre  portant  un  rébus  explicatif  de  la  date 
do  sa  construction. 

Et  comme,  pour  Jean  PeUqdoy,  fe  botic  émissaire  de 
ce  vandalisme  était  le  pèlerin ,  le  tisserand  patriote  assu- 
mait sur  cet  espion  tout  le  poids  de  sa  haine;  Son  exas- 
l)ération  ,  sa  soif  de  vengeante  s'etrveirimèren't  de  jour  ed 
jour,  et  crûrent  à  un  Id  degré,  que  s'il  l'eût  aperçu 
dans  la  ville  et  qu'il  eût  espéré  l'atteindre,  il  se  fût  pré- 
cipité sans  hésitation  du  haut  de  l'église  pour  l'éùraser 
dans  sa  chute.  Mais  ce  fut  en  vain  qu'il  épia  durant  plu- 
sieurs jours  le  passage  d'un  mantelet  à  coquilles  et  d'un 
Iwurdon  ;  il  ne  vit  passer  et  repasser  dans  les  rues  que 
des  soudards  ivres  ou  chargés  de  butin.  «  Stupide  que  je 
suis ,  «'écriait-il  en  quittant  sa  lucarne  avec  rage ,  s'il  est 
espion ,  comme  j'en  jurerais  sur  le  salut  de  mon  ame , 


comment  aurait-il  coùservé  son  ôofitucaè  de  Éààrchand 
de  neuvaines  ?  »  Malgré  celai ,  Jean  Peuquoy  était  saris 
cesse  ramené  à  sa  lucarne  et  cherchait  toujours  avec  des 
yeux  avides  le  mantelet  et  le  bourdon. 

La  nuit ,  il  quittait  avec  précaution  sa  cachette ,  se 
glissait  dans  la  ville  endormie,  ramassait  quelques-uns 
des  débris  abondans  de  la  grande  orgie  espaguole  que 
renouvelait  chaque  jour,  regagnait  son  refuge,  et,  dès 
les  premières  lueurs  de  l'aube ,  recommençait  à  contem- 
pler l'agonie  de  la  cité  vaincue  ;  et  comme  un  enfant 
agenouillé  devant  le  lit  de  mort  de  son  aïeule ,  il  pleurait, 
il  sanglotait,  jusqu'à  ce  que  sa  vue  troublée  ne  lui  per- 
mît plus  de  distinguer  les  objets. 

Il  fut  bientôt  témoin  d'un  spectacle  qui  combla  sa  dé- 
solation, en  même  temps  qu'il  lui  rendit  un  tressaille- 
ment de  joie  et  d'orgueil  :  Philbért  ayant  proclamé  Saint- 
Quentin  cité  espagnole,  ceux  de  ses  habitans  qui  restaient 
encore  aimèrent  mieux  abandonner  leurs  maisons  que 
de  passer  soùs  la  doinination  étrangère  ;  le  clergé  et  les 
chariOines ,  qui  possédaient  en  abbayes  et  couvens  à  peu 
près  le  tiers  de  la  vlKe,  consentirent  aussi  à  celte  abné- 
gation patriotique ,  bien  que  Philbért  les  eûi  maintenus 
dàUs  leur  droit  dé  propriété  ;  et ,  se  meitant  à  là  télc  de 
la  migration  avec  lès  vases  sacrés  de  leurs  églises  et  les 
reliques  de  leurs  saints ,  ils  allèrent  demander  asile  aux 
chapitres  des  villes  voisines.  Les  blessés  eux-mêmes  et 
tes  malades  se  tirent  transporter  hors  dé  la  ville  espa- 
gnole ;  Jean  Peuquoy  resta  donc  seul  dans  ce  grand  débris, 
comme  le  souffle  qui  tremble  âùi  lèvres  d'un  mourant, 
comme  le  dernier  murmure  que  jette  un  instrument 
brisé.  Unique  représentant  d'une  nationalité  qui  s'étei- 
gnait, il  se  clooa  dans  les  èombles  de  la  collégiale,  sem- 
blable au  pavillon  d'un  navire  démâté  el  troué  par  les 
boulets,  à  l'heure  où  il  s'eugloutil  sons  les  vagues. 

Mais,  avant  de  mourir,  il  lui  semblait  qu'une  justice 
était  à  faire ,  et  il  voulait  que ,  comme  le  t)ieu  de  celle 
église  fut  vengé  par  la  mort  infâme  du  Judas ,  sa  ville 
chérie  fût  vengée  aussi  de  l'cspiOn;  il  attendait  sa  victime 
avec  confiance,  comme  la  hache  aittend  le  condamné. 
Vous  dire  par  quels  moyens  il  comptait  que  cette  justice 
serait  faite,  il  he  l'aurait  pu  îiii-méme,  car  il  ue  le  sa- 
vait pas  ;  mais  il  en  était  sûr. 

Et ,  comme  il  l'avait  pressenti,  cette  justice  s'exécuta. 
Un  jotir ,  lé  duc  de  Savoie  et  ses  principaux  ofQciers 
montèrent  au  clocher  de  l'église  pour  embrasser  d'uu 
coup  d'ûeil  le  théâtre  du  siège ,  et  rei)semble  des  opéra- 
tions de  l'attaque  et  de  la  défense.  Cette  curiosité ,  bien 
naturelle  à  des  vainqueurs  qui  veulent  prolonger  la  joie 
de  leur  triomphe  et  en  jouir  dans  ses  moindres  détails, 
réveilla  toute  l'indignation  ,  toute  la  saiute  haine  que  le 
généretix  tisserand  avaiit  vouée  aux  destructeurs  de  Sainfe- 
Queu'tin.  tel  qu'un  vieux  lion  qui  reciile  dans  son  antre, 
à  la  vue  des  chasseurs  insoTens  qu'il  ne  lui  est  plus  donné 
de  combattre ,  il  se  retira  dans  un  enfoncement  obscur  ; 
et ,  caché  par  plusieurs  grosses  poutres ,  il  vit  passer 
tour  à  tour,  devant  un  des  lumineux  orifices  de  la  voûte, 
comme  en  une  glorieuse  auréole ,  le  fastueux  généralis- 
sime, puis  les  chefs  des  vieilles  bandes  espagnoles,  des 
capitaines  allemands ,  des  cavaliers  anglais ,  et  toute  cette 
cohue  d'officiers  namurois,  wallous ,  liégeois,  plus  nom- 
breux que  ne  l'étaient  les  soldais  de  Coligny. 

Tout  à  coup ,  parmi  les  dernières  tètes  qui  traversè- 
rent l'encadrement  de  l'oi'ifice,  il  en  vit  une  qu'il  re- 
connut au  premier  coup  d'oeil,  bien  qu'elle  fût  dépouillée 
de  sa  barbe  blanche  et  de  sou  chapeau  à  coquilles  :  un 
élégant  costume  espagnol  avait  remplacé  la  robe  de  bure, 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


205 


et  le  vieillard  était  dereDii  nnjeunehonimc(l)d'ane  tren- 
taine d'années  au  plus.  Mal^é  cette  complète  transfor- 
mation, Jean  l'euquoy  sentit  que  c'était  /ut;  un  rugisse- 
ment de  bêle  fauve  sortit  de  la  poitrine  du  vieux  San- 
Quentiuois,  ses  yeux  étincelèreul  dans  l'ombre  comme 
ceux  d'une  hyène;  comme  une  hyène,  il  sortit  'a  pas 
sourds  de  la  voûte ,  alla  se  poster  a  un  angle  du  toit , 
derrière  une  des  portes  de  la  galerie  extérieure  où  la 
troupe  devait  passer  à  son  retour ,  et  attendit  une  heure 
entière  dans  des  angoisses  horribles;  car  des  vertiges 
l'aveuglaient ,  un  tremblement  convulsif  agitait  tout  son 
corps ,  et  paralysé ,  vaincu  d'émotions  violentes,  il  avait 
peur  que  sa  vengeance  ne  lui  échappât. 

Entin  le  cortège  descendit  du  clocher,  et  reparut  sur 
la  galerie  ;  Philbert-Emmanuel  et  tous  ses  offlciers  tour- 
nèrent les  uns  après  les  autres  l'angle  du  toit ,  et  la  porte 
derrière  laquelle  Jean  Peuquoy  était  accroupi  -,  tout  prêt 
a  bondir  sur  sa  proie.  Chacun  passait  avec  précaution , 
car,  à  cet  endroit,  la  balustrade  en  fer  s'interrompait; 


et  quoique  la  saillie  présentât  une  largeur  de  plus  de 
trois  pieds ,  l'élévation  en  était  telle  ad-dessas  du  sol  que 
les  plus  hardis  n'osaient  détourner  la  vue  au-dessous. 
Pour  quelqu'un  qui  eût  été  le  confident  et  le  témoin  de 
la  pensée,  du  regard,  des  mouvemens  de  cet  homme  à 
l'affût  d  un  antre  homme,  c'eût  été  quelque  chose  de 
terrible  que  de  voir ,  sur  le  bord  d'un  abîme,  la  marche 
lente  de  ce  cortège,  dans  lequel  une  victime  était  choi- 
sie ;  et  chacun  s'avancer  tour  à  tour;  et  leur  juge  faire 
un  pas ,  puis  reculer.  —  Le  voici.  —  Non ,  pas  encore. 
—  Celui-ci?  —  Non.  —  Cet  autre?  —  Non, 

Tous  avaient  passé;  il  n'en  restait  plus  qu'un.  Dem 
$  cris  partirent  en  même  temps  et  se  confondirent  :  le  tis- 
^  serand  avait  bondi  comme  un  tigre,  et  l'espion  roulait 
dans  le  gouffre. 

A  ce  cri,  quelques  officiers  se  retournèrent ,  et  virent 
au  même  instatit,  à  vingt  pieds  au-dessous  d'eux,  sur 
la  plate-ibl-nie  d'une  des  tours  latérales  de  l'église,  leur 
compagnon  qu'uti  hasard  eltraordinaire  y  avait  retenu, 


(1  )  Cet  espion  était  le  célèbre  Màrllri  (îileH-C  dont  M.  Felii 
Davin  raconte  les  autres  aventures  dans  ùii  romiii  intitulé  :  Uiie 
fille  naturelle  et  auquel  le  Bourgeois  de  Saint- Quentin  est  em- 
prunté. Ce  roman  paraîtra  chez  le  libraire  Dûment,  dans  les  pre- 
miers jours  du  mois  de  mai.  Voici  ce  ijué  lés  Ûàasti  eélébrei 
racontent  de  Martin  Guerre  : 

«  Martin  Guerre,  né  en  Biscaye,  àii  village  a'ArtiEiies,  epoiisà 
en  \  534  une  fille  à  peu  près  de  son  â^e  et  d'une  faihiïle  sortàble  à 
la  sienne.  Ils  jouissaient  d'une  fortune  honnête  ;  ils  vécui-ent  en- 
semble huit  "a  dix  ans;  il  devint  père  d'un  Gis.  Alors  Martin 
Guerre,  appréhendant  d'être  maltraité  par  son  père,  a  qui  il 
avait  dérobé  du  blé ,  s'absenta  de  la  maison  ;  et ,  pour  n'y  pas  ren- 
trer si  tôt,  il  se  détermina  à  voyager  :  il  partit;  et  on  n'entendit 
plus  parler  de  lui  pendant  l'espace  de  huit  ans. 

«Quelques  années  après  son  départ ,  un  jeune  homme,  dont  le 
vrai  nom  était  Arnault  du  Tilh  ,  dit  Pansette  ,  du  lieu  de  Sa^jias, 
entreprit  de  se  faire  passer  pour  Martin  Guerre.  Il  se  présente  tout 
à  coup  à  la  famille  ,  tant  de  Martin  Guerre  que  de  sa  femme  :  la 
ressemblance  étaii  si  parfaite  que  tout  le  monde  y  fut  trompé  j 
et  il  fut  refu  comme  le  vrai  mari  par  U  femme  de  Martin  Guerre, 
ses  quatre  sœurs ,  tous  les  parents  de  sa  femme  et  son  propre  on- 
cle. Ce  jeune  homme  était  effronté,  et  avait  l'esprit  qu'il  faut 
pour  soutenir  une  imposture  :  l'idée  lui  vint  de  jouer  ce  person- 
nzc,c,  parce  qu'ayant  connu  Martin  Guerre  dans  ses  voyages,  il  en 
avait  appris  jusqu'aux  petits  détails  de  famille,  et  jusqu'aux  pins 
léfjères  particularités  ,  de  plus  on  le  prenait  partout  pour  Martin 
Guerre  ,  tant  la  ressemblance  était  frappante.  Il  résolut  donc  de 
contrefaire  le  vTai  mari ,  pour  se  procurer  un  établissement  et  du 
bien  ,  dont  il  deviendrait  le  maître ,  s'imaginant  qu'on  n'enten- 
drait jamais  parler  du  véritable,  ou  que,  s'il  revenait  un  jour,  il 
ne  serait  plus  reconnu  que  comme  un  imposteur  :  c'est  sans 
doute  ce  dont  il  se  flatta  ,  sans  quoi  il  n'aurait  pas  poussé  la  chose 
si  loin. 

«  Ayant  donc  été  pris  pour  le  mari  légitime ,  il  vécut  en  famille 
pendant  trois  ans  ,  sans  trouble ,  avec  sa  supposée  femme.  Il  avait 
la  jouissance  des  biens^  il  vendit  même  plusieurs  héritages.  Enfin 
s'étant  brouillé  sur  quelques  circonstances  dans  des  discussions 
<i'intérêt,  principalement  avec  l'oncle,  les  yeux  se  dessillèrent  : 
on  crut  s'apercevoir  de  la  supercherie  ;  et  les  plus  proches  parens 
persuadèrent  à  la  femme  (  qui,  selon  toute  apparence,  était  très- 
facile  'a  persuader  )  que  son  prétendu  mari  était  un  imposteur  :  ce 
fut  même  elle  qui,  à  leurs  sollicitations,  se  détermina  'a  former 
sa  plainte  en  jusUce  devant  le  juge  deRieux,  disant  que,  comme 
criminel  de  faux ,  il  fût  condamné  à  l'amende  de  2000  livres , 
et  à  tous  dépens,  dommages  et  intérêt,  le  toat  applicable  à 
elle. 

n  II  répondit  à  celte  plainte  par  des  invectives  contre  toute  la  fa- 
mille, accusant  plusieurs  parens  d'obséder  sa  femme  pour  raison 
d'inicrèt,  demandant  à  son  tour  qu'elle  fût  mise  en  lieu  où  elle 
fût  à  l'abri  de  la  subornation  :  quant  à  lui ,  d'être  renvoyé  absous, 
avec  dommages  et  intérêts. 

«  Il  sabit  cependant  un  ample  interrogatoire,  dont  il  se  lira  au 
mieux  surj  toutes  espèces  d'articles.  On  interrogea  ensuite   sa 


feniiiië  a  t>âH,  donf  lèi  WJ>bi4SeS  (  chose  singulière  )  convenaient 
et  se  trouvaient  parfaiteiiient  conformes  aux  siennes  :  ce  qui  obli- 

5eà  les  jiiges  de  lui  accorder  le  sertuestre  de  sa  femme  qu'il  avait 
criiâhdé}  il  lui  fut  même  permi^  de  publier  un  monitoire,  pour 
avoir  révëlâtîon  des  suborneurs  ilê  sa  femme.  On  ouït  néanmoins 
environ  cent  cihijiiàhle  témoins,  dont  une  partie  le  reconnaissait 
pour  Martin  GUierre  :  iretiendant  le  plus  grand  nombre  soutenait 
qu'il  était  Ariiâtilt  tlii  Tilli  ',  d'antres  témoins  ne  savaient  et  n'o- 
saient décider  ni  l'un  ni  l'autre.  Enfin  le  juge  de  Rieux,  s'étant 
j)crsiiadé  qu'il  n'éiâit  pas  le  vrai  Martin  Guerre  ,  termina  la  ques- 
tion par  une  sentence  définitive,  qui  le  condamna  à  avoir  la  tète 
coupée  (  fort  mal  a  propos,  attendu  qu'il  n'était  pas  gentilliomme  ), 
et  son  corps  séparé  en  quatre  quartiers. 

«  Arnault  du  Tilh  appelle  au  parlement  de  Toulouse.  Ce  parle- 
ment veut  recommencer  tout^de  nouveau  la  procédure,  afin  d  exa- 
miner cette  affaire  très-mûrement  et  ne  rien  faire  à  la  hâte.  On 
entame  donc  par  confronter  séparément  le  mari  et  sa  femme  •.  ce 
fut  encore  en  cette  occasion  que  sou  effronterie  eut  toute  la  réus- 
site possible.  Les  témoins,  entendus  de  nouveau,  se  trouvèrent 
partagés,  comme  à  la  Première  enquête;  les  uns  disant  oui,  les 
autres  non ,  et  les  auti-cs  ne  sachant  que  dire.  On  ne  saurait  pous- 
ser plus  loin  la  ressemblance  ;  et ,  'a  moins  d'êti'e  Martin  Guerre, 
il  paraissait  impossible  que  cet  homme  pût  répondre  à  toutes  es- 
pèces d'enquêtes ,  circonstances  et  détails,  avec  autant  d'appa- 
rence de  vérité  :  ce  qui  confondait  juges,  parens,  sa  femme  même; 
car,  s'étantsoumise  à  son  serment,  elle  répondit  qu'elle  n'osai  (ju- 
rer ni  le  croire. 

«  Les  choses  en  étaient  en  cet  état,  et  la  cause  de  l'accuse  allait 
prévaloir  ,  lorsque  tout  d'un  coup,  et  au  moment  qu'on  s'y  atten- 
dait le  moins,  voici  le  vériuble  Martin  Guerre  qui  paraît,  arri- 
vant d'Espagne  avec  une  jambe  de  bois,  fruit  qu'il  avait  tiré  de 
ses  voyages  ;  car,  étant  arrivé  en  Espagne,  il  s'éuit  mi»  laquais 
du  cardinal  de  Boorgos ,  et  ensuite  de  son  frère  ;  qui  l'amena  en 
Flandre,  où  il  fut  obligé  de  suivTeSon  maître 'a  la  bataille  de  Saint- 
Laurent,  devant  Saint-Quentin,  où  il  combattit  malpré  lui  et  où 
il  perdit  une  jambe. 

»  Le  nouvel  arrivé,  ayant  sa  ce  qui  s'était  passé  en  son  absence, 
se  dépêcha  de  présenter  sa  requête  à  la  cour,  qui  ordonna  l'inter- 
rogatoire ,  dans  lequel  il  fut  confronté  à  l'imposteur,  qui ,  beau- 
coup plus  ferme  que  lui  dans  ses  réponses,  poussa  la  hardiesse 
jusqu'à  le  traiter  d'homme  apposté  par  son  oncle.  La  confronta- 
tion suivit  avec  les  sœurs,  U  femme  ,et  les  principaux  témoins; 
on  ajourna  aussi  les  frères  d'.\rnault  du  Tilh  qui  ne  voulurent  ja- 
mais paraître  :  tous  enfin  roconnurent  avec  affirmation  le  nou- 
veau venu  pour  le  véritable  Martin  Guerre.  Ainsi  a  la  fin,  Arnault 
du  Tilh,  fut  pleinement  démasqué,  et  condamné  'a- mort. 

«L'arrêt,  qui  est  du  1 2  septembre  I  560,  prononçant  sur  lesdits 
crimes,  condamne  Arnault  du  Tilh  à  faire  amende  honorable  de- 
vant l'église  d'Artigues;  ensuite,  après  avoir  été  conduit  dans 
tous  les  carrefour*  du  lieu  ,  être  pendu  devant  la  maison  de  Mar- 
tin Guerre. 

^     K  II  confessa  tout  et  moarat  trè$-rep«ntant.  » 


204 


LLGÏURES  DU  SOIR. 


et  qui ,  baigné  dans  son  sang  et  la  tête  renversée ,  ne 
donnait  ancon  signe  de  vie.  Il  ne  vint  à  personne  le 
soupçon  que  cette  chute  était  une  vengeance,  car  Jean 
Penquoy  restait  deljoul  contre  l'angle  opposé,  d'où  il 
pouvait  voir  sa  victime  sans  être  aperçu  lui-même. 
Quand  on  se  fut  procuré  des  cordes ,  et  qu'on  fut  par- 
venu à  hisser  l'espion  sur  la  galerie,  il  reprit  progres- 
sivement ses  sens ,  regarda  avec  étonnement  autour  de 
lui  ;  et  sans  doute  que  la  secousse  qui  l'avait  précipité 
en  bas  avait  été  bien  imprévue  et  bien  rapide,  car  il  ne 


démentit  point  les  erplications  différentes  que  l'on  don- 
nait autour  de  lui  à  sa  chute.  Mais,  au  moment  où  od 
l'emportait,  le  visage  tourné  vers  l'angle  fatal ,  une  tête 
y  apparut,  contractée  par  une  effrayante  expression  de 
vengeance  satisfaite.  A  cet  aspect,  qui  lui  apprenait 
tout,  le  malheureux  jeta  un  cri,  fit  un  geste  comme 
pour  désigner  son  assassin  à  ceux  qui  l'entouraient; 
mais  l'émotion  et  cet  effort  l'avaient  épuisé ,  sa  tête  se 
tourna  de  nouveau  et  il  ferma  les  yeux.  -^ 

FÉLIX  DAvnr. 


VOYAGES. 


UN   EMPOISONNEMENT   A    BORD. 


Nous  étions  en  mer  depuis  cinq  semaines ,  lorsque  le 
capitaine  découvrit  par  ses  calculs  que  nous  nous  trou- 
vions à  \  50  milles  de  la  côte  septentrionale  de  la  Ja- 
maïque. Les  vents  nous  avaient  constamment  favorisés  , 
la  mer  était  paisible ,  et  tout  le  monde  sur  le  vaisseau 
s'accordait  pour  rendre  moins  sensibles  l'uniformité  et 
l'ennui  qu'il  est  difficile,  d'ordinaire,  d'éviier  dans  les 
voyages  de  long  cours.  Les  passagers  du  bord  étaient  le 
major  L**  et  sa  femme,  nouvellement  mariés  j  miss  S*, 
belle-sœur  de  cette  dernière;  M.  D*,  jeune  Irlandais, 
et  moi.  Notre  capitaine  était  un  homme  aimable  ,  de 
mœurs  douces  et  d'un  esprit  éclairé.  —  Un  matin  ,  par 
un  soleil  brillant,  comme  nous  nous  attendions  à  chaque 
instant  à  voir  la  terre ,  nous  étions  assis  sur  le  pont , 
sous  une  tente  ,  et  M.  D*  qui  avait  longtemps  voyagé  en 
Allemagne,  nous  traduisait  tout  haut  et  ^  livre  ouvert 
une  légende  de  Schooke ,  dont  la  terreur  ajoutait 
encore  au  calme  et  à  la  tranquillité  dont  nous  jouissions  : 

Appauvri  par  suite  de  spéculations  hasardeuses,  mon  père, 
marchand  de  Balsora ,  n'eut  pas  la  force  de  survivre  à  sa  raine, 
tt  m'en  iiissa  seul  supporter  le'»  conséquences. 

Mon  courage  de  jeune  homme  ne  se  laissa  point  abattre; 
après  aToir  réalisé  le  peu  qui  me  restait  encore,  je  pris  la  réso- 
lution de  recommencer  une  nouTcUe  fortune  ,  et  m'en»bari]uai 
pour  les  Grandes  Indes. 

Nous  naviguions,  par  un  vent  farorable,  depuis  quinxe 
jours  ,  quand  le  capitaine  du  vaisseau  crut  apercevoir  les  indices 
d'une  tempête   prochaine  ;  connaissant  peu   les  eaux   que  nous 


cJo  parcourions,  l'aproche  d'un  ouragan  lui  donnait  des  inquiétudes, 
il  fit  carguer  les  voiler,  et  nous  avançâmes  lentemeut  tout  le 
jour.  La  nuit  vint;  elle  était  froide  et  claire.  I^  capitaine  com- 
men^it  à  espérer  qu'il  s'était  trompé  dans  ses  conjectures. 

Soudain  un  navire  inaperçu  jusqu'alors  passe  rapidement  en 
longeant  le  nôtre.  Des  cris  tumultueux  partaient  de  ce  bâtiment. 
Ces  acclamations  d'une  gaieté  sauvage  me  parurent  étranges  dans 

•♦■  un  moment  de  vague  anxiété  qui  semblait  devoir  nous  être  com- 

â*  niune  à  tous. 

«"  "»       K  cette  apparition  le  capitaine  avait  pâli,  et  avant  que  j'eusse 

I  ■  eu  le  temps  de  lui  faire  une  question  ,  les  matelots  se  précipilè- 

•  "  rent  en  foule  sur  le  pont  :  «  L'avez-vous  vu  ?  criaient-ib  tous  à 

•  •  la  fois  ;  grand  dieu  !  grand  dieu  !  nous  sommes  perdus  !  —  » 

•  ■       Le  capitaine,  tout  en  partageant  visiblement  leur  inquiétude, 

•  *  chircha  en  vain  à  les  calmer  :  il  se  mit  lui-même  au  gouvernail; 

•  •  mais  précaution  inutile  ,  la  tempête  s'elcva  furieuse ,  et  dans  une 

■  a  progression  effrayante  ;  en  moins  d'une  heure  le  vaisseau  craqua 
•■et  resta  immobile.  Les  chaloupes  furent  mises  à  la  mer  ,  et  les 
^9  derniers  hommes  y  étaient  à  peiue  entrés  ,  que  nous  vîmes  le 
J  •  navire  sombrer. 

•  •  La  tourmente  ne  perdait  rien  de  sa  force  ;  notre  chaloupe 
**  était  ingouvernable,  et  le  vent,  soufflaiit  avec  plus  de  vioKiu'* 

■  ■  à  la  nai'-sance  du  jour ,  nous  balotta  quelques  instans  encore  ,  et 
***  nous  lit  enlin  chavirer  aussi. 

Étourdi  de  la  chute,  je  me  trouvai,  en  revenant  i  moi, 
dans  les  bras  du  seul  serviteur  que  j'eus<e  conservé  ;  il  nous 
avait  sauvés  l'un  et  l'autre  rn  se  plaçant  sur  la  quille  du  canot 
renverse  ,  et  en  m'attirant  à  lu'. 

Plus  de  tempête ,  mais  aussi  nul  vestige  de  notre  bâtiment  ; 
cependant,  non  loin  de  nous,  bientôt  il  s'en  montra  un  autre 
vers  lequel  les  va^pies  semblaient  nous  pousser  :  ^  l'instant  je  le 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


205 


reconnus  pour  celui  dont  rapproche  avait  tant  alarmé  le  capitaine 
et  les  matelots. 

Un  grand  câble  pendait  à  l'avant;  nous  approchâmes,  et 
nos  cris  de  détresse  restant  sans  réponse ,  nous  prîmes  le  parti 
de  nous  servir  du  câble  pour  aller  de  plus  près  solliciter  des 
secours. 

Je  m'empressai  de  monter  le  premier  ;  mais  quel  spectacle 
m'attendait;  ô  ciel  !. . .  En  sautant  sur  le  pont  ,  j'aperçus,  gi- 
sant sur  le  plancher  couvert  de  sang,  une  trentaine  de  cadavres 
revêtus  d'uniformes  turcs.  Un  homme  richement  costumé ,  de- 
bout contre  le  grand  mât ,  tenait  en  main  un  cimeterre  nu  ,  mais 
son  visage  décoloré ,  et  l'horrible  décomposition  de  ses  traits 
montraient  assez  que  lui  aussi  était  sans  vie  ;  un  clou  énorme  lui 
traversait  le  front  et  le  fixait  au  mât. 

Bouleversé,  anéanti,  j'osais  à  peine  respirer.  Mon  com- 
pagnon parut  à  son  tour  ;  son  effroi  fui  égal  au  mien.  Nous  nous 
aventurâmes  pourtant,  après  une  courte  invocation  au  prophète, 
sur  ce  champ  désastrueux  ;  mais  quelles  sensations  pénibles  n'é- 
prouvions-nous pas  en  jetant  sur  ces  figures  sinistres  de  furtifs 
regards.'  A  chaque  pas  nous  hésitions;  quelque  danger  plus 
réel  ne  nous  attendail-il  pas  encore  ?  Tout  resta  calme  cepen- 
dant ;  rien  de  vivant ,  ce  semble ,  à  bord  de  cette  effirayante  em- 
barcation. 

O  Seigneur!  dit  enfin  mon  compagnon,  bravons  tous  les 
dangers  pour  échapper  à  cette  lugubre  société:  unguet-apens  à 
fond  de  cale  est  préférable  à  mon  gré.  »  J'étais  du  même  avis  ; 
nous  descendîmes  donc  ;  là  le  plus  profond  silence  aussi  ;  nous 
entrâmes  dans  la  cabine  du  capitaine  ;  il  régn;iil  un  exti  ême  dé 
sordre  dans  cette  pièce  jonchée  d'armes,  de  vêttements  ei  autres 
objets  ;  nous  poursuivîmes  nos  recherches  de  réduits  en  réduits  ; 
partout  des  marchandises  de  grande  valeur  ;  nulle  part  des  pos- 
sesseurs . 

Bien  que  dans  une  position  si  critique ,  nous  ne  profitâmes 
pas  moins ,  pressés  par  les  plus  impérieux  besoins ,  de  la  table  du 
capitaine,  couverte  de  mets  et  de  vins  exquis. 

Fortifiés  par  ce  bon  repas ,  nous  nous  décidâmes  à  remonter 
pour  nous  affranchir  du  hideux  aspect  de  nos  hôtes,  en  les  jetant 
par-dessus  les  bords . 

Mais  quelle  terrible  déception  encore  !  Les  cadavres  ,  résis- 
tant à  tous  nos  efforts,  semblaient  adhérants  au  plancher  :  im- 
possible même  de  les  ébranler;  l'homme  du  mât  restait  également 
a  son  poste  avec  ténacité;  nous  ne  pûmes  |)ai venir  même  à  ôler 
de  sa  main  raide  et  glacée  l'arme  qu'il  tenait. 

Nous  passâmes  une  triste  et  -longue  journée  à  délibérer  sur 
notre  position  et  sur  les  moyens  den  sortir.  Le  soir,  j'engageai 
Ibrahim  à  prendre  quelque  repos  pendant  que  je  resterais  sur  le 
tillac  pour  guetter  l'occadon  de  nous  sauver  si  elle  se  présentait  ; 
bientôt  toutefois  je  me  sentis  tellement  accablé,  que  je  me  laissai 
tomber  derrière  une  tonne ,  m'abandonnant ,  malgré  moi ,  à 
l'espèce  d'engourdissement  qui  vint  s'emparer  de  mes  sens  :  cet 
état  ne  m'empêchait  pas  d'entendre  le  roulis  du  bâtiment  et  le 
sifflement  d'un  vent  toujours  croissant. 

Tout  à  coup  je  crus  distinguer  ausssi  des  pas  et  des  voix  hu- 
maines autour  de  moi  ;  j'essayai  de  me  soulever ,  mais  je  ne  pus 
y  parvenir;  mes  paupières  même  restaient  comme  du  plomb  ap- 
pesanties sur  mes  yeux. 

De  moment  en  moment  pourtant  le  tumulte  augmentait  ;  ce 
bruit  semblait  provenir  d'hommes  en  débauche.  Je  reconnus 
aussi  la  voix  impérieuse  du  commandement;  on  hissait  ou  car- 
guait  les  voiles  :  j'entendis  encore  un  cliquetis  confus ,  mais  alors 
les  dernières  perceptions  de  mon  esprit  s'éteignirent  dans  un 
profond  sommeil. 

En  me  réveillant,  au  matin,  je  cherchais  à  recueillir  mes 
idées,  et  bienotôt  je  restais  persuadé  que  mon  sommeil  avait  été 
troublé  par  un  rêve  plus  fâcheux  encore  que  la  réalité.  Celle-ci 
du  reste  s'offrit  à  me.^  yeux  aussi  peu  riante  que  la  veille  ;  tous 
nos  geuâ  étaient  dans  la  même  attitude ,  et  se  montraient  tous 
aussi  impassibles.  Je  me  hâtai  d'aile  rejoindre  mon  vieux  camarade. 

Il  était ,  le  pauvre  Ibrahim ,  plongé  dans  une  triste  et  pro- 
fonde méditation. 

«  O  !  seigneur ,  s'écria-t-il  en  me  voyant ,  que  les  gouffres  de 
»  la  mer  s'entrouvrent  pour  nous  recevoir,  s'il  faut  encore  passer 
»  une  nnit  semblable  !  » 

L'exi)licaiion  qu'il  me  donna  ensuite  avait  trop  de  coïnci- 
dence avec  mes  propres  observations  nocturnes  pour  qu  il  meflit 
permis  de  douter  encore.  Ibrahim  ajouta  au  récit  des  circon- 
stances que  je  connais.sais  déjà ,  qu'il  avait,  dans  les  courts  inter- 
valles d'un  réveil  fugitif,  vu  entrer  1  homme  du  mât  suivi  de  l'in- 
dividu à  manteau  r«uge  couché  à  ses  pieds  sur  le  Ullac;  Ce 


rapport  trop  vraisemblable  me  mit  au  désespoir;  comment  éviter 
le  supplice  intolérable  auquel  nous -semblions  condamnés.  L'hon- 
nête Ibrahim  pourtant  chercha  et  parvint  à  me  calmer  un  peu;  sa 
piété  superstitieuse,  selon  moi  alors,  lui  donnait  l'esjjoir  de  nous 
garantir  de  tout  péril ,  s'il  pouvait  retrouver  ,  dans  toute  son 
intégrité  ,  une  formule  en  grande  réputation  contre  toutes  sortes 
d'enchantements.  Mon  arrivée  avait  interrompu  ses  recherches , 
et  peu  après  les  avoir  reprises,  il  s'écria  avec  transport  qu'il  te- 
>  •  naitle  fameux  verset,  et  qu'à  présent  il  braverait  l'équipage  entier. 

•  •      Cette   confiance ,  qu'il  me  communiqua  en  partie ,  ne  m'em- 

•  ■  pécha  pas  d'éprouver  une  vive  anxiété  à  la  disparition  du  soleil. 

•  *  Nous  nous  plaçâmes  dans  un  cabinet  attenant  à  la  chambre 
"  ■  du  capitaine.  Au  moyen  de  quelques  fentes  qui  se  trouvaient  dans 
CI  la  porte  ,  nous  étions  en  mesure  de  voir  sans  être  vus.  Comme 

•  •  la  nuit  précédente,  nous  fûmes ,  l'un  et  l'autre  ,  assaillis  d'une 
r  •  violente  envie  de  dormir  ;  mais  quelques  ferventes  oraisons  nous 

tinrent  éveillés. 

Peu  après  onie  heures,  tout  s'agita  au-dessus  de  nous  ;  les 
cailles  criaient,  on  marchait  rapidement  sur  le  pont,  des  voix 
s'interpellaient  avec  emportement,  et  enfin  des  pas  lourds  reten- 
tirent sur  l'escalier.  Dans  ce  moment  d  un  pressant  danger, 
Ibrahim  se  prit  à  réciter  couramment  la  formule  préservatrice; 
quant  à  moi ,  je  l'avoue ,  mes  cheveux  se  dressèrent  lorque  la 
porte  de  la  cabine  s'ouvrit.  Le  personnage  de  haute  stature ,  à 
figure  imposante  ,  que  j'avais  vu  le  matin  même  attaché  au  mat , 
entra  dans  la  pièce  ,  le  clou  toujours  en  têie ,  mais  le  cimeterre 
rengainé;  son  voisin  du  tillac  l'accompagnait. 

Le  capitaine,  c'était  bien  le  capitaine,  il  n'y  avait  pas  à  s'y 
méprendree  ,  le  capitaine  était  pâle,  avait  une  barbe  touffue  et 
•*•  ses  gros  yeux  roulaient  rapidement  dans  leur  orbite.  Il  s'assit  à  la 
+  table  avec  son  compagnon.  La  conversation  ne  tarda  pas  à  s'en- 
gager, dans  un  jargon  inintelligible,  entre  les  deux  revenans; 
dès  son  début  l'aigrt  ur  parut  y  présider;  peu  à  peu  elle  prit  un 
caractère  de  violence  effrayante,  et  enfin  le  capitaine  frappa  du 
poing  sur  1 1  table  avec  tant  de  fureur ,  que  le  navire  en  fut 
ébranlé;  l'autre  s'élança  de  son  siège  avec  un  éclat  de  rire  sau- 
vage, fit  signe  au  capitaine  de  le  suivre,  et  sortit  ;  ce  dernier, 
s  ns  tarder ,  se  leva ,  tira  son  cimeterre ,  et  remonta  aussi 
l'escalier. 

Nous  respirâmes  en  les  voyant  s'éloigner ,  mais  nos  transes 
ne  devaient  pas  cesser  de  sitôt.  Le  bruit  augmente  ,  on  court 
dans  toutes  les  directions;  les  cris ,  les  menaces,  les  rires  écla- 
tans  se  confondent ,  forment  une  harmonie  infernale  ,  et  nous 
nous  attendions  d'un  moment  à  l'autre  à  voir  s'écrouler  sur 
nous  le  pont  et  tout  ce  qui  hurle  dessus  ;  cependant ,  tout  à 
coup,  sans  nulle  transition,  succède  à  l'aflreux  tiutamare  le  plus 
profond  silence. 

Quelques  heures  après ,  nous  nous  déterminons  à  visiter  le 
champ  de  bataille  ;  nous  n'y  trouvons  que  les  morts  des  jours 
précedens,  tous  dans  la  même  posture,  tous  raides  et  froids 
comme  marbre. 

Plusieurs  jours  et  plusieurs  nuits  s'écoulèrent  ainsi  dans 
une  alternative  accablante  de  complète  solitude  ou  de  chaos 
épouvantables. 

Notre  vaisseau  portait  continuellemenc  à  l'est,  où  suivant 
mes  calculs,  devaient  se  trouver  des  terres;  mais,  bien  qu'il 
marchât  rapidement  dans  la  journée ,  nous  nous  retrouvions  tou- 
Z  \  jours  le  matin  dans  le  même  lieu  ;  la  chose  ne  pouvait  s'expliquer 
que  de  cette  manière  :  notre  équipage  nocturne  donnait  assuré- 
ment une  direction  rétrogade  au  bâtiment. 

Afin  de  remédier  à  cet  inconvénient,  s'il  était  possible ,  noas 
pliâmes  un  soir  toutes  les  voiles,  et  pour  plus  de  sûreté,  mon 
compagnon  écrivit  sur  parchemin  et  attacha  aux  vergues  la  for- 
mule qui  nous  avait  déjà  si  puissamment  protégés. 

Le  bruit  de  la  nuit  suivante  fut  plus  étourdissant  encore 
que  de  coutume  ;  mais  ce  qui  me  sembla  de  bon  augure ,  c'est 
que  nous  trouvâmes  le  malin  les  agrès  dans  l'état  ou  nous  les 
avions  mis  la  veille  ;  nous  avançâmes  désormais  visiblement  et 
quels  furent  nos  transports  quaud,  après  six  jours  de  navigation 
naturelle,  nous  aperçûmes  la  terre  et  une  ville  à  peu  de  distance. 

En  débarquant,  nous  apprîmes  que  nous  étions  dans  une 
ville  des  Indes. 

Il  ne  me  fut  pas  difficile  de  découvrir^an  de  ces  savants,  dits 
mages  ,  qui  s'occupent  de  sciences  occultes  avec  plus  de  succès 
aux  Indes  que  partout  ailleurs. 

Hassan  ,  c'était  le  nom  du  mage ,  possédait ,  outre  ses  con- 
naissances cabalistiques  ,  un  grand  sens  et  des  idées  religieuses 
très-étendues. 

Apics  avoir  culenda  le  récit  de  mou  aventure,  il  me  dit  que 


5^06 


LECTURES  DU  SOIR. 


ces  esprits  errans  expiaient  sans  doute  qqelque  gran(^  méfait , 
et  au'a  leur  délivrance  pourrait  bien  être  attachée  lobligalion 
de  déposer ,  pn  dépit  des  obstacli s  ,  leur  dépouille  mortelle  ep 
terre  hospitalière.  Cebraye  homme  m'assura  de  plus  que  je  pou- 
vais en  toute  assurance  considérer  comme  miennes  les  richesses 
renfermées  dans  ce  vaisseau  ;  cette  opinion  entrait  si  bien  dans 
me^  vues  ,  qu'il  ne  me  vint  pas  à  l'idée  de  la  combattre. 

Nous  partîmes  incontinent  avec  cinq  esclaves,  et  le  résultat 
des  conjurations  de  Hassan  fut  si  prompt  et  si  heureux  ,  qu'en 
moins  d'une  heure  nous  avions  expédié  la  phis  grande  partie  de 
notre  lugubre  cargaison.  Les  esclaves  chargés  de  l'inhumaiion 
nous  dirent  au  retour  qu'ils  avaient  été  dispensés  de  tout  cén^- 
monial  funèbre  :  en  louchant  le  sol,  les  cadavres  tombaient  en 
poussière. 

Un  peu  avant  la  nuit,  il  ne  restait  plus  à  bord  que  le  capi- 
taine ;  mais  il  semblait  qu'avec  lui  nos  efforts  seraient  vaiuS  : 
impossible  d'arracher  le  clou  ,  et  tout  aussi  difficile  d'emporter 
le  mât  gigantesque  avec  le  mort.  Hassan  prit  le  parti  d'envoyer 
un  esclave  chercher  quelques  pelletées  de  terre,  qu'il  répandit 
sur  la  tête  du  capitame.  Celui-ci  ouvrit  les  yeux  ar-ssilôt,  en 
poussant  un  profond  soupir;  le  sang  jaillit  avec  force  delà  plaie, 
et  le  clou  tomba  de  lui-même.  «Qui  m'a  conduit  ici  ?  »  demanda 
le  capitaine.  Hassan  me  désigna.  «  Etranger  ,  tu  m'as  délivré  de 
longues  souffrances,  mon  corps  flotte  depuis  cinquante  ans  sur 
ces  ondes,  et  mon  ame  était  condamnée  à  venir  Thabiter  chaque 
nuit.  Libre  et  purifié  par  tes  soins  ,  elle  peut  désormais  se  réfu- 
gier dans  le  sein  d'Allah.  » 

Satisfaisant  de  lui-même  aux  questions  que  je  n'osais  lui 
adresser ,  l'honnête  mort-vivant  prolongea  soii  martyr  de  quel- 
ques minutes  pour  nous  mettre  au  courant  de  l'événement  dont  il 
expiait  depuis  si  long-temps  les  odieuses  cirronstances  :  dans  un 
accès  d'emportement,  il  avait ,  nous  dit-il,  violé  l'hospitalité  ao 
cordée  sur  son  bâtiment  à  un  derviche  ;  celui-ci,  en  mourant , 
avait  lancé  un  anathème  contre  l'équipage. 

Le  capitaine  et  ses  gens  attachèrent  peu  d'importance  à  cet 
nrrêt,  par  lequel  ils  étaient  condamnés  a  errer  entre  la  vie  et  la 
mort  tant  qu'ils  n'auraient  pas  touché  la  terre,  néanmoins  la 
nuit  même  leur  pénitence  commença. 

IJTue  partie  de  l'équipage  se  révolta  contre  son  chef,  le  vain- 
quit et  le  cloua  au  mât  de  misaine  j  cependant  tous  succombè- 
rent aux  blessures  qu'ils  avaient  reçues  ,  et  le  beau  vaisseau  ne 
fut  plus  bientôt  qu'un  vaste  tombeau.  «  Mes  yeux  se  fermèrent, 
»  dit  encore  le  capitaine  ,  mon  cœur  cessa  de  battre  ,  j'expirai, 
»  La  nuit  suivante  pourtant,  à  l'heure  même  où  le  derviche 
))  était  mort  la  veille ,  je  me  sentis  péniblement  renaître  ;  il  en  fut 
»  de  nièine  de  tous  mes  hommes.  La  vie  nous  était  rendue  ,  mais 
M  pour  n'en  faire  usage  qu'en  répétant  nos  actions  postérieures 
))  au  crime,  et  retarder  par  nos  manoeuvres  l'instant  de  notre  dé- 
»  livrance. 

O  bon  étranger!  si  mes  rjc^esses  pepent  être  uqç  fécom- 
»  pense,  prends  ee  vaisseau  ,  il  est  à  toi.  * 

Après  ces  niotà,  la  tête  du  capitaine  tomba  sur  sa  poitrine 
pour  ne  plus  se  relever. 

Quant  à  moi ,  fortifié  dans  la  vertu  par  ce  frappant  exemple 
de  justice  divine  ,  je  me  retirai  à  Balsora  où  je  fais  de  ma  for- 
tune l'usage  que  semble  me  prescrire  son  ongine.  De  cinq  ans 
en  cinq  ans  aussi ,  je  ne  manque  pas  d'aller  sur  le  tombeau  même 
du  prophète  ,  adresser  mes  actions  de  grâces  à  l'Eternel ,  et  le 
prier  d'ouvrir  ses  portiques  célestes  aux  pauvres  revenans.  » 

Tout-à-coup  la  lecture  de  M.  D*  et  rattention  que 
nous  lui  prêtions  furent  interrompues  par  des  cris  de  tout 
l'équipage.  Nous  nous  levâmes  pour  apprendre  la  cause 
de  cette  joie;  c'était  une  troupe  de  dauphins  qui  venait  se 
jouer  dans  les  eaux  mêmes  du  bâtiment.  Nous  en  prîmes 
un  assez  grand  nombre ,  ainsi  que  d'une  autre  espèce  de 
poissons ,  et  nous  les  donnâmes  au  cuisinier  afin  qu'il  en 
préparât  une  partie  pour  le  dîner,  et  qu'il  distribuât  le 
reste  parmi  les  gens  de  l'équipage.  C'était  précisément 
la  saint  Georges.  Le  capitaine,  en  l'honneur  du  jour,  lit 
servir  un  repas  splendide  pendant  lequel  la  coupe  cir- 
cula gaîmcnt.  Après  lediner,  le  capitaine  proposa  sur  le 
pont  un  bal  improvisé,  proposition  qui  reçut  l'assen- 
timent général.  Deux  matelots,  qui  jouaient  de  la  clari- 


?  nette  ,  devaient  composer  l'orchestre.  Le  capitaine  étaii 
4*  occupé  à  donner  ses  ordres  au  sujet  de  son  bal ,  lorsqu'on 
Z  accourut  l'avertir  que  l'homme  du  gouvernail  venait  de 
X  tomber  à  sa  place  privé  de  sentiment,  et  qu'un  autre 
i  matelot  était  si  malade  qu'il  pouvait  à  peine  ouvrir  la 
2  bouche.  Le  capitaine  pâlit  et  s'élança  sur  le  pont.  Toute 
J  notre  gaîté  avail  tout-à-coup  disparu ,  sans  savoir  pré- 
^  cisément  pourquoi.  Au  bout  de  quelque  temps,   nous 
?  envoyâmes  un  domestique  sur  le  pont  pour  avoir  des 
•  •  nouvelles.  Il  revint  peu  après  et  nous  apprit  que  l'état 
IZ  des  deux  matelots  empirait  singulièrement,  et  déplus, 
qu'un  troisième  venait  aussi  d'avoir  une  attaque.  A 
Il  peine  avait- il  prononcé  ces  mots,  que  M.  L*  s'écria, 
•*•  avec  l'accent  d'une  profonde  terreur,  que  sa  sœtir  avail 
perdu  connaissance.   Le  major  et  le  jeune   Irlandais 
tremblaient  tellement  qu'ils  purent  à  peine  transporter 
2^  la  jeune  dame  dans  sa  chambre.  Tout  entretien  avait 
cessé  ;   personne  ne  prononça  un  mot  jusqu'au  retour 
de  M.  L**.  Tandis  que  nous  lui  demandions  des  nou- 
velles de  sa  sœuf,    le  capitaine  entra;    l'effroi  avait 
décomposé  tous  ses  traits.  «  Quel  malheur  1  s'écria-t-il  ; 
quel  épouvantable  malheur  1   Je  crains  que  nous  ne 
soyons  tous  empoisonnés  !.. .  Ce  poisson  que  nous  avons 
mangé  !...  Un  des  matelots  vient  de  mourir,  cinq  autres 
sont  dangereusement  malades. — Empoisonnés!  grand 
Dieu!  Empoisonnés!  Devons-nous  donc  tous  mourir/ 
s'écria  Mme  L**  en  se  jetant  à  genoux.  — Que  faut-il 
faire?  N'existe-t-il  pas  de  contre-poison?  dit  le  major 
avec  l'accent  du  désespoir. —  Aucun ,  à  ma  connais- 
sance, répliqua  le  capitaine.  Tout  remède  est  inutile; 
ce  poison  est  toujours  mortel ,  excepté....  Mais  j'en  res- 
sens déjà  les  effets....  tenez-moi. —  Il  chancela,  et  serait 
.   tombé  sur  le  plancher  si  je  ne  l'avais  soutenu.  La  jeune 
5  femme  saisit  son  bras  et  s'écria  d'un  ton  déchirant  : 
«  N'y  a-t-il  donc  aucun  moyen?...  Rien,  personne qtii 
puisse  vous  sauver  ?  »  et  tomba  inanimée  dans  les  bras 
de  son  mari.  Au  bout  de  quelques  secondes,  elle  revint 
à  elle  ,  et  j'essayai  de  lui  rendre  quelque  courage,  en  fai- 
sant observer  queies  poisons  n'étaient  pas  également  nui- 
sibles n  tout  le  monde.  —  «  Y  aurait-il  donc  encore  uu 
peu  d'espoir?  s'écria-t-elle.  Puisse-t-il  en  être  ainsi, 
grand  Dieu  I  Ah  !  qu'il  est  cruel  de  mourir  sur  l'Océan , 
loin  de  ses  amis  et  de  sa  famille ,  et  d'avoir  pour  tom- 
beau les  abîmes  de  la  mer  !  » 

^.'équipage,  ayant  dîné  une  heure  et  demie  avant 
nous,  avait  ressenti  beaucoup  plus  tôt  les  effets  du  poi- 
son; maisence  moment  ses  symptômesse  manifestaient 
sur  chacun.  ftL  D**  devint  furieux  ,  le  major  était  étendu 
sur  le  plancher  dans  une  insensibilité  complète ,  et  le 
capitaine  avait  noyé  daus  un  grand  verre  de  rhum  le 
^  peu  d'idées  qui  lui  restaient  encore.  Mme  L**,  dans  un 
muet  désespoir,  fixait  un  regard  morne  sur  son  mari  et 
sur  sa  sœur.  Je  souffrais  peu  en  comparaison  des  autres, 
et  en  conséquence  je  leur  donnai  mes  soins  jusqu'au 
moment  où  je  les  jugeai  tout-à-fait  inutiles;  alors  je 
m'assis  dans  l'attente  de  toutes  les  horreurs  de  la  ca- 
tastrophe qu'allait  amener  la  mort  de  l'équipage  entier. 
—  Tandis  que  je  cherchais  h  raffermir  mon  courage , 
j'entendis  le  pilote  crier:  «  Le  veut  nous  a  jetés  hors  de 
notre  route.  »  Une  voix  ,  que  je  reconnus  pour  celle  du 
lieutenant,  répondit:  «  Eh  bien!  que  nous  importe? 
mets  la  barre  sous  le  vent,  et  laisse  le  bâtiment  filer  à 
l'aventure.  »  Je  m'aperçus  bientôt  au  bruit  du  sill.iç;o 
que  le  vaisseau  marchait  beaucoup  plus  vite  qu'aupara- 
vant, et  je  montai  sur  le  pont  pour  eu  savoir  la  cause. 
Jo  trouvai  le  lieutenant  étendu  par  terre ,  cl  ne  pus 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


207 


tirer  de  lai  aoe  seule  parole.  Le  timonnier  attachait  nn 
cêh\e  aatoar  de  la  barre ,  et  me  dit  qu'il  était  si  faible 
et  si  aveuglé  qu'il  ne  pouvait  ni  gouverner  ni  voir  le 
compas,  qu'en  conséquence  il  allait  attacher  le  gouver- 
nail de  manière  à  ce  que  la  poulaine  restât  le  plus 
possible  droit  au  vent.  Tous  les  hommes  de  l'équipage 
étaient  couchés  çà  et  la  sur  le  pont ,  les  uns  dans  une 
insensibilité  véritable,  les  autres  tout-à-fait  indifférens 
à  la  situation  périlleuse  du  navire.  Tous  mes  efforts 
pour  les  tirer  de  cette  honteuse  léthargie  furent  sans 
succès;  impossible  même  d'obtenir  d'eux  une  réponse. 
Environ  une  heure  aprè5  le  coucher  du  soleil,  l'état  de 


des  flots  écomeui.  L'obsctiritc  ne  me  permit  pas  de 
distinguer  quel  pouyail  être  le  malheureux  qui,  dan« 
un  moment  de  folie  sans  doute ,  venait  de  se  jeter  ainsi 
dans  les  bras  de  la  mort,  et  je  n'eus  pas  le  courage  de 
chercher  à  m'en  assurer. —  Comme  les  vagues  furieuses 
continuaient  à  couvrir  le  pont ,  je  descendis  dans  la  ca- 
bine :  les  plus  profondes  ténèbres  y  régnaient.  J'appelai 
le  capitaine  et  mes  compaguons  de  voyage,  et  je  ne 
reçus  aucune  réponse,  quoiqu'il  me  semblât  entendre, 
daas  les  courts  instants  où  le  bruit  des  flots  se  calmait 
un  peu ,  de  râlemens  et  une  respiration  pressée.  Mais  je 
pensai  que  je  me  faisais  illusion ,  et  je  me  persuadai 


tous  paraissait  avoir  empiré  encore.  Moi  seul  j'avais  S  qu'ils  étaient  tous  morts.  L'air  alors  commença  à  me 
conservé  mes  sens  et  ma  raison.  iSous  avions  beaucoup  ^  manquer,  j'éprouvais  une  oppression  cruelle  ;  je  me 
de  voiles  dehors,  le  vent  soufflait  très-frais:  aussi  nous  i  voyais  renfermé  dans  une  vaste  bière  avec  quantité  de 


courions  dix  milles  à  l'heure.  La  voûte  céleste  était 
tendue  de  gros  et  innombrables  flocons  de  sombres 
nuages  que  le  vent  chassait  avec  violence ,  et  que  per- 
çait par  intervalle  la  pâle  et  compatissante  lueur  de 
quelques  étoiles.  La  mer  commença  à  devenir 
grosse,  les  flots  se  soulevaient ,  et  les  craquemens  con- 
tinuels des  mâts  témoignaient  que  ces  derniers  étaient 
chargés  de  plus  de  voilure  qu'ils  n'en  pouvaient 
porter 


cadavres  près  desquels  ma  vie  devait  s'éteindre  dans 
^  une  lente  agonie.  La  mer  battait  avec  fureur  les  flanc* 
5  du  navire ,  et  les  craquemens  réitérés  des  planches  bri- 
^  sées  ne  prouvaient  que  trop  dans  quel  péril  nous  nous 
g  trouvions.  Les  mouvemens  saccadés  du  vaisseau  m'ayani 
^  plusieurs  fois  jeté  sur  le  plancher  ou  contre  les  bords, 
i  j'essayai  enûn  de  trouver  mon  lit  :  j'y  réussis,  et  mal- 
J  gré  les  horreurs  qui  m'environnaient ,  je  m'endormis 
..v.  ^  profondément.  —  Lorsque  je  me  réveillai,  la  matinée 

J'étais  placé  seul  à  la  ponpe,  n'entendant  rien  autour  ^  meparutdéjàfort]avancée:lebàtimentcontinuail'avoguer 
de  moi  que  les  mugissemens  du  vent  et  des  vagues.  ^  en  chancelant ,  mais  le  bruit  du  vent  et  des  vagues  avait 
Tous  les  êtres  qui  se  trouvaient  sur  le  bâtiment  étaient  «^  cessé.  La  première  persoune  que  j'aperçus  en  me  levant 
pour  moi  comme  morts ,  et  je  me  trouvais  poussé  au  ^  fut  le  capitaine,  qui  était  couché  mort  à  quelques  pas  de 
hasard  sur  les  flots  en  fureur,  sans  un  seul  compagnon  $  moi.  En  fac^  de  lui  était  étendu  le  major  L",  dont  la 
d'infortune.  Le  navire,  ainsi  lancé  sur  les  profondeurs  $  main  tenait  fortement  le  loquet  de  la  porte  qui  fermai! 
de  la  mer,  sans  aucun  bras  humain  pour  le  gouverner,  ^  la  chambre  de  sa  femme.  Celle-ci ,  assise  tout  près  de 
semblait  être  à  la  merci  d'un  génie  impitoyable  et  fan-  ^  lui,  paraissait  complètement  épuisée,  mais  vivait  en- 
lasque  ,  aux  caprices  duquel  l'équipage  avait  été  livré  ^  core.  Elle  essaya  plusieurs  fois  de  parler,  et  parvint 
par  une  puissance  supérieure.  Je  tremblais  à  l'idée  ?  enfin  à  médire  que  sa  sœur  se  trouvait  mieux.  Je  ne  vjs 
d'être  jeté  contre  des  rochers  ou  sur  une  côte,  et  souvent  «♦•  nulle  part  le  jeune  Irlandais;  j'en  conclus  que  c'était 
je  prenais  la  nue  obscure  qui  s'élevait  à  l'horizon  pour  $  lui  que,  pendant  la  nuit,  j'avais  vu  se  jeter  dans  la 
les  écueils  dangereux  de  quelque  plage  ^hospitalière.  ^  mer.  —  Je  montai  sur  le  pont  :  quatre  matelots  étaient 
Enflnj'aperçus distinctement  une  lumière:  je  pressentis  ^  morts;  mais  le  lieutenant  et  les  trois  autres  hommes 
une  fin  prochaine,  inévitable,  et  je  débattis  en  moi-  ^  s'étaient  assez  bien  remis  pour  pouvoir  se  tenir  sur 
même  s'il  valait  mieux  aller  au-devant  de  la  mort  sur  ^  leurs  jambes.  Le  vaisseau  était  presque  désemparé,  et, 


le  pont ,   ou  l'attendre  dans  l'intérieur  du  vaisseau 
Bientôt  je  vis  un  navire  à  une  fort  petite  distance  en 


d'après  toutes  les  probabilités,  nous  nous   trouvions 
près  des  îles  de  Bahama ,  mais  sans  savoir  au  juste  où 


avant  de  nous;  machinalement  je  m'élançai  au  gouver-  c<»  elles  étaient  situées  parrapportà  nous. —  La  journée  se 
uail  pour  détacher  la  barre,  dont  le  choc  me  renversa  ^  passa  tristement;  nous  en  employâmes  la  plus  grande 
rudement.  J'entendis  alors  un  craquement  épouvantable  ^  partie  à   faire   les    préparatifs    nécessaires    pour    \es 


et  des  cris  terribles;  nous  étions  accrochés  à  un  autre  ^  funérailles. 


bâtiment.  Mais  la  rapidité  avec  laquelle  nous  courions 
nous  eut  bientôt  dégagés.  Je  regardai  en  arrière,  et  je 
vis  un  navire  dont  la  marche  était  îrrégulière  et  incer- 
taine ;  j'entendis  en  même  temps  un  bruit  confus  de 
voix.  Au  bout  de  quelques  instans  ,  tout  avait  disparu. 
Ma  situation  me  parut  alors  bien  plus  terrible  encore, 
en  songeant  que  je  venais  de  me  trouver  si  près 
d'hommes  qui  auraient  pu  nous  sauver  tous. 


préparatifs    nécessaires   pour 
Le   charpentier  prépara  un    nombre    de 


planches  suffisant,  et  sur  chacune  nous  attachâmes 
un  des  cadavres  avec  de  forts  poids.  Vers  dix  heures  du 
soir,  nous  commençâmes  à  descendre  dans  la  mer  les 
restes  de  nos  infortunés  compagnons.  Dn  silence  de 
mort  avait  régné  pendant  tout  le  jour,  pas  un  nuage 
n'obscurcissait  le  ciel.  Les  étoiles  se  reflétaient  avec  tant 
de  pureté  dans  l'élément  qui  nous  environnait ,  qu'il 
semblait  que  nous  transmettions  ces  dépouilles  mor- 


Vers  minuit ,  notre  mât  de  beaupré  se  rompit ,  et  ^  telles  à  un  ciel  aussi  brillant  que  celui  dont  la  voûte 
tomba  sur  le  pont  avec  un  fracas  terrible.  Aussitôt  le  ^  s'étendait  au-dessus  de  nous.  Notre  occupation  ,  aussi 
vaift«P9M  tmirna  cnr  ini.mâmo    nnîc  ca  romîf  an  n^.,-/,»,»  ^  j,jeQ  quc  uotresituatiou  ,  avalt  quclquc  chose  d'horrible 

et  de  solennel.  Je  lus  l'office  des  morts  pendant  qu'on 
descendait  l'un  après  l'autre  \eS  cadavres  le  long  du 
bord  du  vaisseau.  Quand  tout  fut  terminé,  nous  nous 
retirâmes  dans  un  morne  et  profond  silence. 

Vers  minuit,  les  matelots  jetèrent  une  ancre,  ce  qu'il 
n'avait  pas  été  possible  d'exécuter  jusqu'alors.  Ils  par- 


vaisseau  tourna  sur  lui-même ,  puis  se  remit  en  marche 
en  chancelant  comme  un  homme  ivre.  — J'allais  des-  ^ 
cendre  dans  l'entrepont  pour  y  chercher  du  secours ,  ^ 
lorsqu'une  grande  figure  blanche  passa  rapidement  à  £ 
côté  de  moi  en  poussant  un  cri  épouvantable,  et  s'élança  ^ 
par-dessus  le  bord.  Je  la  vis,  ballottée  entre  les  vagues ,  è 
qui  se  débattait  et  agitait  les  bras  d'une  manière  cou 


vulsive,  mais  ,  hélas!  je  n'avais  aucun  moyen  de  la  ^  vinrent  aussi  à  carguer  la  plupart  des  voiles,  et  nous 
secourir.  Pendant  quelques  minutes  encore  elle  lutta  $  allâmes  du  moins  nous  reposer  avec  la  consolante  espé- 
conlre  la  mort,  mais  bientôt  elle  disparut  an  milieu  $  rance  que.  si  le  yent  yenailà  s'élever  de  nouveau  ,  nous 


208 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


serions  en  état  de  lui  résister.  —  Un  bruit  confus  sur  le 
pont  me  réveilla  le  lendemain  de  bonne  heure.  Je  mon- 
tai à  la  hâte ,  et  je  vis  tous  les  matelots  occupés  à  regar- 
der attentivement  dans  la  mer  le  long  du  bord.  Je  de- 
mandai si  notre  ancre  tenait  bien. — a  Oui,  vraiment,  me 
t«pondit-on,  beaucoup  mieux  même  que  nous  ne  le  dési- 
rons. »  —  Je  m'approchai  de  la  balustrade ,  et ,  regar- 
dant également  au-dessous  de  moi ,  je  vis ,  à  ma  grande 
surprise  et  à  mon  grand  effroi ,  les  cadavres  au  fond  de 
la  mer,  comme  si  l'on  venait  seulement  de  les  descendre 
à  l'instant  même.  Par  hasard  une  grosse  pièce  de  bois 
tomba  dans  la  mer,  et  l'agitation  qui  en  résulta  produi- 
sit une  augmentation  apparente  dans  le  nombre  des 
cadavres ,  et  d'affreux  liraillemens  dans  leurs  membres 
et  sur  leurs  traits.  Cent  cadavres  semblèrent  se  dresser 
et  s'agiter  pêle-mêle  au  fond  de  la  mer,  puis  disparurent 
lentement  lorsque  l'eau  fut  redevenue  calme.  Les  mate- 
lots se  disaient  entre  eux  à  voix  basse  que  jamais  nous  ne 
pourrions  bouger  de  là,  et  que  le  navire  pourrirait  là 
avec  les  cadavres. 

Le  lendemain  matin  je  fus  réveillé  par  la  joyeuse 
nouvelle  qu'un  shooner  était  en  vue ,  et  qu'il  avait  ré- 
pondu  à  notre  signal.  Au  bout  d'une  heure  il  fut  près  de  % 
nous  et  nous  parla.  Dès  que  nous  eûmes  informé  le  ^ 
capitaine  de  notre  triste  position  ,  il  fit  mettre  un  canot  5^ 
à  la  mer  et  vint  sur  notre  bord  avec  trois  de  ses  gens.  ^ 
C'était  un  petit  homme  trapu,  fort  brun  de  visage,  ^ 
dont  la  prononciation  décelait  un  Américain  des  Etats  ^ 
du  Sud.  Notre  lieutenant  lui  raconta  en  détail  nos  aven-  ^ 
tures ,  mais  il  parut  y  donner  peu  d'attention ,  et  inter- 
rompit le  lieutenant  pour  lui  demander  en  quoi  consis- 
tait notre  chargement.  Lorsqu'on  eut  repondu  à  sa  ques- 
tion: «  Dans  un  tel  état  de  choses,  dit-il,  je  suppose 
que  vous  désirez  sérieusement  atteindre  au  plus  tôt  un 
port  quelconque.  —  Sans  aucun  doute,  répliqua  le 
lieutenant,  c'est  là  notre  vœu  le  plus  cher,  et  nous  es- 
pérons le  réaliser  avec  votre  secours.  — Oui,  oui, 
reprit  le  capitaine ,  nous  devons  tous  nous  entr 'aider. 
Je  pense  donc  que  ce  que  vous  avez  de  mieux  à  faire,  ^ 
c'est  de  vous  rendre  à  la  Nouvelle-Providence  ;  ma  des-  ± 
tination,  à  moi ,  c'est  Saint-Thomas,  et  sans  doute  vous  ^ 
ne  pouvez  pas  veus  attendre  k  ce  que  je  retourne  sur  «î' 


mes  pas  ou  que  je  vous  donne  quelques-uns  de  mes 
hommes,  car  le  succès  de  mes  affaires  dépend  de  ma 
prompte  arrivée.  Mais  j'ai  trois  noir»  à  bord...  Ces 
drôles,  à  la  vérité ,  n'entendent  rien  à  la  manœuvre  et 
sont  paresseux  comme  des  chiens;  mais  le  fouet,  pa- 
tron, le  fouet,  vous  dis-je,  et  ils  iront  à  merveille.  Eh 
bien ,  je  dis  donc  que  je  vous  céderai  ces  trois  mori- 
cauds  pour  un  prix  raisonnable  et  argent  comptant. 
—  Cette  proposition  sonne  singulièrement  à  une  oreille 
anglaise,  dit  le  lieutenant;  cependant,  quel  prix  de- 
mandez-vous.^ —  J^  ne  puis  les  laisser  à  moins  de  300 
couronnes  pièce.  À  Saint-Thomas  j'en  aurais  mieux  que 
cela,  car  ce  sont  de  solides  gaillards.  Le  lieutenant  se 
récria  contre  une  telle  demande ,  et  ajouta  qu'un  marin 
anglais  donnerait,  en  pareille  circonstance,  ses  secours 
sans  paiement.  Là-dessus,  l'Américain  offrit  ses  noirs  à 
20  couronnes  pièce. 

Mais  lorsqu'on  lui  eut  déclaré  qu'il  n'y  avait  pas  d'ar- 
gent sur  le  vaisseau,  il  sauta  dans  son  canot,  assurant 
qu'il  n'avait  pas  le  temps  de  parler  philanthropie,  et  re- 
gagna son  bâiiment,  que  nous  perdîmes  bientôt  de  vue. 
Nous  nous  regardâmes  pendant  quelques  minutes  dans 
une  angoisse  muette,  puis  les  matelots  se  répandirent 
en  violentes  imprécations  contre  l'Américain  à  cœur  de 
roc.  Le  major  et  sa  femme  étaient  en  bas  dans  l'inté- 
rieur, et  entendaient  tout  ce  qui  se  passait.  Lorsque  le 
maudit  capitaine  était  venu  à  notre  bord,  ils  s'étaient 
aussitôt  livrés  h  l'espérance,  ne  doutant  nullement  qu'il 
ne  s'empressât  de  nous  tirer  de  notre  position  périlleuse; 
mais  leur  espoir  fut  bientôt  détruit,  et  quand  je  des- 
cendis, je  trouvai  la  jeune  femme  fondant  en  larmes. 

Cependant  nous  parvînmes  à  encourager  les  matelots, 
et  nous  unîmes  nos  efforts  aux  leurs.  Les  débris  du  mât 
de  beaupré  furent  enlevés  du  pont,  et  on  établit  à  sa 
place  un  mât  de  misaine;  puis  l'ancre  fut  levée,  et  nous 
cinglâmes  vers  la  Nouvelle-Providence.  Heureusement 
notre  lieutenant  connaissait  parfaitement  les  mers  où 
nous  naviguions.  Le  vent  resta  favorable;  et  après  deux 
jours  d'espérances  et  d'inquiétudes,  nous  jetâmes  l'ancre 
sur  le  rivage  de  l'île  d'Exuma. 

EDWARDS  SMITH. 


LE  SALON  DE  1856. 


Le  Louvre,  ce  magnifique  palais  qui  renferme  tant  de 
trésors  de  l'art ,  reste  désert  durant  huit  mois  de  l'an- 
née. A  peine  rencontre-t-on  dans  ses  immenses  galeries, 
ouvertes  deux  fois  la  semaine  au  public ,  une  centaine 
de  personnes  qui  se  promènent  insoucieusement  parmi 
toutes  CCS  mer  veilles,  sans  s'arrêter,  devantchaque  œuvre, 
plus  de  temps  qu'il  n'en  faut  pour  lire  sur  le  livret 
l'explication  du  sujet  traité  par  le  maître.  Ni  Murillo, 
ni  Raphaël,  ni  Rubens,  ni  Rembrandt,  n'attirent 
leur  attention.  Si  quelque  tableau  ralentit  la  marche 
des  visiteurs,  soyez-en  sûr,  c'est  quelque  scène  fla- 
mande :  non  parce  que  ïeniers  ou  Gérard  Dow  l'a  re- 
produite avec  un  art  accompli  et  une  vérité  saisis- 
sante, mais  parce  qu'on  y  remarque  des  détails  grivois 


-  ou  plaisans.  Ces  gens-là  ne  se  piquent  ni  de  juger ,  ni 
>:  d'admirer. Us arrivenldeprovince,etilfautqu'ils puissent 
^  dire  à  leur  retour  :  «  J'ai  vu  le  Louvre.  »  Ou  bien,  honnê- 
tes bourgeois  de  Paris,  que  le  mauvais  temps  a  surpris  en 
roule,  ils  sont  venus  s'abriter  là  ,  pour  économiser  les 
vingt  sous  d'un  cabriolet  et  pour  occuper  leur  désœu- 
vrement. Donc,  exceptez  ces  oisifs,  exceptez  un  petit 
nombre  d'artistes  qui  font  des  études  au  Louvre,   cl 
cinq  ou  six   personnes  qui   viennent   religieusement 
passer  quelques  heures  de  contemplation  devant  les  chefs- 
d'œuvre  des  grands  maîtres  ,  la  population  parisienne 
montre  la  plus  complète  indifférence  pour  les  vieux 
trésors  de  pointure. 
Mais  arrive  l'exposition  des  ouvrages 'modcrucs ,  cl 


Escalier  du  Louvre. 


AVRIL  48ofi. 


Branstoini  dd  sculpi- 

27 .  —  TROISIÈMK   VOLL'ME. 


210 


LECTURES  DU  SOIR. 


sondain  nue  foale  immense  se  précipitera  dans  le  riche 
et  noble  escalier  qui  conduit  à  une  galerie  où  Ton  a  ca- 
che Raphaôl ,  Fiemlirandt  et  Muriilo  sous  des  échafau- 
dages de  loile  verle.  jiour  lais?cr  la  place  à  d'S  tableaux 
ppint  savec  précipitation  dopuis  huit  mois; —  comme  si 
Ion  pouvait  accomplir  en  huit  mois  une  œuvre  sérieuse 
et  consciencieusement  étudiée  !  Tour  à  tour,  cent  mille 
personnes  accourront,  se  presseront,  se  heurteront,  se 
dresseront  sur  la  pointe  des  pieds,  pour  apercevoir  au- 
dessus  de lépaule  de  leurs  voisins  les  tableaux  les  plus 
remarquables.  Ce  qu'il  y  a  de  singulier,  c'est  que  cette 
foule,  indifférente,  pour  les  grands  maîlresqu'elle semble 
ne  pas  comprendre  ,  juge  avec  intelligence  et  finesse  les 
tableaux  de  i'écûlc moderne.  Sa  critique  frappe  toujours 
juste;  ses  éloges  ne  s'adressent  jamais  a  une  partie 
vicieuse.  Un  manque  de  proportion,  quelque  léger  qu'il 
soit,  une  pose  exagérée,  une  teinte  fausse,  sont  inévi- 
tablement saisis  et  signalés  par  des  observations  pi- 
quantes. Ainsi ,  voilà  ua  peuple  organisé  à  sentir  et  à 
aimer  les  arts  qui,  par  insouciance  cl  par  paresse,  ne 
sort  pas  de  chez  lui,  n»  hasarde  point  vingt  pas  pour 
aller  visiter  et  admirer  Tiaphaël,  Muriilo,  Rembrandt; 
Tenicrs,  Rubens.  Il  n'y  va  point,  parce  qu'il  peut  y  aller 
quand  il  le  voudra.  Le  salon  moderne,  au  rebours,  n'est 
ouvert  que  deux  mois  de  l'année,  et  il  y  a  un  jour  ré- 
servé. C'est  précisément  ce  jour  réservé  que  l'on  ren- 
contre le  plus  de  foule  au  Louvre,  et  que  la  poussière  élevé 
le  plus  se5  nuages  étoaffans  et  sales.  Mais  qu'importe"?  il 
y  a  l'a  privilège ,  et  le  Parisien  veut  avant  tout  des 
privilèges. 

Tandis  que  cetîe  foule  s'empresse  dans  les  gale- 
ries de  peintures,  ou  s'éparpille  à  travers  le  musée 
égyptien ,  sans  lever  la  tête  pour  regarder  les  beaux  pla- 
fonds, sans  jeter  un  coup-d'œil  à  droite  ou 'a  gauche  vers 
ces  antiquités  curieuses,  rassemblées  Ta  avec  tant  de  mal 
et  de  soins .  descendons  vers  la  galerie  étroite  où  se  dres- 
sent ,  serrées  les  unes  contre  les  autres ,  sans  air ,  sans 
perspective,  avec  un  jour  peu  favorable ,  les  œurres  de 
sculpture  produites  depuis  un  an. 

A  ient  d'abord  Bra ,  qui  n'avait  point  exposé  depuis 
plusieurs  années,  et  qui .  celte  fois,  a  mis  au  salon  trois 
loustes  et  une  statue  du  sire  de  Joinville. 

La  statue  d'un  personnage  historique  n'est  pas  seule- 
ment un  portrait  ressemblant,  mais  encore  un  symbole. 
Ainsi .  le  sire  de  Joinville  doit  i^ésumer  l'époque  à 
laquelle  il  vivait  et  la  caste  a  laquelle  il  appartenait. 
^'oble  chevalier,  élevé  au  bruit  des  arnirs,  on  re- 
trouve en  lui  le  chrétien  qui  court  en  Orient ,  l'épée 
à  la  main  .  et  le  signe  du  croisé  sur  l'épaule;  mais  à 
l'enthousiasme  religieux  et  aux  habitodes guerrières,  se 
mêle  aussi  unsenliment  moinsrude  et  phisèlevé.  Sous  le 
front  habitué  au  casque  du  vaillant  sire,  germent  des  pen- 
sées nouvelles  :  comme  ses  antclres,  il  ne  trouve  pas  hon- 
teux qu'un  chevalier  ssche  lire;  et  il  ne  laisse  plus  à  des 
moines  le  soin  de  recueillir  les  éfénemens  contempo- 
rains. Joinville.  en  un  mot.  représente  le  principe  de  la 
civilisation  litiéraire  en  France. 

Voil'a  ce  qu'a  biea  compris  Rra  ,  cl  ceqn'en  outre  il  a 
bien  exprimé.  L'altitude  du  sire  de  Joinville  est  h  la  fois 
belliqueuse  ft  pensive.  Il  ientuneplumeet  il  porte  l'épée  ; 
car  peut-être  le  signal  du  combat  va-t  il  retentir.  Mais  si 
le  cheval  er  se  lient  debout  cl  prêt  'a  marcher  en  avant, 
son  front  incliné,  son  éegird  préoccupé  annoncent  asse^ 
qu'il  médite  les  chroniques  de  son  temps  ,  et  qu'il  va  les 
écrire  pourvu  que  l'ennemi  lui  en  laisse  le  temps;  il 


n'est  pas  jusqu'aux  plis  du  vêtement  qni  n'attestent  des 
ha!)itudes  graves  mêlées  a  des  inquiétudes  de  guerre.. 

Statuaire  profond  et  penseur,  Bra  n'apporte  point 
seulement  à  ses  marbres  historiijues  de  longues  médita- 
lions,  mais  encore  une  grande  finesse  jointe  à  un  grand 
tact.  Les  bustes  de  M.  Guizot ,  du  maréchal  Mortier,  et  de 
M.  le  baron  Méchin  en  fournissent  des  preuves.  Le  ma- 
réchal et  le  préfet  résument  des  types  de  l'empire  :  grands 
et  forts  instrumens  rais  en  œuvre  avechabile' é  par  la  main 
de  Napoléon;  ils  sont  la  pierre  anguleuse,  qui  serait  resté 
dédaignée ,  sans  l'arcliitecle  qui  en  a  fait  la  base  de  son 
édilice.  On  trouve  au  contraire  dans  M.  Guizot ,  l'homme 
de  l82o  et  de  I83G  :  éclectique,  fin,  ne  devant  rien 
aux  autres ,  mais  tout  à  lui  ;  toujours  en  lutte  avec  les 
événemens  ;  sans  croyance  inébranlable  ;  sans  foi  dans 
l'avenir.  Eh  bien!  étudiez  ces  têtes,  et  vous  y  retrou- 
verez tout  cela:  voici  bien  le  ministre  que  la  discussion 
de  la  tribune  rend  un  peu  itrila!)le,et  qui  pourtant  maî- 
trise ses  émotions:  au  contraire, chez  le  IMaréchil,  ap- 
paraît le  confiance  militaire  du  brave  qui  disait  :  On  doit 
^  tirer  sur  le  roi  ;  je  suis  (jraml.jc  lui  scnirai  de  ùou- 

Duseigneur  avait  à  traduire  une  époque  bien  pins  rnde 
qne  1  époque  du  sire  de  Joinville  Car  si  le  chroniqueur- 
chevalier  représente  la  transition  vague  encore  de  la 
force  militaire  'a  la  force  morale ,  Dagnbert  symbolise  la 
transition  de  la  barbarie  a  quelques  germes  de  civilisation. 
Jusqu'à  Dagobert,  le  droit  n'avait  été  que  la  force  ;  on 
n'acquérait  et  on  ne  maintenait  que  parla  francisque,  le 
poigiiard  et  le  poison.  Sous  Dagobert  commença  une  ère 
moins  sanglante:  on  conclut  des  tr.iitès,  et  le  droit  écrit 
prit  place  à  côté  du  droit  armé.  Voilà  pourquoi  Dasei- 
giienr  a  mis  dans  la  tête  de  son  Dogobert  de  la  ruse  et 
de  l'énergie  :  que  le  cri  do  guerre  se  fasse  entendre,  et 
le  roi  jettera  celle  longue  robe  et  montrera  la  cotte  de 
maille  qu'elle  recouvre. 

La  statue  de  Dagobert  bien  entendue .  présente  dans 
son  ensemble  je  ne  sais  quel  caractère  de  l'époque  qui 
saisit  tout  d'abord;  peut-être  pourrait-on  reprocher  à 
quelques  plis  de  la  raideur  et  trop  de  poids. 

Ce  que  l'on  remarcjuc  d'abord  de  Desbœufs ,  c'est  une 
délicieuse  statuette  de  M"'  h  duchesse  d'Otrante.  On 
imaginerait  difficilement  quelque  chose  de  plus  gra- 
cieux et  de  mieux  disposé:  tout  est  grâce  et  finesse  dans 
cette  petite  figure  assise  mollement  cl  sans  apprêt. 

Le  buste  d'Arnault ,  C3  vieil  athlète  litiéraire  de  l'em- 
pire,  malicieux ,  et  bon  homme,  rappelle  bien  sa  physio- 
nomie empreinte  de  co  double  caractère. 

Type  peut-être  un  peu  trop  moderne  et  trop  volup- 
tueux ,  la  sn'ute  Gcucvicve  de  M.  Etex  offr-e  une 
suavité  decnniours  et  une  rechorchc  de  forme  qui ,  sans 
trop  convenir  à  la  sainte  et  à  la  bergèredes  premiers  temps 
chiéliens,  n'en  est  pas  moins  une  délicieuse  slalne  de 
femme.  Ce  regard  levé  vers  le  ciel  exprime  plutôt  la 
mélancolie  de  la  passion  que  la  ferveur  de  l'araour  ùi- 
leste  ;  il  re:relle  plutôt  qu  il  ne  prie. 

La  Jcuuc  esclave  de  M.  Dehiy .  arrivé  récemment  de 
R'ime,  présente,  mais  avec  pins  dà  p'-o;>  s.  ces  mêmes^ 
caractères  modernes  et  voinptuenx  D.ins  le  bénitier  de 
M.  Antonio  Mnine,  le  cachet  roliu'i.uxa  élé  imprimé  d'une 
manière  complète  cl  irrécusable.  La  seule  crili(jue  que 
Ion  puisse  justement  adresser  à  ce  gnnipf  ?i:^!»illeraent 
disposé  s'adresse  îi  la  pesanteur  de  (ju  lies  du 

vêtement,  qui  semblent  plutôt  mouillée^  ces.  Kn 

revanche ,  l'ange  du  jugement  dernier  n'offre  aucune 
prise  aux  observations  critiques.  Quels  terribles  éclats 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


2H 


doivent  sortir  do  celle  trompelle!  et  comme  l'on  sent 
qu'un  signe  du  doigt  de  l'arciiango ,  qu'un  mouvement  de 
son  pied  suflit  pour  faire  sortir  de  la  terre  ces  cadavres 
et  ces  ossenens  ! 

On  comprend  difficilement  ifcve  rausculeuse de  M. 
Rrion  et  la  Dôjanire  de  M.  Sornet ,  coiffée  comme  M"''"  do 
Lavallière,  et  l'on  arrive  avec  quelque  surprise  devant 
le  (Jén'ie  de  la  Liberté  de  M.  Dumont  :  non  pas  que 
cette  figure  ne  soit  lial)ilement  composée,  mais  parce 
qu'on  se  demande  si  le  symbole  de  la  liherlc  doit  être 
une  figure  de  forme  aussi  frêle ,  surtout  lorsqu'il  est 
destiné  à  s'élever  au  sommet  du  Panthéon,  lîu  vain 
alléguerait-on  (jue  cette  figure  n'est  que  le  modèle  ré- 
duit d'une  statue  colossale.  Dans  les  proportions  colos- 
sales co!ume  dans  les  proportions  réduifes,  la  statue  de 
M.  Dumont  gardera  toujours  ses  apparences  frêles.  Or, 
la  première  condition  de  la  liberté ,  c'est  la  force.  Fran- 
çois 1'''  et  le  Poussin  sont  deux  beileset  complètes  figures. 

Il  faut  citer  encore  le  Mareus  Brutns. 

Les  deux  Dantan  ont  exposé,  l'aîné,  une  délicieuse 
lêlc  de  femme  et  un  portrait  de  son  père,  l'au.re  plu- 
sieurs bustes,  parmi  lesquels  celui  de  Gro?,  de  Bellini 
ctd'Âubert.  Ln  buste  de  Gros  surtout  est  p'ein  de  poéde 
et  de  vérité.  ]\rentionnons  encore  \e  jeune  Sparlintc  de 
Cannois,  le  BaiHij  de  Jalloy,  la  femme  endormie  de  i 
Mercier,  la  Vénus  de  Pradier,  et  arrivons  à  la  chaire  i 
de  Bi(m  et  aux  animaux  de  Barye.  \ 

La  figure  du  Christ  qui  surmonte  cette  chaire  manque  ; 
de  noblesse  et  paraît  mesquine;  elle  semble  beaucoup  ; 
plus  petite  que  les  anges  qu'elle  devrait  dominer.   Ces  ; 
anges  sont  pleins  de  poésie  ,   et  les  ornemens  de  la  ' 
chaire  réunissent  toutes  les  richesses  ciselées  du   I  r 
siècle.  Du  reste  Bion  n'a  point  fout-h-fait  été  le  maître 
de  composer  cette  chaire  comme  il  l'aurait  conçue  de 
lui-même.  Il  fallait  qu'elle  fut  en  rapport  avec  léglise 
de  Brou  où  l'on  veut  la  placer ,  et  celte  condition  pré- 
sentait un  obstacle  de  plus  dont  Bion  a  su  triompher  avec 
habileté. 

Les  statues  d'animaux  que  produit  Barye  ,  comme 
les  tableaux  d'animaux  que  produit  Brascassat,  atteignent 
h  une  vérité  qui  laisse  ces  deux  artistes  sans  rivaux.  Seu- 
lement ,  comme  le  talent  ne  se  présente  jamais  sous  deux 
phases  semWables,  au  statuaire  il  faut  des  scènes  animées 
et  dramatiques,  au  peintre  des  ?cènescîlmes  et  douces. 
Que  ce  lion  exprime  bien  la  colère  delà  peur!  Que  celte 
lionne  exprime  bion  le  repos  et  la  satiété  après  le  car- 
nage! Le  lion  se  trouve  en  face  d'un  serpent  contre  lequel 
il  ne  peut  ni  hitter  ni  déployer  sa  terrible  force;  la  lionne 
est  repue  ;  elle  tient  sa  proie ,  il  ne  lui  reste  plus  qu"a  en 
dévorer  les  restes  à  loisir  ;  d'un  côté  la  fureur  fle  la  force 
en  défaut,  de  l'autre  le  calme  de  la  force  satisfaite. 

Le  Cliacias  de  Duret  frappe  par  sa  conscience  d'étude, 
et  la  mélancolie  que  le  jeune  nnître  a  répandue  sur  toute 
son  (puvre.  lu  artiste  ordinaire  aurait  reculé  devant  ces 
formes  de  mohican  et,  comme  un  peintre  célèbre,  au- 
rait fait  du  sauvage  américain  un  européen  athlétique. 
Duret  plus  hardi,  a  donné  à  Chactas  les  formes  de  la  race 
d'hommes  auxquels  appartient  le  héros  de  Cbaieaubriand. 
Comme  cette  pose  naïve  exprime  la  tristesse  !  comme  c'est 
bien  la  le  laissé-aller  d'un  désespoir  sans  espérance. 

Lorsque  l'on  entre  dans  le  salon  des  peintures ,  deux 
tableaux  d'abord,  et  avant  tout,  frappent  et  attirent  les 
regards.  Ce  sont  les  Pêcheurs  de  Lcopold  Robert  ,  et 
la  Jiatailledes  Pijramides  de  Gros. 

Le  premier  de  ces  tableaux  rivalise  de  pureté  et  de 
poésie  avec  les  créations  les  plus  pures  et  les  plus  poé- 


tiques de  Raphaël;  parmi  les  nombreuses  pages  de 
batailles  qui  se  multiplient  de  toutes  paris  dans  les  im- 
menses galeries  du  Louvre,  rien  ne  saurait  être  op- 
posé avec  avantage  à  l'œuvre  forte  et  grande  da  baron 
Gros. 

Lh  bien  !  ces  artistes  ,  si  hors  de  ligne  ,  ont  tous  les 
deux  succombé  au  suicide  ,  l'un  parce  qu'il  doutait  de 
son  propre  génie  ,  l'autre  parce  que  ce  génie  lui  avait 
échappé. 

Ces  deux  tristes  et  cruels  exemples  le  prouvent: 
l'art  n'est  point  une  chose  si  facile  et  si  riante  que  le 
pense  cette  foule  déjeunes  hommes  qui  se  jettent  folle- 
ment dans  la  carrière  artistique  ,  les  uns  par  vanité  , 
les  autres  par  désœuvrement  ou  par  besoin  ;  tous  sans 
avoir  consullé  leurs  forces ,  sans  prévoir  les  épreuves  du 
noviciat,  les  difncultés  des  débuts  et  le  travail  austère 
de  toute  une  existence  de  douleurs. 

C'est  donc  un  devoir  d'arrêter  dans  la  voie  téméraire 
qu'ils  veulent  suivre  les  imprudens  sans  vocation  qui 
abordent  la  vie  artistique,  et  il  faut  féliciter  le  jury 
chargé  de  l'admission  des  tableaux  d'avoir  refusé  1901) 
toiles  médiocres  ou  mauvaises  apportées  à  son  examen. 

Mais,  en  revanche  ,  il  faut  le  blâmer  sévèrement  d'a- 
voir insulté  à  des  artistes  qui  déj'a  oui  su  se  créer  un  nom; 
d'avoir,  pnr  caprice  et  par  jalousie  peut-être,  écarté  du 
salon  dos  peintres  dont  le  public  sait  et  chérit  le  lalent. 
C'est  abuser  honteusement  d'un  mandat  honorable,  c'est 
faire  servir  à  un  mauvais  usage  une  bonne  et  sage  insti- 
tution. 

Un  règlement  devrait  être  fait  par  lequel  ,  nue  fois 
qu'un  peintre  aurait  été  admis  à  exposer  ,  il  se  trouve  • 
rait  désormais,  pour  les  années  suivantes,  affranchi  de 
l'examen  du  jury.  Ce  serait  au  public  à  juger  les  artistes, 
'a  se  dét(»urner  du  tabh'au  où  il  ne  remarquerait  ni  pro- 
grès ni  talent;  et  non  pas  à  l'omnipotence  d'un  jury 
qui  voit  et  qui  ne  peut  voir  qu'à  la  hâ'e  les  toiles  que 
V-m  fait  passer  rapidement  sous  ses  yeux. 

Car  si  le  jury  a  repoussé  de  l'exposition  Clément 
Boulanger,  Diipré  et  tant  d'autres,  il  n'est  point  de 
raison  pour  que  l'année  prochaine,  il  n'écarte  Charlet 
et  Horace  Yernet,  Court  et  Delacroix,  l  ne  école  bannira 
l'autre,  jusqu'à  ce  que  l'opprimé  arrive  à  la  puissance 
et  use  de  représailles. 

On  levoit,  les  abus  du  jury  ont  celte  année  soulevé 
de  trop  graves  questions  pour  que  l'on  ne  prenne  pas 
désormais  des  mesures  contre  de  tels  abus. 

Ces  considérations  préliminaires  terminées ,  il  faut 
aborder  maintenant  l'examen  des  tableaux,  et  poser  au 
préalable  les  points  de  départ  de  cet  examen. 

Les  arts  ont  un  double  but  :  il  faut  à  la  fois  qu'ils  s'a- 
'  dressent  aux  exceptions  et  aux  généralités. 

Les  exceptions ,  c'est-à-dire  les  intelligences  déve- 
loppées parlcdiication,  l'artetle  contact  de  l'art ,  doi- 
vent rencontrer  dai.is  une  œuvre  les  secrets  et  les  res- 
sources de  l'élude  ;  c'est  pour  elles  qu'en  silence  le 
génie  se  nourrit  et  s'inspire  des  maîtres  ,  puisqu'il  re- 
jette à  la  fin  leurs  langes  glorieux,  et  qu'il  s'écrie  :  Je 
suis  celui  qui  est. 

Aux  généralités,  c'est-à-dire  aux  masses  ,  il  faut  la 
pensée  qui  saisisse,  l'exécution  qui  frappe,  le  drame  qui 
remue. 

Ce  sont  les  généralités  qui  font  le  succès. 

Ce  sont  les  exceplionsqui  Ie«onfirraent. 

Ainsi ,  pendant  que  la  foule  se  groupe  devant  les 
Pêcheurs  de  Robert,  tandis  qu'elle  subit  l'influence  de 
la  pensée  mélancolique  que  renferme  ce  tableau,  l'artisto 


2<2 


LECTURES  DU  SOIR. 


admire  la  correction  du  dessia,  l'habiielé  de  la  compo-  4* 

sitioQ  et  la  vérité  de  la  couleur.  ^ 

Pour  résumer  :  ^ 

Les  masses  sentent  que  cela  est  beau  et  grand.  dl 

Les  exceptions  s'expliquent  pourquoi  cela  est  beau  et  y 

grand.  .  ^ 

Les  batailles  abondent  au  salon;  et  l'Empire,  celte  bel-  V 

liqueuse  époque,  n'a  jamais  tant  produit  de  tableaux  de  ? 

guerre  que  de  notre  temps  pacifique.  En  première  ligne,  .•*• 


apparaît  Horace  Vernet,  qui  pour  son  coœpte,  a  pro^ 
duit  quatre  immenses  toiles  de  batailles  ou  plutôt  qua- 
tre épisodes  de  batailles. 

Les  batailles  d'/é/m,  de  Fried/am^  et  de  Wagram, 
habilement  composées,  décèlent  un  peu  dans  leur  exé- 
cution I  abus  d'une  facilité  trop  grande.  On  y  retrouve 
toutes  les  négligences  d'une  improvisation;  en  revan- 
che, Horace  a  imprimé  à  Fonlenoy,  qui  porte  la  date 
de  dS28,  un  caractère  de  localité  et  d'époque,  témoL- 


La  Bataille 


gnages  d'un  travail  plus  consciencieux  et  plus  étudié. 
Mais  ce  qu'on  ne  peut  voir  sans  admiration ,  c'est  une 
chasse  dans  le  iléserl  de  Sahara.  La,  se  joignent  à  une 
composition  savante  et  heureuse,  un  dessin  correct  et 
une  couleur  vraie.  Ce  n'est  plus  une  pensée  jetée  a  la 
Lâte,  c'est  une  pensée,  forte,  dramatique,  énergiquo- 
luent  conçue  et  complètementexprimce.  Heureux  artiste 
qui  n'a  qu'à  vouloir,  pour  cire  parfait. 

Charlet  aussi  a  exposé  un  chef-d'œuvre;  Charlel  l'ha- 
bile dessinateur  s'est  fait  peintre  habile.  H  a  pris  pour 
sujet  non  pas  une  victoire  mais  une  déroute.  Au 
premier  ooup-d'œil ,  on  ne  voit  dans  son  tableau  qu'un 


Wagrara.  Horace  Vcrncl  p'mx.  Bruwn  sculp. 

.  ciel  noir  et  la  neige  qui  voile  le  ciel  et  qui  couvre  la  terre. 
Puis  quand  les  regards  commencent  à  distinguer  quel- 
que chose,  voici  une  colonne  immense  do  soldais  qui 
s'avance  en  désordre  ;  on  rirait  de  celle  scène  si  l'on  n'en 
pleurait  pas,  car  le  burlesque  se  môle  ici,  d'une  façon 
terrible  ù  l'épouvante.  L'un  esl  affublé  d'un  manteau  de 
femme,  l'autre  d'ua  habit  russe;  plus  loin,  on  voit  des 
soldats  couverts  des  baillons  du  cavalier  et  du  fantassin; 
la  plupart  marchent  nus  pieds ,  et  sans  s'inquiéter  do 
leurs  camarades  qui  tombent  en  chemin ,  autrement 
que  pour  s'emparer  des  guenilles  qui  les  couvrent.  Tous 
ont  dans  le  cœur  le  désespoir  et  la  rage.  S'ils  reacontreot 


i 


i 

I 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


2<5 


214 


LECTURES  DU  SOIR. 


mou. 

Quant  au  second ,  on  ne  peut  raisonnablament  re- 
isrocher  à  un  artiste  d'avoir  fait  une  page  qai  n'exprime 
lien,  lorsqu'o.i  lui  a  imposé  le  projjramme  suivant: 
«  Le  duc  (ïOrlccuis  signe  la  proclamation  de  la  l'ieule- 
»  nance  générale  du  royaiune,  le  51  juillet  ^.SÔO. 

Suiveiii  eHsuitef/uflra^ft'/i^/jeSj  tout  autant, pourcom- 
pléler  l'ci|»licalii)u  du  sujet,  il  en  résulte  que  M.  Court 
a  placé  treize  persouuesauti.ur  d'une  tab'e,  et  que  cela 
re-semi  le  un  peu  auï  figures  de  cire  da  boule?art. 

lleureusemeut,  M.  Court  a  exp^jsé  un  admirable  por- 
trait de  femme  dont  nous  r<eparlerou3   tout-a-l'ljfurc. 
^      L'imiaeme  toile  de  Louis  Doulaugcr  ,  le  triomphe  de 
X  Pétrarque,  place  ce  jeune  maître  encore  plus  haut  dans 
^  l'opiniou  puliliq.e.  Jamais  à  une  corn;  o^ilion  bien  cn- 
^  tendue,  jamais  à  une  couleur  juste,  il  u'a  réuni  un  dessin 
^  plus  correct  et  mieux  c  udié.  Giraud  a  dramatiquement 
e    n'a  i^oiiit  été  li-u-  ***  ®^^<^'"^  ""^  scèie  d'émeut^  populair*».  pendant  la capti- 
***  vile  du  roi  Jean:  il  faut  encore  citer  Henri  IV  rapporté 
an  Louvre,  par  IVjbert  Fleury  et  Jeanne  la  Folle,  de 
Steuben. 

Après  les  tableaux  de  guerre  et  d'histoire,  viennent 
en  presque  aussi  grand  nombre  les  tableaux   religieux, 
parmi  lesquels  le  saint  Sébastien  d'Eugène  Delacroix. 
Assuréaicnt  ce  peintre  a  du  taltnt  cl  un  grand  talent; 


des  marchands  russes,  ils  les  tuent.  S'ils  pa'sent  dans  ^  pî)reusede  l'ensembie,  et  je  ne  sais  quoi  d'indécis  et  de 
un  village,  ils  laissent  derrière  eux  le  village  incendié;  "^ 
à  ces  hommes  dévastés  et  n  onranis,  il  faut  la  dévasta- 
tion et  la  mort.  Le  tabletu  do  Cbarlet  est  la  morale 
des  faits  que  raconte  Horace  Vcruet;  triste  et  solennelle 
morale  que  les  nations  semblent  enfin  comijrendre. 
"  Après  Horace  Vernet  et  Ctiarict,  vieni-.eut  Uellangé, 
Ilyp.  Lecomtc,  Adam,  Beaume,  C.uders-,  Fragonard 
Lepoiievin,  Monlvoisiu,  Utno.x,  et  Engère  L^m'y,  qui 
«nt  reproduit  snr  la  toile,  le  lendemain  de  la  bataille 
de  Jemmapes,  Fleuras,  le  passage  du  uiincio,  le  com- 
Imt  de  Lnndsberg,  la  prise  de  Sal6,  Casliglioue,  Newied, 
la  capitulation  de  Nordlinqen,  le  passage  du  ilhin, 
niernslen,  la  ùataiUe  de  Uaufeldl,  snus  Louis  XY. 
Marignau,  Svertingen,  Denain ,  la  reprise  du  camp  de 
1  eyreslorles,  et  Uondschoole.  Chacun  di  ces  artistes 
a  su  donner  a  son  ti^Jikan  le  caraaèro  de  talent  «lui  lui 
est  particulier,  à  l'exception  toiac'ojs  d'Eugène  Lamy 

dont  l'associatiou  avec  Jules  Dupi ' 

reuse. 

Parmi  les  tableaux  d'histoire,  vient  d'abr.rd  François 
de  Lorraine,  duc  de  Guise.  Après  la  bataille  de  Dreux, 
«  Caihenne  de  Médiris  quitta  Viocennes  pour  con- 
»  duire  le  roi  au  château  de  Rambouillet,  peu  éloigné 
»  du  champ  de  batoillo.  Le  duc  de  Guise  s'y  rendit  aussi- 

»  tôt  avec  tous  les  officiers  de  l'armée;  introduit  avec  ^^,  ,         .    ,  ,  -,     .  ,     . 

»  eux  dans  la  iaîle  où  so  tenait  le  roi    il  demanda  s'il  ^  ^ba^uu  le  sent,  chacun  le  reconnaît,  et  cependant  per 

»  plairait  à  leurs  majestés,  de  lui  accorder  un  moment  $  '^"""^  "^  ^'"""^  '^^^"''  '"''  '''*'"'■  '-''''"^  '^  couleur?  mai 
»  d'audience.  Jésus!  mon  cousiu,  répondit  Catherine,  ^  """^  *'"''''  ^^'■'''"'*'  "^^^"^cit  toute 
»  que  parlez- vous  d'audience?  d;)ulez-vou3  du  plaisir 
»   que  le  roi  et  moi  aurions  à  vous  entendre.   » 

Sans  les  lettres  M.  de  11.  qui  accompagnent  cette 
note  du  livret,  on  se  demanderait  comment  Alfred  Jo-'. 
hannota  pu  choisir  un  sujet  si  peu  dramatique,  et  qui  : 
exige  do  si  longues  explications.   Uue  fois  que   ces  : 
lettres  ont  appris  que  Johannot  travaillait  pour  le  rti  ! 
et  sur  une  donnée  imposée,  il  ne  reste  plus  que  le  sen- 
timent de  l'habileté  avec  laquelle  l'artiste  a  su  triom- 
pher d'un  pareil  sujet. 

Ordonnée  avec  une  simplicité  digoo  et  pleine  dégoût, 
cette  grande  toile  présente  les  ligures  dans  une  ordou- 
nanco  sage  et  des  plus  simples.  Oa  retrouve  dans  cha- 
que tête  une  élude  consciencieuse  et  sévère;  celle  de 
MéJicis  exprime  admirablement  l'asluce  et  l'adresse 
de  la  reine  italienne. 

On  s'arrête  avec  plaisir  devait  le  départ  de  lilarie 
Stuart,  scène  mélancolique  et  d'une  hcm-cuse  compo- 
sition. 

Pour  Léon  Coignet,  chaque  exposition  noiivellc  amène 
un  progrès;  sa  pensée  prend  plus  de  force  et  de  saillie; 
son  expression  plus  de  sûreté,  son  exécution,  plus  d'ha- 
bilelé.  'Voyez  les  Enrôlemcns  volontaires  :  comme  l'agi- 
tation rè;jne  bien  parmi  toute  cette  (ouïe,  sans  qu'il  en 
résulte  ni  désordre  ni  p.:[)illotago  pour  l'œil.  Oi  se  sont 
ému  à  l'asp,  cl  de  rontlnvusiasine  des  gardes  nationaux, 
et  l'on  comprend  les  grandes  choses  que  pouvait  entre- 
prendre un  peuple  sur  lequel  le  danger  de  la  pairie  ex- 
citait un  pareil  dévouement. 

^  Deux  artistes  avaient  à  reprmluire  dçs  scènes  do  la 
révo  ulion  de  Juillet  :  Court  et  Fhi  ippo  Larivicre.  Dans 
celle  espèce  do  lutte,  l'avantage  reste  au  dcnuor,  qui  a  -^ 
couru  et  disposé  sur  une  toile  immense,  d'une  uiauièro  •^ 
neuve  et  originale  de  nombreux  personnages.  Le  ta- 
bleau de  Court  :  la  distrihution  des  drupcai.v .  nô- 
clie  moins  par  la  composition  que  par  la  (ouUur  va- 


ais 

a  toile  du  srti?i/  .Sé- 
bastien. Est-ce  le  dessin?  Voici  des  f.-mmes  incorrectes, 
et  l'on  ne  peut  comprcudre  le  cadavre  tourmenté  que 
le  peintre  jette  sur  le  devant  de  la  toile  ,  et  les  jambes 
écartées  d'une  manière  maladroite.  Est-ce  la  pensée;? 
peut-être.  Car  l'aniiéc  dernière,  le  prisonnier  de  Chilon 
faisait  frissonner  d'épouvante,  et  cette  année,  on  com- 
patit "a  cet  corps  sanglant,  où  reste  néanmoins  assez  de 
vie ,  pour  que  la  souffrance  y  conserve  toute  son  éner- 
gie. Du  reste,  il  faiit  reconnaître  dans  ce  tableau  une 
grau'le  harmonie  d'ensemble ,  cl  une  touche  souvent  fine, 
délicate  et  hardie. 

L'asso»</J/iûu  d'Achille  Deveria,  l'un  de  ses  premiers 
tableaux  a  l'huile,  ne  manque  pas  de  grà^e,  laisse  voir 
quelque  incertitude  de  couleur  et  révèle  les  études  que 
l'arliite  a  faites  du  Coné.TC.  M.  Dedrenx  a  fait  d'heu- 
reuses ctiides  ôechcvaux.  Dans  son  martyre  de  saint  Uip- 
pobjte;  et  la  fille  de  Jepidé  de  l.ehniann  a  le  pri- 
vilège .sinon  d'attirer  les  groupes  de  la  foale  ,  au  moius 
de  fixer  l'attention  des  arli:tes.  Telle  est  du  reste  la  va- 
leur réelle  dtî  celle  toile,  qu'elle  résiste  à  des  critiques 
justes  et  nombreuses.  Nous  dirons,  nous,  qu'une  grande 
mélancolie  règae  dans  ce  tableau  et  fait  oublierce  que  l'on 
peut  reprocher  de  Manière  à  ceriaiues  parties  de  la 
di^posilioa  des  figures  et  du  dessin.  Après  la  jiUe  de 
Jephtê,  ou  remarque  le  retour  de  l'enfant  prodigue  et 
(Uûn,  (le  Chisscriau,  habileiucut  dessinés; /c  C/<rJs/ 
inori,  de  Urtmond ,  uue  Magdeluine  de  madame  Dehe- 
raiu ,  Agar  dans  le  désert,  de  Lossore. 

Purmi  les  tableaux  de  genre,  sprcs  les  pêcheurs,  de 
Robert,  et  ses  deux  éludes,  il  faut  citer  avant  tout  Ij 
Léonard  de  Vinci,  de  He.^se. 

Léonard  n'est  eucmc  qu'un  eiifant  ;  il  a  vu  des  pipcurs 
apporter  au  marché  des  cages  pleines  d'oiseaux,  et  touché 
iIj  coui[)assiou  i)our  les  petits  prisonniers,  il  les  aihète 
cl  les  rend  à  la  libcrlé.  Taudis  qu'il  les  suit  d  un  regard  rê- 
veur, quelques  personnages  l'entoureut  et  s'expliquent  di- 
vciseaioul  »  o  qu'il  vient  de  faire;  les  uns  sourient  de  pi- 


MUSLE  DES  FAMILLES. 


215 


é,  d'autres,  les  femcaes  sarloul,  semblent  comprendre  ^  nom  dans  les  Revue:,  scdî  avoir  acquis  one  valeur  quel- 
action  dujeunelumme.  II  >  a  une  délicieuse  tète  d'en-  ?  conque,  5ans  avoir  pris  place  sur  le  tarif:  cclui-la  ne 


lié,  .,   .     ,.. 

l'action  du  jeune  lumme.  II  >  a  une  délicieuse  tète  d'en-  g  t^jnque,  5ans  avoir  pris  place  sur  le  tarif:  celui-là  ne 
fanlqui  cherche  les  oiseaux  dans  le  ciel,  et  sur  laquelle  S  trouverait  ni  librdre  pour  l'acheter  ou  pour  1  eeiuter  , 
tombe  avec  éciat  une  lumi.'re  éblouissante.  Daos  l 'U  e  ?:  eût-i!  en  portefejille  IMn/ir/aairc.  et  ies  Puritains. 
cotte  5cène  sava-rimeot  d:spo  ée.  sans  que  larls'y  fa>se  ^  Je  sais  bi.^n  que  madame  Ihudebonrd  a  pîace  la  scène 
sentir,  ou  re^o^naîluuc  pureté  raphaè  esque  de  dessin,  à  ^e  son  tableau  au  dix-huitième  siècle;  mais  il  en  ttait 
et  une  justesse  de  o^uleur  habilement  saisie  sans  pré-  5  alors  h  peu  près  c  )mrae  aujourd'hui.  Gilbert  et  Mal- 
senter  toutefois  rien  de  trop  léché.  Il  y  a  la  harmouio  ,  i  fi'iilre  moururent  de  faim .  faute  de  libraire, 
effet  et  vérité.  5      ^'  après  tout ,  pourquoi  blâwerail-on  les  libraires  de 

Lue  cliahie  de  forçats  en  <788,  par  M.  Cibot,  produit  ?  oe  point  aveulurer  leur  fortune  surlesdnnccs  j'un  talent 
une  impression  plus  méloJramatique  qu'attendrissante  ^  t^'^a'cni  ou  que  le  public  ne  comprendra  point  pent- 
M.  Jeanron  avec  plus  de  simplicité,  auune  de^  effets  $  être  ?  Pourquoi .  ces  industriels  h'érigeraient-ils  en  Me- 


plus  sûrs.  La  pauvre  famille  et  les  bercjers  du  Midi. 
réunis-entaunhabdeeulented;  lartjUnegraQde  Jutesse 
et  uue  g(âce  eitrême  de  pensée. 

M.  Destouches,  devenu  p€>p:jlaire,  par  nu  ji>li  tableau 
exposé  en  ^854.  et  tout  parîcmé  de  rémiuisc^ntes  de 
Greuze,  a  moins  heureuse  neat  réussi,  cette anuée.  dans 
le  sujet  qu'il  a  choisi  et  daus  la  manière  dont  il  l'a  traité. 

Un  jeune  conscrit ,  dit  le  livret ,  au  moment  de  re- 


céues,  à  leur  propre  détriment?  Il  y  a  deux  classes 
d  hommes  aux  dépeus  desqui  Is  on  s'ébat  depuis  longues 
années  :  les  libraires  et  les  créanciers  :  les  libraires  parce 
qu'il  y  ado  itauvais  auteurs  dont  on  ne  veut  point  ache- 
ti'r  les  livres;  les  créanciers,  parce  qu'ils  obligent  les  dé- 
biteurs fiipons  à  payer.  Mais  ce  serait  une  thèse  facile 
a  soutenir  que  le  contraire  de  ces  vieilles  plaisan'.cries , 
passées  on  lieux-communs  et  qui  traînent  dans  tous  les 


joindre  l'armée .  vi»nt  faire  ses  derniers  adieuià  sa  >  vaudevilles  et  clans  tous  les  petit*  journaux:  un  jour 
fiancée  et  lui  demande  com  ;-.e  souvenir  de  leur  enga-  $  peut-être  publiera-t-on  les  nu'njoiri's  d'un  libraire  et 


»  gemeut  uue  boucle  de  ses  chevtux.  »  Dans 
de  la  femme,  on  peut  a  la  rigueur  trouver  d 
talion:  daus  celle  de  l'homme,  il  y  a  quelqi  c  ih'se  de 
théâtral  peu  en  harra.înie  avec  la  simplicité  du  sujet. 
Du  reste,  les accessoifts  finement  compris  et  la  vérité 
de  certains  détails  conipenseut  ces  observations  dune 
critique  un  peu  sévère. 

Le  petit  messager  est  une  charmante  composition. 

M.  Kiuult,  daus  ses  douze  tableaux  en  compte  six ,  qui 
rcpréseutcut  : 


la  pose  ?  ceux  d'an  créancier,  et  alors  le  public  si  bénévole  pour 
-  laffec-  ^  accepter  les  pnjujés  qu'on  lui  donne ,  si  moutonnier 
dauilesiu]pressionsqu'ilaacceplées,trouvera-t-iltrès-na- 
tureilcs  les  épigrammes  contre  les  auteurs  dont  ne  veu- 
lent point  les  libraires,  et  contre  les  débiteurs  qui  ne 
paient  point  leurs  dettes.  Pourquoi  non"?  Les  neveux 
qui  volent  leurs  oncles,  les  pupiles  qui  trompent  les  tu- 


( canar i ?  ) 

»  Loe  j'euae  fille  hésite  à  entrer  dans  l'eau;  une  plus  ^ 
jeuue  l'y  entraiu!».  ^ 

»  L'heureuse  mère.  L'enfant  joue  avec  un  collier ,  £ 
(Scène  de  baigneuses.  )  !j! 

L'ne  jeuue  femme  et  «on  eafant  au  sortir  du  bain 


Les  roses  :  |  scène  d^  baigneuses.  ) 

En  ^  8-30,  il  avait  exposé. 

»  Deux  jeunes  filles  nues  dans  une  barque,  et  les 
années  précédentes,  il  s'étîiifaitun  nom  populaire,  par 
un  tableau  de  deux  jeunes  filles  nues ,  dont  luue  voulait 


leurs  ont  bien  passé  de  mode 

Mais  laissons  cette  digression  pour  arrirer  à  Pigal  el 

'ases  époux  en  lirouille ,  scène  Iriùsle .  trop  triviale  peut- 

•  Deux  jeunes  filles  se  baignant.  La  pins  jeuue  ef-  >  être  cl  ques-eule  escuse  nue  grande  vérité.  Biard  aussi, 

»  frayée  par  un  canard^  se  Jette  dans  les  bras  de  l'autre  ^  aime  le  trivial ,  mais  un  trivial  de  meilleur  g  ùt  et  d  é- 

lagî  moins  bas.  C'est  l'importance  d'un  suisse  dans 
l'exercice  de  ses  fomllons , c'est  uce  garde  ualionale  de 
campagne  défilant  devant  le  maire,  ce  sont  enfin  des 
banqnistes  désappointés  par  le  mauvais  temps. 

El  pour  commencer  par  la  critique,  il  faut  dire  que 

c  dernier  tableau  rappelle,  avec  trop  d'iLfériorité,  les 

»  Trois  jeunes  11  les  s'étant  baiguées  dans  une  mare,  3l  Coméùiens  de  campagne  dumèmeariisie,  comme  toutes 

l'une  d'elles  caresse  un  oiscaU  qu'elle  a  attrappé.  $  les  idées  traitées  deux  fois,  celle-ci  perd  de  sa  saveur  et 

de  sou  f  rigiaalité. 

Q  lant  au  suisse,  il  marcbe  avec  toute  l'importance  so- 
lennelle d'un  huissier  de  paroisse  et  il  fait  sourire  invo- 
lontairement. Mais  on  rit  aux  é.lats  devant /a  garde  na- 
tionale de    campagne.  La  foule  se  groupe  devant  ce 
entraîner  sa  com-a;îne  dans  l'eau.  D'où  il  résulte  que  ^  tableau;  chacun  interprète  h  physionomie  des  person- 
M.  lîioult  ne  peint  a  peu  près  que  des  baigoeusts.  $  nages;  Tun  cite  le  mair?,  les  deux  mains  croisées  avec 

A  Ditu  ne  plaise  que  je  VtuiUe  nier  la  grâce  et  la 
poésie  avec  lesquelles  il  traite  ce  genre  de  sujets. 
On  ne  saurait,  mieux  que  lui,  exprimer  surtout  les 
formes  indécises  d'une  jeuue  fiile.  encore  loin  de  l'ado- 
lescence. Mais  pourquoi  ne  pas  sortir  d'une  idée  si  con- 
stamment suivie?  .\  la  fin,  le  sujet  s'épuise  ;  et  les  redites 
fatiguent  les  spectateurs.  Le sapit  Jérôme  dans  lagrotte, 
et  une  élude  de  tête  de  femme,  prouvent  que  M.  Rioult 
peut  faire  autre  tli)se  que  des  baigneuses;  pour  Dieu  ! 
qn'il  ne  fasse  donc  plus  de  baigneuses. 

Le  po'cte  et  son  libraire,  de  madame  Haudetourd- 
LesLOt,  est  plul<  t  nue  jolie  scène  ,  qu'une  idée  juste. 
F.es  libraire  ne  lisent  jamais,  et  encore  moins  se  font 
lire  les  Ii  res  qu'ils  éditent.  Lu  libraire  acheta  l'ou- 
vrage duu  écrivain,  d'pprès  le  tarif  (ù  le  talent  et  le 
nom  de  cet  écrifain  le  pkccnt.  INIais  le  jeune  hjEDme  iu- 
coaiîu  qui  jc  présenterait  au  libraire,  sans  s'être  créé  un 


ce 
importance  derrière  le  dos  :  l'antre  désigne  c«t  honnête 
jardinier  qui  salue  de  son  schako  comme  d'un  chapeau 
et  qui  étale  fastueusement  les  deux  pointes  brodées  de 
îa  cravate  sur  les  revers  d  un  uniforme  râpé.  Ceux-ci 
préfèrent  la  petite  fiile  qui  allonge  le  pas  près  de  son 
père;  ceux-là  les  musiciens  ,  d'autres  l'officier;  si  Lien 
que  l'on  ne  quitte  qn  i  regret  la  place  pour  la  céder  à 
d'au'.res  curieux. 

Le  Dranlc-basdn  combat j  idée sérieme.  compte  moins 
de  spectateurs.  Car  ici  l'art  ne  s'emmielle  pins  pour  la 
foul^  de  facétie  el  de  forœe  populaire.  M.  Biard  a  pour- 
laut  bien  compris  et  chacdf  ment  amené  le  moment  qui 
prcccdelecon.bat.  et  il  n'a  point  épargné  les  iutcntitDS 
drao'atiqnes;  ou  regrette  seulonient  que  la  perspective 
laisse  a  critiquer  dans  quelques  parties  du  vaisseau. 

Nous  voici  arrivés  a  Camill  :  Roqricplan  et  'a  ceux  scè- 
nes Jclicieuses;  dans  la  première,  uncjoiic  femme  coupe 


216 


LECTURES  DU  SOIR. 


I 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


2t7 


L'Aïuiral  de  ilijiuv. 


AVRIL  ^856. 


LepauUe  p'wx  Broun  sculp. 
28.  —  iniosiÈME  voLÏsu:. 


âl8 


LECTURES  DU  SOm. 


avec  cne  ineffable  eïprcfsion  de  malice  les  ODgles  de  ee 
'pauvre  lion  amoureux.  Daus  l'autre  on  Irouveuo  souve- 
nir frais  et  poétique  de  Jean-Jacques  Rousseau.  «  Une  fois 
))  mademoiselle  Galley  avançant  son  tablier  et  reculant  la 
»  tète ,  se  préîentait  si  bien  à  moi,  et  je  visai  si  justeque 
»  je  lui  fis  tomber  un  bouquet  dan  ■  le  sein,  elderire!  je 
»  me  disais  en  moi-même  que  mes  lèvres  ne  sont-elles 
»  des  cerises  comme  je  les  leur  j*^lleraisde  bon  cœur.  « 

La  tête  de  Jean  Jacques  et  celle  des  deux  jeunes  femmes 
ont  une  grâce  exquise.  Seuiemeut,  on  regrette  que  le  Ion 
général  de  ces  deux  tableaux  ait  quelque  chose  de  Vd- 
gue  et  de  terue. 

Les  marines  abondent  au  Salon,  et  au  milieu  d'une 
foule  de  tableaux  doot  le  caractère  principal  est  la  médio- 
crité, on  remarque  uu  petit  nombre  d'escèptious  ;  le 
veuqcur  de  Lepoi'evin,  une  vue  d' Anvers  iÏq  Garnerey, 
une  vue  prise  à  Bordfa-jx,  de  Taniieur,  les  funérailles 
d'un  ofjicier  de  marine  ci  les  vieilles  barques,  û'isabc^ 
jeune,  la  détresse  et  une  vue  de  Aaples  par  Gudiii,  et 
une  toile  où  l'on  reconnaît  des  progrès  notables  :  le 
condmt  de  rAlrjésiras  par  Morel-Fatio. 

Ulrich  a  uu  délicieux  lever  du  soleil  dans  les  environs 
de  Gênes,  qui  le  place  en  première  ligne  parmi  les  pein- 
tres de  marine.  Comme  paysagiste,  il  compte  trois  t-  ilcs 
])leinps  de  poésie  et  de  vérité  ;  ses  rivaux  sont  Jules  Du- 
pré,  Cabat,  ^^atelet,  Fiers,  Ricois,  et  Tlandin,  jeune 
peintre  qui  promet  plus  tard  un  artiste  d'eqiorauLe. 

Resterait  "a  parler  des  animaux  de  Jauei-Lan;;e  et  de 
Lepaulle;  mais  il  faut  arriver  entin  aux  portraits.  Les 
portraits  sout  d'ordinaire  ce  qui  foisonne  le  plus  au  Sa- 
lon :  le  rapin  iuha'oile  à  composer  même  tank  bien 
que  mal  uu  tableau,  se  rejette  sur  les  pm traits.  De  la 
cette  effro\able  série  de  têies  burlesques  qui  grimacent 
plus  ou  moins  ;.  de  là  Icmpressemeiit  de  la  foule  autour 


des  sept  ou  huit  portraits  qui  sortent  delà  ligne  commune. 

Cinq  artistes  ont  ce  privilège:  Cha'iipmarlio,  De- 
caisne'J  Dubuffe  ,  Coiîrl  et  Lep'îule.  Champmartin,  plus 
mou  et  plus  vaiiue  que  les  aunécs  prÉcé  lentes ,  semble 
av<.if  ailoptc  partie  des  défauts  de  Dubuffe.  Dubufio  fi- 
çonue  plus  que  jaîuais  ses  délicieuses  femmes  avec  da 
brouillard  et  du  coton.  Cela  tst  si  transparent,  si  léger, 
sidinphane.  qu'où  ose  à  peine  resprer,  de  crainte  qu'uQ 
souffle  ne  dissipe  la  frêle  apparition.  Dccaisne  semble 
exagérer  un  peu  la  nalure,  et  jamais  Court  n'aurait  rien 
exposé  de  plus  aiimirable  que  le  portrait  inscrit  sous 
le  numéro  -i20,  s'il  avait  donné  plus  de  soin  et  de  vé- 
rité aux  étoffes  de  la  lobe. 

Reste  Lepaulle,  qui  laborieux  artiste,  ne  se  contente 
jamais  des  succès  et  des  progrès  de  la  veille  que  pour 
préparer  le  succès  et  le  pro^rt-s  du  lendemain. 

Daus  son  portrait  de  M.  Rigny  ,  il  s'est  élevé  à  toute 
l'imjiortancedesta'oleaux  d  histoire;  c'est  une scènecom- 
posée  habilement  et  sans  emphase;  la  ligure  de  l'amiral 
reproduit  bien  la  Usure  à  la  fois  fine  et  reposée  du  mi- 
nistre qui  déguisait  son  adresse  smus  une  bonhomie 
attrayante.  Mademoiselle  Yarin,  celle  jolie  danseuse  sous 
lecv'Stume  de  .Miranda ,  forme  un  contraste  piquant  avec 
le  porlrcil  de  l'amiral,  et  par  la  composilion,  et  par  le 
faire  du  iai>leau.  Duns  le  premier  la  force  dumine:  dans 
le  second  on  trouve  nue  grâce  extrême  et  pourtant  une 
grâce  d'opéra  ,  uue  {iràce  maniérée.  C  tons  encore  les 
portraits  de  M.  de  Tlaisance,  du  uiaréchal  Maison,  du 
voyageur  PaulGuemard  et  une  grande  étude  d'odali-qiie. 

Ici  doivent  s'arrêter  ces  U'ics  du  Musée  des  Fauiilles 
sur  le  Salon ,  notrs  incomplètes  sans  doute ,  mais  qui  du 
moins,  à  défaut  d'autre  valeur,  expriment  ane opinion 
consciencieuse  et  loyale. 

S. 


MAGASINE. 


CHOSES  VULGAlllES  QUli  LON  IGÎSORE. 


DES   liriNGLES. 

Conduisez  une  jeune  femme  dans  un  vaste  atelier  où  tra- 
vaillent demi-nus  des  bommes  a  la  face  brillante  et  métal- 
lique, aux  gencivesnoires,  aux  yeux  rougeseteullammés, 
aux  cheveux  d'un  vert  éclatant;  dites-lui  :  ces  hommes 
s'empoisonnent  lentement;  la  plupart  meurent  pul- 
moniques  api  es  qiieK]ue  temps  de  cet  étrauge  métier; 
aucun  ne  {-eut  continuer  un  pareil  travail  après  I  à^e  de 
quarante  ans;  et  toutes  ces  souffrances,  c'est  pour  vous, 
puur  vous  faire  belle,  pour  complelter  voire  toiklle. 
Elle  ne  voudra  pas  vous  croire  jusqu'au  moment  où 
elleauia  vu  sortir  des  mains  des  ou\riers  les  objets  qu'ils 
fabriquent  :  niis  Éi'iNGLi  s. 

Pour  fabriquer  diS  épingles,  il  faut  : 

I»  Des  mineurs  qui  tirent  du  sein  de  la  terre,  dans 
les  i  ay»  du  nord  ,  le  cuivre  rouje  cl  le  zinc ,  qui  for- 
ment la  malicre  de  ces  objets. 


2"  Des  forgerons  qui  pour  obtenir  l'alliagedececuivre 
et  de  ce  zinc ,  le  passent  au  laminoir  cl  le  façonnent  en 
iil  de  laiton, 

5"  Des  dresseurs  qui  déroulent  ce  laiton  façonne  en 
cercles. 

i°  Des  tailleurs  qui  laiUent  le  laiton  déroulé,  à  la 
longueur  des  épingles. 

•îi"  Des  ewpoinleurs  qui  façonnent  les  poialos. 

6"  Dci  repasseurs  qui  liuisseui  ces  pointes. 

7"  Des  coupeurs  qui  préparent  la  liause  ou  épingle 
sans  têto  'a  en  recevoir  uue. 

S"  Des  faiseurs  de  têtes  qui  roulent  le  laiton  autour 
de  l'épingle.  , 

"Jo  Dos  coupeurs  de  têtes  qui  taillent  ce  laiton. 

I0'>  Des  réunisscurs  de  tètes  qui  passeut  l'épingie  aa 
feu. 

^1'  Des  (ijhsfcurs  qui  fixent  irrévocablement  ces 
lùies. 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


2-19 


-12°  Des  découpeurs  d'épiugles  qui  les  iittloient. 

■\  ô°  Des  éltmieurs  qui  les  couvrent  d'une  pellicule 
d'étain. 

H  4"  Des /jouteuses  qui  les  attachent  sur  le  papier. 

Voici  cooiment  M.  Teyssèdre,  dans  le  Dtcùonnuirc 
de  la  Conversation ,  explique  ces  différents  travaux. 

Après  avoir  décrassé  les  belles  de  fil  cnnlournces  en 
cercles ,  on  les  fait  passer  deux  ou  trois  Tis  a  la  filière 
pour  ecrouir  (durcir)  le  niëlal  et  bien  polir  ^a  surface. 

Dressage.  —  Si  l'on  coupait  par  petits  bouls  le  fil  lant 
qu'il  est  roulé  eu  cercle ,  il  serait  dificilo  do  donner  à  ces 
bouts  des  longueurs  égales;  d'ailleurs,  on  ne  parvien- 
drait pas  a  faire  promptcment  la  poinle  d'une  épingle 
courbée.  Il  est  donc  indispe-n:  able  de  rcclifier  le  fil  de  lai  - 
ton  avant  de  le  couper  en  bouts.  Celte  opération  semble 
très-facile  au  premier  abord,  tt  cependant  elle  ri'est 
rien  moins  que  cela  :  il  faut  beaucoup  d'habitude  pour 
y  réussir  constamnitut.  L'iuslrument  dont  on  se  sert 
pour  cet  usage  est  fort  grossier ,  et  l'on  n'apprend  a  le 
bien  organiser  que  par  la  pratique  ;  en  voici  une  idée. 
—  Sur  un  bout  de  plauche  fixe ,  ou  enfonce  une  douîaine 
de  clous  cylindriques  comme  ceux  dits  créwinr/Zc;  ces 
clous  sont  disposés  en  équerre  : 

G  o  0  (/ 
a  b  o 

0  c 

o 

0  c 

0 

o 

0 
G 

0  c 
Le  fil  passe  d'abord  entre  les  clous  o,  b,  d,  et  puis  al- 
ternativement entre  les  clous  c,  c,  c;  nous  voulons  dire 
que  s'il  passe  a  la  droite  du  premier^  il  passe  ensuite  à 
la  gauche  du  second,  et  ainsi  de  suite.  Cet  appareil 
s'appelle  engin.  —  La  botte  du  fil  étant  placée  sur  une 
bobine,  l'ouvrier  dresseur  saisit  le  fil  par  un  bout  au 
moyen  d'une  tenaille,  et,  après  l'avoir  entrelacé  dans 
l'engin,  il  le  tire  en  courant  sur  un  plancher  de  50 
pieds  de  long.  Cela  fait ,  il  retourne  auprès  de  l'engin , 
coupe  le  fil  tout  près  des  clous,  saisit  le  bout  qui  reste 
engagé  dans  la  machine  et  s'éloigne  pour  dresser  une 
nouvelle  longueur  de  trente  pieds;  il  continue  cette 
manœuvre  jusqu'à  ce  que  toute  la  botte  soH  dressée. 

—  Un  ouvrier  peut  dresser  ainsi  600  toises  de  fil  par 
heure,  et  comme  il  est  obligé,  dans  cette  opération,  de 
s'éloigner  et  de  s'approcher  alternativement  de  l'engin , 
sa  vitesse  est  de  -1200  toises  (une demi-lieue)  par  heure. 

—  Quand  toute  la  botte ,  dout  le  poids  est  d'environ  1 2 
kilog.  et  demi,  est  dressée,  l'ouvrier  prend  tous  les 
bouts  ,  en  forme  un  fais«-eau  ,  et  frappant  avec  une  plan- 
clielle  les  extrémités  des  fils,  il  fait  de  leur  ensemble 
une  surface  plane;  puis  il  lie  fortement  le  faisceau  avec 
un  fil  de  laiton  vers  le  bout,  qu'il  a  régularisé  avec  la 
planchette.  Cela  fait,  il  s'assied  par  terre  tt  attache  à  sa 
cuisse  gauche  un  appareil  dans  lequel  il  fixe  à  volonté  la 
botte,  qu'il  coupe  en  tronçons  de  môme  longueur  au 
moyen  d'une  cisaille.  Une  boîlc  de  fer  lui  sert  de  régu- 
lateur pour  donner  à  tous  les  troiiçons  une  même  lon- 
gueur, laquelle  équivaut  à  celle  de  deux  ou  quatre 
épingles,  suivaut  leur  grosseur.  ^— Un  ouvrier  peut 
dresser  et  couper  eu  un  jour  assez  de  lil  pour  fabriquer 
vingt  douzaines  do  miliers  d'épingles.  —Du  coupeur, 


Icj  lroii<;oaaj)assentauxci///voin/6-«)s  (»jui  fout  la  pointe). 
La  machine  dont  on  fait  usage  dans  celle  opération  est 
une  meule  d'acier  trempé  taillée  en  lin.e  sur  son  con- 
tour ;  celto  lime  circulaire  est  montée  et  mise  eu  mou- 
vement comme  les  meules  des  couti-licrs.  Il  y  a  deux 
sortes  do  meules  ,  l'une  propre  h  défçrossir  et  l'autre  a 
finir;  la  taille  de  celle-ci  est  plus  fine  que  celle  de  la 
première.  Ces  meules,  qui  ont  de  18  à  20  pouces  do 
circonférence ,  tournent  avec  une  vitesse  de  27  lieues  a 
l'heure.  —  Les  empointeurs  se  placent  devant  leurs 
meules  ,  assis  les  jambes  croistes  a  a  manière  des  tail- 
leurs; ils  prennent  de  20  a  'lO  tronçons,  suivant  la 
grosseur  du  fil,  et,  les  tenant  des  deux  mains  entre  liu- 
dex  et  le  pouce  ^  ils  les  présentent  par  un  bout  à  la  rûculc, 
ayant  soin  que  les  uns  ne  dépassent  pas  les  autres,  de 
façon  qu'ils  offrent  la  forme  d'un  peigne  droit.  Pendant 
que  la  meule  u«e  les  trocçons  ,  l'ouvrier  les  roule 
entre  ses  doigts  afin  que  la  j. ointe  soit  aiguë  et  conique. 
—  Comme  il  y  a  deux  sortes  de  meules ,  l'opération  de 
l'emjointage  se  fait  en  deux  fois  :  l'ouvrier  empointeur 
est  celui  qui  ébauche  sur  la  meule  à  la  taille  grossière; 
\erepasseur  finit  les  pointes  sur  la  meule  à  la  taille  fine, 
dont  le  diamètre  est  de  4  a  5  pouces.  — Les  tronçons 
dont  les  deux  bouts  sont  aiguisés  passent  des  empoin- 
teursà  l'ouvrier  coupeur.  Celui-ci,  armé  d'une  cisaille, 
et  muni  d  une  boîte  qui  lui  sert  de  régulai-  ur ,  retran-, 
che,  vers  les  deux  bouls  du  tronçon  deux  longueurs  :  ces 
deux  parties  détachées  représentent  deux  épingles  privées 
de  tètes.  Du  coupeur  le  reste  des  tronçons  retourne 
aux  empoinlcurs ,  qui  les  aiguisent  de  nouveau  vers  les 

deux  bouls,  après  quoi  ils  retournent  au  coupeur 

Celte  manœuvre  se  répète  jusqu'à  ce  que  le  tronçon  soit 
réduit  à  la  longueur  de  deux  épingles.  —7  Les  épingles 
sans  têîe  s'appellent  lianses.  Un  ouvrier  peut,  dans  un 
jour,  faire  la  pointe  à  quinze  douzaines  de  milliers 
d  épingles,  grosses  ou  petites,  et  la  treizième  en  sus 
pour  le  déchet. 

Manière  de  faire  les  têtes.  — Los  têtes  se  font  avec 
du  laiton  roulé  en  tire-bouchon,  plus  menu  que  celui 
dont  l'épingle  est  faite.  Pour  rouler  ce  laiton  ,  ou  fait 
usage  d'une  machine  assez  simple ,  et  dout  on  peut  ai- 
sément se  faire  une  idée  :  elle  se  compose  d'un  petit 
arbre  de  fer  pien  poli,  qu'on  fait  tourner,  soit  avec  la 
main,  soit  au  moyen  d'une  roue  et  d'une  corde;  a 
l'extrémilé  de  l'arbre  est  ajusté  un  fil  de  laiton  un  peu 
plus  gros  que  les  épingles  pour  lesquelles  00  veut  faire 
des  tètes.  C'est  sur  ce  fil ,  appelé  moule  ,  que  se  roule 
le  laiton  des  tctes ,  d'où  résultent  des  hélices  tout-à-fait 
semblables  aux  ressorts  de  bretelles. 

Couper  les  têtes.  —  L'ouvrier  coupeur  de  têtes  s'as- 
sied par  terre ,  prend  d'une  main  une  douzaine  de  torons 
ou  hélices ,  ajuste  bien  leurs  bouts ,  et,  au  moyen  d'une 
cisaille  qu'il  tient  de  la  main  droite,  il  coupe  d'un  seul 
coup  deux  tours  de  chaque  toron.  Il  faut  qu'il  ait  acquis 
une  grande  habitude  pour  bien  exécuter  celle  opération, 
^  car  l'eip.rieoce  a  fait  connaître  qu'une  tête  d'épingle 
^  qui  a  plus  ou  moins  de  deux. tours  d'hélice  ne  veut 
^  rien.  — Un  ouvrier  habile  peut  cou[cr  jusqu'à  -12,000 
^  tctes  h  l'hfure. 

a^  liccuire  les  têtes.  —  Comme  le  laiton  acquiert  une 
^  certaine  dureté  en  passant  par  la  filière ,  et  qu'il  importe 
^  que  les  lêles  aient  un  peu  do  mollesse  pour  bien  s'adapter 
^  sur  le  corfs  de  l'épingle,  on  les  fait  rougir  dans  une 
^  cuillère  de  fer. 

^  Ajuster  les  têtes  sur  les  êpinfilcs.  —  Pour  fixer  les 
•»•,  têtes,  ou  fait  usage  d'une  machine  appelée  mouto)i. 


220 


LECTURES  DU  SOIK. 


—  L'oovrier  ajusteur  a  Irois  sebilles  autour  de  lui  :  une 
oonlient  des  tôles,  la  seconde  des  baoses,  et  la  troisième 
reçoit  les  épiogles  qui  ont  des  têtes,  que  l'ouvrier  fixe 
aiusi  :  il  prend  une  hanse  du  côté  de  la  pointe,  et  l'en- 
fonie  au  hasard  par  l'autre  bout  dans  la  sëbille  aux 
têtes;  il  en  enfile  au  moins  nue,  la  fait  couler  vers  le 
gros  bout  de  la  hanse ,  la  place  dans  le  creux  de  l'en- 
clume ,  tourne  l'épiogle  sur  elle-même  pendant  que  le 
bout  du  cylindre  frappe ciuq  ou  six  coups.  —  Cn  ouvrier 
peut  frapper  20  Jêles  d'cpiug'e  par  minute ,  et  comme 
il  faut  ciuq  ou  six  coups  pour  fixer  chaque  tête  ,  il  est 
obligé  de  (aire  jouer  lo  petit  muutoo  deux  fois  par  se- 
conde. 

Décaper  les  épinlges.  —  Quand  les  éping'es  ont  reçu 
leurs  têtes,  elles  tout  termiuccs;  mais,  ayaut  passé  et 
repassé  par  plusieurs  mains  ,  elle  sout  fort  fcales.  Pour 
les  décrasser ,  ou  les  fait  bouillir  ^eudaol  une  ilemi- 
beuredaus  de  la  lie  de  vin  ,  ou  bien  ou  les  jeiie  dans 
uu  baquet  couiciiaut  do  l'eau  qu'on  a  fait  bouillir  pf]i- 
dant  une  demi-heure  avec  une  demi-livre  de  tartre  de 
via,  on  les  agite  dans  colle  eau  (cudaul  uuc  demi- 
bcure.  Cela  fait,  ou  bs  lave  h  plusieurs  reprises  dans 
do  r.t'au  bien  nelle. 

ElaincKje  ilcs  épiugles.  — Le  laiton  étant  sujet  à  se 
couvrir  do  crasse  et  même  de  vert  do-gris,  ou  ob>ie  à 
cet  ioconvénieut  eu  couvraut  les  épinglesd'uue  pellicule 
d'ciniu.  Voici  comment  uu  obtient  ce  résultat  :  sur  le 
fond  de  bassins  d'étaiu  fin,  de  -'«  à  5  (Jécimctirs  du 
diamètre  ,  on  mot  uoe  couclie  d'épingles  de  même 
numéro  de  13  milimcirei  d'épaisseur;  (n  empile  ces 
bassins,  au  nombre  de  viogl,  sur  une  grille  de  fer, 
muuie  de  quatre  cordes  qui  servent  à  descendre  le  tout 
daus  uue  chaudière  de  cuivre  rouge  de  5  décimètres  de 
diamètre  sur  8  de  profondeur;  ou  met  dans  celle  chau- 
dière autant  de  bas.'ius  d'étaiu  qu'elle  peut  en  contriiir  ; 
après  quoi,  on  la  remplit  d'eau  limpide  dans  laquelle 
on  a  mis  2  kilogr.  de  lartre  de  vin  blanc  et  de  la  meil-  i 
leure  qualité.  Ou  fait  bouillir  |.cndant  quatre  heures  à  ! 
gros  bouillons,  après  quoi  on  retire  les  bassins  les  uus  '. 
après  les  autres,  et  on  les  plon^^e  dans  des  baqufts 
contenant  de  l'eau  fraîche  ei  nette.  Les  épingles  sout 
alors  éiamées,  ce  qui  s'expliiiue  facibmr.nt  :  la  crème 
de  lartre  p'oduiic  par  le  tartre  blanc  qu'on  a  mis  «l^ns 
l'eau  décompose  une  petite  quantité  de  l'éiam  des  bas- 
sins ;  cet  élain  ,  ainsi  dissous ,  s'étend  comme  une  p'ius- 
sièresur  les  épiogles  ,  et  suffit  pour  les  blanchir.  Les 
épiugles  étant  bien  lavées ,  on  les  étend  sur  de  grosses 
toiles  pour  les  faire  sécher  ;  enfin  ,  on  les  nettoie  en  les 
agitant  avec  du  son  dans  un  sac  de  pau  de  mouton  , 
puis  ou  les  vanne  dans  un  grand  plat  de  bois,  afin  d'en 
sépirer  le  sou.  —  Lorsque  \cs  épingles  ont  été  vanées , 
on  en  remplit,  de  chaque  .espèce,  de  petits  boisseaux 
que  l'on  douue  aux  houleuses.  Ces  femmes  se  chargent 
de  les  placer  sur  des  papic  s ,  qui  s  >nt  percés  au  moyeu 
d  une  SOI  le  de  peigne  de  fer  dont  les  dents  sont  cn  acier; 
on  t'appelle  f/ua?vc/o/i,  et  afin  de  percer  plusieurs  dou- 
bles de  papier  à  la  fois,  (m  frappa  dessus  avec  un  mar- 
teau. Une  honteuse  peut  percer  douze  douzaines  de 
milliers  de  trous  par  jour,  gros  ou  petits,  uue  bonne 
honteuse  peut  placer  daus  les  trous  des  papiers  quatre 
douzaines  de  milliers  d'epiogles  par  jour.  Les  houleuses 
sont  eu  outre  chargées  du  soin  de  trier  les  épingles  et 
de  rejeter  celles  qui  sont  défectueuses  ;  enlin  ,  les  l)0u- 
teuses  .sont  encore  obligées  d'imprimer  sur  les  papiers 
la  marque  des  marchands;  elles  en  impriment  uu 
millier  par  beure.  —  Le  métier  d'épinglier  est  sale  et 


très  malsaiu ,  ce  qui  est  diî  au  cuivre ,  l'unique  matière , 
à  peu  de  chose  près ,  qu'on  travaille  dans  les  ateliers  a 
épiogles.  L'oxyde  (ver t-de-gris)  du  cuivre  estun  poison  : 
plus  le  métal  est  divisé  en  particules  fines ,  plus  il  est 
dangereux.  Les  tireurs ,  les  dresseurs,  les  coupeurs,  etc. , 
ont  peu  de  chose  a  redouter  des  fils  métalliques  qui 
passent  par  leurs  mains;  mais  les  empointeurs  produi- 
sent autour  d'eux  une  sorte  d'atmosphère  de  cuivre  qui 
est  un  poison  dont  ils  son!  tôt  ou  lard  les  victimes  : 
nous  voulons  parler  de  la  limaille  que  leurs  meules  dé- 
tacheot  des  épingles.  Cette  poussière ,  extrêmement  fine, 
vole  de  tous  côté»,  entre  par  le  nez,  par  la  bouche;  il 
en  descend  plus  ou  moins  dans  l'estomac,  malgré  le 
carreau  de  verre  que  les  empointeurs  placent  devant 
leur  visage.  —  Lesépingliers,  les  empointeurs  surtout, 
ont  presque  toujours  les  gencives  d'un  noir  lirant  sur 
le  vert  ;  la  crasse  qui  ^c  forme  entre  leurs  dents  est 
d'une  couleur  semblalle  ;  la  limaille  cuivreuse  s'attache 
si  fortement  à  leur  peau  ,  qu'il  est  presque  impossible  "a 
un  ouvrier  de  se  décrasser  complètement.  — Les  em- 
pointeurs meurent  génér;>l«ment  pulmoniques  rt  de 
bonne  heure;  presque  tous  ceux  qui  ont  pu  résister  au 
poison  abandonnent  leur  état  quand  ils  ont  atteint  l'âge 
de  quarante  à  cinquante  ans.  — Une  chose  bien  singu- 
lière, et  qui  est  produite  par  la  même  cause,  c'est  que 
la  plupart  des  épingliers  ont  les  cheveux  du  plus  beau 
vert;  l'ovydc  de  cuivre  les  pénètre  si  intimement  qn'd 
fait  comme  corps  avec  eux.  Les  cheveux  blonds  sont 
plus  aptes  à  recevoir  cette  teinture  que  ceux  d'une  cou- 
leur plus  foncée.  Il  y  a  aussi  des  épingliers  dont  les  che- 
veux conservent  leur  couleur. 


QUELQUES    COUTUMES 

ut:    DIFFÉRENTES   PROVINCES    FA.V>(;A1SES. 

La  naissance  du  roi  Jacques,  fils  de  Pierre  11,  roi 
d'Aragon  et  de  Marie  de  Montpellier,  estun  événe- 
ment des  plus  célèbres  pour  l'histoire  du  Languedt>c 
et  pour  celle  de  l'Espagne.  Les  écrivains  contemporains 
rattril)nent  à  l'affeciion  du  peuple  de  Montpellier  pour 
.«ies  princes;  ils  le  regardent  comme  une  récom|>ense  du 
Ciel  pour  la  patience  et  la  piété  que  fil  paraître  la  reine 
Mario  iluranl  tous  les  mépris  que  le  roi  eut  pour  elle. 

Après  de  longues  dissensions,  le  roi  alla  visiter  la 
reine  à  Mirevaux,  et  ne  voulant  pas  y  laisser  Marie, 
il  la  prit  en  croupe  sur  son  palefroi,  et  la  ramena 
ainsi  a  Montpellier.  (Celte  coutume  était  alors  en  usage, 
et  dans  un  tableau  de  l'flôtel  de  ville  de  Toulouse, 
ou  voit  Louis  M,  alors  dauphin,  faisant  son  entrée 
avec  sa  mère  en  croupe.)  Le  peuple  de  Montpellier 
courut  eu  foule  au-devaut  du  roi  et  de  la  reine  d'Ar- 
ragon  pour  être  témoin  d'une  union  si  désirée  ,  et 
dar.s  Pespéraure  dont  on  se  flatta  de  leur  voir  bientôt 
un  successeur  //  n'csl  pas  de  marques  de  réjouissance 
que  les  habitants  ne  donnassent  autour  du  cheval  qui 
les  portait,  de  sorte  qu'ayant  voulu  en  célébrer  l'an- 
niversaire l'année  d'après  ,  ils  donnèrent,  sans  y  penser, 
commencement  à  une  sorte  de  danse  appelée  danse  du, 
ihcvalet ,  qui  s'est  perpétuée  'a  Montpellier,  et  que  j'au- 
rai bientôt  occasion  de  décrire. 

La  Reine,  dans  la  nuit  du  <  au  2  février  ^20S  ,  mit 
au  monde  un  prin«  e  dont  la  naissance  la  combla  de 
joie  avec  tous  les  fidèles  scri'itettrs.  Elle  ?oulut  qu'on 
apportât  le  même  jour  son  fils  à  l'église ,  {Kircc  que , 


MUSÉE  DES  FAMH.LES. 


221 


observe  Zurila,  c'elaitcclui  où  le  Sauveur  y  avait  élô 
présente  :  il  ajoute,  que  i'enfaul  entra  daus  rpg'i<ie 
Notre-Dame  préciséroeDt  lorsqu'on  y  commpi)(;ait  le  Te 
Deum ,  et  qu  ayant  éié  porte  (  nsuile  dans  telle  de  Saiiit- 
Firniin  ou  y  arriva  daus  le  luoiuenk  où  lo  prélro  en- 
tonnait le  verset  ;  Bened'nlns  Dominas  Deus  Israël 
quin  rishavit ,  etc.,  ce  qui  fut  re^jardj  comme  un  prc- 
saa[e  heureux. 

La  manière  dontrei»f;ml-rti  fut  baptisé  mérite  a-issi 
d'être  remarciuéc  On  voulait  qu'il  portai  le  nom  i\'uii 
apôtre,  et  daiis  l'embarras  duclu.ix,  ou  convint  do\- 
poser  le  ujôine  jour  donzi?  cierges  avec  U-s  noms  dos 
douze  ajH)lres  daiis  IVjil'se  .\o  r-[)amf ,  tie  les  allun)or 
eu  même  temps  ;  celui  qui  brûlerait  le  deruit-r  drvail 
donner  son  nom  au  p'.ince  Jacques. 

Pi'u  de  leu)ps  après,  coumiuant  sou  indifférence 
pour  la  reine  ,  le  roi  passa  plusieurs  années  dau.s  ses 
JoaiR  d'Kspagne  .  el  se  uouva  avec  Alpt:iuise  de  Cas  i  le 
à  la  fjroeu.-^c  bataille  do-. née  le  10  juillet  1212,  «oniro 
les  Sarrasins  J /«s  JH'irns  de  To'osa  près  de  Serra  Mo- 
reua.  Cent  mille  iuiijèlos  y  furent  (UiS,  cl  un  buiiu 
lousidérable  tomba  nu  poiivtiir  di  vainqiicur.  Plus 
lard,  Pierre,  qui  venait  de  verser  si  co(!raj,'eusenient 
sou  sang  pour  la  dëf<nse  do  la  rcli^iou  .cailioiiqiie , 
pciil  Us  armes  à  la  maiu  pour  le  soutien  de  l'béicsic  a 
la  bataille  de  Muret. 

Le  roi  Jacques  se  trouvait ,  h  la  mort  de  sou  perc , 
ainsi  que  le  rapporte  Goifaiiine  d.;  I'ui«1nuranl,  entre 
les  mains  du  (ouiI.ï  SimtiU  ue  .Sjonl.'oil,  li'où  il  paiais- 
sait  difticile  de  le  relirer.  Dans  les  conférencts  que 
Pierre  avait  •  ues  avtc  ce  seigneur  ,  il  lui  avait  donné 
sou  Dis  en  ol?}îe  p-n  r  tûrdé  dis  conventions.  Pro  qiû- 
hits  xervaiKisuLvi  rex  Iradidit  Jacolmm  filium  suuvt 
ohshUnu  c'nluu  comhi  Carcassonnn.  Ct-pendai  l  aux  in- 
nlaiîces  réitéiéesiiu'  pape  Innociut  111,  il  le  n  mil  à  ses 
sujets,  qui  le  couQèronl  aux  soinsdeOtiillauiiM'deMun- 
Iredon  .  urand  nuiîre  de  Icudre  des  tenipliers. 

L«*  r<>i  J.'i((pies  fit,  quelques  années  ;iprcs  ,  son  <x- 
u'Jiii(Ui  C'O.ire  ]\la\oiqoeei  mit  à  1j  vt-il»  du  poi  t  de 
Salon  le  ^"■sept^mbre  ^22•).  Il  revint  pl.ii>ienr.s  fois 
à  Modipeliier  5  mais,  en  ^•_'5S  ,  après  lu  prise  do  \:>- 
leîue,  il  y  rtçul  la  visie  des  cnilei  de  Piovei  c  ,  de 
Toulouse  et  de  pîiuiturs  autres  barons  et  .»ei;;aeuts. 
Zurita  rapporte  que  ses  vassaux  lui  •  frjnnt  i;uo  fête 
mA{jQilique  à  son  clâteau  de  Lattes  :  Fue  renbide  ion 
fjrande  recos'tdo  et  fiesla  de  sus  vosallos  e)t  et  casteUo  de 
Latles  ;  mais  ce  ne  fut  que  !c  renouvellement  de  celle 
quiis  avaient  b.ile  aulufois  loi  sqrc  la  r(  iuc  vint  de 
Mirevanxavec  le  n.i  sou  ép<<ux.  Pour  eu  perpétuel- le 
souvenir,  ils  avaient  rempli  de  paille  la  peau  d'un 
clieval  qui  rappelait  celui  ^ur  lequel  le  roi  Pierre  avaii 
j)orlé  la  reine  l\larie ,  et  comme  si  cette  pauvre  bêle  de- 
vait prendre  par  t  à  leur  joie,  ils  la  faisaient  danser  de  la 
même  manière  qu'on  le  voit  aujourd'hui.  Celte  danse 
porte  le  nom  de  danse  du  Chevalet.  Kilo  e>i  eiétui-'e 
par  plusieurs  danseurs  dont  les  principaux  s  ml  : 
l'horame,  le  cheval  et  le  donneur  d'avoine.  Le  pre- 
rnier  aie  corps  passé  h  travers  un  cheval  de  cart  ui ,  et 
drapé  de  manière  à  cacher  les  j.imbcs  de  Iliomine; 
la  perfection  de  sou  rôle  consiste  dans  l'agilité  avec 
laquelle  il  envoie  des  ruades  au  spcood  personnage,  qui 
de  son  côté  doit  toujours  se  trouver  devant  la  tête  du 
cheval,  pour  lui  présenter  un  larabouriii  censé  rempli 
d'avoiue,  et  par  conséquent  éviter  les  atteintes  du  pré- 
tendu animal.  Les  autres  acteurs  vêtus  ordiairemeut  de 
blanc  et  ornés  de  ralMins,   dansent   autour  des  prin- 


cipaux et  exéculeut  avec  nue  incroyable  agilité  des  pas 
qui  ne  peuvent  le  plus  souvent  obtenir  des  sp»ciateurs 
une  nlteniinu  toute  portée  sur  le  cheval  et  son  donneur 
d  avoiue.  Celte  danse  fit  toujours  fcjompagnc'c  de  tam- 
bours et  de  hautlois. 

lîn  août  ^72l ,  pendant  h  onvala^cence  de  Louis  XV, 
la  dan«e  do  chevalet  fut  ex^'cutie  devant  loi  par  des 
•'anseurs  de  Monl|>e!l  cr.  S.  M.  ,  dit  le  Mercure  de 
France j  parut  satisfi  le  et  entendit  avce  plaisir  la 
cbaii.'on  soivanle,  e-i  pai<-isile  M'  u'peliier ,  q>ie  les  eou- 
(lo<  leurs  ilu  ihevaîet  L'i  chanlèreut  .'Ur  I  air  du  ri- 
gautlon  qu'ils  avaioot  dan.sé. 

Rc;;iirn,  dan.ton  ,  rantrii, 

A;;iion  Inn  cor  rniinlon  , 

Noitrc  bon  Rev  se  puric  hcn  :  ; 

Din  nnslrr  l«>n;;9Jc' , 

A.s  vols  «I»'  la  cour, 

^loitslrcn  ly  nosh-''  aini'>iir. 

Ai  !  ((uiiile  (laniim  jV, 

Que  seré  an  devenons  . 

Se  iiaouin-  l'avran  p<-idu  ? 

Noslrd  Clicvalct, 
Dansa  Ion  liiouln , 
Boiimlis  do  jnia  Ion  sculet , 
Jusqu'à  la  Meiliiossa  , 
Tout  saoutc  es  lout  dit , 
Viva  Ion  rcy  Louis, 
llodi|;uen  sans  cessa , 
Dansrn  et  cap.len . 
Nostre  bon  rev  se  porta  l;en. 

Prii.cc  (au  alm.Tt , 

Ai;;ps  a  vnstrc  ;',ral , 

Do  uosiré  cur  aquoste  plat  : 

Voiidrian  Len  pécaisé  ! 

Faire  quccose  sn;ay. 

De  pu  bel ,  de  pu  [jaï  , 

IMc  que  poi:dcn  faire. 

Que  donna  noslrc  cor^ 

Fa  vous  aima  jusq'a  la  mort. 

En  voiii  1 1  traduclion  : 

Rions,  dansons,  clianlou':, 
Ayons  le  corps  content , 
?Jotrc  bon  roi  se  pnrte  bien  : 
Dans  noire  lan;ia^;e  , 
Aux  yeux  de  la  cour, 
Sfontrous-lui  noire  amour, 
Ah  !  quel  domnia<;e,       ' 
Que  serions-nous  devenus , 
Si  nous  Tavions  perdu  ? 

Noire  clicvalet , 
Danse  le  triolet , 
Rondili  de  joie  tout  scmI  ; 
Jusqu'à  la  vieiilesse. 


222 


LECTURES  DU  SOIR. 


Cliacun  sant<>  et  dit, 
Vive  le  roi  Louis; 
Redisons  sans  cesse. 
Dansons  et  chantons , 
Notre  bon  roi  se  porte  bien. 

Prince  si  aime. 

Ayez  à  votre  {jr«?;  ^ 

De  notre  cœur  cette  offrande  •  3^ 

Nous  voudrions  bien  ,  bclas  !  ^ 

Faire  quelque  chose  de  plus,  ^ 

De  plus  beau,  de  plus  gai ,  côo 

Mais  que  pouvons-nous  faire,  3^ 

Que  donner  notre  corps ,  Hr 

Et  vous  aimer  jusqu'à  la  mort.  ^ 

Au  seizième  siècle ,  il  était  d'usage  que  les  ducs  de  ^ 
Lorraine,  à  leur  avènement  à  la  couronne,  se  rendis-  ^ 
sent  à  Remiremont  le  jour  de  la  division  des  apôtres  ^ 
(15  juillet),  afl'.i  d'y  porter,  dans  une  procession  so- 
lennelle,  les  châsses  des  saints  fondateurs  de  cette  ville, 
et  d"y  jurer  de  maintenir  les  privilèges  et  les  franchises 
du  chapitre  et  des  habilaas  ;  faveur   que  l'on  refusa 
en  1512  au  duc  Raoul,  parce  qu'il  s'était  permis,  ^ 
quelques  mois  avant,  de  retenir  les  biens  d'un  oiseleur  «^ 
mainmortable ,    dont  l'abbaye    lui    avait    vainement"" 
réclamé  la  moitié.  Voici  les  cérémonies  que  Toq  faisait 
dans  celte  occasion. 

Le  duc  avertissait  du  jour  de  son  arrivée  à  Pxemi- 
remont  la  dame  abbesse  et  les  dames  chanoinesses,  qui 
ordonnaient  au  sénéchal  de  faire  prendre  les  armes  aux 
bourgeois  pour  aller  au  devant  du  prince.  Le  grand 
éciiyer,enentrabt  avec  lui  en  ville,  tenait  en  mainl'épée 
duca'e  nue,   et  la  portail  dans  cet  état  jusqu'à  une 
pierre  carrée  relevée  des  armes  de  Saint-Pierre ,  qui 
étaient  aussi  celles  du  chapitre ,  près  de  laquelle  était  un 
siège  couvert  d'un  dais  fort  riche,  où  le  duc  s'asseyait  Ç 
et  où  il  Irouvait  la  dame  abbesse  entourée  des  dames  % 
chanoinesses,  du  clergé  et  des  officiers  du  chapitre  ;  à 
là,  après  s'être  mutuellement  salués  par  une  profonde  ^ 
révérence,  la  dame  doyenne  s'approchait  du  prince  et  ^ 
le  suppliait  de  vouloir  bien  ,  'a  l'exemple  des  ducs ,  i 
ses  prédécesseurs ,  prêter    le   serment   de    défendre  ^ 
l'église ,  ce  qu'il  s'emprefsait  de  faire  sur  le  livre  de  5! 
iKvangi'e  qui  lui  éiait  présenté,  un  genou  à  ferre  et 
un  doigt  placé  sur  la  pierre  dont  nous  venons  de  parler, 
et  qui  par  cette  raison  était  connue  ious  le  nom  de 
franclie-pierrc.  Ensuite  la  dame  chantre  lui  annonçait 
le  répons  Dcumniuc,   les  dames  chanoinesses  conti- 
nuaient en  se  rendant  avec  le  cortège  jusque  devant 
l'auditoire  ou  l'hôiel-de-ville ,  où  le  duc  était  encore 
supplié  de  prêter  tm  second  serment  toujours  suivi  du 
chant  du  répons  Deuni  ihue  ,  qui  était  encore  continué  ^ 
jusqu'à  la  porte  de  l'église  du  chapitre,  dans  laquelle  le  5^ 
prince  entrait  et  où  il  prononçait  un  troisième  et  der-  ^ 
nier  serment ,  une  main  placée  sur  lEvangiiecl  l'autre 
sur  les  reliques  de  saint   Romm-'ic ,   exposées  exprès 
pour  rendre  cet  acte  plus  solennel.  La  cérémonie  était 
terminée  par  un  Te  Dmmi  chanté  par  les  dames  cha- 
noinesses, pendant  que  le  duc,  environné  des  seigneurs 
de  jsa  cour  qui  l'avaient  accompagné  h  Remiremout . 
faisait  sa  prière  'a  genoux  devant  le  grand  autel. 
Le  leot'-.'aiain  avait  lieu  la  procession ,  où  le  ppnce 


devait  porter  la  châsse  de  saint  Homaric  ,  patron  de 
la  ville  ;  mais  il  pouvait  s'exempter  de  ce  devoir  :  dans 
ce  cas  il  choisissait  pour  le  remplir  quatre  grands  sei- 
gneurs de  sa  cour  ;  il  devait  soutenir  cette  châsse  d'une 
main  en  marchant  après  le  chanoine  hebdomadaire. 

Le  dais  et  toutes  les  décorations  empoyéles  dans  les 
cérémonies  étaient  fournies  par  la  ville  et  appartenaient 
au  grand  écuyer.  Le  cheval  sur  lequel  le  prince  était 
monté  en  arrivant  à  Remiremont,  devait  être  remis 
au  chanoine  semainier,  mais  il  le  rachetait  ordinaire- 
ment en  argent. 

Dans  un  acte  de  ^ôG6  inséré  au  mémorial  ou  livre 
de  doyenné  du  chapitre  de  Remiremont ,  et  que  l'on 
croit  renouvelé  d'en  acte  beaucoup  plus  ancien  ,  inti- 
tulé droit  de  haute  justice  à  Remiremont,  on  voit  que 
déjà,  à  cette  époque  fort  reculée,  un  monastère,  fondé 
vers  (»20  par  saint  Romarlc ,  seigneur  austrasien,  pa- 
raissait jouir  depuis  long-temps  du  pouvoir  de  délivrer 
à  certains  jours  de  l'année  les  personnes  qui  étaient 
renfermées  dans  les  prisons  de  cette  ville,  quels  que 
fussent  les  crimes  qu'elles  avaient  commis  ;  privilège 
que  confirmèrent  les  ducs  de  Lorraine,  elles  rois  de 
France  Louis  Xlll  en  ^653  ,  et  Louis  XIV  ^  en  ^  66-5. 

Voici  comment  s'exprime  l'acte  que  je  viens  de  citer, 
à  l'article  relatif  à  la  délivrance  des  prisonniers ,  page 
58. 

»  Item,  loutefoix  et  qnantes  foîx  que  nos  dames  font 
»  aucune  procession  deue  dont  elles  doieut  aller  parmi 
»  la  ville ,  se  il  y  avoit  nulz  (  personne .  aucun  ,  qui  que 
»  ce  soit ,  glossaire  de  In  langue  Romane.  )  les  pri- 
»  sonniers ,  fust  en  seps  (  ceps .  prisf>n  )  ,  fust  en  mai- 
I)  sons,  elles  pucent  (  peuvent  )  osteir  et  mener  en  lor 
»  m  masière  jens  nul  dnngier  de  signor  ne  de  bonrgoix; 
»  et  en  semblent  manière  quand  elles  vont  as  croix  (  à 
»  des  process  ons  à  des  croix  )  à  Saint- Nabvoir  (  Saint- 
»  Sabord  )  ,  si  elUs  trouvaient  nulz  prisonnier  en  mal 
»  1  u  (  en  mauvais  lieu  ,  en  prison  )  ou  en  jayole  (  géole) 
»  par  quelconque  fait  qu'ils  fassent  pris,  elles  les  en 
»  pucent  osteir  te  muueir  avec  elles  sens  nultz  don- 
»>  giprs.  » 

La  cérémonie  de  celte  délivrance  était  fonjonrs  faite 
avant  les  processions  qui  avaient  lieu  à  Pâques,  le  se- 
cond jour  des  Rogations  et  la  veille  de  la  Saint-Barlhé- 
lemi  ;  à  cet  effet  le  maire  de  la  ville ,  accompagné  des 
jurés  et  de3  gens  dejnsti'^e,  devait  se  trouver  devant 
chacune  des  prisons  nfio  d'eu  faire  l'ouverture  à  la  dame 
abbesse,  et  en  son  absence  à  la  dame  doyenne,  qui  Ini 
disait:  maire,  y  a-il  des  prisonniers  dans  les  prisons? 
Sur  sa  réponse  aflirmative,  cette  dame  lui  en  remettait 
les  clefs  et  lui  ordonnait  défaire  sortir  les  personnes 
qni  y  étaient  renfermées,  et  de  les  lui  amener  devant 
elle.  Celle  formalité  remplie,  les  prisonniers  devaient, 
suivant  le  cérémonial  de  l'église  .  aller  se  mettre  à  ge- 
noux ,  près  (!e  la  dume  abbesse  ou  près  de  sa  représen- 
tante ,  et  dans  celle  pos  ure  lui  demander  grâce,  par- 
don et  rémission,  et  lui  déclarer  ,  à  sa  demande,  leurs 
nom ,  surnom ,  âge  ,  demeure  et  les  crimes  quils  avaieni 
commis  ,  après  lesquels  aveux  .  et  une  nouvelle  prière 
il  leur  soit  fait  grâce ,  pardon  et  rémission,  cette  dame 
leur  adressait  les  paroles  suivantes  : 

»  En  vertu  des  droits  et  privilèges  que  nous  avons 
»  de  notre  saint  fondateur  et  de  nos  saints  patrons  , 
»  autorisés  par  nos  arrêts  de  rcglemens ,  confirmés  par 
»  lettres  pulentes  de  son  altesse  royale ,  d'élargir  et  de 
»  délivrer  tous  les  prisonniers  qui  se  trouveront  dans 
•  les  prisons  de  celte  ville ,  dans  le  temps  de  la  proces< 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


223 


»  sion  que  nous  faisons  a  tel  jour  qu'aujourd'hui ,  pour" 
»  tel  cas ,  faits  ou  crimes  qu'ils  aient  commis ,  nous  , 
»  tant  en  notre  nom  qu'en  celui  de  notre  chapitre , 
»  vous  mettons  en  liberté  et  vous  accordons  grâce,  par- 
»  don  et  ré  iiission  de  la  faute  dont  vous  êtes  accusés  , 
»  à  charge  que  vous  demanderez  pardon  à  Dieu  et  à 
»  tous  nos  bons  saints  ,  les  corps  desquels  reposeni  en 
»  notre  église ,  et  promettrez  de  ne  plus  retomber ,  si 
»  tant  est  qu'elle  vous  soit  arrivée.  » 

Ladameabbcsseou'la  personnequilareprésentail  leur 
faisait (Misuite  une  admonition  etleuroi donnait  desuivre 
la  procession,  pendant  la  quelle  ils  devaient  marcher 
la  tôle  et  les  pieds  nus,  portant  la  chappe  du  chanoine 
semainier.  Arrivés  à  l'église ,  ils  étaient  placés  au  milieu 
du  sanctuaire,  près  des  grilles  du  chanceau  ,  vis-à-vis 


le  grand  autel ,  en  se  (eaant  toujoers  b  genoux  à  tous 
les  offices  du  jour. 

Lorsqu'il  n'y  avait  point  de  prisonniers,  la  cérémonie 
n'en  avait  pas  moins  lieu  ;  alors  la  dame  abbcssc  ou  sa 
représentante  déclarait  au  maire,  tant  en  son  nom 
qu'en  celui  du  chapitre ,  que  s'il  y  en  avait  elle  les  met- 
trait en  liberté,  en  vertu  des  pouvoirs  et  privilèges  don- 
nés par  les  saints  fondateur  et  patrons  de  celte  église, 
et  suivant  la  possession  qu'elle  en  a  pour  quelques  cri- 
mes ,  cas  et  faits  que  ce  puisse  être. 

Telles  étaient  les  cérémonies  qui  avaient  lieu  à  Remi- 
remont  pour  la  délivrance  dos  prisonniers,  accordée  en 
vertu  d'uQ  droit  que  le  chapitre  prétendait  tenir  de  son 
saint  fondateur  décédé  en  0^3. 


AUX  MERES  DE  FAMILLES. 


Roancoup  de  mères  de  famille  de  province,  nous  ayant 
demandé  de  leur  indiquer  une  méthode  d'enseignpment 
qu'elles  pussent  suivre  avec  succès ,  pour  l'éducalion  de 
leurs  fi)lcs.  l'un  de  nos  collaborateurs,  M.  E.  Boutmy, 
connu  par  plusieurs  ouvrages  importans  sur  l'enseigne- 
ment ,  s'est  transporte  chez  M.  Lévi ,  dont  les  cours  mé- 
thodiques ont  surtout  pour  but  de  former  les  mères  à 
l'éducation  de  la  famille.  Les  résultats  que  M.  Boutmy  a 
constatés  à  ces  cours  ont  tellement  dépassé  son  attente, 
qu'il  a  cru  devoir  adresser  à  M.  Lévi  la  lettre  suivante. 

Monsieur , 

Le  promior  vous  avez  rdvclc  aux  mères  les  droits  sacrés  qu'elles 
ont  sur  féilucation  et  démontré  jusqu'à  révidcncc  qu'un  enfant 
est  pour  un  précepteur  un  ignorant  à  instruire  •,  pour  une  mère  , 
un«  âme  à  former  5  que  les  femmes  portent  l'avenir  des  sociétés 
dans  leur  sein,  et  que  jamais  il  n'v  aura  de  profères  rapides  que 
ceux  qui  leur  seront  dus.  Cette  vérité  commence  à  se  faire  jour  , 
et  je  n'en  ai  pour  preuve  que  le  vœu  exprimé  chaque  jour  dans 
la  correspondance  du  Miisre  des  Familles,  de  publier  une  série 
d'articles  sur  l'éducation  maternelle. 

Où  pouvais-jc  mieux  m'inspirer  qu'auprès  de  vous  ,  Monsieur  ? 
Mais  je  le  eonfessc  avec  sincérité,  ce  que  j'ai  vu  à  vos  cours  mé- 
thodiques dépasse  tellement  et  mes  prévisions  et  les  éli);;es  que 
j'avais  entendu  donner  à  votre  méthode  ,  que  pour  traduire  avec 
fidélité  des  résultats  aussi  satisfaisans  ,  saisir  votre  manière  si  na- 
turelle et  si  ha!)ile  tout  à  la  fois ,  rlire  tout  ce  que  vous  avez  accu- 
mulé de  faits  dans  ces  jeunes  intell i;>ences  ,  les  pensées  que  vous 
en  faite*  presque  ma-^iquement  jaillir ,  louer  l'enchaînement  lo- 
gique de  vos  exercices,  la  pureté,  l'éléj^ancc  et  souvent  la  pro- 
fondeur des  productions  de  vos  élèves ,  c'est  une  mission  que 
remplira  micirc  que  moi  l'une  des  nombreuses  mères  qui  suivent 
assiduemcnt  vos  Icç-ons. 

Ob!i;',ez-moi  donc  de  leur  demander  ,  dans  l'intérêt  des  mères 
de  familles,  qui ,  en  province,  sont  privées  des  ressources  qu'elles 
rencontreraient  ici  près  de  vous,  un  article  étendu  où  sera  dé- 
voilé le  secret  de  vos  efforts  et  de  vos  succès ,  ainsi  qu'une  ins- 
truction détaillée  où  l'iulluencc  maternelle  ,  cette  volonté  bien- 
faisante et  de  tous  les  tnstans ,  ne  demeurera  pas  plus  lonjtcms 
sans  direction. 

Veuillez  a;;rcer ,  E.  BOUTMY. 

Une  more  s'est  aussitôt  chargée  de  la  rédaction  de  l'ar- 
ticledemandé  pour  leMusée desFconilles.^ons  le  publie- 
rons prochainement,  persuadés  de  tout  l'intérêt  qu'il 
inspirera, 


Tout  en  satisfaisant  au  vœu  d'un  grand  nombre  de 
mères  de  familles,  nous  croyons  cependant  devoir  si- 
gnaler aussi  un  passage  de  noire  correspondance,  qui, 
après  avoir  présenté  l'éducation  privée  comme  «  res- 
»)  serrée,  inégale,  contrariée  par  les  différentes  opinions 
»  du  père  et  de  la  mère,  trop  molle  parfois ,  souvent 
»  trop  sévère  et  presque  toujours  trop  contrainte  ; 
»  éducation  qui  fait  naître  chez  l'enfant  la  pusillani- 
»  mité  au  lieu  du  courage ,  la  présomption  au  lieu  de 
»  la  modestie ,  qui  procède  par  sermon  et  non  par 
»  exemples,  qui  rend  l'enfant  égoiste  et  étouffe  chez 
»  lui  tout  sentiment  d'égalité  et  de  sociabilité,  »  la 
même  lettre  noDs  demande  d'indiquer  à  la  sollicitude 
des  mères  de  famille  un  pensionnat  digne  de  toute  leur 
confiance. 

Nous  ne  nous  prononcerons  pas  sur  la  grave  question 
de  l'éducation  publique  et  de  l'éducation  privée  ;  nous 
dirons  seulement  aux  familles,  seuls  juges  de  l'oppor- 
tunité de  l'une  ou  de  l'autre,  qu'il  s'est  fondé  récemment 
à  Paris,  petite  rue  Mademoiselle,  n°.  3,  un  pensionnat 
que  nous  prendrions  volontiers  le  soin  de  raeltrc  en  re- 
nom, si  ST  réputation  ne  grandissait  pas  déjà  avec  lui. 
Ce  pensionnat  est  celui  de  mademoiselle  Poney,  qui, 
Sflon  nous ,  a  dépassé  de  beaucoup  les  promesses  d'un 
prospectus  aussi  remarquable  par  les  c  msidérations 
élevées  qu'il  renferme,  que  par  une  entente  pratique  de 
l'enseignement.  La  méthode  de  M.  Levi  est  appliquée 
dans  toutes  ses  parties  chez  matlemoisellc  Poney  ;  mais 
CvO  qui  nous  a  surtout  frappé,  dans  un  examen  auquel 
nous  avons  récemment  assisté ,  ce  sont  les  ingénieux 
moyens  employés  pour  rendre  fructueuse  et  attrayante 
la  leçon  d'écriture,  jadis  si  monotone  et  si  fastidieuse. 

Ce  ne  sont,  sous  les  yeux  de  l'cicvc,  ni  ces  cahiers 
d'écriture  dite  moyenne,  bâtarde  ,  coulée  ,  ronde  ,  go- 
thique ,  mots  inachevés  et  surchargés  de  traits  bur- 
lesques ;e?2/rc  leurs  mahis,  ni  plumes  ni  canifs,  ces  im- 
placables ennemis  du  temps ,  des  tables  et  des  livres. 
—  Toutes  ces  jeunes  personnes,  munies  d'une  des  ex- 
cellentes plumes  métalliques  de  il/.  f>u//«/;er<,  reprodui- 
saient des  exemples  d'une  écriture  anglaise  aussi  simple 
que  gracieuse,  aussi  élégante  que  rapide.  Cesmodèles  ap- 


224 


IxECTURES  DU  SOIR. 


parliennent  a  une  piil)licalinn  hrevclée  ayant  pour  litre  : 
l'olylechuogiapliie.  Voir^  In  convcrture.  Ils  ont  pour 
but  de  présenter,  dans  un  cadre  uniforme,  l'ensemble 
de  toutes  les  connaissances,  en  les  rattacbant  à  l'écriture 
et  au  dessin  ,  puisque  le  texte  du  modèle  n'est  que  l'ex- 
plication d'une  vignette  marginale  artistement  gravée. 
A  la  première  vue,  on  comprend  le  plan  de  cet  utile 
ouvrage. — La  grande  muraille  de  la  Chine, — Marseille, 
—  uu  chemin  de  fer  ,  — les  charrues  aux  diverses 
époques, — la  boussole,  —  lo  baromètre, — le  zodiaque, 
— une  ma.chine  à  vapeur ,  — le  phénomène  des  saisons , 
des  éclipses  et  de  la  foudre,  — la  rondeur  de  la  terre, 
etc.,  etc.,  passèrent  devant  nous,  fidèlement  traduits 
par  le  graveur  etl'écrivîfin.  Celte  encyclopédie  pratique, 
oj  l'esprit  et  le  cœur  peuvent  puiser  comme  à  une 
source  abondante;  où  des  idées  morales  et  religieuses  se 
môlent  à  des  récils  instructifs  ,  où  toutes  les  vertus  so- 
jçkrf(fstessorlent  de  la  vie  d'un  homme  illustre  ou  d'un 
Rfil  IrtsWique,  répond  a  un  besoin  depuis  loDg-iemi)S 
compris  él  que  de  vaines  tentatives  n'avaient  pas  satisfait. 
Kn  effet ,  donner  à  l'enfant  la  curiosité  pour  guide  et  le 
d^isir  d'apprendre  pour  point  d'appui ,  intéresser  sa 
mémoire  et  son  intelligence  au  travail  manuel  de  l'écri- 
lure,  c'est  donner  h  l'enseignement  de  l'art  calligraphi- 
que, un  attrait  vif  et  puissant.  Mais  là  ne  se  bornent 
point  les  seuls  résultats  de  la  poiytedinograpbie  que  le 
devoir  des  familles  est  d'imposer  à  toutes  les  institutions 
«'omme  la  plus  importante  réforme  qu'elles  puissent 
introduire  et  le  plus  puissant  véhicule  des  progrès. 

Après  le  travail  manuel  de  l'écriture ,  chaque  élève 
lut  sa  copie  à  haute  voix.  Cette  lecture ,  par  son  attrait 
même,  était  intelligente  et  facile.  Bientôt,  éloignant  de 
xa  pensée  la  forme  et  le  texte ,  chacune  de  ces  jeunes 
por^nnes  en  présenta  le  récit  avec  assurance,  avec  prc- 
cision  j-»ans  que  les  pensées  se  répétassent  aucunement, 
sans  que' leur  voix  fût  douteuse  ou  incertaine.  11  était 
évident  que  le  modèle  de  polytechnographle  avait  été 
bien  lu  ,  bien  compris,  et  que  lintérêt  du  fait  nouveau, 
cffert  h  son  esprit,  l'avait  heureusement  soutenue  dans 
<e  triple  travail  des  yeux ,  de  l'inlelligeuce  et  de  la  main. 
Mais  la  ne  se  borna  pas  encore  la  leçon.  Après  la  narra- 
lion  commença  un  merveilleux  interrogatoire  où  toutes  ; 
ces  jeunes  filles ,  pressées  par  leur  institutrice ,  déve- 
loppèrent ,  abandonnées  à  leurs  seules  inspirations , 
toutes  les  ressources  d'une  intelligence  active  et  d'une 
raison  qu'on  serait  tenter  d'appeler  précoce,  si  cette 
)>récocité  n'était  pas  le  fruit  naturel  de  la  réflexion  et  de 
la  volonté.  Chaque  modèle  est  en  effet  suivi  d'un  ques- 
tionnaire à  l'usage  des  parens  et  des  maîtres  et  à  l'aide 
diiqnel  chacun  peut  faire  répéter  avec  fruit,  dans  la 
famille,  les  leçons  de  la  classe,  y  suppléer  même  au 
besoin.  Le  nombre  de  ces  questions  est  illimité.  Elles 
ne  reçoivent  de  modilication  que  par  rapport  à  l'âge  ou 
à  l'aptitude  de  l'élève ,  qui  doit  trouver  sa  réponse , 
soit  dans  le  modèle  qu'il  aura  eu  sous  les  yeux ,  soit 
dans  le  travail  instantané  de  son  intelligence.  A  part 
donc  l'avantage  d'acquérir  sans  fatigue  et  sans  dégoût , 
pour  la  conserver  ensuite,  une  écriture  simple,  élé- 
gante et  rapide!  La  polytechnographle  u'est-elle  pas  la 
base  d'une  instruction  variée  ,  amusante  et  solide  , 
puisque  les  enfaos  sont  façonnés  à  des  conversations , 
tantôt  graves  et  sérieuses,  tantôt  vives  et  légères ,  sui- 


vant que  les  rao.lèlcs  qu'ils  ont  lus  cl  copiés  appartiennent 
aux  sciences  ,  aux  arts  utiles  ou  aux  arts  d'agréuMMil!' 
Quelle  supériorité  de  jugement  ne  fut  pas  déployée  par 
plusieurs  jeunes  pensionnaires  présentant  l'histoire 
complète  du  progrès  qu'elles  rattachaient  à  l'histoire 
des  premiers  peuples,  en  nous  les  montrant  tour  à 
tour  chasseurs,  puis  pasteurs  quand  les  populations  se 
multiplièrent;  puis  enfin,  passant  de  cette  vie  nomade 
à  la  vie  agricole!  Et  qu'on  ne  croie  pas  que  ces  diffé- 
rentes gradations  n'aient  pas  été  envisagées  sous  tontes 
leurs  faces;  que  ces  transformations  n'aient  pas  été 
appréciées  relativement  aux  mœurs ,  au  caractère ,  aux 
usages  ;  qu'on  ne  croie  pas  que  parmi  les  instrumens 
aratoires  ,  la  charrue  n'ait  pas  été  décrite  depuis  le  ra- 
meau d'arbie,  grossièrement  façonné,  qui  servit  d'abord 
à  remuer  la  terre,  jusqu'aux  derniers  perfectionnemcns 
apportés  à  sa  construction.  D'autres  élèves  entreprirent 
avec  une  égale  ai  j  le  développement  d'un  sujet 
différent;  1  une  redressantles  erreurs  de  l'autre;  toutes 
faisant  benne  et  prompte  justice  des  jugemens  hasardés 
ou  des  indécisions  de  leur  jeun»  compagne.  11  serait  trop 
long  d'accompagner  les  élèves  Je  mademoiselle  Poney 
dans  tout  le  f  létail  de  ce  long  inte;  rc-gatoire,  où  l'his- 
toire natur^hé ,  les  sciences ,  les  arts  utiles  ,  les  beaux- 
arts,  l'histoire,  la  géographie  etlessiences  morales  ont 
eu  tour  à  tour  leurs  interprètes. 

Mais  ce  sur  quoi  nous  insisterons  de  nouveau ,  c'est 
le  progrès  quedoit  nécessairement  faire  dans  tous  les  pen- 
sionnats, dans  toutes  lesfamilles  un  ouvrage  qui  exempte 
au  besoin  du  concours  onéreux  d'un  professeur  d'écri- 
ture, que  les  parens  peuvent  appliquer  seuls  avec  fruil 
et  qui  est  une  base  toute  nouvelle  donnée  à  l'enseigne- 
ment. Car,  par  le  fait  d'une  seule  élude,  l'enfant  arrive 
à  se  perfectionner  seul  dans  la  connaissance  de  l'écri- 
ture ,  à  se  familiariser  avec  la  pratique  du  dessin;  et,  en 
même  temps  qu'il  s'enrichit  de  matériaux  choisis  avec 
soin  et  présentés  avec  ordre,  il  s'initie  aux  règles  de  l'or- 
thographe, aux  principaux  élémens  du  style  usuel  el 
des  conversations  écrites.  Enfin,  par  l'appréciation  des 
faits  qui  se  sont  déroulés  devant  lui,  ou  des  sentimens 
moraux  qui  ont  jailli  de  ces  faits,  son  esprit  et  son 
cœur  reçoivent  une  large  part  des  avantages  que  pré- 
sente cet  ingénieux  mode  d'enseignement.  Nous  savons 
que  déjà  beaucoup  d'institutions  et  de  familles  ont  adopté 
la  polytechnographle.  Nous  avons  été  également  té- 
moins des  résultats  extraordinaires  obtenus  sur  doux 
cents  jeunes  garçons  par  l'institution  Morin  ,  rue  Louis- 
le-Grand ,  où  cette  méthode  a  pris  naissance;  chez  ma- 
dame Bachellery ,  Boulevard  des  Capucines  ,  où  elle  esl 
t'gaicment  appliquée  avec  beaucoup  de  succès,  etc.  Nous 
nous  proposons  de  passer  tous  ces  établissemens  en 
revue  et  de  revenir  fréquemment  sur  cet  im|>ortanl 
sujet;  car  c'est  œuvre  de  conscience  que  de  travailler 
h  propager  une  méthode  qui  ^''  procure  à  peu  de 
frais  la  connaissance  et  la  pratique  d'un  art,  ressource 
'.  infaillible  contre  l'adversité;  2°  réduit  à  une  surveil- 
\  lance  facile  l'éducation  maternelle  et  familière;  3" 
!  améliore  et  complète  l'instruction  primaire  dans  ce 
;  qu'elle  avait  de  plus  imparfait;  5"  garantit  à  l'instruc- 
;  lion  classique ,  telle  quelle  est  constituée  aujourd'hui , 
'  un  moyen  d'être  au  moins  productive,  sinon  complète- 
>  meut  professionuello. 


ltUllEA(f  CENTUAI.  p'aBONNEWSNT  ,  14  ,  R0«  SAIMT-OEORGBS.       |      iVBRAT,  lirPRIMBUR,  40,  RDB  DO  CADRAI*, 


VIII. 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


225 


ÉTUDES  DE  MOEURS 


ED3I0XD  ET  SA  COUSINE. 


La  Lecture. 


CHAPITRE  PREMIER. 


UN  INTÉRIEUR. 


Il  y  a  des  gens  qui  doutent  de  tout,  d'autres  qui  se  J»  ne  se  donne  pas  la  peine  d'approfondir,  d'e'tudicr;  co 
moquent  de  tout,  et  un  fort  grand  nombre  qui  se  croit  ^  qu'on  ne  comprend  pas,  on  le  nie.  C'est  ainsi  que  j'ai  vu 
apte  à  tout.  C'est  très  commode  de  douter,  car  alors  on  x  beaucoup  de  personnes  hausser  les  épaules  lorsqu'on  leur 
MAI  1836.  _  29  —  TPOisiÈMr:  .v>'^ee. 


226 


ij:ctures  du  soïr. 


I 


parlait  de  la  distance  du  soleil  à  la  terre  ;  elles  rëpon-  ± 
daient  qu'on  n'avait  pas  pu  y  aller  voir,  et,  en  partant  de  x 
ce  principe  ,  ne  voulaient  pas  croire  à  l'astronomie.  La  S^ 
secte  des  Pyrrhoniens  est  nombreuse.  x 

i 

Plus  negare  potest  asinas  qnam  probare  philosopLos.  ^ 

Se  moquer  de  tout  est  encore  chose  très-facile...  Eh  ! 
mon  Dieu,  c'est  en  se  moquant  des  autres  que  tant  de 
gens  passent  dans  le  monde  pour  avoir  de  l'esprit.  Pau- 
vre esprit  que  celui-là  et  dont  les  cerveaux  les  plus  étroits 
ont  toujours  quelques  parcelles  !  Tout  prête  au  ridicule 
pour  qui  veut  en  chercher  ;  le  sublime  même  n'en  est 
pas  exempt  (  surtout  le  sublime  de  notre  époque  ).  Si 
vous  le  voulez  bien ,  vous  trouverez  à  vous  moquer  en 
assistant  à  la  représentation  d'un  chef-d'œuvre  de  la 
scène,  comme  en  e'coutant  un  discours  académique;  il 
ne  faut  pour  cela  qu'un  peu  de  bonne  volonté. 

Puis  enfin,  il  y  a  des  gens  qui  ne  doutent  de  rien  , 
c'est  k-dire  qui  se  croient  toutes  les  capacités,  toutes  les 
vocations ,  tous  les  talents  ;  ce  qu'ils  ne  savent  pas ,  c'est 
qu'ils  n'ont  pas  voulu  se  donner  la  peine  de  l'apprendre; 
mais  il  ne  tiendrait  qu'à  eux  d'y  excellei-.  Ce  qu'ils  ne  font 
pas.  c'est  qu'ils  ne  veulent  point  se  donner  la  peine  de  îe 
faire,  car,  je  le  répète,  ils  possèdent  la  science  ififose, 
ils  ont  du  génie  pour  tout;  Ss  feraient  de  l'or...  si  o«  en 
faisait.  Eu  attendant  ils  vous  empruntent  un  écu ,  parce 
que  ordinairement  ces  g«is  qui  savent  tout  faire  ne 
peuvent  pas  trouver  le  moyen  de  gagner  lem-  vie. 

A  quoi  tend  ce  préambvde  ,  me  direz-voas  peut-être  ? 
C'est  que  monsieur  Edmond  Guerval,  le  jeune  homme 
dont  je  veux  vo^  conter  l'histoire,  était  de  la  dernière 
catégorie  que  je  viens  de  citer.  Mais  avant  de  vous  le 
faire  mieux  connaître ,  permettez-moi  de  vous  transpor- 
ter dans  un  petit  apparteme^it  situé  au  quatrième,  dans 
une  assez  bdic  maison  du  faubourg  Poissonnière. 

L.à,  dans  une  pièce  qui  sert  à  la  fois  de  salon  et  de 
chambre  à  coucher ,  et  dont  l'ameublement  simple,  mais 
(le  bon  goût,  annonce  l'ordre  et  l'aisance,  trois  per- 
sotmes  sont  assises  autour  d'une  table  ronde  sur  laquelle 
est  placée  une  lampe  recouverte  d'un  abat-jotir. 

Car  c'est  le  soir  ,  et  nous  sommes  en  hiver.  J'ai  bien 
envie  de  vous  dire  aussi ,  comme  les  icatckmai ,  riicure 
qu'il  est ,  et  le  temps  qu'il  fait. 

D'abord  c'est  une  jeune  personne  de  vingt  ans  ennron, 
jolie  brune  aux  yeux  noirs  et  doux  (  ce  qui  n'est  nulle- 
ment incompatible  ),dont  les  traits,  sans  être  bien  ré- 
gulici-s,  ont  un  charme  qui  plaît  et  attire  sur-le-champ. 
Ses  cheveux  arrangés  avec  grâce  retombent  en  grosses 
boucles  sur  chaque  côté  de  sa  figure,  mais  laissent  voir 
un  front  haut  et  blanc  sur  lequel  il  semble  que  la  faus- 
seté et  le  mensonge  ne  doivent  jamais  trouver  place. 
Cette  jeune  iille  se  noumie  Constance;  c'est  la  cousine 
d'Edmond  Guerval ,  dont  je  vous  ai  déjà  dit  un  mot. 

Auprès  de  Constance  est  une  autre  demoiselle  coilTée 
à  la  chinoise.  Figurez-vous  de  ces  physionomies  espiè- 
gles et  gaies  sur  lesquelles  le  sourire  est  en  permanence; 
une  bouche  moyenne,  mais  agréable ,  des  yeux  plus  ma- 
lins que  grands,  un  nez  plutôt  trop  petit  que  bien  fait , 
enliu  une  ligure  plutôt  drôle  que  jolie,  et  vous  aurez  le 
portrait  de  mademoiselle  Pélagie,  l'amie  et  la  voisine  de 

Constance. 

La  troisième  personne  est  un  jeune  homme  de  vmgt- 
cinq  à  vingt-six  ans,  plutôt  laid  que  beau,  fortement 
maniué  de  petite-vérole,  dont  le  nez  est  trop  gros,  le 
front  trop  b;is,  les  yeux  trop  clairs,  mais  qui  rachète 


tout  cela  par  un  air  de  timidité  qui  n'est  plus  commua 
chez  les  jeunes  gens. 

Ce  jeune  homme,  dont  la  mise  décente,  mais  fort  sim- 
ple ,  n'a  rien  qui  sente  le  4ashionnable,  est  assis  du  côté 
du  feu  et  fait  fa  lecture  aux  deux  demoiselles  qui  travail- 
lent à  l'aiguille. 

•  Dans  le  milieu  de  la  forêt  s'élevait  une  vieille  cha- 
«  pelle  qui  tombait  en  ruine  et  dont  les  corbeaux  ,  les 
«  chouettes  et  les  hiboux  avaient  fait  leur  demeure  fa- 

•  vorite,  le  vaillant  Adhémar... 

«  Mon  Dieu,  monsieur  Ginguet,  que  vous  lisez  mal  ! 
dit  mademoiselle  Pélagie  en  interrompant  le  jeune  homme 
au  milieu  de  sa  lecture.  Vous  allez!  vous  allez!...  vous 
mêlez  tout  cela ,  on  ne  s'y  reconnaît  plus  ! 

—  Ceyendant,  mademoiselle,  je  m'arrête  aux  points 
et  aux  virgules... 

—  Je  ne  sais  pas  si  ce  sont  les  chouettes  ou  le  vaillant 
Adhémar  qui  ont  fait  leur  demeure  de  la  vieille  cha- 
pelle... 

—  Je  vais  recommencer,  mademoiselle  :  «  Dont  les  cor- 
«  beaux,  les  chouettes  et  les  hiboux  avaient  fait  leur 
«  demeure...  un  point.  Le  vaillant  Adhémar  ne  craignit 
«  pas  de  péncti-er  au  milieu  des  ruines  à  l'heure  de  mi- 
j*  nuit.  ■ 

—  Vous  n'auriez  pas  eu  ce  courage-îk,  vous,  «on- 
sieur  Ginguet  ! 

—  Pourquoi  donc  cela,  laadomoiselle  ?... 

—  C'est  que  je  vous  crois  un  peu  poltron. 

•—  !Ha«4emoTseUe ,  je  tie  suis  pas  un  crâne ,  un  cerveau 
brûJé,  c'est  vrai;  mais  je  vous  prie  de  croire  que,  s'il 
s'agissait  de  vous  défendre...  de  vous  tirer  de  péril,  riea 
ne  m'arrêterait!.. 

—  En  attendant ,  il  faat  «pi'on  vous  e'claire  dans  Tes- 
calier  quand  vous  avez  onbiié  votre  rat  !... 

—  C'est  que  l'escalier  est  tellement  ciré  et  frotté  au 
premier  que  j'ai  toujours  peur  de  tomber... 

—  Ah  !  c'est  juste  ;  quand  on  voit  clair  c'est  oioios 
glissant  !...  Ah  !  ah  !  ah  !...  mais  continuez  donc. 

«  Au  milieu  des  ruines  à  l'heure  de  minuit.  La  lune 

•  brillait  alors  dans  tout  son  édat ,  et  sa  réverbération 

•  créait  dans  la  forêt  mille  images  fantastiipies  qui...  » 

—  Qu'est-ce  que  j'ai  donc  fait  de  mon  aiguille?...  je 
la  tenais  encore  tout  a  l'heure...  C'est  une  véritable  an- 
glaise, et  j'y  tiens... 

—  Voulez-vous  que  jechercheà  terre,  mademoiscUle... 

—  Ah!  attendez,  la  voilà...  Suis-je  folle  !  elle  était 
apiès  mon  ouvrage... 

.  Mille  images  fantastiques  qui  auraient  pu  causer  de 

•  l'effroi  à  tout  autre  qu'au  noble  et  preux  chevalier 
"  dont...  » 

—  Allons...  voilà  mon  dez  à  présent  !...  Mon  Dieu  !  j'ai 
bien  du  malheur  ce  soir...  11  faut  que  je  le  retrouve,  mon 
petit  dez  d'ivoire,  sans  quoi  on  pourrait  marcher  dessus 
et  l'écraser,  et  c'est  un  présent  de  mon  oncle  qui  ne 
m'en  fait  pas  souvent....  .\h  !  le  voilà,  il  était  sur  mes 
genoux...  Eh  bien!  continuez  donc,  monsieur  Ginguet; 
vous  vous  arrêtez  à  toute  minute;  comment  voulez-vous 
que  l'on  comprenne  ce  que  vous  nous  lisez?... 

.  Qu'au  noble  et  preux  chevalier  dont  la  vaillance  ne 

•  s'était  jamais  démentie.  Mais  *e  jeune  Adhémar,  tirant 
«  son  épée  hors  du  fourreau...  * 

—  \h  !  cette  bêtise  !  puisqu'il  tire  son  épée ,  il  est  bien 
clair  que  c'est  hors  du  fourreau...  C'est  vous  qui  ajoutez 
cela  ,  monsieur  Ginguet.  - 

—  Non  ,  mademoiselle ,  je  n>joute  rien  -,  si  vous  Ven- 
iez prendre  la  i)einc  de  regarder... 


MUSÉE  DES  FAMIU.KS. 


227 


•— C'est  inutile,  allez  toujours. 

.  Hors  du  fuurreau  ,  entra  sans  hdsiter  sous  le» voûtes 

•  sombres  de  la  vieille  chapelle,  faisant  craquer  sous  ses 

•  pieds  les  dalles  moisies  par  le  temps.  • 

—  Dis  donc ,  Constance ,  est-ce  que  cela  t'amuse ,  ce 
livre-là?...  Moi,  je  trouve  que  ça  n'a  aucune  suite...  au- 
cun intérêt;  j'aime  mienx  le  petit  Poucet  ou  Peau  d'âne; 
et  puis ,  monsieur  Ginguet  lit  d'une  manière  si  mono- 
tone !  11  me  semble  entendre  une  vieille  clarinette  d'a- 
veugle. » 

Jusque  là  Constance  avait  garde  le  silence,  laissant  sa 
jeune  amie  Pélagie  faire  endêver  monsieur  Ginguet;  elle 
prêtait  peu  d^attention  à  la  lecture ,  mais  en  revanche  ses 
yeux  se  portaient  souvent  sur  une  petite  pendule  placée 
sur  la  cheminée,  et  qui  venait  alors  de  sonner  la  demie 
après  neuf  heures. 

Constance  soupirait  en  voyant  la  soirée  s'avancer  sans 
que  son  cousin  Edmond  arrivât,  car  la  jeune  fille  aimait 
tendrement  celui  qu'elle  attendait.  Constance  avait  été 
pour  ainsi  dire  élevée  avec  Edmond  ;  leurs  mères  étaient 
soeurs  et  s'étaient  trouvées  veuves  toutes  deux,  fort  jeunes 
encore  ;  elles  avaient  juré  de  ne  point  se  remarier  pour  se 
donner  entièrement  à  l'éducation  de  leur  enfant: 

Les  deux  sœurs  habitaient  ensemble,  et  leur  plusdoux 
projet  était  d'unir  un  jour  Edmond  à  Constance,  qui  n'a- 
vait que  quatre  ans  de  moins  que  son  cousiiu 

Tout  semblait  faire  présager  que  cette  union>  ferait  le 
bonheur  des  deux  enfants  ;  ils  s'aimaient*  comme  un  fière 
et  une  sœur,  et,  en  grandissant,  il  étui t  à  présumer  que 
l'amour  viendrait  prendre  la  place  de  Pamitic.. Quant  aux 
rapports  de  fortune,  ils  étaient  convenables  ;chiique  sœur 
avait  cinq  mille  livres  de  rente  qu'elle  comptait  laisser 
entièrement  à  son  enfant.  Cependant  ces  dames  avaient 
vu  les  Deux  Gendres  et  le  Père  Goriot,  mais  cela  ne  les 
avait  pasdétournoes  de  leurs  résolutions; de  bonnes  mères 
ne  croient  point  à  l'ingratitude  des  enfants  et  elles  ont 
raison  ;  il  est  si  doux  de  compter  sur  l'amour,  sur  la  re- 
connaissance de  ceux  que  l'on  chéritiD'ailleurs-,  les  en- 
fants ingrats  ne  sont  pas  dans^la  nature,  ce  ne  sont  que 
des  exceptions. 

Mais  le  sort,  qui  n'est  pas  toujours  juste,  quoi  qu'en 
disent  nos  optimistes,  ne  permit  pas  que  les  deux  bonnes 
mères  vissent  se  réaliser  le  projet  qu'elles  avaient  formé. 
Madame  Guerval  mourut  lorsque  son  (ils  venait  d'attein- 
dre sa  dix-huitième  année  ;  Edmond'resta  che//  sa  tante, 
près  de  sa  cousine,  dont  la  tendre  amitié  s'efforçait  d'a- 
doucir sa  douleur;  mais  ,  l'année  suivante,  Constance 
aussi  perdit  sa  mère,  et  les  pauvres«nfânt&-5e  trouvèrent 
tous  deux  orphelins. 

Edmond  avait  dix-neuf  ans ,  Constance  en  avait  seize; 
ils  étaient  encore  trop  jeunes  pour  se  marier.  D'ailleurs 
il  fallait  d'abord  porter  le  deuild'une  mère;  mais  comme 
il  n'eût  point  été  convenable  que  les  jeunes  gens  conti- 
nuassent à  demeurer  ensemble,  aussitôt  après  la  mort  de 
sa  mère  la  jeune  Constance  se  retira  chez  M.  Pause , 
l'oncle  de  Pélagie. 

M.  Pause  était  un  musicien  de  troisième  ordre  ;  il  jouait 
de  la  basse  depuis  l'âge  de  dix  ans,  il  en  avait  aloi-s  cin- 
quante-cinq, et  cependant  il  n'avait  jamais  pu  parvenir 
à  déchiffrer  que  la  clef  de  fa;  ilaJmait  la  musique  de  pas- 
sion; il  jouait  de  son  instrument' avec  amour,  et  pour- 
tant il  en  jouait  très  médiocrement,  n'allait  pastoujours 
en  mesure  et  n'attaquait  régulièrement  qu'après  les  au- 
tres. Mais  M.  Pause  étaitun  excellent  homme,  modèle 
d'exaetitude^  arrivant  toujours  «vaat  l'heure  k  l'orches- 


tre au  théâtre  où  il  était  employé,  ne  s'étant  jamais  fait 
mettre  à  l'amende ,  et  ne  montrant  aucyne  humeur  lors- 
qu'aux répétitions  on  faisait  recommencer  cinq  ou  six  fois 
le  même  morceau.  Toutes  ces  qualités  lui  avaient  valu 
l'estime  de  ses  chefs  et  faisaient  excuser  la  médiocrité  de 
son  talent. 

M.  Pause  n'était  pas  riche,  quoique  nous  soyons  dans 
un  siècle  où  la  musique  fasse  de  grands  progrès  et  menace 
d'envahir  les  carrefours  comme  les  jardins  ;  on  ne  gagne 
pas  beaucoup  à  jouer  de  la  basse  dans  un  théâtre  de  mé- 
lodrame. Quelques  leçons  que  M.  ^ause  donnait  le 
matin  augmentaient  peu  son  revenu,  les  élèves  ayant 
l'habitude  de  le  quitter  dès  qu'ils  parvenaîent  à  déchif- 
frer seuls.  Malgré  cela,  le  pauvre  musicien,  qui  avait 
autant  d'ordre  dans  son  intérieur  que  d'exactitude  dan» 
son  emploi,  vivait  heureux  et  satisfait  avec  sa  nièce  Pé- 
lagie, petite  espiègle  que  vous  venez  de  voir  travaillant 
près  de  son  amie  et  faisant  enrager  M.  Ginguet,  jeune 
employé  au  trésor,  brave  garçon  dont  la  bonté  frise  un 
peu  la  niaiserie ,  et  qui  est  éperduraeot  amoureux  de  la 
nièce  du  joueur  de  basse. 

M.  Pause  allait  quelquefois  avec  sa  nièce  voir  les  deux 
veuves  et  leurs  enfants.  Constance  et  Pélagie  s'étaient 
liées  intimement  :  dans  l'adolescence  on  aime  si  vite  !... 
et  il  y  a  dés  gens  qui  conservent  toute  leur  vie  cette  ha* 
bitude-lh. 

Constance  avait  souvent  entendu  sa  mère  vanter  la 
probité,  l'excellent  cœur  de  M.  Pause;  après  l'avoir 
perdue,  elle  pensa  ne  pouvoir  mieux  faire  que  d'aller 
demander  asile  et  protection  chez  l'ancien  ami  de  sa  fa- 
mille. L'oncle  de  Pélagie  accueillit  avec  joie  la  jeune  or- 
pheline ;  il  l'eiit  reçue  chez  lui  lors  même  que  Constance 
eût  dû  lui  être  à  charge;  mais  la  jeune  fille,  qui  avait 
une  honnête  fortune,  n'entra  chez  le  pauvre  musicien 
qu'après  l'avoir  fait  consentir  à  recevoir  la  pension 
qu'elle  régla  elle-même;  de  cette  façon,  la  présence  de 
Constance  chez  Pause  y  répandit  un  peu  plus  d'aisance 
en  même  temps  qu'elle  y  amenait  plus  de  plaisirs. 

A  l'époque  où  nous  prenons  cette  histoire.  Constance 
était  déjà,  depuis  trois  ans  et  demi  chez  M.  Pause  ;  le  jeune 
Edmond  avait  atteint  sa  vingt-quatrième  année ,  et  rien 
ne  l'empêchait  de  s'unir  à  sa  jolie  consine  qui  avait  dix- 
neuf  ans  passés,  et  tout  ce  qu'il  faut  pour  faire  une  ex- 
cellente femme  de  ménage. 

Pourquoi  donc  cette  union  n'étàit-elle  point  encore 
formée,  puisque  aucun  obstacle  ne  s'opposait  au  bonheur 
des  jeunes  gens?  C'est  probablement  parce  qu'aucune 
entrave  ne  venait  contrarier  ses  amours  qu'Edmond 
était  si  peu  empressé  d'être  heureux.  Il  semble  que  les 
hommes  n'attachent  du  prix  qu'à  ce  qu'ils  auront  de  la 
peine  à  obtenir;  qu'un  but  soit  facile  à  atteindre,  et  vous 
verrez  peu  de  concurrents  chercher  à  y  arriver.  Ainsi , 
Edmond ,  bien  certain  de  l'amour  de  sa  cousine ,  bien  sûr 
que,  dès  qu'il  le  voudrait,  elle  lui  accorderait  sa  main  , 
^  différait  toujours  cette  union  si  désirée  par  leurs  mères. 
Il  faut  vous  dire  aussi  que,  possesseur  un  peu  jeune 
de  la  fortune  honnête  que  sa  mère  lui  avait  laissée,  Ed- 
mond, ne  sachant  encore  quelle  carrière  il  voulait  em- 
brasser, et  se  croyant  capable  de  réussir  dans  tout  ce 
qu'il  entreprendrait,  avait  déjà  essayé  de  plusieurs  pro- 
fessions que  son  caractère  changeant  et  son  esprit  ver- 
satile lui  faisaient  bientôt  abandonner.  Cependant,  avant 
d'épouser  sa  cousine,  il  prétendait  avoir  une  position,, 
une  fortune,  et' déjà  mùne  de  la  gloire  à  lui  offrir,  et 
c'est  parce  qu'il  n'avait  pas  encore  pu  réunir  tout  cela 
qu'il  reculait  l'époque  de  son  mariage. 


22S 


LECTURES  DU  SOIR. 


Vous  connaissez  maintenant  tous  les  personnages  aux-  X  tour  de  la  table  ronde  pour  écouter  la  suite  de  leur  con- 
qucls  vous  aurez  le  plus  souvent  affaire.  Retournons  au-   «   versation. 


CHAPITRE  SECOND. 


? 


M.  PAUSE. 


M.  Puuse. 


Constance  n'avait  pas  r(^ponda  h  la  question  de  son 
amie,  tant  elle  était  préoccupée;  c'est  qu'Edmond  ne 
passait  pas  ordinairement  une  soirée  sans  venir  chez 
M.  Pause,  et  que  ce  soir-là  on  ne  l'avait  pas  encore  vu, 
quoique  l'aiguille  de  la  pendule  eût  sonné  la  demie  après 
neuf  heures. 


Pélagie  sourit  et  reprit  : 

•  Ah  !  du  moins,  Constance  est  bien  heureuse;  pen- 
dant que  monsieur  Ginguet  lit,  elle  pense  à  autre  chose; 
ça  fait  qu'elle  n'écoute  pas  et  ne  s'aperçoit  las  si  c'est 
bon  ou  mauvais...  On  lui  lirait  le  Moniteur  qu'elle  croi- 
rait que  c'est  toujours  les  SlysUres  çlc  la  Tour  du  ma... 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


220 


Ah  !  voilà  ce  que  c'est  que  d'avoir  un  cousin  (joi  doit 
nous  épouser... 

—  Un  cousin  !  dit  Constance  et»  rougissant  et  en  sor- 
tant de  sa  rêverie.  Oui,  c'est  vrai...  je  trouve  qu'Edmond 
vient  tard  ce  soir. 

—  Oh  !  je  savais  bien  que  tu  pensais  à  lui...  tu  l'aimes 
tant!.. 

—  Je  ne  m'en  défends  pas  ;  ma  mère  m'avait  fiancée  à 
Edmond  et  me  répétait  souvent  que  je  devais  l'aimer, 
parce  qu'il  serait  un  jour  mon  protecteur,  mon  mari. 

—  En  voilà  un  jeune  homme  heureux  !  murmure  Gin- 
guet  en  prenant  les  pincettes  pour  tisonner. 

—  Qu'est-ce  que  vous  dites ,  monsieur  Ginguet  ?  de- 
mande Pélagie  d'un  air  moqueur. 

—  Moi!...  rien  du  tout,  mademoiselle ,  je  r'arrange 
le  feu. 

—  Mais  à  quand  donc  la  noce ,  Constance?  je  serais  si 
contente  d'y  danser;  je  serai  ta  iille  d'honneur...  Ma 
toilette  est  déjà  prête...  Oh  !  elle  sera  charmante!... 

—  Puis-je  espérer  qu'on  voudra  bien  me  faire  garçon 
d'honneur?  dit  Ginguet  d'un  air  timide  et  sans  oser  re- 
garder mademoiselle  Pélagie. 

—  C'est  bon ,  monsieur  Ginguet,  nous  verrons ,  nous 
y  penserons;  mais  ne  nous  ennuyez  pas  d'avance  avec 
vos  demandes  ..  D'abord,  comme  fille  d'honneur,  c'est 
moi  qui  arrangerai  tout  cela...  Constance  me  l'a  promis. 
Ce  sera  pour  le  mois  prochain  ton  mariage,  n'est-ce  pas? 

—  Mais...  cela  dépend  d'Edmond... 

—  C'est  bien  singulier  qu'un  futur  ne  se  montre  pas 
plus  empressé!...  A  ta  place,  moi,  je  lui  dirais  :  Mon 
cousin,  si  vous  ne  voulez  plus  m'épouser,  dites-le-moi 
franchement. 

—  Ah  !  Pélagie  !...  quelle  pensée  !...  Est-ce  que  je  puis 
supposer  que  mon  cousin  ne  m'aime  plus?  Qu'importe 
quand  se  fera  notre  mariage,  puisque  je  suis  certaine 
ri'ctre  un  jour  sa  femme...  je  suis  heureuse...  • 

Et  en  disant  ces  mots  la  jeune  fille  étouffait  un  soupir; 
elle  reprit  au  bout  d'un  moment  : 

'  Edmond  veut  avoir  une  position  honorable  dans  le 
monde,  mais  il  ne  sait  pas  encore  bien  quelle  profession 
il  doit  embrasser.  Le  désir  d'acquérir  de  la  gloire  ,  d'en- 
tendre son  nom  cité  avec  éloge  le  tourmente,  le  préoc- 
cupe sans  cesse...  Je  ne  puis  lui  en  vouloir  de  chercher 
à  tenir  un  rang  honorable  dans  la  société  ,  quoique  je 
ne  pense  pas  que  la  gloire  donne  le  bonheur.  D'abord  tu 
sais  qu'il  s'est  senti  beaucoup  de  goût  pour  la  musique  ; 
il  étudiait  la  composition,  il  voulait  être  un  Boieldieu^ 
un  Rossini. 

—  Oui ,  et  de  tout  cela  il  est  résulté  une  valse  qu'il 
a  fuit  graver...  et  dans  laquelle  mon  oncle  dit  qu'il  y  a 
de  jolies  choses. 

—  Moi,  je  n'ai  jamais  pu  jouer  sa  valse  sur  mon  fla- 
geolet, dit  monsieur  Ginguet,  c'est  étonnant  comme  elle 
est  difficile. 

—  Parce  que  vous  n'allez  pas  en  mesure!...  Ah  !  mon- 
sieur Ginguet ,  ce  n'est  pas  vous  qui  feriez  une  valse. 

—  Mademoiselle ,  depuis  quinze  jours  je  compose  un 
petit  galop  que  je  veux  vous  dédier. 

— Un  petit  galop!..  Jecrois  que  cela  sera  joli!...  En- 
fin ton  cousin  a  quitté  la  musique  pour  la  poésie...  Il  a 
fait  une  comédie  en  trois  actes  et  en  vers...  C'est  cela 
qui  est  beau!... 

—Dieu  !...  a-t-elle  été  sifflée  !..  Quel  carillon  c'était  le 
jour  de  la  représentation!,.,  murmure  Ginguet  en  ar- 
rangeant le  feu  et  sans  s'apercevoir  que  Pélagie  lui  fait 
signe  de  se  taire. 


—  Mon  cousin  n'a  pas  été  heureux  au  théâtre,  dit 
Constance  en  soupirant,  et  je  crois  qu'il  n'a  pas  envie 
de  s'y  essayer  de  nouveau. 

—Ah  !  que  veux-tu...  on  ne  réussit  pas  tout  de  suite... 
Mais  il  faut  toujours  de  l'esprit  pour  faire  une  comé- 
die... lors  même  qu'elle  tombe...  M.  Ginguet,  jecrois 
que  vous  n'avez  jamais  fait  de  vers  dans  votre  vie  ? 

—  Pardonnez-moi ,  mademoiselle ,  j'ai  fait  une  chan- 
son pour  la  fête  de  ma  tante,'  sur  l'air  :  Grenadier^  que 
tu  m' affliges  1  II  y  avait  huit  couplets. 

—  Ce  doit  être  curieux...  Vous  me  la  chanterez,  un 
soir  que  j'aurai  besoin  de  dormir. 

—  A  présent,  Edmond  s'est  passionné  pour  la  peinture, 
dit  Constance  ;  il  vient  de  terminer  un  tableau  et  de 
l'envoyer  à  l'exposition. 

—  Est-ce  un  tableau  d'histoire  ,  mademoiselle?  de- 
mande M.  Ginguet  en  quittant  enfin  les  pincettes. 

—  Oh!  non,  monsieur ,  ce  n'est  qu'un  tableau  de 
genre. 

—  Mon  Dieu, monsieur  Ginguet,  vous  faites  des  ques- 
tions qui  n'ont  pas  le  sens  commun  !  Vous  voulez  que 
monsieur  Edmond,  qui  ne  cultive  la  peinture  que  depuis 
fort  peu  de  temps ,  débute  tout  de  suite  par  un  tableau 
d'histoire!... 

—  Dame  ,  mademoiselle  ,  j'ai  un  petit  neveu  qui  n'a 
qiie  neuf  ans  et  qui  fait  tous  les  jours  i}cs  Briitus  et  des 
Epamitiondas;  ce  n'est  pas  plus  difficile  à  copier  que 

-les  soutenirs  et  les  regrets  de  M.  DubufFe. 

—  Taisez-vous,  M.  Ginguet ,  vous  me  faites  mal  en 
parlant  comme  cela!...  On  voit  bien  que  vous  n'avez 
jamais  appris  le  dessin?... 

—  Vous  vous  trompez  ,  mademoiselle,  je  l'ai  appris 
six  mois...  et  je  faisais  déjà  fort  bien  les  moulins  à  vent... 
Voulez-vous  que  je  continue  la  lecture? 

—  Non  ,  vous  voyez  bien  que  nous  causons;  découpez- 
moi  ce  feston-là  ,  ça  vaudra  mieux,  mais  surtout  pre- 
nez bien  garde  de\;ouper  une  dent  !.. 

-^  Soyez  tranquille ,  mademoiselle  ,  je  ferai  atten- 
tion.» 

Et  Monsieur  Ginguet,  prenant  le  feston  et  des  ciseaux, 
se  met  à  découper  sans  oser  lever  les  yeux,  de  crainte 
de  faire  quelque  maladresse. 

«  Si  le  tableau  de  mon  cousin  n'était  pas  reçu  au  sa- 
lon ,  dit  Constance,  je  suis  sûre  qu'il  abandonnerait  la 
peinture  comme  il  a  abandonné  la  musique  et  le 
théâtre!... 

—  Que  veux-tu...  il  cherche  sa  vocation  ;  il  voudrait 
tout  faire!..  C'est  impossible.  11  a  beaucoup  de  talents 
ton  cousin ,  mais  il  n'a  guère  de  persévérance  ! 

—  Pierre  qui  roule  n'amasse  pas  de  mousse  !  dit  à 
demi-voix  M.  Ginguet  tout  en  continuant  de  décou- 
per. 

—  C'est  bon  ,  Monsieur  Ginguet,  nous  verrons  quelle 
mousse  vous  amasserez,  vous  qui  êtes  dans  une  adminis- 
tration depuis  sept  ans,  je  crois,  et  qui  êtes  toujours 
surnuméraire. 

—  Mademoiselle  ,  c'est  qu'on  m'a  fait  des  injustices... 
des  passe-droits...  mais  il  faudra  bien  que  j'arrive!... 

—  Oui ,  si  cela  continue,  dans  quinze  ans  on  vous 
fera  garçon  de  bureau  !...  —  Ah  !  mademoiselle...  — 
Prenez  donc  garde  monsieur  ,  vous  allez  couper  mon 
feston,..  —  C'est  chef  de  bureau  que  vous  voulez  dire?» 

Pélagie  se  met  à  rire  ;  dans  ce  moment  on  sonne  à  la 
porte.  La  figure  de  Constance  s'épanouit,  car  elle  ne 
doute  pas  que  ce  ne  soit  son  cousin  ;  mais  la  joie  de 
la  jeune  fille  est  de  courte  durée. 


23a 


lECTURES  DU  SOIR. 


C'est:  un  petit  homme  gros  ,  ramassé ,  bouffi ,  ayant 
au  milieu  de  la  figure  une  petite  bosse  avec  deux  ouver- 
tures ,  ce  qui  est  censé  représenter  un  nez  ,  et  là-des- 
sous une  énorme  solution  de  continuité  arrêtée  heureu- 
sement par  les  oreilles;  ce  qui,  avec  de  gros  yeux  à  fleur 
de  tète  et  des  cheveux  hérissés  dont  la  naissance  tient 
presque  aux  sourcils,  achève  de  faire  de  cette  ligure  une 
des  plus  plaisantes  que  l'on  puisse  rencontrer,  môme 
parmi  la  galerie  dçDantan. 

Ce  petit  homme  est  l'honnête  M.  Pause ,  l'oncle  de 
Pélagie  ,  le  joueur  de  basse  le  plus  intrépide,  ce  qui  ne 
veut  pas  dire  le  meilleiu- ,  qui  revenait  de  son  théâtre 
beaucoup  plus  tôt  que  de  coutume. 

M.  Ginguet  quitte  un  moment  son  feston  pour  saluer 
respectueusement  M.  Pause,  auquel  il  cède  sa  place  près 
du  feu. 

«  Comment!  c'est  vous,  monsieur  Pause  ?  dit  Cons- 
tance; mais  il  n'est  que  dix  heures,  et  d'ordinaire  votr^ 
théâtre  ne  finit  pas  si  tôt. 

—  C'est  vrai,  ma  chère  amie,  mais  c'est  que  ce  soir 
nous  avons  eu  une  pièce  nouvelle  en  trois  actes,  et  le  pu- 
blic n'a  voulu  en  entendre  que  deux ,  ce  quia  nécessai- 
rement raccourci  la  soirée. 

—  La  pièce  est  donc  tombée,  mon  oncle? 

—  Oui,  ma  chère  amie.  — C'était  donc  bien  mauvais? 
dit  Ginguet  sans  quitter  son  feston  des  yeux. 

—  Mauvais...  mais...  cela  dépend...  il  y  avait  de  jo- 
lies choses...  surtout  dans  les  parties  d'orchestre;  au 
reste,  on  la  redonnera  demain  et  le  directeur  a  dit  que 
cela  serait  enlevé... 

—  De  dessus  l'affiche  ? 

—  Kon  !  enlevé  ,  c'est-à-dire  emporte  d'assaut  par 
les  applaudissements  !  C'est  ce  qui  serait  arrive  aujour- 
d'hui si  on  avait  donné  toute  la  salle  à  l'auteur,  comme 
cela  se  pratique  habituellement  pour  les  pièces  de  nos 
grands  hommes  modernes,  qui  ne  veulent  pas  qu'à  leurs 
pièces  il  puisse  entrer  un  seul  billet  payant...  parce  qu'à 
une  première  représentation  tout  le  monde  doit  se 
connaître...  au  moins  l'enthousiasme  est  alors  général. 
Mais  aujourd'hui  le  directeur  a  eu  la  faiblesse  de  vou- 
loir faire  une  recette;  qu'en  est-il  résulté  ?  c'est  que  la 
pièce  est  tombée.  Belle  avance  !..  voilà  ce  que  l'auteur 
lui  a  prouvé  comme  deux  et  deux  font  quatre,  eu  lui 
disant:  Je  consens  à  vous  donner  des  ouvrages...  c'est 
très  bien;  mais  il  ne  suffit  pas  de  me  payer  plus  cher 
^ue  les  autres,  il  faut  sacrifier  vos  recettes  pendant  six 
représentations...  Voilà,  monsieur,  le  seul  moyen  de  Mve 
de  l'argent  à  présent. 

—  Mon  oncle  ,  puisqu'à  la  prochaine  représentation 
on  donnera  toute  la  salle  en  billets  ,  est-ce  que  vous 
ne  pourriez  pas  en  avoir  pour  moi  et  Constance  ? 

—  Ah!...  ce  serait  difficile  ;  on  ne  distribue  pas  les 
billets  légèrement  aux  premières  personnes  qui  en  de- 
mandent!., on  veut  des  gens  sur  qui  l'on  puisse  comp- 
ter. D'ailleurs,  ma  chère  Pélagie  ,  tu  sais  que  je  n'aime 
pas  demander  la  moindre  faveur.  Nous  avons  notre  bil- 
let de  service...  un  tous  les  quinze  jours...  c'est  dt\jà 
bien  gentil!..! 

—  Ah  !  oui  !...  ils  sont  agréables  vos  billets  de  service, 
dit  Ginguet  tout  en  découpant  ;  on  paie  vingt  sous  par 
personne  avec  cela  ,  et  on  vous  met  sur  le  côté,  à  une 
place  où  il  est  impossible' de  voir...  Alors  on  vous  dit 
qu'avec  un  supplément  de  vingt  autres  sous  vous  pou- 
vez aller  en  face.  Bon ,  vous  prenez  le  supplément , 
vous  allez  en  face...  il  u'y  aphis  de  place...  Vous  criez... 
vous  pestez...  vous  voye^  des  loges  vides  ,  mois  pour  y 


e^  entrer  il  faut  donner  quinze  sous  de  supplément...  total 
^  cinquante-cinq  sous  pour  aller  à  une  place  qui  est  mar- 
quée  deux  francs  cinquante  au  bureau...    c'e^t  juste 


°^r  -    -  - 

X  cinq  sous  de  plus  que  vous  payez  avec  votre  billet  donné, 
|fc  qui  vous  a  fait  rester  deux  heures  à  la  queue...  Je  ne 
X  parle  pas  encore  du  petit  banc  que  l'ouvreuse  vous 
X  glisse  presque  de  force  sous  les  pieds ,  de  VEnlr'actt 
3Ç  qu'il  faut  acheter  et  du  parapluie  que  vous  déposez  à  la 
^  porte...  Oh!  j'ai  les  billets  donnés  en  horreur!  j'aiine- 
"^  rais  mieux  louer  une  loge  que  d!accepter  jamais  an  billet 
^  d'administration. 

H;^  —  Ce  pauvre  monsieur  Ginguet...  comme  il  s'em- 
^  porte!...  —  Ecoutez  donc,  mademoiselle,  c'est  que  je 
^ç  me  rappelle  la  dernière  fois  que  j'ai  mené  au  spectacle 
•^  mes  tantes  et  mes  sœurs...  j'avais  des  billets  d'adiniuis- 
=;i;^  tration  !..  et  toutes  mes  économies  du  mois  y  ont  passé!.. 

—  Faites  donc  attention  à  mon  feston  ;  cela  vaudra 
beaucoup  mieux...  là!...  vous  m'avez  coupé  une  dentl... 

ojo  oh  !  j'en  étais  sûre!..  Donnez-moi  cela,  Monsieur;  je  ne 

c^  veux  plus  que  vous  y  touchiez.  —  Mademoiselle...  je  ferai 

^  remettre  une  dent...  —Non...  en  voilà  bien  assez.» 

^      Pélagie  reprend  son  feston  à  M.  Ginguet  qui  semble 

^  consterné  ;  en  ce  moment  on  sonne  de  nouveau. 

^       «  Oh  !  pour  le  coup,  c'est  lui  !  dit  Constance.  » 

^      Un  jeune  homme    à  cheveux  lisses ,  à  petite  barbe 

ojo  pointue  au  menton  et  dont  les  traits  assez  réguliers  ont 

5o  malheureusement  une  expression  de  suffisance  qui  leur 

3^  ôte  tout  leur  charme,  entre  bientôt  dans  l'appartement, 

£  et,  sans  saluer  personne,  va  se  jeter  avec  humeur  dans 

^o  un  fauteuil  en  s'écriant: 

So       «C'est  pitoyable!.,  c'est  épouvautable !  c'est  détes- 

^  table... 

3^      —  Quoi  donc,  mon  cousin,  dit  Constance  en  regardant 

^^  avec  anxiété  le  jeune  homme  qui.  vient  d'arriver. 

"X      —  Est-ce  que  vous  venez  de  voir  notre  pièce  nouvelle? 

°i^  demande  M.  Pause  en  battant  avec  ses  doigts  sur  la 

"^  cheminée ,  comme  s'il  conduisait  un  orchestre.  Il   me 

5^  semble  cependant  qu'il  y  a  de  jolies  choses... 

— Ah  !  je  m'embarrasse  peu  de  votre  pièce...  c'est  de 
I    mon  tableau  qu'il  s'agit...  de  mou  tableau  qui  est  déli- 
^  cieux  !..  un  ton...  un  fini.,  une  couleur  !... 
"^      —  Eh  bien!  mon  cousin? 

^  —  Eh  bien!  on  me  l'a  refusé  à  l'exposition;  j'en  ai  eu 
^  ce  soir  la  nouvelle  certaine. 

—  Il  est  refusé  1... 

—  Oui ,  ma  cousine;  ayez  donc  du  talent ,  du  génie  , 
une  vocation  décidée  pour  les  arts...  à  quoi  cela  vous 
avauce-t-il  ?  maintenant  ce  sont  les    intrigants  qui  arri- 

S"  vent!.,  qui  parviennent  !..  qui  ont  les  récompenses  ,  les 
o^  honneurs!...  mais  quand  vous  n'êtes  pas  prôné  par  une 
o[o  coterie,  vous  êtes  repoussé  ;  on  accumule  les  obstacles, 
IZ  les  dégoûts  pour  vous  faire  renoncer  à  une  carrièi*  où 
5^  vos  succès  écrasenùent  vos  rivaux... 
^  —  Cependant ,  mon  ami  ,  dit  M.  Pause  en  essayant 
r|o  de  battre  avec  sa  tête  une  mesure  en  trois  tcinjis  ,  le 
?o  public  n'est  pas  une  coterie^  et  c'est  lui  qui  fait  les 
So  vrais  succès  ,  en  dépit  des  articles  de  journaux,  qui  par- 
^  fois  ne  sont  pas  plus  vrais  pour  les  arts  que  pour  la  po- 
à  litique,  et  tôt  ou  tard  le  talent  perce;  lûais  il  faut  en 
^  tout  de  la  persévérance.!..  Voyez,  moi,  j'ai  toujours  ai- 
^o  nié  de  passion  la  musique...  la  basse  était  mon  idole... 
iZ  je  faisais  des  basses  avec  du  charbon  sur  les  murs,  j'en 
^!"^  faisais  partout  !...  Mon  père  me  ré|K^taitsouvent  :  Tu  ferais 
^  bien  mieux  d'auuer  du  calicot  que  de  mettre  ce  gros  vio- 
^  Ion  entre  tes  jambes  ;  tu  es  né  pour  être  dans  un  comp 
"i"  toir  et  non  pour  râclor  sur  des  cordes  à  loyaux...  Moi, 


MUSÉE  lyES  FAMILLES. 


231 


je  sentais bie»  que j'ftais  ne  ponr  1a musique  1...  fai  ccm- 
tinué...  relama  valu  mille  de'sagrcnients ,  mais  enfin 
j'ose  dire  que  je  suis  arrivé  ;  c'est  fini,  à  présent  je  suis 
classé,  et  pourtant  jamais ,  je  puis  le  dire  avec  assu- 
rance, jamais  un  seul  journal  n'a  parlé  de  moi  !  • 

Edmond  réprime  un  sourire  ironique  qui  veuait  sur 
ses  lè\Tes  «t  répond  : 

«  Je  n'ai  pas  envie  d'attendre  %'ingt-cinq  ou  trente 
ans  pour  avoir  une  réputation;  nous  sommes  dans  un 
siècle  où  tout  marche  vite,  où  Ton  vent  être  tout  de  suite 
riche,  heureux,  admiré!.,,  je  veux  faire  comme  les  au- 
tres. Ce  ne  sont  pas  les  moyens  qui  me  manquent  -,  en 
musique  j'ai  tout  de  suite  compris  les  règles  de  la  com- 
position !... 

—  Oui...  oh  !  vous  seriez  arrivé...  il  y  a  de  très  jolies 
choses  dans  votre  valse  !... 

—  Des  pièces  !...  mais  j'en  auraisfait  une  par  semaine 
si  on  les  avait  reçues!...  et  des  romans!  est-ce  donc  si 
difficile  d'en  écrire?...  on  en  fait  de  si  mauvais  mainte- 
nant !... 

—  Il  est  certain  que  cela  ne  doit  pas  être  difficile  d'en 
faire  de  mauvais... 

— Quanta  mon  tableau,  vousl'avez  vu,  Monsieur  Pause; 
voyons,  répondez-moi,  est-ce  qu'il  n'était  pas  bien? 

— Il  y  avait  de  fort  jolies  choses  !  »  répond  .M.  Pause  en 
jouant  toujours  avec  ses  doigts. 

Edmond  se  lève  et  se  proniène  quelques  instants  dans 
l'appartement,  paraissant  rétlécbir  profondément.  Les 
deux  jeunes  filles  travaillent  et  se  taisent,  car  l'une  son- 
ge que  son  mariage  sera  encore  reculé  et  l'autre  qu'elle 
ne  mettra  pas  de  sîlùt  sa  jolie  toilette  de  fille  d'honneur. 
M.  Pause  garde  aussi  le  silence  ;  il  se  contente  de  bat- 
tre un  andante  ou  un  presto  ;  quant  à  M.  Ginguet ,  de- 
puis qu'il  a  eu  le  malheur  de  couper  dans  le  feston  de 
Pélagie ,  il  ne  sait  plus  comment  se  tenir  sur  sa  chaise. 

Bientôt  le  front  d'Edmond  devient  moins  soucieux, 
ses  traits  s'animent,  ses  yeux  brillent ,  et  il  s'écrie  : 

«  En  vérité,  je  suis  bien  bon  de  me  chagriner  pour 
de  sottes  injustices. ..'Après  tout,  n'est-ce  pas  une  du- 
perie de  travailler,  de  se  fatiguer  pour  acquérir  un  ta- 
lent que  nos  concitoyens  ne  sauront  pas  apprécier  ?... 
qu'ils  dénigreront  même  et  dont  ils  seront  jaloux?... 
Mettez  vous  donc  en  frais  pour  des  envieux  !  des  in- 
grats !...  sottise  que  tout  cela!...  La  fortune  seule ,  voilà 
ce  qu'il  faut  avoir  ,  parce  qu'à  la  fortune  on  rend  tous 
les  honneurs  ,  on  accorde  tous  les  genres  de  mérite. 
Oui,  c'est  décidé, je  renonce  aux  beaux-arts  ,  je  ne  veux 
plus  connaître  d'autre  dieu  que  Plutus,  et  c'est  lui  que 
je  vais  encenser.  Ma  chère  cousine  ,  vous  n'épouserez 
plus  une  célébrité,  une  gloire  rivante;  mais  vous  épou- 
serez un  millionnaire...  et  vous  aurez  voitures,  hôtel, 
diamants ,  laquais... 

—  Que  dites-vous  là,  mon  cousin?  quel  nouveau  pro- 
jet vous  passe  par  la  tète  ? 

—  Oh  !  c'est  un  projet  bien  arrêté  maintenant.  Je  veux 
devenir  très  riche...  Ne  voyons-nous  pas  tous  les  jours  des 
sots,  des  gens  ineptes  faire  fortune?  Il  me  semble,  d'a- 
près cela,  que  quand  un  homme  d'esprit  voudra  bien  s'en 
donner  la  peine,  il  pourra  facilement  en  faire  autant... 

—  Ce  n'est  pas-une  raison,  dit  Constance  en  soupirant  ; 
et  d'ai'^  ':"3,  mon  cousin, est-ce  que  de  grandes  richesses 
sont  aliVolument  nécessaires  au  bonheur?  Nous  avons 
chacun  une  honnête  aisance,  et  je  croyais  que  cela  pou- 
vait nous  suffire...  Je  ne  désire  ni  briller  dans  le  monde, 
ni  éclipser  personne... 

—  Et  moi,  ma  cousine,  je  veux  que  vous  éclipsiez 


toutes  les  autres  dames  par  votre  toilette,  par  vos 
diamants  ;  je  veux  que  l'on  envie  le  sort  de  ma  femme  ! 
qu'on  se  dise  :  Madame  Guerval  n'a  qu'à  former  un  vœu, 
un  désir  pour  le  voir  satisfait  1...  Son  mari  ne  lui  refuse 
rien!  Enfin  j'ai  déjà  en  tète  les  moyens  de  réussir,  et, 
avant  qu'il  soit  peu,  je  viendrai  mettre  à  vos  pieds  mes 
richesses  et  ma  main. 

—  Comme  vous  voudrez,  mon  cousin;  mais  songez 
bien  que  ce  ne  sont  pas  vos  richesses  qui  ajouteront  à 
mon  bonheur. 

—  Je  voudrais  bien  savoir  par  quel  moyen  il  espère 
faire  rapidement  une  grande  fortune,  se  disait  l'honnête 
joueur  de  basse  en  hochant  la  tête  d'un  air  de  doute. 

—  Monsieur  Ginguet,  il  me  semhle  que  vous  devriez 
aussi  tâcher  de  devenir  millionnaire,  dit  Pélagie  en  re- 
gardant avec  mailice  le  jeune  employé;  cela  vous  évite- 
rait un  long  surnumérariat. 

—  Oh!  moi,  mademoiselle,  je  ne  suis  heureux  en  rien, 
répond  Ginguet  en  poussant  un  gros  soupir.  Que  voulez- 
vous  que  j'entreprenne? 

—  En  tous  cas,  je  ne  vous  conseille  pas  d'entrepren- 
dre des  découpures...  car  vous  n'y  brillez  pas  !  » 

Et  la  jeune  fille  se  met  à  rire  aux  éclats ,  tandis  que  le 
jeune  homme  baisse  les  yeux  et  se  sent  presque  envie  de 
pleurer. 

«  Mes  enfants,  dit  au  bout  d'un  moment  M.  Pause ,  en 
attendant  que  monsieur  Edmond  soit  membre  du  grand 
collège,  est-ce  que  nous  ne  ferions  pas  bien  d'aller  cha- 
cun nous  coucher? 

—  Bonsoir,  mon  cousin,  dit  Constance  en  se  levant 
et  en  quittant  son  ouvrage  ;  nous  vous  verrons  demain, 
j'espère? 

—  Oui ,  ma  chère  cousine,  oh  !  je  viendrai  toujours... 
et  avant  peu ,  vous  verrez  que  je  ne  suis  pas  un  menteur. 
Mais  il  se  fait  tard;  venez-vous,  monsieur  Ginguet  ? 

—  Me  voilà...  je  vous  suis...  je  cherche  mon  chapeau. 

—  C'est  tous  les  soirs  la  même  chose,  dit  Pélagie; 
vous  ne  savez  jamais  ce  que  vous  avez  fait  de  votre 
chapeau. • 

Monsieur  Ginguet  savait  fort  bien  où  était  son  modeste 
feutre ,  mais  il  faisait  semblant  de  chercher  dans  la  cham- 
bre, espérant  trouver  encore  l'occasion  de  se  rapprocher 
de  Pélagie  et  de  lui  demander  tout  bas  pardon  pour  avoir 
coupé  son  feston;  car  le  pauvre  garçon  sentait  qu'il  ne 
dormirait  pas  de  la  nuit  s'il  quittait  la  jeune  fille  fâchée 
contre  lui. 

Mais  Pélagie  fit  exprès  de  ne  point  se  trouver  près  de 
M.  Ginguet,  et  il  fallait  bien  s'en  aller;  déjà  Edmond 
était  sur  le  carré,  disant  adieu  aux  deux  demoiselles  et  à 
M.  Pause. 

La  voix  de  Pélagie  se  fit  de  nouveau  entendre,  s'écriant 
du  ton  moqueur  qui  lui  était  naturel  : 

'  Monsieur  Ginguet,  si  vous  ne  trouvez  pas  votre 
chapeau,  mon  oncle  est  décidé  à  vous  prêter  un  bonnet 
de  coton  pour  rentrer  chez  vous. 

—  Je  l'ai,  mademoiselle ,  je  l'ai  !  répondit  Ginguet  en 
revenant  tout  penaud,  son  chapeau  à  la  main.  Je  suis 
désolé  d'avoir  fait  attendre  à  la  porte...  je  suis  bien  mal- 

'.  heureux  ce  soir...  je  suis  si...  je... 

—  En  voilà  assez ,  monsieur  Ginguet ,  bien  le  bonsoir , 
'.  vous  nous  direz  le  reste  uue  autre  fois.  • 

Et  la  porte  du  carré  se  refermait  sur  le  jeune  homme 
qui  se  confondait  en  saints.  Quand  il  vit  qu'il  ne  saluait 
plus  que  des  murs,  il  se  décida  à  prendre  l'escalier,  mais 
tristement  et  en  murmurant  : 

•  Elle  m'en  veut  beaucoup  !.,,  je  suis  bien  malheu- 


232 


LECTURES  DU  SOIR. 


reux...  Moi,  qui  donnerais  tout  ce  que  je  possède  pour 
être  aimé  de  mademoiselle  Pélagie  !...  quand  je  suis  près 
d'elle  je  ne  fais  que  des  gaucheries  !...  » 

Les  jeunes  gens  étaient  arrivés  dans  la  rue  ;  là  ils  de- 
vaient se  quitter,  car  l'un  remontait  le  faubourg  et 
l'autre  descendait  du  côté  du  boulevard.  Mais  Ginguet 
s'était  assis  sur  la  borne  qui  était  contre  la  maison  dont 
il  venait  de  sortir ,  et  il  semblait  disposé  à  rester  là. 
Edmond  va  lui  frapper  sur  le  bras ,  en  lui  disant  : 

-  Bonsoir,  mon  cher  Ginguet.  —  Bonsoir,  monsieur  Ed- 
mond. —  Est-ce  que  vous  comptez  .passer  la  nuit  sur 
cette  borne?  —  Je  ne  sais  pas  ce  que  je  ferai...  je  suis  si 
malheureux...  Ah  !  monsieur  Edmond ,  vous  ne  savez  pas 
ce  que  c'est  que  d'aimer  sans  espérance ,  vous  qui  êtes 
certain  de  posséder  le  cœur  de  votre  cousine  ;  mais  moi, 
j'adore  une  ingrate ,  une  fille  cruelle ,  un  cœur  de  ro- 
cher... Je  pleurerais  pendant  quinze  jours  de  suite  que 
mademoiselle  Pélagie  ne  me  demanderait  pas  seulement 
pourquoi  j'ai  les  yeux  rouges...  —  Alors  il  me  semble 
que  vous  feriez  aussi  bien  de  ne  pas  pleurer.  —  Est-  ce 
qu'on  est  maître  de  ça?...  Quand  mademoiselle  Pélagie 
m'a  rudoyé  dans  la  soirée,  je  sanglote  toute  la  nuit  si 
fort  que  ma  voisine  d'à  côté  m'a  déjà  menacé  de  se 


plaindre  au  commissaire ,  parce  qu'elle  prétend  que  je 
l'empêche  de  dormir. —  Ce  pauvre  Ginguet!...  Bonsoir, 
je  vais  rêver  à  mes  projets  de  fortune.  » 

Edmond  s'éloigne ,  laissant  Ginguet  assis  sur  la  borne. 
Enfin  le  pauvre  garçon  lève  la  tête  en  l'air  et  considère 
les  fenêtres  de  l'appartement  de  M.  Pause,  en  se  disant: 
«  Si  elle  pouvait  se  mettre  à  la  croisée...  si  je  la  voyais 
seulement  passer  avec  sa  lumière  !... 

Et  il  restait  là,  le  col  tendu ,  le  nez  au  vent ,  les  yeux 
attachés  sur  les  fenêtres  du  quatrième  étage,  faisant 
quelques  pas ,  puis  s'arrêtant  ;  et,  comme  cet  astronome 
qui  regardait  la  lune  et  ne  voyait  point  un  fossé  à  ses 
pieds,  l'amant  infortuné,  en  regardant  les  fenêtres  de 
celle  qu'il  aimait ,  ne  voyait  pas  des  pavés  que  l'on  avait 
laissés  près  du  ruisseau ,  lequel  était  assez  gros  parce 
qu'il  avait  plu  ce  jour-là. 

M.  Ginguet  trébuche  et  tombe  justement  au  milieu  de 
l'eau  dans  laquelle  un  bain  n'avait  rien  de  séduisant. 
Mais  comme  une  sensation  physique  inattendue  fait  tou- 
jours trêve  aux  sensations  morales, M.  Ginguet  se  relève 
tout  trempé  et  s'en  retourne  sur-le-champ  chez  lui,  sans 

^  être  tonte  de  regarder  plus  long-temps  les  croisées  de 

%  mademoiselle  Pélagie. 


^  ^  ^^^^2== 


<n  idi 


MUSÉE  DES  FÂMILI^. 


233 


i 


CHAPITRE  TROISIEME. 


LES  JEUX  DE  LA  FORTUNE. 


Quairc  mois  sVcoulèrent  ;  Edmond  ne  parlait  plus  qne 
fonds,  hausse,  baisse,  cinq  pour  cent,  et  cours  fermé 
h  tant;  car  son  moyen  de  faire  fortune  avait  été  tout 
simplement  de  jouer  h  la  Bourse.  11  avait  réalisé  ce  qu'il 
possédait,  et  se  flattait  de  parvenir  en  peu  de  temps  à 
quadrupler  ses  capitaux. 

Le  bon  M.  Pause  avait  froncé  le  sonrcil  lorsqu'il  avait 
su  comment  le  cousin  de  Constance  comptait  s'enrichir; 
celle-ci,  toujours  bonne,  toujours  douce,  ne  se  permet- 
tait pas  de  blâmer  son  cousin;  d'ailleurs,  Edmond  com- 
mençait bien,  il  gagnait,  c'est  presque  toujours  ainsi  que 
débutent  les  joueurs,  et  il  était  d'une  humeur  charmante 
quand  il  allait  voir  sa  cousine.  A  la  vérité  ses  visites 
étaient  courtes  5  il  ne  parlait  plus  que  ventes  à  terme  ou 
tiers  consolidé,  ce  qui  amusait  fort  peu  les  jeunes  filles; 
mais  il  était  mis  dans  le  dernier  goût  et  avait  pris  un  ca- 
briolet au  mois,  en  attendant  qu'il  eiJt  acheté  une 
voiture. 

M.  Ginguet  allait  toujours  à  pied  et  ne  sortait  pas  de 
sa  redingote  noisette  et  de  son  gilet  noir ,  ce  qui  lui 
attirait  souvent  des  épigrammes  de  la  malicieuse  Pélagie. 
Pourtant  un  soir  il  se  présenta  d'un  air  tout  radieux  et 
avec  un  gilet  blanc. 

«  II  est  arrivé  quelque  événement  extraordinaire  à  mon- 
sieur Ginguet,  dit  aussitôt  Pélagie,  il  a  changé  quelque 
chose  à  son  uniforme  \  je  crois  même  qu'il  a  fait  cirer 
ses  bottes  ce  soir  ! 

—  Mademoiselle,  il  me  semble  que  je  ne  me  suis  ja- 
mais présenté  mal  tenu  et  crotté  devant  vous.  D'abord 
j'ai  soin  d'essuyer  mes  pieds  à  tous  les  paillassons. 

—  Enfin,  monsieur  Ginguet,  répondez-moi...  n'est-il 
pas  vrai  que  vous  avez  quelque  chose?...  vous  n'êtes  pas 
dans  votre  état  ordinaire...  je  crois  même  que  vous  lou- 
chez ce  soir... 

—  Mademoiselle ,  je  ne  sais  pas  si  le  plaisir  me  fait 
loucher;  ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  je  suis  très 
content  ;  à  dater  du  premier  de  ce  mois  je  ne  suis  plus 
surnuméraire ,  je  suis  appointé  !... 

—  Appointé!...  oh!  mais  c'est  superbe  cela...  et  de 
combien  sont  vos  appointements? 

—  J'ai  huit  cents  francs ,  mademoiselle. 

—  Huit  cents  francs...  par  mois? 

—  Oh!  par  exemple...  par  an;  il  me  semble  que, 
pour  commencer,  c'est  déjà  bien  gentil. 

—  Mais  oui ,  dit  M.  Pause ,  qui  n'était  point  encore 
parti  pour  son  théâtre.  Avec  cela  un  jeune  homme  peut 
aller...  non  pas  à  l'Opéra,  nichez  Vefour;  mais  à  Paris 
il  y  a  tant  de  moyens  pour  vivre...  on  dîne  parfaitement 
à  vingt-deux  sous... 

—  Ah!  mon  oncle!...  ne  voudriez-vous  pas  aussi 
qu'on  se  mît  en  ménage  avec  huit  cents  francs  de  revenu? 

—  Ma  chère  amie,  j'ai  connu  un  employé  à  douze  cents 
francs  qui  avait  une  femme  et  quatre  enfants ,  et  tout  cela 
vivait  et  ne  faisait  pas  un  sou  de  dettes ,  d'autant  plus 
que  personne  n'aurait  voulu  leur  prêter.  • 

Le  pauvre  Ginguet  ne  soufflait  plus  mot  ;  il  avait  cru 
qu'en  le  sachant  appointé,  Pélagie  le  traiterait  uû  peu 
MAI  1836.  ^ 


moins  mal ,  et  il  se  voyait  encore  trompé  dans  son  es- 
pérance. Mais  en  ^'éloignant,  M.  Pause  lui  serra  la  main 
en  lui  disant  : 

«  Je  vous  fais  mon  compliment ,  mon  ami ,  mon  com- 
pliment bien  sincère...  car,  à  mes  yeux ,  huit  cents  francs 
d'assurés  valent  mieux  que  des  millions  après  lesqiiels 
on  court  !  Au  revoir  ;  je  vais  accompagner  un  mélodrame 
dans  lequel  il  y  a  de  bien  jolies  choses.  • 

Habituées  à  entendre  Edmond  Guerval  ne  parler  que 
par  cinquante,  soixante  mille  francs,  les  deux  jeunes 
filles  n'avaient  pu  être  bien  émerveillées  de  la  nouvelle 
situation  de  M.  Ginguet.  Qu'est-ce,  en  effet,  que  huit 
cents  francs  par  an ,  auprès  de  quelqu'un  qui ,  en  un 
coup  de  bourse,  peut  gagner  cinquante  fois  autant. 

Cependant  Constance,  qui  était  témoin  des  soupirs  que 
le  pauvre  commis  poussait  près  de  Pélagie ,  grondait  • 
souvent  celle-ci  sur  la  manière  dont  elle  traitait  M.  Gin- 
guet ;  mais  Pélagie  répondait  : 

•  Je  puis  lui  dire  tout  ce  que  je  veux!...  S'il  m'aime 
réellement,  ne  doit-il  pas  être  trop  heureux  que  je  veuille 
bien  qu'il  vienne  tous  les  soirs?...  n'est-il  pas  bien  amu- 
sant? Quelquefois  il  entre,  s'assied,  et  reste  pendant 
deux  heures  sans  ouvrir  la  bouche. 

—  C'est  quand  tu  ne  le  regardes  pas  lorsqu'il  te  dit 
bonsoir.  Enfin  ce  jeune  homme  désire  t'épouser;  situ 
ne  l'aimes  pas,  il  vaudrait  mieux  le  lui  dire  que  de  le 
laisser  espérer  en  vain. 

—  Je  ne  lui  ai  pas  dit  d'espérer  ;  nous  verrons!...  Ne 
voudrais-tu  pas  que  j'épousasse  un  employé  à  huit  cents 
francs,  pour  que,  le  dimanche,  il  me  régalât  dans  un  res- 
taurant à  vingt-deux  sous  !...  Bien  obligé,  je  ne  trouve 
pas ,  comme  mon  oncle,  que  ce  soit  bien  gentil.  Je  vou- 
drais que  monsieur  Ginguet  eût  l'esprit  de  faire  fortune 
comme  monsieur  Edmond...  mais  il  est  trop  lourd, trop 
apathique  pour  cela.  Ah  !  c'est  toi  qui  vas  être  heureuse... 
tu  auras  un  hôtel...  des  diamants...  une  voiture...  Tu 
me  mèneras  dans  ta  voiture,  n'est-ce  pas?... 

—  Ah  !  je  ne  l'ai  pas  encore  !... 

—  Oh  !  comme  nous  nous  amuserons  alors!  nous  irons 
tous  les  matins  promener  au  bois  de  Boulogne,  à  Saint- 
Cloud,  à  Meudon...  Quand  on  a  sa  voiture,  on  est  libre 
d'aller  où  l'on  veut...  Ah!  nous  voyagerons...  tu  me  mè- 
neras voir  la  mer. 

—  Que  tu  es  folle,  ma  chère  Pélagie  ! 

—  Oh!  j'ai  une  si  grande  envie  de  voir  la  mer!...  mais 
avec  un  mari  de  huit  cents  francs,  c'est  tout  au  plus  si 
je  pourrais  aller  voir  jouer  les  eaux  dans  le  parc  de  Ver- 
sailles, et  encore  il  faudrait  nous  y  rendre  en  coucou!... 
Comme  ce  serait  amusant  ! 

—  Est-ce  que  l'on  ne  s'amuse  pas  toujours  lorsqu'on 
est  avec  la  personne  que  l'on  aime  ? 

—  Ce  n'est  pas  une  raison  pour  avaler  de  la  poussière 
pendant  quatre  lieues  de  chemin...  Ah  !  Constance,  il 
faudra  aussi  avoir  des  loges  au  spectacle...  à  plusieurs 
spectacles. 

—  A  l'Opéra,  n'est-ce  pas  ? 

—  Oui,  à  l'Opéra...  et  chez  Franconi.  J'aime  beaucoup 

30. TROISIÈME  TOLUME. 


234 


LECTURES  DU  SOIR. 


les  chevaux,  moi.  Ensuite  tu  recevras  du  monde,  tu  don- 
neras très  souvent  des  dîners,  des  soirées,  des  bals...  tu 
auras  un  bel  orchestre  avec  des  cornets  à  piston,  car  tu 
sais  que  mon  oncle  nous  a  dit  qu'on  fait  à  présent  de 
bien  jolies  choses  sur  cet  iustrument-lk. 

—  Mais,  ma  chère  Pélagie,  sais-tu  bien  que^  pour  réa- 
liser tous  les  projets  que  tu  formes,  il  faudrait  avoir  une 
très  grande  fortune  ! 

—  11  me  semble  qu'avec  trente  mille  francs  de  rente 
on  peut  satisfaire  à  peu  près  toutes  ses  fantaisies. 

— Et  tu  crois  (lu'Edmond  va  m'offrir  trente  mille  francs" 
de  rente  à  dépenser? 

—  Certainement,  et  peut-être  bien  plus!...  Il  paraît 
que  ton  cousin  va  s'enrichir  bien  vite;  la  dernière  fois 
qu'il  est  venu,  il  semblait  si  content,  si  satisfait  do  ses  spé- 
culations !  Il  se  frottait  les  mains  en  disant  :  Audaces  for- 
tune...  Ah  !  mon  Dieu  !  je  ne  puis  pas  me  rappeler  le  reste- 
mais  c'était  des  mots  latins  qui  voulaient  certainement  < 
dire:  Je  suis  très  riche  !  ; 

—  Je  l'ignore...  mais  je  sais  que  mon  cousin  est  resté  \ 
avec  nous  bien  pende  temps...  qu'il  répondait  à  peine  a  \ 
ce  que  je  lui  disais,  et  que  je  le  trouvais  bien  plus  aimable  < 
pour  moi  avant  qu'il  songeât  à  devenir  riche  !  •  \ 

Le  soir  qui  suivit  cette  conversation  ,  Edmond  ne  vint  I 
pas  chez  M.  Pause.  Le  lendemain  soir,  M.  Ginguet  vint  I 
encore  seul ,  et  le  jeune  employé  avait  une  mine  singu-  ! 
lière;  il  était  triste,  semblait  embarrassé  et  restait  près  ! 
des  deux  amies  sans  leur  dire  un  mot.  \ 

«  Vous  avez  encore  quelque  chose   ce  soir,  lui  dit  ! 
Pélagie;'  et  quoique  vous  n'ayez  pas  un  gilet  blanc,  vous 
avez  la  physionomie  tout  autre  ',  est-ce  qu'on  vous  a  déjà 
supprimé  vos  appointements? 

—  Oh  !  non,  mademoiselle...  ce  n'est  pas  de  moi  qu'il 
s'agit... 

—  Pas  de  vous...  alors  ça  devient  plus  intéressant. 
Voyons,  monsieur,  expliquez-vous... 

—  C'est  que...  en  venant  ici ,  j'ai  rencontré  monsieur 
Edmond  Guerval... 

—  Mon  cousin?—  Oui,  mademoiselle,  votre  cousin... 
et  il  avait  aussi  l'air  tout  sens  dessus  dessous...  il  était 
;>àle,  défait... 

—  Mon  Dieu!  serait-il  malade?...  —  Non,  mademoi- 
selle, il  n'est  pas  malade...  mais  certainement  il  avait 
luelque  chose...  D'abord  il  m'a  pris  Ja  main  et  me  l'a 
serrée...  à  me  faire  mal... 

—  Après  ,  monsieur  Ginguet ,  an  fait...  vous  nous  par- 
lez de  votre  main ,  et  vous  voyez  bien  que  Constance  est 
.sur  les  épines  ! 

—  Enfin,  monsieur  Edmond  m'a  dit  :  «  Ce  soir,  irez- 
vous  chez  monsieur  Pause?»  Sur  ma  réjwnse  affirmative,  il 
;a  sorti  une  lettre  de  sa  poche  et  nie  l'a  remise  en  ajoutant  : 

•  Donnez  cola  à  ma  cousine  de  ma  part...  n'y  manquez 
pas  surtout  !...  »  Je  lui  ai  promis  de  faire  sa  commission, 
et  alors  il  a  disparu  comme  un  éclair. 

—  Et  cette  lettre,  monsieur  Ginguet?  —  Elle  est  dans 
ma  poche,  mademoiselle... 

—  Et  donnez-la  donc  vite  ,  dit  Pélagie,  c'est  par-là 
(jnc  vous  auriez  dû  commencer...» 

M.  Ginguet  présente  la  lettre  à  Constance  \  celle-ci  la 
prend  d'une  main  tremblante  et  lit  : 

■  Ma  chère  cousine,  j'ai  voulu  tenter  la  fortune  et  mes 

•  premiers  essais  furent  heureux...  Enhardi  par  cedébut, 

•  peut-être  ai-je  été  trop  vite...  Cependant  toutes  les 

•  chancos  étaient  pour  moi,  et  je  croyais  pouvoir  bientôt 

•  vous  placer  dans  une  position  digne  de  vous.  Le  sort  a 

•  trahi  mon  espoir...  une  fvmoste  baisse  que  je  ne  pou- 


«  vais  prévoir...  Que  vous  dirai-je  !...  je  suis  ruiné...  Si 
«  je  ne  perdais  que  ce  qui  m'appartient,  je  pourrais  me 
«  consoler  encore,  mais  je  dois  presque  le  double  de  ce 
«  que  je  possède;  il  me  faut  donc  manquer  à  mes  enga- 
«  goments...  Perdre  l'honneur!  voilà  ce  qui  me  déses- 
«  père  !  ce  qui.  me  tue...  oui ,  ce  qui  me  tue ,  car  on  ne 
«  doit  plus  vivre  en  pertlant  l'honneur.  Adieu  ,  ma  chère 
«  cousine,  plaignez-moi  et  ne  me  maudissez  pas.  Adieu 
<  pour  jamais. 

«  Edmond  Guerv.al-  » 

La  lettre  tombe  des  mains  de  Constance  qui  semble 
anéantie,  par  ce  coup  imprévu. 

«  Ruiné  !  mnrmure  Ginguet. 

—  Ruiné!"  répète  Pélagie. 

Mais  Constance  reprend  ses  esprits ,  et  son  premier 
mouvement  est  de  s'écrier  :  •  Oh  !  mon  Dieu  !  il  veut  doue 
mourir,  puisqu'il  me  dit  adieu  pour  jamais...  Mourir 
pour  quelque  argent  qui  lui  manque  !..  mais  ce  que  j'ai, 
moi,  n'est-ce  pas  à  lui?...  Edmond  douterait-il  de  mon 
cœur...  Oh  !  il  faut  le  sauver...  l'empêcher  d'exécuter 
son  affreux  projet...  Pélagie,  vite,  mon  chapeau...  mon 
chàle...  mais  qu'importe,  j'irai  comme  cela...  Monsieur 
Ginguet,  vous  voudrez  bien  me  conduire,  me  donner 
votre  bras...  Venez,  oh  !  venez  vite,  il  s'agit  de  sauver 
Edmond  » 

Et  Constance  prenait  le  bras  du  jeune  employé,  et  elle 
lui  faisait  descendre  l'escalier  quatre  à  quatre.  Ginguet 
sautait  los  marches  pour  rattraper  la  jeune  fille  ,  tout  en 
se  disant  :  «  Est-il  aimé  ce  monsieur  Edmond!...  est-il 
aimé!...  Ah  !  pour  être  chéri  comme  ça  de  mademoi- 
selle Pélagie ,  je  serais  capable  de  m'asphyxier  tous  les 
jours  !  » 

Arrivés  dans  la  rue.  Constance  dit  à  M.  Ginguet ,  en 
lui  prenant  le  bras  :  •  Conduisoz-moi ,  monsieur ,  et  hâ- 
tons-nous, car  il  serait  si  cruel  d'arriver  trop  tard  I... — 
Oui,  mademoiselle...  oui...  je  vais  vous  conduire;  mais 
où  voulez- vous  que  je  vous  conduise? — Chez  Edmond... 
vous  savez  où  il  demeure? —  Oui ,  mademoiselle.  — 
Four\ni  que  nous  le  trouvions  chez  lui  !  —  Ah  !  c'est  ce 
qui  est  douteux.  —  Enfin...  nous  saurons  peut-être... 
oh  !  il  faudra  bien  que  je  le  voie  !  • 

Ginguet  se  disait  :  «  Si  le  cousin  n'est  pas  chez  lui , 
je  ne  vois  pas  trop  où  nous  irons  le  chercher  !  •  Mais  il 
ne  faisait  point  cotte  réflexion  à  Constance ,  dont  le  cha 
grin  et  l'inquiétude  semblaient  redoubler  à  chaque  ins- 
tant. 

On  arrive  chez  Edmond  ;  Constance  quitte  son  con- 
ducteur et  court  s'informer  au  concierge,  car  dans  les 
grandes  peines  on  oublie  les  convenances,  et  la  jeune  fille 
ne  songeait  plus  à  ce  qu'on  pourrait  penser  en  la  voyant 
aller  chez  un  jeune  homme. 

Edmond  n'était  pas  chez  lui  ;  il  était  sorti  depuis  fort 
long-temps  et  il  n'avait  rien  dit  au  concierge  qui  pût 
faire  présumer  de  quel  côté  il  avait  porté  ses  pas. 

Constance  sent  un  poids  affreux  se  placer  sur  sa  poi- 
trine ;  elle  retourne  désolée  près  de  son  compagnon,  en 
balbutiant  : 

•  Il  n'est  pas  chez  lui...  et  on  ignore  où  il  est  allé!... 
—  Je  m'en  doutais  ;  quand  je  l'ai  rencontré  il  n'avait 
pas  Pair  disposé  à  se  coucher...  —  N'importe...  il  faut 
que  nous  le  trouvions;  venez  ,  monsieur  Ginguet...  mar- 
chons. —  Tant  que  vous  voudrez,  mademoiselle  ;  mais 
où  allons-nous?  —  A  la  Bourse.  —  Mademoiselle,  on  ne 
va  pas  à  la  Bourse  le  soir,  elle  est  même  fermée.  —  Dans 
des  cafés...  au  spectacle..  <p\c  sais-je?--.—  Monsienr  Ed- 


mond  ne  m€  semblait  pas  songer  à  aller  au  spectacle.  — 
Pourtant,  nioiisicur  ,  il  faut  bien  que  mon  cousin  soit 
quelque  part  et  que  nous  le  trouvions.  » 

Et  la  jeune  lille  entraînait  son  compagnon;  ils  mar- 
cliaient  au  hasard.  Quand  un  jeune  homme  de  la  taille, 
de  la  tournure  d'Edmond  venait  à  passer  près  d'eux. 
Constance  s'écriait  :  «  C'est  lui  !»  et  elle  faisait  courir 
M.  Ginguet  après  le  passant;  mais  M.  Ginguet  revenait 
en  disant  :  «  Ce  n'est  pas  lui,  et  de  près  même  il  ne  lui  res- 
semble pas  du  tout.  » 

Quand  on  passait  devant  un  café ,  il  fallait  aussi  que 
M.  Ginguet  y  entrât  pour  s'assurer  si  celui  que  l'on  cher- 
chait n'y  était  pas. 

Il  y  avait  trois  heures  que  Constance  parcourait  Paris 
avec  le  jeune  commis.  Constance  sentait  à  chaque  instant 
son  espe'rance  s'e'vanouir  ;  elle  ne  pleurait  pas,  mais  sa  res- 
piration était  pressée ,  son  front  brûlant  et  son  regard 
morne  et  fixe. 

M.  Ginguet  était  entré  dans  cinquante  cafés;  il  avait 
couru  après  plus  de  vingt  passants,  dont  quelques- 
uns  ne  l'avaient  pas  fort  bien  reçu  ;  enfin  il  tombait  de 
fatigue,  mais  il  n'osait  pas  le  dire,  car  la  jeune  fille  ne  se 
plaignait  pas,  et  un  homme  n'ose  pas  montrer  moins  de 
courage  qu'une  fenune,  alors  même  qu'il  en  aurait  envie. 

Onze  heures  et  demie  venaient  de  sonner.  M.  Ginguet 
se  hasarda  à  dire  : 

"11  est  bien  tard;  je  crains  que  monsieur  Pause  et  made- 
moiselle Pélagie  ne  soient  inquiets  de  vous. 

—11  est  bien  tard,  dites-vous?  —  Onze  heures  et  demie 
sonnées.  —  Alors  il  doit  être  rentré.  — Monsieur  Pause? 
Oh!  certainement  qu'il  est  revenu. — Mon  cousin,  mon- 
sieur... c'est  mon  cousin  que  nous  cherchons.  Venez,  re- 
tournons chez  lui.» 

Ginguet  n'ose  s'y  refuser  quoiqu'il  juge  cette  course 
assez  inutile,  mais  tout  en  marchant  auprès  de  Constance 
il  ne  cesse  de  se  dire  : 

•En  voilà  un  homme  aimé,  un  homme  heureux!  Et  il 
veut  se  tuer!...  et  il  se  plaint  du  sort!...  Ah!  ce  n'est  pas 
l'embarras,  on  aurait  bien  dû  se  dispenser  de  faire  l'A- 
mour aveugle!..." 

On  est  devant  la  maison  d'Edmond.  Constance  s'arrête 
tremblante;  en  ce  moment  ses  forces  sont  sur  le  point  de 
l'abandoiuier,  car  elle  sent  bien  que  si  Edmond  n'est  pas 
rentré  il  faudra  perdre  tout  espoir. 

Elle  se  décide  pourtant;   elle  frappe,  elle  entre... 

«  M.  Edmond  Guerval  est  de  retour  depuis  un  quart- 
d'heure,  dit  le  concierge. 

—  11  est  chez  lui  !»  dit  Constance  en  poussant  un  cri  de 
joie.  Et  aussitôt  la  jeune  fille  monte  rapidement  l'escalier 
sans  regarder  si  son  compagnon  la  suit. 

11  était  temps  !  car  Edmopd  ,  après  avoir  passé  la  soi- 
rée à  marcher  au  hasard  dans  Paris  en  réfléchissant  à 
sa  cruelle  position  ,  s'était  convaincu  que,  pour  se  tirer 
d'affaire,  il  ne  lui  restait  plus  qu'à  se  tuer.  Il  est  certain 
que  c'est  un  moyen  beaucoup  plus  expcditif  que  de  tâ- 
cher, à  force  de  travail,  de  patience  et  de  persévérance, 
de  regagner  ce  que  l'on  a  perdu;  mais  dans  le  temps  où 
nous  vivons,  la  patience,  la  persévérance  et  l'amour  du 
travail  sont  beaucoup  plus  rares  qu'un  canon  de  pistolet; 
et  on  prétend  que  nous  sommes  dans  le  siècle  des  lu- 
mières, des  progrès!...  Pour  la  manière  de  donner  à  dîner, 
c'est  possible  ,  mais  pour  le  bon  sens  je  n'en  crois  rien. 

Edmond  était  donc  revenu  chez  lui  avec  la  ferme  ré- 
solution d'en  finir.  Il  s'était  occupé  à  charger  ses  pisto- 
lets, puis  il  les  avait  posés  sur  une  table  près  de  lui ,  et 
s'était  laissé  aller  à  quelques  regrets  qu'il  donnait  à  sa 


MUSÉE  DES  Fi^MïLLES^ 


235 


courte  carrière.  Sans  doute  sa  jolie  cousine  occupait  un« 
grande  place  dans  ses  souvenirs ,  du  moins  la  pauvre 
enfant  le  méritait  bien. 

Mais  au  moment  où  Edmond  se  dirigeait  vers  les 
armes  fatales,  Constance  entrait  dans  sachandjre,  arrê- 
tait ses  mains  prêtes  à  saisir  ses  pistolets  et  se  jetait  à 
ses  pieds  en  s'écriant  : 

«  Mon  cousin,  vous  voulez  donc  me  tuer  aussi?  • 
Edmond  s'arrête  ;  il  considère  sa  cousine  dont  les 
beaux  yeux  sont  suppliants,  l'attendrissement  succède 
au  désespoir  ;  il  se  laisse  tomber  sur  une  chaise  en  mur- 
murant ;  «  Comment  voulez-vous  que  je  vive  désho- 
noré... et  je  le  suis  si  je  ne  tiens  pas  mes  engagements  ! 

—  Mais ,  mon  cousin ,  vous  avez  donc  oublié  que  tout 
ce  que  je  possède  est  à  vous!..  Disposez  de  mon  bien... 
je  le  veux...  je  l'exige...  au  nom  de  nos  deux  mères!... 
qui  nous  aimaient  tant  et  qui  se  plaisaient  à  vous  re- 
garder comme  mon  protecteur,  comme  le  mari  que  le  ciel 
me  destinait... 

—  Constance,  y  pensez-vous?  que  je  dispose  de  votre 
fortune!...  Si  vous  saviez...  quand  j'aurai  payé  ce  que 
je  dois...  pour  cette  maudite  différence,  il  ne  vous  restera 
presque  plus  rien. 

—  Et  que  m'impoi-te?..  je  serai  heureuse  alors...  Pen- 
sez-vous que  je  le  serais  en  pleurant  votre  mort?...  Vous 
acceptez,  Edmond,  il  le  faut...  je  le  veux...  Donnez-mox 
vite  du  papier,  de  l'encre;  que  je  vous  donne  une  lettre 
pour  mon  banquier...  Ah!  je  suis  si  contente  que  je  puis 
à  peine  écrire  !  » 

Et  la  jeune  fille  s'était  placée  devant  un  bureau  ,  elle 
écrivait  avec  tant  de  plaisir  que  son  cousin  debout  près 
d'elle  ne  pouvait  que  se  taire  et  l'admirer.  Un  peu  plus 
loin,  dans  un  coin  de  la  chambre,  M.  Ginguet  pleurait 
comme  une  biche,  en  murmurant  : 

«Quel  trait!...  quel  dévouement!...  quel  attachement!.. 
Voilà  un  homme  aimé!  Ah!  mademoiselle  Pélagie!  que 
je  serais  heureux  si  je  vous  inspirais  seulement  la  dix- 
neuvième  partie  de  cet  amour-là!  » 

Constance  a  fini  d'écrire,  Ginguet  a  cessé  de  pleurer. 

Edmond  a  consenti  à  recevoir  les  secours  que  lui  offre 
sa  cousine.  On  est  heureux,  les  peines  sont  oubliées  ;  on 
fait  déjà  des  projets  de  bonheur  pour  l'avenir,  et  Cons- 
tance ne  semble  pas  regretter  la  brillante  fortune  que 
voulait  lui  donner  son  cousin. 

M.  Ginguet  fait  remarquer  qu'il  est  fort  tard  ;  on  se 
dit  adieu  en  se  promettant  de  se  revoir  le  lendemain; 
puis  Constance  est  ramenée  chez  M.  Pause  par  son  fidèle 
conducteur,  qui  raconte  tout  d'un  trait  ce  que  vient  de 
faire  la  cousine  d'Edmond,  tandis  que  celle-ci,  les  yeux 
baissés  et  l'air  confus,  écoute  tout  cela  comme  une  cou- 
pable qui  attend  son  arrêt. 

Pélagie  embrasse  son  amie  en  s'écriant  :  «  Ah  !  si  ton 
cousin  ne  t'adore  pas,  s'il  ne  te  rend  pas  la  plus  heureuse 
des  femmes,  il  faudrait  qu'il  fût  bien  ingrat  ! 

—  Je  n'ai  pas  pensé  à  tout  cela  pour  l'obliger,  .  dit 
Constance. 

Quant  à  l'honnête  M.  Pause,  il  a  écouté  avec  attendris- 
sement le  récit  de  la  belle  action  de  la  jeune  fille,  ensuite 
il  va  lui  prendre  la  main  et  la  serre  affectueusement  dans 
les  siennes  en  murmurant': 

"  Ma  chère  auiie,  il  y  a  de  bien  jolies  choses  dans  ce 
que  vous  avez  fait  là!  mais  il  aurait  tout  autant  valu  que 
votre  cousin  ne  pensât  pas  à  devenir  millionnaire.  Enfin  ce 
sera  sans  doute  une  bonne  leçon  pour  lui,  et  je  présume 
qu'il  va  se  décider  pour  une  autre  profession-  • 

Edmond;  grâce  à  la  fortune  de  sa  cousine,  paya  tout 


236 


LECTURES  DU  SOIR. 


ce  qu'il  devait-,  mais  quand  il  eut  tout  acquitté  il  ne  res- 
tait plus  à  Constance  que  huit  cents  livres  de  rentes, 
juste  autant  que  les  appointements  de  M.  Ginguet.^ 

Cependant  la  jeune  fille  ne  donna  pas  un  soupir  a  son 
changement  de  fortune  j  la  seule  peine  qu'elle  éprouva  fut 


d'être  obligée  de  diminuer  la  pension  qu'elle  payait  chez 

M.  Pause.  .  ,      ,      ,„ 

Elle  n'en  fut  pas  moins  bien  traitée  chez  1  honnête 
musicien.  On  peut  être  un  pauvre  artiste  et  avoir  un  ex- 
cellent cœur^  c'est  une  compensation. 


ÛILSEE  DES  FAMILLES. 


237 


CHAPITRE  QUATRIE3IE. 

LA  FAMILLE  BRI>,GUESINGDE. 


La  Famille  Brineuesinsue. 


•  Qu'est-ce  que  monsieur  Edmond  peut  donc  attendre 
encore  pour  épouser  sa  cousine?  se  disait  Pélagie ,  quel- 
que temps  après  ces  e'vénements.  D'abord  il  voulait  delà 
gloire,  après  cela  il  a  désiré  de  la  fortune,  maintenant 
saura-t-il  se  contenter  de  l'amour?» 


Constance  ne  disait  mot  ;  mais  il  était  probable  que  le 
même  sujet  l'occupait.  Depuis  qu'il  avait  dissipé  tout  son 
bien  et  celui  de  sa  cousine,  Edmond  était  souvent  triste, 
rêveur,  ou  bien  il  disait  à  Constance  :  -Quel  sort  vais-je 
vous  offrir?  Je  n'ai  rien 5  je  ne  suis  rien!  Quel  avenir  de 


238 


LECTURES  DU  SOIR. 


bonheur  pourez-vous  espérer  avec  quelqu'un  que  la  fa- 
talité semble  poursuivre?.. » 

Et  Ginguet  se  disait  à  lui-même  :  •  Il  ne  veut  pas  l'épou- 
ser parce  qu'il  n'a  plus  rien  ;  il  ne  l'épousait  pas  quand 
il  avait  quelque  chose  ;  quand  donc  Tépouscra-t-il?  Ah  ! 
si  l'on  m'aimait,  moi  !  comme  je  serais  heureux  de  me 
marier!  » 

Chaque  jour  Edmond  se  disait  :  «  Il  faut  que  je  fasse 
quelque  chose.  •  Mais  il  ne  faisait  rien  que  se  lamenter 
contre  le  sort,  les  hommes  et  la  rente. 

M.  Pause  avait  proposé  à  Edmond  une  place  de  quinte 
dans  l'orchestre  de  son  théâtre  ;  car  quoique  le  cousin  de 
Constance  ne  fût  pas  un  instrumentiste  distingué,  il  en 
savait  assez  sur  le  violon  et  la  quinte  pour  tenir  sa  place 
dans  un  orchestre  des  boulevards. 

Edmond  avait  répondu  à  cette  proposition  :  •  Où  cela 
me  mènera-t-il?—  A  gagner  six  cents  francs,  mon  cher 


ami.  —  Eh  !  que  diable  voulez-rous  que  je  fasse  avec  six  ^  mari  derrière  elle 
centsfrancs?— Mais...  aveccelaetderéconomie...onpeut  3b 
encore  faire  quelque  chose.  —  Non,  monsieur  Pause,  je  ne  ± 
peux  pas  jouer  de  la  quinte  pour  six  cents  francs,  car  loin  ^ 
de  me  donner  du  goût  pour  la  musique  cela  me  rendrait  ^ 
à  jamais  un  médiocre  musicien  !...  Quand  on  sait  que  l'on  X, 
gagne  si  peu ,  on  joue,  en  conséquence.  —  Vous  vous  3^ 
trompez,  mon  cher-,  l'homme  qui  aime  son  art  ne  fait  point 
tous  ces  calculs,  il  cherche  à  acquérir  du  talent  et  tra- 
vaille souvent  davantage  lorsqu'il  gagne  peu  que  quand  on 
le  paie  fort  cher.  Je  pourrais,  à  l'appui  de  ce  que  j'avance, 
vous  citer  plusieurs  de  nos  virtuoses,  de  nos  grands  ar- 
tistes, qui  ont  commencé  dans  les  orchestres  ou  sur  les 
théâtres  secondaires.  •  -       $ 

Edmond  persista  k  refuser  la  place  de  quinte.  Quelque  ^ 
temps  après ,  l'honnête  Pause,  qui  cherchait  toujours  à  ^^ 
l'occuper,  lui  dit  qu'il  avait  parlé  de  lui  à  un  de  ses  amis  ^ 
fabricant  de  papier  peint. 

•Est-ce  que  vous  voulez  que  je  peigne  ses  papiers?  dit 
Edmond  avec  un  sourire  amer. 

— Non,  mon  cher  ami,  mais  j'ai  dit  à  mon  ami  que  vous 
faisiez  assez  joliment  le  tableau  de  genre-,  alors  il  m'a 
chargé  de  vous  prier  de  lui  faire  six  devants  de  chemi- 
nées... les  sujets  que  vous  voudrez...  intérieurs  ou  pay- 
sages; il^us  les  paiera  qiiinze  francs  pièce. 

— Peindre  des  paravents!  dit  Edmond  en  devenant  rouge 
de  colère  5  que  j'abaisse  à  ce  point  mon  talent!...  et  pour 
gagner  quinze  francs!...  Ah!  monsieur  Pause,  vous  n'y 
pensez  pas  ! 

—  Mais,  mon  cher,  six  fois  quinze  francs  cela  fait 
quatre-vingt-dix...  et  d'ailleurs, quel  mal  y  a  t-il  à  peindre 
des  devants  de  cheminées!...  Je  connais  de  nos  grands 
peintres  qui  sont  aujourd'hui  membres  de  l'Institut,  et 
qui  ont  jadis  peint  des  enseignes  !  Croyez-vous  que  pour 
cela  ils  en  aient  moins  de  talent  aujourd'hui?..  On  sait 
bien  que  les  artistes  sont  obligés  de  manger  comme  les 
autres  hommes  ,  et  qu'avant  de  travailler  pour  la  gloire 
il  a  fallu  travailler  pour  son  estomac. 

—  Vous  direz  tout  ce  que  vous  voudrez,  monsieur, 
mais  je  ne  ferai  point  des  devants  de  cheminées...  J'ai- 
merais mieux  faire  des  cure-dents...  —  Eh  bien!  alors, 
mon  cher  ami,  faites  des  cure-dents,  mais  au  Inoins  faîtes 
quelque  chose.  « 

Ces  conversations  n'amusaient  point  Edmond,  et  pour 
faire  diversion  aux  discours  de  M.  Pause,  le  cousin  de 
Constance  allait  encore  ([uelquefois  dans  ces  réunions 
brillantes  où  il  avait  été  fort  recherché  du  temps  de  ses 
spéculations  à  la  Bourse,  et  où  on  le  recevait  encore  bien 
parce  qu'il  n'avait  conté  h  personne  sa  ruine,  qu'il  était 


toujours  mis  avec  goûf ,  qu'il  avait  une  jolie  tournure, 
de  bonnes  manières,  mille  agréments  de  société,  et  qu'à 
Paris  on  peut  vivre  tiès  long-temps  Ik-dessus. 

Dans  une  de  ces  réunions  de  gens  qui  ont  l'air  riche, 
et  dont  quelques-uns,  comme  Edmond,  n'ont  pas  le  sou. 
mais  où  tout  le  monde  est  parfaitement  couvert,  le  cou- 
sin de  Constance  fit  connaissance  avec  la  famille  Brin- 
gucsingue,  qui  se  composait  du  père,  de  la  mère  et  de  la 
demoiselle. 

Le  père  était  un  petit  homme  que  sa  taille  avait 
exempté  de  la  conscription;  la  tête  un  peu  dans  les 
épaules,  l'œil  vif,  le  nez  pointu,  M.  Bringuesingue  avait 
un  air  qu'il  voulait  rendre  moqueur,  et  on  pouvait  s'y 
tromper. 

Suivant  l'habitude  des  petits  hommes,  il  avait  épousé 
une  fort  grande  femme,  qui,  avec  l'âge,  avait  pris  beau- 
coup d'embonpoint.  Elle  aurait  pu  facilement  cacher  son 


Leur  fille  tenait  du  père  pour  la  taille  et  de  la  mère 
pour  la  grosseur.  Elle  avait  été  nouée,  et  il  lui  en  restait 
quelque  gêne  en  marchant. 

Entre  son  mari  et  sa  fille,  madame  Bringuesingue  dé- 
passait de  plus  de  la  tête. 
Voilk  pour  le  physique.  Passons  au  moral  maintenant. 
M.  Vendicien-Raoul  Bringuesingue  était  fils  d'un  fa- 
bricant de  moutarde,  lequel  avait  gagné  beaucoup  d'ar- 
gent en  mélangeant  adroitement  différentes  herbes  aro- 
matiques dans  les  moutardes  qu'il  confectionnait.  Grâce 
à  ce  digne  industriel,  le  boeuf  quotidien  avait  paru  moins 
fade  aux  bons  bourgeois,  qui  tiennent  toujours  à  ce  plat 
fondamental. 

M.  Bringuesingue  fils,  loin  de  démériter  de  la  réputa- 
tion de  son  père,  avait  fait  d'heureuses  améliorations 
dans  la  manière  de  confire  les  cornichons;  il  avait  rapi- 
dement augmenté  sa  fortune.  Mais  n'ayant  qu'une  fille, 
jet  se  sentant  posséilé  d'une  noble  ambition,  à  cinquante 
ans  M.  Bringuesingue  abandonna  la  moutarde,  les  cor- 
nichons et  tout  ce  qui  sentait  le  vinaigre,  pour  se  jeter 
dans  le  beau  monde  et  y  jouir  de  sa  fortune. 

M.  Bringuesingue,  retiré  entièrement  du  commerce, 
avait  la  faiblesse  de  vouloir  faire  oublier  qu'il  s'y  était 
enrichi.  Il  avait  un  bel  appartement  dans  la  Chaussée- 
d'Antin,  un  domestique  mâle  avec  uneli^Tée;  il  donnait 
des  soirées,  des  dîners...  auxquels  on  ne  servait  jamais 
de  moutarde,  tant  il  craignait  les  applications;  enfin  il 
s'efforçait  d'avoir  des  airs  de  grand  seigneur. 

Madame  Bringuesingue  était  une  excellente  femme, 
qui  n'avait  jamais  eu  dans  sa  vie  que  la  passion  de  la 
danse  qu'elle  conservait  toujours,  quoiqu'elle  eût  qua- 
rante-cinq ans  accomplis.  Du  reste,  constamment  de 
l'avis  de  son  mari  qu'elle  regardait  comme  un  homme 
supérieur,  madame  Bringuesingue  attendait  qu'il  eût 
parlé  pour  avoir  une  opinion. 

Toutes  les  affc-ctions  des  deux  époux  s'étaient  natu- 
rellement réunies  sur  leur  fille,  leur  unique  enfant. 
Mademoiselle  Clodora  avait  les  traits  assez  réguliers,  et 
ses  parents  ne  voyaient  rion  d'aussi  beau  qu'elle.  Ils  lui 
avaient  donné  maîtres  de  musique,  de  dessin,  d'anglais, 
d'italien,  de  danse,  de  géométrie,  de  géographie  et  d'his- 
toire. De  tout  cela  il  était  résulté  qu'à  dix-sept  ans  mademoi- 
selle Clodora  chantait  faux,  dessinait  un  œil  de  manière 
à  ce  qu'on  le  prenait  pour  une  oreille,  disait  yes  pour 
tout  anglais  et  si  rignor  pour  tout  italien,  ne  dansait  pas 
en  mesure,  croyait  que  Bàlc  était  en  Angleterre  et  Edim- 
bourg en  Suisse,  et  citait  Louis  XV  comme  ayaut  voulu 
que  ses  sujets  pussent  mettre  la  poule  au  pot, 


^ 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


239 


M.  et  madame  Bringiiesingue,  qui  n'étaient  point  en 
état  de  s'apercevoir  des  bévues  que  leur  fille  commettait 
souvent  dans  la  conversation,  ne  cessaient  de  rép^^er 
que  Clodora  avait  reçu  une  excellente  éducation. 

Cependant,  pour  recevoir  du  monde,  pour  bien  traiter 
ses  convives,  pour  être  au  fait  des  usages  de  la  belle 
société,  M.  Bringuesingue  s'était  trouvé  souvent  fort 
embarrassé,  et  ni  sa  femme  ni  sa  fille  n'avaient  pu  lui 
dire  ce  qu'il  avait  à  faire.  Une  circonstance  dont  il  se 
hâta  de  profiter  le  servit  merveilleusement. 

Le  domestique  mâle  avait  été  trouvé  plusieurs  fois 
dans  la  cave  totalement  privé  de  sa  raison.  M.  Bringue- 
singue était  décidé  à  en  chercher  un  autre,  lorsqu'un 
jour  il  apprend  la  mort  d'un  riche  seigneur  qui  occu- 
pait un  hôtel  dans  son  voisinage.  Aussitôt  le  ci-devant 
fabricant  de  moutarde  court  à  l'hôtel,  s'informe  du  valet 
de  chambre  du  défunt  et  se  fait  conduire  devant  lui  : 

«C'estvousqui  serviez  monsieurlecomte?  —  Oui, mon- 
sieur. —  Combien  vous  donnait-il? —  Six  cents  francs, 
habillé,  nourri,  logé,  et  de  fréquentes  gratifications.  — 
Je  vous  offre  mille  francs  et  les  mêmes  avantages  ;  de 
plus,  vous  aurez  Ja  haute-main  chez  moi;  seulement  je 
compte  sur  vous  pour  me  donner  quelquefois  certains... 
avis...  c'est-à-dire  pour  me  rappeler  des  usages...  que 
j'ai  oubliés;  ayant  habité  long-temps...  la  province,  je 
me  suis  un  peu  rouillé  avec  les  belles  manières  de  Paris. 
Vous,  qui  serviez  un  comte  qui  recevait  chez  lui  ce  qu'il 
y  a  de  plus  élégant  dans  la  capitule,  vous  devez  être  au 
fait  de  tout  cela...  vous  me  remettrez  au  courant.  » 

Comtois,  c'était  le  nom  du  valet  de  chambre,  accepta 
avec  plaisir  la  proposition  de  M.  Bringuesingue  ;  il  com- 
prit sur-le-champ  de  quels  avantages  il  jouirait  chez 
son  nouveau  maître.  En  effet,  Comtois  devint  indispen- 
sable à  M.  Bringuesingue,  qui,  avant  de  faire  quelque 
chose,  ne  manquait  pas  d'aller  consulter  son  domestique. 

Voulait-il  faire  faire  un  habit;  l'ex- marchand  de  mou- 
tarde faisait  venir  Comtois  et  lui  disait  :  «  Conjment 
monsieur  le  comte  se  faisait-il  faire  ses  habits? — A  la  der- 
nière mode,  monsieur,  -r-  Et  la  couleur?  —  Suivant  sa 
fantaisie.  —  Très  bien.  » 

Et  M.  Bringuesingue,  se  tournant  vers  son  tailleur, 
lui  disait  :  «  Faites-moi  un  habit  à  la  dernière  mode... 
couleur  suivant  ma  fantaisie.  » 

S'agissait-il  de  changer  l'ameublement  d'un  salon, 
d'une  chambre  à  coucher,  on  faisait  encore  venir  Com- 
tois. 

•  Quels  meubles  monsieur  le  comte  mettait-il  dans  son 
salon  ?  —  Comme  partout,  monsieur;  divan,  fauteuils, 
chaises,  piano...  » 

Alors  M.  Bringuesingue  faisait  venir  un  tapissier  et  lui 
ordonnait  de  meubler  son  salon  comme  chez  M.  le  comte. 
Mais  c'était  surtout  les  jours  de  réception,  de  grands 
dîners,  que  Comtois  devenait  un  homme  précieux  ;  c'était 


lui  qui  faisait  le  menu  du  repas,  qui  indiquait  l'ordre  du 
service,  le  moment  pour  .se  lever  de  table,  la  manière- 
de  prendre  le  café;  c'était  lui  qui  disait  comment  le  sa- 
lon devait  être  éclairé,  à  quelles  places  on  devait  mettre 
les  tables  de  jeu,  comment  on  saluait  et  recevait  son 
monde  ;  enfin  c'était  lui  qui  ordonnait  tout,  et  quelqu'un 
qui  fût  Tenu  pendant  qu'on  faisait  toutes  ces  dispositions 
aurait  pu  facilement  prendre  le  maître  pour  le  domes- 
tique. 

Comme,  malgré  les  leçons  qu'il  se  faisait  donner 
par  Comtois,  M.  Bringuesingue  craignait  encore  de- 
vant le  monde  de  commettre  quelque  gaucherie,  il  était 
convenu  d'un  signe  avec  son  domestique.  Lorsque  son 
maître  faisait  quelque  chose  qui  n'était  pas  convenable 
en  bonne  compagnie  ou  qui  blessait  les  règles  de  l'éti- 
quette. Comtois  se  grattait  le  nez,  et  M.  Bringuesingue, 
qui  avait  presque  toujours  les  yeux  sur  son  valet,  était 
alors  averti  qu'il  sortait  de  la  bonne  route  et  tâchait  de 
réparer  sa  sottise. 

Voilà  quelle  était  la  famille  Bringuesingue,  qui  jouis- 
sait de  vingt-cinq  mille  livres  de  rentes  au  moment  ou 
Edmond  Guerval  fit  sa  connaissance. 

Le  hasard  voulut  que  le  jeune  homme  accompagnât 
mademoiselle  Clodora  sur  le  piano,  qu'il  fît  danser  sa 
mère  pour  ne  point  faire  manquer  une  contredanse,  et 
qu'en  se  trompant  il  appelât  le  papa  M.  de  Bringuesingue, 
Dès  lors  il  fut  trouvé  charmant  par  toute  la  famille. 
D'ailleurs  le  cousin  de  Constance  avait  cette  superficie 
de  talent  qui  suffit  pour  plaire  dans  le  monde  :  il  tou- 
chait assez  de  piano  pour  faire  danser  ;  il  chantait  ;  il 
creyonnait  facilement  la  charge  de  chaque  personne  de 
la  seciété.  Enfin,  il  avait  de  l'aplomb,  de  l'assurance;  il 
parlait  de  tout,  même  de  ce  qu'il  ne  connaissait  pas;  il 
tranchait,  décidait  ou  tournait  eu  ridicule.  C'est  plus 
qu'il  n'en  faut  dans  le  monde  pour  imposer  aux  sots  et 
quelquefois  aux  gens  d'esprit. 

Edmond  fut  invité  à  aller  chez  M.  Bringuesingue;  il 
s'y  rendit  ;  et  quand  il  fut  parti  le  maître  de  la  maison 
dit  à  son  domestique  : 

«  Comment  trouves-tu  ce  jeune  homme-là  ?  —  Très 
bien,  monsieur,  il  a  de  bonnes  manières...  l'air  très  dis- 
tingué !... 

—  Comtois  lui  trouve  l'air  distingué,  dit  M.  Bringue- 
singue à  sa  femme  en  parlant  d'Edmond.  Je  veux  inviter 
ce  jeune  homme  à  dîner...  Je  veux  qu'il  vienne  très  sou- 
vent chez  nous...  —  11  faudra  lui  donner  un  petit  bal... 
il  danse  très  bien.  —  Il  m'a  appelé  de  Bringuesingue... 
Je  ne  sais  pas  si  c'est  qu'il  me  trouve  l'air  noble.  —  Pro- 
bablement, mon  ami.  • 

Mademoiselle  Clodora  ne  disait  rien,  je  ne  vous  affir- 
merai pas  qu'elle  en  pensait  davantage;,  cependant  elle 
paraissait  fort  contente  de  ce  que  M.  Edmond  plaisait  à 
ses  parents. 


240 


LECTURES  DU  SOIR. 


I 


CHAPITRE  CINQUIEME, 


UW  GRAND  DTNER. 


La  Petite  Laitière. 


Quelques  jours  après  M.  Bringnesinc:ue  donna  un 
grand  dîner  et  le  jeune  Gucrval  y  l'ut  invite.  Il  devait  y 
avoir  des  gens  de  finance,  beaucoup  de  chevaliers  d'in- 
dustrie, parasites  à  bonnes  manières  qui,  pour  des  dî- 
ners, sont  toujours  prêts  à  vous  jeter  de  l'encens  5  puis 
encore  quelques  artistes,  quelques  militaires,  mais  point 
de  marchands!  La  famille  Bringuesingue  ne  pouvait 
plus  les  souffrir. 

Ce  jour-là,  madame  Bringuesingue  avait  une  robe  trop 
courte  et  des  souliers  qui  la  gênaient  horriblement,  mais 
elle  espérait  danser  et  voulait  briller  au  bal.  Mademoi- 
selle Clodora  se  tenait  parfaitement  droite,  afin  de  pa- 
raître plus  grande,  et  son  père  se  promettait  de  ne  pas 
ôter  les  yeux  de  dessus  Comtois  dès  qu'il  aurait  dit  ou 
fait  quelque  chose. 


Tout  était  dispose'  pour  que  la  société  fût  satisfaite. 
M.  Bringuesingue  regardait  avec  orgueil  son  salon  meu- 
blé exactement  comme  celui  du  feu  comte,  et  il  se  disait: 
•  Il  n'y  a  rien  là-dedans  qui  sente  la  moutarde  !  • 

Chaque  fois  que  Ton  sonnait,  M.  Bringuesingue  avait 
pour  habitude  de  courir  vers  l'antichambre,  mais  Com- 
tois le  retenait  par  son  habit  en  lui  disant  :  *  Monsieur, 
vous  devez  attendre  votre  monde  dans  votre  salon  et  ne 
pas  courir  ainsi  au-devant  de  chacun. 

—  Très  bien.  Comtois...  je  ne  bouge  plus  de  mon  sa- 
lon... Mais  quand  il  faudra  aller  dîner? 

—  Alors  vous  prendrez  la  main  d'une  dame  et  vous 
ouvrirez  la  marche. 

—  Très  bien,  Comtois  ;  ensuite  m'assiérai-je  à  table 
le  premier  ? 


MLSEE  DES  FAMILLES. 


241 


—  Non...  vous  ferez  d'abord  asseoir  à  votre  droite  la 
dame  à  laquelle  vous  aurez  donné  la  main  ;  vous  en 
choisirez  une  autre  pour  la  placer  a  votre  gauche.  Ma- 
dame en  fera  autant  avec  deui  messieurs... 

—  Eh  !  d'ailleurs  est-ce  qu'on  n'écrira  pas  les  noms 
des  convives  sûr  des  cartes?  —  Non,  monsieur;  c'est 
vieux,  c'est  commun,  cela  ne  se  fait  plus.  Le  reste  de  la 
société  se  place  à  sa  guise.  Cependant  il  vous  est  encore 
facile  d'indiquer  quelques  places  pour  mettre  telle  per- 
sonne près  de  telle  autre  avec  qui  elle  se  plaira. 

—  J'entends ,  Comtois ,  oh!  j'entends  tout  cela... 
D'ailleurs  j'aurai  toujours  les  yeux  sur  ton  nez,  et  si  je 
commettais  quelque  bévue  tu  m'en  avertirais.  —  Oui, 
monsieur.  » 

La  société  arriva.  M.  Bringuesingue  salua  exactement 
comme  son  domestique  le  lui  avait  appris;  madame 
Bringuesingue  faisait  une  grimace  à  chacpie  personne 
qui  entrait,  parce  qii'il  fallait  se  lever  et  que  ses  souliers 
la  faisaient  toujours  souffrir,  mais  on  prit  généralement 
cela  pour  un  sourire  ;  mademoiselle  Clodora  se  tint 
comme  un  officier  cosaque,  et  toute  la  compagnie  échan- 
gea les  compliments  d'usage  dont  elle  ne  pensait  pas  un 
mot,  ce  qui  est  l'usage  encore. 

Edmond  Guerval  se  rendit  à  l'invitation  qui  lui  avait 
été  faite;  car  la  veille  M.  Pause  lui  avait  proposé  de 
copier  les  manuscrits  d'un  auteur,  et  cela  lui  avait  en- 
''■OTt  donné  tant  d'humeur  qu'il  avait  grand  besoin  de 
distraction. 

On  alla  se  mettre  à  table,  et  soit  hasard,  soit  intention, 
on  plaça  Edmond  à  côté  de  mademoiselle  Clodora. 

Le  premier  service  se  passa  fort  bien;  les  convives 
étaient  aimables,  le  dîner  bien  apprêté  ,  et  M.  Bringue- 
singue enchanté  de  lui ,  car  Comtois  n'avait  pas  encore 
touché  à  son  nez. 

Au  second  service  M.  Bringuesingue  ,  se  sentant  plus 
en  train, voulut  trinquer  en  buvant  à  la  santé  de  sa  fem- 
me. Comme  il  tendait  son  verre  à  ses  voisins  ,  il  aper- 
çut Comtois  qui  grattait  son  nez.  L'ancien  moutardier 
resta  immobile,  le  bras  tendu,  n'osant  plus  ni  avancer  ni 
retirer  son  verre  ;  puis  il  balbutia  : 

•  Je  vous  ai  proposé  de  trinquer...  et  pourtant  je 
sais  fort  bien  que  cela  ne  se  fait  plus...  les  gens  comme 
il  faut  ne  trinquent  pas...  c'est  mauvais  genre.» 

Mais  Edmond  interrompit  M.  Bringuesingue  ,  en  s'é- 
criant  :  •  Et  pourquoi  donc  ne  pas  renouveler  cet 
usage  antique,  si  en  faveur  chez  nos  bons  aïeux  :  aujour- 
d'hui que  l'on  ne  veut  que  du  gothique ,  du  moyen-àge , 
pourquoi  ne  point  renouveler  dans  nos  repas  ce  qu'on 
tente  de  faire  dans  nos  costumes?  En  vérité,  monsieur  de 
Bringuesingue,  votre  idée  est  très  bonne  au  contraire  et 
vous  devez  vous  glorifier  d'ouvrir  la  lice.  Allons  ,  mes- 
sieurs, trinquons,  c'est  tout-à-fait  chevaleresque.  » 

M.  Bringuesingue  fut  enchanté  que  son  jeune  convive 
eût  si  bien  réparé  sa  faute  ;  on  trinqua ,  on  but  à  l'heu- 
reuse idée  du  maître  de  la  maison,  et  ce  qui  allait  être 
un  ridicule  devint  un  trait  de  bon  goût ,  parce  qu'un 
jeune  homme  qui  ne  doutait  de  rien  y  avait  applaudi  au 
lieu  de  s'en  moquer. 

Le  dessert  arriva.  M.  Bringuesingue,  qui  se  sentait  tout 
joyeux,  tout  fier  même  d'avoir  renouvelé  avec  succès 
un  antique  usage,  proposa  une  petite  chanson. 

Comme  il  allait  donner  l'exemple  et  entonner  le  pre- 
mier  couplet  il  regarda  Comtois  ;  celui-ci  se  grattait  le  i 
nez  avec  beaucoup  d'intention. 

M.  Bringuesingue  était  resté  la  bouche  ouverte  ;  il  '• 
avait  l'air  d'une  figure  de  porcelaine  et  chacun  attendait  ' 
MJVI  1836. 


,  qu'il  commençât.  Mais  au  lieu  de  chanter  M.  Bnngue- 
',  singue  murmura  :  «Jevous  ai  proposéde  chanter...  mais 
;  après  tout...  c'était  une  plaisanterie...  je  sais  fort  bien 
;  qu'on  ne  chante  plus  à  table...  ce  n'est  plus  l'usage... 
;  aussi  je  ne  sais  plus  de  chanson... 
;  —Eh!  mon  Dieu,  Monsieur  de  Bringuesingue,  s'écrie  Ed- 
;  mond,  vous  voilà  encore  avec  vos  scrupules!.,  vous  êtes 
;  vraiment  trop  sévère  sur  l'étiquette.  La  coutume  de  chan- 
;  ter  à  table  ne  date-t-elle  pas  aussi  du  bon  vieux  temps, 
;  qu'on  met  à  chaque  instant  en  pièces  et  en  romans? 
;  Pourquoi  ne  le  mettrions-nous  pas  en  action  ,  nous  au- 
;  très?  Nous  avons  trinqué,  nous  pouvons  fort  bien  chan- 
;  ter;  tout  cela  se  tient!...  Nous  reprenons  les  modes  de 
;  nos  aTeux,  voilà  tout...  je  gage  que  cela  va  devenir  en 
; .  vogue  comme  les  bals  costumés  !  Voulez-vous  que  je  vous 
I  donne  l'exemple?...  je  le  veux  bien;  je  vais  vous  chanter 
■  Bonne  Espérance^  romance  nouvelle  de  Frédéric  Bératy 

•  l'auteur  de  Ma  Normandie  et  de  tant  d'autres  charmantes 
J  productions,  et,  à  table  comme  au  salon .  je  siiis  certain 

•  que  cela  vous  fera  plaisir.  » 

J      Edmond  chanta  et  fut  très  applaudi  ;  un  autre  jeune 
j  homme  en  fit  autant  ;  une  dame  voulut  bien  ensuite  se 
i  faire  entendre ,  puis  une  autre  ;  bref  tout  le  monde  vou- 
.  lut  chanter,  et  M.  Bringuesingue  ne  se  sentait  pas  de 
J  joie  ,  et  il  était  surtout  enchanté  d'Edmond  qui  chan- 
î  geait  ses  gaucheries  en  idées  spirituelles. 
j      Après  que  l'on  eut  assez  chanté  on  passa  au  salon. 
!  Là  des  tables  de  jeu  étaient  dressées  ;   mais  M.  Bringue- 
;  singue  n'aimait  pas  les  cartes.  Cependant  on  ne  pouvait 
;  pas  encore  danser,  il  manquait  du  monde  pour  le  bal,  et 
;  quoique  madame  Bringuesingue ,  tout  en  boitant,  se  fût 
;  déjà  mise  plusieurs  fois  en  place  en  demandant  un  vis-à- 
;  vis,  on  n'avait  pu  former  la  contredanse ,  la  plupart  des 
:  convives  préférant  la  bouillotte  à  la  chaîne  des  dames. 
Pour  amuser  sa  femme  et  sa  fille  M.  Bringuesingue  ne 
vit  rien  de  mieux  que  de  proposer  une  partie  de  main- 
chaude,  et  déjà  l'Amphytrion  se  mettait  à  genoiu  et  allait 
tendre  le  dos  lorsqu'il  aperçut  dans  un  coin  du  salon 
son  valet  qui,  tout  en  plaçant  des  bougies  sur  des  tables 
et  en  disposant  des  sièges,  se  grattait  le  nez  sans  discon- 
tinuer. 

M.  Bringuesingue  reste  à  genoux  devant  la  société  , 
mais  il  ne  tend  pas  le  dos ,  et,  après  avoir  encore  regar- 
dé  Comtois,  il  se  décide  à  se  relever  en  disant  :  «  Non  , 
décidément ,  je  crois  que  ce  serait  très  mauvais  .genre 
de  jouer  à  la  main- chaude...  il  faut  laisser  ces  puériles 
amusements  aux  bons  bourgeois  de  la  rue  Saint-Denis... 
maisà  laChaussée-d'Antin...  » 

Edmond ,  qui  s'était  mêlé  aux  petits  jeux  innocents  , 
ayant  ses  raisons  pour  ne  point  vouloir  toucher  à  des 
cartes  ,  interrompt  encore  l'Amphitryon,  en  disant  : 

«  Eh  bien  !  à  la  Chaussée-d'Antin  ,  n'est-on  pas  libre 
de  faire  ce  qui  plaît,  ce  qui  amuse?  Moi,  je  soutiens 
que  les  petits  jeux  innocents  valent  bien  la  bouillotte  et 
récartél..  on  y  rit  et  on  ne  perd  pas  son  argent;  c'est  tout 
bénéfice.  D'ailleurs  nos  plus  grands  hommes  ont  aimé  à 
se  distraire  aux  récréations  les  plus  frivoles;  le  cardinal 
de  Richelieu  s'exerçait  à  sauter  à  pieds  joints  dans  son 
jardin;  Caton  aimait  beaucoup  à  danser;  Antiochus 
jouait  des  charades  en  action  avec  Cléopâtre  ;  et  le  bon 
roi  Henri  IV  se  promenait  à  quatre  pattes  dans  sa  charn^ 
bre  avec  ses  enfants  sur  son  dos. 

—  Du  moment  que  Henri  IV  s'est  promené  à  quatre 
pattes ,  dit  M.  Bringuesingue  ,  je  ne  vois  pas  pourquoi 
Comtois  se  gratte  le  nez  lorsque  je  me  mets  à  genoux. 
Jouons  à  la  main-chaude,  j'y  consens.  » 

31. TROISIÈME  VOLUME. 


\ 


242 


LECTURES  DU  SOIR. 


Déjk  Edmond  avait  pris  la  place  du  maître  de  la  mai- 
son ;  il  tenait  sa  main  sur  son  dos  et  chacun  frappait 
dessus  en  riant  anx  éclats ,  car  on  rit  beaucoup  aux 
jeux  innocents.  Ce  divertissement  se  prolongea  quelque 
temps ,  à  la  grande  satisfaction  de  mademoiselle  Clodora 
et  de  son  père.  Cependant  quelques  personnes  étant  ve- 
nues augmenter  la  réunion,  madame  Bringuesingue,  qui 
soupirait  après  la  danse  et  ne  voulait  pas  avoir  souffert 
toute  la  journée  dans  ses  souliers  sans  faire  admirer  son 
petit  pied  le  soir ,  trouva  moyen  d'organiser  une  contre- 
danse et  pria  Edmond  de  vouloir  bien  se  mettre  au  piano. 

Le  cousin  de  Constance  ne  se  fit  pas  prier  ^  il  joua  plu- 
sieurs quadrilles.  Madame  Bringuesingue  était  infati- 
gable^ elle  n'avait  pas  plus  tôt  fini  qu'elle  cherchait  un 
danseur  pour  recommencer.  Comme  les  danseurs  ne  se 
présentaient  pas  en  foule,  M.  Bringuesingue  se  d.étermina 
à  engager  sa  femme  et  se  mit  à  danser  ,  ce  qu'il  n'avait 
pas  fait  depuis  long-temps. 

Mais  l'ex-raoutardier  se  brouillait  quelquefois  dans  les 
figures,  et  dans  un  été,  pendant  qu'on  lui  jouait  le  qua- 
drille des  Puritains  qu'il  prenait  sans  doute  pour  la  petite 
laitière,  il  se  met  à  courir  après  la  danseuse  qui  faisait 
avec  lui  en  avant  deux  et  voulut  absolument  l'embrasser. 

La  danseuse  cherchait  à  esquiver  l'embrassade  de 
M.  Bringuesingue;  celui-ci  la  poursuivait  tout  en  sautillant, 
lorsqu'à  l'entrée  du  salon  il  aperçut  Comtois  qui  allon- 
geait la  tète  et  se  grattait  le  nez  de  manière  à  se  le  faire 
saigner. 


M.  Bringuesingue  reste  une  jambe  en  l'air,  un  bras 
arrondi,  ayant  l'air  de  vouloir  se  tenir  en  équilibre.  En- 
fin il  se  décide  à  poser  sa  jambe  à  terre  et  s'écrie  :  »  Je 
ne  sais  vraiment  pas  à  quoi  je  pensais  1...  je  suis  d'une 
étourderie...  Je  croyais  danser  la  petite  laitière...  ma\s 
on  ne  la  danse  plus...  c'est  mauvais  genre!... 

—Pardonnez-moi, Monsieur  deBringuesingue,  ditEd- 
mond  sans  quitter  le  piano.  On  doit  la  danser  de  nouveau 
puisque  les  vieux  airs  ont  repris  faveur  depuis  que  Mn- 
sard  a  fait  uni  quadrille  gothique...  et  c'est  une  très 
heureuse  idée  que  vous  avez  de  danser  la  petite  laitière^ 
vous  allez  la  remettre  en  vogue...  Attendez,  je  vais  vous 
la  jouer.  » 

Et  après  avoir  fini  son  quadrille  des  PurHaîns  Ed- 
mond se  met  à  jouer  la  petite  laitière^  de  façon  que  tous 
les  danseurs  sont  obligés  de  faire  la  figure  que  le  maî- 
tre de  la  maison  avait  commencée. 

«  Décidément  ce  jeune  iiomme  -  là  a  beaucoup  plus 
d'esprit  que  Comtois ,  se  dit  M.  Bringuesingue  pendant 
qu'on  dansait  en  riant  la  figure  de  la  laitière  ;  l'un  ne 
fait  que  se  gratter  le  nez  pour  m'avertir  que  je  fais  (ks 
sottises  ,  l'autre  arrange  tout  cela  si  bien  que  je  ne  fais 
au  contraire  que  des  traits  d'esprit.  Et  puis  il  m'appelle 
d€  Bringuesingue  1  Ceux  qui  l'entendront  en  diront  au- 
tant, et  petit  à  petit  le  de  me  restera,  ce  qui  finira  par 
me  rendre  nobte  tout-à-fait.  Ah!  si  j'avais  toujours  ce 
jeune  homme-là  près  de  nioi ,  comme  je  me  conduiras 
bien  en  société  !  » 


CHAPITRE  SIXIEME. 


UNE  PROPOSITION. 


Quand  tout  le  monde  fut  parti  et  que  la  famille  Brin- 
guesingue se  trouva  seule,  on  ne  tarit  point  en  éloges 
sur  Edmond  Guerval;  car  outre  tous  les  bons  offices 
qu'il  avait  rendus  au  maître  de  la  maison  ,  il  avait  tenu 
le  piano  et  joué  à  la  main-chaude  avec  tant  de  complai- 
sance que  la  mère  et  la  fille  lui  en  savaient  beaucoup  de 
gré.  On  en  conclut  qu'il  fallait  engager  ce  jeune  homme 
à  venir  très  souvent  et  ne  point  donner  de  dîner  sans 
qu'il  en  fut. 

Cependant  M.  Bringuesingue  ,  qui  avait  plus  que  ja- 
mais la  manie  de  faire  leseigneur,  allait  beaucoup  dans 
le  monde,  où  les  vingt-cinq  mille  livres  de  rentes  le 
faisaient  recevoir;  mais  Edmond  n'était  pas  toujours  là 
pour  réparer  les  gaucheries  du  ci-devant  moutardier,  et 
alors  celui-ci ,  bien  qu'averti  par  son  valet ,  ne  savait 
plus  comment  se  tirer  d'affaire. 

Enfin,  à  un  grand  dîner  chez  un  avocat,  où  M.  Brin- 
giiosiuguc  avait  été  invité,  il  commit  tant  de  bévues  que 
le  liez  (le  Comtois  à  force  d'être  gratté  en  devint  tout 
rouge  coumie  une  cerise.  En  s'en  retournant  chez  lui  le 
maître  se  disputa  avec  son  valet. 

•  Je  ne  puis  pas  couper  mon  pain  ou  demander  du 
bouilli,  dit  M.  Bringuesingue  à  Comtois,  sans  votis  voir 
toucher  à  votre  nez...  cela  me  trouble,  m'embarrasse, 
alors  je  ne  sais  pas  ce  que  je  fais. 

—  C'est  qu'oïl  ne  coupe  pas  son  pain  et  qu'on  ne  de- 
mande pas  (lu  bouilU  ,,  dit  Comtois,   c'est  très  mauvais 


genre;  vous  m'avez  dit  de  vous  avertir  quand  vous  feriez 
des  choses  inconvenantes ,  je  vous  avertis  ;  ce  n'est  pas 
ma  faute  si  vous  en  faites  à  chaque  minute. 

— Si  Monsieur  Edmond  avait  été  là  il  aurait  arrangé  cela 
de  manière  qu'au  lieu  d'avoir  commis  une  sottise  j'aurais 
fait  quelque  chose  de  fort  spirituel...  alors  ça  me  redonne 
de  l'aplomb,  de  l'assurance;  je  redeviens  aimable.. .tandis 
que  vous  me  troublez  et  je  ne  sais  plus  où  j'en  suis! 

—  Ma  foi  !  monsieur ,  cela  ne  m'amuse  pas  non  plus 
d'être  si  souventobligé  de  vous  avertir  de  vos  bévues!... 
depuis  que  je  suis  à  votre  service  mon  nez  est  grossi 
d'un  tiers  !  —  Cela  n'est  pas  vrai  !... —  Je  veux  cent  écus 
d'augmentation  ou  je  ne  reste  pas  chez  vous.  —  Vous 
avez  mille  francs  chez  moi,  où  vous  ne  faites  à  peu  près 
que  vous  gratter  le  nez;  il  me  semble  que  c'est  bien  assez; 
je  ne  vous  augmenterai  pas.  — Alors  je  quitte,  mon- 
sieur. • 

M.  Bringuesingue  laissa  sans  regret  partir  son  domes- 
tique; depuis  qu'il  avait  vu  Edmond  applaudir  à  ce  que 
Comtois  blâmait,  le  valet  du  comte  «vait  perdu  beau- 
S  coup  de  son  mérite  à  ses  yeux;  en  revanche,  le  jeune 
■^  Giierval  lui  était  devenu  indispensable  et  presque  cha- 
que jour  la  famille  Bringuesingue  lui  envoyait  des  invi- 
tatifins. 

Lorsque  Comtois  fut  congédié  M.  Bringuesingue  se 
dit:  "Quoique  j'aie  ac(piis  de  très  bonnes  manières, 
je  sens  bien  que  dans  le  grand  monde  je  suis  parfois  UQ 


1 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


243 


pou  embarrasse.  Il  n'y  a  que  monsieur  Edmond  qui 
sache  présenter  mes  moindres  actions  sous  un  jour  avan- 
ta^^oux.  Si  ce  jeime  homme  e'tait  toujours  avec  nous, 
j'aurais  toujours  de  l'esprit  et  ou  me  prendrait  tont-à-fait 
pour  un  gentilhouime.  Comment  fixer  monsieur  Edmond 
jirès  de  nous?.,.  Parbleu!  en  lui  donnant  mafilleen  ma- 
najs^e.  Ce  jeune  homme  m'a  avoué  (jue  de  malheureuses 
spéculations  lui  ont  enlevé  sa  fortune;  mais  il  a  bon  ton, 
l'habitude  du  monde...  il  m'appelle  toujours  de  Briague- 
singue!  Jen'ai  qu'une  (il!e,  et  j'aime  mieux  qu'elle  épouse 
un  homme  comme  il  faut  dont  elle  fera  le  bien  -  être 
qu'un  riche  lourdaud  qui  aurait  mauvais  genre  ou  qui 
me  plaisanterait  sur  la  moutarde  et  les  cornichons.  • 

M.  Bringuesingue  fit  part  de  son  projet  à  sa  femme  qui 
en  sauta  dp  joie,  car  avec  un  gendre  qui  jouait  très  bien 
des  contredanses  au  piano ,  elle  espérait  danser  tous  les 
jours. 

On  fit  part  ensuite  du  projeta  Clodora ,  qui ,  en  fille 
soumise,  fit  la  révérence  et  répondit  qu'elle  obéirait  avec 
lilaisir  à  ses  parents. 

H  ne  restait  plus  à  instruire  que  le  jeune  homme. 
M.  Bringuesingue,  qui  ne  doutait  pas  qu'Edouard  ne  se 
trouvât  fort  heureux  d'épouser  sa  fille,  se  chargea  de  lui 
apprendre  ce  qu'il  voulait  faire  pour  son  bonheur. 

11  invita  Edmond  à  déjeuner  en  tête-à-téte  avec  lui , 
et,  au  dessert,  lui  frappa  dans  la  main  en  lui  disant  : 

«  Mon  cher  ami ,  vous  êtes  d'une  bonne  famille  ,  je  le 
sais  ;  vous  avez  reçu  une  superbe  éducation,  cela  se  voit  5 
vous  avez  de  l'esprit,  cela  me  va  beaucoup;  ainsi ,  quoi- 


JU  q"e  vous  n'ayez  pas  de  fortune,  je  veux  faire  votre  bon- 
3^  heur,  A  cet  effet,  je  vous  don^na. fille  en  mariage.  C'est 
n^  mon  unique  enfant;  j'ai  vinfl^Hoiopille  livres  de  rentes., 
X  je  lui  en  donne  sur-le-cham|^^^B|^£pus  vivrons  tous 
ensoriible,  et  c'est  vous  qui  c^QPBBkmaison.  » 

Edmond  fut  étourdi  de  cette  olr?e  a  laquelle  il  était 
loin  de  s'attendre.  Il  resta  quelques  instants  muft,  in- 
certain*, enfin  il  se  rappela  sa  cousine  tt  répondit  : 

«  Monsieur,  je  suis  touché  de  votre;  ji^opcsition... 
mais...  je  ne  puis  pas  me  marier... 

—  Vous  ne  pouvez  pas  vous  marier  !...  est-ce  que  vons 
l'êtes  déjà? —  Non,  monsieur.  —  En  ce  cas,  je  ne  vois 
pas  ce  qui  vous  empêcherait  d'épouser  ma  fille...  — 
Monsieur ,  c'est  à  regret  que...  —  Vous  n'y  pensez  pas  , 
mon  cher  ami...  mademoiselle  Clodora  Bringuesingue... 
un  parti  superbe...  —  C'est  justement  pour  cela...  —  Ahî 
j'entends;  délicatesse  de  votre  part;  vous  voudriez  être 
riche  aussi,  ne  pas  tout  devoir  à  votre  épouse.  Mais  je 
vous  répète  que  nous  ne  tenons  pas  k  cela...  Tenir  à  l'ar- 
gent... li  donc  !  c'est  bon  pour  des  parvenus!...  Un  air 
distingué...  l'habitude  du  beau  monde,  voilà  à  quoi  je 
tiens ,  moi.  Vous  me  convenez  ;  j'ai  renvoyé  Comtois... 
je  ne  veux  plus  suivre  que  vos  avis...  Dès  ce  moment 
regardez-vous  comme  de  la  famille...  Oh  !  je  ne  veux 
rien  entendre  ;  vous  réfléchirez ,  et  vous  verrez  que  vous 
ne  pouvez  pas  refuser  ma  fille.  » 

Edmond  quitta  M.  Bringuesingue,  et  la  proposition 
qu'on  venait  de  lui  faire  devint  en  effet  le  sujet  continuel 
de  ses  réflexions. 


CHAPITRE  SEPTIEME. 


DEVOUEMENT. 


Pendant  que  tout  ceci  se  passait ,  Constaace,  qui  avait  , 
sacrifié  sa  fortune  à  son  cousin,  travaillait  assidûment  ; 
et  sans  se  plaindre  auprès  de  Pélagie,  qui  continuait  de  ; 
faire  endèver  le  pauvre  M.  Ginguet.  ; 

Cependant  Constance  pleurait  quelquefois ,  mais  c'était  ; 
dans  le  silence  de  la  nuit,  lorsque  personne  ne  pouvait  ; 
ni  voir  ni  entendre  ses  sanglots  ;  car  la  jeune  fille  s'a- 
percevait  bien  que  Son  cousin  abrégeait  chaque  jour  un 
peu  plus  ses  visites  chez  M.  Pause,  et,  lorsqu'il  était 
près  d'elle ,  au  lieu  de  lui  parler  avec  cet  abandon  que 
permet  l'amitié,  Edmond  restait  froid ,  soucieux ,  et  sou- 
vent même  ne  disait  rien. 

D'abord  Constance  n'avait  attribué  cela  qu'au  chagrin 
que  son  cousin  pouvait  éprouver  de  ses  revers  de  for- 
tune ;  mais  dans  le  fend  de  son  amc  quelque  chose  lui 
disait  :  «  S'il  m'aimait  comme  je  l'aime,  ne  serait-il  oc- 
cupé que  de  la  perte  de  son  argent  !...  Ne  suis-je  donc  rien 
pour  lui...  et  puisque  je  lui  reste,  ne  peut-il  pas  encore 
être  heureux?  » 

Pélagie  n'osait  plus  parler  de  sa  toilette  de  noces  ; 
M.  Ginguet  lui-même  n'osait  plus  soupirer  tout  haut, 
car  il  craignait  que  cela  ne  fît  de  la  peine  à  Constance 
d'entendre  p;ulcr  d'amour  près  d'elle,  lorsque  celui  qui 
aurait  <!û  l'adorer  ne  lui  eu  parlait  jiimais.  Quant  au 
Don  M.  Pause,  il  cherchait  continuellement  un  emploi 
pour  Edmond  et  avait  souvent  quelque  chose  h  lui  pro- 


poser; mais,  afin  de  ne  pas  être  obligé  de  l'entendre, 
Edmond  s'en  allait  toujours  avant  que  le  vieux  musicien 
ne  fût  revenu  de  son  théâtre. 

Quelques  jours  s'écoulèrent  pendant  lesquels  E<j!nond 
ne  vint  pas  exactement;  puis  ses  visites  furent  plus 
courtes  encore  que  de  coutume,  et  il  fut  plus  distrait , 
plus  préoccupé. 

«  Certainement  ton  cousin  a  quelque  chose ,  dit  un 
soir  Pélagie  à  Constance;  il  vient  ici  pour  s'asseoir  dans 
un  coin...  soupirer...  parler  à  peine...  Oh  !  sans  doute  il 
a  en  tête  quelque  nouveau  projet...  il  veut  s'enrichir  en- 
core... et,  en  t'épousant,  te  surprendre  par  de  brillants 
cadeaux.  Je  gage  que  c'est  à  cela  qu'il  rêve  sans  cesse  !  » 

Constance  secouait  la  tête  et  ne  répondait  pas.  M.  Gin- 
guet arriva  et  dit  aux  deux  jeunes  filles  : 

«  Je  sais  à  présent  pourquoi  monsieur  Edmond  est  si 
souvent  plongé  dans  ses  réflexions...  Je  l'ai  rencontré  ce 
matin,  et  nous  avons  causé  long-temps  ensemble...  Entre 
jeunes  gens  on  se  dit  ses  affaires. 

—  De  grâce ,  monsieur  Ginguet ,  venez  au  fait. 

—  Mon^i'^ur  Edmond  m'a  parlé  de  la  famille  Bringue- 
singue, chez  laquelle  il  va  ti-ès  souvent...  Ce  sont  drs 
gens  fort  riches...  d'anciens  commerçants,  qui  n'ont 
qu'une  fille...  une  jeune  personne  assez  bien...  maÊ  qui 
cloche  un  peu  en  marchant... 

—  Enfin  ,  monsieur  Ginguet  ? 


244 


LECTURES  DU  SOIR. 


—  Enfin  Edmond  m'a  dit  :  Vous  ne  devineriez  pas,  mon  , 
cher  Ginguet,  ce  que  M.  Bringuesingue  m'a  proposé?  ; 
—  Ma  foi!  non,  lui  ai-je  répondu  ;  d'abord  je  ne  suis  pas 
fort  pour  deviner...  je  n'ai  jamais  deviné  une  charade  ni 
un  rébus... 

—  Ah  !  monsieur  Ginguet,  vous  abusez  de  notre  pa- 
tience !  dit  Pélagie. 

—  Pardon,  mademoiselle,  maisje  vous  rapporte  notre 
conversation.  Eh  bien!  me  dit  Edouard,  monsieur  Brin- 
guesingue m'a  offert  de  me  donner  sa  fille  en  mariage... 

—  Sa  fille  !  dit  Constance  en  changeant  de  couleur. 
—Vous  mentez ,  monsieur  Ginguet ,  dit  Pélagie,  mon- 
sieur Edouard  ne  peut  pas  vous  avoir  dit  cela... 

—  Je  vous  jure,  mademoiselle,  que  c'est  l'exacte  vé- 
rité... Mais  ne  vous  chagrinez  pas,  mademoiselle  Con.s- 
tancc  ;  monsieur  votre  cousin  a  ajouté  :  Vous  pensez  bien, 
mon  cher  Ginguet,  que  j'ai  refusé.  Quoique  je  n'aie  plus 
le  sou  et  que  mademoiselle  Clodora  soit  fort  riche,  je 
n'accepterai  pas  ,  car  je  suis  lié  à  ma  cousine  par  l'ami- 
tié... la  reconnaissance...  le  devoir...  Je  me  regaî-dedéjà 
comme  son  époux...  Nos  mères  nous  avaient  fiancés, 
et...  Mon  Dieu,  mademoiselle,  est-ce  que  vous  vous 
trouvez  mal?...  » 

En  effet  Constance  ne  pouvait  plus  se  soutenir  ;  elle 
venait  de  laisser  tomber  sa  tête  sur  le  dos  de  sa  chaise 
et  semblait  prête  à  perdre  connaissance.  Pélagie  la  sou- 
tenait et  lui  faisait  respirer  des  sels,  tout  en  disant  à 
M.  Ginguet  : 

«  Vous  aviez  bien  besoin  de  venir  nous  dire  cela  ! ...  Oh! 
que  vous  êtes  bavard  !...  Vous  n'avez  jamais  que  de  mau- 
vaises nouvelles  à  conter. 

—  Mais ,  mademoiselle ,  il  n'y  a  pas  de  mauvaises  nou- 
velles là-dedans,  au  contraire...  monsieur  Edmond  n'a 
F""  J"  tout  l'intention  d'en  épouser  une  autre  que  sa 
cousine.  —  C'est  egai,  a  i.^  s^u^n  pas  dirp  cela  à  Cons- 
tance. > 

Comme  celle-ci  rouvrait  les  yeux,  Ginguet  s'écria  de 
nouveau:  a  j'ai  l'honneur  de  vous  assurer,  mademoi- 
selle ,  que  votre  cousin  m'a  dit:  On  m'offrirait  une  femme 
avec  un  million  que  je  ne  la  prendrais  pas...  parce  que 
je  ne  le  peux  pas.  Je  me  regarde  comme  lié  avec  ma  cou- 
sine... et  je  suis  incapable  de  manquer  à  mon  devoir. 
Une  princesse...  une  duchesse,  je  ne  l'accepterais  pas... 
un  h">nnête  homme  n'a  que  sa  parole... 

—  C'est  bien. . .  c'est  bien ,  monsieur  Ginguet ,  dit  Cons- 
tance en  s'efforçant  de  paraître  calme.  Je  vous  remer- 
cie... de  m'avoir  dit  tout  cela. 

—  Ça  vous  fait  plaisir ,  n'est-ce  pas  ,  mademoiselle  ? 

—  Oui ,  je  suis  bien  aise  de  le  savoir.  • 

La  pauvre  Constance  ne  parla  plus  pendant  le  reste  de 
la  soirée,  malgré  tous  les  efforts  de  Pélagie  pour  l'égayer, 
et  de  M.  Ginguet,  qui  s'écriait  de  temps  à  autre  :  «  Oh  ! 
monsieur  Edmond  Guerval  est  un  brave  jeune  homme... 
il  refuserait  une  mine  d'or  pour  femme...  il  se  regarde 
déjà  comme  enchaîné  à  sa  cousine...  » 

Et  Pélagie  poussait  Ginguet  et  lui  donnait  des  coups 
de  pied  sous  la  table  pour  le  faire  taire  toutes  les  fois 
qu'il  revenait  sur  ce  sujet. 

Lorsque  Constance  se  trouva  seule  dans  sa  chambre  , 
elle  put  s'abandonner  sans  réserve  à  toute  sa  douleur  ; 
car  la  jeune  fille  ne  se  faisait  pas  illusion;  elle  sentait 
bien  que  si  son  cousin  refusait  le  parti  fortuné  qu'on  lui 
proposait,  c'était  parce  qu'il  se  croyait  engagé  avec  elle 
au  point  de  ne  plus  pouvoir  disposer  de  lui-même. 

■  Mais  ce  n'est  pas  par  amour  pour  moi  qu'il  en  refuse  '. 
une  autre,  se  dit  Constance;  oh!  non!...  car  si  mon 


cousin  m'aimait ,  il  ne  serait  pas  triste  et  rêveur  près  de 
moi...  En  m'épousant,  c'est  un  devoir  qu'il  accomplira, 
voilà  tout  !...  et  il  sera  malheureux...  doublement  mal- 
heureux ,  puisque  je  l'aurai  empêché  de  jouir  du  sort 
brillant  qui  lui  est  offert.  Mais  parce  que  j'ai  eu  une  fois 
le  bonheur  de  l'obliger,  croit-il  donc  que  je  veuille  être  un 
obstacle  à  sa  fortune...  que  j'exigerai  de  sa  reconnais- 
sance le  sacrifice  de  sa  liberté,  de  son  avenir!...  Oh  ! 
j'aime  trop  Edmond  pour  vouloir  le  priver  de  tous  les 
avantages  qu'il  trouvera  dans  l'union  qu'on  lui  propose. 
Qu'importe  qu'ensuite  je  meure  de  chagrin,  pourvu  que 
mon  cousin  soit  heureux  !...  Mais  si  je  lui  dis  qu'il  est 
libre...  si  je  l'engage  moi-même  à  épouser  cette  demoi- 
selle Clodora,  il  ne  m'obéira  pas...  Oh!  non...  je  con- 
nais Edmond...  il  craindra  de  me  faire  de  la  peine.  Mon 
Dieu  !  comment  donc  faire  pour  qu'il  se  croie  bien  maî- 
tre de  se  marier  sans  me  faire  du  chagrin?...  Il  faudrait... 
oui ,  il  faudrait  qu'il  crût  que  c'est  moi  qui  ne  l'aime 
plus...  » 

Toute  la  nuit  la  pauvre  Constance  pleura  et  chercha 
par  quel  moyen  elle  pourrait  faire  croire  à  son  cousin 
qu'elle  avait  cessé  de  l'aimer,  afin  qu'il  ne  pensât  pas 
faire  mal  en  se  mariant  à  une  autre. 

Vers  le  matin  elle  avait  conçu  un  projet  qui  ne  pouvait 
■manquer  de  remplir  le  but  qu'elle  se  proposait.  A  peine 
fit-il  jour  qu'elle  se  mit  à  écrire  le  brouillon  d'une  let- 
tre ;  puis,  dès  qu'il  fut  l'heure  de  sortir,  elle  courut  chez 
un  écrivain  public,  lui  fit  écrire  le  billet  dont  elle  avait 
fait  le  modèle,  lui  en  dicta  l'adresse ,  et ,  le  cœur  gros, 
respirant  à  peine,  elle  se  dirigea  vers  une  petite  poste 
pour  y  jeter  cette  lettre  fatale. 

La  jeune  fille  tremblait  et  se  soutenait  à  peine  en  mar- 
chant dans  la  rue;  plusieurs  fois  elle  passa  devant  une 
boîte  à  lettres,  et  ne  put  se  décider  à  y  jeter  le  billet 
qu'elle  tenait  dans  sa  main  ;  elle  sentait  qu'il  y  allait 
du  bonheur  de  toute  sa  vie...  C'était  son  avenir,  toutes 
les  illusions  de  sa  jeunesse  qu'elle  allait  sacrifier;  il 
ne  lui  resterait  plus  que  des  larmes  et  le  souvenir 
d'une  belle  action  ;  à  vingt-un  ans  il  faut  bien  du  cou- 
rage pour  accomplir  un  si  grand  sacrifice.  Il  y  a  tant  de 
gens  qui  vivent  et  meurent  sans  comprendre  de  telles 
actions  ! 

Cependant  la  matinée  s'écoulait ,  Constance  n'avait  pas 
encorejeté  la  lettre  dans  une  petite  poste;  elle  se  gronde 
de  sa  faiblesse,  et,  courant  vers  une  boîte  qu'elle  aper- 
çoit à  la  porte  d'un  café,  elle  y  glisse  en  frémissant  l'écrit 
qu'elle-même  a  dicté.  Mais  alors  un  nuage  vient  obscur- 
cir sa  vue,  elle  est  forcée  de  s'appuyer  un  moment  sur 
un  banc  de  pierre  qui  est  là  tout  près...  Ce  banc,  elle  le 
reconnaît;  elle  s'y  est  déjà  reposée  un  soir  lorsqu'on 
courant  avec  M.  Ginguet  pour  retrouver  son  cousin  elle 
forçait  son  compagnon  à  visiter  tous  les  cafés  qui  se 
trouvaient  sur  leur  route.  Ce  souvenir  mouille  ses  yeux 
de  larmes,  car  alors  on  cherchant  Edmond  elle  ne  pen- 
sait pas  qu'tiii  jour  il  lui  faudrait  vouloir  elle-même  se 
séparer  de  lui. 

Mais  le  sacrifice  n'est  pas  consomme  entièrement; 
Constance  songe  qu'il  lui  faudra  encore  bien  du  courage 
pour  ce  qui  lui  reste  à  faire,  et,  rappelant  ses  forces , 
elle  quitte  le  banc  et  retourne  à  sa  demeure. 

Dans  le  courant  de  la  journée  Edmond  ,  qui  était  seul 
chez  lui ,  rêvant  à  sa  situation,  à  l'amour  de  sa  cousine 
et  à  la  proposition  de  M.  Bringuesingue,  vit  entrer  son 
portier  qui  lui  montait  une  lettre  que  le  facteur  venait 
d'apporter. 

Edmond  jette  ks  yeux  sur  l'écriture  «ju'il  ne  connall 


MUSÉE  DES  FAMILLEST 


24â 


pas ,  et  il  décachette  nonchalamment  la  lettre  comme 
quelqu'un  qui  n'attend  ni  bonnes  ni  mauvaises  nouvelles. 
Le  billet  ne  porte  point  de  signature ,  mais  la  figure 
d'Edmond  s'anime  en  lisant  ces  mots  : 

•  Vous  vous  croyez  aimé  de  votre  cousine  Constance, 

■  vous  vous  abusez;  depuis  long-temps  elle  ne  pense  plus 
«  à  vous,  elle  a  donné  son  cœur  à  un  autre.  Si  vous  dou- 

■  tez  de  ce  qu'on  vous  écrit,  rendez-vous  ce  soir  entre 
«  sept  et  huit  heures  sur  le  boulevard  Saint-Martin,  près 
«  du  Château-d'Eau,  vous  y  verrez  votre  inconstante  cou- 
«  sine  y  attendre  votre  heureux  rival.  Adieu.  Quelqu'un 
«  qui  s'intéresse  à  votre  bonheur.  » 

•  Constance  en  aimer  un  autre!  dit  Edmond  en  frois- 
sant avec  colère  le  billet  dans  sa  main.  Ah  !  C'est  une 
indigne  calomnie  !...  l'auteur  de  cette  lettre  est  un  mi- 
sérable î...  Constance!...  un  modèle  de  vertus...  et  qui 
m'a  donné  une  si  grande  preuA'e  d'attachement...  Cons- 
tance me  tromper!...  car  ce  serait  me  tromper,  moi  qui 
dois  être  son  époux...  Mais  un  billet  anonyme!...  il  n'y 
a  que  les  méchants  qui  en  écrivent  ;  les  personnes  qui 
veulent  vraiment  rendre  service  ne  craignent  pas  de  se 
nommer. 

Cependant ,  tout  en  se  disant  cela ,  Edmond  se  sentait 
agité,  inquiet;  la  calomnie,  même  la  plus  absurde,  trouve 
toujours  moyen  de  troubler  notre  repos.  Et ,  singulier 
effet  des  passions  et  surtout  de  l'amour-propre  dans  le 
cœur  des  hommes,  Edmond  qui,  quelques  moments  aupa- 
ravant, ne  songeait  que  froidement,  que  tristement  même 
à  son  union  avec  sa  cousine;  Edmond  qui,  bien  certain 
d'être  aimé  d'elle,  se  mettait  si  peu  en  peine  de  la  payer 
de  retour ,  Edmond  se  sent  jaloux  et  passionnément 
amoureux  de  Constance  ,  à  présent  qu'il  pense  qu'elle 
pourrait  en  aimer  un  autre.  Il  se  promène  dans  sa  cham- 
bre avec  agitation  ,  relisant  le  billet  que  d'abord  il  avait 
jeté  à  terre  ;  il  se  répète  tout  ce  qu'il  a  déjà  dit  sur  le 
peu  de  cas  que  l'on  doit  faire  d'une  lettre  anonyme , 
mais  de  temps  à  autre  il  s'écrie  : 

«  Et  pourtant...  dans  quelle  intention  m'aurait-on 
écrit  cela...  Constance  depuis  quelque  temps neme  parle 
plus  ni  d'union,  ni  d'amour...  il  est  vrai  que  je  ne  lui 
en  parle  pas  non  plus...  je  n'ai  plus  rien  et  pas  d'état... 
pas  d'avenir...  Elle  a  pu  faire  des  réflexions...  on  a  pu  lui 
conseiller  de  m'oublier...  Mais  Constance  m'aimait  tant!... 
Non  c'est  impossible...  des  rendez-vous  le  soir...  près 
du  Château-d'Eau...  elle  n'a  jamais  affaire  de  ce  côté-là... 
c'est  un  odieux  mensonge  ! . . .  Mais  on  me  dit  que  je  puis  me 
convaincre  par  mes  yeux...  Ah  !  ce  serait  faire  outrage  à 
Constance  que  d'aller  à  ce  rendez-vous...  je  ne  l'y  verrai 
pas...  on  veut  se  moquer  de  moi...  Non ,  je  n'irai  certai- 
nement pas  m'assurer  de  la  vérité  de  ce  qu'on  m'écrit.  » 

Tout  en  disant  cela  Edmond  trouvait  que  le  temps 
n'avançait  pas.  Il  regardait  souvent  à  sa  montre,  il  lui 
tardait  de  voir  arriver  l'heure  qu'on  lui  avait  indiquée. 
Il  ne  put  pas  dîner ,  car  il  n'avait  pas  faim  ;  ses  vœux  ap- 
pelaient la  soirée ,  et  à  sept  heures  il  était  déjà  sur  le 
boulevard  près  du  Chàteau-d'Eau,  quoique  répétant  en- 
core qu'il  aurait  tort  d'y  aller. 

Un  quart-d'heure  s'écoula.  Edmond  n'avait  vu  per- 
sonne qui  ressemblât  à  sa  cousine  ;  son  cœur  se  dilatait 
et  il  respirait  plus  librement,  en  se  disant  :  «  Mon  Dieu  ! 
comment  peut-on  ajouter  foi  à  des  écrits  anonymes  ?.,. 
Ceux  qui  les  écrivent  méritent  ordinairement  toutes  les 
injures  ,  toutes  les  épithètes  qu'ils  adressent  aux  autres.» 

Mais  tout-à-coup  Edmond  aperçoit  une  femme  dont  la 
tournure  a  quelque  rapport  ayec  celle  de  Constance.  Il 
attend,  il  s'arrête,  il  sent  un  poids  affreux  se  placer  sur 


sa  poitrine.  Il  faisait  presque  nuit;  cette  femme  s'avance 
d'un  pas  incertain,  regardant  souvent  derrière  elle  comme 
si  elle  craignait  qu'on  ne  la  suivît  ;  tout  cela  annonce  bien 
un  rendez-vous.  Edmond  ne  respire  plus...  car  cette 
femme  vient  de  passer  près  de  lui,  et  malgré  le  chapeau 
qui  cache  sa  figure  il  a  reconnu  Constance. 

«C'est  elle!  se  dit-il,  c'est  elle!...  on  ne  m'avait  pas 
trompé...  Oh  !  mais  non...  je  ne  puis  le  croire  encore... 
mes  yeux  m'ont  abusé...  il  faut  que  j'entende  sa  voix...  • 

Et  aussitôt  Edmond  court  après  la  personne  qui  vient 
de  passer;  il  l'atteint,  il  lui  prend  le  bras...  elle  tourne 
la  tête...  C'était  bien  Constance  en  effet,  et  elle  était  si 
pâle,  si  tremblante  ,  si  émue  en  voyant  son  cousin,  que 
tout  se  réunissait  pour  que  celui-ci  la  crût  coupable. 

Lajeune  fille  a  murmuré:  «Edmond...  c'est  vous...  »  et 
elle  couvre  sa  figure  de  son  mouchoir. 

«  Oui ,  c'est  moi ,  répond  Edmond  avec  l'accent  de 
la  fureur.  C'est  moi...  que  vous  trompez...  que  vous 
n'aimez  plus!...  Soyez  franche  au  moins,  ma  cousine  ; 
dites-moi  ce  que  vous  veniez  faire  ici...  seule...  le  soir... 
Eh  bien!...  vous  vous  taisez...  vous  ne  trouvez  rien  àme 
dire...  vous  êtes  confondue...  cela  est  donc  bien  vrai. 
Constance  ;  un  autre  homme  a  vôtre  amour  et  c'est  lui 
que  vous  espériez  trouver  ici?... 

—  Je  ne  chercherai  point  à  le  nier,  reprend  Constance 
d'une  voix  presque  éteinte.  Oui...  mon  cousin...  vous 
savez  la  vérité...  Je  ne  vous  aime  plus...  depuis  long- 
temps... Je  voulais  vous  le  dire...  mais  je  n'osais  pas... 
Pardonnez-moi...  oubliez-moi...  Adieu,  Edmond  ,  il  est 
inutile  de  nous  revoir.  » 

En  achevant  ces  mots  Constance  s'enfuit  ;  il  était  tii^tS^V 
que  la  pauvre  petite  s'éloignât ,  car  ses  sanglots  é.-ouf- 
faient  sa  voix ,  et  si  Edmond  n'avait  pas  été  aveuglé  par 
la  jalousie,  il  aurait  dû  trouver  bien  singulier  que  sa  cou- 
sine pleurât  si  fort  pour  lui  dire  qu'elle  ne  l'aimait  plus. 
Ordinairement  ce  n'est  pas  ainsi  qu'une  femme  nous 
rend  notre  liberté.  On  pleure  avec  celui  qu'on  aime ,  on 
rit  avec  ceux  que  l'on  a  cessé  d'aimer. 

Mais  Edmond  n'a  entendu,  n'a  compris  qu'une  chose: 
c'est  que  sa  cousine  ne  l'aime  plus  et  que  depuis  long- 
temps elle  aurait  voulu  lui  faire  cet  aveu.  Edmond  se 
sent  blessé  au  cœur  ,  car  il  se  croyait  sûr  de  l'amour 
de  Constance,  et  c'était  peut-être  cette  profonde  certitude, 
cette  trop  grande  confiance  dans  un  attachement  qui 
datait  de  leur  enfance,  qui  avait  engourdi  et  presque 
éteint  dans  son  ame  les  doux  sentiments  qu'il  avait  pour 
sa  cousine.  On  s'endort  dans  la  certitude  d'un  parfait 
bonheur,  mais  on  veille  quand  on  a  quelques  inquiétudes 
sur  sa  possession. 

Etourdi  du  coup  qu'il  vient  de  recevoir,  Edmond  est 
resté  sur  le  boulevard  ;  il  a  laissé  sa  cousine  s'éloigner 
sans  faire  le  moindre  effort  pour  la  retenir. 

«  Mais  pourquoi  l'aurais-je  retenue?  pense-t-ilen  regar- 
dant tristement  autour  de  lui  ;  n'a-t-elle  pas  dit  qu'il 
était  inutile  de  nous  revoir?  » 

Une  foule  de  réflexions  vinrent  alors  assaillir  Edmond  ; 
en  un  instant  il  s'est  rappelé  toute  sa  couduite  passée  , 
son  indifférence,  sa  froideur  avec  Constance,  ces  retards, 
ces  délais  successifs  apportés  à  leur  union ,  lorsque  de- 
puis long-temps  il  ne  dépendait  que  de  lui  d'être  l'époux 
de  sa  cousine  ;  ses  projets  de  gloire  ,  de  fortune  ,  qui 
n'ont  abouti  qu'à  sa  ruine  et  qu'il  n'aurait  pas  formés 
s'il  s'était  contenté  du  bonheur  plus  réel  qu'il  avait  près 
de  lui 

«C'est  par  ma  faute  que  j'ai  perdu  le  cœur  de  Constance, 
se  dit  Edmond  en  soupirant;  je  me  suis  bien  mal  con- 


246 


LECTURES  DU  SOIR. 


duit...  j'ai  bien  des  reproches  à  me  faire...  mais  pourtant, 
si  elle  m'avait  autant  aimé  que  je  le  croyais  ,  elle  m'au- 
rait pardonné  tout  cela!  » 

Et  le  dépit,  la  jalousie  s'emparant  de  nouveau  de  son 
amc ,  il  s'écrie  :  «  Mais  je  suis  bien  sot  de  me  chagriner, 
dem'abandoriiicràmes  regrets...  je  veux  l'oublier  aussi... 
Un  sort  brillant  m'est  offert^  rien  ne  m'empêche  mainte- 
nant d'accepter...  au  sein  des  plaisirs  que  procure  la  for- 
tune je,  perdrai  le  souvenir  de  mon  ingrate  cousine...  • 

Il  a|)pelait  ingrate  celle  qui  lui  avait  sacrifié  tout  ce 
qu'elle  possédait!  Mais  la  jalousie  rend  injuste;  elle  étouffe, 
elle  éteint  la  reconnaissance  ,  et  il  y  a  beaucoup  de  geus 
qui  n'ont  pas  besoin  d'être  jaloux  pour  cesser  d'être  re- 
connaissants. 

Edmond  est  allé  trouver  M.  Bringuesingue  ,et  sans 
autre  préambule  il  lui  crie  des  qu'il  l'aperçoit: 

•  Monsieur,  j'ai  changé  d'idée...  décidément  j'accepte 
la  main  de  mademoiselle  votre  fille;  quand  vous  voudrez 
je  serai  votre  gendre... 

— Eh  !  parbleu!  mon  cher  ami,  j'étais  bien  sûr  que  cela 
se  terminerait  ainsi...  ce  n'était  pas  sérieusement  que 
vous  pouviez  refuser  Clodora  ,qui  a  reçu  une  excellente 
éducation  etaura  unjour  vingt-cinq millelivres  de  rentes. 
Vous  mériteriez  que  je  vous  fisse  des  reproches  pour 


avoir  paru  hésiter  un  moment  f...inais  puisque  vous  voilà 
décidé...  c'est  inutile,  je  ne  veux  pas  vous  gronder...  ce 
serait  de  la  moutarde  après  dfner...  Ah!...  mon  Dieu!... 
qu'est-ce  que  je  viens  de  dire  là?..»  Ce  proverbe  est  de 
bien  mauvais  genre  !...  je  ne  sais  pas  où  j'avais  la  télé... 
je  voulais  dire  que...  je  ne  sais  plus  ce  que  je  voulais 
dire...  Embrassez-moi,  mon  gendre,  et  venez  embi-asser 
aussi  votre  belle-mère  et  votre  future  épouse.  • 

Edmond  se  laisse  conduire  près  de  celle  qui  va  être 
sa  femme,  et  tout  en  l'embrassant  il  poussait  un  gros  sou- 
pir et  pensait  à  sa  cousine.  Le  souvenir  de  Constance  ne 
le  quitte  plus  un  instant  ;  il  est  comme  gravé  dans  le  fond 
de  son  ame,  il  lé  suit  partout;  c'est  en  vain  qu'il  cherche 
à  l'éloigner  ,  h  se  distraire ,  il  voit  toujours  sa  cousine , 
si  belle  ,  si  bonne ,  si  aimante  ;  il  la  voit  lorsque  sa  mère 
les  unit  en  lui  disant  :  «  Voilà  ta  fiancée  ;  »  il  la  voit  encore 
se  jetant  à  ses  genoux  et  arrêtant  sa  main  au  moment 
où,  dans  son  désespoir,  il  voulait  s'ôtcr  la  vie. 

«  Oh  !  mon  Dieu  !  quel  trésor  j'ai  perdu!  se  dit-il .  et 
je  m'en  occupais  à  peine  lorsque  je  me  croyais  certain 
de  la  posséder.  » 

Mais  toutes  ces  réflexions  n'empêchent  pas  qu'au  bout 
de  quinze  jours  mademoiselle  Clodora  Bringuesingue 
ne  soit  l'épouse  d'Edmond  Guerval. 


CHAPITRE  HUITIEME. 


^, 


MARIAGE. 


Ou  ne  voyait  plus  Edmond  chez  M.  Pause.  Pélagie  et 
son  oncle  s'en  étonnaient,  ils  ne  concevaient  rien  à  la  con- 
duite d'Edmond  ;  mais  lorsque  Pélagie  l'accusait,  lors- 
qu'elle se  laissait  aller  à  dire  ce  qu'elle  pensait  de  son  in- 
différence ,  de  l'abandon  où  il  laissait  sa  cousine,  c'était 
encore  celle-ci  qui  le  défendait. 

Quoi(jue  bien  souffrante ,  bien  changée  depuis  le  soir 
où  elle  s'était  rendue  près  du  Châtoau-d'Eau  ,  Constance 
dissinudail  ses  peines-,  elle  tâchait  de  renfermer  son 
chagrin  dans  le  fond  de  son  auu;  et  ne  prononçait  ja- 
mais le  nom  de  son  cousin  •,  quand  Pélagie  l'accusait,  ce 
qui  arrivait  presque  chaque  soir  lorsque  l'heure  s'avan- 
çait sans  que  l'on  vît  venir  Edmond  ,  Constance  répon- 
dait d'un  air  calme:  «Si  mon  cousin  ne  vient  plus  nous 
voir,  c'est  que  probablement  des  occupations...  ou  des 
jilaisirs  l'appellent  ailleurs...  Pourqmu  veux-tu  qu'il 
vienne  s'ennuyer  près  de  nous  lorsque  dans  le  monde  il 
a  uiille  occasions  de  se  distraire?... 

—  S'ennuyerprèsdc  nous  !...  maiston  cousin  devrait-il 
s'ennuyer  près  de  toi...  à  qui  il  doittout...  son  honneur, 
son  cxistemc?...  près  de  toi  si* bonne  pour  lui...  près  de 
•loi  qu'il  doit  épouser?...  En  vérité,  Constance,  je  necom- 
preiiils  rien  à  la  tranquillité  avec  laquelle  tu  supportes 
lintligne  abandon  de  ton  cousin.  A  la  place...  ah!... je 
lui  écrirais:  Monsieur,  vous  êtes  un  monstre,  vous  êtes 
uu  iinliL,'ne  ..  vous  êtes  un  homme  bien  niai  élevé!... 

—  Ah  !  Pélagie  ,  crois-tu  donc  que  ce  soit  de  cette  ma- 
nière que  l'on  ramène  un  cœur  qui  s'éloigne  de  nous  ?,.. 

—  Non,  nuunnuait  M.  Ginguet  tout  en  feuilletant  un 
livre,  il  i;e  faut  jamais  écrire  de  ces  choses -là...  c'est 
1res  iucouvcuatit. 


t 


—  Monsieur  Ginguet ,  je  ne  vous  demande  pas  votre 
avis.  Je  répète  que  monsieur  Edmond  est  un  ingrat  et 
qu'il  se  conduit  indignement  avec  sa  cousine. 

—  Peut-être  l'accuses-tuàtort ,  ma cUere  Pélagie  ,fn  ne 
sais  pas...  non,  tu  ne  peux  pas  savoir  quels  motifs  le  font 
agir.  Mon  cousin  est  libre;  parce  qu'une  fois  j'ai  pu  l'obli- 
ger ,  je  serais  bien  fâchée  qu'il  se  crût  esclave  de  sa  re- 
connaissance. Nos  parents  voulaient  nous  marier,  il  est 
vrai,  mais  nous  les  avons  perdus,  et  depuis  il  s'est  passé 
tant  d'évéuements!...  Il  me  semble  que  je  dois  regarder 
comme  un  rêve  tous  ces  projets  de  notre  jeunesse,  et  pro- 
bablement Edmond  le  pense  aussi. 

—  C'est  différent  !  si  tu  trouves  que  ton  cousin  a  rai- 
son de  ue  plus  venir  te  voir,  de  ne  plus  s'informer  seu- 
lement si  tu  existes  ,  oh!  alors  je  n'ai  plus  rien  à  dire- 
ct j'aurais  tort  de  l'accuser.  » 

Et  Pélagie  ne  disait  plus  rien.  Elle  était  quelque  temps 
sans  reparler  d'Edmond,  mais,  dans  le  fond  de  son  ame, 
elle  sentait  augmenter  son  impatience,  sa  colère,  car 
elle  était  persuadée  que  Constance  dissinudait  le  chagrin 
qu'elle  éprouvait  de  l'abandon  de  sou  cousin,  mais  que 
c'était  cela  qui  la  rendait  si  rêveuse,  si  triste ,  et  qui 
avait  éteint  les  couleurs  rosées  de  ses  joues,  jadis  si 
fraîches  ,  si  rondes  ,  et  qui  maiutenant  étaient  amaigries 
et  d'une  {lâleur  effrayante. 

Pélagie,  qui  voubiit  absolument  savoir  ce  que  devenait 
Edmond  ,  avait  dit  plusieurs  fois  en  secret  à  M,  Ginguet  : 
•  Tdchez  donc  de  savoir  ce  qu'il  fait...  ce  qu'il  devieut; 
informez-vous  de  lui ,  allez  à  sou  logement,  et  dites-raoi 
ce  que  vous  apprendrez.  » 

M.  Ginguet  avait  obéi  à  mademoiselle  Magic  j  tPaU 


MUSÉE  DES  F.\MILLES. 


247 


jusqu'alors  il  n'avait  rien  appris,  si  ce  n'est  qu'Edmond 
n'hdbitait  plus  son  ancien  logement. 

Un  soir  que  les  deux  jeunes  Glles  travaillaient  près  de 
M.  Pause,  qu'une  petite  attaque  de  goutte  avait  empêche' 
de  se  rendre  à  son  théâtre,  M.  Ginguet  arriva,  l'air  tout 
bouleversé  et  les  yeux  presque  hors  de  la  tète.  Son  e'mo- 
Uon  était  tellemeut  visible,  que  le  bon  M.  Pause,  q'ii 
d'ordinaire  ne  remarquait  rien,  lui  dit  le  premier: 

«  Mon  cher  ami ,  est-ce  qu'il  vous  a  pris  aussi  une  at-^ 
taque  de  goutte  en  chemin? 


solerai ,  je  ne  me  marierai  jamais  pour  ne  pas  me  séparer 
de  toi...  pour  te  tenir  lieu  de  tout...» 

En  disant  cela  Pélagie  embrassait  Constance;  elle 
pleurait,  elle  la  pressait  dans  ses  bras;  et  celle-ci,  qui 
avait  long-temps  retenu  ses  larmes ,  venait  d'appuyer  sa 
télé  sur  l'épaule  de  son  amie,  et  se  sentait  un  peu  sou- 
lagée en  donnant  un  libre  conrs  à  sa  douleur;  car,  bien 
qu'elle  s'attendît  à  cet  événement  qu'elle-même  avait 
préparé ,  Constance  n'avait  pas  eu  assez  de  force  pour 
^  apprendre  sans  émotion  que  le  sacriBce  était  consommé. 


—  Non,  monsieur,  non...  Oh  !  j'aimerais  mieux  avoir  %  que  son  cousin  était  entièrement  perdu  pour  elle. 


j  amierais  mieux  avoir...  je  ne  sais  pas 


la  goutte 
quoi  !... 

—  Est-ce  que  tous  avez  perdu  votre  place?  lui  dit 
Constance. 

— Non ,  mademoiselle ,  au  contraire ,  j'ai  l'espoir  d'être 
bientôt  augmenté...  mis  à  douze  cents  francs...  Mes  chefs 
sont  très  satisfaits  de  moi. 

—  Alors  qui  vous  donne  donc  cet  air  effaré?  dit  Péla- 
gie sans  remarquer  les  signes  que  5!.  Ginguet  lui  faisait 
quand  Constance  ne  le  voyait  pas. 

—  Ah!  c'est  que  je  viens  d'apprendre  une  nouvelle... 
cela  est  si  affreux...  si  indigne...  Après  ce  qu'il  m'avait 
dit  l'autre  fois...  je  ne  l'aurais  jamais  cru  capable  d'une  ^ 
telle  action...  Après  tout...  il  faudra  toujours  bien  que  ^ 
mademoiselle  Constance  le  sache...  $ 

— Moi  !  »  dit  Constance  en  levant  les  yeux  sur  le  jeune  3£ 
commis,  tandis  que  Pélagie,  qui  commençait  à  deviner  ^ 
de  quoi  il  était  question ,  faisait  signe  à  Ginguet  de  se  ZC 
taire.  îïais  celui-ci  était  exaspéré,  il  n'y  avait  plus  ^ 
moyen  de  l'arrêter  ;  il  se  promenait  dans  la  chambre  et  ^ 
frappait  de  son  poing  sur  tous  les  meubles  en  répétant  :  3c 

«  Oui,  c'est  affreux!...  c'est  une  conduite  indigne  ^ 
d'un  galant  homme...  on  a  des  engagements  ou  on  n'en  3^ 
a  pas!...  et  on  doit  les  respecter.  On  ne  doit  pas  plai-  S 
santer  avec  l'amour...  je  ne  connais  rien  de  plus  respec-  tfZ 
table  que  l'amour ,  moi  ;  aussi  on  trouve  que  je  suis  ZC 
bête  ,  mais  ça  m'est  égal  ;  j'aime  mieux  être  bête  et  être  ^ 
sensible...  5 

— Mon  bon  ami,  dit  M.  Pause,  il  y  a  de  bien  jolies  choses  3b 
dans  ce  que  vous  venez  de  nous  dire  là.  Mais  cela  ne  ^ 
nous  met  pas  au  fait,  et  Constance  est,  ainsi  que  nous,  ^ 
impatiente  de  vous  entendre  vous  expliquer  mieux. 

— Eh  bien!  monsieur  Pause...  c'est  que...  j'ai  appris 
ce  soir  que  le  cousin  de  mademoiselle...  était  marié  à  ma- 
demoiselle Clodora  Bringuesingue. 

—  Marié  !  s'écrièrent  en  même  temps  l'oncle  et  la 
nièce.  • 

Constance  ne  dit  rien  ;  elle  se  contenta  de  laisser  re- 
tomber sa  tête  sur  sa  poitrine. 

«  Ce  n'est  pas  possible ,  monsieur  Ginguet, dit  bientôt 
Pélagie;  on  vous  a  trompé,  on  s'est  moqué  de  vous. 

—  Non ,  mademoiselle ,  on  ne  s'est  pas  moqué  de  moi  ; 
cela  n'est  que  trop  réel.  Quand  on  m'a  eu  dit  cela,  tous 
pensez  bien  que  j'ai  voulu  m'en  assurer  par  moi-mdme  ; 
je  suis  allé  m'informer...  dans  la  maison  où  demeure  à 
présentmonsieurEdmond...  caril  logemaintenantavecson 
beau-père  et  sa  belle-mère...  et,  en  effet,  depuis  ia  mois 
déjà  il  est  l'époux  de  mademoiselle  Bringuesingue. 

—  Oh  !  mais  c'est  infâme  de  se  conduire  ainsi ,  dit  Pé- 
lagie. Constance  î...  ma  pauvre  Constance!...  t'aban- 
donner...  Eh  bien!  tu  ne  dis  rien  encore...  tu  ne  le 
maudis  pas!...  Ah!  tu  es  trop  bonne...  cent  fois  trop 
bonne...  Ces  hommes...  aimez-les  donc...  Oh!  mais  moi, 
je  ne  yeux  jamais  te  quitter ,  t'âboudooner.r.  «je  te  coq^' 


JZ      M.  Pause  ne  disait  rien  ,  mais  il  était  fortement  ému  et 

i  ne  sentait  plus  sa  douleur  de  goutte.  M.  Ginguet  pleurait, 

3p  et  tout  en  essuyant  ses  yeux ,  il  murmurait  entre  ses 

^  dents:  «Parce  qu'un  homme  se  conduit  mal,  ce  n'est  pas 

une  raison  pour  les  détester  tous  en  bloc!...  et  puis...  faire 

serment  de  ne  jamais  se  marier...  Comme  ça  me  donne 

de  l'espérance  !  » 

Ce  fut  encore  Constance  qui  fut  obligée  de  consoler 
tout  le  monde  ;  elle  avait  surmonté  sa  douleur  et  elle 
parut  résignée  en  disant  : 

•  Mats  pourquoi  donc  me  plaindre  ainsi?...  Ah  !  je  vous 
assure  que  depuis  long-temps  je  m'attendais  à  cet  évé- 
nement. Je  n'ai  jamais  formé  qu'un  désir...  c'est  que  mon 
cousin  soit  heureux,  et  j'espère  qu'il  le  sera  avec  la  per- 
sonne qu'il  vient  d'épouser.  Avec  moi  peut-être  aurait- 
il  éprouvé  des  regrets.,  des  ennuis...  Je  ne  pouvais  plus 
lui  offrir  que  l'indigence...  dois-je  lui  faire  un  crime 
d'avoir  préféré  la  fortune?...  Oh!  non,  je  vous  jure  qi^e 
je  ne  lui  en  veux  pas  ;  je  ne  suis  pas  malheureuse ,  moi, 
qui  n'ai  jamais  eu  d'ambition  et  qui  possède  de  vrais 
amis  !...  Mais...  je  vous  demanderai  une  grâce  ;  c'est  qu'il 
ne  soit  plus  jamais  question...  de  mon  cousin;  probable- 
ment nous  ne  le  verrons  plus...  Eh  bien!...  je  tâcherai 
de  l'oublier...  et  le  passé  ne  sera  plus  rien  pour  moi-  ■ 

On  promit  à  Constance  de  lui  obéir;  chacun  admirait 
le  courage ,  la  résignation  de  la  jeune  ûlle ,  mais  on  ne 
partageait  pas  sa  partialité  pour  Edmond  dont  la  con- 
duite ne  semblait  pas  excusable.  L'honnête  M.  Pause  le 
blâmait ,  M.  Ginguet  le  méprisait ,  et  Pélagie  le  mau- 
dissait. 

Cependant  Edmond  s'était  marié  et  se  trouvait  vivre 
au  milieu  de  la  famille  des  Bringuesingue.  Dans  les  pre- 
miers jours,  encore  tout  étourdi  de  ce  qui  lui  était 
arrivé,  du  nouveau  nœud  qu'il  venait  de  contracter,  il 
avait  apporté  peu  d'attention  à  tout  ce  qui  l'entourait  ; 
mais  l'émotion  s'était  calmée ,  Edmond  commençait  k 
réfléchir  et  à  examiner  les  personnes  avec  lesquelles  il 
vivait. 

L'examen  devait  naturellement  commencer  par  sa 
femme  ;  Clodora  était  assez  bien  de  ligure ,  mais  c'était 
de  ces  physionomies  qui  ne  disent  rien,  ou  plutôt  de  ces 
figures  qui  n'ont  pas  de  physionomie.  De  sa  brillante 
éducation  il  ne  lui  était  rien  resté  dans  la  tête ,  aussi 
sa  conversation  était-elle  fort  bornée.  Dans  les  premiers 
jours  de  leur  union ,  Edmond  avait  attribué  à  la  timidité 
les  réponses  plus  que  naïves  ou  le  silence  de  sa  femme. 
Mais ,  après  six  semaines  de  mariage ,  on  doit  pourtant 
oser  parler  un  peu  avec  son  mari. 

Un  jour,  Edmond  étant  seul  avec  sa  femme,  voulut 
la  consulter  sur  l'emploi  qu'ils  pourraient  faire  de  leur 
fortune. 

«  Ma  chère  épouse,  lui  dit-il,  votre  père  a  mis  à  ma  dis- 
^  position  votre  dot,  qui  est  d'environ  deux  cent  cinquante 
T  Piilic  franû»  \  pensez-vous  que  nous  devions  noua  eou^ 


248 


LECTURES  DU  SOIR. 


tenter  d'en  toucher  le  revenu ,  ou  êtes-vous  d'avis  que 
je  tâche  d'augmenter  notre  fortune?  » 

Clodora  ouvrit  de  grands  yeux,  regarda  son  mari  d'un 
air  étonné,  puis  fixa  le  bout  de  ses  pieds,  en  répondant  : 

«  Ah!...  dame...  je  ne  sais  pas  !... 

—  Mais  enfin  je  vous  demande  un  conseil  ;  comme 
c'est  de  votre  bien  qu'il  s'agit,  je  ne  voudrais  rien  faire 
sans  vous  consulter...  Avez-vous  de  l'ambition  ? 

—  De  l'ambition...  je  ne  sais  pas...  on  ne  m'a  jamais 
parlé  de  ça  ! 

—  Étes-vous  satisfaite  de  ce  que  nous  avons...  formez- 
vous  d'autres  désirs...  voudriez-vous  que  votre  mari  de- 
vînt agent  de  change ,  banquier...  notaire?... 

—  Oh!  ça  m'est  bien  égal.j> 

Eamond  frappa  du  pied  avec  impatience  et  se  mor- 
dit les  lèvres  de  dépit.  La  jeune  femme  eut  peur  et  se  re- 
cula en  lui  disant  :  «  Qu'est-ce  que  vous  avez  donc... 
vous  faites  la  grimace  ? 

—  Je  n'ai  rien,  madame,  rien  absolument  !...  • 

Et  le  jeune  homme  s'éloigna  en  poussant  un  gros 
soupir  et  en  se  disant  :  «  De'cidément  ma  femme  est  béte  !  • 

Madame  Bringuesingue  avait  été  enchantée  de  voir 
Edmond  épouser  sa  fille,  parce  que  monsieur  Guerval 
touchait  fort  bien  des  contredanses  au  piano ,  et  \*ous 
savez  que  la  danse  était  la  passion  de  la  mère  de  Clo- 
dora. 

Devenu  son  gendre  et  vivant  avec  les  parents  de  sa 
femme,  madame  Bringuesingue  se  flattait  qu'Edmond 
1"^  jouerait  des  contredanses  toute  la  journée  et  qu'elle 
danserait  dès  qu'elle  aurait  déjeuné. 

En  effet,  k  peine  Edmond  arrivait-il  le  matin  au  sa- 
lon que  madame  Bringuesingue  lui  disait  :  •  Ah!  mon 
gendre...  une  petite  contredanse  pour  ma  fille  et  moi... 
nous  nous  ferons  vis-à-vis.  » 

Edmond  n'osait  pas  refuser,  et  madame  Bringuesingue 
se  mettait  à  faire  en  avant  deux  avec  Clodora.  Edmond, 
qui  trouvait  singulier  de  voir  sa  femme  et  sa  belle-mère 
en  danse  dès  le  matin,  ne  jouait  pas  long-temps.  Mais 
quand  il  arrivait  quelque  visite  et  qu'on  se  trouvait 
quatre,  madame  Bringuesingue  courait  de  nouveau  après 
Edmond,  et  le  ramenait  au  piano,  en  s'écriant  :  -Mon 
gendre...  un  petit  quadrille...  nous  sommes  quatre...  ma 
fille  et  moi  nous  avons  des  cavaliers...  l'air  que  vous 
voudrez...  ce  sera  bien  gentil.  » 

Il  n'y  avait  pas  moyen  de  refuser-,  la  belle-mère  était 
tenace,  elle  amenait  Edmond  parla  main,  elle  le  faisait 
asseoir ,  et  celui-ci  était  obligé  de  jouer  une  contredanse, 
ce  qu'il  faisait  souvent  avec  humeur,  en  se  disant:  «C'est 
pour  avoir  continuellement  un  orchestre  à  sa  disposi- 
tion que  madame  Bringuesingue  m'a  donné  sa  fille;  mais 
si  elle  croit  que  je  passerai  mon  temps  à  la  faire  danser, 
elle  se  trompe  beaucoup.  • 

Quant  à  M.  Bringuesingue  ,  i\  ne  pouvait  pas  se 
passer  un  seul  jour  de  son  gendre  ;  s'il  allait  en  société, 
àundîner,à  un  bal,  il  emmenait  Edmond  ;  quand  il  trai- 
tait, quand  il  recevait,  il  fallait  encore  qu'Edmond  fût 
là  ,  toujours  près  de  lui  ;  cela  donnait  de  la  confiance , 
do  l'aplomb  à  l'ancien  moutardier ,  qui  se  permettait  alors 
de  placer  son  mot,  son  opinion  dans  la  conversation, 
persuadé  qu'avec  le  secours  de  son  gendre  il  devait  tou- 
jours dire  da  très  bonnes  choses  et  avoir  d'excellentes 
idées. 

Mais  cela  ennuya  bientôt  Edmond  d'être  obligé  d'ac- 
compagner partout  son  beau-pcre.  Depuis  qu'il  était  ma- 
rié à  mademoiselle  Bringuesingue  ,  il  ne  jouissait  pas 
d'un  Instant  d«  liberté.  Ch«z  lui,  sa  bell«-mère  et  sa 


femme  voulaient  sans  cesse  lui  faire  jouer  des  contre- 
danses-, et  s'il  désirait  sortir,  son-beau  père  ne  manquait 
pas  de  l'accompagner  partout. 

«  Où  me  suis-je  fourré!...  se  disait  Edmond;  c'est 
encore  mon  mauvais  génie  qui  m'a  jeté  dans  la  fa- 
mille des  Bringuesingue!...  Ah!  ma  cousine!...  si  je  vous 
avais  épousée  j'aurais  été  si  heureux...  car  voiis  êtes 
jolie...  vous  êtes  douce  et  vous  avez  de  l'esprit  !...  trois 
choses  qui  sont  rarement  réunies!...  Mais  vous  ne  m'ai- 
miez plus...  un  autre  avait  votre  cœur...  A  la  vérité,  si 
j'avais  été  votre  mari  vous  n'auriez  pas  connu  celui  qui 
m'a  enlevé  votre  amour  !  • 

Une  année  s'écoula.  Chez  M.  Pause  la  vie  était  calme 
et  uniforme  :  le  travail ,  la  conversation,  la  lecture  en 
remplissaient  tous  les  instants.  Constance  était  triste  , 
mais  résignée,  et  sur  ses  lèvres  pâles  le  sourire  essayait 
quelquefois  de  se  montrer.  On  ne  parlait  jamais  d'Ed- 
mond ,  du  moins  devant  elle ,  et  la  jeune  fille  faisait  sem- 
blant de  l'avoir  oublié. 

M.  Pause  ne  s'occupait  que  de  sa  basse ,  M.  Ginguet 
que  de  Pélagie ,  et  celle-ci  continuait  de  faire  mille  es- 
piègleries au  jeune  employé,  qui  était  enfin  arrivé  à 
douze  cents  francs. 

Dans  la  famille  Bringuesingue  on  était  loin  de  jouir 
d'une  semblable  tranquillité  :  Clodora  se  plaignait  de 
son  mari  qui  était  avec  elle  de  mauvaise  humeur;  la  belle- 
mère  se  plaignait  de  son  gendre  qui  avait  refusé  souvent 
de  lui  jouer  des  contredanses,  et  le  beau-père  se  plai- 
gnait aussi  d'Edmond  qui ,  dans  le  monde ,  l'avait  laissé 
plusieurs  fois  dire  ou  faire  des  choses  dont  on  s'était 
moqué,  sans  avoir  tourné  cela  en  traits  d'esprit. 

Edmond  n'avait  jamais  eu  d'amour  pour  sa  femme  , 
et  il  avait  pris  en  aversion. M.  et  madame  Bringue- 
singue ;  pour  se  distraire  des  ennuis  qu'il  éprouvait  dans 
son  intérieur ,  il  lui  vint  à  l'idée  de  faire  des  spéculations, 
des  affaires  ,  non  plus  à  la  Bourse ,  mais  avec  les  petites 
affiches,  en  achetant  ce  qui  lui  paraissait  bon  marché, 
dans  l'espérance  de  revendre  ensuite  avec  bénéfice. 

Malheureusement  Edmond  ne  s'entendait  pas  plus  aux 
affaires  qu'aux  mouvements  de  la  rente.  Il  achetait  comp- 
tant et  revendait  à  terme  ou  sur  des  billets  ;  il  était  en- 
chanté lorsqu'il  avait  vendu  avec  bénéfice  ;  mais  à  l'é- 
chéance, les  effets  qu'il  avait  reçus  n'étaient  point  payés, 
et  l'apprenti  spéculateur  en  était  pour  son  argent  et  ses 
frais.  Alors  il  rentrait  chez  lui  de  fort  mauvaise  humeur 
et  il  recevait  fort  mal  sa  belle-mère  qui  venait  le  prier 
de  lui  jouer  une  contredanse,  ou  son  beau-père  qui  vou- 
lait l'emmener  en  soirée  avec  lui. 

Au  lieu  de  renoncer  à  des  entreprises  dans  lesquelles 
il  ne  réussissait  pas ,  Edmond  y  persévérait  avec  cette 
opiniâtreté  que  trop  de  gens  apportent  à  ce  qu'ils  ne  sa- 
vent et  ne  comprennent  point.  L'amour-propre  s'en  mê- 
lait ;  ensuite  Edmond  voulait  recouvrer  l'argent  qu'il 
avait  perdu  ;  il  risquait  de  plus  fortes  sommes  ,  il  don- 
nait tête  baissée  dans  toutes  les  spécukitions  que  des  intri- 
gants lui  proposaient,  et,  en  voulant  se  refaire,  il  achevait 
de  dissiper  la  dot  de  sa  femme  ;  comme  ces  joueurs  qui , 
ayant  une  fois  commencé  à  perdre,  ne  quittent  plus  une 
partie  que  lorsqu'ils  ont  entièrement  vidé  leurs  poches. 

Un  jour, dans  ses  courses,  qu'il  prolongeait  le  plus  pos- 
sible pour  no  pas  être  avec  la  famille  d«  sa  femme  ,  Ed- 
mond rencontra  M.  Ginguet  qui  sortait  de  son  bureau. 
Celui-ci  se  détournait  pour  ne  point  parler  au  cousin  de 
Constance  dont  la  conduite  lui  avait  paru  si  peu  délicate; 
mais  Edmond  courut  et  rattrapa  Ginguet.  11  lui  prit 
U  bras  en  lui  disant  :  •  ihi  qu'il  y  a  loug-temps  que 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


240 


je  ne  tous  ai  vu...  que  de  choses  se  sont  passées  de- 
puis!... Cela  me  fait  plaisir  et  peine  tout  à  la  fois  de  me 
retrouver  avec  vous...  Mais  vous  aviez  l'air  de  me  fuir... 
pourquoi  cela?... 

—  Ma  foi  !  monsieur,  dit  Ginguet  en  hésitant ,  c'est 
que  depuis  que  vous  vous  êtes  marié...  que  vous  avez 
abandonné  votre  pauvre  cousine  qui  vous  aimait  tant , 
je  ne  me  soucie  plus  d'être  de  vos  amis  ! 

—  Ma  cousine !...  ah  !  monsieur  Ginguet!  vous  voilà 
comme  tout  le  monde...  vous  jugez  sur  les  apparences!... 
Ne  vous  avais-je  pas  dit  que  je  n'accepterais  jamais  l'al- 
liance que  l'on  m'offrait...  que  je  me  regardais  comme 
engagé  avec  Constance  ? 

—  Justement ,  vous  m'aviez  dit  cela  et  vous  avez  fait 
le  contraire. 

—  Et  si  ma  cousine  avait  la  première  manqué  à  nos 
promesses  ,  si  elle  m'avait  dit  :  Vous  êtes  libre ,  car  de-  ; 
puis  long-temps  je  ne  vous  aime  plus?...  Eh  bien  !  mon-  ; 
sieur,  c'est  ce  qu'elle  m'a  dit...  mais  je  ne  l'aurais  pas 
cru  encore  si  d'autres  circonstances  ne  m'avaient  prouvé 
qu'elle  me  trompait-,  je  l'ai  surprise...  le  soir...  à  un  ren- 
dez-vous... 

—  Mademoiselle  Constance!... 

— Oui ,  monsieur ,  oui,  Constance. . .  et,  confondue  alors 
par  ma  présence  ,  elle  a  jugé  inutile  de  feindre  davantage. 
Voilà  la  vérité,  monsieur;  n'étant  plus  aimé  de  ma  cou- 
sine ,  je  me  suis  marié  par  dépit ,  par  colère...  et  je  sens 
bien  maintenant  que  de  telles  unions  ne  donnent  pas  le 
bonheur.  Vous  voyez,  monsieur  Ginguet,  que  ce  n'est 
pas  moi  qui  ai  manqué  à  mes  engagements...  Adieu... 
vous  êtes  plus  heureux  que  moi,  car  vous  voyez  sans 
doute  ma  cousine...  et, malgré  ses  torts  à  mon  égard,  je 
sens  que  j'aurais  bien  du  plaisir  à  la  revoir...  On  peut 
causer  avec  elle  au  moins. ..elle  ne  vous  répond  pas  tou- 
jours «Je  ne  sais  pas  !»  ou  «Ça  m'est  égal...  »  Mais  il  n'y 
faut  plus  penser...  nous  sommes  séparés  pour  jamais.  » 

Edmond  avait  presque  des  larmes  dans  les  yeux  en  pro- 
nonçant ces  paroles  ;  voulant  cacher  son  émotion ,  il  serra 
la  main  de  Ginguet  et  s'éloigna.  Le  jeune  commis  était 
resté  là ,  tout  stupéfait  de  ce  qu'il  venait  d'entendre ,  et 
comme  sa  figure  laissait  toujours  deviner  les  émotions 
qu'il  éprouvait,  quand  il  se  rendit  le  soir  chez  M.  Pause, 
Pélagie  vit  bien  qu'il  lui  était  arrivé  quelque  chose  de 
nouveau.  Le  jeune  homme  se  tut  devant  Constance, 
il  faisait  à  Pélagie  des  signes,  des  yeux  que  la  jeune 
fille  ne  pouvait  comprendre,  rtiais  qui  augmentaient  sa 
curiosité.  Constance  remarqua  quelques-uns  de  ces  si- 
gnes ;  le  trouble  de  Ginguet  l'avait  frappée  aussi.  Devi- 
nant qu'il  n'osait  pas  s'expliquer  devant  elle ,  elle  feignit 
d'avoir  besoin  d'un  dessin  de  broderie  qui  était  dans  sa 
chambre  ,  et  elle  laissa  Ginguet  avec  Pélagie  *,  aussitôt 
celle-ci  s'empressa  de  lui  demander  ce  qu'il  savait  de 
nouveau  et  que  Constance  ne  devait  pas  entendre. 

•  Ce  que  je  sais  !  dit  Ginguet  en  levant  les  yeux  au  ciel; 
ah  !  mademoiselle...  des  choses...  Je  n'en  reviens  pas 
encore,  mon  Dieu!  Qui  l'aurait  soupçonnée?...  une  jeune 
personne  si  bien  élevée. 

—  Mais  par  grâce  expliquez-vous  mieux.  » 

Après  avoir  encore  regardé  en  l'air,  et  frappé  ses  deux 
mains  l'une  dans  l'autre,  M.  Ginguet  se  décida  à  rappor- 
ter à  Pélagie  sa  rencontre  de  la  journée  et  tout  ce  qu'Ed- 
mond lui  avait  dit  touchant  Constance. 

A  mesure  que  le  jeune  homme  parlait,  Pélagie  devenait 

plus  émue;  on  voyait  qu'elle  se  contenait  avec  peine. 

Elle  écoutait  attentivement  cependant ,  ne  voidant  pas 

perdre  un  seul  mot  j  mais  la  rougeur  qui  colorait  ses 

VAi  1836. 


,  joues,  le  feu  de  ses  yeux,  sa  respiration  pressée  annon- 

;  çaient  toute  l'indignation  dont  elle  était  animée. 

;       «  Quelle  horreur!,.,  dit  Pélagie ,  lorsque  M.  Ginguet 

;  eut  fini  de  parler,  quelle  affreuse  calomnie!...  Ce  n'est 

donc  pas  assez  d'abandonner  lâchement  celle  qui  lui  a 

;  tout  sacrifié ,  il  faut  encore  qu'il  la  déshonore ,  qu'il  la 

diffame  aux  yeux  du  monde  !  Constance  !...  ma  bonne... 

;  ma  douce  Constance...  le  modèle  de  toutes  les  vertus, 

dont  le  cœur  ne  connut  jamais  que  des  sentiments  nobles 

et  généreux  !...  c'est  Constance  que  l'on  ose  accuser  !...  Et 

vous,  monsieur,  vous  avez  pu  entendre  de  sang-froid  de 

si  atroces  calomnies...  vous  n'avez  pas  défendu  mon 

amie...  démenti  tout  ce  qu'on  vous  disait  ?  • 

Ginguet  est  tout  tremblant,  car  il  n'a  jamais  vu  Pélagie 
dans  une  telle  colère  ;  il  balbutie  en  tremblant  : 

«  Mademoiselle...  je  ne  pouvais  pas...  je  ne  savais 
pas... 

—  Vous  ne  pouviez  pas  défendre  Constance ,  mon  amie 
la  plus  chère!...  Vous  êtes  homme  et  vous  laissez  outra- 
ger une  femme?...  Ecoutez,  monsieur  Ginguet,  je  n'ai  plus 
qu'une  chose  à  vous  dire  :  Vous  prétendez  que  vous  m'ai- 
mez... vous  désirez  être  mon  mari... 

—  Ah  !  mademoiselle  !  ce  serait  pour  moi  le  comble  de 
la  félicité...  —  Eh  bien  !  allez  trouver  le  cousin  de  Cons- 
tance, exigez  de  lui  qu'il  démente  les  calomnies  qu'il 
vous  a  débitées  sur  sa  cousine ,  qu'il  les  démente  par  un 
écrit  que  vous  m'apporterez ,  ou  forcez-le  à  se  battre 
avec  vous  et  tuez-le,  pour  le  punir  de  ses  indignes  men- 
songes. Vous  entendez ,  monsieur  ;  revenez  avec  la  ré- 
tractation d'Edmond  ou  après  l'avoir  vaincu...  et  je  vous 
accorde  ma  main. 

—  Quoi,  mademoiselle  ,  vous  voulez...  —  Que  vous 
vous  battiez  avec  Edmond,  oui,  monsieur...  Si  vous  ne 
faites  pas  ce  que  je  vous  demande  ,  il  est  inutile  que  vous 
songiez  encore  à  me  faire  la  cour...  je  ne  serai  jamais 
votre  femme.  Eh  bien!  monsieur,  est-ce  que  vous  hé- 
sitez?... 

—  Non,  mademoiselle...  non,  je  n'hésite  pas...  je  me 
battrai...  oh!  certainement...  quoique  je  ne  sache  pas  me 
battre...  Mais  si  je  suis  tué,  mademoiselle? 

—  Alors  Edmond  n'en  sera  que  plus  méprisable  !  mais 
vous,  qui  serez  mort  en  défendant  une  si  belle  cause... 
vous,  qui  aurez  succombé  pour  mon  amie,  vous  aurez 
tous  mes  regrets,  tous  mes  souvenirs...  et  chaque  jour 
j'irai  sur  votre  tombe  pleurer  et  déposer  des  fleurs. 

, —  Ah!...  j'entends...  vous  m'aimerez  beaucoup... 
quand  je  serai  mort,..  Allons...  c'est  toujours  une  conso- 
lation. C'est  décidé,  mademoiselle  ;  dès  demain  je  me 
battrai  avec  monsieur  Edmond. 

—  Mais  du  silence!.,  pas  un  mot  de  tout  ceci  oevant 
Constance...  —  Je  n'ouvrirai  plus  la  bouche,  mademoi- 
selle.» 

En  ce  moment  Constance  rentrait;  mais  ,  se  doutant 
qu'il  s'agissait  d'Edmond,  elle  n'avait  pu  résister  à  sa  cu- 
riosité, et  elle  avait  écouté  et  entendu  toute  la  conversa- 
tion entre  Pélagie  et  M.  Ginguet. 

Cependant  la  jeune  fille  eut  l'air  de  ne  rien  savoir  et  tout 
le  reste  de  la  soirée  elle  affecta  une  grande  tranquillité. 
Pélagie,  au  contraire,  laissait  échapper  des  mouvements  de 
colère,  d'impatience,  et  M.  Ginguet  poussait  de  temps  k 
autre  de  gros  soupirs  qui  n'annonçaient  pas  qu'il  fût  très 
satisfait  de  l'emploi  de  sa  journée  du  lendemain. 

En  se  séparant,  Constance  serra  avec  amitié  la  main  du 

jeune  commis  ;  celui-ci  faisait  ses  adieux  comme  quel- 

■  qu'un  qui  a  peur  de  ne  plus  revenir,  quoique  Pélagie,  par 

ses  regards,  fît  son  possible  pour  entretenir  sa  vaillance, 

32. TROISIÈME  VOLV.ME. 


250 


LECTURES  DU  SOIR. 


Le  lendemain ,  de  grand  matin ,  Ginguct  se  disposait  à  , 
aller  trouver  Edmond  chez  lui  -,  il  parlait  tout  seul  dans  ; 
sa  chambre  et  s'exhortait  à  être  brave  \  quand  il  se  sentait  ; 
faiblir  il  pensait  à  Pélagie ,  et  alors  l'amour  lui  donnait  ; 
du  courage  ;  un  sentiment  est  presque  toujours  l'auxi- 
liaire d'uu  autre. 

Au  moment  où  il  allait  sortir  de  chez  lui ,  tenant  à  sa 
main  une  boîte  à  pistolets  qu'il  venait  d'emprunter  à  un 
voisin,  Ginguet  est  arrêté  par  son  portier  qui  lui  remet 
une  lettre.  Le  jeune  homme  l'ouvre  et  lit  :  «J'ai  entendu 
hier  votre  conversation  avec  Pélagie-,  vous  ne  devez 
pas  vous  battre  pour  moi,  monsieur  Ginguet,  car  Ed- 
mond ne  m'a  pas  calomniée,  il  ne  vous  a  dit  que  la  vé- 
rité. Adieu  ^  dites  à  Pélagie  et  à  son  oncle  que  je  les  ai- 
merai toujours,  mais  que  je  les  quitte;  car ,  puisqu'ils  sa- 
vent tout ,  ils  ne  me  trouveraient  plus  digne  de  vivre 
avec  eux. 

Constance.  » 

Ginguet,  en  finissant  ce  billet,  a  laissé  tomber  à  terre 
sa  boîte  à  pistolets;  il  relit  de  nouveau  pour  s'assurer 
qu'il  ne  s'est  point  trompé,  puis  il  se  hâte  d'aller  reporter 
à  son  voisin  les  armes  que  celui-ci  lui  avait  prêtées,  et 
court  chez  Pélagie  qui  est  avec  son  oncle  ;  il  leur  de- 
mande d'abord  où  est  Constance. 

•  Elle  est  sortie  de  bien  grand  matin,  dit  M.  Pause, 
sans  doute  pour  aller  reporter  de  l'ouvrage  chez  la  lin- 
gère;  mais  elle  n'est  pas  encore  revenue.» 

Alors  Ginguet  donne  à  Pélagie  la  lettre  qu'il  vient  de 
recevoir.  Celle-ci  pleure,  se  désole  et  raconteà  son  oncle 
tout  ce  qui  s'est  passé  depuis  la  veille.  M.  Pause  blâme 
la  conduite  de  sa  nièce,  qui  voulait  forcer  Ginguet  à  se 
battre,  mais  pourtant  il  i^e  peut  encore  croire  que  Cons- 
tance soit  coupable. 

«  Non  !  non  !  elle  ne  l'est  pas ,  s'écrie  Pélagie ,  et  sa 
lettre  où  elle  s'accuse  elle-même  me  prouve  seulement, 
à  moi ,  qu'elle  craignait  qu'un  combat  n'eût  lieu  et  que 
son  cousin  ne  succombât-,  car  elle  l'aime  toujours,  elle  n'a 
jamais  cesser  de  désirer  son  bonheur,  j'en  suis  bien  sûre, 
moi.  Mais  où  est-elle  allée...  que  va-t-elle  devenir... 
seule...  sans  amis,  sans  consolation?...  Monsieur  Ginguet, 
ilfautabsolumentquevousretrouviezConstance-,  je  vous  tÇ,  ^pouse 


chéries  qui  auraient  passé  inaperçues  si  sdh  gendre  ne 
les  avait  relevées.  Une  querelle  violente  s'en  était  suivie. 
«  Je  vous  ai  donné  ma  fille  pour  que  vous  me  trouviez 
de  l'esprit,  dit  M.  Bringuesingue.  Vous  êtes  cause  que 
j'ai  renvoyé  Comtois  qui,  du  moins,  se  contentait  de  se 
gratter  le  nez  quand  je  conunettais  quelque  inadver- 
tance -,  mais  vous  vous  permettez  de  rire  quand  je  m'em- 
brouille dans  une  phrase  ;  cela  ne  peut  pas  aller  sur  ce 
pied-là. 

—  Vous  ne  voulez  plus  vous  mettre  au  piano  quand 
j'ai  envie  de  danser,  dit  madame  Bringuesingue,  ou  bieu 
vous  jouez  si  vite  qu'il  est  impossible  d'aller  en  mesure 
et  qu'on  est  sur-le-champ  fatigué.  Ce  n'est  pas  ainsi  qu'on 
se  conduit  avec  une  belle-mère. 

—  Vous  ne  voulez  jamais  me  mener  promener,  dit  à 
son  tour  Clodora,  et  moi  j'aime  beaucoup  la  prome- 
nade. »  ' 

Edmond  avait  répondu  à  tout  cela  : 

•  Mon  cher  beau-père,  en  m'offrant  votre  fille  en  ma- 
riage, il  fallait  me  prévenir  que  je  devais  être  aussi  votre 
mentor.  Mais  il  est  trop  tard  pour  refaire  votre  édu- 
cation ;  croyez-moi,  ne  cherchez  pas  à  singer  les  grands 
seigneurs ,  vous  ne  réussirez  jamais  qu'à  vous  faire  mo- 
quer de  vous.  Ma  chère  belle-mère,  je  ne  vous  blâme  pas 
d'aimer  la  danse,  mais  je  ne  puis  passer  ma  vie  à  vous 
servir  d'orchestre.  Quant  à  vous,  madame,  si  je  ne  vous 
promène  pas  plus  souvent ,  c'est  que  vous  bâillez  conti- 
nuellement quand  je  vous  parle  ;  d'où  j'ai  conclu  que 
ma  conversation  et  ma  compagnie  ne  vous  plaisaient 
pas.» 

La  réponse  d'Edmond  n'avait  point  calmé  les  esprits; 
ce  fut  bien  pis  lorsque  l'on  vit  arriver  de  tous  côtés 
des  gens  auxquels  le  jeune  homme  devait  de  l'argent , 
lorsque  l'on  apprit  qu'il  avait  dissipé  presque  toute  la 
dot  de  sa  femme.  Clodora  pleura  ;  sa  mère  se  trouva  mal, 
et  M.  Bringuesingue  voulait  faire  mettre  son  gendre  en 
prison  jusqu'à  ce  qu'il  eût  restitué  la  somme  qpi'il  avait 
si  lestement  dissipée  ;  mais  comme  le  beau-père  n'avait 
pas  ce  droit-là ,  il  se  contenta  d'ordonner  à  Edmond  de 
sortir  de  chez  lui,  de  n'y  jamais  rentrer  tant  qu'il  serait 
pauvre,  et  de  ne  plus  considérer  Clodora  comme  son 


préviens  que  vous  ne  serez  mon  mari  que  lorsque  vous 
m'aurez  rendu  ma  malheureuse  amie... 

—  Mais  ,  mademoiselle ,  est-ce  ma  faute  si  mademoi- 
selle Constance  vous  a  quittée.  ? 

—  Cela  ne  fait  rien  ,  monsieur  ;  je  ne  puis  être  heu- 
reuse que  quand  elle  est  près  de  moi,  et  comme  je  veux 
être  heureuse  pour  me  marier ,  c'est" un  parti  bien  ar- 
rêté. » 

Le  pauvre  Ginguet  s'en  alla  en  s'arrachant  les  che- 
veux et  se  disant:  «J'aurai  bien  de  la  peine  à  devenir 
l'époux  de  mademoiselle  Pélagie.  » 

Cependant ,  dès  le  jour  même ,  il  commença  ses  re- 
cherches. Tout  le  temps  que  son  bureau  lui  laissait 
libre,  il  l'employait  à  parcourir  divers  quartiers  pour 
tâcher  de  découvrir  Constance,  mais  il  n'apprenait  rien  ; 


Edmond  avait  le  droit  d'emmener  sa  femme  avec  lui , 
mais  il  ne  fut  pas  tenté  d'en  user  ;  il  laissa  Clodora  avec 
ses  parents  et  quitta  la  famille  Bringuesingue,  n'ayant 
qu'un  seul  regret,  celui  de  ne  plus  être  garçon. 

Edmond  fut  se  loger  dans  une  petite  chambre  faisant 
mansarde;  là,  il  se  mit  à  faire  des  tableaux  qui  ne  va- 
laient guère  mieux  que  des  devants  de  cheminée ,  mais 
il  trouvait  à  les  vendre  et  avec  cela  il  vivait;  car,  dé- 
goûté de  tous  les  plaisirs,  n'aimant  plus  le  monde,  n'ayant 
plus  d'amis,  Edmond  ne  sortait  presque  pas  de  chez  lui 
^  et  passait  tout  son  temps  à  travailler.  Il  s'étonnait  du 
^r  plaisir  qu'il  trouvait  dans  ce  nouveau  genre  de  vie;  il 
4=  était  tout  surpris  d'être  heureux  en  s'occupant  avec 
^  assiduité  et  il  se  disait  :  «  Si  je  n'avais  pas  autrefois 
refusélos  olTresde  monsieur  Pause,  je  sens  bien  que  j'au- 


Ct  comme  il  revenait  près  de  Pélagie  sans  pouvoir  lui  ^  rais  pu  encore  être  heureux  près  de  Constance  ;  avec  du 


donner  aucune  nouvelle  de  son  amie ,  la  jeune  fille  lui 
faisait  fort  mauvaise  mine. 

Pendant  que  ceci  se  passait ,  d'autres  événements 
avaient  eu  lieu  dans  la  famille  Bringuesingue. 

Le  beau-père  voulait  continuellement  que  son  gendre 

l'accompagnât  dans  le  monde;  mais,  un  jour,  Edmond 

avait  été  le  premier  à  se  moquer  du  manque  d'usages  de 

^M.  Bringuesingue.  Celui-ci  avait  commis  plusieurs  gau- 


travail,  de  l'ordre  et  do  l'économie,  nous  n'aurions  pas 
connu  la  misère...  Ah!  l'amour-propre  m'a  perdu!  j'ai 
refusé  le  bonheur  qui  était  près  de  moi ,  et  j'ai  passé  ma 
vie  à  faire  des  sottises,  parce  que  j'ai  toujours  cru  <|ue  je 
savais  tout  mieux  que  les  autres!...  J'ai  mangé  le  bien 
que  m'avait  laissé  ma  mère,  j'ai  ruiné  ma  cousine  et  j'ai 
dissipé  la  dot  de  ma  femme ,  parce  que  je  me  suis  cru 
poète,  musicieu,  spéculateur {..>  Et  tout  cela  sans  autre 


MLSEE  DES  FAMILLLS.  251 


Tocation  que  «ette  même  idée  qui,  étant  tout  jeune,  me  JL  vait  donne...  C'est  tout  ce  que  j'ai  reçu  de  lui...  et  j'y  ai 
faisait  dire  à  mes  camarades  de  i>ension  :  »  Oh  !  si  je  vou-  ^C  placé,  moi,  tout  ce  que  j'ai  fait  pour  qu'il  soit  heureux.  • 
lais,  j'en  ferais  bien  autant  que  vous  !»  S!      En  disant  cela  la  malade  indiquait  avec  son  bras  un 

Cesrcflexionsétaient  un  peu  tardives,  mais  c'est  encore  ^  petit  coffre  placé  sur  une  commode.  Edmond,  qui  vient, 
un  mérite  de  reconnaître  ses  fautes.  Il  y  a  tant  de  gens  ^  PO"r  l^^  première  fois,  de  penser  que  sa  cousine  a  pu  se 
que  l'expérience  ne  corrige  pas  !  '  ^  dire  coupable  afin  de  lui  rendre  la  liberté,  et  qui  sent 

Il  y  avait  près  d'un  an  qu'Edmond  faisait  de  petits  ta-  ^  ^^^^  larmes  mouiller  ses  yeux  à  l'idée  d'un  tel  dévoue- 
bleaux  lorsqu'il  reçut  une  lettre  de  M.  Bringuesingue  ZÇ  nie"t,  Edmond  court  au  petit  coffre,  l'ouvre,  y  trouve 
qui  lui  annonçait  que  sa  fille  Ciodora  venait  de  mourir  ^  le  souvenir  qu'il  a  autrefois  donné  à  sa  cousine,  et,  dans 
d'un  excès  de  nougat;  mais  qu'en  mourant  elle  avait  IÇ,  "ne  des  poches,  un  brouillon  de  lettre  de  la  main  de  sa 
pensé  à  son  mari  et  exigé  que  ses  parents  fissent  Edmond  Sp  cousine.  Il  le  lit.  C'est  le  modèle  de  la  lettre  qu'il  a  reçue 
leur  héritier.  M.  et  madame  Bringuesingue  avaient  juré  à  ^%  et  dans  laquelle  on  offrait  de  lui  prouver  que  Constance 
leur  fille  de  satisfaire  ses  désirs,  à  condition  que,  de  k  '^^  l'aimait  plus, 
leur  vivant,  leur  gendre  ne  leur  demanderait  rien.  ^      Edmond  comprend  toute  la  générosité  de  sa  cousine 

Edmond  répondit  à  M.  Bringuesingue  qu'il  était  touché  E  «1"^  ^P^ès  lui  avoir  donné  sa  fortune,  lui  a  sacrifié  ce 
du  dernier  souvenir  de  sa  femme  et  le  priait  de  disposer  tÇ  ^"1  est  le  premier  bien  d'une  femme,  son  honneur,  sa 
à  son  gré  de  sa  fortune.  Edmond  commençait  à  devenir  ±  réputation.  Il  court  se  jeter  aux  pieds  de  Constance;  il 
véritablement  artiste:  il  ne  plaçait  plus  le  bonheur  dans  ±  P""^"**  ^^  '"^"  1"''!  ^^igne  de  ses  pleurs  en  lui  deman- 
les  richesses.  11  avait  pris  goût  au  travail;  ce  qu'il  faisait  ^  ^^^"^  pardon  d'avoir  pu  la  croire  coupable,  en  se  mau- 
était  moins  mauvais  et  lui  était  mieux  pavé.  Au  bout  de  ±  ^lissant  pour  avoir  fait  le  malheur  d'une  femme  qui 
quelque  temps  il  fit  vraiment  bien  et  on  "lui  commanda  ^C  mentait  si  bien  tout  sou  amour.  Mais  Constance  ne 
des  tableaux;  alors  il  quitta  sa  chambre  mansardée  et  ±  l'entend  pas:  son  délire  est  toujours  le  même,  et  l'état 
pat  prendre  un  petit  logement  dans  lequel  il  avait  uu  ±  «^^ns  lequel  il  la  voit  augmente  encore  les  regrets  et  le 
2^gjjgj.  cjo  tlésespoir  d'Edmond. 

Il  n'y  avait  que  trois  mois  qu'Edmond  habitait  son  ïz      ^^  ^.'^'^'".^  voisine  ramène  un  médecin  qui  déclare  ne 

nouveau  local,  dans  lequel  il  vivait  très  retiré,  lorsqu'un  ±  P^"^^"'  répondre  de  la  malade  et  s  éloigne  après  avoir 

soir  une  vieille  femme  vint  frapper  chez  lui.  C'était  une  ±  ^^"^  ^^^  ordonnances. 

voisine;  elle  demeurait  au-dessus  d'Edmond. mais  celui^i  £  ,  ^«»fj^"f«,  Pf^'«  ""^  n"\t  cruelle;  Edmond  n'a  pas 

ne  connaissait  aucune  des  personnes  qui  habitaient  la  ±  fermél  œil  de  la  nuit,  mais  la  voisine  n'a  pu  résister  au 

même  maison  que  lui.  5  sommeil.  Elle  dort  profondement ,  et  Edmond  sent  bien 

.     ,  .  .„     u  ■.  4.    i       I  II    j*  '  cj    o{o  que  la  pauvre  Vieille  ne  lui  serait  pas  d'un  srand  secours 

La  bonne  vieille  était  tout  en  larmes;  elle  dit  a  Ed-  4=  „^.,„    *:„..„„  r^^d  »i  «^  "u.^ 

, .  '  aE  pour  soigner  Constance.  Mais  un  souvenir  est  venu 

,  . ,      ,       .  $  frapper  ses  esprits  ;  dès  que  le  jour  est  venu  et  que  la  voi- 

.Par  grâce,  monsieur,  venez  m  aider  a  soigner  une  J  sj^g  ^^j  éveillée,  Edmond  sort  et  court  sans  s'arrêter 
ieune  femme  qui  est  bien  malade...  elle  demeure  ici  g  j^s^j^e  ^^^^^  ^^  Paus^.  j:,  jj  ^^nte  tout  ce  qui  lui  en 
dessus,  sur  le  même  carré  que  moi...  Elle  vit  seule,  ne  3=  arrivé,  tout  ce  qu'il  sait  de  la  belle  conduite  de  sa  cou- 
sort  jamais,  travaille  toute  la  journée,  et  ne  voyait  que  £  sj^g^  ^^  ji  y^^vait  pas  achevé  son  récit  que  Pélagie  qui. 
moi  à  qui  elle  avait  la  complaisauce  de  rendre  mille  petits  ±  t^ut  en  l'écoutant,  se  hâtait  de  mettre  un  chapeau  et  un 
services;  mais  avant-hier  elle  est  tombée  malade,  et  au-  £  ^hàlc  lui  dit:  «Conduisez-moi  près  d'elle...  Ah!  je  la 
jourd  hui  une  fièvre  terrible...  le  délire...  Et  moi,  je  ne  J^  connaissais  mieux  que  vous  et  je  ne  l'ai  jamais  cru  cou- 
sais que  lui  donner...  et  je  ne  voudrais  pas  la  laisser  seule  cjo  pjjjjjg  , 

pendant  que  j'irai  chercher  uu  niédecin.  -  Jj       ^  neuf  jours  de  là.  Constance,  qui  avait  toujours  eu  le 

Edmond  suivit  sur-le-champ  la  vieille  voisine  :  elle  le  o^  Relire,  luttant  sans  cesse  entre  la  vie  et  la  mort,  venait 
mena  chez  lamalade.  La  tout  était  simple,  modeste,  mais  .j.  d'éprouver  une  crise  qui  l'avait  sauvée;  un  profond 
propre  et  bien  rangé.  Le  jeune  homme,  sans  en  deviner  c^  assoupissement  en  avait  été  la  suite  :  il  avait  été  suivi 
la  cause,  se  sentait  ému  en  approchant  du  ht  ou  était  la  Jp  j'un  sommeil  doux,  bienfaisant,  réparateur;  et  lorsque 
jeune  femme;  mais  que  devint-il  en  reconnaissant  sa  cou-  g  Constance  rouvrit  les  veux  ,  elle  souriait  comme  quel- 
sine  dans  la  malade  qu'il  venait  garder  !  g  ^^•^^^  q^j  ^  ^^^^  ^^^^ihé  'ses  souffrances.  Mais  que  l'on  se 

.  Constance  !  s  ecrie  Eamond.  ^  ^•^.^^^J.^  g^  surprise  en  vovaiit  près  d'elle  Pélagie,  le  bon 

—  Vous  connaissez  cette  jeune  dame?  dit  la  vieille  tf  ji.  Pause,  son  cousin,  et  jusqu'à  M.  Ginguet. 

femme.  ojo       .  Est-ce  un  rêve?  dit  Constance  en  refermant  ses  yeux 

—  Si  je  la  connais!...  c'est  ma  cousine...  ce  devait  être  ^  de  crainte  de  voir  rillusion  se  dissiper. 

ma  compagne,  et  ce  fut  pendant  long-temps  ma  meilleure  4=  — Kon,  lui  répond  Edmond  eu  lui  serrant  doucement 
amie...  Constance!  pauvre  Constance!...  mais  elle  ne  ^  la  main;  le  passé  seul  est  un  rêve...  mais  vous  l'oublierez, 
m'entend  ni  ne  me  reconnaît...  Madame,  allez  vite  cherchei  ^^  ma  cousine;  vous  avez  déjà  été  si  généreuse  pour  moi 
un  médecin.  Quant  à  moi,  je  m'établis  ici.  je  ne  quitte  3o  que  vousle  serez  encore. ..Jeconnais  votre  dévouement... 
jtlus  ma  cousine  qu'elle  ne  soit  hors  de  danger.  »  3^  le  ciel  m'a  rendu  libre  afin  que  je  puisse  entièrement  ré- 

La  vieille  dame  sort;  Edmond  reste  seul  près  de  Cons-  «■{■=  parer  mes  torts...  Encore  une  fois  ,  Constance  ,  le  passé 
tance  qui  a  un  violent  délire,  et  qui,  dans  son  égarement,  5°  n'est  qu'un  rêve,  et  c'est  votre  fiancé  qui  est  près  de 
prononce  souvent  le  nom  d'Edmond.  Celui-ci  écoute  ^|o  vous  comme  le  jour  où  nos  deux  mères  unirent  nos  maiu§ 
attentivement  ce  que  dit  la  malade,  et  bientôt  il  distingue  3^  et  notre  avenir.  » 

ces  mots:  %      Constance  ne  pouvait  plus  répondre;  elle  versait  des 

•  11  m'a  cru  coupable...  Mon  Dieu!  il  a  cru  que  j'en  X  larmes  de  bonheur,  et  quoique  les  médecins  défendent 
aimais  uu  autre  que  lui...  mais  c'était  pour  qu'il  fût  libre...  ^  les  grandes  émotions  aux  convalescents,  celie-ci  hâta  le 
Celte  lettre...  ce  billet...  c'était  moi  qui  l'avais  dicté...  X  rétablissement  de  la  malade, 
fcn  ai  là  le  brouiHon...  là,  dans  vtu  seuveair  qu'il  a»'a-  T      Puis  Edmond  épousa  «  cottsine,  pais  M.  Giogaet  rC' 


252 


LECTURES  DU  SOIR. 


garda  Pélagie  en  soupirant  et  lui  dit  :  «  Ce  n'est  pas  ma 
faute  si  c'est  un  autre  qui  vous  a  fait  retrouver  votre 
amie;  je  faisais  tous  les  jours  deux  ou  trois  lieues  dans 
Paris  pour  la  chercher.  •  • 

Pélagie  ne  répondit  qu'en  présentant  sa  main  à  Gin- 
guet,  et,  en  vérité,  le  pauvre  garçon  l'avait  bien  gagnée. 

Et  je  ne  vous  affirmerai  pas  que  Pélagie  fit  toujours 


les  volontés  de  son  épouï,  mais,  en  revanche,  je  vous 
certifie  que  M.  Ginguet  n'eut  jamais  d'autre  volonté  que 
celles  de  sa  femme  (1). 

0.  PAUL  DE  KOCK. 


(1)   Toutes  les  iflustrations  de  cet  article  sont  dessinées  paf 
M.  Cjukyiixb.' 


Dénouement. 


VOYAGES. 


ÎTN  TEMPLE  A  TRÏPETTY. 


A  quatre  vingt  milles  de  Madras,  dans  le  district  de  X  do  Tripolty,  qui  n'a  do  remarquable  que  los  rui 
Cranale  et  au  milieu  d'une  riante  vallce,  s'élève  la  ville  "V  anciens  monuments.  A  huit  milles  de  là,  derriè 


ruines  de  srt 
derrière  les  col- 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


253 


lines  qui.  ferment  la  vallée,  se  trouve  la  ce'lèbre  pagode  , 
du  même  nom.  De  la  partie  sud  de  la  ville  on  aperçoit  ; 
un  sentier  étroit  qui  se  dirige  en  serpentant  de  la  base  au  ; 
sommet  de  ces  collines;  sur  le  plateau  s'élèvent  plusieurs  ; 
portiques  d'une  architecture  simple,  mais  élégante*,  c'est  ; 
sous  leurs  arches  que  passe  la  troupe  pieuse  des  pèle-  ; 
rins  qui  tous  les  ans  va  déposer  ses  offrandes  sur  les  ; 
autels  de  l'idole.  Dans  cette  solennité,  il  est  permis  à  la  ; 
population  hindoue  d'accompagner  le  cortège:  mais  dès  ; 
qu'elle  aperçoit  la  pagode,  elle  doit  s'arrêter  t.  se  pros-  ; 
terner  la  face  contre  terre,  en  prononçant  trois  fois  le  ; 
nom  de  l'idole;  elle  se  retire  ensuite  satisfaite  et  silen-  ; 
cieuse,  pénétrée  d'un  vif  sentiment  de  joie  d'avoir  pu  ; 
encore  cette  fois  jeter  un  regard  avide  sur  ce  lieu  con-  ; 
sacré. 

L'histoire  de  cette  pagode  est  enveloppée  dans  l'obscu- 
rité de  la  mythologie  hindoue  ;  mais  il  est  hors  de  doute  ; 
que  sa  fondation  remonte  à  une  haute  antiquité.  Les  brah-  ; 
mes  assurent  qu'elle  a  été  construite  sous  le  règne  de 
Cal-Yug,  mort  depuis  4,930  ans,  période  qui  du  reste 
coïncide  parfaitement  avec  l'époque  où,  suivant  la  tra- 
dition, Vishnou  se  serait  dérobé  au  regard  des  hommes. 
La  plus  grande  fête  célébrée  dans  c«  temple,  la  seule,  à  ' 
vrai  dire,  qui  attire  un  concours  immense  de  pèlerins  de 
toutes  les  parties  de  l'Inde,  c'est  la  commémoration  des 
noces  de  Seshachellaicausah  avec  la  belle  Tudmavuttee, 
fille  d'Âkasha,  rajah  de  Narrainovunnun.  Cette  fête,  ap- 
pelée le  JSrum/iaufsotcen,  dure  neuf  jours,  et  alors  aucun 
Hindou  ne  se  croit  dispensé  d'envoyer  à  la  pagode  de 
riches  présents;  il  n'est  pas  jusqu'au  pauvre  cultivateur 
qui  ne  fasse  son  offrande,  qui  consiste  en  une  petite 
quantité  de  riz  renfermée  dans  un  sac  d'étoffe  plus  ou 
moins  précieuse,  suivant  ses  moyens. 

La  naissance  d'un  Mis,  la  réconciUation  avec  un  ennemi, 
l'heureuse  issue  d'un  voyage,  le  mariage  d'un  enfant  chéri, 
le  succès  d'une  entreprise,  le  retour  de  la  santé  ou  l'ap- 
proche de  la  maladie,  sont  autant  de  motifs  qui  détermi- 
nent l'envoi  des  présents  à  la  pagode  de  Tripetty.  En 
général,  ils  se  composent  de  lingots  d'or  ou  d'argent,  de 
pièces  de  monnaie,  de  sacs  de  roupies,  d'étoffes  précieu- 
ses, d'épices,  de  riz,  de  l'assafœtida,  de  boucles  de  che- 
veux, offrandes  de  l'eufance  ou  de  quelque  ^^erge  timide. 
Le  paralj-tique  offre  une  jambe  d'argent  ;  l'aveugle  des 
yeux  d'or  ;  la  jeune  mère  qui  conçoit  des  craintes  pour 
la  santé  de  son  nouveau-né  lui  détache  ses  boucles  d'o- 
reilles, et,  pleine  d'espérance,  les  dépose  sur  l'autel  de 
la  divinité.  La  fiancée,  impatiente  de  revoir  son  bien- 
aimé  ou  tourmentée  par  la  jalousie,  accourt  éperdue 
dans  le  temple,  parée  de  ses  plus  riches  atours,  se  pros- 
terne, et,  après  sa  fervente  prière,  croit  voir  la  divinité, 
qu'elle  aperçoit  à  travers  un  nuage  d'encens,  sourire  à 
ses  vœux;  elle  écoute,  et,  dans  son  hallucination,  elle  a 
cru  entendre  l'écho  mystérieux  lui  apporter  des  paroles 
de  bonheur  ;  ses  angoisses  s'apaisent,  la  sérénité  apparaît 
sur  son  visage,  et,  dominée  par  un  sentiment  profond  de 
reconnaissance,  elle  dépose  sur  les  marches  du  sanc- 
tuaire sa  robe  de  mousseline  brochée  d'or,  ses  bracelets, 
son  coUier  de  perles,  et  s'en  retourne  satisfaite  et  riante, 
se  jeter  dans  les  bras  de  sa  mère,  pour  lui  faire  part  de 
ses  espérances. 

Les  offrandes  sont  rarement  présentées  par  les  parties 
intéressées;  elles  sont  presque  toujours  confiées  à  des 
intermédiaires;  mais  le  plus  souvent  elles  sont  apportées 
par  des  goseynes^  espèces  de  servants  de  la  pagode,  dont 
le  nombre  est  très  considérable.  Quelques  mois  avant  les 
fêtes  dvL  BrumhautsoiJcen^  ils  parcourent  les  différenles 


villes  de  l'Inde,  où,  après  s'être  fait  reconnaître  des 
brahmes,  ils  déploient  la  bannière  de  Sesha.  Ce  signal 
annonce  leur  présence,  et  le  peuple  vient  en  foule  dépo- 
ser entre  leurs  mains  les  dons  qu'il  destine  à  la  pagode 
de  Tripetty.  Lorsqu'ils  sont  sur  le  point  de  retourner, 
les  fidèles  qui  se  disposent  à  aller  en  pèlerinage  visiter 
la  sainte  pagode  viennent  se  ranger  sous  leurs  ordres; 
car  la  présence  d'un  goseyne^  porteur  de  la  bannière  de 
Sesha^  suffit  pour  protéger  toute  une  caravane  contre 
les  attaques  des  voleurs. 

En  me  rendant  à  Tripetty,  je  rencontrai  une  de  ces 
caravanes,  assemblage  hétérogène  de  personnes  de  tout 
âge,  de  tout  sexe,  de  toute  condition,  allant  à  pied  sous 
la  protection  de  iSesha.  Rien  de  plus  animé,  de  plus  bi- 
zarre, de  plus  grotesque  que  les  groupes  qui  la  compo- 
saient. Toutes  les  cinq  minutes  la  caravane  suspendait 
sa  marche  pour  répéter  en  chœur  les  attributs  de  Sesha. 
Il  fallait  voir  alors  ces  malheureux,  malgré  leur  fatigue 
extrême,  malgré  les  rayons  d'un  soleil  brûlant,  pirouet- 
ter avec  vitesse  et  faire  retentir  les  airs  de  leurs  accents 
gutturaux.  Ces  mots,  expression  mystique  des  attributs 
de  la  divinité  de  Tripetty, 

Go'w-gow  —  goveenda  —  Kauz  —  rau700  ! 

étaient  prononcés  par  toutes  les  bouches  avec  une  fré- 
nésie telle  que  si  je  n'eusse  pas  vu  ces  fanatiques  re- 
prendre, quelques  instants  après,  une  attitude  plus 
calme,  je  les  aurais  cru  atteints  de  folie. 

Dès  que  les  pèlerins  ont  pénétré  dans  la  première  en- 
ceinte de  la  pagode,  ils  sont  soumis  à  des  ablutions  qui 
durent  plusieurs  heures,  et  qui  sont  accompagnées  et 
précédées  des  cérémonies  les  plus  étranges.  Ces  prépara- 
tifs terminés,  la  grande  porte  d'argent  leur  est  ouverte, 
et  l'adoration  commence.  C'est  là  que  se  bornent  les  dé- 
tails que,  50715  profanation,  peut  transmettre  au  vul- 
gaire celui  dont  le  front  s'est  imprimé  sur  la  poussière  du 
sacré  parvis.  Après  s'être  acquittés  de  leurs  pieux  de- 
voirs, les  pèlerins  sont  conduits  sous  des  hangars,  es- 
pèces de  caravanserais  attenant  aux  constructions  de  la 
pagode^  où,  pendant  tout  le  temps  des  fêtes  du  Brum- 
hautsowen,  ils  reçoivent  des  mains  des  brahmiues  leur 
nourriture,  composée  de  riz,  de  légumes  et  de  confitures. 

Intimement  lié  avec  un  jeune  Anglais  qui  remplissait  les 
fonctions  de  collecteur  du  district  de  Tripetty,  j'ai  pu  re- 
cu^eillir  quelques  détails  curieux  sur  les  revenus  de  ce  tem- 

■  pie  et  sur  les  moyens  ingénieux  ({u'emploient  les  brahmi- 
nes  pour  les  augmenter  ou  les  rendre  plus  productifs.  Ces 
revenus  s'élèvent,  année  moyenne,  à  plus  de  200,000  livres 
sterling  (5,000,000  fr.).  La  pagode  de  Tripetty  est  la  seule 
où  les  adorateurs  reçoivent  quelque  chose  en  échange  de 
leurs  offrandes;  celui  qui  fait  un  présent  de  la  valeur  de 
100  roupies  (250  fr.),  reçoit  un  turban  ;  de  500  (1,250  f.), 
une  veste  brodée;  et  de  1,000  (2,500  fr.),  un  schall.  Mais 
il  ne  suffisait  pas  d'attirer  les  dévots  par  l'appât  de  qiiel- 
ques  colifichets,  auxquels  cependant  la  superstition  at- 
tache le  plus  grand  prix;  il  fallait  aussi  trouver  des 
moyens  moins  dispendieux,  et  surtout  plus  variés,  pour 
faire  passer  l'argent  des  fidèles  dans  les  coffres  dt  la  pa- 
gode. Les  brahmmes  sont  parvenus  à  vaincre  cette  diffi- 
culté, et  l'on  peut  affirmer  qu'aucun  pèlerin,  après  les 
fêtes  du  Brumhautsoicen,  ne  s'en  retourne  la  bourse  bien 
garnie.  Pour  parvenir  à  leur  but,  les  desservants  de  la 
pagode  ont  d'abord  imaginé  de  changer  quatre  fois  par 
jour  le  costume  de  l'idole;  chacune  de  ces  cérémomes 

i  est  annr>ncèe  avec  pompe  à  l'entrée  du  temple;  un  brahme 

■  explique  leur  corrélation  avec  le  culte  de  Vishnou  et 


254 


LECTURES  DU  SOIR. 


les  nombreux  avantages  qu'en  pourront  retirer  les  assis- 
tants. Après  cette  annonce,  les  portes  s'ouvrent,  et  les 
curieux  qui  veulent  assister  à  ces  travestissements  sont 
obliges  (le  paver  un  tribut  proportionné  à  la  riches.?e 
des  ornements  dont  la  divinité  est  revêtue  à  chacune  fJe 
ces  différentes  représentations. 

Pour  assister  à  l'abbeesheyhoom,  ou  la  purification, 
chaque  pèlerin  est  tenu  de  payer  40  roupies  flOO  fr)  : 
cette  cérémonie  consiste  à  laver  l'idole  avec  du  lait  et  à 
la  parfumer  avec  du  musc  et  du  camphre.  Pour  voir  le 
Por-lun  gecseeva,  c'est-à-dire  Fidoie  parée  de  ses  plus 
riches  ornements ,  chaque  spectateur  remet  d'avance 
80  roupies  (200  fr.),  etc.  Ce  n'est  pas  seulement  à  creVr 
et  à  multiplier  ces  étranges  exhibitions  que  s'est  arrêté 
l'esprit  inventif  des  brahmines;  le  naivadnom  et  le 
tcurtena  témoignent  à  la  fois  de  leur  haute  capacité 
financière  et  de  la  connaissance  profonde  qu'ils  ont  du 
cœur  humain.  Sous  ces  deux  désignations  sont  comprises 
les  offrandes  spécialement  destinées  à  l'usage  munédiat 
et  particulier  de  l'idole;  elles  consistent  en  robes  bro 
chées  d'or,  en  ceintures  ornées  de  pierreries,  en  turbans 
enrichis  d'aigrettes,  et  enfin  en  mets  recherchés  que  l'i- 
dole est  censée  consommer-,  en  liqueurs  et  parfums  pour 
ses  ablutions  ou  pour  entretenir,  les  cassolettes  qui  fu- 
ment autour  d'elle.  Une  destination  si  sainte,  si  pure, 
devait  vivement  exciter  l'enthousiasme  de  tous  les  fidèles; 
mais  pour  le  rendre  plus  ardent  et  surtout  plus  durable, 
les  brahmines  ont  accordé  seulement  aux  hautes  classes 
la  prérogative  de  faire  de  telles  offrandes;  aussi  la  Com- 
pagnie a-t  elle  soumis  ces  dons  à  une  taxe  de  30  pour  100 
sur  la  valeur. 

Pendant  les  fêtes  du  Brumhautsotcen^  on  fait  faire  à 
l'idole,  ou  plutôt  à  son  image,  deux  processions  par  jour; 
on  croirait  qu'après  avoir  apporté  leur  offrande,  qu'après 
avoir  été  rançonnés  de  mille  manières,  les  pèlerins  sont 
du  moins  libres  d'en  faire  partie  sans  rétribution.  Les 


brahmines  de  la  sainte  pagode  ne  l'ont  pas  voulu  ainsi; 
mais,  dans  leur  conduite,  ils  ont  fait  preuve  debeaucoupde 
tact.  Comme  la  ferveur  des  pèlerins  ne  pouvait  pas  êtreea 
raison  directe  de  leur  situation  financière,  et  que  cette 
disposition,  trop  vivement  excitée  par  les  objets  environ- 
nants, ne  leur  eCkt  pas  permis  de  rester  témoics  impas- 
sibles de  cérémonies  extérieures,  on  a  cru  prudent  d'éta- 
blir un  tarif  pour  les  différentes  places  à  occuper  dan.s  ces 
proi^essioBS,  appelées  tcahawe-  Grâce  à  cette  sage  dispo- 
sition, chacun  peut  jouer  un  rôle  dans  cette  scène  ;  co- 
ryphée, s'il  a  la  bourse  bien  garnie  ;  simple  comparse, 
s'il  n'a  que  peu  d'argent  à  dépenser. 

-Aussi,  dès  que  le  cortège  apparaît  sur  le  seuil  de  la 
pagode,  précédé  de  cent  thuriféraires  qui  remplissent 
l'air  des  vapeurs  de  l'encens  et  de  la  myrrhe;  dès  que 
les  devêda-mes,  au  corps  Qexible ,  à  la  voix  mélodieuse, 
commencent  à  exécuter,  au  son  de  leurs  clochettes  et  du 
tourte^  leurs  danses  voluptueuses  ;  et  que  le  palanquin, 
où  l'on  remarque  une  iigurine  en  cuivre  doré,  copie 
fidèle  de  la  statue  colossale  du  temple,  s'avauce,  on  en- 
tend un  léger  murnuire  ,  expression  de  respect ,  d'en- 
thousiasme et  d'admiration ,  sortir  de  toutes  les  bouches. 
La  multitude  ravie  s'incline  et  se  presse  pour  prendre 
rang.  Les  brahmines  s'efforcent  alors  de  maintenir  Tor- 
dre, et  surtout  de  fiire  respecter  les  droits  acquis.  Bien- 
tôt, sous  leur  influence,  le  calme  se  rétabht ,  et  l'on 
voit  cette  agglomération  ,  d'abord  confu--.e ,  se  déployer 
silencieuse  en  longues  ondulations.  L'heureux  mortel 
qui  peut  obtenir  une  place  près  du  palanquin ,  en  tou- 
cher le  tabis,  humer  l'air  qui  environne  l'image  de 
Sesh<i ,  croit  ne  pas  faire  un  trop  grand  sacrifice  en  don- 
nant 100  roupies  (250  francs)  pour  une  seule  procession. 
Le  prix  de  chaque  place  est  du  reste  fixé  d'après  une 
échelle  décroissante,  en  sorte  que  ceux  qui  occupent  les 
derniers  rangs  ne  paient  qu'une  très  faible  rétribution. 
(Asiatic- Journal.) 


HISTOIRE  NATURELLE. 


I.E  TIGRE  ET  L'IIEMIONE. 


Le  TUJRE  Rov.iL  (filis  ligri.t)  est  le  plus  grand  et  le 
plus  terrible  des  auuii.iux  du  genre  chat;  il  égale  et 
surpasse  uième  le  lion  eu  grandeur,  mais  il  est  plus  grêle, 
plus  svellc,elsa  tête  est  plus  ronde;  son  museau  court, 
ainsi  que  ses  mâchoires  armées  de  dents  tranchantes  et 
d'une  grandeur  cuornie  ,  donnent  à  sa  gueule  une  force 
prodigieuse.  Sa  langue  est  couverte  d'epiues  recourbées 
du  cùté  de  la  gorge ,  de  manière  à  lui  donner  la  faculté 
d'tMilever  des  l(iud)eau\  de  peau  d'un  seul  coup  ;  ses 
pattes  sont  munies  d'ongles  puissants,  rètraclilts,  qui. 
se  redrrssaut  vers  le  ci.-l  et  >e  cachant  outre  les  doigts 
dans  l'état  de  repos,  par  reflet  de  ligaments  élastiques  , 
ne  perdent  jamais  leur  pointe  ni  leur  tranchant. Son  pe- 
lage est  d'un  fauve  vif  en  dessus,  d'un  blanc  juir  eu  «les- 
sous,  irrégulièrement  rayé  de  noir  en  travei«  ,  co  qui 


le  distingue  très  bien  de  toutes  les  grandes  espèces  de 
chats. 

Le  tigre  u'habito  que  les  Indes  orientales  ,  dans  le  dé- 
sert qui  sépare  la  Chine  de  la  Sibérie,  jusqu'entre  les  ri- 
vières d'Iilisch  et  d'isohim,  et  même  jusqu'à  l'Ob,  quoi- 
que rareiiicnt  ;  il  est  commun  dans  le  Bengale,  mais  jit- 
iii.iis  on  ne  l'a  trouvé  en-deçà  de  l'Iudus,  de  l'Oius  et 
de  la  mer  Caspienne.  Ceci  n'empêche  pas  que  pres(}ue 
tous  les  anciens  voyageurs  qui  ont  parcouru  des  contrées 
chaudes,  non  pas  seulement  en  Asie,  mais  enc^^re  en 
Afrupie  et  en  Amérique,  disent  en  avoir  rencontré,  et 
brochent  sur  ce  canevas  les  contes  les  plus  exagérés,  les 
plus  merveilleux.  Ici  c'est  le  combat  d'un  tigre  et  d'un 
éléphant  ;  là  il  terrasse  un  rhinocéros  ;  ailleurs  il  lutte 
contre  un  lion,  quoique  ces  deux  auimami  habitent  des 


MUSEE  DES  FAMIIXES. 


255 


contrAîs  différentes,  etc.,  etc.  Je  ne  puis  résistera  l'en- 
vie de  rapporter  un  de  ces  contes  •,  le  voici  : 

Un  missionnaire  se  promenait  un  jour  sur  les  bords 
marc'cageux  et  couverts  de  roseaux  d'une  rivière  de  l'Inde. 
Tout-à-coup  un  tigre  caché  dans  les  joncs  pour  e'pier  sa 
proie  s'élance  d'un  bond  prodigieux  sur  le  promeneur. 
Celui-ci,  par  une  présence  d'esprit  admirable  ,  se  jette 
sur  le  côté ,  et  le  tigre ,  qui  mancjue  son  coup  ,  va  tomber 
précisément  dans  la  gueule  d'un  crocodile  que  le  bon 
pèrfr  n'avait  pas  aperçu  et  qui  n'en  ouvrait  pas  moins 
d'immenses  mâchoires  pour  le  saisir  et  le  dévorer.  Le 
missionnaire,  échappé  comme  par  miracle  à  ces  deux  émi- 
ncnts  dangers,  tourne  les  talons  sans  regarder  derrière 
lui  et  se  sauve  pendant  que  les  deux  monstres  se  livrent 
un  combat  à  outrance!  Et  les  journalistes  rajeunissent 
de  telles  histoires!  et  elles  sont  imprimées  par  de  graves 
personnages!!! 

On  ne  peut  expliquer  ces  erreurs  des  voyageurs  que 
de  deux  manières  :  il  faut  croire  qu'ils  se  hasardent  à 
rapporter  comme  témoins  oculaires  des  contes  popu- 
laires ayant  cours  dans  les  contrées  qu'ils  ont  parcou- 
rues, ou  qu'ils  attribuent  au  tigre  des  faits  accomplis  par 
des  panthères,  des  jaguars,  des  léopards,  etc.,  ce  qui 
est  d'autant  plus  vraisemblable  que  partout  on  est  assez 
porté  à  donner  le  nom  de  tigre  aux  animaux  du  même 
genre  qui  ont  la  peau  tigrée. 

On  a  beaucoup  vanté  la  générosité  du  lion  et  beau- 
coup parlé  de  la  cruauté ,  de  la  férocité  indomptable  du 
tigre',  on  a  eu  tort  dans  les  deux  cas.  Le  tigre  n'est  pas 
plus  cruel  que  le  lion,  mais  seulement  pour  approcbersa 
proie  il  emploie  plus  de  ruse,  pour  l'attaquer  beaucoup 
plus  d'audace,  et  pour  la  vaincre  un  courage  qui  ne  cède 
qu'à  la  mort.  Le  lion  annonce  son  approche  par  des  ru- 
gissements qui  paralysent  ses  victimes  \  le  tigre  se  glisse 
en  silence  et  les  Surprend.  Le  lion  se  retire  s'il  trouve 
une  résistance  qu'il  ne  croit  pas  pouvoir  vaincre;  le 
tigre  combat  et  se  fait  tuer.  Telles  sont  les  uniques  diffé- 
rences qui  constituent  la  géaérosité  de  l'un  et  la  cruauté 
de  l'autre. 

On  croit  que  le  lion  est  capable  de  reconnaissance ,  et 
l'on  appuie  cette  opinion  sur  deux  ou  trois  faits  fort  an- 
ciens, évidemment  controuvés.  Le  tigre,  dit-on,  a  une 
férocité  indomptable ,  qui  le  rend  incapable  d'éprouver 
de  l'attachement  pour  la  main  qui  le  nourrit,  de  se  plier 
à  l'esclavage.  Voyons  si  cette  assertion  ne  serait  pas 
aussi  hasai;dée  que  les  autres. 

L'empereur  Héliogabale ,  dit  un  historien  ,  se  mon- 
tra dans  Rome  sur  un  char  traîné  par  des  tigres.  Or , 
vous  remarquerez  qu'il  s'agit  bien  ici  du  véritable  tigre; 
car,  à  la  description  que  Pline  nous  a  laissée  de  cet  ani- 
mal ,  qui ,  dit-il,  a  des  bandes  noires  ,  il  n'est  pas  pos- 
sible de  le  confondre  avec  aucun  autre  de  son  genre.  Le 
voilà  qui  oublie  sa  férocité  indomptable,  non- seulement 
pour  s'accoutumer  à  l'esclavage,  mais  encore  à  la  domes- 
ticité ;  il  l'oublie  au  point  de  se  laisser  atteler  à  un  char 
et  de  traîner  sans  danger,  au  milieu  d'une  population 
nombreuse  et  turbulente,  un  empereur  bien  plus  féroce 
que  lui.  Ce  fut  Auguste  qui  montra  le  premier  un  tigre 
aux  Romains  ,  et  il  était  apprivoisé,  dit  le  même  histo- 
rien. Les  empereurs  tartares  savaient  le  dresser  au  point 
qu'ils  l'employaient  à  la  chasse  de  la  même  manière  que 
le  chien. 

11  y  a  environ  trente-six  ans  qu'un  promeneur  de  mé- 
nagerie ambulante  montrait,  à  Francfort ,  un  tigre  d'une 
rare  beauté.  A  son  commandement  l'animal ,  attaché  à 
une  chaîne  de  cinq  ou  six  pieds  pour  la  tranquillité  des 


spectateurs,  sortait  de  sa  cage  et  faisait  plusieurs  exer- 
cices. Son  maître,  le  comparant  à  un  cheval  qu'on  bride, 
lui  ouvrait  les  mûchoires  et  lui  mettait  le  bras  dans  la 
gueule  en  guise  de  mors  ;  puis  il  s'asseyait  sur  son  dos 
et  se  faisait  porter  sans  que  l'animal  témoignât  la  moindre 
impatience. 

Mais  sans  aller  chercher  des  exemples  loin  de  nous, 
tout  Paris  a  vu  le  sieur  Martin  entrer  sans  crainte  dans 
la  cage  d'un  tigre  qu'il  montrait  aux  curieux,  s'asseoir 
sur  lui,  le  caresser,  jouer,  le  contrarier  même,  sans  qu'il 
en  ait  résulté  aucun  accident.  Celui  qui  existait  derniè- 
rement à  la  ménagerie  du  Jardin  du  roi  était  fort  doux  et 
caressait  avec  un  plaisir  très  marqué  la  main  de  l'em- 
ployé qui  le  soignait.  Pendant  sa  longue  traversée  de 
l'Inde,  il  est  resté  attaché  par  une  simple  corde  sur  le  pont 
du  vaisseau ,  et  les  matelots  le  détachaient  fort  souvent. 
Son  corps  leur  servait  habituellement  d'oreiller,  et  un 
jeune  mousse  ne  trouvait  pas  pour  dormir  de  meilleure 
place  qu'entre  ses  paltes.  Enfin  j'ai  vu  quatre  ou  cinq  ti- 
gres vivants  dans  le  cours  de  ma  vie;  tous  étaient  par- 
faitement apprivoisés  et  ne  montraient  pas  un  caractère 
plus  féroce  que  le  lion. 

Mais  ce  qui ,  sans  doute ,  n'a  pas  peu  contribué  à  la  ré- 
putation de  cruauté  que  l'on  a  faite  au  tigre ,  c'est  cette 
agilité  prodigieuse,  cette  force  incomparable  et  ce  cou- 
rage indomptable  qui  le  rendent  le  plus  terrible  de  tous 
les  animaux  et  le  fléau  des  Indes  orientales.  La  rapidité 
de  sa  course  est  telle  que  dans  les  marches  des  armées  il 
lui  est  arrivé  quelquefois  d'enlever  un  cavalier  de  dessus 
son  cheval  et  de  l'entraîner  dans  le  fond  des  bois  sans  pou- 
voir être  atteint.  Le  nombre  de  ses  ennemis  ne  l'intimide 
jamais,  et,  prompt  comme  l'éclair,  il  va  saisir  sa  proie 
au  milieu  d'une  caravane  armée  tout  aussi  hardiment  que 
s'il  la  rencontrait  seule  dans  le  désert.  Cependant  il  se 
blottit  et  se  cache  dans  les  hautes  herbes  et  les  bambous 
quand  il  s'agit  de  surprendre  une  proie  timide  qui ,  sans 
cela,  lui  échapperait  par  la  vélocité  de  sa  course.  Le  lieu 
de  son  embuscade  est  ordinairement  le  bord  d'une  mare 
où  les  gazelles ,  les  antilopes  et  autres  animaux  viennent 
se  désaltérer. 

Dans  les  déserts  sablonneux  de  l'Asie ,  il  attaque  sou- 
vent le  DziGGETAY  OU  HEMioNE  (cquus  hemionus) ,  qui, 
pour  la  grandeur  et  les  formes,  tient  le  miheu  entre  le 
cheval  et  l'âne.  Ce  joli  animal ,  probablement  le  mulet 
sauvage  d'Aristote ,  est  de  couleur  isabellc ,  à  crinière  et 
à  ligne  dorsale  noires  ainsi  que  la  houppe  qui  termine  sa 
queue.  Wous  en  possédons  depuis  peu  de  temps  deux  in- 
vidus  vivants  à  la  ménagerie  du  Jaidin  du  roi.  Les  dzig- 
getay  vivent  en  troupes  nombreuses  et  se  plaisent  dans 
les  prairies  vastes  et  désertes  qui  bordent  les  grandes  riviè- 
res. C'est  là  que,  caché  dans  un  fourré,  le  tigre  les  attend 
au  passage.  D'un  bond  prodigieux,  de  cinquante  à  soixante 
pieds ,  il  se  jette  sur  un  de  ces  animaux ,  le  terrasse  du 
premier  choc,  lui  brise  le  crâne,  et  l'entraîne  ensuite 
dans  les  bois  en  courant  avec  autant  de  légèreté  qu'un 
loup  emportant  un  faible  agneau. 

Quelques  rois  de  l'Inde  mettent  la  chasse  du  tigre  au 
nombre  des  plaisirs  royaux,  et  la  font  avec  un  grand  ap- 
pareil d'hommes,  d'éléphants  et  de  chiens.  Malgré  toutes 
les  précautions  prises  pour  la  sûreté  des  chasseurs,  il 
arrive  presque  toujours  quelques  malheurs ,  et  il  n'est 
pas  rare  de  voir  un  tigre  bondir  et  enlever  un  homme 
jusque  sur  le  dos  d'un  éléphant,  ou  terrasser  ce  dernier, 
s'il  peut  saisir  sa  redoutable  trompe  et  s'y  cramponner 
opiniâtrement.  Lorsqu'il  est  gravement  blessé  d'un  coup 
de  feu  il  se  retire  un  instant  dans  les  roseaux ,  mais  c'est 


256 


LÉCTLRES  DU  SOIR. 


pour  revenir  bientôt  au  combat  plus  furieux,  qu'il  n'c'lait  X  souvent ,  expirer  sur  les  corps  sanglants  et  déchirés  de 
avant,  se  faire  tuer  accablé  par  le  «opbre.  et.  trop  ■f'  ses  ennemis  renversés. 


uâaift'«{f!ift(iii)i 


i 


Tigre  et  Hcmiooe. 


D«ssin  et  gravure  de  SfœnihL 


Fort  heureusement  pour  les  Indiens  ce  terrible  animal  ^  cessible,  le  mâle  ne  manque  jamais  de  les  manger  et  de 
iiltiplie  fort  peu  son  espèce.  La  femelle  met  bas  de  trois  S^  détruire  ainsi  une  grande  partie  de  sa  formidable  pos- 


à  six  petits  ;  mais ,  comme  dans  la  plupart  de5  chats,  si 
elle  n'a  pas  le  soin  de  les  cacher  dans  une  retraite  inac 


térité. 


AD  DÉPÔT  CEMHAL  D'AD0>>EMENT,  RUE  SAIM-GEOBGES,  11. 


BOITA&O. 

Imprime  par  les  prpssrs  m^nniqiics  de  E.  DUVEnCEn, 
rue  de  Vorncuil ,  4. 


JX. 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


2.57 


ÉTUDES  D'HISTOIRE  NATURELLE. 


PARIS  AVANT  LES  HOMMES. 


Grand  Ptérodactyle —  8  pieds  d'envergure. 


Ptérodactyle  h  museau  court.  —  1  pied  d'envergure. 


II  faisait  froid  ;  le  vent  du  nord  poussait  avec  violence  c^  de  sonner.  -  Non ,  me  dis-je ,  je  ne  sortirai  pas.  »  Et  sans 

contre  ics  vitres  de  ma  fenêtre  des  tourbillons  d'une  X  ôter  les  deux  pieds  de  dessus  mes  chenets ,  sans  quitter 

neige  dure  et  sèche;  mon  feu  pétillait;  il  lançait  une  X  les  pincettes  que  j'avais  à  la  main,  je  m'allongeai  dans 

flamme  vive  et  brillante,  et  huit  heures  du  spir  venaient  T  mon  vieux  fauteuil  et  changeai  de  posture  afin  de  rcvaa-r 

ailN  183G.  ^  33^  _  TuoiSlÈ.ME  VOLUME, 


258 


LECTURES  DU  ^OIR. 


ser  plus  k  mon  aise.  Bientôt  mes  rêveries  se  dirigèrent 
naturellement  vers  mes  études  habituelles,  etpeuà  peu 
demi-sommeillant  et  demi-éveillé,  un  vague  désir  de 
connaître  les  différentes  phases  de  la  nature  s'empara  de 
moi  et  préoccupa  mon  imagination  vacillante.  •  Hélas! 
pensai-je,  pourquoi  ne  sommes-nous  plus  au  temps  des 
fées  et  des  génies?  peut-être  en  trouverais -je  un  assez 
bonne  personne  pour  me  dire  ce  (ju'était  le  monde, 
ou  seulement  la  France,  ou  seulement  Paris,  ou  seu- 
lement le  jardin  des  Tuileries ,  il  y  a  huit  ou  dix  mille 
ans ,  plus  ou  moins.  • 

Tout-à-coup  j'entendis  comme  un  frôlement  de  papier 
dans  ma  bibliothèque.  Je  vis  trois  ou  quatre  in-quarto 
et  autant  d'in-octavo  s'agiter  sans  aucun  moteur  appa- 
rent, sortir  de  leur  place,  étendre  en  forme  d'ailes  leurs 
planches  doubles  d'illustrations,  et  voler  d'un  seul  trait 
jusque  sur  mon  bureau,  à  proximité  de  ma  main.  Mais 
voici  bien  un  autre  prodige  !  ils  s'arrangent  en  une  pile 
d'où  s'échappe  une  épaisse  fumée  qui  les  dérobe  k  ma 
vue  ;  puis  la  fumée  s'évapore ,  et  au  lieu  de  mes  in- 
quarto  j'aperçois  le  Diable  Boiteux  de  Lesage. 


—  Je  t'ai  entendu ,  me  dit-il ,  et  me  voici.  —  Bien 
obligé ,  uionsieqr  le  déinoR.  —  Les  ignorants  et  les  sots 
veulent  Ure  dans  l'avenir  et  trouvent  fort  aisément  des 
gens  qui,  moyennant  finances,  leur  expliquent  claire- 
ment ce  qu'ils  veulent  savoir;  les  gens  instruits  cher- 
chent à  rapetasser  les  lambeaux  épars  du  passé,  k  les 
coudre  ensemble  pour  en  former  un  tableau  utile  au 
présent.  Ils  sont  essentiellement  bouquinistes  et  rêvas- 
seurs  ,  mais  cela  ne  suffit  pas,  et,  comme  tu  le  disais 
tout  k  l'heure,  il  faut  un  génie  qui  les  aide.  Or,  un  gé- 
nie est  aujourd'hui  une  chose  fort  rare  !  —  Personne  ne 
doit  le  savoir  mieux  que  moi ,  monseigneur,  car  j'ai 
l'honneur  d'appartenir  k  plusieurs  académies.  — Je  viens 
te  tirer  d'embarras  ,  parce  que,  au  fond,  je  suis  un  boa 
diable.  —  Quoi  !  lui  répondis-je  transporté  de  joie,  vous 
me  diriez  ce  qu'était  Paris  il  y  a  quatre ,  huit,  dix  mille 
ans?  —  Oui ,  et  bien  mieux ,  je  le  le  ferai  voir.  Si  je  ne 
puis  avancer  d'une  heure  dans  l'avenir,  je  peux  rétro- 
grader de  plusieurs  milliers  d'années  dans  le  passe. 
^  Viens  avec  moi  et  partons  de  suite,  car  le  voyage  sera 
long  quoique  nous  n'allions  pas  loin. 


PREMIERE  PERIODE. 


Le  génie  me  passa  un  doigt  sur  les  yeux,  et  je  me  trou- 
vai assis  à  côté  de  lui  dans  une  barque  légère  flottant 
sur  un  vaste  océan.  —  J'aurais  pu,  me  dit-il,  reculer  en- 
core de  plusieurs  siècles  dans  le  passé,  mais  je  ne  t'au- 
rais montré  dans  ces  premiers  temps  que  .de  la  matière 
inanimée ,  brute ,  obéissant  sans  exception  aux  lois 
éternelles  de  la  physique  et  de  la  chimie  ,  et  tout  cela  ne 
t'aurait  pas  paru  très  clair  ;  nous  prendrons  donc  les 
choses  de  moins  haut.  Afin  que  tu  comprennes  bien  ce 
que  tu  vas  voir,  il  e^t  nécessaire  que  je  te  donne  une 
idée  générale  du  globe  que  tu  habites. 

•  1°  Son  enveloppe  extérieure  est  aériforme ,  et  se 
nomme  atmosphère. 

—  On  dit  que  cette  première  couche  a  quinze  lieues 
d'épaisseur? 

—  Je  n'en  sais  rien  ,  dit  le  génie,  et  il  continua  : 

«  2°  La  masse  des  eaux  ou  enveloppe  liquide  couvrant 
environ  les  trois  quarts  de  la  superficie  du  globe,  chan- 
geant continuellement  de  place,  de  manière  k  recouvrir 
et  découvrir  tour  k  tour  les  continents. 

—  Est-ce  par  l'effet  d'inondations  spontanées,  comme 
le  déluge? 

—  Je  n'en  sais  rien. 

—  On  prétend  que  si  la  masse  des  eaux  était  unifor- 
mément répandue  sur  la  tei're,"Son  épaisseur  serait  da- 
niiile  mètres.  Qu'eu  pensez-voûs? 

—  Je  n'en  pense  rien  du  tout ,  parce  que  j'ignore  la 
profondeur  des  abîmes  de  l'Océan ,  et  ce  n'est  ni  toi  ni 
moi  qui  les  sonderons. 

•  3"  L'enveloppe  solide,  ou  Vécorce  minérale,  est  cdlle 
que  tu  vas  voir  .se  modifier,  se  former,  se  peupler,  pen- 
d;int  notre  courte  promenade  de  quelques  milliers  d'au- 
ueés. 

Connaissez-vous  son  antiquité,  à  dater  du  chaos?car 
ks  Chinois,  les  Indiens,  les  Egvptiens  et  les  Juifs  ne  sont 
pas  d'accord  sur  l'&ge  du  monde. 


\ 


—  Dans  tous  les  cas  ce  ne  sera  pas  moi  qui  les  accor- 
derai : 

•  4°  La  partie  centrale  ou  masse  interne. 

—  Je  désirerais  bien  savoir  de  quoi  elle  se  compose? 

—  Et  moi  aussi. 

Voilà  un  diable  qui  doit  être  véritablement  savant, 
■pensai-je ,  car  il  ne  se  pique  pas  de  tout  savoir. 

—  Ton  cabinet  est  dans  le  faubourg  Saint-Germain,  me 
dit-il?' — Oui.  —  Rue  du  Cimetière-Saint-André-des- 
Arts  ?  —  Oui.  —  Eh  bien  !  lève  le  nez  en  l'air  et  regarde.  • 

Je  levai  la  tète,  mais  je  n'aperçus  qu'un  ciel  pur  et 
azuré,  et,  vers  l'Orient,  les  premiers  rayons  du  soleil 
levant.  —  Tu  ne  vois  rien  autre  chose?  —  Non.  —  Nous 
sommes  cependant  perpendiculairement  k  trois  cent  mè- 
tres au-dessous  de  la  maison  que  tu  habites  ,  et  sur  une 
mer  de  trois  cents  mètres  de  profondeur.  —  Comment 
cela?  —  C'est  tout  simple-,  je  l'ai  transporté  tout  d'un 
coup  k  la  période  primitive ,  et  dans  ce  tenips-lk  la  sur- 
facç  du  sol  où  se  trouve  Paris  était  k  peu  près  à  six  cents 
mètres  plus  bas  qu'en  1836,  voilk  tout.  Tu  vas  voir  cette 
surface  s'élever  progressivement  par  Aes  formations 
nouvelles.  Cette  mer,  sur  laquelle  nous  sommes,  repose 
sur  le  sol  primordial  ou  couche  primitive,  enveloppant 
le  globe  entrer.  EUe-est  partout  homogène  et  se  compose 
de  terraiiis  schi^eux  cristallins  (granit  et  syénite  ordi- 
naine).  Ou  n'y  trouve  ni  cailloux  roulés,  ni  débris  or- 
ganiques. Ses  couches,  très  inclinées,  composent  \es 
grands  massifs  de  montagnes.  Les  plantes  et  les  animaux 
n'existaient  pas  encore.  Si  tu  veux,  nous  allons  attendre 
ici  (juelque  centaines  de  siècles,  jusqu'à  ce  que  les  eaux 
se- Soient  écoulées  ,  et  je  te  ferai  voir  ce  que  je  t'ai  dit.  — 
N.oji,  je  vous  prie ,  monseigneur  le  Diable  Boiteux.  —  En 
ce  cas  passons  à  la  seconde  période,  celle  où  commence 
le  sol  de  sédiment ,  c'est-k-dire  celle  où  les  eaux  ont 
déposé  dos  couches  plus  ou  moins  épaisses  sur  le  so-' 
primordial. 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


259 


DEUXIE3IE  PÉRIODE. 


Le  génie  me  toucha  de  sa  be'quille;  puis  tout  avait 
disparu ,  mer  et  nacelle.  Nous  étions  sur  une  roche  gri- 
sâtre, couverte  de  mousses  et  de  lichens.  La  terre  était 
presque  entièrement  dépouillée  de  verdure  et  un  silence 
effrayant  régnait  sur  cette  triste  solitude. 

—  Voici ,  me  dit  le  génie ,  la  seconde  grande  période 
dans  l'âge  de  la  terre.  Elle  a  commencé  au  moment  où  nous 
avons  quitté  notre  nacelle ,  et  depuis ,  nombre  de  siècles 
se  sont  accumulés.  Voici  encore  celte  roche  de  schiste 
primitif  qui  montre  sa  tète  nue  au-dessus  des  nouvelles 
couches  de  roches  sédimentaires  qui  ne  lui  sont  qu'ados- 
sées. Un  peu  de  sable  et  de  détritus  végétaux  fournissent 
seuls  aux  minces  touffes  de  verdure  que  nous  voyons 
répandues  çà  et  là  dans  les  vallées  comme  des  oasis  au 
milieu  du  désert.  Mais  viens,  suivons  ce  rivage,  et  peut- 
être  trouverons-nous  quelques-uns  des  premiers  habitants 
de  la  terre. 

Je  me  levai  et  suivis  mon  guide.  — Vois,  me  dit-il,  la 
nature,  comme  si  elle  essayait  ses  forces,  a  commencé 
l'organisation  de  la  matière  par  les  êtres  les  plus  simples. 
Aucun  oiseau  ne  vole  encore  dans  les  airs  ;  aucun  mam- 
mifère n'a  fait  encore  retentir  les  échos  de  ses  cris  d'a- 
mour ou  de  colère;  pas  un  reptile,  pas  un  animal  ver- 
tébré n'a  encore  foulé  ce  désert.  11  n'existe  pas  un  être 
qui  ait  une  respiration  aérienne ,  une  voix  dont  les  sons 
puissent  troubler  le  silence  de  la  création.  A  travers  ces 
ondes  transparentes  tu  verras  quelques  zoophytes  ou 
animaux-plantes,  la  plupart  attachés  pour  toujours  sur 
la  pierre  submergée  qui  les  a  yi  naître.  Les  uns  ressem- 
blent à  de  longs  panaches  flowants ,  les  autres  à  des  ar- 
bustes ,  à  des  fleurs  dont,ils  «it  les  brillantes  couleurs  et 
la  singulière  faculté  de  sjfcjéproduire  par  boutures;  les 
autres,  nftdrépores ,  coraUx\  millépores,  ont  plusieurs 
partie;».;  entièrement  pierreuses,  comme  pour  indiquer 
qu'ils  tfeïifiù^t  encore  d&la  nature  des  minéraux  qui  les 
ont  précédés.  Quelques  ^olkiaJ|ues  entr'ouvrent  leur  co- 
quille à  deux  valves  ép  seWfaînant  avec  peine  sur  le 
sable. — Quoi!  c'est  là  ifute  l'animalité?— Non;  puisqu'il 
y  a  des  êtres  faibles  il  d^it  aussi  s'en  trouver  de  forts  pour 
les  opprimer,  c'est  la  loi  générale.  En  effet ,  examine  ce 
crabe  qui  se  glisse  insidieusement  entre  ces  pierres  pour 
saisir  le  coquillage  qui  va  de**nir  sa  victime  et  sa  pâture. 
Tu  le  vois;  eh  bien!  dans  ce  siècle  c'est  l'unique  tyran 
de  la  nature  vivante:  c'est  l'être  le  plus  redoutable  que 
la  terre  ait  encor*  enfanté.  —  Mais  dans  les  autres  con- 
trées?... —  Rien  :  Yi*B  autre  chose  que  ce  que  tu  vois  ici. 
La  création  est  lente,  elle  marche  pas  à  pas  ;  mais  elle 
est  uniforme  par  toute  la  terre,  parce  qu'elle  est  soumise 
à  une  règle  uniforme  et  invariable,  sans  laquelle  elle  est 
impossible.  Cette  règle  consiste  à  procéder  du  simple 
au  composé,  d'abord  double,  puis  triple,  puis  quadruple. 
et  ainsi  de  suite  jusqu'à  l'organisation  la  plus  compli- 
quée. 

Jette  les  yeux  sur  la  végétation  ;  tu  verras  qu'elle  ne 
consiste  encore  que  dans  les  plantes  les  plus  simplement 
organisées.  Celles  d'une  consistance  entièrement  cellu- 
laire se  sont  montrées  les  premières  ;  les  vasculî»ires  com- 


mencent à  paraître,  mais  la  terre  ne  possède  pas  encore  une 
seule  espèce  dicotylédone  (1). — Néanmoins  la  végétation 
me  paraît  beaucoup  plus  avancée  que  l'animalité.— Cela 
devait  être.  Les  végétaux  se  nourrissent  de  substances 
minérales,  ils  devaient  donc  naître  les  premiers,  car  seuls 
ils  trouvaient  leur  condition  d'existence  la  plus  essentielle, 
la  nourriture.  Les  animaux  ne  vivant  que  de  matières 
^éjà  organisées  ne  pouvaient  paraître  qu'après  les  plantes 
qui  les  leur  fournissent  ;  aussi  tu  verras  leur  nombre 
augmenter  en  raison  de  l'abondance  de  la  végétation.  Les 
familles  auxquelles  les  limons  de  détritus  végétaux  peu 
vent  servir  d'aliment  ont  déjà  paru,  comme  les  mollus 
ques,  les  zoophytes  ;  puis  les  petits  carnassiers  qui  peu- 
vent s'alimenter  de  vers  et  de  coquillages ,  les  crustacés. 
Les  reptiles  herbivores  viendront  ensuite ,  par  exemple 
les  tortues ,  et  parmi  eux  les  sauriens  ou  lézards  s'habi- 
tueront à  dévorer  les  autres.  Puis  paraîtront  les  grands 
herbivores  tels  que  les  pachydermes.  Les  grands  carnas- 
siers, tigre,  lion,  panthère  et  ours,  se  montreront  pour 
déclarer  la  guerre  à  tous  les  autres;  enfin  l'espèce  la  plus 
dévastatrice ,  l'homme ,  qui  les  subjugue ,  les  tue  et  les 
dévore  toutes ,  apparaîtra  le  dernier. 

Nous  pénétrâmes  dans  un  de  ces  rares  oasis  de  verdure 
semés  çà  et  là.  —  Voici,  dis-je,  des  algues  et  des  varecs 
qui  balancent  leurs  longues  tiges  dans  les  ondes.  Ici  des 
champignons  étalent  des  formes  et  des  couleurs  variées 
à  l'infini  ;  voici  des  mousses,  des  lycopodes ,  des  fougères, 
des  prêles.  Une  liliacée  ouvre  ses  jolies  corolles  aux 
douces  influences  des  zéphirs,  et,  si  je  ne  me  trompe,  j'a- 
perçois là-bas  un  bosquet  de  palmiers!— Tu  ne  te  trompes 
pas.  —  M"avez-vous  transporté  sous  les  tropiques?  — 
Nous  sommes  encore  perpendiculairement  sous  ton  ap- 
partement, mais  nous  nous  sommes  rapprochés  de  trente 
ou  quarante  mètres ,  c'est-à-dire  de  toute  l'épaisseur  de 
la  couche  de  terrain  que  la  mer  a  laissée  sur  le  sol  pri- 
mordial depuis  la  première  période. 

—  Des  palmiers  à  Paris  !  n)'écriai-je  avec  admiration  ; 
ô  ciel  !  que  je  regrette  de  n'avoir  pas  apporté  mon  ther- 
momètre acheté  chez  l'habile  M.  Delamarre;  je  saurais 
quel  degré  de  chaleur  il  faisait  lorsque  les  palmiers  crois- 
saient à  Paris. — Je  puis  te  le  dire:  ton  thermomètre  de 
Réauumr  indiquerait  26  degrés  au-dessus  de  zéro  en  été, 
et  12  degrés  de  froid  en  hiver,  année  moyenne.  —  Mais, 
monsieur  le  démon ,  cela  n'est  pas  possible  ,  car  les  pal- 
miers ne  croissent  que  dans  les  régions  les  plus  brû- 
lantes; et,  d'ailleurs,  nos  savants  disent  que  l'atmos- 
phère était  chaude  dans  ce  temps-là  comme  les  étuves  des 

(V  On  appelle  véRétaux  celtti.'aires  ceàx  doct  toiHc  lorganisation 
consiste  en  de  petites  cellules  membraneuses  appliquées  les  unes 
contre  les  autres  ;  ils  n'ont  ni  feuilles,  ni  racines,  ni  sexes  ;  par  exem- 
ple, les  champignons.  Les  végétaux  lasciUaJres  sont  ceui  qui  ont  des 
vaisseaux,  et  par  conséquent  une  organisation  plus  ou  moins  com- 
pliquée. Parmi  eux  les  tnotwcotijlrdons  sont  les  plus  simi^emcnt  orga- 
nisés, comme  par  exemple  les  graminées.  Les  dicoiyledous  sont  les 
pins  parfaits;  tels  sont  dos  arbres  fruitiers,  et  la  plus  grande  partie 
des  arbres  de  nos  forêts.  Ceux  nonuues  againes  ou  crypio^ames  sont 
tantôt  cellulaires,  tantôt  vasculaires  ;  comme  ils  n'ont  pas  de  sexes  (dI 
étamines,  ni  pistils),  on  peut  les  regarder  comme  la  première  ébauche 
du  régne  végétal.  Aijssi  ce  tont  eux  qui  ont  paru  les  premiers. 


260 


LECTURES  DU  SOIR. 


bains  chinois ,  et  les  eaux  comme  un  consommé  de  chez 
Véry. — Vos  savants  !  vos  savants!  me  répondit  le  génie 
devenu  rouge  de  colère ,  eli  !  que  diable  me  font  vos  sa- 
vants, à  moi  !  Apprenez,  monsieur,  que  je  ne  suis  point 
un  savant,  moi  !  que  je  déteste  les  hypothèses  !  que  je  suis 
un  diable  à  ne  croire  que  ce  que  je  vois  !  que  je  vous  mon- 
tre des  faits  palpables ,  et  (jue  je  n'aime  pas  les  raison-  ^ 
nements  cornus,  tout  diable  que  je  suis!  —Pardon  si  je  ^ 
vous  ai  contrarié,  mais...  —  Ne  savez-vous  pas  que  les  ^ 
êtres  sont  modifiés  en  raison  des  climats  et  des  milieux 
qu'ils  habitent?  Qui  vous  a  dit  que  les  palmiers  de  ce 
temps-là,  les  animaux  de  ce  temps-là,  habitant  l'endroit 
où  nous  sommes  ,  n'étaient  pas  organisés  de  manière  à 
supporter  sans  inconvénient  un  froid  de  12,  de  20  degrés 
Réaumur  ?  Qui  vous  oblige  de  croire  que  la  terre  a  fait  une 
cabriole  sur  son  axe  parce  qu'elle  aurait  reçu  en  pas- 
sant un  coup  de  queue  d'une  comète?  de  faire  du  globe 
une  boulette  refroidie ,  de  l'atmosphère  un  bain  de  va- 
peur, de  la  mer  un  consommé  servi  chaud ,  et  autres  bil- 
levesées de  la  même  force  (1)  ?  Puis,  pour  en  revenir  à 
des  faits,  car  il  me  faut  des  faits,  à  moi,  comment  explique- 
rez-VOUS  rUistoire  du  mammouth  trouvé  en  1799,  en  chair 


et  en  poils ,  dans  un  bloc  de  glace  de  trente  à  quarante 
pieds  d'épaisseur,  sur  les  bords  de  la  mer  Glaciale  ?  Quand 
cet  animal  anté-diluvien  s'est  laissé  envelopper  par  cet 
énorme  bloc  ,  la  mer  était-elle  chaude  comme  un  con- 
sommé? Et  le  rhinocéros  à  tête  de  cochon  trouvé  égale- 
ment en  chair  et  en  poils  dans  les  glaces  du  Wilhouï; 
croyez-vous  que,  lorsqu'il  a  été  surpris  par  le  froid,  l'at- 
mosphère était  chaude  comme  une  étuve?  Et  cependant 
ce  pays  glacé  alors  comme  aujourd'hui  était  peuplé  de 
mammouths  et  de  rhinocéros-,  il  y  en  avait,  monsieur, 
ainsi  que  beaucoup  d'autres  animaux  et  végétaux  qui  ne 
peuvent  plus  exister  aujourd'hui  que  près  des  tropiques, 
parce  que  leur  constitution  a  changé  à  mesure  qu'ils  se 
sont  rapprochés  de  l'équateur. 

Les  génies  sont  ordinairement  très  irritables ,  comme 
chacun  sait  *,  aussi ,  quoique  les  raisons  de  mon  diable  ne 
m'eussent  pas  du  tout  convaincu,  par  prudence  je  pris 
le  parti  de  le  paraître.  Alors  il  se  radoucit  et  me  fit  ob- 
server qu'à  tort  je  confondais  les  véritables  savants  avec 
les  faiseurs  de  systèmes,  les  romanciers  de  la  science.  Puis 
il  me  prit  amicalement  par  la  main  et  me  transporta  à  la 
troisième  période. 


TROISIÈME  PERIODE, 


Nous  étions  au  milieu  d'une  vaste  forêt  dont  l'aspect 
extraordinaire  ne  ressemblait  à  rien  de  ce  que  j'avais  vu  ou 
imaginé  jusque-là.  Ce  n'étaient  ni  ces  chênes  majestueux, 
ni  ces  bouleaux  aux  branches  pendantes,  ni  ces  ormes 
pittoresques,  qui  ombragent  aujourd'hui  les  bois  de  Bou- 
logne et  de  Meudon.  Nous  marchions  à  travers  des  fou- 
gères gigantesques  dont  le  tronc,  de  cinquante  pieds  de 
hauteur,  n'était  dépassé  que  par  celui  des  prêles  qui  s'é- 
levaient jusqu'aux  nues  comme  des  peupliers  d'Italie.  Des 
cycas,  des  zamia,  des  palmiers,  et  quelques  autres  arbres 
dont  les  genres  même  sont  aujourd'hui  inconnus,  balan- 
çaient dans  les  airs  leur  étrange  feuillage.  A  travers  les 
mousses  et  les  jycopodes  dont  les  longues  tiges  tapissaient 
la  terre  ou  s'élançaient  en  vertes  guirlandes  autour  des 


(1)  La  terre,  selon  plusieurs  géologues/scrait  une  élincellc  lancée  par 
le  soleil  dans  l'espace.  Dans  l'origine  elle  êlail  enlièrenicnt  composé* 
de  corps  liquéfiés  et  en  ébullilion.  Ces  corps  seraient  encore  liquides 
et  brûlants  dans  l'intérieur  du  globe,  et  la  croûte  devenue  solide  par 
le  reiroidissemenl,  n'aurait  encore  que  quinze  lieues  d'épaisseur.  Dans 
le  premier  étal  d'incandescence  de  la  terre,  l'eau,  toute  ù  l'état  de  va- 
peur, formait  une  atmosphère  impénétrable  aux  rayons  du  soleil,  mais 
cette  atmosphère  était  elle-même  lumineuse.  A  mesure  que  le  globe 
a  roulé  dans  l'espace  la  chaleur  s'est  évaporée,  les  vapeurs  se  sont 
condensées,  les  liquides  sont  devenus  solides,  clc.,clc.  Tout  allait  au 
mieux,  et  déjà  la  terre  était  peuplée,  lorsqu'une  comète  est  venue,  je 
ne  sais  d'où,  frapper  obliquement  notre  pauvre  globe  et  changer  la 
position  de  son  axe.  Celle  comète  en  fit  sauter  un  morceau  qui  de- 
vint la  lune.  «  La  terre,  dit  M.  Roubée,  lors  du  choc,  étant  un  mo- 
«  ment  arrêtée ,  ou  plutôt  sa  vitesse  étant  un  instant  ralentie ,  les 
«  eaux  et  tout  ce  qui  ne  s'était  pas  fixé  au  sol,  conservant  le  mouve- 
«  ment  ordinaire,  qui,  ù  l'équateur,  est  de  huit  lieues  par  minute,  les 
«  eaux  durent  s'élancer  en  masse  hors  de  leur  rivage,  tourner  encore 
«  autour  du  globe  arrêté,  franchir  les  sommets  des  plus  hautes  mon- 
M  lagnes,  battre  et  déchirer  les  points  qui  s'opposaient  le  plus  à  leur 
n  passage,  en  faire  sauter  les  roches  ;t  grands  blocs,  et  les  entraîner 
«jusque  dans  les  plaines;  disperser  partout  des  débris  arrachés  de 
«  toutes  parts,  enfin  ouvrir  et  creuser  de  grandes  vallées  et  de  pro- 
n  fonds  bassins  sur  tous  les  points  que  sillonnaient  leurs  cours  impc- 
■ii  •  tueux,  »  Si  tout  cela  u'est  pas  vrai,  c'est  au  nioUis  bien  iavcuté. 


arbres,  une  foule  dcliliacées  épanouissaient  leurs  corolles 
nuancées  des  couleurs  les  plus  vives.  Tous  se  présentaient 
à  ma  vue  avec  une  figure  gigantesque  et  un  port  abso- 
lument étranger,  au  point  que ,  loin  de  me  croire  sur  le 
sol  de  Paris ,  je  m'imaginai  que  le  génie  m'avait  trans- 
porté dans  une  des  grandes  planètes  de  notre  systèaie.  H 
lut  dans  ma  pensée. 

—  Non,  me  dit-il,  tu  es  bien  à  Paris  ;  seulement  nous 
avons  un  peu  change  de  place,  car  nous  nous  promenons 
dans  le  jardin  des  Tuileries,  et  depuis  la  période  précé- 
dente nous  nous  sommes  élevés  d'une  centaine  de  mètres. 
Le  sol  primordial,  dont  on  aperçoit  encore  quelques 
rochers  çà  et  là,  est  entièrement  couvert  par  des  couches 
successives  de  grès  rouge ,  de  calcaire  pénéen ,  de  grès 
bigarré,  de  calcaire  conchylien,  de  marne  irisée  et  de  lias, 
déposées  par  les  eaux.  Ces  couches  sont  stratifiées,  c'est 
à-dire  régulièrement  posées  par  lits  les  unes  sur  les 
autres,  dans  Tordre  de  leur  dépôt.  Mais,  tiens,  regarde 
par  ici,  et  tu  commenceras  à  reconnaître  un  individu  dont 
les  nombreuses  générations  survivront  aux  catastrophes 
effrayantes  du  globe  et  peupleront  les  forêts  de  ta  pa- 
trie. 

^  Je  regardai  et  je  vis  un  pin  (pinus  defrancii)  chargé 
$  de  cônes  cylindriques  et  recourbés  à  la  base.  Je  voulus 
X,  m'approcher  de  cet  arbre  dont  les  racines  baignaient  dans 
^  les  eaux  ;  déjà  j'avançai  la  main  pour  en  cueillir  un  fruit 
^  que  je  destinais  au  muséum  d'histoire  naturelle,  lorsqu'un 
^  sifflement  aigu  et  menaçant  se  fil  entendre  dans  son  feuil- 
^  luge.  Je  reculai  d'épouvante  en  apercevant  la  tête  écail- 
$  leuse  d'un  horrible  reptile  me  regardant  avec  des  yeux 
^  flamboyants.  Sa  gueule  ouverte ,  garnie  de  dents  aiguës , 
^  me  menaçait  d'un  double  dard  ;  son  cou  était  d'une  lon- 
gueur prodigieuse,  semblable  à  un  câble  ou  plutôt  à  un 
grand  serpent.  Son  corps  massif,  couvert  de  larges  écailles 
jaunâtres ,  ressemblait  assez  à  celui  d'un  énorme  pois- 
son \  mais  il  avait  quatre  pattes  courtes,  dont  les  doigts 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


261 


étaient  enveloppés  par  une  épaisse  membrane,  ce  qui  leur 
donnait  de  la  ressemblance  avec  celle  d'une  tortue  de 
mer-,  une  courte  et  grosse  queue  de  crocodile  lui  servait 


de  gouvernail.— C'est  un  PLÉsiosArnE,  me  dit  mon  génie. 
Son  corps  est  organisé  pour  nager  et  non  pour  marcher, 
et  cependant  sa  respiration  est  aérienne  j  il  respire  par 


Plésiosaure.  —  40  pieds  de  longueur. 


des  poumons,  ce  qui  le  force  h  se  tenir  près  des  rivages. 
Son  cou  prodigieux,  surmonté  d'une  petite  tête,  lui  per^ 
met  d'aller  saisir  sa  proie,  qui  consiste  en  mollusques  et 
en  petits  reptiles,  non-seulement  au  fond  des  eaux,  mais 
encore  jusque  dans  le  feuillage  des  arbres  qui  bordent  les 
rivages.  11  a  communément  trente  ou  quarante  pieds  de 
longueur-,  mais  ce  qui  t'étonnera  davantage,. c'est  que, 
ainsi  que  les  caméléons  et  quelques  anolis ,  il  a  la  singu- 
lière faculté  de  changer  de  couleur  instantanément  en 
raison  des  passions  qui  l'agitent. 


Tout-a-coiip  la  mer  se  mita  bouillonner i  quelques  pas 
de  là,  et  bientôt  nous  aperçûmes  un  autre  monstre  d'une 
taille  gigantesque  approchant  de  celle  d'une  baleine, 
venir  échouer  près  du  rivage.  Il  poussait  des  sifflements 
effrayants  en  s'efforçant  de  regagner  les  eaux  profondes. 
Son  corps  ressemblait  beaucoup  à  celui  de  l'autre,  sur- 
tout par  ses  pattes  de  cétacés  ;  il  était  également  couvert 
d'écaillés  comme  un  alligator-,  mais  sa  tète  de  lézard  n'é- 
tait pas  portée  par  un  long  cou  ;  son  museau  efiilé  se  pro- 
longait  en  avant  comme  celui  d'un  dauphin,  et  ses  longues 


262 


LECTURES  DU  SOIR. 


mâchoires  étaient  armées  de  dents  serrées  et  tranchantes. 
Mon  génie  m'apprit  que  c'était  un  ichtuyosaure.  —  Ces 
deux  animaux,  me  dit-il,  appartiennent  à  la  classe  des 
sauriens  ou  lézards.  Ce  dernier  habite  de  préférence  les 
plages  où  les  tortues  marines,  dont  il  se  nourrit,  viennent 
paître  les  algues  et  les  fucus  ;  il  fait  aussi  la  chasse  aux 
poissons  dont  la  mer  commence  à  se  peupler.  Veux-tu  que 
je  te  fasse  parcourir  les  îles  qui  composent  cet  archipel  ; 
tu  y  verras  la  nature  partout  la  même  et  les  êtres  vivants 
se  montrer  dans  l'ordre  du  plus  ou  moins  de  complication 
de  leurs  organes.  Parmi  les  végétaux  tu  ne  trouveras 
que  très  peu  de  dicotylédones ,  et  les  plantes  qui  domi- 
nent appartiennent  à  la  famille  des  cycadées.  Parmi  les 


animaux,  les  espèces  de  la  période  précédente  sont  encore 
en  très  grand  nombre;  il  y  a  de  plus  des  gryphées,  des 
ammonites  et  des  bélemnites  venues  les  dernières;  des 
crustacés  *,  des  sauriens  à  formes  monstrueuses,  des  tor- 
^  tues  et  des  poissons  ;  mais  les  bocages  n'ont  point  encore 
^  retenti  du  chant  mélodieux  des  oiseaux  •,  aucun  de  ces 
animaux  n'a  encore  fendu  les  airs  de  son  aile  légère  \ 
aucun  mammifère  n'a  foulé  les  mousses  de  ces  forêts. 

J'étais  pressé  de  voir  la  nature  se  développer  à  mes 
yeux;  d'une  autre  part  j'avoue  que  je  ne  demandais  pas 
mieux  que  de  quitter  une  place  où  je  voyais  nager  des 
plésiosaures  et  des  ichthyosaures  à  la  mine  peu  avenante. 
Mon  génie  me  devina  et  me  passa  le  doigt  sur  les  yeux. 


QUATRIEME  PÉRIODE. 


Une  vallée  magnifique  s'ouvrait  devant  nous,  et  l'on 
découvrait  un  immense  horizon,  borné  au  midi  par  une 
ceinture  de  montagnes  bleuâtres  et  fort  élevées.  Vers  le 
nord  s'étendait  un  lac  d'eau  douce  dont  les  bords  étaient 
entrecoupés  par  des  étangs  et  des  marais.  La  végétation 
était  à  peu  près  la  même  que  dans  la  période  précédente, 
seulement  les  prêles  n'étaient  plus  d'une  taille  aussi  éle- 
vée. Les  cycas  étaient  moins  nombreux  et  fournissaient 
à  peu  près  le  tiers  de  la  végétation  ;  des  fougères  et  des 
conifères  fournissaient  les  deux  autres  tiers.  On  trouvait 
encore  sous  l'ombre  des  bois  une  foule  de  champignons, 
de  lichens,  de  mousses,  de  lycopodes  et  autres  crypto- 
games vasculaires.  On  voyait  les  larges  corolles  jaunes 
ou  blanches  des  nénuphars  se  balancer  mollement  sur 
les  eaux  des  marais,  tandis  que  leurs  grandes  feuilles 
vernissées,  étendues  sur  la  surface  des  ondes,  servaient 
d'aliri  aux  premiers  poissons  d'eau  douce,  et  à  une  foule 
de  coquillages  qui  se  promenaient  sur  les  algues  en  dé- 
veloppant leurs  cornes  rétractiles. 

—  Vois,  me  dit  le  génie,  les  inflexions  de  cet  immense 
lac  serpentant  vers  le  nord  indi»iuent  déjà  la  forme  gé- 
nérale que  prendra  le  bassin  de  Paris  quand  la  mer  aura 
déposé  ses  fondations  de  craie  blanche  ;  mais  il  faut  en- 
core pour  cela  que  bien  des  siècles  s'écoulent.  —  Voilà, 
m'écriai  je,  un  paysage  charmant  et  de  frais  bocages  où 
on  aimerait  à  promener  ses  méditations  !  —  Prends  garde 
à  juger  avant  de  coiuiaître!  Quoi  qu'il  en  soit,  le  lias, 
dernière  couche  supérieure  que  nous  ayons  vue  lors  de  la 
période  précédente,  est  recouvert  aujourd'iuù  déforma- 
tions oolithiques  en  stratifications  plus  souvent  inclinées 
qu'horizontales,  séparées  par  des  bancs  argileux  ou  mar- 
neux. C'est  à  celte  formation  que  sont  dues  les  monta- 
gnes du  Jura  et  celles  qui  forment  l'enceinte  bleuâtre  que 
tu  aperçois  tout-à-fait  à  l'horizon  ;  c'est  encore  à  cette 
forn)ation  que  vos  barbouilleurs  de  Paris  doivent  le  meil- 
leur calcaire  schisteux  sur  lequel  ils  lithographient  leurs 
spirituelles  conceptions  et,  plus  souvent,  leurs  calom- 
nieuses caricatures. 

En  cet  instant  une  voix  douce  et  flùtée  se  fit  entendre 
sur  le  bord  du  marais  voisin;  je  m'en  approchai.  —  Ar- 
rête, me  dit  le  démon,  ou  lu  trouveras  peut-être  ce  que  i 
tu  ne  cherches  pas.  ! 

Puis,  posant  sa  l)é(|nille  à  ooti"  de  lui,  il  s'assit  Iran-  ; 
quillcment  sur  une  pierre  au  sonnuct  de  la  colline.  Je  ' 


ne  l'écoutai  pas  et  continuai  à  m'avancer  à  grands  pas 
vers  le  marais.  Quelle  fut  ma  terreur  quand  je  me  vis  à 
dix  pas  d'un  horrible  caïman  qui,  en  m'apercevant,  ou- 
vrit une  gueule  capable  d'engloutir  un  bœuf!  mon  trouble 
ne  m'empêcha  pas  de  remarquer  que  ses  mâchoires  étaient 
fort  courtes,  ce  qui  donnait  à  sa  gueule  ouverte  la  forme 
d'un  gouffre  circulaire.  Sans  faire  de  plus  amples  remar- 
ques, je  tournai  les  talons  et  me  mis  à  fuir  de  toute  ma 
force.  L'animal  me  poursuivit;  mais  comme  je  savais  que 
sa  course  ne  pouvait  être  rapide  qu'en  ligne  droite,  à 
cause  de  la  grande  distance  qui  existe  entre  ses  deux 
paires  de  pattes ,  je  fis  mille  tours  et  détours  et  il  perdit 
bientôt  ma  trace. 

Je  me  croyais  sauvé,  lorsqu'en  traversant  une  touffe 
de  roseaux  je  réveillai  un  gavial  plus  grand  et  plus  for- 
midable que  le  caïman*,  celui-ci  avait  les  mâchoires 
étroites ,  mais  longues  de  six  pieds  et  armées  de  dents 
plus  grandes  que  celles  d'un  lion.  Si  le  premier  semblait 
me  menacer  de  m'engloutir  tout  entier,  celui-ci  parais- 
sait devoir  me  couper  net  en  deux  du  premier  coup  de 
dents.  Je  me  pris  donc  à  courir  de  plus  belle  en  louvoyant, 
et  je  jetai  des  yeux  suppliants  à  mou  démon  qui ,  avec 
une  admirable  tranquillité,  me  regardait  courir  sans 
pour  cela  quitter  la  commode  attitude  qu'il  avait  prise. 

En  fuyant  à  perdre  haleine  je  longeai  un  instant  le 
bord  du  lac ,  lorsque  je  vis  nager  de  mon  côté  un  mé- 
galausurus,  lézard  dont  le  corps,  plus  gros  que  celui  d'un 
éléphant,  me  parut  avoir  au  moins  quatre-vingts  pieds  de 
longueur.  Je  m'élançai  du  côté  de  la  colline,  et  je  me 
trouvai  nez  à  nez  avec  un  géosaure,  autre  lézard  d'une 
grandeur  colossale  qui  leva  son  horrible  tète  au-dessus 
des  roseaux. 

Je  jetai  un  cri  de  détresse  et  suppliai  le  génie  de  venir 
à  mon  aide.  Mais,  hélas  !  il  ne  répondit  à  mon  désespoir 
que  par  un  long  éclat  de  rire,  et,  sans  se  déranger,  il 
se  mit  paisiblement  à  siffler  un  galop  de  M.  Musard. 

J'étais  haletant  de  fatigue  et  d'effroi ,  lorsqu'un  bou- 
quet serré  de  pins  et  de  sapins  se  trouva  devant  moi  ; 
leurs  troncs  droits  et  mousseux  étaient  tellement  serrés 
les  uns  contre  les  autres  qu'un  homme  pouvait  tout  au 
plus  se  glisser  au  travers  ;  je  me  jetai  aussitôt  parmi  ces 
arbres  pensant  que  le  reptile  monstrueux  ne  pourrait 
pas  m'y  poursuivre,  et,  en  effet,  je  ne  le  vis  plus.  Je 
commençais  à  me  rassurer  lorsqu'un  bruit  étrange  vint 


MUSEE  DES  FAMIIXES. 


263 


de  nouveau  me  faire  tressaillir.  J'entendis  au-dessus  de 
ma  tète  le  bruissement  de  deux  ailes  puissantes  qui  fen- 
daient l'air  avec  rapidité'.  Je  levai  les  yeux  et  j'aperçus 
un  formidable  dragon-volant  planant  au-dessus  des  arbres 
qui  me  protégeaient.  Ses  ailes  membraneuses,  sembla- 
bles à  celles  d'une  chauve-souris,  avaient  cinq  ou  six  pieds 
d'envergure  ;  son  corps ,  d'un  jaune  livide ,  était  cou- 
vert d'une  cuirasse  e'cailleuse  et  se  terminait  en  une 
forte  queue  ;  sa  tête  ressemblait  assez  à  celle  d'un  croco- 
dile, mais  ses  mâchoires,  fortes  et  bien  armées  de  dents, 
se  prolongeaient  extraordinairement  en  avant  en  forme 
de  bec.  Comme  la  membrane  de  ses  ailes  était  soutenue 
par  un  de  ses  doigts  prodigieusement  allonge,  lors- 
qu'il était  posé  sur  la  terre  il  ne  pouvait  pas  aisément  se 


servir  de  ses  pattes  de  devant  pour  marcher,  ce  qui  l'o- 
bligeait à  prendre  l'attitude  d'un  kanguroo,  c'est-à-dire  à 
redresser  verticalement  la  partie  antérieure  du  corps  et 
à  s'appuyer  sur  la  queue  pour  conserver  cette  position. 
Cette  queue  vigoureuse  lui  servait  encore  à  se  lancer 
dans  les  airs,  comme  par  l'effet  d'un  ressort,  quand  il  dé- 
ployait ses  ailes  pour  prendre  son  vol.  C'était  un  ptéro- 
dactyle. Je  me  tapis  dans  la  mousse  et  laissai  passer 
le  monstre,  qui  bientôt  éleva  son  vol  comme  un  aigle  et 
disparut  dans  les  nues.  Plusieurs  autres  ptérodactyles  de 
différentes  espèces  voltigeaient  autour  de  moi  ;  mais  ils 
ne  m'effrayaient  pas,  parce  que  leur  grosseur  ne  dépassait 
pas  celle  d'un  corbeau-,  j'en  vis  même  qui  n'étaient  pas 
plus  grands  que  des  serins  et  qui  avaient  le  museau  court. 


Squelette  fossile  de  Ptérodactyle. 


Enfin  je  grimpai  la  colline  en  disputant  mon  passage 
k  des  tortues ,  des  lézards ,  des  grenouilles  et  des  cra- 
pauds monstrueux ,  et  je  vins  tomber  de  fatigue  et  d'é- 
motion au  pied  de  mon  guide,  qui  sifflait  toujours  son 
galop  de  Musard  avec  un  calme  imperturbable. 

—  Je  vous  avais  prévenu ,  me  dit-il  enfin  en  s'inter- 
rompant ,  mais  vous  n'avez  pas  voulu  écouter  la  voix  de 
votre  génie!  Vous  êtes  parti  comme  un  étourdi  et  vous 
vous  êtes  effrayé  comme  un  sot.  —  Comme  un  sot  ! 
dites-vous?  Je  voudrais  bien  savoir  comment  l'homme  le 
plus  intrépide  s'en  serait  tiré?  —  Il  n'est  pas  question 
de  cette  autre  sottise  que  là-haut  vous  appelez  intrépi- 
dité ,  et  qui ,  le  plus  souvent,  consiste  à  mettre  en  loterie 
pour  un  rien,  un  niais  préjugé,  le  seul  bien  réel  que 
l'homme  possède,  sa  vie.  Il  n'y  a  qu'un  sot  qui  puisse 
jouer  une  partie  où  il  y  a  tout  à  perdre  et  rien  à  gagner. 
11  est  question  de  faire  un  raisonnement  bien  simple  : 
CMumeat  vous  aurdis-xe  trouvé  daus  votre  cabiuet  ea 


1836  SI  vous  aviez  été  précédemment  dévoré  par  un  cro- 
codile? Tous  ces  animaux  ne  vous  ont  pas  même  aperçu, 
parce  que  vous  n'appartenez  à  cette  période  anté-dilu- 
vienne  que  sous  la  forme  invisible  et  impalpable,  si  forme 
il  y  a,  d'un  esprit,  et  soit  dit  entre  nous  sans  vous  fâ- 
cher ,  d'un  assez  pauvre  esprit. 

Après  cette  courte  mercuriale  le  génie  reprit  toute  sa 
bonne  humeur  et  continua.  — Cette  période  n'offre  pour 
animaux  que  des  zoophytes,  des  madrépores,  des  our- 
sins, des  enclines;  parmi  les  mollusques  à  coquilles,  des 
ammonites,  bélemnites,  huîtres,  térébratules ,  trochus, 
etc.  ;  quelques  crustacés;  enfin,  parmi  les  vertébrés,  des 
poissons,  une  quantité  prodigieuse  de  reptiles  de  formes 
variées,  et  la  plupart  gigantesques.  Mais  on  ne  voit  point 
encore  paraître  d'oiseaux  ni  de  mammifères  terrestres. 

—  Un  moment ,  monseigneur  le  génie;  il  me  srmbfe 
que  j'ai  hi  quel(jiie  part  une  chose  qui  ne  s'accorJe  i)as 
avec  ce  que  vousavauccz.  Dans  le  schiste  de  SloncsOcld  ou 


HM 


LECTURES  DU  SO[R. 


a  trouvé  des  ossements  de  mammifères,  même  d'oiseaux, 
et  cependant  ce  schiste  appartient  k  la  formation  de  cette 
quatrième  période.  —  11  est  vrai  -,  mais  tu  remarqueras 
que  Stoneslield  est  la  seule  localité  où  l'on  observe  cette 
anomalie ,  et  il  n'est  pas  prouvé  que  les  portions  de  ter- 
rains où  l'on  trouve  ces  ossements  n'aient  pas  été  rema- 
niées par  les  eaux  postérieurement  k  l'époque  de  leur  pre- 
mière formation.  Si  lu  veux  nous  allons  quitter  cette 


période  où  les  reptiles,  principalement  les  lézards  ,  do- 
minent sur  le  règne  animal.  —  Volontiers;  mais  avant 
faites-moi  le  plaisir  de  me  dire  où  nous  sommes,  car  je 
serais  bien  aise  de  revoir  k  Paris  la  place  où  j'ai  eu  une 
si  épouvantable  peur.  —  Soit  ;  j'étais  assis  dans  la  belle 
allée  du  Luxembourg,  tandis  que  tu  t'exerçais  k  la  course 
depuis  la  grille  de  l'Observatoire  jusqu'au  palais  des 
pairs  de  France. 


CINQUIÈME  PÉRIODE. 


La  mer  s'était  de  nouveau  emparée  des  vallons  de  pal-  , 
micrs  et  de  pins  ;  tout  était  englouti  sous  les  eaux.  Une 
seule  pointe  de  roclic  crayeuse  s'élevait  au-dessus  de  la 
surface  de  cet  immense  océan ,  et  nous  étions  assis  des- 
sus. 

—  Il  y  a  tout  au  plus  trois  ou  quatre  mille  ans  que 
nous  venons  de  quitter  la  quatrième  période,  dit  le  génie, 
et  néanmoins,  dans  ce  court  intervalle  de  temps,  qui  équi- 
vaut k  peine  k  la  moitié  de  la  vie  du  Baobab  {Adansonia 
Baobab)  (  1  ),  le  globe  a  éprou  vé  quelcpics  bouleversements, 
du  moins  si  nous  en  jugeons  par  la  grande  diversité  de 
composition  qu'offre  la  formation  des  nouvelles  couches 
de  terrains.  Ces  couciies  se  présentent  sous  la  forme  de 
plateaux  élevés  ou  de  monticules  k  pentes  raides,  et 
elles  sont  moins  inclinét-s  que  celles  des  terrains  précé- 
dents. Elles  se  composent ,  dans  l'ordre  de  leur  super- 
position ,  de  sables  ferrugineux  et  sables  verts ,  de  craie 
inférieure  ou  craie  verte ,  de  craie  moyenne  ou  craie 
grise,  et  de  craie  supérieure  ou  craie  blanche.  C'est 
peut-être  k  cette  période  qu'il  faut  placer  la  formation 
des  principales  chaînes  de  nos  montagnes. 

—  Vous  pensez  (juela  butte  de  Montmartre?... — Dis- 
tinguons. Je  ne  parie  pas  ici  de  nos  collines  peu  élevées 
et  composées  de  couches  de  sédiments  plus  ou  moins  ho- 
rizontales ;  elles  sont  évidenunent  formées  par  les  eaux 
tranquilles  cpii  les  ont  d'abord  déposées ,  ])uis  par  les 
eaux  courantes  qui  ont  dégradé  leurs  terrains  et  y  ont 
creusé  les  vallées.  Mais  il  u'imi  est  pas  de  même  des 
hautes  montagnes  dont  les  chaînes  immenses  sillonnent 
le  globe  en  divers  sens. 

—  A  quoi  pouvez-vous  attribuer  leur  formation  ? 

—  L'écorce  primordiale  du  globe  se  compose  de  granit  et 
de  syénite  en  roches  massives  sans  stratilications ,  puis 
de  gneiss  ,  micaschiste  et  schiste  argileux,  mais  ces  der- 
niers distinctement  stratifiés.  Or,  si  tu  examines  l'inté- 
rieur des  hantes  montagnes, tuverras  ces  mêmes  couches 
supérieures  autrefois  contitmes ,  disloquées,  brisées  en 
une  multitude  de  fragments,  n'offrant  piusquedes  mas- 
sifs de  stratilications  culbutées  s»n-  leurs  tranches,  enlin 
présentant  un  tel  désordre  qu'il  faut  nécessairement  at- 
tribuer cette  dislocation  à  un  bouleversement.  Si  tu  pars 
des  plaines  basses  pour  te  diriger  vers  ces  chaînes  mas- 
sives ,  examine  avec  attention  les  couches  superposées 
de  sédinuMJts  sur  les(iuelles  tu  marcheras  ;  tu  les  verras 
perdre  leur  position  horizontale  k  mesure  ((ue  tu  appro- 
cheras des  hauteurs,  se  relever  plus  ou  moins  brus(jue- 
mcnt  et   prendre  une  position  oblique;  tu   les  verras 

(1)  On  Irouvo  nisoinoiit  on  .\ri-i>|no  dos  l)nnh;ibs  donl  le  Ironr,  coupé 
transvcrwloincnt ,  "ITro  si\  mille  coiiclips  ligneuses,  Cl  Ion  sail  que 
les  arbres  n'en  prcnni m  qu'une  por  année 


percées,  déchirées  et  relevées  sur  les  flancs  de  ces  mon- 
tagnes, il  faut  nécessairement  en  conclure  que  les  masses 
des  grandes  chaînes  ont  été  formées  par  soulèvement  ou 
éruption ,  et  qu'elles  sont  sorties  du  sein  de  la  terre  en 
brisant  avec  violence  et  soulevant  sa  croûte  superfi- 
cielle et  perçant  les  couches  sédimentaires.  Ceci  t'ex- 
plique pourquoi  tu  vois  le  granit  se  montrer  k  nu  sur 
leur  crête  sourcilleuse ,  tout  aussi  bien  que  dans  les 
profondes  vallées. 

—  Quel  agent  intérieur  aurait  pu  soulever  de  pareilles 
masses?  Les  Cordillières,  les  Pyrénées,  les  Alpes? 

—  Le  calorique,  les  gaz  élastiques  résultant  des  décom- 
positions chimiques ,  et  en  un  mot  tous  les  agents  qui 
occasionnent  encore  aujourd'hui  les  tremblements  de 
terre, les  éruptions  volcaniques, et  dont  le  foyer  d'activité 
est  situé  au-dessous  de  l'écorce  minérale.  Leur  action  n'a 
plus  ,  quant  k  présent,  l'effrayante  énergie  qu'elle  avait 
autrefois,  mais  il  n'eu  n'est  pas  moins  vrai  qu'elle  existe 
toujours.  Elle  s'annonce  ordinairement  par  des  bruits 
souterrains  ,  par  des  secousses  qui  se  succèdent  avec 
plus  ou  moins  de  rapidité  et  de  force,  et  qui ,  avec  une 
incroyable  célérité,  se  font  sentira  d'immenses  distances. 
Si  la  croûte  minérale  se  brise  et  s'enlr'ouvre,  elle  livre 
passage  aux  matières  qui  la  poussaient  en  dehoi-s,et 
voila  des  volcans  jetant  des  flanunes,  vomissant  des 
laves,  lançant  des  scories  ou  des  cendres,  donnant  issue 
k  des  torrents  d'eau  boueuse,  etc.  ,  etc.  Voilà  dos  sol' 
fatares  ou  soufrières;  des  salses  jetant  de  l'eau  salée  et 
(le  la  boue;  des  lagonis  d'où  s'exhalent  avec  impétuo- 
sité des  gaz  et  des  vapeurs  d'eau  bouillante  ;  des  fon- 
taines anlmtcs  émettant  des  jets  de  gaz  que  l'on  allume 
avec  une  bougie  ou  qui  s'enflamment  naturellement  ;  des 
puits  de  feu  que  les  Chinois  savent  utiliser  dans  leurs 
usines. 

•  Mais  si  la  croûte  minérale  présente  une  résistance 
égale  dans  toutes  ses  parties,  elle  est  soulevée  en  masse, 
perce  et  renverse  les  couches  de  sédiments  qui  lui  sont 
superposées  ,  et  voilk  une  montagne  granitique.  Le  der- 
nier siècle  et  même  celui-ci  nous  en  fournissent  quelques 
exemples  ;  en  1759,  au  Mexique,  k  la  suite  d'un  tremble- 
ment de  terre,  une  plaine  de  trois  k  quatre  milles  carrés 
fut  sidjitenuMit  soulevée  et  métamorphosée  en  une  mon- 
tagne de  cinq  cents  pieds  de  hauteur.  En  1707,  une  île 
nouvelle  s'éleva  tout-k-coup  du  sein  de  la  mer  près  de 
Santorin  ,  et  sa  naissance  ne  fut  accompagncv  d'aucun 
phénomène  volcanique;  en  1822, lors  du  tremblement  de 
terre  qui  détruisit  plusieurs  villes  au  Chili ,  il  fut  cons- 
taté que  la  côte  s'était  élevée  d'une  manière  sensible  sur 
une  étendue  de  plus  de  trente  lieues;  enfin,  des  obser- 
vations modernes  prouvent  jusqu'à  révideuce  que  le  ni- 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


205 


vieau  de  la  Suède  s'èleve  graduellement  par  des  causes 
encore  agissantes. 

•  Il  résulte  une  chose  fort  singulière  de  ce  que  je  viens 
de  te  dire  ;  c'est  que  tu  peux  juger  du  plus  ou  moins  d'an- 
cienneté des  montagnes  par  l'observation  des  couches  qui 
les  ceignent.  Les  couches  qui  auront  été  percées  par  le 
soulèvement  de  l'ccorce  granitique  seront  inclinées  et 
adossées  à  la  montagne,  parce  qu'elles  auront  été  sou- 
levées par  elles.  Les  couches  venues  au  contraire  après 
l'éruption  auront  pris  une  position  horizontale ,  ordi- 
naire aux  terrains  de  sédiments  ou  de  dépôts. 

a  Pendant  cette  cinquième  période,  comme  la  mer  a  cons- 
tamment couvert  le  sol  de  Paris,  à  l'exception  de  quelques 
îles  un  peu  plus  grandes  que  celles-ci ,  tu  conçois  que  les 
animaux  et  les  végétaux  terrestres  n'ont  guère  pu  se  mul- 
tiplier, aussi  n'en  aperçois-tu  presque  aucun.  Cependant, 
autour  des  îles  qui  ont  quelque  verdure,  se  tiennent 
encore  caches  des  lézards  d'une  physionomie  aussi  peu 
avenante  que  ceux  que  nous  avons  déjà  vus.  Tiens,  re- 
gardcs-en  un  se  glisser  parmi  les  algues  marines  ;  c'est 
un  mésosaure  et  sa  taille  atteint  au  moins  vingt-cinq  pieds 


de  longueur.  Dans  cette  mare,  ici  derrière  nous,  tu 
trouveras  des  crocodiles  ;^ans  ces  touffes  de  souchets, 
dont  les  antiques  Egyptiens  prépareront  le  premier  pa- 
pier, sont  des  iguanodons;  des  quantités  de  tortues  pais- 
sent les  fucus  sur  les  plages  plates. 

«  Si  la  classe  des  animaux  terrestres  a  fait  peu  de  pro- 
grès, en  récompense  celle  des  poissons  s'est  on  ne  peut 
pas  plus  multipliée,  et  la  mer  renferme  des  requins  auprès 
desquels  ceux  de  notre  époque  moderne  ne  sont  que  des 
goujons.  Si  tu  veux ,  je  vais  te  faire  voir  de  près  un  de  ces 
animaux  de  la  grandeur  d'une  baleine? — Non,  morbleu  ! 
répondis-je  avec  un  peu  de  vivacité;  car,  malgré  la  force 
de  vos  arguments,  je  ne  me  sens  aucun  goût  pour  risquer 
le  rôle  de  Jonas.  Dites-moi  plutôt  où  nous  sommes  actuel- 
lement?—  Sous  l'Ecole  Militaire. — 'A  une  grande  pro- 
fondeur?—  A  vingt-neuf  mètres  juste  au-dessous  du 
puits  de  l'Ecole  ;  c'est-à-dire  que  nous  sommes  placés  sur 
la  craie  blanche  qui  forme  le  lit  inférieur  du  bassin  de 
Paris.  Nous  allons  passer  à  une  autre  période,  pendant 
laquelle  tu  verras  la  terre  changer  entièrement  de 
face.  » 


SIXIEME  PERIODE. 


J^ouvris  les  yeux  dans  un  bosquet  charmant  dont  la 
végétation  différait  déjà  beaucoup  de  celle  des  périodes 
précédentes ,  car  les  dicotylédones  s'y  montraient  pour 
la  première  fois  en  nombre  plus  considérable  que  les 
monocotylédones.  Cependant  quelques  palmiers  élevaient 
encore  çà  et  là  leur  belle  tête  en  parasol.  Le  penchant  des 
coteaux  était  couvert  de  pins,  de  sapins,  et  autres  coni- 
fères d'espèces  que  je  n'avais  pas  encore  vues  précédem- 
ment. Je  reconnus  plusieurs  arbres  à  chatons;  je  vis 
aussi  un  noyer  dont  les  fruits  étaient  un  peu  anguleux  et 
pointus  au  sommet;  je  remarquai  un  érable,  un  saule,  un 
orme  ;  ce  qui  me  surprit  extrêmement ,  un  cocotier  chargé 
de  fruits  s'élevait  au  milieu  d'un  buisson  de  laurier  can- 
neilier  dont  les  fleurs  parfumaient  l'air  de  leur  odeur 
aromatique.  «Ah!  ah!  pcnsai-je,  il  faut  que  mon  diable 
ait  raison  et  que  ce  soit  l'organisation  des  êtres  et  non  la 
température  atmosphérique  qui  ait  changé,  car  les  coco- 
tiers, les  cannelliers,  les  sapins  et  les  ormes  végéteraient 
mal  ensemble  aujourd'hui,  quelque  part  qu'on  les  plaçât  ; 
les  uns  craignent  autant  la  chaleur  que  les  autres  le 
froid.  Et  puis ,  comment  expliquer  la  réunion  existant 
dans  les  cavernes  à  ossements,  des  tigres  de  la  zone 
torride  et  des  lagomys  habitants  des  pôles  glacés;  des 
hyènes  des  contrées  brûlantes  et  des  gloutons  du  nord 
de  la  Sibérie;  des  rennes  de  la  Russie  et  des  rhinocéros 
d'Afrique!  Tout  cela  ne  laisse  pas  que  de  paraître  singu- 
lier à  un  homme  qui  croit  à  l'infaillibilité  des  savants.  Ne 
pourrait-on  pas,  en  raisonnant  sur  les  mêmes  principes 
qu'eux ,  soutenir  positivement  le  contraire  de  ce  qu'ils 
avancent,  et  conclure  que  la  température,  au  lieu  d'avoir 
été  chaude ,  était  alors  beaucoup  plus  froide  qu'aujour- 
d'hui, puisque  les  pins,  les  ormes,  les  lagomys,  les  glou- 
tons et  les  rennes  sont  des  êtres  qui  ne  peuvent  vivre 
que  dans  des  climats  glacés?  • 

Une  plaine  d'une  vaste  étendue  se  dessinait  autour 

de  moi  aussi  loin  que  mes  yeux  pouvaient  atteindre; 

mais  cependant,  à  quelques  monticules  près  semés  cà  et 

là,  il  était  aisé  de  voir  qu'elle  se  creusiiit  un  peu  en 

JUIN  1836. 


vallée  et  que  nous  en  occupions  à  peu  près  la  partie  la 
plus  basse. 

—  Tu  vois,  me  dit  le  Diable  Boiteux,  le  bassin  forme 
par  la  craie  blanche,  et  dont  une  couche  de  poudingue 
siliceux,  une  de  sable  et  une  d'argile  plastique  mélangée 
de  lignite,  a  déjà  comblé  quelques  inégalités.  Ce  bassin 
immense  s'étend  vers  la  Bcauce,  le  Perche,  la  Basse- 
Normandie,  l'Orléanais ,  le  Gùtinais  français ,  etc.,  etc. 
Comme  il  va  subir  plusieurs  changements  importants , 
je  vais  te  le  montrer  dans  toutes  ses  révolutions.  Nous  le 
suivrons  de  l'œil  comme  on  suit  à  l'Opéra  les  change- 
ments de  décorations.  Il  y  a  plus  ;  avec  ma  béquille 
magique,  je  ferai  comme  le  démoustrfiteur  d'une  ména- 
gerie ambulante;  je  te  montrerai  et  nommerai  les  animraix 
extraordinaires  qui,  dans  ces  temps  reculés,  peuplaient 
la  terre  et  ont  laissé  leurs  fragments  osseux  ensevelis 
dans  les  carrières  de  Paris  et  des  environs. 

"  Nous  pouvons  partager  cctie  période  en  cmqépoqiies 
bien  distinctes. 

PREMIÈRE  ÉPOQUE. 

5  mêlrcs  au-dessus  du  zéro  du  ponl  de  la  Tournelle. 

«  Ce  sera  celle  à  laquelle  nous  sommes  actuellement , 
celle  à  laquelle  les  eaux  douces  se  sont  retirées  et  ont 
laissé  sur  le  bassin  de  craie  une  couche  d'argile  plas- 
tique, celle  enliu  où  nous  sommes  parvenus  au  niveau 
de  Paris.  Tu  vois  cetle  petite  vallée  sablonneuse;  elle 
est  précisément  à  la  hauteur  du  zéro  du  pont  de  la 
Tournelle,  et  c'est  de  ce  zéro,  marquant  les  eaux  basses 
de  la  Seine ,  que  nous  partirons  dorénavant  pour  mesurer 
l'épaisseur  du  sol  à  mesure  que  nous  nous  élèverons  avec 
lui.  —  Dans  tous  les  cas  nous  ne  monterons  pas  beau- 
coup, car  la  cave  de  la  maison  que  j'habite  est  à  peu  de 
pieds  au-dessus  de  ce  zéro. — Eh  bien  !  mon  cher  ami,  voilà 
encore  ta  pauvre  science  en  défaut  ;  car,  d'ici  à  huit  ou  dix 
mille  ans,  c'est-à-dire  avant  que  tu  aies  couvert  ton  feu  et 
mis  ton  bonnet  de  nuit  pour  aller  te  coucher,  je  te  pla» 

—  34  —  THOISIÈME  .\^^EK. 


266 


LECÏLRES  DU  SOIR. 


cerai  dans  une  nacelle  voguant  à  force  de  voile  sur  un 
beau  lac  d'eau  douce  à  cent  cinquante  mèlres  au-dessus 
de  ta  demeure. 

«  Mais  voici  la  mer  qui  nous  envahit.  Vois  comme  elle 
monte,  comme  elle  gagne  rapidement.  Déjà  on  n'aperçoit 
plus  la  terre.  N'est-ce  pas  comme  à  l'Opéra?  —  Absolu- 
ment ;  c'est  comme  un  changement  à  vue  et  probablement 
même  que  le  coup  de  sifflet  n'y  manquera  pas.  —  Je  te 
montre  en  cinq  minutes  ce  qui  s'est  passé  en  plusieurs 
centaines  de  siècles.  Ce  n'est  que  lentement  que  la  mer 
a  successivement  abandonné  ses  vastes  plages,  ses  pro- 
fonds abîmes ,  pour  couvrir  et  découvrir  des  continents. 
Sans  cela  la  nature  entière  serait  horriblement  bouleversée 
et  tous  les  êtres  organisés  auraient  péri  dans  ces  épouvan- 
tables catastrophes.  Ne  vois-tu  pas  au  contraire  que  la 
création  des  animaux  suit  une  marche  régulière  et  suc- 
cessive, analytique,  si  je  puis  me  servir  de  cette  expres- 
sion ;  qu'elle  commence  par  les  plus  simples  pour  passer 
aux  composés  ,  puis  de  ceux-ci  à  de  plus  composés  en- 
core ,  et  qu'entin  elle  finira  par  le  plus  parfait ,  l'homme. 
A-t-on  observé  qu'elle  ait  recommencé  plusieurs  fois 
cette  marche  ?  a-t-on  remarqué  qu'elle  ait  recommencé 
des  formations  uniques  d'êtres  simples  après  s'être  ar- 
rêté dans  la  formation  des  êtres  les  plus  composés?  Et 
d'ailleurs  ,  l'eau  et  l'air ,  ces  agents  toujours  actifs,  tou- 
jours agissant ,  ne  suftisent-ils  pas  pour  tout  expliquer  ^ 
d'une  manière  simple  et  naturelle  sans  avoir  recours  "" 
à  des  catastrophes  instantanées  et  générales.  L'air  et 
l'eau  décomposent  et  désagrègent  sans  cesse  les  roches 
superficielles  -,  les  pluies  et  les  frimats  dégradent  les 
montagnes  escarpées,  les  gelées  les  minent  par  la  base; 
de  là  des  éboulements,  des  détritus  qui ,  constamment 
charriés  par  les  ruisseaux  dans  les  rivières  ,  par  celles-ci 
dans  les  fleuves ,  et  par  les  fleuves  dans  la  mer ,  doivent 
à  la  longue  remplir  les  bassins  de  l'Océan.  Les  abîmes 
comblés  d'un  côté  sont  ouverts  de  l'autre  par  les  cou- 
rants et  les  tempêtes,  d'où  résulte  un  changement  de 
place  continuel.  Ces  delta  ^  ces  langues  de  terres  qui  se 
forment  à  l'embouchure  des  grands  fleuves  en  sont  une 
preuve  frappante  ;  on  sait  que  le  promontoire  formé  par 
les  bouches  du  Pô  s'avance  dans  l'Adriatique  d'environ 
deux  cents  pieds  par  an  ;  on  sait  que  le  Nil  dépose  cinq 
pouces  de  sédiment  tous  les  cent  ans  sur  le  sol  de  la 
Basse-Egypte  \  on  sait  que  les  dunes  de  sable  élevées  par 
le  vent  sur  les  bords  de  la  mer  gagneraient  à  peu  près 
soixanie  pieds  par  an  sur  le  continent  si  on  ne  leur  op- 
posait des  barrières  ;  on  sait  que  la  ville  où  s'embarqua 
sr.itit  Louis  pour  sa  malheureuse  croisade  est  aujourd'hui 
à  six  lieues  de  la  mer;  on  sait...  —  Ah!  je  comprends; 
vous  croyez  que  la  mer  n'a  tant  de  fois  recouvert  les  con- 


Par  prudence  je  coupai  court  à  la  dissertation,  car  je 

vis    que  la  figure  de  mon  démon  commençait  à  se  ba- 

J*  rioler  de  rouge  et  de  violet,  comme  une  truite  saumonée 

du  lac  de  Genève.  Il  se  radoucit  cependant  et  continua. 

—  Cet  Océan  que  tu  vois  est  peuplé  d'une  immense 
quantité  de  cétacés,  de  poissons  et  de  coquillages.  Parmi 
ces  derniers  on  peut  déjà  compter  plus  de  douze  cents 
espèces,  mais  les  genres  qui  dominent  sont  ceux  des  cé- 
rites,  milliolites,  nummulites,  turitelles,  volutes,  etc. 


SECONDE  ÉPOQUE. 

58  mètres  au-dessus  du  zéro  du  pont  de  la  Toomelle. 

«  La  mer  s'était  retirée  aussi  vile  qu'elle  était  venue. 
La  végétation ,  à  peu  de  chose  près ,  me  paraissait  sem- 
blable à  celle  de  l'époque  précédente. 

—  Cette  formation,  dit  le  génie,  se  compose  d'une 
couche  inférieure  de  glauconie ,  d'énormes  bancs  de  cal- 
caire grossier  et  d'un  lit  de  grès  marin.  C'est  de  cette 
formation  que  sont  tirés  les  matériaux  dont  on  a  bâti 
tout  Paris. 

TROISIÈME  ÉPOQUE. 

80  mètres  au-dessus  du  zéro  du  pont  de  la  Tournelle. 

—  Le  grès  marin,  me  dit  le  génie,  a  été  recouvert  par 
les  eaux  douces  d'un  vaste  lac  qui  a  déposé  la  couche 
épaisse  de  calcaire  siliceux,  de  calcaire  lacustre  inférieur, 
et  de  gypse,  dans  laquelle  s'ouvriront  de  nombreuses 
carrières  à  plâtre  et  de  marne  verte. 

Le  paysage  était  charmant,  mais  tellement  entrecoupé 
de  lacs ,  d'étangs,  de  marais  et  de  ruisseaux,  qu'on  dou- 
tait si  l'on  se  trouvait  sur  la  terre  ferme  ou  dans  une  île 
faisant  partie  d'un  vaste  archipel  d'eau  douce.  La  végé- 
tation avait  peu  changé  ;  cependant  il  me  semblait  que 
les  palmiers  dominaient  davantage,  et  j'en  distinguai 
aisément  trois  espèces.  L'une  {culmites  nodasus)^  qui  res- 
semblait beaucoup  à  un  rotang,  avait  une  tige  mince, 
flexible,  articulée,  d'une  longueur  prodigieuse",  s'élan- 
çant  d'arbre  en  arbre  à  la  manière  des  lianes >  s'entortil- 
lant  autour  de  leurs  branches  ,  se  partageant  au  sommet 
en  deux  rameaux  terminés  chacun  par  une  belle  touffe 
de  feuillage.  Un  autre  palmier  se  faisait  remarquer  par 
ses  magnifiques  feuilles  en  éventail ,  dont  quelques  côtes 
étaient  soudées  à  la  base  dans  une  partie  de  leur  lon- 
gueur. Je  vis  aussi  des  nérions  lauriers- roses  {phyllitei 
nerioïdcs)  étaler  leurs  jolies  fleurs  dans  des  bosquets  de 
cannellier. 

Comme  je  m'étendais  mollement  sur  un  lit  de  mousse, 

rréablement 


autres;  que  pendant  que  ^  à  l'ombre  d'un  cocotier,  mon  oreille  fut  ag 
période  de  fornialion   h  ?>-  frappée  par  le  chant  joyeux  d'une   fauveîtj 


eîte.  «  Voici 


tinents  ([ue  les  uns  après  les 

nous  observions   la  première  pt  ,    •        .       r      ^. 

Paris  nous  aurions  nu  observer  la  seconde  au  port  Jak-  4=  m'écnai-je,  le  premier  oiseau  que  la  création  ait  enfanté! 


son  ;  que  les  mêmes  causes  ont  dû  produire  les  mêmes 
effets,  quoique  à   des  époques  différentes;  que  si  les 


—  Oui,  me  dit  le  génie,  mais  il  n'est  pas  le  seul.  Tu  ver 

_    ras  l'eau  des  lacs  se  rider  sous  le  corps  épais  des  péli- 

èiùVc'hcs  'de  sédiments^  sont'  superposées  de  même  par  4"  C''"^^  <'''"*^'S  *1"p  ^^^  '^'^'  ^^^  hirondelles  de  mer.  cou- 
tout"  la  terre,  c'est  que  la  masse  des  eaux,  glissant  pour  $  «eut  d'un  pied  léger  sur  les  grèves.  Des  bécasses  habitent 
ainsi  dire  autour  du  globe  comme  une  limace  qui  tourne  $  les  jours  des  mares  placées  dans  les  bois  ;  des  chouettes 
autour  d'une  orange,  a  laissé  partout  les  mêmes  traces  ^  se  cachent  dans  le  tronc  caverneux  des  vieux  ormes,  et 


quoiqu'elle  n'ait  pas  été  partout  en  même  temps  ;  vous 
croyez...  —  Quoi?  —  Cependant,  (pielques-uns  de  nos 
géologues  placent  h  la  même  épcxpie  de  formation  les 
couches  analogues  dans  toutes  les  parties  de  la  terre , 
ce  qui  prouverait...  —  Eh  !  (pii  iliable  vous  parle  de  vos 
géologues,  impitoyable  bavard?  Est-ce  que  je  vous  ai 
dit  ua  mot  de  vos  géologues,  moi  i 


des  busards  d'une  très  grande  taille  planent  en  tour- 
noyant dans  les  airs  pour  épier  des  cailles  dont  la  gros- 
seur ne  le  cède  pas  k  celle  de  vos  pigeons  de  colombier. 
Si  tu  prêtes  une  oreille  attentive,  lu  entendras  aussi  le 
chant  nionolone  de  la  cigale,  du  grillon  et  de  la  saute- 
relle. Des  papillons  superbes,  plus  larges  que  la  main, 
suspendeut  uu  iustaat  leur  vol  vagaboud  pour  reposer 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


leurs  pieds  délicats  sur  les  pétales  des  fleurs.  Sous  la 
mousse  se  glissent  en  silence  de  nombreuses  familles  de 
coléoptères  dont  lesélytres  sont  parées  des  couleurs  mé- 
talliques les  plus  brillantes;  enlin  des  apiaires  bour- 
donnent autour  de  corolles  parfumées  pour  recueillir  le 
miel  dont  elles  se  nourrissent  l'hiver.  Voilà  les  premiers 
insectes. 

■A  peine  sont-ils  nés  que  déjà  la  nature  a  placé  en  em- 


267 


buscade  dans  les  troncs  caverneux  des  arbres  et  dans 
les  trous  de  rochers  des  ennemis  prêts  à  les  poursuivre 
dans  les  airs  pour  les  saisir  et  les  dévorer.  La  classe  des 
chéiroptères  vient  de  paraître  et  de  remplacer  celle  des 
ptérodactyles.  Ce  ne  sont  plus  des  lézards  ailés,  mais 
bien  des  chauve-souris  et  des  chats-volants.  Ces  ani- 
maux, comme  l'homme ,  les  singes  et  l'éléphant,  ont  les 
mamelles  sur  la  poitrine. 


Squelette  de  Chéiroptère  fossile. 


«  Dans  cet  étang  nagent  des  spares  dont  par  la  suite 
des  siècles  les  analogues  ne  se  retrouveront  que  dans 
les  eaux  salées  ;  des  amia-cahia ,  mais  qui  ont  deux  na- 
geoires ;  des  mormyres ,  des  truites ,  des  cyprins ,  des 
carpes,  des  brochets,  vivant  comme  des  poissons  d'eau 
douce ,  ayant  à  peu  près  les  mêmes  habitudes ,  et  néan- 
moins ne  leur  ressemblant  que  par  les  formes  géné- 
rales. 

«  Voilà  un  de  ces  animaux  que  tu  crains  tant,  un  cro- 
codile, qui  rampe  dans  le  marais  et  qui  cherche  à  saisir 
sa  proie.  11  a  perdu  sa  taille  colossale,  et  son  aspect  doit 
moins  t' étonner ,  car,  par  sa  forme ,  surtout  par  celle  de 
sa  tête,  il  a  beaucoup  d'analogie  avec  le  crocodile  du 
Nil  et  avec  les  caSmans  d'Amérique.  Tout  près  de  lui , 
ajouta  le  génie  en  me  les  montrant  avec  sa  béquille , 
voilà  deux  tortues  d'eau  douce,  l'une  à  carapace  molle 
appartenant  au  genre  des  trionyx ,  l'autre  aux  émydes. 

-  Enfin  les  mammifères  sont  créés.  Ce  qu'il  y  a  de  fort 
remarquable,  c'est  que  la  famille  qui,  en  1836,  occupera 
comparativement  peu  de  place ,  est  dans  ce  siècle  anté- 
diluvien la  plus  généralement  répandue  sur  la  surface 
du  globe.  Cette  famille  est  celle  des  pachydermes.  Toutes 
les  espèces  qui  la  composent  manc^uent  de  clavicule*}  ils 


n'ont  pas  la  faculté  de  ployer  les  doigts ,  qui  sont  entiè- 
rement enveloppés  dans  un  ongle  en  forme  de  sabot. 
Tous  vivent  de  végétaux  ;  mais  les  uns  ne  ruminent  pas 
et  les  autres  ruminent.  En  voici  un,  me  dit-il.» 

En  effet,  je  vis  passer  un  animal  de  la  taille  des  plus 
grands  chevaux,  ayant  la  physionomie  la  plus  bizarre. 
C'était  un  grand  paloeothérion  {Palœotherium  ma- 
gnum). Son  nez  se  terminait  par  une  trompe  musculeuse 
assez  courte,  semblable  à  celle  d'un  tapir  ;  son  museau 
était  rétréci  en  avant  sous  la  base  de  la  trompe  ,  son  œil 
petit  et  stupidecommecelui  d'un  cochon,  sa  tête  énorme, 
son  corps  court  et  trapu;  ses  jambes  étaient  courtes  et 
massives  ,  ses  pieds  terminés  par  trois  doigts  encroûtés 
dans  des  sabots  dont  celui  du  milieu  beaucoup  plus 
grand  que  les  autres.  Son  corps  eptier  était  couvert  de 
poils  rudes  et  courts. 

—  Cet  animal,  reprit  le  démon,  se  nourrit  de  graines, 
de  fruits,  de  tiges  verles  et  encore  herbacées  ,  plus  sou- 
vent des  racines  charnues  des  plantes  aquatiques  qu'il 
trouve  en  fouillant  la  vase  des  marais  et  qu'il  arrache 
avec  sa  trompe  ;  son  caractère  n'est  pas  féroce,  mais  bru- 
tal et  stupide  ;  enfin  il  se  plaît  sur  le  bord  des  eaux 
douces  et  il  aime  à  se  vautrer  dans  la  fange 


2m 


LECTURES  DU  SOIR. 


«Il  y  a  plusieurs  espèces  depalœothcrions,qui  tous  ont  ±  trente-un  à  trente-deux  pouces;  il  ressemble  à  untapif 

à  peu  près  la  même  forme  et  les  mêmes  mœurs,  mais  Sp  à  jambes  grêles,  et  il  esta  peu  près,  parmi  les  autres  ani 

qui  diffèrent  beaucoup  par  la  taille.  Le  palœothérion  ±  maux  de  son  genre ,  ce  que  le  babiroussa  est  parmi  les 

moyen  (P.  médium)  a  de  hauteur,  sur  le  garrot,  de   «  cochons. 


Grand  Palœothc'rion.  —  5  pieds  de  liauieut. 


•  Le  pnlœodu^rion  court  (P.curfum)  ressemble  beau- 
coup au  palœothérion  lar^e,mais  il  était  considérable- 
Dicnt  plus  petit. 

•  Le  palœothérion  épais  (P.  crassum)  a  près  de  trente 


pouces  de  hauteur  sur  le  jrarrot ,  et  c'est  de  toutesTes 
espèces  celle  qui  resseuible  le  plus  au  tapir. 

«Le  palœothérion  large  (P.  laUtm)  a  de  vingt-q\iatre  h 
vingt-six  pouces  sur  le  garrot  5  sa  tète  et  son  corps  sont 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


269 


lourds  et  massifs  et  ses  jambes  e'normes,  ce  qui  le  rend 
lent  et  paresseux. 

«Le  petit  palœothérion  (P.  minus)  a  de  seize  àdix-huit 
pouces  sur  le  garrot  ;  ses  formes  sont  celles  d'un  tapir 
à  jambes  grêles  et  légères. 

•  Le  palœothe'rion  très  petit  (P.  minimum)  est  de 
la  grandeur  d'un  lièvre ,  il  en  a  les  jambes  et  la  légè- 
reté. 


«  Tous  ces  animaux,  qui  disparaîtront  bientôt  de  des- 
sus la  terre ,  font  le  passage  naturel  des  damans  aux 
tapirs.  La  ressemblance  générale  qui  existe  dans  leurs 
ossemens  comparés  est  assez  frappante  pour  les  classer 
dans  une  famille  unique;  mais  cependant,  si  l'on  voulait 
opérer,  dans  une  classification,  comme  font  les  natura- 
listes modernes,  il  faudrait  probablement  les  diviser  en 
deux  ou  peut-être  trois  genres.  » 


i 


Anoplothérion  commune.  —  3  pieds  \  de  hauieitr. 


Je  vis  bientôt  après  un  animal  tout  aussi  singulier 
que  ceux-là ,  et  qui  n'a  pas  plus  laissé  de  traces  dans  la 
nature  vivante.  Le  génie  me  dit  que  c'était  une  aisoplo- 
TUÉRioN  COMMUNE  {Anoflothmum  commune).  Il  me  pa- 


rut de  la  grandeur  d'un  âne  de  taille  moyenne  ;  il  avait 
trois  pieds  et  quelques  pouces  de  hauteur  sur  le  garrot , 
huit  pieds  de  longueur  y  compris  la  queue  \  mais  celle-ci 
avait  au  moins  trois  pieds  et  était  fort  grosse  à  sa  naiç- 


270 


LECTURES  DU  SOIR. 


sance.  Sa  tête  légère ,  d'une  grosseur  moyenne ,  portait 
des  oreilles  assez  longues  (1)  5  ses  pieds  fourchas  étaient 
munis  de  deux  doigts  enveloppés  chacun  dans  un  sabot; 
enfin  tout  son  corps  était  couvert  d'un  poil  long  et  soyeux. 
Il  fréquentait  les  lieux  humides  pour  chercher  sa  nour- 
riture, consistant  en  racines  et  rizomes  de  plantes  aqua- 
tiques. Quelquefois  il  se  hasardait  à  passer  à  la  nage 
d'une  île  à  une  autre ,  et  alors  sa  longue  queue  lui  ser- 
vait de  gouvernail.  Nous  ne  le  vîmes  pas  plonger,  et  au- 
cune des  habitudes  de  cet  herbivore  ne  me  rappela  celles 
d'une  loutre  carnassière. 

Une  autre  espèce ,  l'anoplothérion  grêle  {Â.  gracile) , 
s'élança  dans  la  plaine  qu'elle  franchit  en  un  cUn  d'oeil 
avec  la  rapidité  d'un  chamois  dont  elle  avait  la  grandeur; 
mais  ses  formes  beaucoup  plus  légères  et  plus  gracieuses 
me  l'eussent  fait  prendre  pour  une  gazelle  si  elle  eût  eu 
des  cornes.  Comme  tous  les  animaux  craintifs ,  elle  avait 
de  longues  oreilles  qui  l'avertissaient  du  plus  petit  bruit, 
du  moindre  danger.  Son  corps  était  couvert  d'un  poil  ras 
et  lustré  ;  elle  se  nourrissait  d'herbes  aromatiques 
qu'elle  aimait  à  paître  sur  le  penchant  des  collines. 

J'en  aperçus  une  troisième  espèce ,  l'anoplothérion 
lièvre  (À.  leporinum)^  qui  ne  différait  en  rien  de  la  pré- 
cédente par  les  formes  générales  et  les  habitudes ,  mais 
dont  les  jambes  très  menues  étaient  encore  mieux  ap- 
propriées à  une  course  rapide  et  dont  la  grosseur  éga- 
lait à  peine  celle  d'un  lièvre.  Mon  génie  me  dit  qu'il  y 
avait  encore  trois  autres  espèces  d'anoplothérions  dans 
l'anté  Paris  ;  plus  des  chœropotames,  pachydermes  faisant 
le  passage  naturel  entre  le  cochon  et  les  anoplothérions  ; 
des  adapis,  autres  pachydermes  un  tiers  plus  gros  qu'un 
hérisson  et  de  même  forme. 

— ■  C'est  singulier,  lui  dis-je,  que  de  tant  d'animaux 
étranges  il  n'en  restera  pas  un  de  vivant  sur  la  terre 
lorsque  j'irai  chasser  des  lapins  dans  les  bois  de  Meudon  ! 
J'aimerais  pourtant  bien  rapporter  un  petit  anoplothérion 
dans  mon  carnier,  ne  fût-ce  que  pour  savoir  s'il  vaut  le 
lièvre  en  civet  !  —  Tous  disparaîtront  et  la  cause  en  est 
facile  à  expliquer  ;  ils  ont  aujourd'hui  leurs  conditions 
d'existence,  qui  sont  :  le  manque  de  grands  carnassiers, 
la  rareté  des  petits,  et  surtout  l'absence  de  l'homme,  qui 
à  son  tour  détruira  les  grands  carnassiers  et  fera  peu  à 
peu  disparaître  du  globe  toutes  les  espèces  inutiles  à  ses 
besoins  ou  à  ses  plaisirs.  — Comment  cela?  —  Dites-moi 
ce  que  sont  devenus  les  types  des  chiens,  des  chevaux  et 
des  chameaux?  Morts, ou  soumis  à  l'esclavage!  Qu'est 
devenu  cet  aurochs  gigantesque  que  les  premiers  princes 
français  aimaient  tant  à  poursuivre  dans  leurs  forêts? 
Mort ,  disparu  !  Et  cet  élan  colossal  dont  on  retrouve 
encore  les  bois  énormes  dans  quelques  tourbières?  En- 
tièrement perdu!  Le  lion  lui-même,  ce  roi  des  animaux, 
qui  désolait  autrefois  la  Grèce,  l'Italie  ,  la  Turquie  d'Eu- 
rope et  une  grande  partie  de  l'Asie ,  a  été  refoulé  par 
l'homme  en  Afrique  et  devient  tous  les  jours  de  plus  en 
plus  rare  dans  les  déserts  du  Sahara  et  au  Cap,  seuls  en- 
droits où  il  existe  encore.  Probablement  que  dans  cent 
ans,  A  dater  de  1836,  il  n'existera  plus  qu'en  peinture  et 
dans  les  cabinets  d'histoire  naturelle. 

—  D'ailleurs,  continua  le  démoD,  voici  déjà  des  carnas- 


H)  Ici  Je  ne  suis  plus  d'accord  avec  M.  G.  Cuvier,  parce  que  je  n'ai 
J.-iin3Ls  pu  Dic  deurraincr  à  donner  les  habitudes  d'une  loulre  à  un 
animal  qui  a  le  pied  d'une  gazelle  ;  encore  moins  à  faire  dans  le  même 
genre  une  ecpèce  amphibie  H  oreille  courte  et  une  espèce  alpine  à 
longues  oreilles. 


siersqui,  quoique  de  races  inférieures,  commencent  une 
guerre  d'extermination  avec  les  pachydermes.  Celui  que 
tu  vois  traverser  la  plaine  en  courant  sur  la  trace  de  l'a- 
noplothérion-gazelle  fait  l'intermédiaire  entre  le  chien 
et  l'isatis.  Il  habite  les  bois,  et,  ainsi  que  le  loup  et  le 
renard,  il  chasse  continuellement  aux  animaux  plus  petits 
et  plus  faibles  que  lui.  Dans  ces  buissons  tu  trouveras 
une  genette  de  la  taille  d'un  chien ,  deux  civettes ,  dont 
une  de  la  grandeur  ordinaire  et  l'autre  plus  grande  d'un 
tiers. 

«  Regarde  se  glisser  à  travers  les  joncs  des  marais  le 
plus  grand  des  carnassiers  de  cette  époque.  C'est  une 
mangouste,  semblable  presque  en  tout  à  l'ichneumon  ou 
rat  de  Pharaon,  mais  atteignant  la  taille  des  plus  grands 
mâtins.  Elle  est  d'autant  plus  redoutable  que  ses  dents 
tranchantes  arment  des  mâchoires  extrêmement  vigou- 
reuses. Elle  rôde  sans  cesse  autour  des  eaux  pour  sur- 
prendre les  grandes  espèces  d'anoplothérions  et  de  pa- 
lœothérions  qu'elle  terrasse  et  dévore. 

«  Voilà  un  petit  animal  fort  singulier  :  c'est  un  sarigue 
de  la  grandeur  d'une  marmose  ;  il  a  sur  le  ventre  une 
poche  membraneuse,  soutenue  par  une  arcade  osseuse,  et 
il  porte  ses  petits  dans  cette  espèce  de  gibecière  jusqu'à 
ce  qu'ils  soient  assez  forts  pour  pourvoir  eux-mêmes  à 
leurs  besoins.  De  temps  à  autre  il  les  en  sort  pour  les  faire 
jouir  des  douces  influences  de  l'air  et  du  soleil;  mais  au 
plui  léger  bruit  il  se  hâte  de  les  faire  rentrer  et  de  fuir 
en  les  emportant.  L'Asie,  l'Afrique,  l'Europe  et  encore 
moins  les  environs  de  Paris  ne  te  présenteront  aucun  être 
qui  ait  la  moindre  analogie  avec  celui-ci ,  et  c'est  seule- 
ment en  Australie  et  en  Amérique  qu'on  en  rencontrera. 

«  Il  y  a  encore  ici  quelques  petits  mammifères.  Voici 
une  souris ,  mais  elle  est  de  la  grosseur  des  plus  gros 
rats.  En  récompense  ,  le  loir  qui  ronge  ce  fruit  est  plus 
petit  qu'un  muscardin. 

•  Puisque  nous  sommes  aux  rongeurs ,  je  te  ferai  re- 
marquer un  animal  dont  tu  as  beaucoup  entendu  parler, 
parce  que  son  espèce  a  survécu  aux  dernières  révolu- 
tions du  globe  et  que  ses  mœurs  sont  assez  extraordi- 
naires ;  c'est  le  castor ,  dont  on  trouve  encore  quelques 
individus  isolés,  vivant  dans  des  terriers  à  la  manière 
des  loutres ,  le  long  du  Rhône ,  du  Danube ,  du  Weser  et 
de  quelques  autres  rivières  de  l'Europe.  Les  premiers 
voyageurs  qui  l'ont  observé  dans  l'Amérique  septentrio- 
nale ont  tellement  exagéré  les  récits  qu'ils  ont  faits  de 
ses  mœurs  et  de  ses  habitudes  que  tu  ne  seras  peut  -  être 
pas  fâché  que  je  t'instruise  ici  de  la  vérité. 

«  Les  castors  sont  à  peu  près  de  la  taille  d'un  gros 
blaireau;  leur  queue  est  aplatie  horizontalement ,  de 
forme  presque  ovale  et  couverte  d'écaillés.  Leurs  pieds 
ont  cinq  doigts  réunis  par  une  membrane  ,  comme  ceux 
d'un  canard,  ce  qui  leur  donne  une  grande  facilité  pour 
nager,  leur  queue  faisant  l'oflice  de  gouvernail.  Aussi 
leur  vie  est-elle  tout  aquatique  pendant  quelques  mois 
de  l'année. 

•  Ils  ne  vivent  pas  habituellement  en  société,  comme 
on  l'a  dit.  Depuis  les  premiers  beaux  jours  du  printemps 
jusqu'en  automne,  ils  restent  solitaires  ou  par  couples 
dans  les  bois,  et  élèvent  leur  famille  dans  des  terriers 
qu'ils  se  creusent  le  long  des  ruisseaux.  Lorsque  les 

o^  premières  gelées  blanches  se  font  sentir,  c'est  alors 
^  qu'ils  se  réunissent  et  s'occupent  à  élever  ces  fameuses 
X  digues  dont  on  a  fait  des  contes  si  merveilleux;  elles 
T  consistent  tout  simplement  eu  un  amas  de  branches ,  de 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


271 


pierres  et  de  boue ,  qu'ils  accumulent  dans  le  lit  d'un 
ruisseau,  de  manière  à  barrer  le  cours  de  l'eau  et  à  la 
forcer  à  refluer  en  forme  de  petit  étang.  Comme  les  ma- 
tériaux qu'ils  emploient  consistent  eu  branches  d'arbres 
aquatiques  croissant  sur  le  bord  des  rivières,  il  arrive 
naturellement  qu'elles  prennent  racine  à  la  manière  des 
boutures  ,  et  que  la  digue ,  que  du  reste  ils  augmentent 
d'épaisseur  chaque  jour,  se  fortifie,  forme  un  épais  buis- 
son et  doit  sa  solidité  à  la  nature  plus  qu'à  ses  archi- 
tectes. 

«  Quant  aux  cabanes  elles  sont  construites  à  peu 
près  dans  le  même  principe.  Ils  commencent  à  amon- 
celer ,  dans  un  endroit  où  l'eau  peut  avoir  de  dix  -  huit 
pouces  à  deux  pieds  de  profondeur,  une  grande  quan- 
tité de  petites  branches,  de  pierres  et  de  limon,  et  ils 
donnent  à  cet  amas  la  forme  d'un  monticule  conique, 
dont  la  moitié  seulement  est  submergée;  alors  ils  creu- 
sent dans  cette  butte,  raz  le  fond  de  l'étang,  un  trou 
rond  qu'ils  élargissent  au  milieu  du  tas  de  matériaux  de 
manière  à  lui  donner  une  forme  analogue  à  celle  d'un 
four.  C'est  là  qu'ils  déposent  la  provision  d'écorce  desti- 
née à  les  nourrir  pendant  l'hiver.  Ils  percent  un  autre 
trou  dans  le  dôme  de  ce  magasin ,  puis  ils  élargissent 
également  ce  trou  en  forme  de  four ,  et  font  ainsi  deux 
pièces  l'une  sur  l'autre  et  n'ayant  qu'une  même  et  seule 
issue.  Cette  dernière  pièce  est  au  -  dessus  du  niveau  des 
eaux  les  plus  hautes  ,  et  la  famille  peut  y  dormir  à  sec. 

«  Ils  savent  fort  bien  profiter  du  courant  du  ruisseau 
pour  amener  par  le  flottage  leurs  matériaux  sur  l'empla- 
cement où  ils  doivent  s'en  servir;  niais  ces  pilotis,  ces 
arbres  apointis  par  le  pied,  transportés  avec  une  sorte 
d'art ,  cette  combinaison  de  travail ,  ces  prétendus  chefs 
qui  forcent  les  paresseux  à  prendre  part  à  l'ouvrage,  cette 
queue  qui  leur  sert  de  truelle,  cette  maçonnerie  et  ces 
murs  solides  et  crépis  avec  du  mortier  de  terre ,  cette 
sorte  de  police  qui  règne  dans  chaque  bourgade  ou  même 
dans  chaque  famille,  sont  autant  de  contes  dont  les 
voyageurs  ont  enjolivé  leurs  relations. 

«  Malgré  ces  cabanes,  les  castors  ne  laissent  pas  que 
de  se  creuser  dans  les  environs  des  terriers  où  ils  se  re- 
tirent de  préférence  à  la  moindre  apparence  de  danger. 

«  Voici ,  dans  les  eaux  de  ce  marais  ,  une  autre  espèce 
de  castor,  le /ro^rott^/ienon,  qui  ne  se  retrouvera  plus 
vivant  dans  les  temps  modernes.  11  ne  diffère  du  précé- 
dent que  par  sa  taille  plus  grande ,  égalant  celle  d'un 
cochon  de  Siam.  Assez  fort  pour  se  défendre  contre  ses 
ennemis,  il  n'a  pas  besoin  de  se  garantir  de  leur  attaque 
en  se  cachant  au  milieu  des  eaux ,  d'où  il  résulte  qu'il 
ne  construit  pas  de  cabane.  Il  est  de  règle  générale  que 
les  animaux,  et  l'homme  peut-être,  ne  perfectionnent 
leur  intelligence  qu'en  raison  de  leurs  besoins ,  et  tous 
les  besoins  possibles  prennent  leur  source  dans  deux 
instincts  innés  dans  tous  les  êtres  organisés  et  sensibles, 
celui  de  la  conservation  des  mdividus  et  celui  de  la  con- 
servation de  l'espèce.  Etudie  ces  deux  instincts  sans  les- 
quels les  êtres  sensibles  n'existeraient  pas  ;  étudie  en 
physiologiste  les  formes  matérielles  qui  modifient  les  in- 
nombrables manières  de  les  satisfaire,  et  sur  la  vue  de 
ces  formes  tu  pourras  déduire  les  mœurs,  les  habitudes 
d'animaux  dont  tu  ne  retrouverais  pas  même  tous  les 
fragments.  La  peur  et  l'amour,  voilà  les  deux  pivots  sur 
lesquels  sont  posés  toutes  les  intelligences;  voilà  les 
sources  uniques  de  toutes  les  passions ,  dans  l'homme 
comme  dans  les  animaux. 

■  Ici  UQ  lièvre  beaucoup  moins  timide  que  ceux  des 


temps  modernes,  parce  qu'il  a  beaucoup  moins  d'enne- 
mis, se  promène  tranquillement  dans  la  plaine.  Regarde 
ses  oreilles,  elles  sont  moins  longues  parce  qu'il  ne  fait 
pas  un  usageaussi  continuel  de  Torgane  de  l'ouïe;  exposé 
à  moins  de  misères  que  ses  malheureux  descendants,  il 
n'a  pas  besoin  d'être  sans  cesse  aux  écoutes  pour  s'assurer 
qu'une  meute  cruelle  ne  le  relance  pas.  Ses  jambes  sont 
moins  exercées  par  la  peur,  aussi  sont-elles  moins  lon- 
gues et  un  peu  plus  grosses  comparativement  à  l'espèce 
moderne.  Du  reste,  quant  à  ses  autres  formes  générales 
et  à  sa  grandeur,  il  n'en  diffère  presque  pas. 

«Là,  un  rat  d'une  espèce  qui  restera  tout-à-fait  in- 
connue rôde  parmi  les  buissons.  Ce  qu'elle  a  de  plus 
remarquable  ,  c'est  sa  grosseur  qui  égale  celle  d'un 
moyen  lapin  de  garenne. 

«  Tiens,  regarde  ;  voilà  d'autres  rongeurs  logés  dans 
les  troncs  caverneux  de  ces  arbres;  ce  sont  de  petits 
animaux  fort  jolis  et  surtout  fort  innocents,  tenant  à  la 
fois  des  ondatras  et  des  cobayes  ou  cochons-d'Inde,  et 
en  ayant  toutes  les  habitudes  parce  qu'ils  en  ont  toute 
la  faiblesse  et  les  formes  générales.  Ces  formes  sont  assez 
remarquables  pour  que  les  animaux  qui  les  ont  puissent 
être  rangés  fort  naturellement  dans  une  même  famille. 
Leur  train  de  derrière,  surpassant  beaucoup  en  hauteur 
celui  de  devant ,  les  force  à  sauter  plutôt  qu'à  courir. 
Quand  ils  sont  assis  ils  portent  leur  nourriture  à  leur 
bouche  avec  les  pattes  de  devant,  et  c'est  alors  seule- 
ment qu'ils  développent  toutes  leurs  grâces.  Leurs  yeux 
sont  dirigés  de  côté  ;  deux  grandes  incisives  arment  le 
devant  de  leurs  mâchoires  et  leur  sert  à  ronger  les 
fruits,  les  plantes  ,  les  écorces ,  et  même  le  bois  dont  ils 
se  nourrissent.  Eu  voici  deux  espèces  qui ,  aiusi  que  les 
castors,  habitent  le  bord  des  eaux,  mais  leur  grosseur 
atteint  tout  au  plus  celle  d'une  souris,  et  leur  forme  les 
rapproche  beaucoup  des  campagnols.  Ils  ont  la  queue  ve- 
lue ,  à  i^eu  près  de  la  longueur  du  corps ,  et  toutes  les 
habitudes  de  notre  rat  d'eau.  Comme  lui  ils  se  creusent 
des  terriers  dans  les  terrains  marécageux  et  y  élèvent 
leur  jeune  fauùUe.  Ils  plongent  et  nagent  assez  bien  et 
se  nourrissent  de  racines. 

«  C'est  dans  les  tourbes  et  dans  les  cavernes  (juc  l'on 
trouvera  les  ossements  du  plus  grand  nombre  des  ron- 
geurs. » 

QUATRIÈME  ÉPOQUE. 

155  mclrcs  au-dessus  du  zéro  du  ponl  de  la  Tournelle. 

Le  génie  me  dit  :  "  La  mer  vient  de  passer  de  nouveau 
et  pour  la  dernière  fois  sur  l'emplaceinent  de  Paris,  et 
l'a  élevé  d'environ  55  mètres.  Elle  a  déposé  d'abord 
une  couche  de  marne  argileuse  verte,  un  banc  presque 
entièrement  composé  de  coquillages  et  entre  autres 
d'huîtres  ;  une  immense  épaisseur  de  sable  micacé  ; 
puis  du  grès  sans  coquilles  et  enfin  un  grès  marin  supé- 
rieur. Connue  tu  vois,  la  végétation  a  déjà  beaucoup  de 
ressemblance  avec  ce  qu'elle  sera  lors  de  la  période  mo- 
derne. Cependant  on  trouve  encore. quelques  rares  pal- 
miers ;  mais  les  zamia  et  les  cycas  ont  disparu.  Les  forêts 
se  composent  de  noyers,  d'ormes,  de  chênes,  et  autres 
arbres  appartenant  en  très  grande  partie  à  la  classe  des 
dicotylédones.  Les  animaux  même,  commencent  à  pren- 
dre des  formes  analogues  à  celles  qu'ils  auront  dans  les 
temps  modernes.  » 

Nous  vîmes  un  mammouth  se  promener  lourdement 
sur  le  bord  d'un  marais  où  passe  maintenant  le  canal  de 


272 


LECTLRES  DU  SOIR. 


rOurcq-,  sa  taille  dépassait  celle  du  plus  grand  éléphant 
de  l'Inde,  dont ,  au  reste ,  il  avait  les  formes  générales  ; 
mais  son  corps  était  plus  lourd  et  plus  trapu.  Sur  son  cou 
flottait  une  longue  crinière  noire  se  prolongeant  sur 


l'épine  du  dos-,  le  reste  de  son  corps  était  couvert  de  crins 
longs  de  quinze  pouces,  d'uji  brun  noirâtre,  cachant 
une  laine  fine,  soyeuse,  longue  de  neuf  à  dix  pouces,  un 
peu  frisée,  surtout  vers  sa  racine,  épaisse,  d'un  fauve  clair 


Mammouth.  —  IG  pieds  de  hmccur. 


dans  de  certains  endroits,  rougcâtre  dans  d'autres.  Sa 
trompe  était  à  peu  près  semblable  à  celle  d'un  élé|)hant, 
mais  ses  défenses,  énormément  plus  longues,  étaient  plus 
ou  moins  arquées  eu  spirale  et  dirigées  en  dehors.  Il  avait 
la  tète  allongée ,  le  front  concave  et  les  oreilles  garnies 
d'une  épaisse  touffe  de  crins.  Sa  mâchoire  inférieure  n'é- 
tait ni  pointue  ni  avancée,  mais  courte  et  tronquée  en 


avant.  Je  remarquai  encore  que  la  semelle  de  ses  pieds 

débordait  un  peu  sur  ses  doigts  (1). 

(1)  Col  10  description  est  faite  sur  l'iiKlividu  iroiiré  p.ir  un  paysan 
touftouso  d.nns  les  slarcs  sur  le  bord  de  i.i  nier.  Dites-moi  pourquoi 
les  Sibériens,  qui  rencontrent  très  fn'queninjent  ses  débris,  te  nom- 
ment souris  de  terre  et  croient  qu'il  vivait  ;\  la  manièi-e  des  taui>esT 
Est-ce  [virce  que  ses  débris  se  trouvent  le  plus  ordinaircmcut  daiis 
des  cavernes  à  ossements  f 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


273 


—  Il  existe,  à  IV'poque  où  je  t'ai  transporté,  plusieurs 
auimaux  qui  ont  de  l'analogie  avec  celui-ci,  me  dit  le 
génie,  et  qui  sont  égaleraei\t  herbivores,  par  exemple 
les  mastodontes.  La  grande  espèce ,  qui  habite  l'Améri- 
que, est  fort  semblable  à  l'élcphant  j  elle  en  a  la  taille. 


X  mais  elle  est  plus  allongée;  elle  a  le  veiitra  plus  mince  et 
IQ  les  membres  plus  épais.  Le  mastodonte  à  dents  étroites 
^  est  d'un  tiers  plus  petit;  il  habite  l'Europe,  ainsi  que  le 
^  petit  mastodonte  et  le  mastodonte  tapiroïde. 
X      En  cet  instant  un  rhinocéros  passa  auprès  de  nous,  en 


Rhinocéros  fossile.  —  6  pieds  de  hauieur. 


se  dirigeant  vers  l'emplacement  de  Montmartre.  Ainsi 
que  celui  de  l'Inde  il  n'avait  qu'une  corne  sur  le  nez, 
mais  d'une  énorme  grandeur  ;  sa  tète  était  aussi  plus  lon- 
gue et  plus  étroite,  lisse,  sans  callosités;  son  œil  plus 
iVlS  183G, 


reculé  en  arrière,  placé  an-dossus  de  la  dernière  molaire 
et  non  de  la  quatrième;  il  manquait  d'incisives.  Ses  mem- 
bres étaient  forts  courts,  d'où  il  résultait  que  sou  ventre 
traînait  presque  à  terre;  ses  pieds  se  terminaient  par 

—  35.  —  TROISIÈJIE  VOLUME- 


274 


LECTURES  DU  SOIR. 


trois  sabots.  Un  poil  très  abondant,  surtout  aux  pieds, 
lui  couvrait  tout  le  corps,  et  sa  peau  ne  formait  aucun 
plis.  Du  reste,  il  avait  le  regard  stupide  et  féroce  des  ani- 
maux de  son  genre,  et  il-aimart  à  se  vautrer  dans  la  fange 
des  marais.— Dans  une  eontrée  peu  éloignée  d'ici  (1),  me 
dit  le  génie,  il  y  a  une  autre  espèce  de  rhinocéros  qui  ne 
diffère  de  celui-ci  que  parce  qu'il  a  des  dents  incisives. 
Si  tu  connais  le  rhinocéros  d'Afrique,  tu  peux  juger  par 
toi-même  qu'il  ne  lui  ressemble  pas  du  tout. 

—  En  eflèt,  lui  répondis-je,  je  connais  non-seulement 
celui  d'Afrique,  mais  encore  celui  de  l'Inde  et  celui  de 
Sumatra.  Le  premier  a  deux  cornes  sur  le  nez  et  ne  peut 
par  conséquent  lui  être  comparé;  ainsi  que  celui-ci  il  a  la 
peau  sans  plis,  mais  nue;  dans  le  rhinocéros  de  Sumatra 
elle  n'est  presque  pas  plissée,  mais  il  manque  également 
de  fourrure  et  il  a  une  seconde  corne  placée  derrière  la 
première  j  enfin  le  rhinocéros  de  l'Inde  n'a  qu'une  corne, 
et  sa  peau  est  remarquable  par  des  plis  profonds  qu'elle 
forme  en  arrière  et  en  travers  des  épaules,  en  avant  et 
en  travers  des  cuisses;  cette  épaisse  cuirasse  est  telle- 
ment dure  qu'elle  résiste  non-seulement  aux  flèches  et 
aux  lances  des  Indiens,  mais  encore  aux  bulles  de  nos 
meilleurs  fusils.  Aussi  la  chasse  de  cet  animal  indompta- 
ble est-elle  fort  dangereuse. 

«Les  rhinocéros  ne  sont  pas  cruels,  mais  leur  brutalité 
et  leur  stupidité  naturelles  les  rendent  fort  redoutables  aux 
chasseurs  assez  hardis  pour  aller  les  attaquer.  Us  fuient 
d'abord,  comme  tous  les  animaux;  puis  enfin,  harcelés 
par  les  chiens,  le  bruit,  les  chevaux  et  les  coups  de  feu, 
ils  entrent  en  fureur,  se  retournent,  se  précipitent  tête 
baissée  sur  tous  les  ol)Jets  qui  les  inquiètent,  renversent 
et  foulent  aux  pieds  les  chevaux  et  les  chasseurs  assez 
malheureux  pour  se  trouver  sur  leur  passage,  et  ne  tom- 
bent sous  les  coups  redoublés  de  leurs  ennemis  que  lors- 
qu'une balle  vient  les  frapper  à  la  tète  près  de  l'œil,  ou 
au  défaut  de  leur  impénétrable  cuirasse.  Ce  n'est  ni  leur 
courage  ni  l'instinct  de  leur  puissance  qui  leur  fait  bra- 
ver ainsi  le  danger  et  se  précipiter  devant  la  mort,  mais 
bien  une  aveugle  fureur  qui  ne  calcule  rien,  ne  comprend 
rien,  et  souvent,  en  esclavage,  se  développe  pour  rien  et 
contre  rien. 

«  Quoi  qu'il  en  soit,  ces  formidables  animaux  fuient  les 
lieux  habités  et  cherchent  la  solitude  des  déserts  maré- 
cageux ei  boisés,  où  ils  se  nourrissent  d'herbes,  de  ro- 
seaux et  de  jeunes  branches  d'arbres.  Si,  dans  ses  courses 
nocturnes,  le  hasard  en  conduit  un  dans  un  champ  cul- 
tivé en  cannes  à  sucre,  en  maïs  ou  en  bananiers,  il  brise, 
renverse  tout  et  gâte  dix  fois  plus  de  récolte  qu'il  en 
faudrait  pour  le  nourrir.  Alléché  par  une  nourriture  qui 
lui  plaît,  pendant  le  jour  il  se  retire  pour  dormir  dans 
une  forêt  voisine,  et  pendant  plusieurs  nuits  il  revient 
faire  les  mêmes  dégâts.  Aussitôt  que  les  Iiuliens  s'aper- 
çoivent de  SCS  désastreuses  visites,  ils  cherchent  la  trace 
de  ses  pas  et  l'endroit  où  il  est  entré  dans  le  champ  en 
brisant  les  bambous  qui  formaient  la  haie.  Le  vieux  chas- 
seur expérimente  sait  que  là  où  il  a  passé  la  veille  il 
passera  encore  aujourd'hui  et  demain.  Aussitôt  une  fosse 
de  douze  à  quinze  pieds  de  largeur  et  de  profondeur  est 
creusée  à  force  d'hommes  et  de  bras,  et  la  terre  (ju'on 
en  retire  est  transportée  à  quelque  distance;  on  en  cache 
l'ouverture  en  posant  en  travers  quelques  cannes  de 
bambous  et  des  feuilles  de  dattiers,  que  l'on  recouvre  de 
feuilles  sèches,  de  mousse  et  d'un  peu  de  terre;  puis  le 
propriétaire  du  champ,  caché  dans  les  branches  d'un 

(I)  Dans  le  dôparlcmciii  de  Tarn-ct-Caroniic,  ù  Moissac. 


arbre  à  quelques  centaines  de  pas,  attend  dès  la  nuit 
tombante  que  le  redoutable,  mais  peu  rusé  animal  vienne 
donner  dans  le  piège..       v  . 

«  Le  rhinocéros  arrive;  il  croit  passer;  mais  le  frêle 
plancher  s'écroule  sous  ses  pieds  massifs  ;  il  tombe  et 
roule  au  fond  du  trou  d'où  ses  efforts  ne  peuvent  le  re- 
tirer... »  J'étais  en  verve  et  j'allais  dire  comment  les  In- 
diens accourus  tuent  le  monstre  à  coup  de  flèches,  mais 
je  m'aperçus  que  le  génie  ne  m'écoutait  pas  et  je  coupai 
court  à  ma  narration. 

Nous  vînmes,  en  nous  promenant,  jusque  vers  l'en- 
droit où,  depuis,  les  eaux  ont  creusé  la  plaine  de  Gre- 
nelle. J'entendis  comme  une  sorte  de  ronflement  singu- 
lier sortir  d'une  mare  voisine:  c'était  un  hippopotame 
qui  chassait  l'eau  de  ses  narines  toutes  les  fois  qu'il  éle- 
vait la  tête  au-dessus  de  la  surface  des  ondes.  Bientôt  je 
pus  l'examiner.  Sa  taille  était  prodigieuse  en  comparaison 
de  l'hippopotame  d'Afrique,  dont  il  se  distinguait,  au  pre- 
mier coup  d'oeil,  par  sa  tète  postérieurement  plus  étroite 
et  plus  longue,  par  la  partie  rétrécie  du  museau  propor- 
tionnellement moins  allongée,  et  par  son  front  se  rele- 
vant brusquement.  J'en  aperçus  plusieurs  autres  :  l'un, 
un  peu  plus  petit  que  notre  espèce  vivante  ;  un  troisième, 
de  la  grosseur  d'un  sanglier,  et  enfin,  "un  quatrième  en 
miniature,  ne  dépassant  pas  un  cochon  de  Siam. 

De  temps  à  autre  je  voyais  passer  dans  la  plaine  des 
chameaux,  des  chevaux,  des  buffles  et  autres  grands  ru- 
minants; tous  avaient  dans  leurs  formes  quelque  chose 
d'étrange,  ne  ressemblant  en  rien  aux  espèces  aujourd'hui 
vivantes. 

Mais  ce  qui  m'élonna  le  plus  ce  fut  une  salamandre 
aquatique  que  je  vis  se  glisser  lentement  à  travers  les 
roseaux.  Sa  tête  avait  la  grosseur  de  celle  d'un  homme, 
son  corps  était  proporliouoé  à  cette  énorme  dimension , 
et  sa  longueur  totale  n'était  pas  de  moins  de  six  pieds. 
Sa  peau,  couverte  de  tubercules,  était  d'un  brun  noi- 
ràtie ,  marquée  sur  le  dos  et  sur  les  flancs  de  plusieurs 
larges  raies  interrompues,  régulières,  d'un  beau  jaune 
orangé.  —  Voilà,  me  dit  le  génie  en  souriant,  un  animal 
qui  donnera  de  la  tablature  aux  savants,  quand  ils  re- 
trouveront ses  débris  pétrifiés.  Sa  carcasse  mal  conser- 
vée, découverte  dans  une  carrière  à  Oeuingen ,  sera  prise 
pour  un  anthropolithe  ou  homme  fossile,  et  exercera 
la  plume  des  Scheuchzer,  Gesner,Yofe'el,  Blunieiibach , 
Karg,  qui  tous  y  verront  Yhomo  diluvii  tcsUs  (l'homme 
témoin  du  déluge),  puis  un  silure  (niluiMs  glanis).  jus- 
«lu'à  ccqueMM.  Jaegrr,  Kielmeyeret  Cuvier,  après  une 
longue  et  sérieuse  polémique  ,  aient  prouvé  définitive- 
ment que  ce  n'était  rien  autre  chose  qu'une  salamandre 
gigantesque. 

—  Encore  un  hideux  crocodile  !  m'écriai-je  en  frisson- 
nant. 

—  Ah  !  ah  !  tu  as  toujours  peur  des  crocodiles,  me  dit 
le  diable ,  et  cependant ,  de  tous  les  enfants  mignons  de 
la  nature,  ce  sont  ceux  qu'elle  affectionne  le  plus  ,  sans 
doute  parce  que  ce  sont  les  premiers  néjj ,  les  aînés  de  la 
grande  famille  des  animaux  pulmonaires.  Depuis  la  for- 
mation des  premiers  terrains  de  sédiments  ils  existent, 
et  seuls  de  ces  époques  ils  existeront  dans  les  temps  mo- 
dernes, tant  elle  les  a  favorisés.  Ils  survivront  à  toutes 
les  révolutions  du  globe,  et  les  débris  fossiles  de  leurs 
nombreuses  espèces  couvriront  la  France  ,  l'Angleterre , 
l'Italie,  l'Allemagne,  la  terre  entière.  Les  gavials,  prin- 
cipalement ,  se  retrouveront  partout.  Celui  de  Caen  a 
vingt  itieds  de  longueur;  son  museau  forme  un  bec  trè^ 
mince  et  1res  allongé;  son  corps  est  fortement  cuirasse 


MUSÉE  DES  F.VMILLES.  275 


par  dix  rangées  de  plaques  ëcailleuses  longitudinales,  X  vant  au-dessus  des  ondes  sa  tête ,  son  cou ,  et  une  petite 
très  dures  et  très  épaisses  ,  rectangulaires  ,  amincies  ^  partie  de  sa  poitrine. 

vers  les  bords,  à  surface  extérieure  creusée  de  petites  i  «  Les  premiers  hommes  qui  apercevront  de  loin  des 
fossettes  demi-sphériques et  de  la  ^^rosseur  d'une  lentille,  x  phoques  jouant  sur  les  flots  pourront  fort  bien  les 
serrées  les  unes  contre  les  autres  ;  chaque  écaille  a  son  ^  prendre  pour  des  hommes  marins,  et  la  fable  des  tritons 
bord  antérieur  recouvert  par  le  bord  postérieur  de  celle  IQ  sera  inventée.  Peut-être  aussi  de\T»-t-on  l'histoire  des 
qui  la  précède.  Le  gavial  du  Juralui  ressemble  beaucoup.  ^  sirènes  à  ce  lamantin  que  l'on  voit  paître  les  algues  ma- 
Celui  du  Mans  a  jusqu'à  trente  pieds  de  longueur  ;  les  ^  rines  et  quelquefois  élever  la  partie  antérieure  du  corps 
quatre  espèces  d'Honfleur  sont  plus  petites.  Le  crocodile  ^  au-dessus  de  la  surface  des  eaux.  Ses  mamelles  placées  sur 
de  Meudon  atteint  vingt  pieds,  ainsi  que  celui  d'Auteuil,  ^  sa  poitrine  sufiiront,  et  au-delà,  pour  échauffer  Timagina- 
et  il  yen  a  d'à  peu  près  semblables  à  Blaye  et  à  Mimet  ^  tion  des  Maillet,  Sachs,  Lachesnayes-des-Bois,  etc., 
en  Provence.  Ceux  d'Argentan  forment  plusieurs  espèces  ,  ^-  etc.,  et  leur  faire  enfanter  les  contes  les  plus  merveilleux, 
dont  une  avait  le  museau  comprimé  sur  les  côtés  et  fort  ^  Quoi  qu'il  en  soit,  ce  lamantin  ,  dont  les  ossements  se 
élevé  en  dessus.  Ceux  de  Montmartre  appartiennent  au  ^  retrouveront  à  Marly  et  à  Lonjumeau,  n'habitera  plus 
genre  des  caïmans  dont  les  analogues  vivants  se  retrou-  g  que  la  zone  torride  dans  les  temps  modernes, 
veront  en  Amérique.  ^       <  Puisque  je  t'ai  fait  remarquer  le  lamantin,  qui  ap- 

«  Avec  ces  reptiles  vivent  d'autres  enfants  privilégiés  ^  partient  à  la  classe  des  cétacés,  je  vais  te  faire  connaître 
de  la  nature,  nés  en  même  temps  qu'eux  et  qui  existe-  ^  quelques  animaux  de  la  même  classe  ,  habitant  cette  mer 
ront  aussi  long-temps  •,  ce  sont  des  tortues  de  terre,  4^  qui  tout  à  l'heure  couvrait  le  sol  de  Paris;  approchons- 
d'eau  douce  et  marines.  Leurs  ossements  fossiles  fourni-  %  nous  des  bords  de  l'Océan  et  je  vais  les  faire  passer  sous 
ront  plus  de  cinquante  espèces  dont  les  analogues  vivants  g  tes  yeux  comme  fait  l'homme  à  la  lanterne  magique, 
n'existeront  plus  dans  les  temps  modernes,  mais  seront  ^  «Dans  ceux-ci  tu  reconnais  aisément  des  daupliins, 
remplacés  par  d'autres.  Dans  le  moment  où  je  te  parle,  g  car  leur  forme  diffère  fort  peu  de  celle  des  espèces  vi- 
c'est  le  genre  des  trionyx  qui  est  le  plus  nombreux  en  ^  vantes.  Le  premier  a  neuf  pieds  de  longueur-,  le  second 
espèces  et  en  individus.  Leur  corps  n'est  recouvert  que  g  se  fait  remarquer  par  son  museau  prodigieusement 
d'une  peau  molle  et  manque  de  carapace  ou  bouclier  ^  allongé,  presque  semblable  à  celui  d'un  gavial  du  Gange, 
écaill'eux;  leurs  pieds  sont  palmés,  mais  non  allongés;  la  ±  Les  dents  nombreuses,  grosses  et  coniques,  dont  les 
corne  de  leur  bec  est  recouverte  de  lèvres  charnues;  X  mâchoires  de  tous  les  dauphins  sont  armées  ,  leur  carac- 
leur  nez  se  prolonge  en  une  petite  trompe  mobile ,  et ,  ±  tère  farouche ,  leurs  habitudes  carnassières  et  surtout 
ce  qui  n'est  pas  le  moins  singulier  ,  leur  anus  est  percé  ±  leur  cruauté  ,  rendront  peu  croyable  pour  les  natura- 
au  bout  de  la  queue.  Les  émydes  ou  tortues  d'eau  douce  ±  listes  cette  prétendue  amitié  pour  l'homme  qu'Aristote , 
sont  assez  communes  dans  les  marais  de  Montmartre  ;  q:  Pline,  Sénèque,  et  en  général  tous  les  anciens  lui  aîtri- 
elles  ne  direrent  des  tortues  de  terre  que  par  leurcara-  IÇ,  huaient.  L'on  devra  reléguer  au  nombre  des  fables  l'his- 
pace  généralement  plus  aplatie.  Ç  toire  qu'ils  nous  font  d'un  dauphin  du  lac  Lucrin,  qui , 

•  Tous  ces  animaux  se  plaisent  sur  le  bord  des  eaux  °!^  s'étant  pris  d'amitié  pour  un  pauvre  enfant  de  Baies,  venait 
et  nagent  ou  plongent  avec  une  grande  facilité ,  ce  qui  X  deux  fuis  par  jour  lui  prêter  son  dos  pour  le  traverser  de 
fera  croire  aux  premiers  hommes  qui  s'occuperont  d'his-  ^l  l'autre  côté  du  lac.  Pline  ajoute  que  l'animal,  pour  ne 
toire  naturelle  qu'ils  sont  amphibies,  c'est-à-dire  ^1^  pas  blesser  l'enfant,  avait  soin  d'abaisser  et  de  cacher  les 
qu'ils  peuvent  également  vivre  au  fond  des  eaux  et  sur  ^  aiguillons  de  sa  nageoire  dorsale.  11  est  malheureux  pour 
la  terre.  Mais  dans  ton  siècle  cette  erreur  sera  rectifiée,  it  la  véracité  de  Pline  que  les  dauphins  n'aient  jamais  eu 
grâce  aux  travaux  des  anatomistes.  Ceux-ci  prouA'eront  =^  ni  os  ni  aiguillons  à  la  nageoire  dorsale. 

que  tous  les  animaux  vertébrés  respirent ,  ou  par  des  °,^  .  Parmi  les  cétacés  qui  se  promènent  dans  les  mers  qui 
ouïes  ou  branchies ,  comme  les  poissons  ,  et  alors  ils  ne  ^  couvrent  aujourd'hui  la  France,  il  en  est  trois  qui  se  per- 
peuvent  respirer  et  vivre  que  dans  l'eau  ,  ou  par  des  ■^q  dront  entièrement  et  dont  les  genres  même  resteront 
poumons,  et  alors  ils  ne  peuvent  respirer  et  vivre  que  ^  inconnus  dans  la.  nature  vivante.  Ce  sont  des  ziphius  à 
par  l'air.  ^^  long  bec,  à  bec  plan  et  à  bec  creusé.  Ils  font  le  pas- 

•  Les  naturalistes  n'en  laisseront  pas  moins  le  nom  ■=1"  sage  naturel  des  cachalots  aux  hypéroodoiis.  Dans  les 
d'amphibie  à  une  classe  de  mammifères  carnassiers  dont  ^f=  temps  modernes,  en  1779  ,  un  marchand  de  vin  de  Paris 
les  pieds  sont  si  courts  et  tellement  enveloppés  dans  la  ^  déterrera  dans  sa  cave,  rue  Dauphine,  les  ossements  d'une 
peau  qu'ils  ne  peuvent ,  sur  terre,  leur  servir  qu'à  ram-  ^j;^  baleine  d'espèce  inconnue,  dont  la  longueur  est  de  soi- 
per;  mais  comme  les  intervalles  des  doigts  y  sont  rem-  ^J^  xante  pieds  au  moins. 

plis  par  des  membranes ,  ce  sont  des  rames  excellentes.  ^^  .  Puisque  nous  sommes  sur  les  bords  de  l'Océan ,  fran- 
A  quelques  lieues  d'ici ,  sur  les  bords  de  l'Océan  ,  je  puis  °^  chissons-le  pour  voir  les  deux  êtres  les  plus  singuliers 
te  faire  voir ,  parmi  eux  ,  un  phoque  deux  fois  plus  grand  ^jo  que  la  nature  anté-diluvienne  ait  enfantés.  Tous  deux  ap- 
que  ceux  du  monde  vivant.  C'est  un  bel  animal  qui  ^o  partiennent  à  la  famille  des  mammifères  édentés,  c'est-à- 
passe  la  plus  grande  partie  de  sa  vie  dans  la  nier  et  ne  -^  dire  dont  les  mâchoires  manquent  d'incisives  quand 
vient  à  terre  que  pour  se  reposer  au  soleil  et  allaiter  ses  -^  elles  ont  des  dents,  ce  qui  n'arrive  pas  toujours, 
petits.  Sa  tête  est  arrondie  ;  ses  yeux  grands  et  brillants  ^^  •  Le  mégalonyx  semble  avoir  été  formé  par  des  frag- 
sont  néanmoins  doux  et  expressifs;  son  corps  est  allongé,  ^^  nients  enlevés  aux  fourmiliers,  au'x  tatous,  aux  cabas- 
très  souple  ,  presque  cylindrique  ,  diminuant  uniforme-  ^  sous  et  aux  paresseux,  rséanraoins,  sous  le  rapport  de  la 
ment  de  grosseur,  terminé  par  une  queue  courte  placée  cJp  taille,  il  n'a  d'analogie  avec  aucun  de  ces  animaux,  car 
entre  ses  deux  pieds  de  derrière  qui  sont  engagés  sous  °P  elle  dépasse  celle  du  plus  grand  bœuf.  Ses  oreilles  sont 
la  peau  jusqu'aux  talons  et  imitent  un  peu  la  queue  four-  X.  longues;  son  museau  assez  pointu,  ses  mâchoires  sont 
chue  d'un  poisson.  Son  poil,  serré  ,  tin ,  lisse  et  lustré ,  °^  armées  de  dents  cylindriques  comme  dans  les  tatous;  ses 
est  d'un  gris  jaunâtre,  blanchâti-e  quand  il  prend  de  "X  jambes  sont  exactement  comme  celles  d'un  fourmilier, 


l'âge.  Il  nage  avec  autant  de  grâce  que  de  facilité  en  éle-  T  mais  elles  se  terminent  par  des  pieds  de  cabassou.  II  a 


276 


LECTCRES  DU  SOIR. 


deux  doigts,  gros,  courts,  armes  d'ongles  très  forts  et  X  végétaux  et  en  partie  de  cadavres  d'animaux;  il  a  les 
pouvant  se  fléchir  tout-à-fait  en  dessous  comme  dans  les  $  mamelles  sur  la  pc-:trine  et  ne  fait  qu'un   petit  qu'il 
paresseux  ;  le  doigt  index  est  plus   grêle  ,  armé   d'un  ^  porte  sur  son  dos.  H  habite  les  antres  des  rochers, 
ongle  moins  puissant.  Sa  marche  est  aussi  lente  que  tÇ,       -  Le  Mégathérion  est  encore  plus  extraordinaire.  11 
celle  de  Taf  ou   de  l'uuau  ;  il  se  nourrit  en  partie  de  T  a  la  tête  d'un  aï,  mais  son  museau  s'allonge  en  une  sorte 


Mcgulliérion.  —  10  pieds  de  hauteur  et  18  de  longueur. 


de  trompe  courte  et  musculeuse,  propre  à  fouiller  la  ^?, 

terre  à  la  manière  d'un  groin  de  cochon.  Sa  mâchoire  in-  ^ 

ferieure  est  munie  d'une  énorme  bosse ,  imitant   une  ^ 

loupe  ou  un  goitre  ,  mais  placée  tout   près  du  menton.  ^[^ 

Il  a  les  épaules  et  les  formes  générales  des  paresseux,  "f' 

Ses  jambes  ont  beaucoup  de  rapport  avec  celles  des  pan-  ^ 

golins,  mais  elles  sont  excessivement  grosses  ;  celles  de  ^ 

derrière  égalent  presque  son   corps.  Ses  pieds  sont  « 


obliques  ,  énormes ,  de  la  grosseur  de  sa  tête  ;  ceux  de 
devant,  semblables  à  ceux  du  tatou  géant ,  sont  compo- 
sés de  cinq  doigts,  dont  deux  cachés  sous  la  peau,  les 
trois  autres  fort  gros,  armés  d'ongles  puissants,  propres 
à  creuser  la  terre.  Les  pieds  de  derrière  ont  beaucoup 
d'analogie  avec  ceux  des  paresseux  ,  mais  ils  n'ont  qu'une 
seule  griffe  fort  grosse  et  fort  longue.  Son  corps  est 
grand  comme  celui  d'un  moyen  éléphant ,  massif,  recou- 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


277 


vert  comme  celui  des  tatous  de  bandes  écailleuses , 
mais  interrompues  et  entremêlées  de  poils.  Son  ventre 
est  gros  ;  sa  queue ,  très  courte  et  très  épaisse ,  a  égale- 
ment des  écussons  écailleux,  mais  ils  ne  sont  point  en 
forme  d'unneaux  ou  de  verticillcs.  Comme  le  mc'galonyx, 
il  a  la  marche  très  lente  ;  les  mamelles  placées  sur  la 
poitrine  ,  et  il  ne  fait  qu'un  petit  qu'il  porte  sur  son  dos. 
Il  habite  les  cavernes  et  les  antres  des  rochers.  Avec  ses 
ongles  énormes  il  ent'rouvre  Icsein  de  la  terre  qu'il  fouille 
avec  sa  courte  trompe  pour  en  tirer  les  racines  qui  font 
sa  nourriture  habituelle. 

•  Mais  pourquoi  irais-je  chercher  au  loin  des  i6tres 
monstrueux  quand  le  sol  de  la  France  en  est  couvert  ? 
Revenons  aux  environs  de  Paris  et  regarde.  Voici  le 
pangolin  géant,  appartenant  à  la  même  famille  des  éden- 
tés.  11  n'a  pas  de  dents,  mais  sa  langue  mince,  efliléc, 
longue  de  huit  à  dix  pieds,  est  extensible  et  lui  permet, 
en  la  dardant  sur  les  insectes  et  autres  petits  animaux 
dont  il  se  nourrit ,  de  les  saisir  et  de  les  enlacer  à  une 
grande  dislance.  Son  corps  n'a  pas  moins  de  vingt-cinq 
à  trente  pieds  de  longueur  5  il  est  couvert,  ainsi  que  sa 
queue ,  de  grosses  écailles  plates  et  tranchantes  ,  dispo- 
sées à  recouvrement  comme  les  tuiles  d'un  toit.  Tous 
ses  pieds  ont  cinq  doigts;  enfin,  à  la  grandeur  près  et 
à  quelques  autres  légères  différences,  il  ressemble  beau- 
coup aux  pangolins.  Lorsqu'il  craint  le  danger  il  se  hé- 
risse ,  roule  son  corps  en  boule  à  la  manière  des  héris- 
sons, et  présente  de  toutes  parts  h.  son  ennemi  les  pointes 
ou  les  tranchants  de  ses  écailles. 

«Bientôt,  continua-t-il,  toutes  les  espèces  sans  défense 
disparaîtront,  parce  que  les  tigres,  les  hiènes,  les  ours  et 
autres  grands  carnassiers,  se  multiplient  beaucoup  dans 
les  forêts  (1).  Le  plus  singulier  de  ces  animaux,  ajo«ta-t-il, 
est  un  loup  dépassant  la  grandeur  du  plus  fort  cheval. 
Son  corps  a  au  moins  huit  pieds  de  longueur  depuis  le 
museau  jusqu'à  la  naissance  de  la  queue,  et  pas  moins  de 
cinq  pieds  de  hauteur  au  train  de  devant;  heureusement 
qu'il  est  fort  rare.  Ces  carnassiers  habitent,  pour  la  plu- 
part, de  profondes  cavernes  creusées  par  les  eaux  dans 
les  rochers,  et  les  remplissent  peu  à  peu  des  ossements 
sanglants  de  tous  les  pachydermes  sans  défenses. Ces  amas 
d'os  à  moitié  rongés  seront  un  sujet  d'étonnement  pour 
les  savants  du  dix-neuvième  siècle. 

CINQUIÈME  ÉPOQUE. 

150  mètres  au-dessus  dû  zéro  du  pont  de  la  Tournellc. 

«Begarde,  me  dit  le  génie,  nous  sommes  arrivés  à 
l'époque  moderne  et  tu  dois  te  reconnaître.  » 

Je  jetai  les  yeux  autour  de  moi ,  et  en  effet  il  me 
sembla  que  je  reconnaissais,  non  pas  la  contrée  où  j'étais, 
mais  la  végétation  de  mon  temps.  Je  ne  voyais  plus  ces 
cocotiers,  ces  palmiers,  ces  cannelliers  qui  m'avaient  tant 
surpris,  mais  bien  des  chênes,  des  ormes,  des  bouleaux, 
et  en  général  toutes  les  plantes  dont  j'avais  depuis  plu- 
sieurs années  composé  mon  herbier  des  environs  de 
Paris. 

Quelques  animaux  passèrent  auprès  de  moi;  ils  n'a- 
vaient plus  rien  d'étrange  et  je  les  reconnus  tous  pour 
les  avoir  rencontrés  plusieurs  fois  dans  mes  parties  de 
chasse  ;  c'étaient  des  renards,  des  loups,  des  blaireaux,  des 

(1)  L'espèce  du  grand  tigre,  ou  du  lion,  était  néanmoins  fort  rare  en 
France.  On  n'en  a  trouvé  qu'un  fragment  à  Paris,  rue  Hauteville,  en 
creusant  un  puils,  et  un  autre  à  Abbcvillc.  Ils  sont  communs  en 
Davière, 


chevreuils,  des  daims,  des  cerfs,  des  lièvres,  des  la- 
pins, etc.,  etc.,  ne  difléranten  rien  de  ceux  d'aujourd'hui. 

—  Ah!  m'écriai-je,  voilà  mon  siècle  qui  s'approche! 
Montrez-moi,  je  vous  prie  des  êtres  de  mon  espèce,  car 
je  suis  très  curieux  de  voir  les  premiers  hommes?  Sont- 
ce  des  géants  ou  des  pygmées?  Sont-il  blancs,  rouges  ou 
noirs?  Marchent-ils  sur  deux  pieds  ou  à  quatre  pattes? 
Vivent-ils  solitaires  dans  les  bois  comme  des  ours,  ou  se 
réunissent-ils  en  hordes,  comme  les  gazelles?  Toutes  ces 
choses  sont  extrêmement  importantes  à  savoir,  et  je  ne 
manquerai  pas  de  faire  un  beau  livre  où  les  raisonne- 
ments seront  appuyés  sur  des...  —  Sur  un  rêve,  comme 
de  coutume,  dit  le  génie.  Quoi  qu'il  en  soit,  je  ne  puis  pas 
te  satisfaire  par  la  raison  qu'il  n'y  a  pas  encore  un  homme 
sur  toute  la  surface  du  globe,  pas  même  un  singe,  qui  en 
est  la  grimace  ou  si  tu  veux  la  caricature.  Attends  en- 
core quelques  milliers  d'années. 

«11  y  a  plusieurs  siècles,  continua-t-il,  que  cette  île  sur 
laquelle  nous  sommes,  n'était  pas  séparée  de  celle  que 
tu  aperçois  à  peu  de  distance  et  ne  formait  avec  elle 
qu'une  vaste  plaine  couverte  de  bois.  Cette  plaine  avait 
été  formée  par  des  dépôts  d'eau  douce,  superposés  dans 
l'ordre  suivant  :  un  banc  de  silex  meulière  sans  coquille; 
un  banc  de  silex  meulière  lactistre  quelquefois  remplacé 
par  un  calcaire  lacustre  supérieur;  puis  des  couches  de 
gravier  et  de  limon,  et  enfin  de  terre  végétale  composée 
de  détritus  minéraux,  animaux  et  végétaux.  Il  est  à  re- 
marquer que ,  par  toute  la  terre,  ces  couches  se  présen- 
tent dans  des  situations  telles  que  leur  masse,  loin  d'être 
augmentée  par  les  eaux  de  l'époque  actuelle,  qui  le  plus 
souvent  n'atteignent  pas  leur  niveau,  tend  à  diminuer 
tous  les  jours  par  une  dégradation,  suite  nécessaire  de 
diverses  causes.  Les  principales  de  ces  causes  sont  les 
pluies,  les  frimas,  la  succession  du  chaud  au  froid  et  du 
froid  à  la  chaleur,  les  combinaisons  chimiques,  la  dé- 
composition insensible,  etc.,  etc.,  sans  compter  les  cours 
d'eau  plus  ou  moins  rapides  des  ruisseaux,  des  torrents 
et  des  grandes  rivières  qui  les  sillonnent  plus  ou  moins 
profondément. 

—  L'île  où  nous  sommes  est  charmante  ;  où  se  trouve- 
t-elle  placée? 

—  Nous  sommes  sur  la  butte  Montmartre.  Regarde 
ici,  ajouta-t-il  en  dirigeant  le  bout  de  sa  béquille  vers  le 
couchant;  tu  vois  les  bois  de  Saint-Cloud,  de  Vilie-d'A- 
vray,  de  Marly  et  des  Aluets,  former  une  île  séparée  des 
autres  par  le  détroit  où  sera  Versailles,  la  petite  vallée 
de  Sèvres  et  la  grande  vallée  du  parc  de  Versailles.  Cette 
autre  île  en  forme  de  feuille  de  figuier,  que  tu  vois  un 
peu  à  gauche,  portera  Belle-Vue,  Meudon,  les  bois  de 
Verrière  et  de  Châville;  elle  est  séparée  du  continent 
par  le  détroit  qui  suit  la  vallée  de  Bièvre  et  les  coteaux 
de  Jouy.  On  aperçoit  encore  quelques  îlots  jetés  çà  et  là 
dans  le  grand  lac  qui  remplit  le  bassin  de  Paris,  mais  te 
voilà  suffisamment  orienté  pour  les  reconnaître  toi-même. 

—  Mon  cabinet  d'étude  doit  être  terriblement  humide 
dans  ce  moment-ci,  car,  si  je  vous  comprends  bien,  il  est 
au  moins  à  cent  vingt  ou  cent  trente  mètres  sous  la  sur- 
face des  ondes  de  ce  lac. 

—  C'est  vrai;  mais  asseyons-nous,  et  en  cinq  ou  six 
mille  ans,  je  veux  dire  en  cinq  ou  six  minutes,  je  vais 
te  le  montrer  à  sec.  » 

En  effet,  les  eaux  du  lac  se  firent  jour  par  une  val- 
lée qu'elles  se  creusèrent  en  serpentant  vers  le  nord , 
par  Saint-Cloud  ,  Saint  -  Denis  ,  Epinay  ,  Argenteuil , 
Croissy,  Saint-Germain ,  etc. ,  et  je  vis  le  bassin  de  Paris 
se  former  tel  qu'il  est  aujourd'hui,  à  mesure  t^u'clles  s'c- 


278 


LECTURES  DU  SOIR. 


coulaient  en  entraînant  avec  elles  de  grandes  portions 
des  couches  qui  s'étaient  formëes  depuis  la  première  épo- 
que de  la  sixième  période.  Les  parties  les  plus  dures  , 
qui  résistèrent  au  courant ,  formèrent  ces  nombreuses 
collines  au  sommet  desquelles  sont  aujourd'hui  les  plus 
charmantes  habitations  des  heureux  de  Paris. 

Dans  le  fond  du  bassin ,  lorsqu'il  fut  découvert ,  coula 
une  grande  et  belle  rivière  dont  les  bords  riants  se 
couvrirent  de  forêts.  Un  groupe  de  trois  îles,  que  je  re- 
connus aisément  pour  l'île  Louvier ,  l'île  Saint-Louis  et 
la  Cité,  me  mirent  en  état  de  retrouver  exactement  l'em- 
placement de  Paris  ,  quoique  je  ne  visse  ni  le  palais  des 
Tuileries,  ni  les  guinguettes  de  la  Courtille,  ni  l'Opéra, 
ni  la  Salpêlrière,  ni  mendiants  en  guenilles,  ni  équipages 
élégants,  ni  chemins  de  fer,  ni  bateaux  à  vapeur;  seu- 
lement j'aperçus  quelques  bourgades  de  castors,  autre 
peuple  industriel  dont  les  cabanes  s'élevaient  du  sein 
des  ondes. 

"  Mon  maître,  dis-je  au  démon,  je  vois  que  le  terme 
de  notre  promenade  approche;  avant  de  la  terminer, 
pourriez-vous  me  dire  combien  il  y  a  de  temps  qu'elle 
dure?  —  Il  y  a  six  périodes.  —  Et  ces  périodes  sont 
chacune  de...?  —  De  trois,  quatre,  six,  trois  ,  quatre  , 
cinq  époques  ;  en  tout  vingt-cinq  formations  remar- 
quables. —  C'est  très  bien ,  mais  combien  de  siècles 
d'intervalle  y  a-t-il  eu  entre  chaque  formation?  —  Juge 
à  peu  près  du  temps  qui  s'est  écoulé  depuis  la  dernière, 
et  par  approximation  tu  sauras  la  durée  des  autres.  — 
Si  j'avais  une  donnée  pour  cela!  mais...  —  N'as-tu  pas 
la  durée  de  la  vie  de  certains  individus?  —  Comment? 
—  Admets  que  tous  les  êtres  vivants  aujourd'hui  soient 
provenus  par  voie  de  génération.  —  Parbleu!  il  le  faut 
bien;  car  je  ne  suppose  pas  qu'il  y  ait  dans  la  nature  un 
seul  être  organisé  qui  soit  le  premier  en  date  dans  son 
espèce,  qui  soit  l'individu  même  sorti  des  mains  de  la 
création.  —  Combien  penses-tu  qu'on  puisse  raisonnable- 
ment accorder  de  degrés  de  généalogie  à  l'être  dont  la 
vie  est  la  plus  longue.  —  Mais,  il  me  semble  que  ce  se- 
rait bien  peu  que  de  le  faire  précéder  de  vingt  généra- 
tions seulement. 

—  Partonsde  cette  donnée.  Je  ne  te  citerai  pas  le  tilleul 
de  Fribourg,  ni  celui  de  Villarsen-Moing,  en  Suisse, 
parce  qu'ils  n'ont  tout  au  plus  que  1,600  ans;  ce  sont 
des  enfants.  Je  ne  te  parlerai  pas  de  l'if  du  cimetière  de. 
Braburn ,  dans  le  comté  de  Kent,  mesuré  par  Evelyn, 
parce  qu'il  ne  date  pas  de  plusde  3,000  ans.  Je  passerai 
sous  silence  les  baobabs  vus  par  Adanson  et  plus  tard 
par  M.  Perrotet  au  Cap- Vert  et  à  la  Sénégambie ,  car, 
quoique  l'on  soit  certain  qu'ils  aient  au  moins  0,000  ans, 
on  n'est  pas  sûr  qu'ils  soient  très  vieux  relativement  à 
la  longévité  de  leur  espèce.  Mais  je  mentionnerai  le  cy- 
près chauve  d'Oaxaca,  en  Américiue ,  sons  le  feuillage 
duquel  Fernand  Coriez  se  mit  à  l'ombre  avec  toute  sa 
petite  armée,  parce  qu'il  a  7.000  ans  tout  au  moins. 

«  Nous  ne  prendrons  d'abord  que  moitié  de  son  âge  , 
3,500  ans,  pour  terme  moyen  de  chaque  génération.  — 
Pourquoi  même  prendre  la  moitié?  un  cyprès  chauve  peut 
reproduire  son  espèce  avant  cet  âge.  — 11  peut  reproduire 
la  graine,  oui,  mais  les  individus,  non.  il  faut  non-seu- 
lement qu'il  sème  sa  graine,  mais  encore  qu'il  lui  cède 
sa  place,  qu'il  meure  pour  qu'elle  puisse  se  développer  et 
le  remplacer.  La  place  que  chaque  espèce  occupe  sur  la 
surface  du  globe  le  nécessite,  car  une  moitié  de  la  masse 
des  individus  vient  tandis  que  l'autre  s'en  va.  Mais  comme 
je  ne  veux  p<is  t'effrayer,  je  veux  bien  ne  prendre  que  la 
moitié  de  3,500,  qui  sera  (!e  1,750  ans.  Or,  1,750  mul- 


tiplié par  20  donne  35,000  années  par  chaque  époque  de 
formation.  Nous  allons  encore  multiplier  ce  nombre  par 
celui  des  époques,  6fest-à-dire  par  25 ,  et  nous  aurons 
pour  total  de  l'âge  du  globe,  en  partant  de  la  première 
période,  875,000  ans.  —  Ce  calcul  passe  mon  imagina- 
tion ;  j'ai  de  la  peine  à  le  croire  exact.  —  Pauvre  ciron  ! 
qu'est-ce  qu'une  durée  qui  peut  se  calculer  avec  des 
chiffres,  en  comparaison  de  l'éternité  sans  commencement 
et  sans  fin.  Ensuite,  rassure-toi  :  pour  l'immortel  prin- 
cipe de  toute  chose  il  n'y  a  ni  espace  ni  durée.  » 

Je  fis  une  réflexion.  «  Pourquoi,  dis-je  à  mon  génie, 
avez -vous  partagé  le  temps  de  la  création  en  six  époques 
qui ,  à  la  vérité,  sont  très  bien  caractérisées  et  se  pré- 
sentent d'elles-mêmes?  » 

11  tressaillit  à  ma  question ,  ne  me  répondit  pas ,  et  me 
jeta  un  regard  sinistre. 

«  Ah  !  ah  !  je  conçois.  Vous  avez  voulu  me  faire  re- 
marquer la  conformité  entre  l'ordre  assigné  par  la  Genèse 
aux  diverses  époques  de  la  création  et  celui  des  périodes 
géologiques  que  l'observation  de  la  nature  a  fait  recon- 
naître ,  car  dans  le  fait  tout  a  été  créé  eu  six  temps.  » 

Le  démon  fit  une  grimace  horrible.  Il  devint  pourpre 
de  colère  et  je  vis  des  étincelles  de  feu  scintiller  dans 
ses  yeux. 

«  En  effet,  continuai-je,  si  l'on  fait  un  rapprochement 
facile,  on  voit  que...  » 

Le  Diable  Boiteux ,  au  comble  de  la  fureur,  leva  sa 
béquille  et  m'en  donna  un  grand  coup  sur  les  oreilles; 
son  corps  devint  tout  de  flamme  et  il  disparut  en  exha- 
lant une  forte  odeur  de  corne  brûlée.  La  douleur  me  fit 
porter  mes  mains  à  ma  léte ,  et  il  était  teinps  :  la  chan- 
delle venait  de  mettre  le  feu  à  mon  bonnet  de  coton ,  et 
mes  cheveux  commençaient  à  roussir  quand  je  me  réveil- 
lai. Je  m'étais  endormi  sur  les  œuvres  des  G.  Cuvier , 
Brongniart ,  Lindley  et  autres.  •  Hélas  !  disais-je ,  en 
secouant  les  flammèches  de  mon  bonnet  de  nuit,  il  est 
fâcheux  que  je  n'aie  vu  toutes  ces  belles  choses  qu'eu 
rêve  !  » 

Quand  je  fus  bien  réveillé ,  je  pensai  que  je  devais 
compte  à  mes  lecteurs  des  moyens  que  j'ai  employés 
pour  parvenir  à  décrire  en  entier  des  animaux  dont  les 
analogues  vivants  sont  entièrement  inconnus.  Je  leur 
dois  ce  compte  afin  de  leur  enseigner  le  juste  degré  de 
confiance  qu'ils  doivent  avoir  dans  les  descriptions  qu'ils 
viennent  de  lire  et  dans  les  gravures  que  j'ai  mises  sous 
leurs  yeux. 

Depuis  un  assez  grand  nombre  d'années  les  natura- 
listes étaient  frappés  de  la  quantité  prodigieuse  d'osse- 
ments fossilesque  l'on  trouvait  enfouis  dans  des  cavernes 
ou  dans  la  terre  en  creusant  des  puits,  des  plàlrières  , 
etc. ,  et  quelques  mémoires  furent  publiés  sur  c^lle  in- 
téressante matière.  Mais  tous  les  savants  d'alors  vou- 
lurent rapporter  ces  os  à  des  espèces  analogues  vivantes, 
et  cette  prévention ,  résultant  d'un  défaut  de  connais- 
sances anatomiques,  ferma  devant  eux  une  carrière  aussi 
neuve  que  singulière.  Le  baron  Georges  Cuvier,  qui  joi- 
gnait à  de  vastes  connaissances  en  histoire  naturelle  de 
profondes  études  en  anatomie,  fut  frappé  d'une  idée  qui 
avait  échappé  à  ses  devanciers ,  celle  que  la  plupart  de 
ces  os  n'avaient  pu  appartenir  qu'à  des  espèces,  ou 
même  à  des  genres  et  des  familles  entièrement  perdus. 
En  conséquence,  il  osa  entreprendre  un  travail  innnense, 
parvint  à  réunir  par  fragments  et  à  restaurer  des  sque- 
lettes entiers,  et  il  ouvrit  ainsi  à  l'étude  une  carrière 
absolument  nouvelle.  Ses  travaux  firent  grand  bruit 
dans  le  monde  instruit,  et  plusieurs  savants  du  premier 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


279 


ordre  marchèrent  sur  ses  traces  en  Italie,  en  Allemagne, 
en  Angleterre,  et  même  en  Amérique. 

Les  ge'ologiies  s'en  mêlèrent,  et  de  cette  heureuse  asso- 
ciation résulta  la  connaissance  d'un  fait  tout-à-fait  sin- 
gulier, c'est  que  par  tout  pays  les  couches  analogues 
de  minéraux  renferment  les  mêmes  espèces  d'ossements. 
Cette  étonnante  découverte  servit  à  dater  d'une  manière 
certaine  les  séries  d'époques  dans  lesquelles  avait  paru 
pour  la  première  fois  chaque  espèce  d'être  organisé,  soit 
animal,  soit  végétal.  C'est  à  MM.  Brongniart,  en  France, 
Lindiey,  Hutton,  en  Angleterre,  de  Schlothein  ,  comte 
de  Sternberg,  en  Allemagne,  Nilson ,  en  Suède,  etc., 
que  la  science  doit  le  plus  sous  ce  dernier  rapport ,  et 
particulièrement  sous  celui  des  végétaux  fossiles. 

J'ai  profité  des  travaux  de  M.  le  baron  Cuvier  et  de 
quelques  autres  savants,  pour  faire  une  chose  qui,  grâce 
à  eux,  n'offrait  plus  de  très  grandes  difficultés.  J'ai  re- 
couvert de  muscles  les  squelettes  qu'ils  avaient  restaurés, 
et,  en  observant  rigoureusement  la  grandeur  des  em- 
preintes que  les  attaches  de  ces  muscles  ont  laissé  sur 
les  os,  il  m'était  aisé,  au  moins  approximativement, 
d'en  retrouver  l'épaisseur.  Restait  à  les  recouvrir  d'une 
peau  ,  et  pour  cela  je  n'avais  pour  me  guider  que  l'ana- 
logie. Mais  il  me  paraissait  certain  qu'un  animal  appar- 
tenant par  la  plus  grande  partie  de  ses  caractères  à  la 
classe  des  grands  sauriens  devait  avoir  comme  eux  le  ^ 
corps  couvert  d'écaillés  ;  qu'  un  autre  appartenant  à  la  i 
classe  des  mammifères  carnassiers  devait  l'avoir  couvert  ^ 
de  poils,  etc.,  etc.;  ensuite,  pour  leur  rendre  les  allures, 
les  grâces  et  les  mouvements  de  la  vie ,  j'ai  eu  recours 
au  talent  d'un  des  meilleurs  dessinateurs  d'histoire  na- 
turelle de  Paris,  M.  Théodore  Susemihl.  Quant  aux 
mœurs  de  ces  animaux ,  il  m'était  encore  plus  facile  de 
les  deviner,  et,  je  puis  le  dire,  avec  une  entière  certitude, 
car  j'avais  pour  cela  deux  mcsens  qni  se  prêtent  mutuel- 
lement secours:  1°  l'analogie,  qui  nous  porte  uaturelle- 
ment  à  décider  qu'un  animal  ayant ,  par  exemple ,  la  ^ 
taille,  les  formes  et  les  armes  d'un  tigre,  doit  aussi  avoir  + 
les  habitudes  générales  des  tigres  ;  2°  l'inspection  des  i 
dents ,  qui  caractérisent  toujours  avec  beaucoup  de  pré-  2G 
cision  la  manière  de  vivre  d'un  animal.  Cette  règle  gêné-  ^ 
raie  dans  la  nature  vivante  est,  je  crois,  sans  exception.  4^ 

Grâce  aux  travaux  de  M.  Adolphe  Brongniart  et  des  £ 


Jpiaire.  Hûucbe  ou  plutôt  insecte  de  b  CamiDe  des  mouches  à  mieL 

Àrçilf  plastifpie.  Cuvier  a  dooDé  te  nom  de  plastique  aux  argiles 
très  ductiles,  prenant  aifléioent  toutes  les  torraes  qu'on  veut  leur 
donner  et  les  conservant. 

Betemnitei.  Genre  de  coquines  qui  ne  se  trouvent  que  fossiles.  T.«ir 
test  est  mince,  double,  à  cône  intérieur  beaucoup  plus  court  que 
Fautre  et  divisé  en  dedans  par  des  doisoos  parallèles,  concaves  du 
côte  qui  regarde  la  base. 

CaJcaire.  Le  calcaire ,  ou  carbonate  de  chanx ,  pierre  à  chaut ,  te 
distingue  aisément  de  tous  les  autres  minéraux  p.'ir  la  tacuJlé  qu  il  a 
de  se  dissoudre  avec  effervescence  dans  les  acides  et  de  se  réduire 
en  chaux  vive  par  la  calcination.  Sous  avons  cité  le  calcaire  conchy- 
lien  ou  renfermant  des  coquilles ,  compacte,  tçns  de  ftin>ée  ;  le  ealealre 
schisteux  ou  calraire  compacte,  marbre  jaunâtre  dont  on  fait  les 
pierres  lithoiïrapliiq\ics;  le  calcaire  ooliihin»e,  en  grandes  ma'v'jM 
composées  de  globules  assez  çros  communément ,  et  qiiHqiofr4«  très 
fins;  calcaire  crayeux  ou  craie ,  quelquefois  sablonneux  et  ?ri>âtre, 
souvent  blanc  et  très  friable  ;  calcaire  marneiix  mêlé  à  de  rargile  ; 
calcaire  grossier,  ou  pierre  à  bâtir  des  Parisiens. 

Cériies.  Coquilles  marines  très  communes  dans  le  calcaire  grossier. 
On  donne  aussi  le  nom  de  cérite  à  un  silicale  non  alumineux,  simple, 
rougeâlre  ou  violâtre. 

cétacés.  Animaux  mammifères,  vivant  dans  la  mer.  se  distinguant 
de  tous  les  autres  par  fabsence  des  pieds  de  derrière  et  par  une 
queue  semblable  à  celle  des  poissons.  Par  exemple,  les  baleines,  ca- 
chalots ,  dauphins ,  marsouins ,  etc. 

Chaton.  Fleurs  verdâtres,  écailleuses ,  attachées  autour  d'un  axe  et 
formant  une  sorte  de  petit  épi  allongé  ou  ovale.  Exemple:  le  saule, 
le  noyer,  le  noisetier. 

Chéiroptères.  Famille  de  mammifères  carnassiers,  ayant  les  mamelles 
sur  la  poitrine,  les  doigts  fort  longs,  pris,  ainsi  que  les  côtés  du  corps 
et  le»  membres ,  dans  nne  membrane  qui  leur  sert  d'aile»  et  leur 
permet  de  voler.  Exemple  :  les  chauves-souris  et  les  galéopithèques  ou 
chats-volans. 

Coléoptères.  Classe  d'uisecles  ayant  quatre  ailes ,  'dont  deux  infé- 
rieures membraneuses  et  deux  supérieures  dures,  crustacées,  nom- 
mées éhitres ,  enveloppant  les  deux  autres  comme  un  étui.  Exemple  : 
le  hanneton  ,  le  cerf-volant. 

Conifères.  Famille  d'arbres  réàneox,  à  fetrillage  ordinairement 
menu  et  pcrsbtant  peiKlanl  Thiver;  à  fruit  écailtaix,  ovale,  affectant 
la  forme  d'un  rôoe.  Exemple:  les  pins,  sapins,  mélèzes. 

Corail.  Genre  de  polypes  rcssembbnt  assez  à  un  arbuste  brancfan 
et  pierreux.  Ils  onl  un  axe  brancha,  non  articulé,  sans  empreinte  ni 
cellules,  sjiiiplemeni  strié  a  sa  surfice,  recouvert  d'une  enveloppe 
en  partie  cnioiire,  d'un  Ir('=  beau  ro'jge  dans  une  espèce. 

Corolle.  On  appelle  ainsi  ra<s=^:n!jUige  entier  des  petites  feuilles  ou 
pètolr^  crl-^rés  qui  foniîriit  fciiveloppe  intérieure  dune  fleur.  La 
corf'lle  est  ri>se  dans  h  r  .^.-",  rouge  dans  le  coquelicot,  jaune  dans 
les  peUies  renoncules  d'-s  près  ;  elle  est  quelquefois  d'une  seule  pièce, 
comme  dans  les  campannks. 

Cotiilédom.  Ce  sont  l«"s  deux  premières  feuilles  qui  se  développent 
lors  de  b  Erermination  duac  graine.  Toutes  les  jeunes  plantules  ont 
un,  ou  deux,  ou  plusieurs  cotylédons,  don  on  les  dit  appartenir  à 
la  classe  des  monocotylèdones ,  ou  à  celle  des  dicotylédones,  ou  enfin 


auteurs  que  j'ai  cités  plus  haut ,  j'ai  pu  tout  aussi  aisé-  "^  aux  plantes  po/i/coJy/édOTK»  que  Ton  a  réunies  aux  dicorylédooes. 

ment  grouper  autour  de  chaque  aaimal  les  végétaux  qui  ^     Craie,  voy.  calcaire. 

existaient  de  son  temps.  Hh      Cmsiacés.  classe  d'animaux  invertébrés,  articulés,  reeouverts  d'une 

^  '  Hr  croûte  dure ,  pierreuse ,  remplaçant  la  peau  et  rougissant  dans  l'eau 

ojte  bouiMante.  Exemple  :  Fécrevisse,  le  homard,  les  crabes,  les  crevettes. 

BorrAHS.  c'o      Crupirtgames.  Classe  de  plantes  dans  lesquelles' on  n'a  pas  pu  re- 

°^  connaître  encore  de  véritables  fleurs  ni  d'organes  de  la  tecondation- 

ZÇ  Exemple  :  les  champignons ,  les  lichens ,  les  mousses. 

3^      Cycadées.  Famille  de  plantes  ayant  de  l'analogie  avec  les  palmiers 

Nota.  Pour  ne  pas  interrompre  à  chaque  instant  le  récit  ojo  et  les  conifères;  elle  renferme  deux  genres,  les  cycas  et  les  zamia. 

par  (les  notes,  et  cependant,  pour  être  toujours  compris  3^      Détritus.  Débris  d'animaux ,  de  végétaux  ou  de  minéraux  décom- 

par  tous  mes  lecteurs,  j'ai  cru  devoir  faire  suivre  cet  t  ^t'  ^''"^"'  ''  ^"^  "^^^^  ""  '^'""  *""  '""^  ^^"^  *""  ^""'"^ 
■  •"  -1"  fertile. 

Dicotylédones.  Voy.  Cotylédons. 

Elyires.  Voy.  Coléoptères. 

Encrines.  Zoophytes  de  la  famQle  des  astéries  on  étoiles  de  mer. 
Ses  rayons  sont  réuuis  en  tige ,  plusieurs  fois  articulés  à  leur  base  et 
divisés  au  sommet  en  pinceurs  branches  dicbotomes ,  formant  quel- 
quefois plusieurs  étages. 

Fleur.  Assemblage  des  organes  de  la  fécondation  d'une  plante.  La 
fleur  se  compose  ordinairement  :  !•  d'une  enveloppe  extérieure  com- 
posé* de  petites  feuilles  vertes  ou  sépales,  nommée  calice  ;  2*  de  fei»- 
veloppe  intérieure  oa  corolle  {voy.  ce  mot)  ;  3*  de  petits  filets  déliés 


article  d'une  explication  des  mots  scientifiques  dont  je 
n'ai  pu  éviter  de  me  servir,  et  je  les  ai  classés  par  ordre 
alphabétique  pour  en  rendre  la  recherche  plus  facile. 


Algttes.  Famille  de  plantes  cro'isfant  ordinairement  dans  les  eaux 
douces  ou  salées ,  très  rarement  sur  la  terre.  EUes  sont  le  plus  sou- 
vent herbacées,  d'une  substance  cornée,  cartilagineuse  ou  membra- 
neuse, simples  o«  découpées  en  frondes,  etc.  Les  conferve,  varec, 
ulve,  nostoch  composaient  la  famille  des  algues  de  Liooée;  mais  de- 
puis elles  ont  été  séparées. 

Ammonites  ou  coni«  «Tamman.  Genre  de  coqnilles  divisées  en  plu-  ^  et  terminés  par  un  petU  sac  de  poussière  jaune  ;  ce  sont  les  étamines 
sieurs  cliambrfs  par  des  cloisons  intérieures;  elles  sont  roulées  en  Hj°  ou  organes  mâles";  V  d'une  ou  plusieurs  petites  colonnes  occupant 
spimlf-et  ont  Icursclois^ns  ïn^uleuses  et  dwhiqnetees  sur  lenrs  bords.  3t  toujours  le  centre ,  et  nommées  pistils  ou  organes  femelles. 
On  n  t  11  U-ouve  que  de  fissiles,  df  pms  la  g.'-o-v-fur  d'-aie  IratL"^-  j:is-  <^«      F^rrimimi  ooUihique.  Les  géologues  donnent  souvent  le  nom  de 
qu'à  la  grandeur  d'uue  nx^  de  carrosse .  "«'  p/rmaiioa  à  cb  eosemUe  de  coucbes  que  Fou  regarde  comme  le  ré> 


28Ô 


LECTURES  DU  SOIR. 


sulial  d'un  môine  ordre  de  choses ,  c'csl-à-dirc  ayant  éie  formées  par 
les  mêmes  causes ,  agissant  siiiiultancmcnt  et  sans  intcrruplion  pen- 
dant une  certaine  période  de  temps.  Une  formation  de  calcaire  ooli- 
Uii(iue,  voy.  Calcaire,  pourra  donc  élre  appelée  formation  ooliihique. 

Fossile,  ce  mot  est  ici  synonyme  de  pétrifié.  Lu  os  fossile  ne  ren- 
ferme plus  aucutie  substance  animale;  une  plante  fossUe  na  plus  rien 
des  substances  végétales. 

Fougère.  Famille  de  plantes  monocolylédoncs  cryptogames ,  dont 
tes  feuilles,  roulées  en  crosse  dans  leur  jeunesse ,  portent  la  fructifi- 
cation sur  leur  face  inférieure. 

Gneiss.  Roclie  composée  de  feldspath  et  de  mica ,  à  structure  tou- 
jours scListeuse. 

Grauiim'es.  Famille  de  plantes  à  fleurs  glumacéecs,  en  panicules  ou 
en  épis.  Exemple  :  le  blé ,  le  maïs ,  l'orge. 

Granité.  Roche  grenue  composée  de  grains  de  feldspath,  de  quartz 
Cl  de  mica,  immédiatement  agrégés  entre  eux  et  comme  entrelacés. 


sorte  de  paniculc  nommée  rHjime.  Exemple  ;  dattier,  cocotier,  sa., 
soulier. 

Pétale.  Voy.  Corolle. 

Pistil.  Voy.  Fleur. 

Poudingue.  On  appelle  ainsi  le  grès  grossier  lorsque  ses  grains  de- 
viennent de  véritables  cailloux  ou  fragments  arrondis  ou  anguleux 
ei  que  leur  ciment  o^t  très  apparent.  Poudingue  siliceux  à  très  petits 
cailloux  de  silex  jaunâli-e  réunis  par  une  pâte  de  jaspe  rouge. 

PnUes.  Genre  de  plantes  de  la  famille  des  équisétacées.  Les  prèles 
sont  des  végétaux  herbacés,  aquatiques,  à  liges  Ustulcuses,  articulées, 
simples  ou  divisées  en  rameaux  verticillés. 

Reptiles.  Ou  donne  ce  nom  aux  animaux  ovipares  qui  rampent  sur 
le  ventre. 

Respiration  aérienne,  on  dit  d'un  animal  qu'il  a  une  respiration 
aérienne  quand  il  a  un  organe  propre  exclusivement  à  décompioser 
l'air.  Il  y  a  deux  principales  sortes  de  ces  organes  :  ta  première,  qui 
appartient  à  la  plus  grande  pariic  des  animaux  qui  marchent  ou 


Grès,  noche  composée  de  granis  de  quart/  et  de  quelques  autres  c^  ^^^        ^^^  ,^  ^^^^^  »^  ^^^^^^  ^^^^  ^^^  ^.^^^  ^^^^.^^^  ^^^  ^^  ^pp^^, 
substances  pierreuses,  agrégées  au  moyen  d  un  ciment  K-rreux  ou  Su       j  ,^  ,,^^  ^^  poumons;  par  exemple,  l'homme,  les  mammi- 

r  rislal  in,  de  nature  siliceuse,  calcaire  ou  argileuse.  Gn'sroHf;ca»iC»e>^  o4o    «     •-  ^  '  i  f-    ' 


rouge  de  brique  ou  lie  de  vin ,  composé  d'mie  pâte  argiloidc  envelop-  ^ 
j)nnl  des  grains  de  quarlz  el  des  fiagmeiils  de  granité,  de  schiste,  etc.  ^ 
V.rés  bigarré,  à  ciment  argileux  ou  marneux,  bigarré  de  brun,  de  2£ 
rouge ,  de  jaune ,  etc.  ^ 

Grijptièe.  Coquille  bivalve  dont  la  valve  inférieure  est  convexe  et  ^ 
f.irme  à  son  sommet  une  saillie  en  spirale,  tandis  que  la  valve  supé-  So 
ricurc  est  plane  ou  même  concave.  Les  gryphées  sont  fossiles  et  n'ont  ^ 
point  d'analogue  vivant.  ©^ 

Gypse  ou  pierre  à  plâtre.  C'est  un  sulfate  de  chaux  hydraté,  légère-  3^ 
nient  solublc  dans  l'eau.  Par  la  calcinalion  il  fournil  le  plaire.  ^ 

Uerùivore.  Qui  mange  de  l'herbe  el  s'eji  nourrit.  ^ 

Homogène.  Tout  d'une  même  nature.  ^ 

Umnus.  Voy.  Détritus.  ^ 

invertébrés.  On  donne  ce  nom  à  tous  les  animaux  qui  manquent  de  ^^ 
colonne  verlébrale  ou  épine  du  dos,  comme,  par  exemple,  les  in- 
sectes ,  les  mollusques ,  les  vers. 

Lacustre.  Qui  apparlieut  au  lac,  qui  est  né  ou  formé  dans  l'eau 
douce. 

Lias.  On  nomme  ainsi  le  calcaire  à  gryphées  arquées. 

Licliens.  Voy.  Cryptogames. 

Lignite.  Substance  charbonneuse,  noire  ou  brune,  provenant  de 
liges  de  végétaux  ligneux,  brûlant  avec  facilité.  Il  ne  faut  la  confondre 
lii avec  la  tourbe,  ni  avec  la  houille  ou  charbon  de  terre. 

LUiacées.  Famille  de  plantes  analogues  au  lis,  c'est-à-dire  &  fleur 
sans  calice,  composées  de  six  pétales,  six  élamines  et  un  pistil. 


fèrcs,  les  reptiles,  les  oiseaux  La  seconde  sorte  consiste  en  de  petits 
canaux  aérifèrcs,  caniifiés  dans  le  corps  et  aboutissant  à  des  petits 
trous  ovales  ou  arrondis,  nommés  stigmates,  et  ordinairement  placés 
en  rangs  sur  les  deux  côtés  de  l'abdomen,  au  ventre.  Par  exemple, 
les  insectes.  Les  stigmates  sont  très  apparents  sur  les  corps  des 
grosses  chenilles  h  peau  nue.  Ou  les  voit  très  bien  aussi  sur  le  ventre 
d'un  hanneton  eu  lui  soulevant  les  ailes. 

Les  animaux  qui  vivent  dans  l'eau ,  comme  les  poissons  et  les 
crustacés,  ne  pouvant  respirer  de  l'air,  ont  un  autre  appareil  resp'i- 
ratoire  nommé  branchies,  propre  à  décomposer  l'air  et  à  en  extraire 
l'oxigène.  A  un  seul  animal  près,  qui  possède  à  la  fois  des  branchies 
Cl  des  poumons,  tous  les  animaux  n'ont  qu'un  des  appareils  dont  nous 
venons  do  parler  cl  ne  peuvent  vivre  que  dans  le  milieu  où  la  na- 
ture les  a  placés.  Une  grenouille  tenue  un  certain  temps  au  fond  de 
l'eau  se  noie  comme  un  poisson  exposés  à  l'air.  Il  D'y  a  donc  point 
de  véritables  amphibies. 

Sauriens.  Classe  de  reptiles  renfermant  les  lézards. 

Schiste  argileux.  Roche  composée  de  lamelles  de  mica  et  de  talc 
tellement  atténuées  et  confondues  les  unes  avec  les  autres  qu'elle  pa- 
rait homogène,  à  texture  terreuse  et  feuilletée. 

Silex.  Nom  que  l'on  donne  aux  agates  grossières,  comme,  par 
exemple,  la  pierre  à  fusil,  el  le  silex  meulière,  à  texture  criblée  de 
cavités  irrégulières  que  remplit  en  partie  une  argile  rougeitre.  On  e» 
fait  les  meules  de  moulin. 

Sol  de  sédiment.  On  appelle  ainsi  les  terrains  déposés  par  les  eaux. 
Sol  primordial  :  on  donne  ce  nom  aux  roches  cristallines  ne  contenant 
ni  cailloux  roulés  ni  débris  organiques ,  et  que  Ton  croil  former  la 


,     couche  inférieure  de  la  croûte  du  globe. 
iiirnnntltxt  planics  crvDtoffamcs  avant  des  tiges  souvcnl  rampantes,  «y*  „  ,.  .  , 

JSc  pcESSc^^^^^^      ou  légèrement  dentelées,  cl  dont  £  ^  «"■«"/i''-  0"  dit  une  roche  stratifiée  lorsqu'elle  est  divisée  par  d« 
la  fiuctilicaliou  consiste  eu  capsules  conicuaut  de  uombieuses  senu 


finies. 

Madrépores.  Ce  sont  des  polypes  corticaux  dont  l'axe  pierreux  et 
arrondi  a  loutc  sa  surface  couverte  de  petites  étoiles  saillantes. 

Mammifères.  Classe  d'animaux  qui  ont  des  mamelles  et  allaitent 
leurs  petits.  Le  chien,  la  baleine,  le  singe,  sont  des  mammifères. 

Marne  irisée.  Marne  non  schisteuse,  bigarrée  de  rouge,  de  verdalre 
cl  de  bleUiAlre. 

Micaschiste.  Roche  composée  de  mica  et  de  quartz. 

Millépores.  Genre  de  polypc>s  corticaux  dont  l'axe  solide  cl  pierreux 
est  divcrsenuent  brauchu,  creuse  de  pçlils  irouâ  ou  jwrcs  cgalcment 
répartis. 

Uilliolites.  Coquilles?  fossiles ,  pcliles,  cllipliqucs,  enroal<;es  autour 
d'un  grand  axe,  n'ayant  que  deux  ou  trois  chambres  donl  la  dernière 
a  un  trou  bléral  formant  la  seule  ouvcrlurc  de  la  coquille. 


fissures  parallèles  et  d'une  grande  étendue  (strates)  superposées  les 
unes  aux  autres. 

Syénite.  C'est  une  roche  granitoïdc  composée  essentiellement  de 
giains  de  feldspath  cl  d'amphibole  irrégulièrement  mêlés  entre  eux. 

Térébralule.  Mollusque  à  coquille  ré^licrc,  à  valves  inégales,  se 
fixant  par  un  ligament  ou  un  tube  court  ;  la  plus  grande  valve  est  per- 
forée à  son  sommet  qui  est  proéminent  et  recourbé;  la  charnière  est 
munie  de  deux  dents.  Les  fossiles  de  ce  mollusque  sont  beaucoup  plus 
nombreux  en  espèces  que  les  animaux  aujourd'hui  vivants. 

Trochus.  Mollusque  à  coquille  en  spirale,  quelquefois  turriculée,  à 
ouverture  operculée,  entière,  sans  échancrure  ni  canal.  Du  reste,  les 
trochus  varient  beaucoup  dans  la  forme  générale  de  leur  coquille- 

Turritetle.  Mollusque  de  la  même  famille  que  le  précédent,  à  co- 
quille mince  et  à  spire  turriculée ,  c'est-à-dire  allongée  eu  obélisque. 
L'ouverture  est  ronde  et  complète. 

rarec.  Plante  marine  de  la  famille  des  algues.  Voy.  Algue.- 
Vertébrés.  Classe  d'animaux  avant  une  colonne  vertébrale  ou  char- 


Motlusques.  Classe  d'animaux  n'ayant  point  de  squelette  articulé  ni 
de  canal  vertébral;  des  vaisseaux  et  des  organes  respiratoires  dis-  ^,         .  -       .•     ,  ,  j       .     .        , 

lincls  ;  corps  non  articulé.  Exemple  :  limace,  huitrc,  sèche,  calmar,  etc.  ^^  P^"/';  «^^'""/^  fl"'  ^«"l'*;"!  '«  co^ps  dans  toute  sa  longueur 


alouocotijlèdones.  Voy.  Cotylédons. 

Kumuliics.  Coquilles  fossiles  lenliciilaires,  sans  ouverture  appa- 
rente ,  ayant  à  rinlérieur  une  cavité  spirale  divisée  par  un  grand 
nombre  de  petites  cloisons. 

Oasis.  Petites  Iles  de  verdure  semées  ça  et  là  au  milieu  des  déserts 
sablonneux  de  l'Afrique. 

Oursins.  Classe  de  zortphytes,  à  corps  sphêriquc  recouvert  d'une 
croûte  calcaire  aimée  d'épines  arliculécs  et  mobiles. 

Pachydcnnes.  Classe  de  niainmifères  clonl  les  doigis  n'ont  pas  la  fa- 
culté de  se  ployer,  étant  entièrement  enveloppés  dan^  un  ongle  en 
lormede  sabot.  Les  uns  ruminent  et  les  aiilres  ne  ruminent  pas. 

Palmiers.  Famille  d'arbres  monocoiylcdons  donl  l*^s  Heure  sont  eu 


Volutes.  Mollusques  de  la  famille  das  irochoidcs.  Us  ont  une  coquille 
assez  variée  quant  à  la  forme,  mais  qui  se  reconnaît  presque  toujours 
ft  son  ouverture  terminée  par  une  échancrure  sous  canal  et  aux  plis 
saillan;  ci  obliques  do  sa  columcUe. 

Zamia.  Voy.  Cycadces. 

Zoophytcs.  Classe  d'animaux  les  plus  simplement  organisés.  Bcafl- 
coup  sont  composés  et  la  plupart  affocleni  dans  leurs  organes  une 
forme  rayonnanle,  ce  qui  fait  que  plusieurs  ressemblent  assez  i  des 
fleurs  dont  la  corolle  serait  régulière.  C'est  sans  doute  à  cause  de 
celte  analogie  éloignée  qu'on  leur  a  donné  le  nain  A' animaux-plantes, 
en  grec  zooplujtes.  On  ne  leur  coniiail  ni  véritable  système  de  circu- 

Plusieurs  ont  uik-  bouche, 
autres  Ja  même  issue  sert  de 


of>  lalioii,  ni  système  nerveux  bien  cvidont 
0    un  canal  iiilostinal  el  mi  auus  ;  tUu$  d'ai 


I 


MISÉE  DES  FAMILLES. 


281 


solument.  Il  parait  que  ces  derniers  se  nourrissent  par  absorption  à 


bouclje  et  d  anus,  et  le  canal  intestinal  est  remplacé  par  un  sacjn'ayant  .    ^..„..,..,.. ..  ,,„.„„  ^„^  ^^,  „„ ....;«  «.-  uuui  nsscm  par  ausorpiion  a 

qu  une  ouverture.  On  en  trouve  dont  les  organes  de  la  niilriUon  w  X  la  manière  des  plantes.  Très  peu  ont  des  sexes  ;  beaucoup  sont  her- 

consistent  quen  une  cavité  intérieure  sAiir'ouvrant  au  dehors  par  ^  maplirodiics  cl  ovipares;  les  autres  se  reproduisent  par  bourgeon» 

plusieurs  suçoirs,  et  d'autres  chez  lesquels  ces  orgaaes  manquent  ab-  T  et  par  divisions  ou  boutures. 


\ 


Crocodile  fossile.  —  30  piecU  de  longueur. 


ÉTUDES  MORALES. 


GUDULE. 


PREMIÈRE  PARTIE. 


1610. 


§  I«N  A  SEPT  HEURES  DU  SOtR. 

Ce  soir-là,  quoique  dame  Trea  Dennesens,  à  la  fois  mul- 
quinière  (apprêteuse  de  fils)  et  femme  d'un  riche  tabellion 
de  la  ville,  fit  rôtir  le  plus  beau  poulet  que  jamais  eût 
engraissé  bourgeoise  d'Anvers,  elle  ne  s'en  tenait  point, 
pour  cela,  avec  plus  d'assiduité  dans  sa  cuisine  que  dans 
son  arrière-boutique.  Parfois,  cependant,  si  les  parfums 
de  la  volaille  arrivaient  trop  énergiques  jusqu'à  la  digne 
ménagère,  de  façon  à  lui  faire  craindre  que  le  feu  happât 
et  noircît  les  flancs  dorés  du  noble  rôt,  elle  courait  avec 
précipitation  arroser  de  jus  la  pièce  capitale  de  son  sou- 
per; mais  elle  revenait  de  suite  reprendre,  dans  son 
grand  fauteuil  à  haut  dossier,  une  attitude  nonchalante 
et  distraite  en  apparence.  Là,  tandis  qu'elle  ne  semblait 
occupée  qu'à  dévider  lentement  une  bobine  de  fil  et  à  la 
transformer  en  large  écheveau,  elle  tenait  ses  deux  petits 
yeux  attachés  avec  une  continuelle  persévérance  sur  une 
vieille  lingère  qui  achevait  de  ravauder  une  chaussette 
de  laine  outrageusement  percée  au  talon. 

Cette  femme,  assise  dans  un  angle  de  la  sombre  ar- 
rière-boutique, poursuivait  sa  tâche  sans  lever  la  tête,  car 
son  regard  aurait  aussitôt  rencontré,  comme  un  reproche, 
le  regard  inquisiteur  de  madame  Dennesens.  En  effet, 
l'ouvrière  avait  loué  son  travail  de  toute  la  journée  à 
JUIN  183G. 


la  digne  mulquinière ,  et  la  mulquinière  veillait  à  per- 
cevoir intégralement  ce  qu'elle  ne  payait  pas  moins  de 
douze  sous  par  jour ,  non  compris  la  nourriture.  Donc , 
pour  ne  perdre  ni  le  temps  d'un  regard  jeté  dans  la  rue 
à  travers  les  petits  vitraux  octogones  de  la  fenêtre,  ni  les 
quelques  instants  de  relâche  qui  pouvaient  être  pris 
entre  un  ravaudage  terminé  et  un  autre  ravaudage  à 
commencer,  elle  se  tenait  là,  assidue  et  vigilante,  si 
bien  que  même  un  ralentissement  dans  la  marche  de 
l'aiguille  ne  pouvait  lui  échapper. 

De  son  côté,  la  lingère  dame  Gudule  op|)Osait  à  cette 
surveillance  inquisitoriale  mille  ruses  ingénieuses,  non 
par  paresse,  mais  par  cet  esprit  de  contradiction  dont 
ne  peuvent  se  défendre  les  caractères  les  plus  justes  et 
les  plus  droits,  en  face  d'une  exigence  trop  impérieuse. 
Tantôt,  sous  prétexte  d'y  mieux  voir,  elle  se  penchait 
tellement  sur  le  petit  carreau  supporté  par  ses  genoux, 
que  les  barbes  de  son  bonnet  dérobaient  aux  regards 
ses  mains  qui  pouvaient  ainsi  rester,  quelques  secondes, 
inactives.  Tantôt  la  laine  se  cassait,  et  il  fallait  bien  du 
temps  pour  enfiler  de  nouveau  l'aiguille.  Cependant 
Guilule  employait  rarement  ce  prétexte,  car  madame 
Dennesens  ne  manquait  jamais  de  lui  opposer  un  moyen 
de  répression  d'un  effet  infaillible,  vu  qu'il  s'attaquait  è 
l'amour-propre  de  la  vieille  : 

—  30.— TROISIÈME  VOLUME, 


282 


LECTURES  DU  SOIR. 


—  Ah  !  ah  !  dame  Gudule,  nous  n'avons  donc  plus  nos 
yeux  de  quinze  ans  ! 

A  quoi,  Gudule,  enfilant  aussitôt  l'aiguille,  répondait 
avec  fierté  : 

—  Grâce  à  Dieu,  madame  Dennesens,  mes  yeux  sont 
aussi  bons  qu'à  quinze  ans  ;  c'est  la  laine  qui  ne  vaut 
rien  et  qui  ressemble  à  de  l'étoupe. 

Mais  si  madame  Dennesens  était  obligée  de  sortir  ; 
quelques  instants  de  l'arrière-boutique,  oh!  c'est  alors  ; 
que  Gudule  relevait  la  tête  avec  une  expression  inef-  ; 
fable  de  bonheur  et  savait  voluptueusement  étirer  ses  ; 
membres  fatigués  !  Elle  regardait  les  passants  de  la  rue,  ; 
elle  regardait  les  solives  du  plafond,  elle  regardait  les  ; 
sculptures  et  les  figurines  qui  surchargeaient  une  grande  ; 
armoire  de  chêne  placée  en  face  d'elle;...  puis,  au  plus  ; 
léger  bruit,  au  moindre  frôlement  de  la  robe  de  madame  ; 
Dennesens,  la  voilà  qui  reprenmt  son  attitude  courbée  et  ; 
qui  remettait  en  mouvement  son  aiguille. 

De  toutes  les  distractions  de  Gudule,  la  plus  chère  ; 
et  celle  qu'elle  atteudait  avec  le  ]dus  d'impatience 
était  sans  contredit  les  sons  qu'émettaient  de  temps  à 
autre  les  cloches  de  la  cathédrale.  Le  matin,  quand -ces 
cloches  tintaient  la  dernière  messe,  la  lingère  se  disait  : 
«Encore  une  demi-heure,  il  sera  midi,  et  l'on  dînera.  »  Le 
soir,  à  sept  heures,  la  voix  de  VÀngelus  lui  annonçait  la 
fin  de  cette  longue  journée,  d'un  silence  claustral  et  d'un 
travail  sans  relâche.  Or,  pour  une  femme  attachée  ainsi 
pendant  douze  heures  sur  une  chaise,  vous  pensez  quelle 
satisfaction  apportait  d'abord  le  dîner,  c'est-à-dire  une 
heure  entière  de  repos  et  de  réfection  ;  —  puis  surtout 
l'instant  qui  la  libérait ,  l'instant  qui  terminait  le  pacte 
par  lequel  elle  avait  vendu  son  labeur,  ses  mouvements, 
sa  volonté  ! 

Or,  je  ne  sais  quel  vague  pressentiment  lui  révélait  que 
les  sons  attendus  de  la  cloche  allaient  enfin  se  faire  en- 
tendre ;  je  ne  sais  quel  instinct  agitait  d'un  joyeux  trem- 
blement ses  mains,  lasses  de  soutenir  la  grosse  chaussette 
de  laine  et  de  pousser  l'aiguille,  quand,  par  un  calcul 
vraiment  machiavélique,  madame  Dennesens  dit  avec  un 
soupir  : 

—  Quel  malheur  !  VÀngelus  va  sonner,  et  ma  chaus- 
sette ne  sera  point  tout-à-fait  ravaud('e;  je  ne  sais  point 
ce  que  mettra  demain  a  ses  pieds  mon  homme. 

Gudule  comprit  toute  l'atrocité  de  ce  guet-à-pens, 
sans  trouver  le  moyen,  sans  avoir  la  force  de  s'y  sous- 
traire. 

—  Nous  ne  sommes  pas  à  un  quart-d'heure  près,  ré- 
pliqua-t-elle  en  s'efforçant  de  sourire;  j'achèverai  de  ra- 
vauder la  chaussette. 

Au  même  instant  VÀngelus  fit  retentir  ses  chants  clairs 
et  plaintifs,  mais  sans  apporter  de  joie  au  cœur  de  Gu- 
dule qui  poursuivit  sileucieuseuient  sa  tâche. 

Dix  minutes  après,  la  chaussette  se  trouva  enfin  ra- 
vaudée; peut  être  à  la  rigueur  aurait-on  pu  reprocher 
quelque  manque  de  régularité  à  l'exécution  des  reprises; 
mais,  à  tout  prendre,  maître  Dennesens  pouvait  s'en  ser- 
vir le  lendemain  matin,  et  c'est  là  seulement  ce  que 
demandait  sa  femme. 

Dame  Gudule  déposa  donc  son  carreau  sur  une  chaise 
placée  devant  elle,  recula  du  pied  la  chaufferette  (|ui 
supportait  ses  pieds  et  secoua  son  tablier,  afin  d'en 
détacher  les  fils  et  les  particules  de  charpie  qui  le  cou- 
vraient. Après  quoi,  elle  porta  la  paire  de  chaussette  rac- 
comniddée  à  madame  Dennesens,  car  celle-ci,  une  fois 
VÀngelus  sonné,  n'avait  idus  songé  à  survojll.'r  Gudule 
cl  s'était  livrée  tout  entière  aux  préparatife  de  son  sou- 


per; elle  savait  la  lingère  trop  pressée  de  s'en  aller  pour 
que  la  besogne  de  la  chaussette  ne  fût  pas  expédiée  vi- 
temenL 

—  Dame  Gudule,  fit-elle  sans  quitter  la  lèchefrite  de 
terre  où  frissonnait  le  magnifique  poulet,  voulez-vous 
que  je  vous  donne  votre  souper  ou  restez -vous  avec 
nous  pour  prendre  votre  part  de  cette  superbe  volaille? 

Dame  Gudule  jeta  un  regard  convoiteux  sur  le  poulet, 
mais  elle  répondit  : 

—  J'emporterai  mon  souper,  madame. 

—  Voici  deux  œufs,  dame  Gudule,  et  voici  un  pain  de 
six  livres;  coupez-y  le  morceau  que  vous  voudrez. 

Et  en  agissant  ainsi  la  fine  bourgeoise  savait  bien  que 
Gudule  couperait  un  morceau  de  pain  plus  petit  que 
celui  dont,  pour  faire  les  choses  décemment,  elle  aurait 
dii,  elle  maîtresse  du  logis,  gratifier  l'ouvrière. 

Cependant  Gudule  se  montra  si  réservée  dans  la  di- 
mension du  morceau  de  pain,  que  madame  Dennesens 
ne  voulut  point  lui  céder  en  "générosité.  Sans  rien  dire 
elle  détacha  une  cuisse  du  poulet,  la  plaça  dans  une 
assiette  et  la  présenta  victorieusement  à  dame  Gudule, 
qui  déjà  s'était  enveloppée  de  sa  cape  pour  partir. 

A  la  vue  de  la  cuisse  de  poulet,  une  rougeur  pleine  de 
surprise  et  de  joie  vint  empourprer  le  \isage  sexagénaire 
de  la  vieille  femme. 

—  Sainte  Vierge  !  dame  Dennesens,  c'est  pour  moi  ce 
morceau  de  prince?  vous  êtes  par  trop  bonne.  Et  elle 
fit  une  de  ses  plus  belles  révérences. 

—  Je  suis  bien  aise  que  cela  vous  fasse  plaisir,  inter- 
;  rompit  madame  Dennesens  dont  la  lèvre  supérieure  se 
;  gonllait  de  vanité.  Bonsoir,  dame  Gudule. 

;  —  Bonsoir,  dame  Dennesens,  en  vous  remerciant  en- 
;  core. 

;  Puis,  plaçant  l'assiette  et  le  poulet  dans  son  petit 
;  panier  qu'elle  recouvrit  de  sa  cape,  elle  prit  le  chemin 
;  qui  menait  chez  elle,  à  l'autre  extrémité  de  la  ville. 
;  Le  veut  soufflait  avec  violence,  la  neige  commençait  à 
;  tomber  ;  mais  une  joie  trop  vive  réchauffait  le  cœur  de  la 
;  vieille  femme  pour  qu'elle  souffrît  des  rigueurs  de  la 
;  saison  ;  elle  parcourut  donc  le  long  trajet  qui  séparait 
;  Langenieustrat  de  Keiserstrat  sans  autre  inquiétude  que 
;  de  voir  refroidir  la  bonne  chose  qu'elle  portait  dans  son 
»  panier. 

l  Enfin  elle  arriva  devant  une  toute  petite  maison,  à  la 
l  porte  de  laquelle  cinq  degrés  de  pierre  servaient  de  per- 
l  ron;  elle  frappa,  et  une  voix  de  jeune  fille  se  fit  en- 
l  tendre. 

—  Est-ce  vous,  ma  bonne? 

—  Oui,  mou  enfant,  c'est  moi,  ouvrez. 

La  porte  s'ouvrit,  et  une  jeune  fille,  qui  tenait  à  la 
=>  main  une  lampe  de  cuivre,  brillante  comme  de  l'or,  vint 
;  recevoir  dame  Gudule  et  la  débarrassa  de  sa  cape  et  de 
^  son  petit  panier  de  jonc. 

'  — Doucement,  doucement,  Elisabeth,  fit  la  vieille 
=  femme  avec  une  joyeuse  importance  ;  doucement,  car  il  y 
'  a  de  bonnes  choses,  voyez-vous,  dans  ce  panier.  Devinez 
'  quoi? 

=  —  Je  ne  sais  !  répliqua  la  jeune  fille  d'un  air  distrait  et 
=  inélanc  lique. 

l  —  C'est  une  cuisse  de  poulet!  mon  enfant;  une  cuisse 
l  grosse  comme  une  cuisse  de  dindon.  Madame  Denne.sens 

me  l'a  donnée  pour  mon  souper  et  je  l'apporte;  vite  à 

table,  elle  est  encore  chaude. 
l      En  disant  cela  la  bonne  vieille  s'asseyait  devant  une 
'  table  dont  le  couvert  so  Innivait  déjà  dresse;  et  coup::nt 
'  le  morceau  do  poulet  en  deux  parts^elle  gardait  la  moins 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


283 


belle  sur  son  assiette  pour  servir  l'autre  à  la  jeune  fille. 
Celle-ci  essaya  de  manger  \  mais  bientôt  elle  écarta  soir 
assiette,  et  deux  larnirs  coulèrent  le  long  de  ses  joues. 

A  cette  vue  dame  Gudule,  qui  savourait  avec  dt'lices 
son  morceau  de  poulet,  sentit  elle-mêuie  tout  appétit  la* 
quitter.  '' 

— 11  n'est  donc  point  encore  venu  aujourd'hui?  de- 
manda t-elle  avec  compassion. 

—  Depuis  trois  jours! 

—  Je  ne  veux  point  chercher  à  le  justifier,  cela  est  mal, 
cela  est  très  mal;  mais  il  a  peut-être  eu  quelque  travail 
forcé  qui  l'a  retenu  chez  lui.  Dame  !  on  ne  fait  point  tou- 
jours ce  que  l'on  veut...  Allons,  mon  enfant,  du  courage, 
je  suis  sûre  qu'il  viendra  ce  soir  au  demain.  Mangez  un 
morceau  et  consolez-vous,  ma  chère  petite  Elisabeth. 

—  Il  aura  compris,  soupira  Elisabeth  sans  rien  ré- 
pondre aux  consolations  de  dame  Gudule-,  il  aura  compris 
combien  il  était  insensé  à  lui  d'aimer  une  orpheUne  qui 
n'a  d'autre  ressource  que  son  travail,  qui  n'a  d'autre 
soutien  que  toi,  ma  bonne  Gudule  ! 

—  Une  orpheline,  cela  est  vrai  ;  mais  une  orpheline  qui 
a  reçu  une  belle  éducation,  qui  sait  lire,  qui  sait  écrire, 
qui  appartient  à  une  des  meilleures  familles  d'Anvers, 
dame  !  cela  change  bien  la  question.  Votre  père  n'était-il 
pas  un  gros  marchand  de  blé  ?  Votre  mère  n'avait-elle 
pas  pour  cousin  monsieur  le  bourgmestre ,  celui  qui  est 
défunt  il  y  a  quatre  ans  ?  ' 

—  Oui ,  mais  des  revers  inattendus  ont  ruiné  mon 
père  ;  il  est  mort  de  chagrin  ;  ma  mère  elle-même  a 
succombé,  et  je  suis  restée  seule  au  monde ,  à  charge  à 
ton  vieux  âge  et  à  ta  pauvreté. 

—  A  charge ,  Elisabeth  !  Voilà  de  ces  paroles  qui  me 
mettraient  en  colère  !  A  charge  !  N'êtes-vous  pas  ma  con- 
solation? ma  joie?  Et  que  ferais-je  ici-bas  sans  vous? 
Allons,  allons,  les  temps  peuvent  devenir  meilleurs;  et 
notre  beau  jeune  homme  a  trop  de  bon  sens  et  de  bon 
cœur  pour  penser  à  mal  dans  tout  ceci.  Ne  perdons  pas 
courage...  Et  bon  Dieu  !...  tenez,  voici  le  bruit  de  ses  pas 
dans  la  rue.  Je  le  reconnais,  c'est  lui  ! 

En  effet  le  marteau  de  la  porte  s'agita;  dame  Gudule 
ouvrit ,  et  un  jeune  homme  d'une  figure  douce  et  grave 
entra  dans  l'unique  pièce  dont  se  composait  le  logis  de 
dame  Gudule. 

Elisabeth,  dont  le  cœur  avait  battu  précipitamment  au 
premier  bruit  de  pas  répétés  par  les  échos  de  la  rue,  pâ- 
lissait et  tremblait,  tandis  que  le  jeune  homme  la  saluait 
avec  un  mélange  de  respect  et  d'intimité. 

—  Voici  bien  long -temps  qu'on  ne  vous  a  vu,  dit 
étourdiment  Gudule  dans  sa  joie. 

Elisabeth  fit  un  geste  comme  pour  réprimander  les 
paroles  de  la  vieille  femme. 

—  Tout  le  monde  ici  ne  semble  pas  partager  cette  opi- 
nion, ma  bonne  dame  Gudule,  reprit  le  jeune  homme  en 
souriant. 

—  Trois  jours  !  trois  jours  sans  venir  nous  voir  !  Mais 
ces  trois  jours  m'ont  paru  un  au,  Qt  nos  soirées  me  sem- 
blaient ne  jamais  finir. 

—  Trois  jours!  oui,  dame  Gudule,  tout  autant,  reprit 
le  jeune  homme  en  se  débarrassant  de  son  manteau.  A 
moi  aussi  le  temps  semblait  long  !  Mais,  voyez-vous,  il  y 
a  des  jours  où  des  travaux  impérieux  nous  tiemient  cap- 
tifs! Il  y  a  des  jours  où  le  découragement  serre  le  cœur, 
où  la  pensée  ne  peut  jaillir  du  cerveau,  où  la  main  refuse 
d'obéir  à  la  pensée.  Ces  jours -là,  dame  Gudule,  on 
éprouve  une  tristesse  sauvage  et  un  besoin  de  solitude 
que  ne  parvient  même  pas  à  guérir  l'aspect  de  ceux  que 


l'on  chérit  le  plus  !  car  ces  jours-là  on  doute  du  pré- 
sent, on  doute  de  l'avenir,  on  doute  de  soi-même. 

—  Et  l'on  doute  aussi  de  ceux  qui  nous  aiment,  n'est-ce 
pas  ?  demanda  Elisabeth  d'un  ton  de  reproche  et  les  yeux 
pleins  de  larmes. 

—  Pardon!  oh  !  pardon,  mademoiselle  Elisabeth,  mais 
voici  trois  ans  que  je  vous  connais,  trois  ans  que  je  m'ef- 
force de  me  créer  des  ressources  pour  réaliser  les  rêves 
de  bonheur  qui  viennent  parfois  caresser  mon  imagina- 
tion de  leurs  reflets  d'or,  et  je  ne  puis  réussir  à  rien  !  Je 
reste  toujours  aussi  inconnu...  aussi  pauvre,  veux-je 
dire.  Je  voudrais  justifier  ma  tendresse  pour  vous  par 
quelque  succès  éclatant  ;  car ,  voyez  -  vous ,  on  rit  d'un 
jeune  homme  pauvre  qui  se  marie  à  une  jeune  fille  pau- 
vre... on  lui  reproche  son  mariage  comme  une  mauvaise 
action;  on  lui  ferme  toute  voie  d'avenir.  Le  besoin  ar- 
rive ;  avec  le  besoin  le  découragement ,  et  rien  ne  peut 
plus  faire  sortir  de  la  misère  et  de  la  médiocrité. 

—  Oui,  vous  avez  raison,  maître  Pierre;  oui,  l'a- 
mour d'une  jeune  fille  pauvre  porte  malheur;  cela  est 
ridicule,  cela  est  funeste...  Il  faut  le  rompre!  il  faut  s'en 
débarrasser  comme  de  quelque  chose  de  maudit! 

—  Elisabeth  !  quel  langage  sévère  et  dur  vous  me  tenez. 

—  Pardonnez,  dit-elle  en  lui  retirant  sa  main  qu'il  avait 
prise,  pardonnez-moi,  maître  Pierre.  Pardonnez-moi, 
c'est  la  dernière  marque  de  faiblesse  que  je  donnerai  ; 
je  serai  forte  désormais,  je  vous  prouverai  que  je 
n'ai  point  pour  vous  l'affection  égoïste  et  froide  d'une 
jeune  fille  vulgaire...  Ce  que  vous  venez  de  me  dire,  je 
rai  compris  depuis  long-temps,  et  je  me  le  suis  reproché 
avec  amertume.  «Quoi,  me  disais-je,  tu  l'aimes!  et  tu 
détruis  son  avenir;  tu  l'aimes!  et  tu  le  condamnes  à  la 
pauvreté  pour  toute  sa  vie?  S'il  accomplit  les  généreux 
sacrifices  qu'il  projette  pour  toi,  tu  te  condamnes  à  le 
voir  végéter  près  de  toi,  à  te  l'attacher  sous  tes  yeux 
comme  un  remords  continuel.  »  Non  pas,  maître  Pierre, 
il  n'en  sera  rien.  Devenez  libre.  Je  vous  rends  vos  pro- 
messes; ne  soyez  plus  pour  moi  qu'un  frère.  Je  souffrirai 
quehiue  temps,  peut-être;  mais  le  sentiment  d'un  devoir 
accompli  donne  de  la  force,  —  et  puis  j'ai  l'habitude  du 
malheur. 

Pâle,  mais  résolue,  elle  se  rassit. 

—  Et  voilà  comment  vous  me  comprenez,  voilà  com- 
ment vous  appréciez  ma  tendresse  pour  vous,  Elisabeth? 
Depuis  trois  ans  n'ai-je  pas  constamment  travaillé  pour 
vous;  pour  devenir  digne  de  vous;  pour  vous  apporter 
un  nom  dont  vous  soyez  fière? 

—  Votre  nom!  mais  le  sais-je  seulement  votre  nom? 
Croyez-vous  que  bien  des  fois  le  soupçon  n'ait  point  ap- 
proché de  ma  pensée  en  vous  sachant  sans  cesse  entouré 
de  mystère?  en  souffrant  du  sourire  sarcastique  que  nos 
voisines  laissent  échapper  en  vous  voyant  entrer  ici?... 
Mais  ce  soupçon,  je  l'ai  toujours  repoussé,  je  le  repousse 
encore,  car  je  vous  crois  un  loyal  et  franc  jeune  homme... 
Enfin,  je  vous  le  répète,  maître  Pierre,  je  ne  veux  plus 
voir  eu  vous  qu'un  frère;  je  ne  veux  plus  être  pour  vous 
qu'une  sœur  tendre  et  dévouée,  une  sœur  qui  partagera 
vos  inquiétudes  et  vos  chagrins,  qui  vous  consolera,  que 
vous  trouverez  toujours  là.  Mais  plus  de  projets  insen- 
sés! plus  de  rêves  impossibles!  Cela  fait  trop  de  mal, 
cela  tue. 

11  y  avait  tant  de  fermeté  dans  ces  paroles,  «Telles 
étaient  dites  avec  une  expression  si  forte  et  si  vraie  que 
le  jeune  homme  en  subit  l'ascendant  et  ne  put  y  répoa- 
die  que  par  des  larmes  furtivement  essuyées. 

A  la  fia  il  se  leva,  et  faisant  Un  geste  solennel  : 


284 


LECTURES  DU  SOIH. 


—  Elisabeth  ,  dit-il ,  j'ai  juré  que  vous  seriez  ma  , 
femme,  et  rien  ne  peut  me  dégager,  moi,  de  ma  parole  !...  ; 
Cependant,  puisque  vous  le  voulez,  je  vous  rends  libre  ; 
de  tout  engagement  envers  moi  ;  mais,  je  vous  le  répète,  ; 
je  n'en  tiens  pas  moins  pour  sacré  le  serment  que  j'ai  fait.  ; 
Adieu  !  je  ne  vous  reverrai  pas  sans  que  vous  m'écriviez  ; 
de  revenir-,  peut-être  même  quitterai-je  Anvers...  ; 

—  Ne  vous  quittez  pas  de  la  sorte,  au  nom  de  la  sainte  ; 
Vierge  !  s'écria  Gudule.  Eh  quoi  !  quand  on  s'aime  depuis  ; 
si  long-temps ,  faut-il  se  dire  ainsi  des  paroles  amcres  | 
et  dont  on  se  repent  avant  même  de  les  avoir  pronon-  j 
cées  tout-à-fait?  Que  deviendriez-vous  l'un  sans  l'autre?  < 
Elisabeth  ne  fait  que  pleurer  depuis  trois  jours  qu'elle  ne  < 
vous  a  vu;  et  vous,  vous  êtes  pâle  comme  un  linceul,  < 
maître  Pierre,  pour  quelques  mots  de  querelle  échangés  ■ 
avec  Elisabeth.  Eh!  mon  Dieu!  mes  enfants,  ne  trou-  « 
blez  pas  ainsi  le  bonheur  que  la  Providence  vous  accorde  < 
et  celui  qu'elle  vous  promet.  Vous  êtes  jeunes,  vous  avez  « 
au  cœur  un  amour  saint  et  pur,  et  vous  vous  désespérez  !  '> 
Moi  j'ai  confiance  dans  l'avenir  et  dans  la  miséricorde  ' 
de  Dieu.  Où  iriez-vous,  maître  Pierre,  pour  trouver  une  1 
femme  plus  belle,  plus  douce,  plus  dévouée?  Chacun  '< 
l'estime  et  l'aime,  chacun  la  salue  ni  plus  ni  moins  que  ' 
si  son  père,  maître  Brant,  était  encore  vivant  et  riche.  ! 
Et  puis  laborieuse,  et  bonne  surtout  !  bonne  !  Si  vous  sa-  ! 
viez  comme  elle  a  soin  de  moi  qui  ne  suis  qu'une  pauvre  ! 
servante  de  feu  sa  digne  mère!  si  vous  saviez  comme  ! 
elle  me  dorlote  à  la  moindre  indisposition  !  Elle  ne  ! 
peut  aller  travailler  à  la  journée  comme  moi ,  car  ce  se-  ! 
rait  déroger  à  son  rang,  et  je  ne  voudrais  pas  pour  tout  ! 
au  monde  qu'elle  y  dérogeât;  mais  elle  passe  ici  la  jour-  ! 
née  à  faire  de  la  dentelle...  Elle  gagne  plus  que  moi,  en  ! 
vérité  !  Et  quand  je  rentre,  le  souper  se  trouve  prêt ,  et  ! 
un  bon  feu  et  un  bon  accueil  !  Oh  !  c'est  un  ange,  voyez-  ! 
vous  !  aussi  vrai  que  vous  êtes  un  honnête  garçon  ,  '. 
rangé  comme  une  iille,  et  qui  fera  fortune  un  jour...  '. 
Eh  bien!  nous  attendrons  ce  jour-là  patiemment,  et  ! 
Dieu  nous  l'enverra  bientôt,  je  l'espère...  En  attendant, 
donnez-vous  la  main,  oubliez  toutes  ces  vilaines  paroles, 
et  causons  d'amitié. 

Gudule  mit  les  mains  d'Elisabeth  dans  les  mains  de 
Pierre,  et  tous  les  deux  restèrent  quelques  instants  dans 
cette  attitude,  les  yeux  baissés,  et  sans  rien  dire. 

A  la  fin  Pierre  le  premier  demanda,  d'une  voix  dou- 
cement émue  et  pleine  d'inflexions  caressantes  : 

—  Donc  vous  ne  m'aimez  plus  ? 

Elisabeth  leva  sur  lui  un  regard  qu'aussitôt  elle 
abaissa;  puis  elle  dégagea  doucement  sa  main  de  la  main 
du  jeune  homme,  tandis  que  Gudule  savourait  cette  ré- 
conciliation avec  des  yeux  pleins  de  larmes  qui  trahis- 
saient sa  joie. 

—  Donc  vous  ne  m'aimez  plus?  répéta  Pierre  en 
souriant. 

—  Méchant  !  répondit  Elisabeth,  méchant  !...  Au  moins 
vous  ne  me  direz  plus  de  ces  paroles  qui  font  tant  de 
mal  ? 

—  N'en  ai -je  pas  été  bien  cruellement  puni?  Oh! 
quand  vous  serez  ma  femme,  je  saurai  vous  faire  expier 
toutes  ces  persécutions,  Elisabeth. 

—  Votre  femme  !  Mon  Dieu ,  maître  Pierre ,  je  ne 
puis  croire  que  tant  de  bonheur  me  soit  réservé,  et  pour- 
tanfltai  besoin  de  le  croire. 

—  Si  vous  saviez  l'ardeur  avec  laquelle  je  vais  tra- 
vailler pour  hâter  ce  jour  heureux! 

—  A  la  bonne  heure!  voilà  parler!  s'écria  Gudule;  les 
anges  doivent  sourire  à  vos  projets,  car  ils  sont  chastes 


et  vertueux...  Et  maintenant  que  vous  voilà  réconciliés, 
ajouta-t-elle,  je  sens  renaître  mon  appétit,  et  je  vais  ache- 
ver ma  cuisse  de  poulet,  qui  par  malheur  est  froide. 

§  II.  A  l'autre  bout  de  la  ville. 

Dans  nos  mœurs  actuelles ,  si  positives  et  si  défiantes, 
on  ne  peut  guère  comprendre  ces  projets  de  mariage 
formés  plusieurs  années  à  l'avance,  et  qui  néanmoins 
finissaient  toujours  par  s'accomplir  religieusement.  Mais, 
chez  les  simples  et  bons  Flamands  du  seizième  siècle,  de 
telles  fiançailles  avaient  communément  lieu.  Lorsipi'un 
jeune  homme  aimait  une  jeune  fille,  et  que  son  âge,  son 
peu  de  fortune  ou  tout  autre  obstacle  s'opposait  à  ce 
qu'il  se  mariât  de  suite,  il  allait  trouver  le  père  et  la  mère 
de  celle  qu'il  aimait,  et,  après  avoir  fait  connaître  son 
amour,  il  se  voyait  admis  dans  leur  famille ,  où  chacun 
le  traitait  comme  s'il  en  eût  déjà  fait  partie. 

Tous  les  soirs ,  après  le  salut  (1),  c'est-à-dire  quand  ce 
service  religieux  était  venu  terminer  la  journée  de  tra- 
vail et  commencer  les  heures  du  repos,  les  promis  arri- 
vaient chez  les  parents  de  celle  qu'ils  aimaient.  Us  y 
trouvaient  leur  couvert,  mis  à  la  table  du  souper  près 
du  couvert  de  la  jeune  fille,  et,  suivant  l'expression  sacra- 
mentelle, ils  pouvaient  faire  leur  cour.  Le  souper  fini, 
l'hiver,  on  se  réunissait  autour  de  la  haute  cheminée 
pour  deviser  ou  jouer  à  quelque  jeu  et  les  deux  amants 
s'asseyaient  encore  l'un  près  de  l'autre.  L'été,  si  l'on  allait 
se  promener  sur  le  port,  les  deux  amants  se  donnaient  le 
bras. 

Ainsi,  leur  amour,  grandi  sous  les  regards  paternels, 
sans  rien  d'illicite  et  sans  obstacle ,  plein  de  charme  et 
d'espérance,  s'écoulait  avec  calme  et  prenait  chaque  jour 
un  caractère  plus  saint  et  plus  durable.  C'était  en  outre 
un  préservatif  contre  les  mauvaises  sociétés  où  l'oisiveté 
et  le  vide  de  cœur  auraient  pu  jeter  les  jeunes  hommes; 
sans  compter  qu'ils  y  trouvaient  un  encouragement  per- 
pétuel à  se  préparer  un  avenir  par  leur  travail,  afin  de 
hâter  le  jour  de  leur  mariage. 

Ces  explications  données,  on  ne  s'étonnera  plus  main- 
tenant que  le  jeune  Pierre  se  trouvât  admis  chez  la  bonne 
Gudule,  et  que,  sans  blesser  aucune  convenance,  il  parlât 
librement  de  son  amour  à  Elisabeth  Brant. 

C'est  quelque  temps  après  avoir  perdu  sa  mère  que 
Pierre  fit,  pour  la  première  fois,  rencontre  d'Elisabeth. 
;  Triste,  découragé,  plein  d'isolement  et  de  douleur,  il  al- 
;  lait  quitter  bientôt  Anvers  et  retourner  à  Rome,  lorsqu'un 
;  soir  il  entra  dans  l'église  où  reposaient  les  restes  de  la 
;  sainte  femme  que  Dieu  venait  de  rappeler  à  lui.  Comme 
;  il  s'approchait  de  la  chapelle,  il  vit  une  jeune  fille  vêtue 
;  de  noir  et  qui  priait  en  pleurant.  Il  s'approcha  :  c'était 
;  pour  une  mère  qu'il  l'entendit  prier  !  Elle  aussi  venait 
;  d'être  frappée  d'un  coup  bien  cruel  !  elle  aussi  n'avait 
^  plus  de  mère  ! 

>  Une  telle  conformité  de  douleur  impressionna  vivement 
j  le  jeune  homme  qui  ne  pouvait  détacher  ses  regards  de 
'  dessus  cette  pâle  et  faible  créature,  si  touchante  et  si 

>  poétique,  à  demi  cachée  par  un  long  voile,  et  sur  laquelle 
l  la  lampe  vacillante  de  la  chapelle  reflétait,  en  mille  acci- 
dents pittoresques,  sa  lueur  jaune  et  ses  ombres  mobiles. 

Quand  la  jeune  fille  se  leva,  Pierre  la  suivit,  et  le  lende- 
main il  sut,  avec  adresse,  se  procurer  des  renseignements 
sur  celle  qui  préoccupait  si  fortement  son  imagination. 

(1)  Od  appollo  salitl  un  scnico  du  soir  qui  se  aSlèbre  dans  les  égtisCi 
cilholiquos  (Je  la  FLiiiJro,  de  six  ù  sopl  heures. 


MUSEE  DES  FAMILLES.  2Sn 


Elle  se  nommait  Elisabeth  Brant  et  appartenait  à  une  ^  encore  sa  position  dans  le  monde ,  sa  profession ,  tt 
honorable  famille  de  la  bourgeoisie.  La  perte  de  plusieurs  ^  pour  ainsi  dire  jusqu'à  son  nom  de  famille;  car  ce  nom 
bâtiments  en  mer  avait  ruiné  son  pèce,  mort  deux  années  ^  il  ne  le  lui  avait  dit  qu'une  seule  fois,  et  comme  elle  l'ap- 
auparavant,  et  Dieu  avait  mis  le  couible  aux  épreuves  dont  i  pelait  toujours  Maître  Pierre,  elle  avait  iini  par  ne  plus  se 
il  accablait  l'orpheline  en  la  séparant  d'une  mère.  ^  rappeler  l'autre  nom  que  vaguement.  Mais  qu'importe, 

Depuis  ce  jour  funeste,  Elisabeth  restait  encore  plus  ^f'  puisqu'elle  l'aimait,  puisqu'il  l'aimait  !  Qu'importe,  puis- 
solitaire  et  plus  retirée,  vivant  du  travail  de  ses  doigts,  et  ^  qu'un  jour  il  lui  dira  ce  nom  et  le  lui  donnera  devant 
fesant  son  unique  société  d'unevieille  servante  de  sa  mère,  ^  Dieu  et  devant  les  hommes? 

que  rien  n'avait  jamais  pu  séparer  ni  de  sa  maîtresse  ni  de  ^  Telle  était  donc  la  double  situation  d'esprit  de  l'un  et 
la  lillede  sa  maîtresse.  Tandis  que  la  jeune  fille  s'occupait  ^  de  l'autre  quand  ils  se  séparèrent  :  Elisabeth  était  rede- 
au  logis  de  quelque  ouvrage  de  dentelle  laborieusement  ^  venue  sereine  et  joyeuse  ;  Pierre  avait  repris  ses  per- 
fait  et  pauvrement  payé,  la  vieille  allait  travailler  en  ^  plexités.  Rêveur,  triste  et  mécontent  de  lui,  il  se  dirigea 
journée.  Du  reste,  les  voisins  n'avaient  pas  assez  d'éloges  S  vers  une  maison  de  belle  apparence.  A  peine  en  eut-il 
pour  les  deux  femmes,  et,  comme  le  disait  Gudule  tout  °^  frappé  le  marteau,  que  deux  pages  accoururent  lui  ouvrir 
à  l'heure,  chacun  dans  la  rue  leur  ôtait  respectueusement  ^  et  s'empressèrent  de  le  débarrasser  de  son  manteau  \  puis 
son  chaperon  lorsqu'elles  venaient  a  sortir.  ^  un  intendant  vêtu  de  noir  s'approcha  respectueusement 

Ces  détails,  loin  de  satisfaire  la  curiosité  de  Pierre,  ne  3^  de  lui,  et  dit  qu'un  seigneur  de  Madrid  attendait  depuis 
la  rendirent  que  plus  vive  :  il  résolut  de  pénétrer  dans  ^  deux  heures  pour  s'acquitter  d'un  message  dont  l'avait 
cet  intérieur  et  de  savoir  par  lui-même  à  quoi  s'en  tenir  ^{o  chargé  son  maître,  le  duc  de  Bragance. 
sur  Elisabeth  Brant  et  sur  son  Mentor.  Le  prétexte  ne  ^  Ce  seigneur,  à  l'aspect  du  jeune  homme ,  s'inclina  et 
fut  pas  bien  difficile  à  trouver,  car  il  suffisait  d'aller  ZÇ>  lui  remit  une  lettre  et  une  bourse  pleine  d'or  que  Pierre 
commander  quelque  ouvrage  de  lingerie  aux  deux  ou-  tÇ  reçut  avec  un  sourire  dédaigneux  et  qu'il  jeta  à  ses 
vrières.  %  pages. 

Pierre  fut  reçu  par  Elisabeth  avec  une  simplicité  digne  ^  —  Senor,  répondit-il,  dites  à  votre  maître  que  j'irai  à 
et  sans  affectation;  elle  se  chargea  volontiers  du  travail  $  Villanova,  non  pour  faire  ce  qu'il  me  demandait,  mais 
qu'on  lui  proposait  et  indiqua  le  jour  où  elle  comptait  le  ^  pour  m'y  distraire,  huit  ou  dix  jours.  J'ai  là  cent  mille 
terminer.  X  pistoles  ;  j'en  prendrai  trois  mille  pour  les  dépenser  pen- 

Deux  fois  avant  ce  jour,  Pierre  eut  à  venir  faire  des  j%  dant  mon  séjour  dans  votre  ville  (1). 
observations  sur  quelques  changements  nécessaires  dans  3^      Puis  il  se  tourna  vers  ses  pages. 
la  disposition  du  linge  qu'on  lui  confectionnait;  ensuite  tÇ,      — Remerciez  donc,  leur  dit-il,  monsieur  l'envoyé  du 
il  se  trouva  avoir  besoin  de  collerettes,  puis  de  man-  %  duc  de  Bragance,  qui  vous  apporte  cinquante  pistoles 
chcttes ,  puis  de  telles  autres  choses,  si  bien  qu'il  trou-  t^t  de  la  part  de  son  maître  ! 
vait  toujours  prétexte  de  visiter  Elisabeth.  "X      Ensuite  il  passa  dans  une  riche  chambre  à  coucher  où 

Plus  il  la  voyait,  plus  il  la  trouvait  belle,  naTve  et  à  des  serviteurs  s'empressèrent  de  le  déshabiller,  tandis 
digne  d'une  affection  sainte  et  durable.  De  son  côté,  la  ^  qu'un  secrétaire  lui  lisait  plusieurs  lettres  que  différents 
jeune  fille  n'avait  jamais  ouï  voix  plus  douce  que  celle  de  tÇ>  messagers  avaient  apportées.  L'une  de  ces  lettres  était 
maître  Pierre,  jamais  elle  n'avait  rencontré  des  idées  plus  ZÇ,  de  l'archiduc  Albert,  qui  se  plaignait  amèrement  du 
en  harmonie  avec  les  siennes...  si  bien  qu'un  soir,  sans  °io  projet  de  quitter  la  Flandre  espagnole  qu'avait  pu  for- 
jamais  s'être  dit  qu'ils  s'aimaient,  ils  se  surprirent  à  for-  li^  mer  un  homme,  le  plus  précieux  orncimnt  de  cette  con~ 
mer  ensemble  des  projets  de  mariage  et  d'avenir.  ±  trée  (2)  ;  une  seconde  portait  la  signature  du  duc  de 

Dès  ce  jour,  Elisabeth  avoua  franchement  s/i  tendresse  %  Buckingham  et  annonçait  l'arrivée  de  Michel  Albano, 
pour  Pierre,  et  la  bonne  Gudule  se  réjouit  d'un  événe-  "^Z  avec  une  somme  de  60,000  florins.  «Cela,  disait-il,  vous 
ment  dont  elle  n'avait  jamais  douté  ;.car  il  ne  serait  jamais  "^  «  déterminera,  moins  que  le  désir  de  m'être  agréable  ,  à 
venu  à  l'idée  de  la  vieille  femme  que  l'on  aimât  Elisabeth  ^  «  me  céder  votre  cabinet  de  vases  de  porphyre,  d'agates, 
sans  songer  à  l'épouser.  IQ  .  de  bustes  antiques,  de  médailles  et  de  tableaux.  Ce  fai- 

Cependant  Pierre,  naguère  cruellement  blessé  dans  ^i"  «sant,  je  vous  en  garderai  une  grande  reconnaissance; 
une  affection  profonde,  et  qui ,  après  un  an  d'absence,  ^^  «quant  à  mon  amitié,  vous  savez  que  rien  n'y  peut 
avait  vu  une  jeune  fille  sa  fiancée  en  épouser  un  autre,  '^Q  «ajouter.  » 

(ce  n'était  point  une  Flamande,  c'était  une  Italienne),  ne  ^^  •  Hélas!  soupira  Pierre  qui  n'écoutait  qu'à  demi  la 
se  livrait  qu'avec  défiance  aux  sentiments  qu'il  éprou-  x  lecture  de  ces  lettres,  hélas!  la  fortune  et  la  gloire  ne 
vait.  "Près  d'Elisabeth  il  subissait  toute  la  magie  produite  ^^  sont  donc  point  du  bonheur  !  » 

par  la  parole  candide  et  la  beauté  de  cette  angélique  ^^  Puis  il  congédia  d'un  geste  secrétaire,  pages  et  valets, 
créature,  mais  loin  d'elle  il  retrouvait  ses  doutes  et  ses  ^Q  et  il  se  mit  à  considérer  pieusement  le  portrait  de  sa  mère: 
souffrances.  Plusieurs  fois  même,  il  avait  voulu  se  sépa-  ^i^  '  «Vous,  soupira-t-il,  vous  qui  maintenant  êtes  une 
rer  d'elle,  il  avait  voulu  partir:  «Car,  se  disait-il,  elle  me  5^  sainte  du  ciel,  ma  mère,  éclairez-moi  1  Puis-je  compter 
trompera  comme  l'autre,  »  mais  il  ne  s'était  jamais  trouvé  °'r  à  jamais  sur  la  tendresse  d'Elisabeth  ?  • 
le  courage  d'accomplir  ce  dessein  ;  et  il  laissa,  de  cette  °lP 

manière,  s'écouler  trois  années,  qu'il  passa  dans  le  doute  ^  §  IH-  Bonheur. 

et  agité  par  les  pensées  les  plus  contraires.  % 

Elisabeth,  au  contraire,  s'était  abandonnée  avec  toute  $  Si  la  nuit  de  Pierre  se  passa  dans  l'agitation  et  dans 
la  confiance  d'une  jeune  fille  sans  expérience  à  la  ten-  ±  l'insomnie,  celle  d'Elisabeth  au  contraire  s'écoula  parmi 
dresse  qu'elle  éprouvait  pour  Pierre;  et  si  quelquefois  $  les  rêves  les  plus  riants,  et  la  jeune  fille  dormait  e^re 
un  doute  venait  troubler  son  imagination,  il  suffisait  d'un  ±  d'un  sommeil  profond,  lorsque  Gudule  s'éveilla  et  se  mit 
mot  de  Pierre  pour  l'apaiser  et  la  rassurer.  ^  sur  son  séant.  L'horloge  de  bois  indiquait  sept  heures. 

Si  bien  qu'elle  n'avait  jamais  songé  à  pénétrer  le  mys-  £     (,)  oecamps,  tome  l«'. 
tère  dont  s'entourait  ce  jeune  homme,  et  qu'elle  ignorait  T     (i)  idem. 


286 


LECTURES  DU  SOIR. 


—  Juste  Dieu!  s'écria  la  vieille  femme,  juste  Dieu!  sept 
heures!  Qiie  va  dire  madame  Dennesens  en  rue  voyant 
en  refard,  moi  qui  suis  toujours  si  exacte?  Sainte  Vierge! 
comment  ai-je  pu  dormir  si  tard? 

Elle  se  vêtit  à  la  hâte,  baisa  sur  le  front  Elisabeth 
qui  dormait  toujours,  et  se  rendit  de  son  plus  vite  chez 
madame  Dennesens. 

Le  visage  de  la  femme  du  notaire  exprimait  ce  mécon- 
tentement hargneux  et  p'resque  satisfait  de  gronder , 
qui  caractérise,  il  faut  le  dire,  certains  visages  de  mé- 
nagères flamandes. 

—  Ail!  nous  n'avons  plus  nos  jambes  de  quinze  ans, 
dame  Gudule,  fit  la  cruelle  bourgeoise,  sachant  q»ie  le 
coup  le  plus  cruel  dont  on  puisse  frapper  une  vieille 
femme  c'est  de  lui  reprocher  et  de  lui  faire  sentir  les 
infirmités  de  son  âge. 

—  Je  suis  en  retard  d'un  quart-d'heure,  reprit  Gudule 
d'un  ton  piqué;  mais... 

—  D'un  quart-d'heure!...  d'une  demi-heure,  vous 
voulez  dire? 

—  Eh  bien!  dime  Dennesens,  vous  me  paierez  en 
moins  un  quart  de  jour,  et  tout  sera  dit. 

—  Tout,  non  ;  car  ma  besogne  se  trouvera  en  retard. 

—  Je  resterai  ce  soir  nue  demi-heure  de  plus. 

—  C'est  cela!  user  de  la  chandelle... 

—  Alors,  dame  Dennesens,  que  voulez-vous  que  je 
fasse?  faut-il  que  je  m'en  retourne?  demanda  Gudule  d'un 
ton  de  dignité  oflensée. 

A  cette  menace,  dame  Dennesens,  que  sa  nature  gron- 
deuse avait  entraînée  un  peu  trop  loin,  vit  aussitôt  ap- 
paraître, devant  son  imagination,  non -seulement  le 
raccommodage  de  tout  sou  Hnge  en  suspens,  mais  cucore 
l'arrivée  chez  elle  d'une  lingère  moins  laborieuse  et  moins 
experte  que  Gudule.  * 

—  Allons,  allons,  interrompit-elle  d'uu  ton  radouci, 
laissons  là  ces  discussions  qui  ne  mènent  à  rien...  Dame 
Gudule.  avez-vous  trouvé  bon  mon  poulet? 

—  Excellent!  parfait!  madame,  reprit  Gudule  encore 
un  peu  fâchée,  et  qui  alla  prendre  sa  place  accoutumée 
dans  l'arrière-boutique. 

Sur  ces  entrefaites,  maître  Dennesens,  gros  homme 
dont  la  tinauderie  perçait  niaisement  à  travers  les  traits 
communs  et  bouflis  de  son  visage,  entra  dans  l'arrière- 
boutique  et  vint  acoster  Gudule,  tout  étonnée  de  cet 
honneur. 

—  Çà,  dit- il  en  faisant  signe  à  sa  femme  de  sortir  et 
en  s'asseyant  à  côté  de  la  lingère,  ça,  dame  Gudule,  que 
donneriez -vous  à  celui  qui  vous  apporterait  une  boime 
nouvelle? 

—  En  avez-vous  une  à  me  dire?  demanda  Gudule  en 
souriant  de  cette  plaisanterie. 

—  Oui. 

—  Je  lui  dormerai  ce  qu'il  voudra,  reprit-elle  en  com- 
mençant à  prêter  plus  d'attention  aux  paroles  du  tabel- 
lion. 

—  Eh  bien  !  je  viens  vous  apprendre  que  vous  héritez 
de  cincpiante  mille  llorius  (1)! 

—  Cinquante  mille  llorius!  Oh!  vous  vous  moquez 
de  moi!  iNe  vous  jouez  pas  ainsi,  monsieur  le  tabellion, 
voyez-vous,  cela  fait  trop  de  mal. 

—  Dame  Gudule,  tâchez  de  maîtriser  un  peu  vos  émo- 
tinV^  et  écoutez-moi.  N'avez-vous  pas  dans  la  province 
de  Liège,  proche  de  Verviers,  au  village  de  Seroulle,  un 
Cousin  liouuné  Eustache  GolTvn  ? 


—  Oui ,  maître  ;  mais  il  est  beaucoup  plus  jeune  que 
moi  et  il  a  deux  enfants. 

—  Eh  bien!  lui  et  ses  deux  enfants  sont  morts  intes- 
tal,  et  vous  êtes  la  seule  héritière  de  leur  ferme  immense 
et  de  leurs  terres. 

Tandis  que  le  tabellion  lui  donnait  ces  renseignements, 
dame  Gudule  joignait  ses  mains,  que  l'émotion  faisait 
trembler  ;  une  sueur  abondante  ruisselait  sur  son  visage, 
et  ses  lèvres  convulsives  balbutiaient  un  nom: 

—  Elisabeth!  Elisabeth! 

—  Voyons,  continua  le  tabellion,  en  passant  son  bras 
sous  le  bras  de  la  vieille  femme,  à  la  grande  surprise  de 
madame  Dennesens  qui  venait  de  rentrer  dans  l'arrière- 
boutique  ;  voyons ,  marchez  un  peu  et  venez  avec  moi 
dans  le  jardin;  l'air  vif  vous  fera  bien  et  calmera  des 
émotions  qui  ne  peuvent  être  funestes  d'ailleurs,  car 
c'est  la  joie  qui  les  cause. 

En  effet,  après  quelques  tours  dans  ce  jardin  où  elle 
était  tout  étonnée  de  se  trouver ,  car  c'était  un  honneur 
que  le  tabellion  accordait  seulement  à  ses  plus  considé- 
rables pratiques ,  Gudule  avait  retrouvé  toute  sa  raison. 

—  Maître  Dennesens,  dit-elle,  cette  fortune  ne  peut 
guère  me  servir  à  moi  qui  suis  vieille  et  habituée  à  la 
pauvreté;  il  faut  donc  qu'elle  serve  aubonheur  de  majeune 
maîtresse,  au  bonheur  d'Elisabeth  ;  et  pour  cela  il  faut 
lui  faire  croire  que  l'héritage  appartient  à  elle  et  non  à 
moi  ;  car,  sans  cela,  elle  refuserait  de  l'accepter. 

Le  tabellion  regarda  la  vieille  fille  avec  une  respec- 
tueuse admiration. 

—  11  le  faut,  voyez-vous,  continua  Gudule  avec  l'a- 
plomb que  donne  instinctivement  la  fortune,  il  le  faut, 
et  je  vous  en  garderai  une  éternelle  reconnaissance. 

—  Soit,  dit  le  tabellion,  nous  arrangerons  cela. 

—  Dans  le  Cambresis,  Elisabeth  a  des  parents  nom- 
breux, des  parents  qu'elle  ne  connaît  pas;  supposez  qu'il 
lui  eu  est  mort  un ,  et  qu'il  était  aussi  riche  que  mon 
cousin  Goffyn  ;  failes  signer  à  Elisabeth, — sans  qu'elle  sa- 
che de  quoi  il  s'agit, — sans  qu'elle  le  lise, — un  parchemin 
pour  recevoir  cet  héritage  supposé,  et  qu'au  lieu  de  cela, 
elle  signe  une  acceptation  de  mes  biens. 

—  Vrai  Dieu,  dame  Gudule,  voilà  que  vous  parlez 
d'affaires  et  que  vous  vous  y  entendez  comme  un  tabel- 
lion même. 

—  Oh!  c'est  qu'il  y  va  du  bonheur  de  mon  enfant, 
de  mon  Elisabeth  que  j'ai  élevée; — et  que  je  vais  marier, 
mon  bon  maître  Dennesens  ;  car  elle  aime  un  beau  jeune 
homme,  et  ils  étaient  trop  pauvres  pour  s'épouser.  Ah  ! 
ah  !  comme  ils  vont  être  surpris.  —  Mais  il  faut  que 
j'iiille  annoncer  à  Elisabeth  l'héritage  qu'elle  vient  de 
faire.  Dites-moi,  maître,  dame  Dennesens  ne  m'en  vou- 
dra pas  trop  si  je  m'en  vais  aujourd'hui  comme  cela  sans 
terminer  les  raccommodages  de  linge;  mais  la  tête  me 
brûle  tant  et  la  main  me  tremble  si  fort  que  je  ne  pourrais 
pas  seulement  relever  une  maille;  demain  je  viendrai  de 
meilleure  heure. 

—  Non  ,  non ,  allez  en  paix ,  dame  Gudule ,  nous  au- 
rons une  autre  lingère. 

—  Et  pourquoi?  demanda  Gudule  presque  offens/e. 

—  Parce  cpie  d'ici  à  quelque  temps  vous  aurez  autre 
chose  à  faire  qu'à  raccommoder  mes  vieux  bas.  Cà,  ve- 
nez me  mettre  votre  croix  au  bas  de  deux  ou  trois  par- 
chemins, et  je  vous  laisse  libre. 

§1V.  ROMANESQIE. 


(I)  «t.ooe  k. 


Une  heure  aprè?  le  départ  de  Gudule,  Elisabeth  s'e- 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


287 


tait  éveillée  toute  surprise  de  voir  qti'il  faisait  grand  , 
jour  et  qu'elle  avait  dormi  plus  long-temps  que  d'ordi-  ; 
naire.  Mais  elle  se  sentait  si  calme  et  si  reposée,  elle  ; 
avait  fait  de  si  doux  songes,  qu'elle  n'eut  point  le  cou-  ; 
rage  de  regretter  le  retard  cause  par  ce  sommeil  à  sa 
besogne  accoutumée.  Bien  loin  de  là,  au  lieu  de  se  lever 
aussitôt  et  de  vaquer  aux  soins  domestiques,  elle  se 
laissa  uonchalamment  aller  aux  charmes  de  ses  souvenirs, 
et  elle  était  encore  là,  dans  son  lit,  rêveuse  et  noncha- 
lante, lorsqu'on  frappa  doucement  à  la  porte. 

—  Qui  donc  est  là?  demanda-t-elle. 

—  C'est  moi,  c'est  Pierre  ! 

—  Eh  !  mon  Dieu,  dit-  elle,  quelle  opinion  va-t-il  pren- 
dre de  moi ,  lorsqu'il  saura  qu'à  pareille  heure  je  suis 
encore  couchée.  N'importe,  il  ne  faut  pas  le  mécontenter 
en  le  renvoyant. 

Elle  s'habilla  donc  à  la  bâte,  tira  les  rideaux  bleus  de 
l'alcôve,  pour  dissimuler  le  désordre  du  lit,  et  ouvrit  enfin 
à  Pierre ,  qui  sourit  malicieusement  en  voyant  les  yeux 
de  la  jolie  dormeuse  encore  gros  de  sommeil. 

—  Qui  me  vaut  donc  si  matin  votre  visite?  lui  de- 
manda-t-elle en  rougissant. 

—  J'étais  triste  et  j'avais  le  cœur  plein  de  pensées 
lourdes  et  douloureuses;  je  suis  venu  vous  voir  pour  me 
guérir.  J'étais  loin  de  soupçonner  que  vous  dormiez  en- 
core à  neuf  heures,  ajouta-t-il  en  jetant  un  regard  ta- 
quin sur  les  meubles  en  désordre  du  petit  logis. 

—  Et  pour  votre  peine  vous  m'aiderez  à  les  ranger, 
maître  Pierre.  Prenez  cette  table  avec  moi...  bon!  Pous- 
sez maintenant  cet  escabeau. 

—  Ne  dirait-on  pas  qu'ils  sont  déjà  dans  leur  ménage  ! 
s'écria  la  plus  joyeuse  voix  que  jamais  eussent  entendue 
les  deux  promis. 

C'était  Gudule,  rouge,  haletante,  et  légère  comme  si 
elle  n'eût  eu  que  quinze  ans. 

—  C'est  cela,  c'est  cela,  maître  Pierre;  apprenez  à 
aider  votre  femme  dans  les  soins  domestiques ,  car  vous 
vous  mariez  dans  quinze  jours. 

—  Dans  quinze  jours  !  lit  Pierre  avec  surprise. 

—  Ne  m'avez-vous  pas  répété  cent  fois  que  la  pau- 
vreté seule  vous  empêchait  devons  marier? 

—  Eh  bien?  demanda  Pierre  en  pâlissant. 

—  Eh  bien  !  vous  êtes  riche. 

—  Elle  sait  mon  secret,  pensa-t-il  ;  elle  m'a  fait  suivre, 
elle  m'a  épiée,  peut-être  même  a-t-elle  depuis  long-temps 
pénétré  le  mystère  dont  je  m'enveloppe;  peut-être... 
Oh  !  ce  serait  affreux  ;  peut-être  n'est-ce  que  l'homme 
riche  que  l'on  accueille  et  que  l'on  aime  ici. 

—  Vous  êtes  riche,  répéta  Gudule. 

—  Riche!  moi?... 

—  Vous,  non;  mais  Elisabeth...  elle  fait  un  héritage 
de  cinquante  mille  florins. 

—  Moi  !  Gudule  ? 

—  Toi,  mon  enfant!  toi!  Ainsi  plus  d'inquiétudes, 
plus  de  larmes!  plus  d'attente!  plus  que  de  la  joie;  tra 
la  la  la  la  la  la  la  !  > 

Et  elle  dansait ,  et  elle  sautait  en  battant  des  mains. 

Ensuite  elle  expliqua  aux  promis  comme  quoi  un 
parent  d'Elisabeth  lui  laissait  en  mourant  cinquante  mille 
florins. 

—  Et  tout  cela  est  à  vous,  Pierre,  à  vous,  dit  Elisabeth  ; 
vous  en  userez  comme  vous  le  voudrez.  Nous  vivrons 
paisiblement  de  nos  rentes,  s'il  vous  plaît;  nous  ouvri- 
rons quelque  boutique  si  vous  Taimez  mieux  ;  rien  ne 
m'importe,  pourvu  que  désormais  je  ne  vous  quitte  pas. 

—  Et  vous  ne  me  quitterez  plus  ,  Elisabeth  ;  dans 


quinze  jours  vous  serez  ma  femme  à  la  face  de  Dieu  et 
des  houmies  ;  non  pour  vos  richesses,  ajouta-t-il ,  mais 
pour  votre  cœur  et  pour  votre  tendresse...  Moi  aussi 
j'ai  un  secret,  mais  vous  ne  le  saurez  que  le  jour  de 
notre  mariage.  En  attendant,  laissez-moi  m'occuper  de 
tous  les  préparatifs  des  noces.  J'ai  quelques  amis  qui 
pourront  y  suffire,  je  pense.  Ne  sortez  pas,  ne  voyez 
personne;  me  le  promettez-vous,  me  le  jurez-vous? 

—  Je  vous  le  jure,  Pierre. 

—  Adieu  donc,  mon  Elisabeth. 

Et  il  lui  baisa  tendrement  la  main,  tandis  que  Gudule 
criait  et  chantait. 

—  Dans  quinze  jours  !  dans  quinze  jours! 

Les  quinze  jours  qui  retardaient  encore  le  mariage  et 
les  délais  que  nécessitaient  les  formalités  de  l'église  s'é- 
coulèrent en  préparatifs  où  l'aiguille  de  dame  Gudule 
joua  un  grand  rôle;  car  si  la  jeune  fille  tailla  elle-même 
sa  robe  de  noce,  en  revanche  ce  fut  Gudule  qui  la  cousit; 
et  avec  quel  soin!  je  vous  laisse  à  le  penser  !  Pierre  ne 
quittait  presque  plus  les  deux  heureuses  femmes;  seule- 
ment il  cherchait  le  plus  possible  à  les  empêcher  de  sortir 
et  à  rendre  impossible  tout  rapport  entre  elles  et  les 
autres  personnes  de  la  ville. 

Mais  quatre  jours  avant  le  mariage,  il  cessa  tout-à- 
coup  de  venir,  et  vous  pensez  combien  le  temps  parut 
long  aux  deux  femmes  et  quelles  inquiétudes  agitèrent 
leur  imagination  et  leur  cœur. 

Assise  près  de  la  petite  fenêtre,  Elisabeth  regardait 
sans  cesse  si  elle  n'apercevait  pas  au  loin  son  fiancé,  et 
son  cœur  battait  violemment  si  quelque  personne  se 
montrait  à  l'extrémité  de  la  longue  rue  ;  mais  bientôt  des 
larmes  coulaient  de  ses  yeux,  car  ce  n'était  pas  lui. 

—  11  est  malade,  se  disait-elle  avec  angoisse,  et  je  ne 
suis  point  là  pour  lui  donner  des  soins,  je  ne  suis  point 
là  pour  veiller  près  de  lui...  D'autres  fois  une  pensée 
plus  horrible  encore  se  dressait  devant  elle. 

—  11  ne  viendra  pas,  il  ne  m'aime  pas. 

Quant  à  Gudule  qui  souffrait  pour  le  moins  autant 
qu'Elisabeth,  elle  affectait  une  confiance  bien  loin  de  sa 
pensée  et  poursuivait  les  préparatifs  de  la  noce  avec  un 
cruel  désespoir  ;  d'autant  plus  cruel  qu'il  lui  fallait  le  ca- 
cher sous  une  apparence  de  gaîté. 

Enfin  le  jour  des  noces  arriva. 

Dès  huit  heures  du  matin, Gudule,  parée  elle-même 
d'une  robe  neuve,  se  mit  à  revêtir  des  habits  nuptiaux 
Elisabeth  qui ,  pâle  et  se  soutenant  à  peine ,  ne  quittait 
pas  les  yeux  de  dessus  la  fenêtre.  L'inquiétude  agitait  si 
fort  les  mains  de  Gudule  qu'elle  pouvait  à  peine  attacher 
les  épingles  et  nouer  les  rubans  de  la  robe  d'Elisabeth. 

Ces  transes  durèrent  jusqu'à  dix  heures. 

A  dix  heures,  une  musique  se  fit  entendre  dans  la  rue  ; 
bien  loin  de  se  douter  que  cette  musique  fût  pour  la 
noce,  Gudule  vint  sur  le  seuil  regarder  ce  que  c'était. 
Jugez  de  sa  surprise  !  les  musiciens  précédaient  la  con- 
frérie de  Saint-lMefonse  ,  dont  les  niend)res  ,  revêtus 
de  leur  magnifique  costume,  marchaient  enseignes  et 
guidons  déployés.  Après  cela  venait  une  députation 
des  divers  scn/ieHS  (1)  de  la  bourgeoisie  ,  et  enfin  un 
groupe  nombreux  de  gentilshommes,  parmi  lesquels 
on  remarquait  le  bourgmestre  en  personne,  et  messire 
Gavaert,  le  secrétaire  de  la  ville. 

Le  cortège  fit  halte  et  se  rangea  autour  du  pelH 
logis,  au  grand  ébaliissement  de  Gudule  et  d'Elisa- 
beth. 

(1)  Compagnie. 


288 


LECTURES  DU  SOIR. 


Alors  parut  le  marié ,  Pierre,  dans  un  riche  accoutre- 
ment, et  un  cri  s'éleva  de  toutes  parts  î 

—  Vive  la  femme  de  Rlbens! 

—  Rubens!  murmura  Elisabeth  éperdue!  Rubens!  cet 
artiste  célèbre  dont  chacun  dans  la  ville  répète  le  nom 
avec  admiration  et  respect  !  vous  êtes  Rubens?  Pierre  ! 

—  Oui ,  mon  Elisabeth ,  oui  ;  ma  fortune ,  mon  nom , 
ma  gloire,  tout  cela  vous  appartient. 

—  Qu'importe  tout  cela  ?  puisque  j'ai  votre  amour. 

—  Mais  où  donc  se  tient  Gudule? 

—  Me  voici,  me  voici,  dit  à  mi-voix  la  vieille  femme, 
confuse  de  voir  maître  Pierre  devenu  un  personnage  de 
si  grande  importance. 


—  Ah  !  ah  !  je  sais  vos  mensonges,  dame  Gudule  ,  le 
tabellion,  maître  Dennesens,  m'a  tout  dit. 

—  Taisez-vous  donc  \  quel  besoin  de  dire  cela  à  tout 
ce  monde  ? 

—  Je  ne  le  leur  dirai  point,  car  ils  le  savent  déjà. 

—  Mes  amis,  ajouta-t-il  en  prenant  la  vieille  femme  par 
la  main  ,  mes  amis,  voici  Gudule  ! 

Chacun  se  découvrit  avec  respect. 

— Et  maintenant,  fit-il  en  prenant  les  mains  d'Elisabeth 
^  et  de  Gudule ,  maintenant  marchons  à  l'église  cathédrale, 
^  où  monseigneur  l'évêque  nous  attend  pour  bénir  notre 
union. 

—  Vive  Rubens  !  vive  Elisabeth  Brant  !  répéta  la  foule. 


Dcssiii  (le  Gramillc,  gravure  de  Brown. 


KV  DÉrOT  CEMTRAL  p'aBONNEMENT,  RUE  SAINT-GEORGF.S,  11. 


Imprime  par  les  profsos  tuôcaniqucs  de  E.  DUVEHOLn , 
rue  de  Vcrneuil ,  4. 


X.  MUSEE  DBS  l  VMILLES.  289 


ÉTUDES  MORALES. 


GUDLLE 


SECONDE  PARTIE. 


1620. 


§  I.  La  fête  de  Saint-Nicolas.  J^  d'uue  fièvre  leuie  et  contre  laquelle  n'a  rien  pu  toute  la 

tÇ,  science  des  me'decins  !  Dire,  dame  Tréa,  qu'il  m'a  fallu, 

Diï  années  après  le  mariage  de  Paul  Rubens  et  d'Elisa-  |fe  moi  vieille  et  de  peu  d'utilité  sur  la  terre,  recevoir 
beth  Graudt ,  dame  Gudule,  assise  devant  une  table  de  S^  le  dernier  soupir  de  cette  ange,  belle,  jeune,  adorée,  et 
cuisine,  disposait,  dans  une  paire  gigantesque  de  souliers  3^  si  nécessaire  aux  deux  chers  petits  innocents  qu'elle  lais- 
en  carton,  des  jouets  d'enfants,  des  pâtisseries  çt  des  3^  sait  après  elle.  Dame  Tréa,  voyez-vous,  de  pareilles 
images  grossièrement  enluminées.  Une  femme  de  soixante  %Q  choses  feraient  douter  de  la  justice  de  Dieu,  si  l'on  ne 
ans  à  peu  près,  et  qui  n'était  rien  moins  que  dame  Tréa  ^^  repoussait  avec  dévotion  les  mauvaises  pensées  qu'elles 
Dennesens,  l'épouse  du  tabellion,  présentait  tour  à  tour  ■^  inspirent. 

chacun  de  c«s  objets  à  Gudule,  qui  les  enveloppait  soi^  ^°  Je  la  vois  encore  sur  son  lit  de  douleurs,  prêtant  l'o- 
gneusement  de  papiers ,  non  sans  adresser  quelques  ^  reille  au  moindre  bruit  de  voitures  et  demandant  avec 
observations  louangeuses  ou  critiques  à  celle  qui  l'aidait  ^^  anxiété  :  Est-ce  Pierre?  est-ce  mon  mari  qui  arrive  enfin? 
et  qui  recevait  ces  monitoires  avec  la  déférence  d'une  ^^  Car  il  y  avait  trois  mois  que  monseigneur  Rubens  était 
inférieure  envers  sa  supérieure.  ^!^  parti  pour  l'Espagne,  et  on  lui  avait  écrit  depuis  lors  la 

— Jamais  nous  n'avons  aussi  bien  réussi  nos  cougi/f  s  (1),  ^  maladie  de  sa  femme  et  les  craintes  qu'elle  inspirait, 
dame  Tréa;  le  sucre  qui  les  recouvre  brille  comme  du  ^!°  Hélas!  aucune  voiture  ne  s'arrêtait  devant  la  porte  du 
diamant.  La  pâte  de  ces  quenioles  (2)  manque  un  pende  ^■^  logis.  Enfin,  dame  Tréa,  vers  les  cinq  heures  du  matin, 
fermeté  ;  vous  ne  l'avez  pas  assez  cuite.  On  se  mangerait  °!^  comme  le  jour  commençait  à  paraître  et  à  se  mêler  d'une 
les  doigts  avec  ces  goières  (3).  Maintenant,  dame  Tréa,  °^  façon  lugubre  à  la  lueur  de  la  lampe,  madame  Elisabeth 
mettons  la  poupée  dans  le  soulier  de  Catherine,  le  Saint-  ^°  se  dressa  sur  son  lit  :  «  Gudule,  fit-elle  en  me  tendant  sa 
Nicolas  de  bois  dans  le  soulier  de  Paul,  et  allons  placer  ^l^  main  froide  et  moite,  amène-moi  mes  enfants,  je  veux 
tout  cela  sous  la  cheminée  de  monseigneur  Rubens,  N'a-  ^1^  les  revoir  encore  une  dernière  fois.»  J'allai  quérir  les 
vons-nous  rien  oublié?        '  ^  deux  petits  innocents  qui  ne  savaient  ni  pourquoi  on  les 

—  Non,  dame  Gudule ,  tout  est  prêt  ;  rien  ne  manque  ■^  éveillait  de  si  bonne  heure,  ni  pourquoi  je  les  faisais 
pour  cette  fête  des  enfants.  ^  mettre  à  genoux  près  du  lit  de  leur  mère,  ni  pourquoi 

—  Rien!  dame  Tréa,  rien  excepté  leur  mère!  soupira  ^!-=  leur  mère  les  bénissait  en  pleurant. 

Gudule  en  se  retournant,  et  dont  la  tête,  restée  jusqu'à-  ^  — Ecoute,  Gudule,  me  dit  ensuite  la  chère  dame, 
lors  dans  l'ombre,  se  trouva  tout-à-fait  éclairée  par  la  ^  écoute:  arme-toi  de  courage  et  de  force  pour  supporter 
lumière  de  la  lampe.  Leur  mère!  répéta-t-elle  avec  une  ^  le  chagrin  de  ma  mort,  car  il  faut  que  tu  deviennes 
expression  de  désespoir  qui  contractait  son  visage  pâle  °!°  îa  mère  de  mes  enfants.  Je  ne  te  l'ai  jamais  dit  ;  mais  le 
et  profondément  flétri  par  la  douleur  et  par  l'âge,  leur  =;^  mal  dont  je  meurs,  Gudule ,  c'est  d'avoir  perdu  l'amour 
mère  !  ^  ^'^  ™<^o  mari.  Vois-tu,  Gudule,  il  s'est,  bien  des  fois,  re- 

Et  des  larmes  tombèrent  lentement  de  ses  yeux  crail-  ^  penti  d'avoir  épousé  une  pauvre  fille  sans  éducation  bril- 
les sur  ses  joues  ridées  et  livides.  ^  lante,  et  qui  ne  savait  qu'aimer  son  mari,  élever  ses  en- 

—  Dire  qu'après  huit  années  de  mariage  elle  est  morte  3^  fants  dans  la  crainte  de  Dieu  et  surveiller  son  ménage. 

o{o  J'ai  eu  tort  de  ne  point  lutter  contre  mes  coûts  paisibles 

(1)  sorte  de  pdUsserie  couverte  de  sucre.  ±  et  nion  besoin  d'une  existence  obscure  et  d'intérieur; 

(2)  Gâteaux  au  mïïieu  desquels  se  trouve  une  pelile  figure  en  terre  3£  •.        •    j»  i   •    i  •  i      <   i  ♦« 
cuite  représentant  un  auge,  reniant  Jésos  ou  quelque satot^               $  J  ^'"■^•s  ^"'  P^"""  •"»  P'^'^^'  apprendre  a  devenir  coquette, 

(5j  Tourteau  fromage.  ,,^       <=J°  à  me  parer  de  belles  robes,  à  briller  dans  les  fêtes  où  on 

JUILLET  1836.  —  37.  —  inoisîkv.F  A>>rE. 


290 


LECTURES  DU  SOIR. 


le  recherchait,  lui ,  de  toutes  parts.  Oh  !  que  ne  l'ai-je 
fait!  je  ne  l'aurais  point  vu  s'éloigner  insensiblement  de 
moi  ou  n'y  venir  qu'avec  contrainte  et  par  devoir  ;  je  ne 
l'aurais  pas  vu  lire  avec  remords  sur  mon  visage  les 
douleurs  que  me  causait  son  abandon  \  je  ne  serais  point 
mourante  ;...Gudule,  maintenant  je  ne  l'attendrais  pas  en 
vain  pour  qu'il  reçoive  mon  dernier  soupir.  —  Mon  Dieu  ! 
n'est-ce  pas  le  bruit  de  sa  voiture  ?  interrompit-elle  avec 
joie.  Non  ,  ce  n'est  rien ,  Gudule.  Et  elle  cacha  son 
visage  dans  ses  deux  mains. 
Puis  après  quelques  minutes  de  silence  : 

—  H  faut  que  je  finisse  ce  que  j'ai  à  te  dire,  car  les  ins- 
tants sont  précieux.  Mon  mari  a  cessé  de  m'aimer  une 
fois  que  le  prestige  romanesque  de  nos  amours  a  fait 
place  à  un  bonheur  vulgaire.  11  s'est  rejeté  avec  passion 
dans  les  bras  de  la  gloire  dont  je  l'avais  un  moment 
détourné.  J'ai  expié  alors  ma  courte  félicité  par  de 
bieik  cruelles  souffrances;  j'aurais  dû  les  supporter  pour 
mes  enfants  ,  Dieu  ne  m'en  a  pas  donné  la  force.  Veille 
donc  sur  ces  enfants,  sur  Catherine  surtout  ;  élève-la 
pieusement ,  simplement,  et  tâche  qu'elle  soit  moins  mal- 
heureuse que  sa  mère. 

Elle  voulut  encore  parler  ;  les  forces  lui  manquèrent  : 
trop  d'efforts  l'avaient  épuisée;  mais,  sans  proférer  un 
mot,  elle  me  désignait  des  yeux  la  chambre  où  l'on 
avait  reconduit  les  enfants,  comme  pour  me  dire  : — N'ou- 
blie pas  ce  que  je  t'ai  demandé. 

A  sept  heures  le  prêtre  arriva ,  suivi  de  nombreux  fi- 
dèles, qui  envahirent  en  silence  l'appartement  et  se 
mirent  à  genoux  autour  du  lit  de  la  malade.  D'autres  en- 
touraient la  maison,  des  flambeaux  à  la  main  ,  et  la  son- 
nette des  petits  enfants  de  chœur  tintait  d'une  manière 
sinistre  au  milieu  de  ce  murmure  de  pas  et  de  prières. 
Elisabeth ,  résignée  aux  coups  dont  le  Seigneur  la  frap- 
pait, reçut  les  derniers  sacrements  avec  la  ferveur  d'une 
ange  et  à  l'édification  de  tous.  Puis,  quand  cette  foule  se 
fut  écoulée  ,  quand  il  ne  resta  plus  que  moi  près  de  son 
lit,  elle  répéta  deux  fois  :  «  Mes  enfants  !  mes  enfants  !...  » 

Des  sanglots  interrompirent  dame  Gudule. 

Le  lendemain ,  reprit-elle  d'une  voix  encore  émue , 
le  lendemain,  quand  le  logis  était  tendu  de  noir,  quand 
les  prêtres  se  disposaient  à  conduire  le  cercueil  à  l'église, 
le  bruit  de  cette  voiture  qu'Elisabeth  avait  tant  attendue 
se  fit  ouïr  et  monseigneur  Rubens  descendit  devant 
la  porte  de  sa  maison  ;  k  l'aspect  de  ces  préparatifs  lu- 
gubres, il  devint  pâle  comme  un  mort,  et,  me  prenant 
par  la  main,  il  m'entrama  dans  la  chambre  où  se  trouvait 
la  bière. 

—  Gudule,  me  demanda-t-il,  avec  une  voix  qui  me  fit 
mal,  Gudule,  m'a-t-Elle  pardonné  en  mourant? 

—  Ses  dernières  paroles  ont  été  des  bénédictions  pour 
vous. 

—  Oh  !  Gudule,  fit-il  en  s'agenouillant,  tu  ne  sais  pas 
tout  ce  que  cette  ange  a  souffert  par  moi.  Malheur  sur  moi  ! 
je  voudrais  mourir!  et  il  marchait  comme  un  désespéré, 
et  il  se  frappait  la  tête  contre  la  muraille ,  et  il  serrait 
le  cercueil  dans  ses  bras. 

—  Alors  j'allai  chercher  ses  enfants  et  je  les  lui  amenai. 
Il  les  regarda  d'abord  d'un  œil  sec  et  presque  égaré  ; 
puis  tout-à-coup  il  fondit  en  larmes. 

—  Tu  seras  leur  mère,  n'est-ce  pas,  Gudule?  s'ë- 
cria-t-il. 

—  Je  l'ai  déjh  promis  à  Elisabeth,  répondis-je. 

Et  j'ai  tenu  ma  promesse,  dame  Tréa;  de  ce  jour-là 
même,  je  n'ai  plus  quitté  les  deux  enfants;  je  les  ai  élevés 
4aiS  la  crainte  de  Dieu    dans  le  souvenir  de  leur  mère 


et  dans  la  tendresse  et  le  respect  qu'ils  doivent  à  leur 
père. 

—  Mais  ajouta-t-elle  en  s'essuyant  les  yeux ,  voici  que 
huit  heures  vont  sonner  ,  et  il  est  temps  de  porter  tout 
cela  chez  monseigneur  Rubens  ;  il  ne  faut  plus  que  je 
pleure,  dame  Tréa,  car  la  fête  de  saint  Nicolas  doit  être 
joyeuse  pour  les  enfants,  et  si  la  petite  Catherine  me  voit 
pleurer,  elle  pleurera  aussi  et  elle  me  dira  :  •  Mère  Gu- 
dule ,  tu  penses  à  notre  mère ,  car  tu  es  triste.  » 

Après  ces  longs  bavardages  que  l'on  comprendra  et 
que  l'on  excusera  sans  doute  ,  en  songeant  que  Gudule 
compte  soixante-dix  ans ,  elle  prit  dans  ses  bras  les  deuï 
grands  souliers  de  carton  et  entra  dans  la  chambre  k 
coucher  de  Rubens. 

L'artiste,  déjà  debout,  parcourait  sa  chambre  à  grands 
pas;  une  pensée  grave  semblait  le  préoccuper,  et  l'arri- 
vée de  Gudule  parut  l'impressionner  désagréablement , 
mais  il  n'en  témoigna  rien  : 

—  Eh!  comme  vous  voilà  chargée ,  ma  bonne  Gudule. 

—  Oui,  monseigneur;  c'est  aujourd'hui  la  Saint-Nico- 
las: et  nos  enfants  vont  venir  savoir  si  le  bienheureux 
évêque  a  passé  et  si  son  baudet  a  laissé  beaucoup  de  ces 
bonnes  choses  que  contiennent  les  paniers  qu'il  porte  : 
j'ai  donc  empli  ces  deux  souliers  de  toutes  les  friandises 
que  j'ai  pu  fabriquer  depuis  hier  soir  avec  l'aide  de  dame 
Tréa  Dennesens.  Holà!  Paul  et  Catherine,  venez,  mes 
chers  petits. 

Et  elle  se  plaça  devant  la  cheminée,  cachant  de  son 
mieux,  au  moyen  de  sa  jupe  étalée,  les  souliers  de  car- 
ton et  leurs  richesses. 

La  petite  fille  se  précipita  demi-nue  dans  la  chambre 
de  son  père  ;  Rubens  alla  prendre  dans  ses  bras  le  petit 
garçon  trop  jeune  encore  pour  marcher. 

Tandis  que  ce  dernier,  assis  par  Gudule  dans  un 
fauteuil  proportionné  à  sa  taille,  considérait  avec  assez 
d'indifférence  une  scène  qu'il  ne  comprenait  pas  encore, 
sa  sœur ,  jolie  espiègle  de  cinq  ans ,  tournait  autour  de 
dame  Gudule  qui  s'efforçait  de  lui  dérober  la  vue  de  la 
cheminée  et  qui  lui  répétait  en  riant: 

—  Saint  Nicolas  n'a  point  passé  par  ici. 

—  Mère  Gudule,  vous  me  trompez,  car  j'ai  ëtë  sage 
toute  la  semaine,  et  hier  soir  j'ai  rempli  de  foin  le  gros 
soulier  de  carton  pour  que  le  baudet  de  saint  Nicolas 
puisse  manger  long-temps  et  laisser  à  son  maître  le  loisir 
de  me  donner  beaucoup  de  bonnes  choses. 

Et,  par  une  ruse  adroite,  elle  feignit  de  passer  à  droite 
de  dame  Gudule;  mais  elle  se  détourna  lout-à-coup,  se 
glissa  à  gauche  et  se  trouva  face  à  face  avec  les  friandises 
entassées  dans  le  soulier. 

—  Oh  !  le  bon  saint  !  dit-elle  en  prenant  possession  de 
tous  ces  trésors  ;  oh  !  le  bon  saint  !  La  belle  poupée,  mère 
Gudule;  elle  a  une  jupe  de  gros  de  Tours  et  une  colle- 
rette de  Malines.  Tiens,  père,  regarde  ses  beaux  yeux  bleus 
et  sa  bouche  rose...  Et  des  conques  !  et  des  flans  (1)1 

Pendant  ce  temps,  le  petit  Paul  mangeait  lentement 
une  conque  sucrée  que  Gudule  lui  avait  donnée. 

C'était  un  groupe  charmant  que  cette  vieille  femme 
agenouillée  près  de  la  cheminée,  une  main  appuyée  sur 
le  fauteuil  du  petit  garçon,  et  soutenant,  de  son  bras 
gauche,  Catherine  dont  les  vêtement*  en  désordre  lais- 
saient nues  la  poitrine  et  les  jolies  épaules;  puis,  autour 
d'eux ,  des  jouets  épars ,  et  un  grand  épagneul  qui ,  la 
tête  allongée  sur  ses  deux  pattes  de  devant,  portait  vers 
la  conque  de  Paul  des  regards  convoiteux  et  passait,  do 

(1)  Tourte  à  la  erème  et  aox  etu^.  \ 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


291 


temps  à  autre,  sa  langue  rose  sur  ses  lèvres  garnies  de 
longs  poils  soyeux. 

Distrait  par  un  si  délicieux  tableau ,  Rubens  oublia 
quelques  instants  les  pensées  soucieuses  qui  le  préoccu- 
paient. Bientôt  néanmoins  les  plis  de  son  front  reparurent 
et  il  se  remit  à  parcourir  Tappartement  avec  une  vire 
agitation. 

—  Quavez-vous  donc,  monseigneur?  lui  demanda 
Gudule  d'un  air  inquiet. 

—  Ah  !  répliqua  Rubens  qui  attendait  cette  question 
et  qui  n'éprouvait  pas  moins  un  cruel  embarras  pour  y 
répondre,  ah!  Gudule,  c'est  quelque  chos^  de  bien  sé- 
rieux et  de  bien  grave. 

—  Quoi  donc? 

Rubens  rougit  et  fit  encore  quelques  pas  ;  puis,  quand 
il  se  trouva  tout  au  bout  de  l'appartement,  il  se  retourna 
et  dit  rapidement  : 

—  On  veut  me  remarier. 
Gudule  fit  le  signe  de  croix. 

—  Vous...  vous  remarier  1 

—  Oui,  Gudule  !  mes  amis  m'offrent  an  parti  fort  avan- 
tageux; l'isolement  où  je  me  trouve  nuit,  disent-ils,  à  mes 
travaux. 

—  Et  vous  avez  refusé,  n'est-ce  pas?  vous  avez  refusé 
sans  hésiter? 

—  Sans  doute,  mais... 

—  Vous  n'avez  point  déjà  oublié  celle  qui  est  morte 
Dour  vous  avoir  trop  aimé? 

Rubens  ne  répondit  que  par  un  mouvement  de  la 
tète. 

—  Et  vos  enfants  !  vos  pauvres  enfants  !...  Quoi  donc! 
ils  seraient  obligés  de  dire  à  une  autre  femme  :  •  ma 
mère!»  Oh!  cela  n'est  point  possible,  cela  ne  se  peut 
pas. 

—  Vous  ne  considérez  point  assez  ma  position,  Gudule, 
répliqua  Rubens  qui  supportait  péniblement  ces  observa- 
tions quoiqu'il  les  eîit  prévues  ;  ma  vie  est  triste  et  soli- 
taire :  quand  je  rentre  au  logis  après  une  journée  de  tra- 
vail!... personne  ne  m'y  attend. 

—  Vos  enfants  vous  y  attendent ,  monseigneur  ,  vos 
enfants  !  ces  petits  anges  devant  lesquels  on  passerait  sa 
vie  à  deux  genoux.  Je  ne  vous  parle  pas  de  moi  5  je  ne 
suis  qu'une  vieille  femme  plus  à  charge  que  commode , 
et  dont  les  forces  et  l'intelligence  trahissent  la  bonne  vo- 
lonté; mais  vous  avez  vos  enfants!  Et  combien  de  fois 
une  pauvre  femme  que  j'ai  connue  a-t-elle  passé  des 
soirs  ,  des  jours ,  des  semaines ,  des  mois  entiers  ,  sans 
trouver  au  logis  d'autres  personnes  que  ses  enfants  et 
que  moi. 

—  Gudule!... 

—  Oh!  pardon  !  pardon!  interrompit-elle  en  se  jetant 
aux  genoux  de  Rubens  ,  pardon  !  je  ne  sais  plus  ce  que 
je  dis;  il  ne  faut  pas  ajouter  d'importance k  mes  paroles... 
C'est  que,  voyez-vous,  j'ai  perdu  la  tête  quand  vous  m'a- 
vez dit  :  «  On  veut  me  remarier.  •  Oh  !  ne  le  faites  pas  ! 
au  nom  du  ciel,  au  nom  d'Elisabeth,  ne  le  faites  pas  !  Don- 
ner une  belle- mère  à  vos  enfants  !  mais  c'est  les  con- 
damner aux  larmes,  c'est  détruire  leur  bonheur  à  venir... 
«Mon Dieu!  faites  que  je  trouve  des  mots  pour  le  con- 
vaincre, faites  qu'il  renonce  à  ce  fatal  projet  !  » 

Et  elle  pleurait ,  et  elle  sanglotait ,  et  elle  pressait  les 
genoux  de  Rubens.  La  petite  Catherine  voyant  les  larmes 
de  Gudule  se  mit  à  pleurer  également ,  et  Paul  laissa 
tomber  sa  couque ,  près  de  laquelle  l'épagneul  allongea 
le  museau  sans  toutefois  oser  prendre  le  morceau  friand. 

—  Rien  n'est  encore  décidé,  ma  bonne  Gudule  ;  je  n'ai 


point  encore  pris  de  résolution  ;  calmez-vous,  dit  Rubens 
en  se  dcbarassant  des  étreintes  de  la  vieille  femme. 

Et  il  sortit  vivement  impressionné,  mais  non  pas 
vaincu. 

Quand  il  se  fut  éloigné  Gudule  courut  aux  deux  en- 
fants, les  serra  contre  sa  poitrine ,  comme  si  on  eût  voulu 
les  lui  enlever,  et  leur  montrant  le  ciel: 

—  Mes  enfants,  priez  Dieu,  s'écria-t-elle,  priez  Dieu  ! 
Demandez  à  votre  mère  qu'elle  intercède  près  de  lui  " 
pour  TOUS  ,  car  vous  avez  bien  besoin  de  sa  protec- 
tion. 

La  petite  Catherine  joignit  les  mains  et  s'agenouilla. 

—  Mon  Dieu!  ne  nous  abandonnez  pas,  murmura  Gu- 
dule. 

S  II.  Le  chapelet  d'ob. 

nélas!  ni  les  larmes  de  Gudule,  ni  deux  neuvaînes 
vouées  par  elle  à  Notre-Dame  d'Anvers  ne  purent  dé- 
tourner Rubens  des  projets  de  mariage  qu'il  méditait. 

Car  Hélène  Froment,  sa  fiancée,  appartenait  à  la  famille 
la  plus  riche  et  la  plus  puissante  de  la  nlle.  Jeune,  belle 
et  renommée  pour  son  esprit ,  Hélène  avait  dédaigné  la 
main  que  lui  offraient  des  négociants  qui  comptaient  par 
centaines  de  tonnes  d'or  et  des  seigneurs  qui  voulaient 
parer  son  front  de  la  couronne  ouverte  de  princesse  ou 
de  marquise.  Pour  la  séduire,  il  avait  fallu  la  gloire  et  la 
noblesse  réunies  en  Rubens,  dont  toute  l'Europe  admi- 
rait les  œuvres  sublimes  et  que  les  rois  d'Angleterre  et 
d'Espagne  se  disputaient  pour  ambassadeur.  Certes,  elle 
n'eût  point ,  en  quittant  l'opulence  de  la  maison  pater- 
nelle, voulu  entrer  dans  un  logis  vulgaire,  sans  pages 
sur  le  perron  pour  la  recevoir,  et  dont  la  magnificence 
n'eût  point  fait  dire  avec  admiration  aux  étrangers  qui 
passaient  :  «  Quel  prince  demeure  en  cette  royale  mai- 
son?» Elle  aimait  Rubens  avec  tous  les  prestiges  de  son 
grand  nom ,  de  son  immense  fortune  et  du  faste  dont  il 
s'entourait  ;  mais  elle  n'eût  point  pris  garde  à  Rubens , 
pauvre  et  inconnu;  elle  ne  l'eût  point  accueilli  mélanco- 
lique et  déguisé  sous  le  pourpoint  d'un  humble  commis 
marchand. 

Et  il  faut  en  faire  l'aveu,  Rubens,  de  son  côté,  n'éprou- 
vait rien  pour  Hélène  de  ce  qu'il  avait  éprouvé  jadis 
pour  Elisabeth.  Le  temps  et  l'âge  avaient  tempéré  son 
imagination  romanesque  et  rectifié  sa  raison  aux  dépens 
de  son  cœur.  L'expérience  peut-être  ewtrait  aussi  pour 
beaucoup  dans  une  telle  modification  d'idées.  S'il  avait 
fait  verser  bien  des  larmes  à  la  pauvre  Elisabeth  Grandt, 
s'il  lui  avait  coûté  bien  des  douleurs,  lui-même  était  loin 
d'avoir  trouvé,  dans  son  premier  mariage,  le  bonheur 
qu'il  s'y  promettait.  L'idéal  rêvé  par  le  cœur  ressemble 
aux  peintures  à  fresque  du  Vatican  ;  de  loin  rien  n'égale 
l'harmonie  des  figures  qu'elles  présentent  et  la  déli- 
cieuse pureté  de  leurs  contours;  de  près,  on  n'y  trouve 
plus  qu'une  masse  de  couleurs  dure  et  crue.  Ainsi,  mille 
dissonances  cruelles  détrompèrent  bientôt  Rubens , 
prompt  d'ailleurs  au  dégoût  et  au  découragement,  comme 
tous  les  hommes  d'imagination  ardente.  La  monotonie 
ne  tarda  point  à  se  placer  entre  lui  et  cette  jeune  femme 
sans  autre  volonté  que  la  volonté  de  son  mari ,  toujours 
satisfaite  de  ce  qu'il  voulait,  agenouillée  devant  ses 
moindres  désirs  et  ne  sachant  que  le  regarder  avec  des 
yeux  pleins  de  tendresse.  Insoucieuse  des  fêtes  et  du 
monde  elle  n'y  suivait  son  mari  que  pour  l'y  suivre,  que 
pour  l'y  voir  et  non  pour  y  prendre  sa  part  de  plaisirs 
au  miliea  desquels  elle  se  sentait  timide  et  mal  à  l'aise. 


2D2 


LECTURES  DU  SOIR. 


Si  bien  que,  peu  à  peu,  Rubens  prit  l'habitude  d'aller 
seul  dans  ces  T'êtes  et  de  laisser  Elisabeth  au  logis.  Une 
fois  (iu''il  rentra  prescjue  au  lever  du  soleil,  il  trouva  sa 
femme  qui  l'attendait  encore,  et  dont  les  yeux  rouges  et 
gonfles  trahissaient  des  larmes  récemment  répandues. 
Ces  larmes  adressaient  tacitement  à  Rubens  des  reproches 
si  justes  qu'il  s'en  irrita  et  s'en  plaignit  à  la  jeune  femme, 
comme  si  elle  n'eût  point  fait  tous  ses  efforts  pour  les 
lui  cacher. 

—  Pierre,  lui  répondit-elle  avec  la  douceur  et  la  rési- 
gnation d'un  ange ,  Pierre ,  je  ne  pleurerai  plus. 

Dès  lors ,  en  effet ,  Rubens  ne  la  vit  plus  verser  de 
larmes ,  mais  elle  tomba  dans  une  tristesse  morne  et  ma- 
ladive dont  elle  ne  sortait  qu'à  l'approche  de  son  mari 
pour  lui  sourire  et  pour  lui  complaire. 

Un  autre  jour  Rubens  fit  devant  elle  l'éloge  d'une 
dame  qu'il  venait  de  rencontrer  et  dont  la  parure  splen- 
dide  et  les  riches  vêtements  disposés  avec  goût  l'avaient 
vivement  frappé  5  sa  femme  crut  voir  dans  ces  éloges 
une  réprimande  indirecte  de  ses  habitudes  bourgeoises 
et  de  la  simplicité  de  costume  qu'elle  avait  conservée  de 
sou  ancienne  pauvreté.  Dès  le  soir  même,  elle  échangea 
ses  modestes  vêtements  contre  les  riches  brocards  et  les 
soyeux  damas,  puis  elle  attendit  Rubens  le  cœur  palpi- 
tant de  joie  -,  car,  se  disait-elle,  il  sera  satisfait  de  ce 
nouveau  sacrifice. 

Hélas!  elle  reçut  pour  récompense  les  regards  mo- 
queurs des  personnes  qui  accompagnaient  son  mari,  et 
cette  question  faite. avec  ironie  par  Rubens  : 

—  Qui  donc,  Elisabeth,  vous  a  si  bien  affublée? 

Dans  son  désir  insensé  de  complaire  à  celui  qu'elle  ai- 
mait, l'infortunée  s'était  entachée  d'un  tort  que  ne  par- 
donne jamais  la  vanité  d'un  homme  :  de  ridicule  ;  —  de 
ridicule  devant  témoins  ! 

Cependant  Elisabeth  était  devenue  mère  deux  fois. 
Elle  cherchait  à  oublier  dans  les  soins  de  la  maternité 
l'indifférence  et  les  dédains  de  son  mari,  lorsqu'un  coup 
nouveau  la  frappa  rudement  :  Rubens  allait  partir  pour 
l'Espagne  ,  où  il  comptait  passer  plusieurs  années.  Il  y 
avait  si  peu  de  regrets  et  tant  de  respect  humain  et  de 
dissimulation  dans  la  manière  triste  dont  Rubens  lui 
annonça  cette  nouvelle,  qu'elle  ne  se  trouva  point  la 
force  d'une  plainte  ou  d'une  observation  ;  seulement  elle 
leva  sur  son  mari  un  regard  morne  et  désespéré,  puis  en 
silence  elle  serra  contre  elle  ses  deux  enfants  ,  dont  l'un 
ne  comptait  encore  que  peu  de  semaines. 

Trois  jours  après  Rubens  partit  5  quand  les  murs  d'An- 
vers eurent  tout-à-fait  disparu  derrière  lui,  il  se  sentit  au 
cœur  la  joie  d'un  prisonnier  que  l'on  délivre  et  respira 
plus  à  l'aise ,  débarrassé  d'un  fardeau  de  contrainte  et 
d'ennui.  Il  va  donc  enfin  revoir  cette  riche  et  noble  cour 
d'Espagne,  Madrid,  l'Escurial  !  Il  va  recommencer  dans 
ce  pays  de  fées  une  vie  de  plaisirs ,  de  sérénades ,  d'cni- 
vremens-,  et  là,  point  de  déception,  car  il  l'a  déjà  menée, 
cette  vie  de  délices,  il  y  a  douze  ans.  Oh  !  que  de  tels  sou- 
venirs font  bif'n  !  que  de  telles  espérances  font  bien.... 

Ce  fut  à  Madrid,  le  surlendemain  de  son  arrivée,  en 
rentrant  d'un  combat  de  taureaux,  où  tous  les  spectateurs 
s'étaient  levés  ensemble  pour  saluer  le  grand  peintre 
français  à  son  entrée  dans  le  cirque,  qu'il  reçut  la  lettre 
suivante  : 

«  Pierre,  je  voudrais  vous  revoir  avant  de  mourir  ^  je 
voudrais  vous  parler  de  nos  enfaïits.  Je  me  meurs. 

«  Elisabeth.  • 


II  partit  sur  l'heure ,  mais  il  arriva  trop  tard ,  comme 
vous  le  savez. 

La  mort  d'Elisabeth  affligea  vivement  Rubens;  mais  le 
travail,  la  gloire  et  les  distractions  qui  l'environnaient 
ne  tardèrent  pas  à  rendre  moins  énergique  cette  impres- 
sion d'une  douleur  où  se  mêlait  peu  le  sentiment  d'une 
privation  personnelle  ;  car  depuis  quelque  temps  Elisa- 
beth se  trouvait  presque  en  dehors  de  la  vie  de  Rubens, 
et  partant  elle  ne  laissait  guère  peu  de  vide  après  elle. 

Si  bien  qu'un  jour,  au  sortir  de  chez  Hélène  Fro- 
ment, Rubens  se  surprit  rêvant  à  cette  jeune  tille,  qui 
parlait  des  arts  avec  tant  d'éloquence  et  d'enthousiasme. 
Hélène,  de  son  côté,  comprenait  l'impression  produite 
par  son  esprit  et  par  sa  beauté  sur  Rubens,  et  elle  sut 
tour  à  tour  exciter  avec  tant  d'adresse  et  de  coquetterie 
la  vanité,  la  jalousie  et  l'imagination  de  l'artiste,  qu'il 
ne  s'occupa  bientôt  plus  que  d'une  idée ,  qu'il  ne  forma 
bientôt  plus  qu'un  désir  :  devenir  l'époux  d'Hélène  Fro- 
ment. 

Cependant,  une  personne  le  gênait  dans  ses  desseins  et 
lui  présentait  un  obstacle  ,  bien  frêle  en  apparence,  mais 
qu'il  ne  lui  en  coûtait  pas  moins  beaucoup  de  renverser; 
c'était  Gudule  !  Gudule  ,  l'amie  dévouée  d'Elisabeth  ! 
Gudule,  qui  avait  essuyé  une  à  une  les  larmes  de  la 
pauvre  Elisabeth  !  Gudule  devenue  la  mère  des  deux 
petits  orphelins  d'Elisabeth!  «  Que  me  fait  cette  femme, 
se  disait -il?  quelle  autorité  exerce -t- elle  sur  moi? 
que  m'importe  son  blâme  ou  son  approbation?»  Et 
néanmoins,  dix  fois  près  de  lui  parler  de  ses  projets  de 
mariage,  il  garda  le  silence  et  se  sentit  la  rougeur  sur 
le  front  et  le  remords  au  cœur.  Enfin,  le  jour  de  la  Saint- 
Nicolas,  comme  on  l'a  vu,  il  sortit  de  cette  contrainte  et 
dès  lors  il  marcha  rapidement  dans  l'exécution  de  sou 
dessein,  évitant  Gudule  et  ne  visitant  ses  enfants  qu'à  la 
dérobée. 

Dire  ce  que  Gudule  souffrait  n'est  point  possible  à  des 
paroles  humaines;  non-seulement  elle  voyait  dans  le 
mariage  de  Rubens  une  profanation  du  souvenir  d'Elisa 
beth ,  mais  encore  le  malheur  des  deux  petits  enfants 
laissés  par  l'infortunée  ;  car  Hélène  Froment ,  comme 
toutes  les  femmes  que  mettent  en  évidence  leur  beauté, 
leur  esprit  ou  leur  haute  position  sociale ,  se  trouvait  en 
butte  à  bien  des  calomnies  et  à  bien  des  haines  que  n'ex- 
citaient que  trop  d'ailleurs  son  caractère  hautain  et  dé- 
daigneux. On  interprétait  odieusement  ses  actions  les 
plus  innocentes,  et  la  moindre  de  ses  paroles  se  répétait 
commentée ,  dénaturée  et  envenimée.  Jugez  donc  des 
préventions  que  nourrissait  contre  elle  Gudule,  si  mal 
disposée  d'ailleurs  pour  elle  ;  Gudule  qui  la  voyait  prendre 
la  place  et  l'héritage  d'Elisabeth;  Gudule  aigrie  par  tant 
d'épreuves  et  par  tant  de  souffrances.  Aussi ,  lorsqu'on 
lui  transmit,  de  la  part  de  Rubens,  l'ordre  de  faire  con- 
duire à  Hélène  Froment  Catherine  et  le  petit  Paul,  elle 
refusa  d'abord  positivement  et  avec  énergie  de  déférer  à 
cet  ordre;  puis,  quand  on  lui  eut  fait  comprendre  qu'il 
fallait  céder  ou  s'exposer  à  un  juste  ressentiment,  elle 
céda,  mais  ce  fut  de  telle  manière  qu'Hélène  s'en  trouva 
blessée  et  que  dès  lors  un  germe  d'aversion  mutuelle 
fermenta  dans  le  cœur  de  ces  deux  femmes. 

Voici  comment  eut  lieu  cette  entrevue. 

Après  avoir  mis  aux  deux  enfants  leurs  robes  de  deuil, 

après  avoir  imprudemment  répété  à  Catherine  qu'elle  la 

menait  chez  une  femme  qui  rempècherait  bientôt  de  prier 

le  bon  Dieu  pour  sa  mère  Eli.saboth,  chez  une  fenune 

!  qu'il  ne  fallait  pas  embrasser,  Gudule,  l'air  solennel  et 

'  ri'frogué,  prit  ollc-mêmc  Paul  dans  ses  bras,  donna  la 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


203 


main  à  la  petite,  et  se  dirigea  vers  le  logis  d'Hëlène.  Les 
nombreux  domestiques  qui  peuplaient  l'antichambre  et 
les  grands  airs  qu'ils  prirent  à  l'égard  de  la  vieille  femme, 
vêtue  comme  on  se  vêtissait  trente  années  auparavant, 
ajoutèrent  encore  à  son  indignation.  Cependant,  dès 
qu'elle  se  fut  nommée,  on  changea  de  manières  à  son 
égard  et  on  l'introduisit  avec  empressement  chez  la  fiancée 
de  Rubens,  qui  se  trouvait  alors  h  sa  toilette.  Aussitôt 
Hélène  s'échappa  demi-nue  des  mains  de  ses  femmes  et 
vint  pour  embrasser  les  enfants-,  Ife  petit  Paul,  trop  j«une 
pour  avoir  compris  les  insinuations  hostiles  de  Gudule, 
tendit  ses  joues  grosses  et  fraîches  aux  baisers  de  la 
jeune  fille,  mais  Catherine  détourna  la  tête,  se  prit  à 
pleurer  et  cria  : 

—  Mère  Elisabeth  !  mère  Elisabeth  ! 

—  Ne  pleure  pas,  ne  te  désole  pas  ainsi...  Je  tâcherai 
de  la  remplacer,  mon  enfant;  je  serai  ta  mère  ;  dis,  le 
veux-tu? 

Et  elle  attirait  sur  ses  genoux  la  petite  fille,  qui  se 
débattait  et  pleurait  toujours. 

—  Je  te  fais  donc  bien  peur?  est-ce  que  tu  me  trouves 
laide? 

—  Non ,  dit  l'enfant  en  suspendant  ses  larmes  pour  la 
regarder,  non  -,  mais  vous  m'empêcherez  de  prier  le  bon 
Dieu  pour  mère  Elisabeth. 

—  Et  qui  t'a  dit  cela,  ma  petite? 

—  C'est...  L'enfant  regarda  Gudule. 

—  C'est  moi,  madame,  interrompit  hardiment  la 
vieille  femme. 

—  Et  qui  vous  a  fait  dire  cela?  demanda  Hélène  d'un 
air  hautain. 

—  Ne  venez-vous  pas  prendre  la  place  de  leur  mère? 
ne  venez-vous  pas  donner  d'autres  enfants  à  leur  père, 
et  dérober  ainsi  à  ces  orphelins  une  partie  de  sa  ten- 
dresse pour  eux?  Ne... 

—  Mon  enfant ,  reprit  Hélène  en  détournant  la  tête  et 
sans  laisser  achever  Gudule,  on  te  trompe.  Loin  de 
t'empêcher  de  prier  le  bon  Dieu  pour  ta  mère ,  nous  le 
prierons  ensemble  toutes  les  deux  pour  elle.  Tiens,  ajoutâ- 
t-elle en  détachant  de  son  oratoire  un  chapelet  d'or, 
tiens ,  voici  le  gage  de  la  promesse  que  je  te  fais.  Chaque 
soir,  nous  en  parcourrons  tous  les  grains,  en  récitant 
des  oremus  à  l'intention  de  ta  mère. 

Catherine,  émerveillée  du  riche  cadeau,  prit  le  chape- 
let et  se  mit  à  le  faire  briller  au  soleil  ;  Paul  tendit  les 
mains  vers  le  chapelet  pour  le  saisir. 

—  Toi  aussi ,  cher  enfant ,  tu  auras  ton  cadeau.  Voici 
un  hochet  qui  contient  une  relique,  et  voici  de  bons 
gâteaux,  ce  qui,  sans  doute,  te  plaira  mieux  encore.  Tends 
aussi  tes  mains ,  tes  deux  mains  petites ,  prends ,  prends 
encore.  Et  maintenant  vous  pouvez  vous  retirer,  dame 
Gudule,  je  renverrai  les  enfants  vers  le  soir. 

—  Je  ne  les  quitterai  pas ,  ils  ne  resteront  point  ici  ! 
s'écria  la  vieille  femme  éperdue  ;  rendez-moi  mes  en- 
fants ,  je  le  veux.  Viens,  Catherine,  viens. 

Mais  Catherine,  qu'Hélène  tenait  par  la  main,  jouait 
avec  son  beau  chapelet  d'or  et  se  pressa  contre  la  jeune 
dame  pour  ne  point  la  quitter.  Quant  à  Paul,  il  se  trou- 
vait trop  préoccupé  par  les  gâteaux  qu'il  mangeait  pour 
tendre  les  bras  à  la  vieille  femme  qui  l'appelait. 

Au  désespoir  et  le  cœur  brisé ,  Gudule  sortit. 

A  peine  s'était-elle  éloignée  depuis  quelques  instants, 
que  la  porte  s'entr'ouvrit  avec  précaution  et  laissa  voir 
la  noble  figure  de  Rubens-,  il  resta  là  immobile,  le  cœur 
palpitant  de  joie  et  les  yeux  pleins  d'admiration,  car 
Hélène  Fromont,  car  sp.  fiancée  s'ébattait  encore  sur  le 


tapis  avec  les  deux  enfants.  Catherine  tenait  ses  bras 
mignons  enlacés  autour  du  cou  de  la  ravissante  créature, 
tandis  que  le  petit  Paul  lui  tendait  les  mains  et  lui  sou- 
riait de  ses  plus  beaux  sourires.  Par  malheur,  un  mou- 
vement involontaire  trahit  la  présence  de  Rubens.  A  ee 
bruit,  Hélène  s'élança  sur  une  cape  de  soie  noire  dont 
elle  s'enveloppa  du  mieux  possible;  mais  pas  si  bien 
qu'elle  ne  laissât  voir  à  demi  ses  bras  nus  et  sa  belle 
chevelure  qui  se  répandait  à  longs  flots  sur  ses  épaules 
et  sur  sa  taille.  Catherine  courut  joyeuse  à  Rubens,  et 
Paul  bégaya  le  seul  mot  qu'il  eût  encore  appris  : 

—  Père. 

—  Oh!  dit  Rubens  à  Hélène  en  lui  tendant  la  main  , 
oh!  merci,  pour  avoir  donné  tant  de  bonheur  au  père 
et  au  fiancé. 

Hélène ,  encore  rouge  et  animée  de  ses  jeux  avec  les 
enfants,  leva  sur  lui  un  regard  tendre  et  brillant. 

—  Merci ,  répéta  Rubens ,  car  ils  ont  retrouvé  une 
mère. 

—  Dites  plutôt  une  sœur ,  répliqua-t-elle  en  souriant  ; 
mais  qu'importe  le  nom ,  puisque  nous  ne  nous  quitte- 
rons plus?  N'est-ce  pas,  petite  Katt? 

—  Jamais ,  jamais ,  répéta  la  petite  fille  en  l'embras- 
sant. 

—  Tu  m'aimes  donc,  maintenant,  toi?  continua  Hé- 
lène qui  caressait  le  menton  de  l'heureuse  petite  fille; 
tu  ne  pleures  donc  plus,  tu  ne  me  dis  plus  :  Vous  êtes 
une  méchante  qui  m'empêcherez  de  prier  pour  ma  mère? 

Rubens  exprima  par  un  geste  sa  surprise  et  son  mé- 
contentement. 

—  Oui ,  Paul ,  déjà  l'on  avait  voulu  jeter  de  la  haine 
entre  ces  jolies  petites  créatures  et  votre  fiancée  ;  on 
désirait  que  les  larmes  et  les  douleurs  domestiques  en- 
trassent avec  moi  dans  votre  logis;  heureusement  que 
cela  n'est  plus  possible  et  que  nous  nous  aimons  pour 
toujours,  mes  chers  petits  angelots  et  moi,  n'est-ce 
point?...  Les  discours  de  cette  vieille  méchante  n'auront 
plus  d'influence  sur  vous,  car  vous  ne  la  verrez  plus. 

Et  elle  embrassa  les  enfants. 

—  Monseigneur,  ajouta-t-elle  en  prenant  une  attitude 
plaisamment  suppliante,  monseigneur,  je  viens  requérir 
de  vous  la  première  grâce  que  je  vous  ai  jamais  deman- 
dée, et  encore  je  la  paierai  en  vous  laissant  baiser  ma 
main,  faveur  que  je  vous  ai  tant  refusée  hier,  à  votre 
grand  courroux.  Faites  que  je  ne  trouve  pas,  à  mon  entrée 
dans  votre  logis,  ce  vilain  oiseau  de  mauvais  augure  ;  ren- 
voyez la  vieille  servante  Gudule  avant  notre  mariage. 

—  Gudule?  Gudule  !  répéta  Rubens  avec  une  douleur 
mêlée  d'effroi  ;  Gudule  ! 

—  Oui ,  Gudule ,  répéta  Hélène  sur  le  visage  joyeux 
et  rayonnant  de  laquelle  passa  subitement  un  nuage  de 
mécontentement. 

—  Mais  Gudule  n'est  point  une  servante  ;  c'était  Ta- 
mie ,  c'était  la  mère  adoptive  de  ma...  de  leur  mère. 

—  Ah!  fit  froidement  Hélène,  vous  hésitez  entre  elle 
et  moi.  Libre  à  vous,  seigneur  Rubens;  mais  je  ne  mettrai 
jamais  le  pied  dans  une  maison  où  m'attendent  la  haine 
et  la  calomnie. 

—  Hélène  !  chère  Hélène  i 

Mais  Hélène,  pâle  et  les  yeux  pleins  de  larmes,  dé- 
tourna la  tête  ;  puis  elle  voulut  dire  quelques  mots  en- 
core, mais  ses  sanglots  éclatèrent.  Catherine  courut  à 
elle,  se  mit  à  lui  essuyer  les  yeux  et  cria  à  Rubens  : 

—  Père,  vous  êtes  méchant  tle  faire  ainsi  pleurer  mon 
amie  Ilolèuc  î 


294 


LEGTLRES  DU  SOIR. 


Rubens  soupira  profondément ,  puis  il  dit  avec  tris- 
tesse : 

—  Vous  serez  obéie,  Hélène,  quoi  qu'il  m'en  coûte. 

Un  sourire  plein  de  tendresse  et  de  joie  anima  sou- 
dain le  visage  d'Hélène  tout  mouillé  de  larmes ,  et  elle 
tendit  la  main  à  Rubens. 

—  Pauvre  Gudule!  pensait  ce  dernier  5  pauvre  Gudule! 

§  III.   RÉSIGNATIOÎl. 

Lorsque  Gudule  sortit  de  chez  Hélène ,  une  telle  agi- 
tation enfiévrait  son  cerveau  et  tant  de  pensées  doulou- 
reuses s'entrechoquaient  dans  son  imagination  ébranlée 
qu'elle  marcha  quelque  temps  à  l'aventure  par  la  ville. 
Elle  respirait  à  peine;  un  poids  insupportable  pesait  sur 
sa  poitrine  et  la  suffoquait.  Elle  aurait  voulu  pleurer 
et  elle  ne  le  pouvait  pas.  Ainsi  durent  souffrir  nos  pre- 
miers pères ,  lorsque  l'ange  de  la  colère  divine  les  chassa 
du  paradis  terrestre  en  leur  disant  : 

—  Allez  et  souffrez. 

En  effet,  son  paradis  à  elle,  sa  tendresse,  son  exis- 
tence enfin  ne  lui  étaient-ils  point  ravis  pour  toujours? 
N'avait-elle  point  vu  les  enfants  d'Elisabeth,  oui,  ses  en- 
fants, quitter  —  pour  une  étrangère,  pour  une  marâtre  — 
celle  qui  les  avait  élevés  ;  celle  qui  aurait  donné  pour  eux 
son  sang,  celle  qui  aurait  sacrifié  sans  hésiter  tout  son 
bonheur,  jusqu'à  son  repos  en  ce  monde  et  dans  l'autre, 
pour  leur  éviter  une  seule  larme? 

—  Oh  !  malédiction  sur  la  femme  qui  lui  vaut  tant  de 
souffrance,  malédiction  sur  elle!  malédiction! 

A  ces  paroles  de  vengeance  et  de  haine,  les  premières 
que  proférassent  ses  lèvres,  les  premières  que  conçût  son 
esprit ,  Gudule  s'arrêta  éperdue ,  effrayée. 

—  Sainte  Vierge!  sainte  Vierge!  m'abandonnez-vous  i 
tout-à-fait?...  Allons,  il  faut  que  je  retourne  au  logis  ^j'y 
trouverai  les  enfants,  cela  me  calmera.  J'attache  trop 
d'importance  à  une  chose  ordinaire  après  tout.  Des  en- 
fants ,  à  cet  âge ,  mon  Dieu  ,  est-ce  que  cela  raisonne  ses 
jictions?  Ils  ont  vu  le  chapelet  d'or  et  la  conque,  rien  de 
plus.  Je  leur  en  donnerai ,  moi  aussi ,  des  chapelets  et  des 
conques,  et  ils  oublieront  cette  femme!  cette  femme 
qu'ils  ont  pi'éférée  à  moi!...  A  moi!  Oh!  c'est  à  en 
mourir,  c'est  à  en  mourir  ! 

La  nuit  commençait  à  descendre  lorsque  Gudule  re- 
vint au  logis ,  brisée  et  la  tète  brûlante  de  fièvre  et  de 
désespoir. 

—  Les  enfants  sont-ils  rentrés?  ce  fut  là  sa  première 
question. 

—  Non,  dame  Gudule,  mais  monseignenr  Rubens,  de 
retour  depuis  une  demi-heure ,  vous  a  feit  quérir  deux 
fois. 

Une  sneur  froide  ruissela  sur  tous  les  membres  de  la 
vieille  femme,  qui  pressentit  quelque  nouveau  malheur. 

Elle  se  rendit  dans  l'appartement  de  Rubens  avec  l'ab- 
négation passive  du  condamné  qui  monte  snr  l'échafaud. 

A  la  vue  de  Gudule,  Rubens,  par  un  geste,  éloigna 
tous  ceux  qui  l'entouraient  et  resta  seul  avec  la  pauvre 
femme,  dont  les  genoux  se  dérobaient  sous  elle.  Une 
larme  s'échappa  des  yeux  de  l'artiste  et  coula  lentement 
sur  ses  joues-,  Gudule  tomba  à  ses  pieds  en  sanglotant. 

—  Pardon!  s'écria-t-elle,  pardon!  Mais  c'est  qu'Elle 
m'enlève  la  tendresse  de  mes  enfants;  c'est  qu'ils  ne 
m'aiment  déjà  plus!  Oh!  messire!  messire!  quelle  serait 
votre  souffrance  si  vos  enfants  ne  vous  aimaient  plus! 

—  Mil  bonne  Gudule,  vous  nous  avez  jeté  dans  des 
cha^ius  bien  irréparables. 


—  Ne  voudrait-^lle  plus  vous  épouser?  demanda  Gu- 
dule, dont  les  yeux  brillèrent  d'une  sorte  de  joie  fa- 
rouche. 

—  Non,  Gudule,  ce  n'est  point  cela...  Mais  après  la 
triste  scène  de  tantôt,  vous  devez  le  comprendre,  ha- 
biter sous  le  même  toit  avec  elle  devient  impossible... 

—  Elle  me  chasse!  s'écria  Gudule  en  se  levant;  elle 
me  chasse  ! 

Et  ses  regards  erraient  avec  folie  autour  d'elle,  et  ses 
mains  tremblantes  semblaient  chercher  un  couteau. 

Mais  à  ce  paroiisme  furieux  succéda  bientôt  une  crise 
opposée  •,  son  cœur  se  brisa,  ses  forces  l'abandonnèrent 
et  elle  tomba  demi-morte  aux  genoux  de  Rubens. 

—  Non  !  non  !  non  !  ne  me  chassez  pas  -,  laissez-moi  près 
de  mes  enfants?  Dites-lui  que  jamais  je  ne  dirai  un  mot 
contre  elle;  que  je  répéterai  qu'elle  est  bonne  autant 
qu'elle  est  belle...  Si  elle  le  veut,  jamais  je  ne  m'offrirai 
à  ses  regards.  Oui!...  Ou  bien  je  la  servirai;  je  serai  sa 
domestique,  sa  fille  d'atour;  je  la  parerai  des  bijoux  d'Eli- 
sabeth! Tenez,  messire  Pierre,  je  l'aimerai  même...  Mais 
aussi  qu'elle  ne  me  chasse  pas,  qu'elle  me  laisse  près  de 
mes  enfants  !  Faut-il  qu'elle  attache  tant  d'importance  aux 
paroles  d'une  vieille  femme  qui -déraisonne,  qui  ne  sait 
point  ce  ([u'clle  dit?  Messire  Pierre,  pitié!  messire  Pierre, 
ne  me  tuez  pas  !  laissez-moi  près  de  mes  enfants! 

—  Gudule!  ma  pauvre  Gudule! 

—  Je  sens,  monseigneur  Rubens,  que  j'en  mourrai...; 
Or,  pour  elle  et  pour  vous,  ce  serait  un  remords  que  de 
vous  dire  :  «  Nous  avons  tué  la  vieille  Gudule!  »  Laissez- 
moi  près  de  mes  enfants  !  laissez-moi  près  de  mes 
enfants  ! 

—  Eh  bien  !  Gudule,  venez  avec  moi  ;  nous  irons  la 
supplier  ensemble  de  révoquer  son  ordre  sévère  et  de 
me  dégager  de  ma  parole. 

La  vieille  femme  se  résigna  sans  murmurer  à  cette 
humiliante  démarche.  Hélène  céda  et  consentit  à  garder 
Gudule  près  des  enfants  de  Rubens. 
Le  surlendemain  le  mariage  fut  céleT)ré. 
Dès  lors  commença  pour  l'infortunée  Gudule  une  exis- 
tence maudite  d'inquiétudes  et  de  précautions  inutiles 
qui  la  tuaient  lentement  et  sans  cesse. 

Une  cruelle  expérience  ne  lui  avait  que  trop  appris 
combien  est  fragile  l'affection  des  enfants;  affection  qui, 
pour  un  jouet,  pour  quelque  objet  nouveau,  pour  moins 
encore,  oublie  les  tendresses  les  plus  constantes  et  les 
dévouements  les  plus  absolus.  Donc,  elle  ne  recevait  les 
caresses  de  la  petite  Catherine  et  du  petit  Paul  qu'en  se 
disant  :  •  Si  leur  marâtre  était  là  avec  ses  présents  et  ses 
mignardises ,  ils  me  quitteraient  pour  elle  ;  •  et  aussitôt 
elle  courait  acheter  tout  ce  qu'elle  peiisait  pouvoir  leur 
complaire,  et  elle  revenait  près  d'eux  chargée  de  jouets 
et  de  friandises.  Aux  enfants,  comme  aux  femmes,  un 
instiucl  secret  révèle  qu'ils  peuvent  abuser  impunément 
de  la  tendresse  excessive  qu'on  leur  porte ,  et  les  deux 
'■  petites  créatures  auraient  mis  à  bout  la  patience  de  tout 
'.  autre  que  de  la  pauvre  Gudule.  Catherine  boudait  la 
'■  vieille  femme  pour  la  moindre  résistance  à  ses  volontés; 
'.  et  s'il  prenait  fantaisie  à  Paul  de  se  gorger  de  friandises, 
',  il  ne  cessait  de  pousser  des  cris  effroyables  jusqu'à  ce  que 
'.  Gudule,  éperdue,  consentit  à  l'apaiser  en  cédant  à  ses 
!  exigences  et  échangeât  la  douleur  de  l'entendre  se  plain- 
dre contre  les  craintes  de  lui  voir  une  indigestion. 

D'un  autre  côté,  convaincue  de  la  défiance  d'Hélène  à 
son  égard,  d'Hélène  dont  elle  se  croyait  haTe  parce  qu'elle 
la  ha'issait  elle-même,  Gudule  multipliait  autour  de  la 
nouvelle  fcmuic  de  Rubciis  toutes  les  flaltcùes  les  plu* 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


295 


humbles  qu'elle  pouvait  imaginer,  quoique  ces  flatteries 
lui  coûtassent  à  commettre  autant  qu'un  crime  ;  car  elles 
lui  semblaient  une  lâcheté  et  une  insulte  au  souvenir 
d'Elisabeth.  Sans  cesse  à  épier  et  à  prévenir  les  moin- 
dres caprices  de  la  fantasque  créature,  elle  poussait  la 
sublimité  de  son  dévouement  jusqu'à  la  bassesse,  faisant 
toujours  trop  et  ne  croyant  jamais  faire  assez.  Bien  plus, 
elle  cachait  avec  soin  sa  tendresse  pour  les  enfants 5  elle 
n'osait  ni  les  embrasser,  ni  même  les  regarder  en  présence 
d'un  tiers,  et  si,  lorsqu'elle  restait  enfin  seule  avec  eux, 
elle  les  pressait  dans  ses  bras  septuagénaires,  ce  n'était 
qu'à  la  dérobée  et  avec  crainte.  Devant  Hélène,  elle  affec- 
tait d'exagérer  la  tendresse  des  enfants  pour  leur  belle- 
n)ère  ;  elle  avait  toujours  à  raconter  des  propos  tenus  par 
ces  enfants  et  où  ils  exprimaient  leur  amour,  souvent 
d'une  manière  fort  invraisemblable. 

Hélène  n'accordait  point  grande  attention  à  ces  con- 
tinuels efforts  de  Gudule  pour  lui  complaire  :  naturel- 
lement peu  disposée  à  bien  juger  de  la  vieille  femme, 
elle  méconnaissait  entièrement  la  sainte  cause  de  tant  de 
sublimes  bassesses  et  n'y  voyait  qu'une  flagornerie  mé- 
prisable qui  n'excitait  que  son  dégoût.  De  là ,  un  dédain 
profond  qu'elle  ne  prenait  guère  la  peine  de  dissimuler 
dans  toute  sa  conduite  à  l'égard  de  Gudule  ;  la  pauvre  sep- 
tuagénaire s'en  désespérait,  car  elle  se  croyait  sans  cesse 
à  la  veille  d'être  chassée  du  logis  deBubens  et  séparée  de 
•ses  enfants. 

Quant  à  Bubens,  tout  entier  à  ses  travaux  d'artiste  et 
au  bonheur  des  premiers  temps  de  son  mariage,  il  n'avait 
guère  que  de  rares  souvenirs  pour  la  vieille  Gudule,  qu'il 
voyait  bien  rarement  d'ailleurs.  Secondé  dans  se5  goûts 
de  faste  et  de  plaisirs  par  Hélène,  il  ne  quittait  son  ate- 
lier que  pour  assister  aux  fêtes  vraiment  royales  ordon- 
nées par  sa  femme  avec  un  goût  admirable ,  et  qu'il  of- 
frait aux  seigneurs  puissants  et  aux  artistes  célèbres, 
heureux  et  fiers  d'obtenir  l'hospitalité  du  grand  peiotre. 

§  IV.  Dernier  sacrifice. 

La  plus  brillante  de  toutes  ces  fêtes  fut  celle  que 
Bubens  donna  un  an  après  son  mariage  pour  célébrer 
l'anniversaire  de  cette  heureuse  union. 

Jamais  le  vaste  et  splendide  château  de  Steen,  rési- 
dence du  peintre  célèbre,  n'avait  rassemblé  tant  de  gloires 
et  tant  de  noblesses.  C'étaient  Buckingham,  le  favori  du 
roi  d'Angleterre  Charles  1"  ;  Gaston  d'Orléans ,  fils  de  la 
reine  Marie  de  Médicis;  le  chevalier  Verhulst;  Geraerts, 
secrétaire  de  la  ville  d'Anvers  -,  le  baron  de  Vicg,  ambas- 
sadeur de  l'archiduc  Albert  ;  Abraham  Jansens  et  Ven- 
ceslaes  Kolberger,  d'abord  les  rivaux,  puis  ensuite  les 
amis  et  les  admirateurs  de  Bubens  (l);  Sneyders  (2)',  le 
peintre  d'intérieurs;  Van-Egmont  (3),  le  paysagiste  Cor- 
neille Hœlembourg,  Sandrart,  Gérard  Honthorst  (4), 
Jordaens,  David  Téniers,  Van-Thulden,  Van-Dick,  et 
beaucoup  d'autres.  Tous  s'empressaient  autour  de  Bubens 
et  d'Hélène,  si  digne  et  si  hère  de  son  époux,  d'Hélène 
qui  l'emportait  sur  toutes  les  femmes  par  sa  beauté , 
comme  Bubens  sur  tous  les  artistes  par  son  génie. 

Par  quels  mots  peindre  tout  ce  qu'il  y  avait  de  magique 
et  d'admirable  dans  ces  immenses  galeries,  où  circulaient, 

(i)  Ils  adressèrent  à  Rubens  on  défi  de  peinture  que  celui-ci  refusa 
modestement. 

(21  II  peignit  avec  Rubens,  pour  THôtel-de-VilIe  d'Anvers,  un  Inté- 
rieur de  cuisine. 

(})  Qui  lii  avec  Rubens  une  Cène. 

(A)  ^  &i  le  Oiûiiéne  ia  lanterne  4.  la  mairu 


au  bruit  de  la  musique  et  parmi  les  splendeurs  de  mille 
bougies  parfumées,  toutes  ces  nobles  dames  étincelantes 
de  diamants,  tous  ces  élégants  cavaliers  vêtus  de  velours 
et  de  soie,  la  chaîne  d'or  sur  la  poitrine,  l'épée  à  la  cein- 
ture et  le  front  couvert  d'une  toque  de  velours  à  longues 
plumes?  Comment  décrire  les  enivrements  voluptueux 
de  l'air  tiède  que  l'on  respirait,  des  mélodieux  instru- 
ments qui  mêlaient  leurs  accords  aux  bruissements  des 
pas  et  aux  murmures  des  voix?  Au  milieu  de  tant  de 
plaisirs,  belle  et  fière  comme  une  reine,  l'heureuse  femme 
de  Bubens  recevait  les  admirations  de  cette  foule  d'ar- 
tistes et  de  personnages  illustres  qui  s'empressaient  autour 
d'elle,  et  s'enivrait  délicieusement  et  des  hommages  qu'ils 
rendaient  à  sa  beauté,  et  de  la  spleudide  auréole  dont 
l'entourait  son  mari. 

Quant  à  Bubens,  dans  toute  la  fête  il  ne  voyait  qu'Hé- 
lène ;  il  ne  pouvait  se  lasser  d'admirer  Hélène,  si  gracieuse 
et  si  noble  jusque  dans  ses  moindres  gestes,  si  brillante 
et  si  spirituelle  dans  ses  moindres  discours.  En  l'écoutant, 
Buckingham,  ce  lord  élégant  de  la  cour  d'Angleterre,  ne 
savait  pas  réprimer  son  admiration,  et  il  n'était  point 
jusqu'au  simple  et  naïf  Sneyders  qui  n'oubliât  la  timidité 
et  la  gêne  qu'il  éprouvait  au  milieu  d'une  telle  réunion 
de  gentilshommes  pour  s'épanouir  aux  rayons  de  l'in- 
comparable beauté. 

—  Ne  viendrez-vous  jamais  à  la  cour  d'Angleterre, 
madame,  demandait  Buckingham? 

—  Oh!  si  madame  méditait  un  pareil  abandon,  il  nous 
faudrait  tous  lever  l'étendard  de  la  guerre  et  faire  une 
croisade  contre  vous,  messeigneurs  d'Albion  !  répliquait 
impétueusement  Van-Dick. 

—  Et  si  nous  étions  vaincus,  nous  vous  supplierions 
de  nous  garder  prisonniers,  s'écriait  Sneyders,  tout 
rouge  et  tout  intimidé  des  mots  qui  lui  étaient  échappes 
et  qui  attiraient  sur  lui  les  regards  de  chacun. 

—  Non,  mes  beaux  seigneurs,  leur  répliquait  Hélène; 
non,  nous  ne  quitterons  jamais  la  Flandre,  notre  belle 
Flandre 5  n'est-ce  pas,  Bubens?  Car,  voyez-vous,  duc  de 
Buckingham,  pour  ses  enfants,  la  Flandre  est  un  pays 
plus  doux  que  l'Italie  elle-même.  Quand  ils  la  quittent, 
bientôt  ils  languissent  du  mal  du  pays  ;  bientôt  ils  ne  res- 
pirent plus  à  l'aise  comme  sous  son  ciel  brumeux,  son  ciel 
qui  fait  délicieusement  rêver,  n'est-ce  pas,  messire  Van- 
Dick?  n'est-ce  pas,  messire  Jordaens?  C'est  que  peut-être, 
duc  de  Buckingham,  la  Flandre  est,  plus  que  toute  autre, 
la  patrie  des  hommes  forts  et  des  grandes  intelligences. 
Portez  les  regards  autour  de  vous,  et  comptez ,  s'il  est 
possible ,  tous  les  célèbres  artistes  que  produit  ce  coin 
de  terre ,  tous  les  artistes  dont  l'Europe  répète  le  nom 
et  admire  les  ouvrages  en  disant  :  •  Ils  sont  de  l'école 
flamande.  »  Donc,  vive  la  Flandre! 

—  Vive  la  Flandre  !  répétaient  Bubens  et  tous  ses  amis 
émus  aux  patriotiques  paroles  d'Hélène. 

Tout-à-coup  un  cri  sinistre  s'éleva  et  détruisit  leurs 
enchantements  : 

—  Au  feu  ! 

Des  tourbillons  de  flammes  s'élevaient  impétueux  et 
terribles  au-dessus  du  bâtiment  occupé  par  les  enfants 
de  Bubens. 

—  Les  enfants  !  les  enfants  !  s'écria  Hélène  éperdue  en 
se  précipitant  vers  le  corps-de-logis  enflammé. 

Par  bonheur  les  enfants  ne  couraient  déjà  plus  aucun 
danger  et  deux  serviteurs  les  apportaient  dans  leurs  bras. 

Tandis  qu'Hélène,  encore  toute  éperdue  de  sa  terrcur^^ 
pressait  Catherine  et  Paul  contre  sa  poitrine  et  les  cou-^ 


296 


LECTURES  DU  SOIR. 


vrait  de  baisers,  on  s'empressait  de  combattre  les  progrès 
du  feu;  mais  le  veut  soufflait  avec  tant  de  violence  que  les 
efforts  durent  se  borner  à  enîpccher  l'incendie  de  gagner 
les  autres  bâtiments. 

—  Mais  quelqu'un  est  dans  ce  corps-de-logis;  fit  ob- 
server avec  terreur  Rubens  qui  dirigeait  les  travaux.. .Qui 
donc  peut  être  cette  figure  qui  s'avance  parmi  l'incendie 
et  qui  marche  à  une  mort  certaine?...  Arrêtez  !  retournez 
sur  vos  pas  ! 

Au  lieu  d'arrêter  et  de  retourner  sur  ses  pas,  la  ligure 


avançait  toujours;  bientôt  l'on  reconnut  Gudule:  elle 
cherchait  les  enfants  qu'elle  croyait  au  milieu  des  flammes. 

—  Revenez!  revenez!  ils  sont  en  sûreté!  lui  cria-t-on 
de  toutes  parts,  tandis  que  Rubens,  Van-Dick  et  Buckin- 
gham  s'e'lançaient  pour  la  secourir. 

11  était  trop  tard  ;  car  la  vieille  femme,  à  ces  cris  :  «  Ils 
sont  en  sûreté,  »  avait  poussé  un  cri  de  joie,  et  au  même 
instant  la  toiture  enibraséc  s'était  écroulée  sur  elle. 

S.    HCNRT   BERTHOm). 


\-. 


^K^:":^^^ 


Dessin  de  FOJ^>EaEAU,  gravure  de  BnowN. 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


2or 


ÉTUDES  HISTORIQUES. 


HOPITAL  AUFREDI. 


Le  port  (le  La  Rochelle  n'a  pas  toujours  été  pauvre  , 
et  paisible  comme  il  l'est  aujourd'hui.  A  plusieurs  épo-  ; 
ques  antérieures ,  il  a  rivalisé  d'activité  et  de  richesses 
avec  les  puissances  maritimes  les  plus  actives  et  les  plus 
opulentes.  Ses  vaisseaux,  qui  s'arrêtent  aujourd'hui  à 
la  Norwége  et  osent  à  peine  s'aventurer  jusqu'à  Terre- 
Neuve,  pour  la  pêche  de  la  morue,  sillonnaient  autre- 
fois les  mers  les  plus  lointaines,  communiquaient  avec 
les  plus  riches  comptoirs ,  et  rentraient  glorieusement 
dans  la  patrie,  chargés  des  trésors  du  commerce.  Ce  fut 
en  1200  que  la  fortune  de  La  Rochelle  atteignit  son 
apogée  et  que  son  éclat  humilia  les  pavillons  les  plus 
superbes.  Le  mariage  d'Éléonore  de  Guienne  avec  Henry 
de  Plantagenet  venait  de  livrer  La  Rochelle  aux  Anglais. 
Par  suite  de  ce  mariage,  im  des  actes  les  plus  impoliti- 
ques du  règne  de  Louis-le-Jeune,  La  Rochelle  fut  déclarée 
port  libre.  Le  droit  de  non-péage,  octroyé  aux  marchan- 
dises qui  entraient  dans  ce  port,  y  attira  les  commerçants 
de  l'Europe  entière.  Les  Flamands  accoururent ,  et  leurs 
échanges ,  leurs  spéculations  et  leur  industrie  firent  de 
La  Rochelle  une  des  reines  de  l'Océan.  Les  poètes  du 
treizième  siècle  ont  chanté  cette  ville  comme  la  plus  flo- 
rissante du  royaume. 

Alors  le  commerce  des  côtes ,  dans  la  généralité  des 
mondes  connus,  avait  un  aspect  qu'il  n'offre  plus  à 
cette  heure.  Le  temps  a  tout  modifié ,  le  commerce  lui- 
même  en  a  subi  l'influence  ;  il  a  perdu  le  caractère  ha- 
sardeux et  entreprenant  qui  le  signalait  jadis;  il  s'est 
rétréci,  il  est  devenu  mesquinement  calculateur;  il  a  re- 
vêtu la  physionomie  de  notre  époque  ;  l'industrie  le  chif- 
fre, le  génie  ne  le  gouverne  plus.  Autrefois,  l'armateur, 
qui  ne  pouvait  établir  des  résultats  certains  et  positifs 
sur  des  échanges  dont  la  valeur  n'avait  pas  de  taux  fixé 
à  l'avance ,  livrait  sa  fortune  au  hasard  et  à  l'intelligence 
d'un  facteur.  Rien  n'était  prévu  ;  le  hasard  disposait  de 
tout;  c'était  un  jeu  enivrant  et  terrible.  Les  fortunes 
s'édifiaient  et  croulaient  avec  la  même  rapidité.  Ces 
succès  inespérés ,  ces  revers  foudroyants ,  ces  brusques 
transitions  donnaient  aux  idées  et  aux  actions  des  ar- 
mateurs opulents  quelque  chose  de  grand  et  d'audacieux 
qui  réagissait  sur  les  mœurs ,  sur  le  caractère  et  sur  les 
goûts  des  habitants  des  côtes.  Avides  de  profiter  de  leurs 
trésors  menacés  sans  cesse ,  ils  s'entouraient  d'un  luxe 
orgueilleux  et  large  comme  la  volonté  que  rien  n'arrête , 
prodigue  et  vaniteux  comme  la  fortune  qui  n'a  point  de 
stabilité  :  bien  différents  en  cela  des  négociants  d'au- 
jourd'hui qui,  grâce  à  la  civilisation  et  aux  comptoirs 
établis  sur  toutes  les  côtes,  peuvent  asseoir  leurs  combi- 
naisons sur  des  données  certaines-.  Leurs  chances,  à  ceux- 

JUILLET  1836, 


là,  sont  plutôt  industrielles  que  ne'gociatives ;  elles  tien- 
nent plus  aux  détails,  et,  par  cela  même,  ont  moins  de 
grandeur.  Les  fortunes  du  négoce  sont  moins  rapides  et 
plus  sûres,  moins  larges  et  plus  paisibles.  Le  calcul  a 
détrôné  le  hasard,  ce  Dieu  des  grands  succès  et  des  grands 
revers.  Le  commerce,  tel  que  le  comprenait  La  Rochelle 
au  douzième  siècle ,  est  mort  avec  l'esprit  de  conquêtes 
et  le  génie  des  grandes  choses. 

La  Rochelle,  plus  qu'aucune  autre  ville  de  cette  époque, 
ressentit  l'influence  des  vastes  idées  que  le  commerce 
communiquait  alors  aux  riches  armateurs.  Des  palais  ma- 
gnifiques s'élevaient  rapidement  et  embellissaient  la  cite 
comme  par  magie.  Placés  à  toute  heure  entre  un  succès 
éclatant  et  un  revers  plus  éclatant  peut-être ,  toujours  à 
la  veille  de  descendre  les  échelons  de  la  vie  sociale  qu'ils 
avaient  montés ,  vains  de  leur  grandeur,  mais  trop  près 
de  leur  chute  pour  ne  pas  la  prévoir,  les  négociants  mê- 
laient aux  sentiments  de  leur  orgueil  des  sentiments  d'é- 
galité vraiment  démocratiques.  S'ils  affichaient  un  luxe 
effréné,  ils  allégeaient  en  même  temps,  par  des  largesses 
ou  par  des  votes  populaires,  la  position  et  les  charges  du 
peuple,  dont  ils  pouvaient  d'un  jour  à  l'autre  devenir 
compagnons  et  partager  le  pain  et  les  labeurs.  Ces  deux 
grandes  idées  d'humanité  et  de  civilisation  expliquent  la 
supériorité  qu'avait  conquise  La  Rochelle  au  douzième 
siècle.  Fort  de  la  protection  de  ses  chefs  ,  le  peuple  s'ap- 
puyait fièrement  sur  ses  droits  acquis.  L'égalité  raisonnée 
et  soumise  aux  chances  de  la  vie  lui  donnait  la  dignité 
et  le  dévouement  qui  enfante  les  grandes  choses.  L'amour 
du  pays  et  la  communauté  des  intérêts  le  rendaient  docile 
aux  arrêts  de  ses  supérieurs ,  le  rattachaient  individuel- 
lement à  la  majorité,  et  lui  inspiraient,  pour  des  maîtrises 
qui  l'anoblissaient ,  un  amour  aveugle  et  prêt  à  tous  les 
sacrifices.  C'est  à  ces  sentiments ,  mélangés  de  républi- 
canisme et  d'aristocratie ,  qu'il  faut  rapporter  les  résis- 
tances héroïques  dont  l'histoire  de  La  Rochelle  olfre  plus 
d'un  exemple.  L'historien  et  l'observateur  peuvent  encore 
ressaisir,  dans  le  fantôme  de  la  cité  évanouie,  l'esprit 
d'indépendance  et  de  grandeur  qui  l'animaient  autrefois. 
Les  Rochellais  ont  encore  la  fierté  d'un  peuple  qui  s'est 
cru  roi.  La  ville  n'a  point  dépouillé  entièrement  le  ca- 
ractère de  son  ancienne  splendeur;  mais,  pour  le  retrouver, 
l'imagination  et  les  souvenirs  doivent  soulever  le  man- 
teau de  tristesse  qui  enveloppe  La  Rochelle  d'un  vête- 
ment de  deuil.  Ce  n'est  plus  la  reine  des  douzième ,  trei- 
zième et  quinzième  siècles  ;  c'est  un  astre  éclipsé,  une  cité 
malheureuse,  appauvrie  par  une  législation  qui  contrarie 
ses  mœurs,  ses  goûts  et  son  commerce;  une  puissance 
ruinée  qui  cherche  péniblement  à  se  ployer  au  joug  qu'on 

—  38,  —  TROISIÈME  VOLUME. 


i 


298 


LECTURES  DU  SOIR. 


lui  a  imposé  et  qui  s'efforce  lentement,  sous  l'égoTsme  et 
l'avarice,  les  nobles  sentiments  que  sa  haute  position  lui 
permit  long-temps  de  nourrir. 

De  toutes  les  fortunes  que  La  Rochelle  vit  surgir  au 
douzième  siècle,  après  le  mariage  d'Éléonore  de  Guienne 
avec  Henry  de  PIant;igenet,  la  plus  rapide  et  la  plus  écla- 
tante fut  à  coup  sûr  celle  de  l'armateur  Aufredi.  Ses 
vaisseaux  encombraient  le  port;  son  luxe  faisait  pâlir  'le 
l'éclat  des  couronnes  royales.  Il  n'était  bruit  alors  que  de  ^ 
ses  largesses  et  de  sa  prodigalité  -,  c'était  chaque  soir,  au  ^ 
palais  Aufredi.  quelque  fête  nouvelle  où  se  pressaient  les  ^ 
grands  de  la  cité.  Sa  bourse  était  ouverte  à  tous  ses  amis-,  «^ 
son  or  soulageait  toutes  les  infortunes.  11  était  roi  de  La  2^ 
Rochelle.  Le  peuple  le  saluait  par  des  cris  de  joie;  les  ar-  ^ 
mateurs  l'enviaient  en  secret  ;  mais  comme  ils  avaient  une  ^ 
large  part  au  banquet  de  ses  félicités ,  tous  l'entouraient  ^J^ 
de  leurs  flatteries  et  de  leurs  hommages.  Un  jour,  par  une  ^î^ 
bonne  brise,  dix  vaisseaux,  chargés  par  cet  homme,  c^ 
partirent  du  port  de  La  Rochelle  pour  aller  dans  les  con-  5o 
trées  lointaines  échanger  leurs  produits  et  recueillir  les  cjo 
trésors  qui  devaient,  au  retour,  ajouter  à  la  splendeur  de  %> 
leur  maître.  Ce  départ  fut  un  grand  et  magniOque  spec-  ^p 
tacle.  Le  peuple,  en  habits  de  fête,  affluait  sur  la  grève.  % 
Mille  barques  pavoisées  jouaient  autour  des  bâtiments  qui  o}o 
se  balançaient  sur  leurs  qiiilles  ;  dans  l'une  d'elles  était  ^^ 
Aufredi,  environné  de  ses  amis.  Toutes  les  mains  le  sa-  ^p 
luaient  au  passage,  toutes  les  bouches  lui  adressaient  des  g^ 
vœux.  Lorsque  le  vent  enfla  la  toile  des  dix  navires,  et  ^ 
que  cette  flotte,  équipée  par  un  simple  particulier,  sortit  Jo 
du  port  à  pleines  voiles  et  gagna  majestueusement  le  1Z 
large ,  un  long  cri  retentit  sur  la  plage ,  et  porta  au  ciel  "^ 
les  souhaits  et  les  prières  d'une  population  tout  entière,  ^u 
Le  soir  même  Aufredi  donna  une  fête  magniOque  au  com-  5^ 
merce  de  la  cité  ;  un  banquet  splendide  fut  offert  aux  ^ 
matelots  du  port,  et  des  pièces  d'or  et  d'argent  furent  3^ 
distribuées  à  la  foule  qui  se  pressait  aux  portes  du  palais.  "" 

Aufredi  avait  confié  à  ces  dix  vaisseaux  toute  sa  for- 
tune et  toutes  ses  espérances.  Une  année  s'écoula  et  les 
vaisseaux  n'étaient  point  rentrés  au  port.  Plein  de  foi 
dans  l'étoile  des  mers  qui  lui  avait  souri  jusqu'alors, 
l'armateur  persévéra  dans  sa  vie  de  luxe,  et  attendit  l'a- 
venir avec  sécurité.  Six  mois  s'écoulèrent  encore  et  les  ^ 
vaisseaux  n'avaient  point  reparu.  L'envie  se  réjouissait  ^ 
déjà;  des  bruits  fâcheux  circulaient  dans  la  ville  sur  ^ 
la  fortune  d'Aufredi  ;  on  parlait  de  sinistres  affreux  qui  $ 
avaient  désolé  les  côtes;  on  assurait  que  les  dix  navires  ^ 
avaient  péri  et  que  l'armateur  était  ruiné  de  fond  en  ^^ 
comble.  Déjà ,  présage  fatal  !  les  amis  s'éloignaient.  Par  <=S^ 
orgueil  et  par  vanité,  Aufredi  redoubla  ses  prodigalités;  "ç^ 
il  ajouta  un  nouvel  éclat  à  ses  fêtes  ;  il  se  fit  élever  un  3^ 
nouveau  palais  et  attira  près  de  lui  les  artistes  et  les  ^ 
poètes.  Cependant  deux  ans  s'étaient  écoulés  et  les  vais-  '>(^ 
seaux  n'étaient  pas  revenus;  des  nouvelles  alarmantes  "j^ 
arrivaient  des  contrées  lointaines;  des  débris  de  navires,  -^ 
des  mâts  rompus,  des  carènes  échouées,  avaient  été  J^ 
trouvés  le  long  des  rivages.  Les  récits  ne  précisaient  ^ 
rioM,  niais  Aufredi  était  le  seul  qui  doutât  encore  de  son  ^ 
désastre.  Son  crédit  était  compromis;  bientôt,  pour  faire  ^ 
face  aux  engagements  qu'il  avait  contractés,  il  fut  obligé  ^ 
de  vendre  un  de  ses  palais,  puis  un  autre,  puis  les  pro-  % 
priétés  qu'il  avait  acquises.  Chaque  jour  le  dépouillait  de  ^ 
son  ancienne  splendeur.  Il  se  tourna  vers  ses  amis  et  ses 
amis  l'évitèrent.  11  en  appela  à  la  reconnaissance  de  ceux 
qu'il  avait  obligés,  l'ingratitude  seule  lui  répondit.  Lei, 
grauils  qui  lavaient  aimé  dans  l'opulence  le  méconnurent 
ciaus  la  miser e.  Se$  bieufaits  lui  (uiuit  reuduâ  eu  mépris  \ 


l'or  qu'il  avait  prêté  lui  revint  en  injures.  Le  peuple  seul 
ne  l'abandonna  pas,  et  le  respect  et  le  dévouement  de  la 
foule  se  firent  les  courtisans  de  l'infortune.  Lorsqu'Au- 
fredi,  ruiné,  passait  sur  la  grève,  triste  et  solitaire,  les 
matelots  se  découvraient  encore  et  leurs  visages  n'osaient 
même  pas  exprimer  la  pitié,  tant  ces  âmes  rudes  et  gros- 
sières étaient  nobles  et  intelligentes  ! 

Aufredi  avait  acquitté  la  plus  grande  partie  de  ses 
dettes  par  la  vente  de  ses  immeubles.  Mais  il  ne  lui  res- 
tait même  pas  un  toit  qui  abritât  son  sommeil ,  une  table 
amie  qui  accueillît  sa  faim.  En  face  d'un  malheur  aussi 
grand ,  les  âmes  fortes,  mais  vulgaires,  se  réfugient  dans 
le  suicide  ;  l'âme  d'Aufredi  était  d'une  autre  trempe.  La 
prospérité  n'en  avait  point  altéré  l'éclat,  l'adversité  ne 
put  la  ternir  :  âme  d'or  qui  se  conserva  pure  dans  les  suc- 
cès et  dans  les  revers.  Aufredi  n'accusa  point  l'ingrati- 
tude des  hommes  ;  il  refoula  dans  son  cœur  la  plainte  et 
Tamertume  ,  laissant  aux  faibles  et  aux  sots  les  regrets 
amers  et  les  récriminations  bruyantes.  Il  envisagea  sa 
position  sans  pâlir  et  se  trouva  plus  grand  que  la  des- 
tinée. Il  pesa  froidement  lavaleur  désaffections  humaines 
et  se  vengea  par  le  mépris.  Un  jour ,  on  vit  dans  le  port 
de  La  Rochelle,  au  milieu  des  matelots,  des  ouvriers  et 
des  portefaix,  un  nouvel  homme  de  labeur  et  de  peine. 
Il  était  vêtu  d'habits  grossiers  et  s'offrait  vaillamment  aux 
travaux  les  plus  âpres.  Vigoureux  et  fort,  il  acceptait  les 
plus  lourdes  charges  et  ne  reculait  devant  aucune  fatigue  ; 
au  dire  des  ouvriers  eux-mêmes,  aucun  d'eux  ne  pou- 
vait rivaliser  d'activité ,  de  courage  et  de  force  avec  ce 
nouveau  travailleur.  Il  aidait  aux  débarquements,  ser- 
vait de  guide  aux  étrangers  et  portait  sur  son  dos  les  " 
malles  des  voyageurs  et  les  ballots  du  commerce.  Tou- 
tefois, au  milieu  de  ces  occupations  serviles,  son  -isage 
restait  libre  et  fier  ;  sous  ses  rudes  vêtements  se  révélait 
une  noblesse  instinctive  ;  son  regard  commandait  lorsque 
ses  bras  obéissaient  ;  ses  épaules  se  courbaient,  son  âme 
ne  s'abaissait  jamais.  Ses  compagnons  l'environnaient  de 
respect,  mais  les  armateurs  et  les  grands  de  la  ville 
disaient,  en  le  voyant:  —  Voilà  Aufredi,  le  portefaix.  — 
Et  tous  s'éloignaient  sans  avoir  l'air  de  le  reconnaître.  Il 
lui  ari:iva  plus  d'une  fois  d'être  employé  par  ses  anciens 
amis.  «  Seigneur,  dit-il  un  jour  à  l'un  d'eux,  vous  portez 
sur  le  cœur  un  fardeau  plus  lourd  que  celui  qui  pèse  sur 
mes  épaules.  » 

A  force  de  travail  et  de  privations,  Aufredi  satisfit  à 
tous  ses  engagements.  11  déclara  plus  tard  que  le  plus 
beau  jour  de  sa  vie  fut  celui  où  il  acquitta  sa  dernière 
dette.  Chose  étrange  !  il  trouva  bientôt  dans  cette  vie 
nouvelle  plus  de  bonheur  et  de  dignité  qu'il  n'en  avait 
rencontré  jamais  aux  jours  dorés  de  son  opulence.  Il 
dompta  les  inquiétudes  de  l'esprit  par  les  fatigues  du 
corps  et  remplit  le  vide  de  son  cœur  par  le  contente- 
ment de  lui-même.  Tombées  dans  le  malheur,  les  nobles 
âmes  eu  sortent  fortes  et  brillantes  comme  l'acier;  telle 
fut  l'âme  d'Aufredi.  Ses  idées  devinrent  graves  et  aus- 
tères. Le  travail  et  la  pauvretélui  enseignèrent  la  résigna- 
tion, la  force  et  la  vertu.  Il  apprit  à  mépriser  les  faux  biens 
delà  vie  et  à  chérir  les  vrais  trésors  que  le  ciel  a  donnés  à 
l'hoffenje.  D'ailleurs,  quand  bien  même  le  malheur  ne  serait 
pas  fécond  en  enseignements  de  tout  genre  ,  il  faudrait  le 
bénir  encore  par  les  pieuses  sympathies  dont  il  nous  en- 
toure ;  celles  qu'il  uous  enlève  ne  valent  pas  un  regret  ; 
celles  qu'il  nous  attire  sont  des  conquêtes  bien  chères 
et  bien  glorieuses.  Méconnu  des  grands ,  repoussé  par 
ses  amis,  Aufredi  vit  sa  misère  adoptée  par  le  peuple, 
choyée«  caressée  ^  cuviruuaéc  de  plus  de  respects  «^uc  Q4 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


299 


l'avait  été  sa  fortune.  Le  rang  qu'il  avait  perdu,  le  peu-  X  une  année  entière,  affiché  l'armateur  ruiné?  Aucun  ne 
pie  le  lui  conservait  dans  son  amour.  Portefaix  dans  le  ±  put  savoir  ce  qui  se  passa  dans  cette  âme  stoïque  ;  sa  Q- 
port,  Aufredi  était  encore  pour  la  foule  le  riche  et  puis-  ±  gure  d'airain  n'exprima  ni  joie,  m  surprise.  Au  milieu  de 
sant  armateur  qui  avait  long-temps  étonné  La  Rochelle  ic  l'enthousiasme  populaire,  lui  seul  demeura  insouciant 
de  sa  royale  somptuosité.  La  foule  lui  savait  gré  d'ano-  ±  et  froid.  Cependant  il  disparut  du  port,  pressé  sans  doute 
hlir  ses  travaux  en  les  partageant,  et  chez  elle  la  recon-  ±  de  jouir  de  sa  fortune  reconquise,  et  bientôt  il  ne  fut 
naissance  de  l'orgueil  se  mêlait  à  celle  des  bienfaits.  £  bruit  dans  la  cité  que  des  nouvelles  prodigalités  aui- 
Aufredi  s'était  fait  des  matelots  et  des  ouvriers  du  port  %  quelles  allait  se  livrer  l'armateur.  Déjà  lUvait  racheté 
une  famille  de 

de  sa  bouche;  ..1.1  ..  i*  t.u  oi».^..  o  ..  .^v,  ,.^ j cp 

plainte  dans  son  propre  cœur.  Son  visage  était  sévère,  ±  de  tout  ce  que  pouvait  concevoir  l'imagination  la  plus 
mais  serein.  L'expérience  qu'il  avait  faite  des  hommes  ±  folle.  Il  est  vrai  que  jamais  le  luxe  et  l'élégance  n'avaient 
et  des  choses  avait  bien  glacé  le  sourire  sur  ses  lèvres , 


'tait  lait  des  matelots  et  des  ouvriers  au  pori  x  qu»^"*-»  *""»"•  =><=  l'^ci  laimaicui.  i/tj»  »  .».u'i  .«^,«^,1^ 
le  prédilection;  jamais  un  regret  n'échappa  ±  un  des  palais  les  plus  magnifiques  de  La  Rochelle  etoa 
s;  nul  n'a  pu  savoir  s'il  se  permit  jamais  une  ^  assurait  que  le  luxe  de  l'ameublement  allait  bien  au-delà 


été  poussés  plus  loin  qu'ils  ne  le  furent  en  cette  circons- 


niais  n'avait  point  laissé  de  nuages  sur  son  front.  D'ail-  ^  tance  par  ce  philosophe  qui,  la  veille  encore,  prêchait 
leurs  la  pauvreté  ne  le  déshérita  point  des  plus  doux  £  l'amour  de  la  médiocrité.  Le  peuple  en  murmurait  tout 
-  "  ■  "  ■      '    bas  et  doutait  dans  son  cœur  de  l'homme  qu'il  aimait. 

Pendant  qu'on  décorait  le  palais  d'Aufredi,  Aufredi  ne 
parut  ni  dans  la  ville  ni  dans  le  port;  les  décors  achevés, 
il  fit  inviter  tous  les  commerçants  de  la  R  ochelle  à  une  fête 


privilèges  de  la  fortune.  Il  demeura  la  providence  du 
peuple.  Les  misères  qu'il  avait  soulagées  de  ses  richesses, 
il  les  soulageait  encore  par  ses  leçons  et  par  son  exem- 
ple; il  aidait  le  faible  et  partageait  le  salaire  de  la  journée  ^ 

avec  les  existences  plus  indigentes  que  Ta  sienne.  11  est  ^  qu'il  voulait  donner  pour  inaugurer  sa  fortune.  Les  invi- 
des douleurs  que  l'or  du  riche  ne  console  pas  et  que  ^  tations  furent  accompagnées  de  riches  présents  et  portées 
l'obole  du  pauvre  endort;  il  est  des  larmes  que  l'or  aigrit  %  par  des  varlets  si  beaux  et  si  bien  vêtus  qu'on  aurait  pu 
et  que  sèche  une  parole.  Aussi  arriva-t-ilqu'Aufredi,  dans  %  les  prendre  pour  les  pages  d'un  roi.  Présents  et  invita- 
l'adversité,  fit  plus  de  bien  réel  qu'il  n'en  avait  jamais  %  tions  furent  accueillis  avec  transport.  Déjà  tous  les  cœurs 
fait  dans  son  opulence.  Aux  jours  de  fêtes  et  de  loisir,  on  %  étaient  revenus  à  Aufredi;  on  parlait  avec  amour  de 
le  voyait  dans  le  port  ou  sur  la  plage,  entourédesescom-  %  sa  générosité  et  de  sa  munificence;  on  s'entretenait  avec 
pagnons,  et  leur  enseignant  la  vraie  science  de  la  vie,  la  %  enthousiasme  de  l'héroïsme  qu'il  avait  déployé  dans  l'ad- 
dignité  dans  le  malheur,  le  repos  dans  le  travail,  la  \  versité.  Les  poètes  reprenaient  leurs  lyres  et  les  amis 
fortune  dans  la  médiocrité.  «Mes  amis  et  mes  frères,  \  retrouvaient  la  mémoire. 

leur  disait-il  souvent,  vous  m'avez  long-temps  envié;  ce  ^  Le  jour  de  la  fête  arriva.  Dès  le  matin,  des  musiciens, 
sont  les  riches  et  les  puissants  qui  doivent  m'envier  à  X  placés  dans  les  jardins  d'Aufredi,  faisaient  retentir  l'air 
cette  heure.  Hommes  de  peine  et  de  travail,  hommes  heu-  X  de  leurs  concerts.  La  salle  du  palais  était  remplie  de 
reux,  apprenez,  avec  moi,  à  connaître  votre  bonheur.  %  fleurs  ;  à  la  chute  du  jour  la  foule  assiégeait  la  porte. 
C'est  parmi  vous  que  j'ai  trouvé  le  calme,  le  silence  et  ^o  Tout  ce  que  la  cité  renfermait  de  noblesse,  de  fortune, 
la  paix  ;  c'est  parmi  vous  que  j'ai  appris  à  vivre.  »  Et  il  %.  de  grâce  et  de  beauté,  se  pressait  dans  les  larges  escaliers 
dévoilait  le  secret  des  existences  qu'on  envie  ;  il  disait  les  ^'o  et  s'écoulait  lentement  dans  les  salles  éblouissantes  d'or 
soucis  rongeurs  du  commerçant,  il  montrait  les  joies  "Jl,  et  de  lumières.  Toutes  les  voix  chantaient  les  louanges 
hypocrites,  les  douleurs  étouffées ,  les  jours  sans  repos  "£,  de  l'hôte;  on  vantait  son  goiît  exquis ,  on  s'extasiait  à 


et  les  nuits  sans  sommeil  ;  il  montrait  la  lie  au  fond  de  la 
coupe,  la  vase  dormant  sous  l'onde  claire,  les  inquiétudes 
dévorantes  cachées  sous  les  rideaux  de  soie.  *  Voyez,  leur 
disait-il  encore,  cette  mer  qui  blanchit  la  grève;  les  flots 
en  sont  azurés  et  paisibles,  mais  elle  cache  des  monstres 
en  ses  flancs;  l'âme  du  riche  est  ainsi  faite.  Bénissez 
donc  le  ciel  dans  votre  pauvreté.  • 

Dieu  réservait  à  Aufredi  une  épreuve  plus  forte  et  plus 
terrible  encore  que  celle  de  la  misère.  L'ancien  armateur 
vivait  ainsi  depuis  une  année,  et  son  caractère  ne  s'était 
point  démenti.  Un  jour  qu'il  était  allé  porter  un  ballot 
de  marchandises  aux  extrémités  de  la  ville  et  qu'il  re- 
gagnait le  port,  il  entendit  des  cris  qui  partaient  de  la 


chaque  détail.  Tous  les  amis  d'Aufredi  pleuraient  d'aise 
et  d'attendrissement;  enfin  le  ciel  avait  entendu  leurs 
vœux,  il  avait  exaucé  leurs  prières!  On  cherchait  Au- 
fredi, on  le  demandait,  on  l'appelait,  on  voulait  l'em- 
brasser et  le  féliciter;  mais  Aufredi  ne  paraissait  pas. 

Dans  une  des  salles  où  circulait  la  foule ,  une  table 
splendide ,  chargé  de  mets  délicieux  et  de  fleurs  odo- 
rantes n'attendait  plus  que  les  convives.  Une  musique 
harmonieuse  retentissait  dans  les  tribunes  et  rien  ne 
manquait  à  l'allégresse  générale  que  la  présence  de  celui 
qui  en  était  l'objet. 

Tout  à  coup  une  rumeur  sourde,  un  murmure  confus 
d'indignation  et  de  surprise  s'élevèrent  dans  la  noble  as- 


plage;  il  hâta  son  pas  fatigué;  mais  à  peine  eut-il  paru  ^  semblée.  Les  matelots,  les  portefaix  du  port,  leurs 
sur  la  grève  que  mille  voix  le  saluèrent,  que  mille  bras  ^  sœurs,  leurs  femmes  et  leurs  filles,  tous  invités,  tous  en 
se  disputèrent  la  gloire  de  le  porter  en  triomphe.  Tous  ^  habits  de  fête,  venaient  d'envahir  les  salles  du  palais  et 
les  visages  étaient  radieux ,  tous  les  yeux  mouillés  de  ^  se  mêlaient  à  l'a 


larmes;  Aufredi  seul,  impassible.  Cinq  vaisseaux  char- 
gés de  trésors  venaient  de  mouiller  dans  le  port  de 
La  Rochelle ,  et  sur  chaque  proue  le  nom  d'Aufredi  était 
écrit  en  lettres  d'or.  Trois  jours  après  les  cinq  autres 
vaisseaux  de  l'armateur  rentrèrent,  chargés  des  produits 
les  plus  précieux  et  les  plus  rares.  Les  facteurs  expli- 
quèrent le  retard  que  leur  avaient  fait  subir  les  vents  con- 
traires, les  avaries  et  le  cabotage  des  côtes;  ils  rendirent 
compte  de  leurs  échanges  et  déposèrent  leurs  pouvoirs 
entre  les  mains  de  leur  maître. 
Que  deviat  le  mépris  des  richesses  qu'avait,  durant 


aristocratie  de  la  ville.  Les  pages  et  les 
varlets  s'inclinaient  devant  eux  et  les  conduisaient  aux 
sièges  d'honneur,  écartant  sans  respect  la  foule  élégante 
et  criant  :  «  Place  au  peuple  de  La  Rochelle  !  »  Les  riches 
commerçants  réclamaient  impérieusement  la  présence 
d'Aufredi  pour  avoir  raison  de  cette  sanglante  injure , 
lorsqu'une  porte  s'ouvrit  dans  le  fond  de  la  salle ,  et  Au- 
fredi parut,  habillé  en  portefaix. 

11  traversa  les  rangs  consternés  du  commerce  et  de 
l'aristocratie,  sans  jeter  aux  nobles  assistants  une  pa- 
role ni  même  ua  regaid,  et,  marchant  droit  au  peuple  qui 
s'était  levé  ea  l'apercevaiit,  il  leur  serra  la  maiu  à  tous^ 


300 


LECTURES  DU  SOIR. 


les  appelant  ses  amis  et  ses  frères.  Quelques-uns,  ou- 
bliant qu'il  avait  partagé  leurs  mauvais  jours  et  ne  voyant 
plus  en  lui  que  le  riche  armateur,  n'osaient  offrir  leurs 
mains  calleuses;  mais  lui,  les  embrassant  et  les  pressant 
plusieurs  fois  contre  son  cœur  :  «  Ne  me  reconnaissez- 
vous  plus,  leur  disait-il  d'une  voix  e'mue,  ne  suis -je 
plus  votre  compagnon?  Voyez  !  le  soleil  du  port  a  bruni 
mon  visage,  le  travail  a  voûté  mes  épaules,  mes  mains 
sont  dures  comme  les  vôtres.  Aimez-moi ,  ne  me  repous- 
sez pas.  La  fortune  sera-t-elle  aussi  cruelle  que  l'adver- 
sité? doit-elle  à  son  tour  m'enlever  mes  amis?  » 

Aufredi  était  suivi  de  dix  serviteurs  qui  portaient  cha- 
cun deux  bourses  pleines  d'or.  Il  dota  dix  jeunes  filles  et 
dix  jeunes  garçons,  et  il  disait  aux  parents  qui  pleuraient 
de  joie  :  —  Pourrai-je  jamais  reconnaître  vos  bienfaits? 
C'est  vous  qui  m'avez  appris  à  mépriser  la  fortune  et  à 
chercher  dans  le  travail  les  vrais  trésors  de  la  vie. 

Comme  les  amis  d'autrefois  s'approchaient  d' Aufredi 
et  lui  adressaient  des  paroles  affectueuses,  s'efforçant 
d'attirer  sur  eux  l'attention  qu'il  leur  refusait.  —  Sei- 
gneurs, leur  disait-il  enfin  ,  il  faut  qu'il  y  ait  ici  quelque 
méprise.  Je  ne  suis  ni  riche ,  ni  puissant  et  n'ai  point 
l'honneur  d'être  connu  de  vous.  Comment  ai-je  fait  pour 
conquérir  votre  illustre  présence  en  ces  lieux?  Quel  mé- 
rite ,  ignoré  de  moi-même ,  me  vaut  une  gloire  aussi 
grande?  Vous  vous  abusez ,  seigneurs;  voyez  mes  vête- 
ments, je  ne  suis  qu'un  ouvrier  du  port. 

Malgré  l'embarras  de  sa  position ,  l'aristocratie  ne 
songeait  point  à  se  retirer ,  tant  la  stupeur ,  la  confu- 
sion et  peut  -  être  aussi  l'étrangeté  du  spectacle  la 
clouaient  immobile  à  sa  place.  Cependant  des  varlets 
circulaient  dans  la  salle,  portant  des  plateaux  chargés 
de  vins  et  de  liqueurs  qu'ils  ne  présentaient  qu'aux 
hommes  de  peine;  de  gracieux  enfants  ,  habillés  eu  pa- 
ges ,  offraient  aux  femmes  et  aux  filles  du  peuple  des 
bouquets  de  fleurs ,  des  étoffes  et  des  parures  de  toute 


espèce.  Les  danses  commencèrent  ;  Aufredi  lui-même  ou- 
vrit le  bal  avec  la  fille  de  l'ouvrier  le  plus  actif  et  le  plus 
probe.  Le  peuple  seul  prit  part  à  la  fête.  —  Messieurs  et 
seigneurs,  disait  Aufredi  à  la  noble  assemblée  qui  atten- 
dait avec  anxiété  la  fin  de  cette  amère  plaisanterie ,  nous 
n'oublierons  jamais  l'honneur  que  vous  avez  bien  voulu 
nous  faire.  Vous  ajoutez  à  notre  joie  en  assistant  k  nos 
plaisirs. 

Lorsque  les  horloges  vivantes  de  la  cité  eurent  crié 
la  douzième  heure  de  la  nuit,  Aufredi  fit  ouvrir  la  salle 
du  festin  et  appela  ses  amis  au  souper  qui  les  attendait. 
Tous  prirent  place  au  banquet ,  et  les  grands  et  les  ri- 
ches, commençant  à  comprendre  qu'ils  jouaient  depuis 
quelques  heures  un  rôle  assez  misérable ,  s'éloignèrent 
lentement,  la  rougeur  sûr  le  front  et  la  honte  dans  le  cœur. 

Ce  fut  là  toute  la  vengeance  d'Aufredi.  Une  joie  douce 
et  calme  présida  au  repas.  Au  désert,  Aufredi  se  leva,  et, 
s'adressant  aux  convives  :  —  Compagnons,  leur  dit-il, 
le  ciel  m'a  endu  ma  fortune.  Je  ne  l'accepte  que  pour 
vous;  je  ne  veux  ni  ne  dois  disputer  aux  ouvriers  plus 
indigents  que  moi  un  salaire  qui  m'est  désormais  inu- 
tile; je  renonce  aux  travaux  du  port,  mais  je  reste  un 
des  vôtres  par  le  cœur  et  par  les  habitudes.  Mes  richesses 
sont  à  tous  ceux  qui  souffrent  et  qui  travailleut,  aux 
hommes  de  courage  et  de  bonne  volonté. 

A  deux  heures  du  matin,  Aufredi  sortit  de  son  palais 
en  même  temps  que  la  foule  et  alla  dormir  sous  le  toit 
modeste  qui  l'avait  abrité  pendant  sa  misère.  Le  lende- 
main on  lisait  sur  la  façade  de  son  hôtel  ces  deux  mots  : 
Hôpital  Aufredi.  Aufredi  s'y  réserva  une  place  pour  ses 
vieux  jours  et  y  mourut  heureux  et  pauvre.  Cet  hôpital 
existe  encore  avec  la  nême  inscription;  et  le  peuple  de 
La  Rochelle,  oublieux  de  la  gloire  et  de  l'héroïsme  de  ses 
ancêtres,  raconte  encore  aujourd'hui  cette  histoire. 

JULES   SAKDEAV. 


VOYAGES. 


CONVERSATIONS  SUR  L'ESPAGNE. 


§  I".  Attente  a  jeun. 

Il  y  a  certains  quartiers  à  Paris  tout-à-fait  à  l'usage  des 
provinciaux  et  des  étrangers ,  tandis  que  les  Parisiens 
y  sont  rarement  conduits  par  leurs  affaires  et  jamais  par 
leurs  habitudes;  le  Palais-Royal  se  trouve  le  premier  de 
tous  ces  lieux  de  prédilection  pour  les  uns  et  de  dédain 
pour  les  autres. 

Lorsqu'une  personne  arrive  des  départements,  c'est 
dans  les  environs  du  Palais-Royal  qu'elle  se  loge;  c'est 
au  Palais-RoA'al  et  dans  les  rues  qui  l'avoisinent  qu'elle 


achète  ses  chapeaux,  qu'elle  commande  ses  vêtements, 
qu'elle  choisit  ses  bijoux  et  qu'elle  veut  ses  gants;  au 
Palais-Royal  qu'elle  flâne,  au  Palais-Royal  qu'elle  dîne, 
au  Palais-Royal  qu'elle  «issigne  ses  rendez-vous.  En  effet, 
le  Palais-Royal  forme  un  monde  complet,  où  rien  ne 
manque,  où  sont  réunis  tous  les  objets  de  nécessité  et  de 
caprices;  sans  oublier  un  jardin  avec  du  soleil  quand  il 
fait  du  soleil,  et  des  arbres,  un  peu  gris  de  poussière,  il 
est  vrai, mais  enfin  de  véritables  arbres,  avec  un  tronc, 
des  branches,  et,  ma  foi!  des  feuilles.  N'a-l-on  rien  à 
faire?  voici  des  enfants  qui  sautonl  à  la  corde,  une  foule 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


301 


302 


LECTURES  DU  SOIR. 


qui  va  et  qui  rient,  un  gnomon  qui  lance  sa  bombe 
bruyante  à  midi  précis ,  des  nuées  de  petits  moineaux 
qui  ramassent  effrontément  le  pain  qu'on  leur  émietie, 
et  enOn  des  cabinets  de  lecture  en  plein  vent,  environnée 
de  chaises,  et  autour  desquels,  moyennant  trois  ou  quatre 
sous ,  Ton  peut  tromper  la  lenteur  du  temps  et  lire  tous 
les  journaux,  depuis  le  Jfo» i/fur  jusqu'à  la  Gazette  des 
Tribunaux^  depuis  le  Mercure  dé  France  jusqu'à  la 
Revue  de  Paris. 

Vient-il  à  pleuvoir?  Vite  on  se  réfugie  sous  les  gale- 
ries qui  offrent  une  promenade  fort  amusante  le  long  de 


la  soirée  dans  le  joli  petit  tbéàtre  qui  se  trouve  à  Textré- 
mité  de  la  galerie,  et  oh  mademoiselle  Déjazet  et  Alcide 
Tousez  jouent  des  parades,  des  vaudevilles,  veux-je  dire, 
dont  ils  sauvent  la  médiocrité  à  force  de  gaité,  de  verre 
et  d'adorable  bêtise. 

Si  l'on  a  des  enfants,  Séraphin  avec  ses  marionnettes  et 
ses  ombres  chinoises  offre  un  plaisir  encore  plus  écono- 
mique- 
Deux  extrémités  du  Palais-Royal  jouissent  du  privilège 
d'être  désignées  pour  point  de  réunion  des  trois  ou  quatre 
mille  rendez-vous  que  s'y  donnent  chaque  jour  les  étran- 


deux  ou  trois  cents  boutiques,  toutes  d'un  aspect  diffé-  £  gers  éparpillés  dans  Paris  pendant  la  matinée,  et  qui  se 

rent  et  chacune  avec  son  genre  de  tentation  particulier.  S»  coucentreni  au  Palais-Royal,  de  quatre  heures  à  six,  pour 

Tel  étranger  entre  sous  ces  galeries  sans  l'intention  de  ^  aviser  ensemble  aux  deux  choses  graves  que  je  vous  ai 

foire  d'achats  qui  n'en  sort  qu'après  avoir  dépensé  tout  ^  dites  :  diner  et  choisir  le  spectacle  oii  l'on  passera  le 

l'argent  qu'il  portait  sur  lui.  Comment,  en  effet,  résister  i  reste  de  la  soirée.  Aussi,  voyez-vous,  aux  approches  de 

à  madame  Chevet  et  à  ses  merveilles  gastronomiques?  £  quatre  heures, cette  galerie,  le  reste  du  temps  silencieuse 

Peut-on  admirer  impunément ,  ici  des  bijoux ,  là  des  5  et  sans  autre  population  que  des  marchands ,  quelques 

porcelames,  à  côté  des  objets  de  mode,  plus  loin  des  £  acheteurs  et  un  petit  nombre  de  gens  qui  la  traversent, 

fantaisies  ravissantes?...  D'autant  plus  qu'il  y  en  a  pour  ^  s'emplir  tout-à-coup  d'une  foule  bruyante.  Chacun  y 

tous  les  goûts  et  pour  toutes  les  fortunes,  car  le  bon  ^  cherche  du  regard  autour  de  soi.  jusqu'à  ce  qu'il  ait  trouve' 

marché  et  le  prix  tixe  ont  leurs  comptoirs  au  Palais-Royal  ?  la  personne  attendue  ^  alors  on  se  presse  la  main,  on  se 

comme  les  prix  élevés  ont  les  leurs?  —  les  prix  élevés  ^  donne  le  bras  et  Ton  quitte  la  galerie  titrée.  Si  bien  qu'à 

qui  ajoutent  au  plaisir  de  posséder  une  chose  et  caressent  ^q  trois  heures  on  n'y  rencontre  pas  cinquante  individus , 

et  tentent  la  vanité  de  personnes,  venues,  pour  la  plu-  4"  qu'à  cinq  heures  on  y  ctouffe,  et  qu'à  six  heures  il  n'y 

part  d'ailleurs,  dans  le  seul  but  de  dépenser  de  l'argent.  ^  f^ste  plus  que  sept  à  huit  promeneurs  désappointés,  le 

le  Palais-Royal,  je  le  répète  donc,  est  un  bazar  tout-à-fait  ^  visage  de  mauvaise  humeur,  l'estomac  vide,  et  qui  pe»' 


à  l'usage  de  la  province;  il  ne  s'y  trouve  qu'une  seule 
chose  parisienne,  encore  n'y  entre-t-on  guère  que  très 
rarement  et  par  curiosité,  malgré  le  renom  populaire  de 
celle  qui  porte  le  n.  113  et  qu'indiquent  les  mauvais 
chiffres  rouges  dune  lanterne  cassée  :  les  provinciaux  ne 
regardent  que  de  loin  ces  cloaques  ignobles  et  sales,  où 
le  vice  se  montre  tout  nu  et  tout  fangeux.  —  Je  veux 
parler  des  maisons  de  jeu. 

Le  dimanche,  de  deux  heures  à  quatre,  il  y  a  foule  au 
Palais-Royal  pour  visiter  les  appartements  où  le  duc 
d'Orléans  menait,  avant  1830,  une  vie  douce  et  artistique 


teut  contre  l'inexactitude  de  ceux  qu'ils  attendent. 

Or,  il  y  a  deux  mois,  j'étais  iu  nombre  de  ces  pauvres 
affamés ,  et  après  avoir  vu  s'écouler  toute  la  foule  qui 
m'assourdissait  de  ses  jieds  grinçant  sur  les  dalles  de 
marbre,  après  avoir  vainement  herché  l'ami  de  collège 
qui  m'avait  écrit  la  veille  :  «J'arrive  d'hier  et  je  t'attends 
«  demain  à  cinq  heures  au  Palais-Royal,  •  j'allais  aller 
dîner  chez  moi  lorsque  je  sentis  ine  main  se  poser  sur 
mon  épaule  ;  c'était  entin  Léon ,  grâce  à  Dieu  ! 

—  Je  t'ai  peut-être  fait  attendre ,  me  dit-il  efronté- 
ment  ;  mais  j'étais  rue  du  Pot-de-Fer-Saint-Sulpice  à 


garde  de  deux  ou  trois  valets  en  livrée  rouge,  il  faut  des 
billets  d'entrée  comme  à  un  spectacle  :  les  maîtres  d'hôtels 
garnis  s'en  procurent  et  ne  manquent  pas  de  les  offrir  et 
parfois  de  les  vendre  à  ceux  qu'ils  logent  dans  les  cham- 
bres incommodes ,  froides  et  sombres ,  qu'ils  nomment 
avec  emphase  «  des  appartements.  •  Donc,  les  privilégiés 
se  rendent,  une  demi-heure  avant  le  moment  indiqué, 
devant  une  petite  porte  de  derrière  qui  se  trouve  à  côté 
de  celle  des  écuries,  et  là  ils  attendent,  en  faisant  queue, 
l'instant  où  il  leur  sera  permis  d'entrer.  Après  quoi ,  ils 
parcourent  toutes  ces  grandes  salles  désertes,  garnies  de 


qu'il  a  dû  bien  des  fois  regretter  siu-  le  trône.  Pour  être  3^  cinq  heures ,  et  de  là  ici  la  route  est  longue 
admis  dans  ces  lieux,  maintenant  déserts  et  confiés  à  la  ^      —  Pourquoi  ne  jas  prendre  une  voiture? 

oÇ  —  Cela  coûte  trop  cher,  me  répliqua-t-il  en  riant  et 
^  après  avoir  écrit,  au  café  de  Périgord  dans  lequel  nous 
à  étions  entrés,  la  carte  d'un  dîner  qui  devait  coûter  cin- 
oC  quante  francs  pour  le  moins 


—  L'Omnibus  l'amenait  ici  pour  trente  centimes. 

—  J'ai  préféré  venir  à  pied;  car,  vois-tu,  mon  cher 
Adrien,  je  ne  sais  point  voyager  autrement.  En  voiture, 
l'on  va  vite  et  tout  droit  où  l'on  veut... 

—  C'est  déjà  bien  quelque  chose,  interrompis-je. 

—  Mais  à  pied,  ajouta-t-il  sans  prendre  garde  à  mon 
exclamation,  mais  à  pied  on  peut  voir  à  l'aise,  et  l'on 


tableaux,  et  dont  les  meubles  sont  recouverts  de  che-  ^  peut  s'arrêter  à  chaque  pas,  car  à  chaque  pas  se  présente 
mises  en  toile,  précaution  un  peu  trop  économique  et  par  ^C  un  spectacle  digne  d'étude.  J'ai  appris  à  voyager  de  la 
trop  bourgeoise.  '^ 

Après  quoi,  l'on  redescend  au  Palais-Royal  pour  re- 
trouver Jes  parents  à  qui  on  a  donné  rendez- vous  et  pour 
dîner  avec  eux. 

Au  Palais-Royal,  pour  dîner,  il  est  loisible,  ou  bien 
de  dépenser  cent  francs  chez  Véfour  et  chez  Véry,  vieilles 
réputations  à  peu  près  déchues  à  Paris,  et  que  l'on  vante 


sorte  en  Espagne. 

—  En  Espagne,  bon  Dieu!  m'écriai-je.  Et  qu'es-tu 
donc  allé  faire  dans  ce  malheureux  pays,  inondé  de 
guerres  civiles,  et  où  l'on  court  le  risque  à  toute  heure 
d'être  assassiné  par  les  soldats  de  don  Carlos  ou  par  ceux 
delà  reine  Christine? 

—  C'était  en  1825,  reprit-il  en  achevant  de  découper 


encore  dans  la  Normandie ,  dans  le  Périgourdin  et  dans  J  un  poulet;  l'Espagne,  occupée  alors  en  partie  par  les  ar- 
ia Flandre,  ou  bien  de  trouver,  movennant  g«aran/e<ou^  -i^  mées  françaises,  jouissait  d'une  sorte  de  calme  qu'elle 
par  tète,  quatre  puits  ao  choix,  c:«  dessert  et  une  J  n'a  point  retrouvé  depuis.  J'étais  à  Saint-Sébastien,  ville 
demi-bouteille  de  vin  rouge  ou  blanc.  Après  quoi  l'on  ^  frontière  de  l'Espagne, 

peut  également,  à  des  prix  modiques,  puisque  le  parterre  ^  Curieux  de  visiter  un  pays  dont  les  mœurs  diffèrent 
oe  coûte  (jue  vingt-oluq  sous,  aller  passer  jovcusement  T  tant  des  nôtres,  je  fis  part  de  mon  projet  à  un  bon  Pèrf 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


303 


dominicain,  homme  fort  instruit  que  j'allais  quelquefois 
visiter  dans  son  couvent ,  pour  causer  avec  lui  à  l'aide  du 
mauvais  latin  que  l'on  nous  fait  apprendre,  pendant  dix 
années,  dans  nos  collèges  universitaires. 

—  Votre  nationalité  de  Français ,  me  dit-il ,  vous  ren- 
drait peut-être  dangereux  un  pareil  voyage  ^  cachez-la , 
et  dites  que  vous  êtes  Allemand  ou  Italien,  comme  vous 
le  voudrez.  Du  reste,  pour  faciliter  votre  dessein ,  voici 
une  bulle  qui  envoie  le  fidèle  qui  la  porte  en  pèlerinage 
à  Notre-Dame  de  Séville.  Avec  cette  bulle,  les  couvents 
vous  seront  ouverts,  et  à  leur  défaut  vous  trouverez 
l'hospitalité  chez  tous  les  curés  des  villages  où  vous  pas- 
serez. Ne  dites  jamais  un  mot  de  français,  et  si  vous  ne 
pouvez  vous  faire  comprendre  à  l'aide  du  peu  d'espagnol 
que  vous  savez, parlez  latin,  du  moins  mal  possible*,  vous 
aurez  d'ailleurs,  la  plupart  du  temps,  affaire  à  des  lati- 
nistes encore  moins  habiles  que  vous.  Seulement  ayez 
soin  de  prononcer  le  latin ,  non  pas  comme  vos  compa- 
triotes, mais  comme  il  faut  le  prononcer  véritablement. 
Ne  dites  pas  meaim,  mais  bien  mecoum,  et  ainsi  du  reste. 

Muni  de  cette  bulle,  je  pris  seulement  une  trentaine 
de  pièces  d'or  que  je  fis  coudre  dans  les  boutons  de  mon 
gilet  et  dans  les  plis  de  mon  manteau-,  puis,  un  bâton  à 
la  main,  et  suivi  d'un  gros  chien  des  Pyrénées,  noble 
bête  d'une  merveilleuse  intelligence,  je  me  mis  en  route 
pour  l'Andalousie. 

Je  te  dirai,  pour  ta  satisfaction  personnelle,  que  l'An- 
dalousie est  une  province  méridionale  de  l'Espagne,  qui 
comprend  les  trois  provinces  de  Séville,  de  Cordoue  et 
de  Jaen,  qu'elle  compte  cent  Heues  dans  sa  plus  grande 
longueur  et  qu'elle  s'étend  sur  une  largeur  de  quinze 
lieues  environ. 

Elle  est  bornée  au  Nord  par  l'Estramadure  et  par  la 
Manche  dont  la  sépare  la  Sierra-Morena  ;  à  l'Est  se  trou- 
vent les  provinces  de  Murcie  et  de  Grenade;  au  Sud  par 
la  dernière  de  ces  provinces  et  par  le  détroit  de  Gibraltar, 
et  à  l'Ouest  par  le  Portugal. 

Ses  principaux  fleuves  sont  le  Guadalquivir  et  la  Gua- 
diana;  elle  a  pour  sa  capitale  Séville.  —  Ouf! 

-Et  quelles  études  as-tu  faites  dans  ce  voyage?  quels 
monuments  as-tu  remarqués  ?  quelles  aventures  te  sont 
arrivées? 

—  Mon  cher  Adrien ,  il  faudrait  un  mois  pour  satis- 
jt  faire  à  ta  curiosité,  et  dans  un  mois  je  serai,  je  l'espère 
K        bien,  en  route  pour  l'Italie. 

■  Si  tu  wux  que  je  te  parle  de  mon  voyage  en  Espagne , 

I  et  je  t'avouerai  que  j'aime  beaucoup  à  en  parler,  laisse- 
moi  conter  au  hasard,  sans  ordre  chronologique,  sans 
respect  pour  mon  itinéraire;  laisse-moi  passer  de  Sé- 
ville à  Cadix,  d'un  édifice  à  un  monument,  d'un  récit  de 
'  pêche  à  un  récit  de  procession ,  d'un  brigand  à  une  pro- 
menade; laisse-moi  flâner  en  contant  comme  je  flânais 
en  me  promenant. 

—  Soit,  dis-je;  mais  nous  avons  fini  notre  dîner,  et  le 
restaurant  où  nous  nous  trouvons  n'est  guère  propre  à 
faire  le  récit  de  tes  voyages,  encore  moins  à  allumer  ce 
papel.  Viens  chez  moi  ;  la  soirée  est  assez  fraîche  pour  que 
nous  égayions  mon  àtre  par  la  flamme  joyeuse  d'une 
bourrée;  puis,  là  rien  ne  nous  interrompra,  et  si  ton 
récit  m'endort  par  instant,  du  moins  j'aurai  pour  m'en- 
dormir  un  fauteuil  excellent  pour  cet  usage. 

11  se  leva  et  me  suivit. 

§  II.   A  LA  FUMÉE  DES  CIGARETTES. 

A  peine  étions-nous  sortis  du  Palais-Royal  pour  nous 


diriger  vers  le  faubourg  Saint-Germain  qu'une  voix  bien 
connue  nous  appela  chacun  par  notre  nom  et  que  deux 
mains  étreignirent  nos  mains.  C'était  Théophile.  Théo- 
phile, comme  Léon,  mon  camarade  de  collège,  et  qui,  au 
lieu  de  peindre  et  de  voyager  comme  Léon,  au  lieu  de 
suivre  la  carrière  littéraire  comme  moi,  s'était  jeté  dans 
l'instruction  et  professait  la  rhétorique  dans  un  collège 
royal.  Il  passa  ses  bras  sous  nos  bras,  et  riant,  causant, 
évoquant  nos  souvenirs  de  collège,  nous  arrivâmes  ainsi. 
Nous  grimpâmes  joyeusement  mes  quatre  étages.  Bientôt 
la  flamme  jaillit  en  ronflant  dans  la  cheminée,  et  les 
parfums  du  tabac  turc  s'exhalèrent  autour  de  nous  en 
nuages  blancs  et  suaves;  Léon  tenait  gravement  sa  ciga- 
rette et  paraissait  plongé  dans  ses  souvenirs. 

—  Et  ton  voyage  en  Espagne?  lui  dis-je. 

—  Je  vous  l'avouerai ,  reprit-il  après  un  court  prolé- 
gomène,  lorsqu'après  une  journée  de  marche,  les  pieds 
meurtris,  fatigué  par  la  chaleur,  je  me  vis  réduit  à  frapper  à 
la  porte  d'un  pauvre  curé  pour  lui  demander  l'hospitalité, 
je  me  sentis  presque  le  repentir  de  mon  entreprise  et  le 
désir  de  rebrousser  chemin  ;  mais  heureusement  la  chose 
n'était  point  immédiatement  possible  puisque  j'avais  fait 
cinq  ou  six  lieues  et  que  je  pouvais  à  peine  me  soutenir, 
et  le  bon  accueil  que  me  fit  le  vieux  prêtre  me  rendit  du 
courage  et  de  l'espérance. 

Lorsque  je  lui  eus  présenté  ma  bulle  en  faisant  le 
signe  de  la  croix  et  en  disant  :  Salve,  christiane  frater^ 
il  vint  à  moi,  me  tendit  la  main,  me  présenta  une  chaise, 
et  répondit  gravement  : 

—  Sede  à  dexiris  mets. 

—  Puis  il  appela  Juana;  et  une  vieille  femme  parut. 
Il  lui  donna  quelques  ordres  en  espagnol,  après  quoi  elle 
sortit. 

Une  heure  après  Juana  vint  apporter,  sur  une  table 
de  bois , 

Autre  injure  du  temps , 

une  olla  poddrida  faite  avec  des  débris  de  viande  quel- 
que peu  surannés;  elle  y  joignit  des  aulx,  du  vin,  du 
pain  de  seigle  et  quelques  fruits;  puis  le  curé  fit  la  béné- 
diction de  la  table,  et  nous  soupàmes  tous  les  trois  avec 
un  appétit  que  ne  laissaient  point  d'exciter  encore  les 
aulx,  dont  le  curé  surtout  mangeait  des  quantités  ef- 
frayantes. 

—  Cela  fait  digérer,  me  dit-il  en  latin.  Ce  repas 
terminé,  nous  allumâmes  des  cigarettes  et  ensuite  nous 
allâmes  nous  coucher  tous  les  trois  dans  une  chambre 
commune,  où  je  ressentis,  à  ma  grande  douleur,  les  atta- 
ques des  ennemis  domestiques  dont  se  plaint  si  fort  Gil- 
blas  quand  il  parle  des  hôtelleries  espagnoles. 

Cependant  je  finis  par  m'endormir  en  dépit  des  pi- 
qûres et  des  morsures,  et  je  ne  m'éveillai  que  le  lende- 
main au  grand  jour. 

Le  lendemain... 

Ici  je  ne  pus  comprimer  un  bâillement  des  plus  éner- 
giques. 

Léon  se  prit  à  rire. 

—  Hélas  !  mon  cher,  je  le  vois ,  tu  ne  prends  guère 
d'intérêt  à  mes  complaisants  récits  de  circonstances, 
pleins  d'intérêt  pour  moi,  et  que  j'éprouve  tant  de  charme 
à  me  rappeler.  Tu  t'ennuies  quand  je  te  dis  : 

j'étais  là ,  telle  chose  m'advint. 

—  C'est  que  tu  racontes  ce  que  tu  as  fait  an  lieu  d« 
dire  ce  que  tu  as  vu,  ceque  tu  as  étudié,  interrompit  Théo- 


304  LECTURES  DU  SOIR. 


phile?...  Ecoute,  car  moi  aussi  j'ai  été  en  Espagne,  avant  Jo  nécessite'  de  pourvoir  à  sa  subsistance  et  à  celle  de  sa  fa- 
d'entrcr  à  l'Université,  et  lorsque  le  duc  d'A....  m'avait  ^Ç  mille.  En  Espagne,  l'oumcr  n'est  jamais  absolument 
chargé  d'achever,  par  des  voyages,  l'éducation  de  son  fils.  ^  préoccupé  par  un  soin  semblable.  Sa  frugalité  habituelle  a 

—  Tu  as  voyagé  en  Espagne?  s'écria  Léon  tout  désap-  3e  tellement  restreint  ses  besoins  que  la  crainte  de  manquer 
pointé.  sE  ne  trouble  son  repos  en  aucune  façon  ni  n'altère  en  rien 

—  En  Espagne!  reprit  en  vainqueur  Théophile:  et  il  ^  sa  bonne  humeur.  Les  étrangers  qui  visitent  TEspagne  et 
sfl  mit  à  dire  impitoyablement:  Ecoute  donc,  car  voici  ^  s'arrêtent  aux  manières,  au  langage  des  classes  inférieures, 
des  faits  :  ^  sont  frappés  de  l'aisance  et  de  la  simplicité  des  gens  de  la 

^  campagne ,  et  de  ce  qu'il  y  a  d'élevé  quelquefois  dans 
§  m.  Statistique.  '^r  leur  conversation  :  elle  n'est  jamais  ni  basse,  ni  triviale; 

H^  leurs  raisonnements  sont  pleins  de  justesse ,  et  ils  expri- 

— De  toutes  les  grandes  contrées  de  l'Europe,  l'Espagne  ^  ment  souvent  des  sentiments  généreux  avec  une  noblesse 
est  peut-être  la  moins  connue.  Sa  statistique  est  encore  %^  naturelle.  Ce  qiii  les  distingue  surtout,  c'est  un  sentiment 
fort  incertaine,  et  Ton  ne  sait  pas  même,  à  un  ou  deux  X  «^'orgueil  qui  leur  fait  refuser  un  secours  ou  une  récom- 
millionsprès,  à  combien  s'élève  sa  population.  M.  de  ^  pense  pour  un  service  qu'ils  ont  rendu  volontairement.  A 
Laborde ,  le  plus  soigneux  des  voyageurs  qui  ont  visité  ^j^  Bu)-trago ,  je  fus  visiter  les  vastes  domaines  du  duc  de 
cette  contrée,  n'a  pu  parvenir  à  rien'de  précis.  On  croit  ^°  l'infantado  et  ses  troupeaux  mérinos.  L'intendant  me 
généralement  que  sa  population  actuelle  est  d'environ  ^r  donna  un  garçon  de  ferme  pour  me  conduire.  11  remplit 
treize  à  quatorze  millions.  II  n'v  a  que  peu  de  grandes  ^  sa  commission  avec  autant  d'intelligence  que  de  politesse, 
villes ,  et  elles  sont  éloignées  les  unes  des  autres;  les  Jî^  Au  moment  de  le  quitter,  je  me  sentis  embarrassé  pour 
communications  sont  peu  sûres,  les  moyens  de  trans-  S  lui  montrer  ma  gratitude  sans  blesser  son  orgueil  na- 
ports  lents  et  difHciles  ;  l'aspect  du  pays  est  aride  et  ^  tional.  Je  jetai  un  coup  d'œil  sur  son  ajustement  ;  il 
coupé  par  de  longues  chaînes  de  montagnes  ;  on  n'y  ren-  g  annonçait  peu  d'aisance  ;  ses  enfants ,  que  nous  avions 
contre  ni  canaux  ni  rivières  navigables;  tout  le  com-  $  rencontrés  en  chemin,  étaient  couverts  de  haillons.  Je 
nierce  se  sert  de  mulets  pour  le  transport  des  marchan-  $  voulais  lui  faire  mon  offrande,  et  quand  nous  fûmes  à  la 
dises.  Les  correspondances  intellectuelles  sont  encore  oC  porte,  j'essayai  de  lui  glisser,  le  plus  doucement  possible, 
plus  rares  et  plus  difficiles  entre  les  différentes  provinces  o^o  une  pièce  d"or  dans  la  main.  A  ce  moment  il  se  baissait 
du  royaume.  On  imprime  peu.  on  lit  peu;  à  peine  s'il  o|o  pour  nous  fiiire  un  salut  très  respectueux  en  nous  ouvrant 
existe  dans  tout  le  pays  une  publication  à  laquelle  on  ^  la  porte;  mais  sentant  l'or  que  je  lui  mettais  dans  la 
puisse  donner  le  nom  de  journal.  Il  est  évident  que  le  tC  main,  il  se  releva  orgueilleusement  et  médit  avecraccent 
peuple  de  ce  pays  ne  ressemble  en  rien  à  ceux  de  France,  l\<,  d'une  colère  concentrée  :  «Monsieur,  nous  n'avons  besoin 
d'Allemagne,  d'Angleterre ,  ou  même  d'Italie.  tÇ.  des  dons  de  personne;  notre  maître  est  un  seigneur  assez 

L'Espagne  est  essentiellement  et  presque  uniquement  3^  grand  pour  que  ses  gens  ne  manquent  de  rien.  »  C'est  un 
un  pays  d'agriculture;  sa  population  rurale  forme  la  ^  semblable  sentiment  qui  rend  le  paysan  espagnol  peu 
partie  principale  de  la  nation.  Pour  bien  juger  de  l'Es-  ^Ç  disposé  à  recevoir  des  avis  ou  des  innovations  qui  gênent 
pagne ,  il  faut  connaître  les  paysans,  leur  caractère,  leurs  ^C  ses  goûts ,  ses  habitudes  ou  ses  croyances.  Tel  est  le 
habitudes,  leurs  goûts,  et  ne  pas  former  son  opinion  d'à-  ^  paysan  castillan;  tel  est  aussi  l'Aragonais  avec  plus  d'en- 
près  ce  que  l'on  peut  voir  dans  les  sociétés  de  Madrid,  ^^  lêtement,  tel  est  le  Catalan  avec  plus  de  feu  et  un  plus 
de  Barcelone  ou  de  Cadix.  Les  contradictions  apparentes  ^Ç  implacable  esprit  de  vengeance.  Dans  les  provinces  les 
qu'on  trouve  dans  les  histoires  récentes  de  ce  pays  s'ex-  3^  plus  méridionales  on  trouve  plus  de  barbarie  et  de  féro- 
pliquent  de  cette  manière.  %  cité  ;  cela  ^ient  sans  doute  que  dans  ces  contrées  les  guer- 

Le  nombre  des  propriétaires  et  des  fermiers  dans  toute  ^  res  avec  les  Maures  se  prolongèrent  davantage ,  et  tient 
l'Espagne  ne  s'élève  pas  à  plus  d'un  million ,  celui  des  ^j^  peut-être  aussi  à  leur  voisinage  des  peuples  de  l'A- 
laboureurs  et  des  bergers  est  de  plusieurs  millions.  Ceux-  ^"i^  frique. 

ci,  avec  leurs  familles,  forment  la  masse  de  la  population.  "^  Dans  ces  climats  ardents,  l'âme  est  incessamment 
En  négociants,  marchands,  artisans ,  manufacturiers, on  ^i;^  poussée  vers  les  extrêmes.  Quelle  que  soit  la  direction 
trouve  peut-être  cinq  cent  mille  individus  répandus  sur  =-1^  dans  laquelle  elle  marche,  elle  ne  veut  ni  entraves,  ni 
toute  la  surface  du  pays.  ^  limites.  De  là  vient  que  les  caractères  des  habitants  de 

Les  paysans  espagnols ,  pris  en  général,  sont  peut-être  ^  la  Péninsule  se  sont  toujours  dessinés  avec  tant  d'éner- 
los  plus  beaux  de  l'Europe  ;  sans  contredit  ils  sont  les  ^h  gie.  lisse  montraient  au  dehors,  pour  ainsi  dire,  comme 
plus  fiers.  Ils  sont  presque  tous  bien  faits  et  robustes,  ^  les  traits  du  visage,  anguleux  et  saillants,  incapables 
sobres,  supportant  facilement  les  privations,  naturelle-  ^  d'éprouver  un  froissement  quelconque  sans  que  tout 
meut  graves  et  taciturnes ,  pleins  de  cœur  et  de  bra^-  ^^  l'être  n'en  fût  ébranlé  et  ne  se  redressât  en  frémissant, 
voure.  Un  amour  exclusif  de  leur  pays  et  une  antipathie  ^  Tant  d'années  de  contrainte  et  de  douleur  ont  néces- 
invincible  pour  les  étrangers  forment  chez  eux  un  ca-  ^  sairement  modifié  ces  traits  si  fortement  prononcés  d'une 
ractère  distinctif ,  lié  à  leurs  idées  religieuses  d'une  ma-  <^|;^  nation  chez  qui  le  sang  africain  n'est  pas  encore  refroidi, 
nière  remarquable  depuis  leurs  guerres  avec  les  Maures.  ^  Toutefois,  on  y  trouve  encore  par  intervalles,  de  ces 

Leurs  bonnes  qualités  sont  obscurcies  par  une  infinité  ^1^  hommes  puissants  et  résolus  qui  savent  se  frayer  un  che- 
de  préjugés,  leur  sévérité  dégénère  souvent  en  férocité  et  o};'  min  hors  des  choses  communes.  Je  ne  citerai  pas  ceux  qui 
leur  piété  en  superstition.  Toutefois,  dans  les  temps  or-  ^  se  sont  illustrés  dans  les  dernières  luttes  civiles;  leurs 
dinaires,  leur  commerce  habituel  les  montre  assez  civils,  ^  noms  sont  devenus  populaires,  leurs  exploits soutcouuus 
d'un  bon  cœur  et  d'un  caractère  aisé.  Quoique  graves  ils  ^  de  tous. 


sont  loin  d'être  ennuyeux;  et  malgré  leur  pauvreté,  ils  -l 

sont  heureux.  Rien  ne  ressemble  au  paysan  espa^ol ,  au  op  $  IV.  Un  brig.\nd. 

laboureur  espagnol.  Partout  ailleurs  le  paysan  est  un  X 

hoHunc  de  peine ,  entièrement  absorbé  chaque  jour  par  la  y      —  TiMUoin  José  Maria,  interrompit  Léon  à  son  tour 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


305 


que  vous  (levez  connaître  et  que  j'ai  rencontre'  dans  les 
montagnes  \  si  vous  ne  le  connaissez  point,  ce  fatal  génie 
de  la  Morëna,  qui  long-temps  épouvanta  l'Espagne,  deman- 
dez son  nom  aux  nmletiers  de  Torrenueva,  que  seul, 
piéton,  sans  autre  secours  que  sa  canardière,  il  détroussa 
d'abord  sur  le  chemin  d'Andujar,  pour  les  enrôler  ensuite 
dans  sa  troupe  de  braves  ;  demandez-le  aux  vignerons  de 
Val-de-Peïïas  qui  réparèrent  plus  d'une  lois,  à  l'eau  du 
Guadalquivir,  les  brèches  que  l'hôte  de  la  Sierra  prati- 
quait à  leurs  outres  de  bouc  avec  une  merveilleuse  dexté- 
rité. Demandez-le  aux  jeunes  lilles  de  la  Carolina  qu'il 
escorta  souvent  dans  ces  défilés  sans  exiger  d'autre  péage 
qu'un  sourire  ou  un  baiser.  Demandez-le  enfin  aux  grands 
d'Espagne  de  toutes  les  classes,  qui  n'osaient  approcher 
de  la  montagne  sans  avoir  obtenu  du  brigand  foi  et  parole. 


Et  cet  homme  n'avait  rien  de  féroce;  il  n'était  ni  géant 
ni  athlète;  sa  barbe  était  élégannnctit  taillée  et  rien  en 
lui  n'annonçait  un  sauvage  avide  de  sang. 

Du  reste,  brave  et  audacieux  jusqu'à  la  folie,  car  il  ne 
craignait  pas  de  paraître  dans  les  villes  où  sa  tête  était 
mise  à  prix  sans  prendre  d'autre  précaution  que  celle  de 
changer  son  costume  pour  celui  de  cavalier.  La  première 
fois  que  je  le  vis,  ce  fut  à  Séville,  sur  la  belle  promenaile 
qui  se  trouve  en  face  du  couvent  sous  l'invocation  de 
Notre-Dame-del-Carmen.  Il  causait  paisiblement  avec 
un  moine  et  un  étranger,  et  quoique  chacun  le  regardât 
avec  curiosité,  il  ne  cessait  de  prêter  une  grande  atlentioii 
à  ses  interlocuteurs  que  pour  regarder  effrcntétiient  les 
belles  dôna  qui  passaient  près  de  lui,  la  mantille  noire 
ou  blanche  sur  la  tête,  se  dirigeant  du  côté  de  la  mer,  ou 


L'Alameda  et  le  Couvent  de  Notre- Damc-del-Carmcu  à  Cadix.    Da^in  ei  yiavure  de  Skaus. 


bien  allant  s'asseoir,  à  l'ombre,  sous  les  beaux  arbres 
blancs  (1). 

(I)  Bien  qu'un  grand  nombre  de  ses  rues  soient  étroites  et  tor- 
tueuses, Cadix  possède  quelques  places  régulières,  dont  la  plus 
spacieuse  et  la  plus  belle  est  sans  contredit  celle  de  San-Aiitonio.  A 
cette  plaza  touche  une  espèce  de  mail  qu'on  nomme  Calle-Ancha.  Ces 
deux  promenades,  qui  ajoutent  beaucoup  à  l'ornement  et  à  la  salu- 
brité de  la  ville,  sont  particulièrement  fréquentées  le  soir.  L'Alameda 
peut  être  considérée  comme  les  Tuileries  des  habitants  de  Cadix. 
Vers  le  soir ,  il  s'y  presse  une  afQuence  de  promeneurs  de  tous  les 
rangs  et  de  toutes  les  nations,  mêlant  entre  eux  la  brillante  variété  de 
leurs  costumes.  Toute  cette  foule  y  vient  prendre  l'air  le  long  de  sa 
double  rangée  d'ormes  blancs  et  s'assied  sur  les  bancs  de  pierre 
qu'on  trouve  de  chaque  côté,  ou  bien  profite  du  magnifique  spectacle 
que  déploie  l'immensité  de  l'Océan.  A  son  tour,  le  continent  présente 
le  tableau  le  plus  animé  ;  on  voit  les  cavaliers  galoper  sur  la  partie 
orientale  de  la  baie,  les  navires  marchands  s'éloigner  ou  s'approcher 
des  côtes,  et,  à  la  hauteur  de  la  viUe,  un  nombre  prodigieux  de 
barques  de  toutes  formes  et  de  toutes  grandeurs  sillonner  la  surface 
de  l'eau.  D'un  autre  côté,  le  regard  peut  errer  sur  une  multitude 
JUILLET  1836. 


C'était  un  petit  homme ,  au  front  pâle ,  à  l'œil  vit  et 
brûlant,  à  la  démarche  alerte,  au  rire  bruyant  et  sardoni 
que.  Jamais  il  ne  dévalisa  de  voyageur  sans  lui  laisser 
une  chemise  au  dos  et  dix  réaux  pour  achever  sa  route. 
Dieu  m'est  témoin  qu'ils  ne  sont  pas  tous  si  polis. 


4o  de  maisons  blanches  et  va  se  perdre  au  loin  parmi  les  contours  des 
^  trois  villes  de  Santa-Maria,  de  Rota  et  de  Porto-Realc. 
Hg  _  Sous  l'administration  du  comte  O'Reilly,  auquel  Cadix  doit  tant  de 
2^  reconnaissance  pour  les  importants  travaux  d'amélioration  qu'il  y  a 
^  fait  exécuter,  l'Alameda  ne  fut  point  oubliée  ;  on  la  débarrassa  de  ses 
^  vieilles  maisons  que  remplacèrent  une  suite  de  beaux  édilices,  et  des 
°^  arbres  plantés  avec  symétrie  ajoutèrent  encore  à  ses  autres  agré- 
5o  ments.  Une  portion  considérable  de  terrain  fut  conquise  sur  la  mer, et 
=^  on  y  construisit  la  douane  ainsi  que  les  bâtiments  qui  en  dépendent. 
L'Alameda  fut  également  débarrassée  des  buissons  qui  ne  servaient 
que  de  retraite  aux  voleurs,  grâce  à  la  lAclie  conduite  d'un  gouver- 
neur précédent  qui,  dans  la  querelle  relative  aux  lies  Falkland, 
s'imaginant  qu(!  l'ennemi  était  aux  portes,  détruisit  les  jardins  et  les 
maisons  de  cam])agne  et  fit  creuser  des  reiranchemenis  l;\  même  ou 
—  39.  —  THOISIKME  YOLUJIK. 


306 


LECTURES  DU  SOIR. 


-  Poursuivi  par  les  émissaires  de  Ferdinand  VII ,  don 
José  Maria  ne  s'épuisait  pas  en  combats  et  en  ruses  de 
guerre.  Il  épargnait  les  soldats  et  tuait  les  chefs.  11  avait, 
pour  distinguer  ses  victimes,  le  coup  d'oeil  sûr  et  infailli- 
ble. Une  balle  partie  d'une  main  invisible  les  frappait  au 
milieu  de  leurs  troupes  et  lorsque,  dépouillant  leurs  épau- 
lettes,  ils  essayèrent  de  se  cacher  sous  l'uniforme  du 
simple  soldat  pour  échapper  à  la  vengeance  du  brigand, 
ils  comprirent  en  expirant  que  José  Maria  ne  s'arrêtait 
pas  aux  galous  de  leurs  habits,  et  qu'il  savait  aussi  les 
trouver  dans  la  foule,  comme  le  doigt  de  la  destinée  qui 
frappe  un  homme  dans  un  peuple. 

Le  chef  mort,  la  troupe  prenait  une  autre  route,  et 
tout  était  dit.  Cela  vint  au  point  que  des  corps  d'armée 
envoyés  contre  la  bande  de  la  Moréna  se  firent  une  loi 
de  garder  leurs  distances.  Ils  tournaient  la  montagne  au 
nord  ;  tandis  que  José  Maria  s'asseyait  à  de  joyeux  ban- 
quets, répandant  l'or  à  pleines  mains  dans  la  cabane  du 
campagnard,  aussi  généreux  dans  son  merci ,  qu'impla- 
cable dans  sa  vengeance  quand  il  punissait  des  villages 
qui  l'avaient  trahi. 

L'infant  d'Espagne, le  prince  don  Sébastien,  forcé  de 
se  rendre  à  Séville,  fit  demander  au  brigand  un  sauf-con- 
duit pour  la  montagne.  José  Maria  promit  que  le  prince 
passerait  librement.  La  neige  couvrait  le  sommet  de  la 
Moréna;  le  vent  du  nord,  qui  soufflait  avec  violence, 
éparpillait  au  loin  cette  poussière  blanche  qui  tombait 
lentement  et  semblait  ajouter  encore  à  l'immobilité  du 
ciel  tie  janvier. 

Don  Sébastien  n'était  pas  rassuré  :  il  avançait  lente- 
ment ians  ces  gorges  qui  avaient  été  les  touibeaux  de 
tant  d'autres.  Tout  à  coup,  au  sommet  d'un  roc  qui  sur- 
plombait au-dessus  d'un  ravin,  il  aperçoit  un  homme 
à  cheval ,  immobile ,  couvert  d'une  cape  brune  (jui  flottait 
au  vent,  et  la  face  cachée  sous  un  large  sombrero.  11  y 
avait  dans  cette  apparition  quelque  chose  de  magique  et 
d'elfrayant.  Ce  cheval  et  cet  homme  se  dessinaient  con- 
fusément dans  le  brouillard.  Le  cheval  frappait  du  pied 
le  roc  d'où  jaillissaient  des  étincelles  qui  mouraient  en 
tond)ant.  L'honnne  muet  et  calm6  à  ce  poste  effrayant 
semblait  atleiulre  les  voyageurs  pour  les  écraser  an  pas- 
sage. L'infant  s'arrêta  ,  le  cavalier  jeta  autour  de  lui  un 
regard  prolongé,  secoua  la  cendre  de  son  cigarre,  piqua 
son  cheval  et  disparut.  Le  cortège  contiima  d'avancer , 
et  le  cavalier  mystérieux  se  montrait  par  intervalles,  tan- 
tôt au  fond  des  vallons,  tantôt  au  sommet  des  montagnes, 
vedette  infatigable  qui  se  multipliait  par  sa  propre  puis- 
sance. 

La  marche  fut  longue;  à  la  nuit  tombante  les  voya- 
geurs sentirent  augmenter  leur  incpiiétude,  à  mesure  que 
les  oud)res  allaient  s'épaississaiit.  Dans  ce  silence  de 
terreur  ou  n'entendait  tjue  le  cri  glapissant  du  hibou  et 
le  pas  des  chevaux.  Enfin  les  rochers  s'abaissèrent,  les 
défilés  s'élargirent,  la  plaine  parut,  légèrement  éclairée 
par  un  rayon  de  la  lune  qui  s'élevait  lentement  au-des- 
sus d'un  nu.ige.  •  Cavaliers,  s'écria  don  Sébastien,  le 
brigand  a  tenu  parole  -,  serrons  nos  rangs!  nous  pour- 
rions trouver  encore  les  traîueurs  de  sa  troupe.  »  Tous 

U  n'y  av3it  pas  danger  d'attaque.  Le  comte  étendit  ésnlcmenl  le  dc^fri- 
clieiiioiii  de  risilune  du  côte  de  la  haute  rade,  depuis  Cadix  jusqu'il 
nie  de  l.con.ei  coiiipléla  les  travaux  de  son  lialiile  prédécesseur,  le 
conile  de  Xereiia.  Son  exemple  fut  suivi  par  beaucoup  de  proprié- 
taires, cl  de  ravissantes  villas  s'ëlcviTcui,  comme  parciidiantemcni, 
entourées  de  leurs  jardins,  dont  les  jeunes  plant.iiions  doniu'>renl  une 
beauté  nouvelle  à  la  ville.  Les  landes  sablonneuses  qui,  avant  cette 
époque,  n'pandaiént  tant  de  tristesse  sur  les  approches  de  la  ville, 
furent  reculées  jusqu'à  plus  d'une  dcuii-lieuc. 


alors  se  pressèrent  autour  du  prince.  Un  seul  resta  en 
arrière;  il  regarda  quelque  temps  encore,  cette  poignée 
d'hommes  qui  se  rétrécissait  à  chaque  pas.  Puis  il  tira 
son  bri-piel ,  alluma  un  cigarito ,  et  retourna  au  pas  dans 
la  montagne.  U  avait  en  effet  tenu  parole.  J 

A  quelque  temps   de  là  le  général  des  jésuites  et  le        \ 
commandant  de  Séville,  arrivés  au  pied  de  la  Sierra,  ré- 
clamèrent à  leur  tour   un  sauf-conduit.  Us  ignoraient 
que  depuis  leur  sortie  de  Séville  deux  compagnons  de 
José  Maria  y  avaient  été  pris  et  jetés  dans  les  fers. 

Le  brigand  accueillit  l'envoyé  avec  un  rire  prolongé-, 
il  répondit  qu'il  irait  lui-même  au-devant  de  leurs  sei- 
gneuries. Nos  voyageurs  peu  rassurés  songeaient  à  re- 
brousser chemin,  quand  José  Maria  parut,  entouré  d'un 
respectable  état-major.  «  Soyez  les  bienvenus,  mes  hô- 
tes, s'écria-t-il,  dès  qu'il  fut  à  portée;  Dieu  vous  bénisse 
i  et  vous  tienne  en  repos....  car  si  vous  remuez  setdement 
;  la  patq)ière,  vo-.is  êtes  morts!  Par  la  barbe  de  saint  Ignace  ! 
;  je  n'attendais  guère  aujourd'hui  si  noble  compagnie.  Or, 
;  écoutez-moi  bien,  messires  :  vos  gens,  que  Dieu  confonde, 
;  ont  eu  la  sottise  de  mettre  la  main  sur  deux  des  miens; 
;  et,  si  j'ai  bien  compris,  il  s'est  trouvé  pour  mes  frères, 
des  prisons  et  des  geôliers!  1  Mort  de  mon  âme!  c'est 
une  étrange  effronterie  !  Mais  puisque  vous  voici,  Giusons  : 
D'abord ,  vous  me  paierez  rançon  :  deux  mille  onces  d'or 
me  suffisent  ;  ensuite,  vous  donnerez  ordre  de  mettre  en 
liberté ,  sur-le-champ ,  avec  les  égards  dus  aux  frères  de 
José  Maria  (  que  Dieu  conserve  ) ,  les  braves  qu'on  n'a  pas 
craint  de  traiter  en  sujets  du  roi!....  En  attendant,  je 
vous  tiens  pour  otages  :  vous  serez  bien  traités  et  gras- 
sement nourris.  Joyeuse  vie,  chez  moi,  vous  pouvez 
bien  m'en  croire  !....  Mais  s'il  arrivait  que  mes  gens  aient 
souffert  le  plus  léger  outrage,  si,  par  calamité  pour  vous, 
on  les  avait  pendus!....  la  Vierge  et  les  saints  vous  pro- 
tègent! vous  seriez  écorchés  tout  vifs. 

«  Donnez-moi  votre  main,  mes  hôtes;  soyez  les  bien- 
venus dans  les  domaines  de  José  Maria.  •  Un  courrier  par- 
tit à  l'instant.  Il  reçut  les  deux  mille  écus  d'or  et  ramena 
sains  et  saufs  les  captifs  de  Séville. 

Plus  tard ,  le  gouvernement  espagnol  capitula  :  José 
Maria,  fatigué  de  cette  existence  de  hasard,  peu  soucieux 
d'être  éternellement  mis  à  prix,  accepta  une  pension  sur 
la  cassette  de  sa  nuijes'té  et  la  place  de  sco|)eltéro.  .aujour- 
d'hui il  escorte  les  diligences  sur  le  chemin  de  Sara- 
gosse  à  fiarcelonne. 

§    y.   DÉTAILS  DE  MOEURS. 

—  Il  serait  absurde,  reprit  Théophile,  d'entreprendre  de 
donner  un  caractère  d'uniformité  parfaite  à  toute  la  popu- 
lation ti'une  contrée  aussi  vaste  que  l'Espagne.  On  trouve 
des  différences  aussi  prononcées  entre  les  naturels  des 
provinces  du  Nord  qui  bordent  l'océan  Atlantique,  et 
L'S  habitants  des  côtes  arides  de  la  Méditerranée,  qu'entre 
ces  populations  et  celles  qui  habitent  rimmense  plateau 
central  formé  par  les  provinces  de  Léon,  de  Castille  et 
de  l'Estramadure.  Telles  sout  les  trois  grandes  divisions 
de  l'Espagne. 

Les  prix  des  journées  sont  plus  bas  dans  le  nord  que 
dans  la  Castille  et  dans  les  autres  provinces  du  centre,  où 
la  population  est  moindre  et  les  villages  plus  éloignés  les 
uns  des  autres.  Les  cultivateurs  reçoivent  de  24  à  34  sols 
par  jotir,  les  charpentiers  ou  maçons  de  26  à  36  sols.  Les 
UMiiiiiivics,  payés  parleurs  maîties,  reçoivent  par  jour 
de  12  il  20  sols.  Les  hommes  font  peu  d'ouvrage;  il  n'y  a 
guère  dans  l'année  plus  de  273  jours  ouvrables;  le  reste 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


307 


est  rempli  par  les  f^tes  et  les  dimanches.  La  nourriture 
des  classes  ouvrières  consiste  en  pain,  en  lard,  en  fèves, 
en  huile,  en  ail,  en  légumes  et  eu  vin.  Elles  mangent  ra- 
rement de  la  viande  fraîche  -,  le  poisson  sale  est  un  régal 
qu'elles  se  permettent  seulement  les  jours  maigres. 

Les  hommes  dépensent  peu  pour  leurs  vêtements  ;  ils 
portent  un  surtout  de  peau  de  mouton  ou  de  grosse  laine 
qui  dure  une  vie  d'homme.  Le  pain  commun  coûte  ordi- 
nairement deux  sols  la  livre,  le  beau  pain  de  trois  à 
quatre  sols,  le  lard  de  neuf  à  quatorze  sols  la  livre,  le 
poisson  salé  de  cinq  à  sept  sols,  le  vin  commun  de  deux  à 
six  sols.  Le  pain  espagnol  n'est  pas  fermenté  comme  le 
nôtre,  il  est  compacte  comme  certains  gâteaux;  il  a  du 
resté  un  goût  agréable ,  car  le  froment  espagnol  est  d'une 
excellente  qualité.  Le  vin  commun,  dans  les  provinces  du 
centre  et  du  nord,  où  l'on  en  fait  la  boisson  habituelle, 
est  généralement  de  pauvre  qualité;  mais  dans  le  midi  de 
l'Espagne ,  d'où  nous  viennent  les  vins  lins,  comme  dans 
les  cantons  de  Xérès,  de  Bota ,  de  Malaga ,  d'Alicante,  les 
gens  de  la  campagne  n'en  boivent  presque  pas  parce  qu'il 
est  d'un  prix  trop  élevé  pour  eux.  En  Catalogne  et  dans 
les  autres  provinces  qui  avoisinent  la  Méditerranée,  une 
famille  de  quatre  personnes  dînera  avec  une  demi-livre  de 
poisson  salé,  du  pain  et  de  l'huile,  et  soupera  avec  des 
laitues.  Les  Catalans,  cependant ,  aiment  beaucoup  le  vin 
et  les  liqueurs  spiritueuses,  mais  il  est  fort  rare  de  trouver 
un  Espagnol  ivre  et  encore  cela  ne  se  rencontre  que  dans 
la  populace  la  plus  basse  des  villes.  On  fume  partout,  mais 
d'une  manière  économique;  chacun  porte  dans  sa  poche 
une  carotte  de  tabac,  en  coupe  un  morceau,  le  roule  dans 
sa  main,  l'enveloppe  de  papier,  et  le  cigare  se  trouve 
fini. 

Dans  les  vastes  plaines  de  la  Castille  et  de  la  province 
de  Léon,  ces  greniers  de  l'Espagne,  et  dans  les  autres 
provinces  du  centre,  on  voit  peu  de  fermes;  les  iiabitants 
sont  réunis  dans  les  villages,  et  les  maisons,  faites  de 
briques  brûlées  par  le  soleil,  ont  un  aspect  de  ruines;  ce 
n'est  que  dans  le  nord  et  dans  certains  cantons  maritimes 
du  midi  qu'on  rencontre  quelques  habitations  qui  ressem- 
blent aux  fermes  et  aux  chaumières  des  autres  pays.  Les 
Casiillans  ont  eu  de  tous  tenqis  une  aversion  singulière 
pour  les  arbres,  parce  qu'ils  servent  de  refuge  aux  oi- 
seaux qui  viciuient  manger  le  blé.  La  nudité  de  cet  im- 
mense plateau  de  l'Espagne  a  frappé  d'une  manière  par- 
ticulière l'attention  d'un  Américain  distingué,  qui  a  écrit 
récemment  la  relation  d'un  intéressant  voyage  qu'il  a  fait 
dans  cette  contrée.  Voici  ce  qu'il  dit  à  ce  sujet:  «Après 
avoir  détruit  depuis  long-temps  les  arbres  qui  ombra- 
geaient le  pays,  le  Castillan,  au  lieu  d'établir  des  pépi- 
nières pour  les  avoir  de  nouveaux ,  montre  une  telle 
horreur  pour  toute  plantation ,  qu'il  fait  périr  toutes 
celles  que  le  gouvernement  a  plusieurs  fois  tenté  d'éta- 
blir sur  les  grandes  routes.  »  L'on  a  remarqué,  et  cette 
conséquence  était  inévitable,  que,  dans  l'intérieur  du  pays, 
le  sol,  dégarni  de  bois  qui  conservent  la  fraîcheur  et 
exposé  aux  ardeurs  d'un  soleil  brûlant,  n'ayant  rien  pour 
protéger  ses  sources  et  ses  ruisseaux,  les  a  perdues  suc- 
cessivement; il  ne  reste  plus  aujourd'hui  que  des  ravins 
vides  qui  rappellent  les  causes  méconnues  de  sa  fertilité 
première.  Les  montagnes  de  la  Nouvelle-Castille  four- 
nissent du  charbon  de  bois  aux  habitants  des  plaines. 
Rien  n'est  plus  mortellement  ennuyeux  que  l'aspect  des 
environs  de  Madrid  ;  l'on  n'y  rencontre  ni  mi  bois,  ni  un 
verger,  ni  uue  maison  de  campagne.  Les  champs  dans  la 
Castille  ne  sont  nulle  part  fumés,  le  blé  est  battu  et  laissé 
sur  placejusqu  à  ce  que  les  marchands  et  les  spéculateurs, 


qui  très  souvent  achètent  la  récolte  sur  pied,  viennent 
l'enlever.  Les  fernners  ne  possèdent  nuls  capitaux,  et 
sont  par  là  dans  l'impuissance  de  faire  à  leurs  terres  au- 
cune amélioration  utile.  Les  marchés  sont  fort  éloignés, 
et  quoique  dans  la  Galice,  les  Asturies  et  les  autres  pro- 
vinces maritimes,  le  blé  soit  le  double  de  ce  qu'on  le  paie 
dans  les  provinces  du  centre,  les  frais  de  transport  à 
dos  de  mulets  ou  sur  des  chariots  traînés  par  des  bœufs 
absorbent  tout  le  profit.  Les  taxes  et  les  dîmes  prenm-nt 
presque  la  moitié  des  bénéfices,  et  sur  l'autre  le  fermier 
est  obligé  de  payer  ses  fermages  et  d'entretenir  sa  famille. 

Je  vous  l'ai  dit,  il  existe  des  différences  très  marquées 
entre  les  différentes  provinces  de  l'Espagne  relativement  à 
l'agriculture.  Dans  les  provinces  de  Valence,  de  Murcie,  de 
Grenade,  on  emploie  les  irrigations.  Le  pays,  de  ce  côté, 
s'abaisse  entre  les  montagnes  et  la  mer,  et  forme  natu- 
rellement, ou  par  l'art,  des  plateaux  fertiles  qui  s'élè- 
vent les  uns  au-dessus  des  autres  comme  les  gratlins 
d'un  amphithéâtre.  Les  ruisseaux  qui  descendent  des 
montagnes,  sont  divisés  entre  d'innombrables  conduits 
pour  arroser  la  totalité  des  terres.  Les  droits  que  chacuu 
possède  sur  les  eaux  de  chaque  ruisseau  sont  établis  avec 
la  plus  rigoureuse  exactitude.  Quand  la  saison  arrive, 
ceux  qui  ont  des  privilèges  sur  les  ruisseaux  préparent 
soigneusement  leuis  champs, ouvrent  leurs  écluses,  rem- 
plissent leurs  fossés,  et  inondent  toutes  leurs  terres  jus- 
qu'à leurs  vignes  et  leurs  oliviers.  Ce  système  donne  une 
fertilité  étonnante,  et  la  terre  produit  toute  l'année.  Les 
mûriers  sont  trois  fois  dégarnis  de  leurs  feuilles;  les 
prairies  de  trèfle  et  de  luzerne  sont  fauchées  jusqu'à  huit 
ou  dix  fois;  l'on  cueille  quelquefois  des  citrons  du  poids 
de  plusieurs  livres,  et  des  grappes  de  raisin  qui  en  pèsent 
jusqu'à  quatorze;  le  froment,  semé  en  novembre,  donne 
trente  grains  pour  un  en  juin  ;  l'orge,  semée  en  octobre, 
donne  vingt  pour  un  en  mai;  le  riz,  semé  en  avril,  pro- 
duit quarante  pour  un  en  avril,  et  le  maïs,  qu'on  sème 
pour  seconde  récolte,  rend  au  centuple  de  ce  qu'on  a  mis. 

Au  nord,  les  provinces  de  la  Navarre  et  de  la  Biscaye 
sont  les  mieux  cultivées;  les  habitants  en  sont  industrieux 
et  dans  l'aisance.  Ils  ont  une  administration  locale  et 
fixent  entre  eux  leurs  impôts.  Us  transigent  avec  le  tré- 
sor royal,  et  pour  une  certaine  somme  se  rachètent  d'une 
quantité  de  petites  taxes  auxquelles  l'Espagne  est  sujette. 
Ils  ont  aussi  des  manufactures,  particulièrement  de  fer, 
et  des  mines  de  charbon.  Le  pays  des  Basques  forme  une 
espèce  de  royaume  à  part,  qui  a  ses  lois  et  son  langage 
différents. 

Les  montagnards  de  la  Galice,  à  l'extrémité  ouest  de 
l'Europe  ,  comme  sortis  du  sein  de  l'Atlantique  orageuse 
qui  baigne  aux  deux  extrémités  leur  aride  contrée,  sont 
pauvres,  braves  et  patients.  Le  sol,  trop  ingrat  pour  nour- 
rir une  population  nombreuse ,  voit  les  gallegos  émigrer 
par  milliers  et  se  rendre  dans  les  grandes  villes ,  à  Ma- 
drid, à  Lisbonne,  où  ils  se  font  portefaix  ou  porteurs 
d'eau.  Ils  ont  une  réputation  de  probité  généralement 
méritée,  et  diffèrent  beaucoup  en  cela  des  Valenciens, 
qui  sont  mal  famés  en  Espagne.  Les  Asturiens  prennent 
d'ordinaire  les  mêmes  états  que  les  Galiciens  leurs  voi- 
sins; seulement  ils  ont  dans  le  caractère  quelque  chose 
de  plus  aventureux. 

—  Et  voilà  comment  tu  as  vu  l'Espagne,  froid  rhé- 
theur? s'écria  Léon;  quoi!  tu  ne  trouves  pas  un  souve- 
nir pour  la  mosquée  de  Cordoue,  bâtie  par  Abdéram  et 
devenue  aujourd'hui  une  église  catholique?  Tu  as  donc 
vu  froidement  ces  arceaux  poétiques?  ces  mille  colonnes 
qui  souticuuenl  uu  douLie  rang  d'arceaux  maurcsqi'.os  à 


t 


308 


LECTURES  DU  SOIR. 


jour,  avec  des  plafonds  de  bois  précieux?  Tu  as  donc  vu 
sans  émotion,  continua-t-il  dans  son  indignation  bouf- 
fonne, les  dix-sept  portes  de  bronze,  magnifiquement 
sculptées,  que  Charles-Quint  donna  à  cette  cathédrale? 
le  tombeau  de  l'artiste  Pedro  Diègue  Cornesa.  et  les  ri- 
ches stalles  de  bois  dont  il  oara  le  chœur?  cette  croix  que, 


d'après  la  tradition,  un  captif  chrétien  grava  de  son  on- 
gle sur  la  colonne  de  marbre  à  laquelle  il  était  enchaîné? 
cette  châsse  qui  fut  construite  pour  contenir  l'Alcoran  et 
qiii  renferme  aujourd'hui  le  livre  des  Evangiles?  tout 
cela  ne  t'a-t-il  donc  point  ému?  ô  Théophile!  savant 
Théophile! 


Procession  du  Corpus  ChrisUh  Séville. 


Dessin  et  grai-ure  di  Sears. 


I 


Théophile  le  regardait  en  souriant. 

—  Et  les  combats  de  taureaux?  reprit  Léon  ;  et  la  pro- 
cession du  Corpiis  Christ  i  h  Se  ville?  Rien  pour  ce  ma- 
gtiilique  cortège  étincelant  d'or,  de  soie  et  de  pierreries  ! 
Kien  pour  ces  mille  bannières  qui  flottent  dans  les  airs! 
Rien  pour  ce  chant  grave  qui  s'élève  au  ciel  à  travers  les 
parfums  de  l'encens  !  Rien  pour  toule  cette  foule  qui  s'em- 
presse autour  de  la  procession!  Rien  pour  cette  Plaza- 
Real  (1)  dont  les  échos  mauresques  ne  répètent  que  des 

{•)  La  Plaza-neal,  runc  des  places  Ips  plus  varies  de  Scvillc,  ( 
cmic  auiiTs  monuiiioms,  riiôtel-de-ville  et  le  palais  de  jii-ilc«j 
de  ce  dernier  édifice  est  ù  la  droite  du  point  de  vue  choisi  p.ir| 
et  que  nous  reproduisons.  Les  décorations  de  son  arcliiieclul 
de  la  plus  merveilleuse  richesse,  sont  l'ouvrage  d'un  célèbrei^ 
du  temps  de  l'empereur  Charles-C)uint.  Considérées  en  détaïj. 
sont  de  la  main-d'œuvre  la  plus  exquise;  mais  on  peut  trouver  que 
leur  effet  général  n'est  pas  bon  et  contraste  trop  avec  nos  idées  de 
simplicité  et  de  goût  véritalile.  Cependant  c'est  une  question  qui  peut 
être  posée  que  celle  de  savoir  si  "nos  propres  notions  sur  l'art  appro- 
chent, plus  que  celles  des  Maures,  de  l'idéal  du  beau  et  du  goût  en 
architecture.  Maigre  toutes  les  extravagances  et  les  mille  fantaisies  de 
ce  système,  et  à  quelques  singulières  conséquences  qu'il  pui<st>  nous 
conduire,  les  artistes  penchent  à  lui  donner  la  préférence  sur  l'unifor- 
mité qu'ils  trouvent  monotone.  Les  maison*  qui  entourent  la  Plaza- 
Rcal  st>nl  d'une  grande  antiquité;  elles  s'accordent  bien  avec  rasjiect 
général  de  la  place  cl  avec  la  luasuitique  cathédrale  qui  borne  la 
vue.  ^ 

La  grande  cérémonie  du  Otrpus  Ctirlsii,  que  notre  gravure  repro- 
duit dans  ton  pliis  ipicndido  appareil,  est  lune  de*  fêles  religieuses 


chants  chrétiens!  Rien  pour  ces  combats  de  taureaux  qui 
tieunent  tout  un  peuple  haletant  d'émotious;  que  les 
Français  blâment  hautement  avant  d'y  avoir  assisté,  et 
qu'ils  recherchent  avec  avidité  une  fois  qu'ils  en  ont 

les  plus  solennelles  de  l'Espagne.  A  Séville  surtout,  elle  aiiirc  de 
toutes  les  parties  de  la  Péninsule  un  immense  cona.>urs  d'étrangers 
qui  ne  reculent  devant  aucun  obstacle  et  aucune  dejienso  aiin  de 
pouvoir  y  assister.  Sur  toute  la  ligne  des  rues  par  lesquelles  passe  la 
procession  sont  suspendues  des  tentures  que  nous  n'avons  |>as  con- 
servées dans  notre  bois  par  la  nécessité  de  montrer  le  majestueux 
spectacle  quelles  eussent  dérobé.  —  En  tête  de  la  procession,  est 
portée  la  bannière  de  ia  cathédrale,  dont  le  bâton  et  les  ornements 
sont  d'or  et  d'argi'iit  ;  on  a  brodé  sur  l'étoffe  de  cette  bannière  le 
tableau  de  la  Cène.  Immédiatement  ensuite  arrive,  traînée  sur  un 
char,  la  reproduction  du  miracle  des  filles  du  potier,  dont  on  voit  les 
statues  soutenant  la  Giralda.  Si  le  lecteur  ne  sait  pas  l'histoire  de 
ces  deux  filles,  la  voici  :  c'étaient  les  premières  femmes  qui  avaient 
cueilli  la  palme  du  martyre,  à  l'éiwque  où  s'introduisit  le  christia- 
nisme dans  cette  partie  de  l'Espagne.  Il  est  difl'icUe  d'exprimer  toutes 
les  marques  de  vénération  qu'elles  reçoivent  à  leur  passage  à  tmv»»rs 
le  faubourg  de  la  Triana,  où  elles  sont  nées,  et  où  le  panier  lui-i.  rw.,^ 
n'est  guère  moins  honoré  qu'un  saint.  Durant  un  violent  treuinii  n  i  nt 
de  terre  qui  .<e  fit  sentir  à  Sé>ille  et  qui  l'ebranla  dangereusemout , 
la  grande  tour  de  la  Giralda  resta  .«*nile  forme  comme  un  roc.  Tandis 
que  la  consternation  de  la  cité  n-Iigieuse  était  à  son  «>mble,  on  vji, 
dit  la  tradition,  les  deux  sœurs  soutenir  et  etayer  l'immense  pilier 
avec  le  plus  couragi'ux  san^-froid.  Dire  combien  de  temps  elles 
élevèrent  leur  taille  assc7  pour  rendre  ce  service  à  la  tour,  c'est  de 
quoi  nous  niHis  déclarons  hors  d'état,  car  de  la  base  au  somniet  de 
la  GiralJ.T  on  compte  du  reste  trois  cen  six  pieds;  mais  U  y  a  bien 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


309 


éprouvé  le.  sensations  étranges  et  sanvages!  Tu  reste  3    Tannée  entière  de  ton  excursion  à  travers  les  Espagnes, 

fer.r,e"£*t^i"ïïrs^^^^^^^^^^^^^ 

pauvrétnfMtl  PM,  dans  la  seule,  Cat.Io,^e,  pour  T      -  In-aginatton  morte!  .nterromp,.  Léon. 


Ci.'viue  cl  couiuat  de  Uaireaux,  ù  Scviiie. 


Desùn  CL  (jraviire  de  SearS. 


—  Amis,  leur  dis-je,  l'un  de  vous  n'a  vu  cette  beile 
contrée  qu'avec  l'imagination,  l'autre  qu'avec  la  raison  \ 
l'un  s'est  épris  de  sa  poésie,  l'autre  de  sa  nature;  l'un 

peu  de  temps  encore  qu'il  eût  été  imprudent  de  liasarder  dans 
Séville  quelque  doute  sur  l'aulhcnlicilc  de  ce  prodige  ;  il  serait  mieux, 
peut-être,  de  l'attribuer  à  la  science  de  rarcliilecte  maure,  dont  les 
merveilles  étalent  encore  leurs  témoignages  à  la  vue.  Cependant  les 
deux  sœurs  obtiennent  tous  les  honneurs  du  bienfait;  une  magnllique 
chapelle  de  la  cathédrale  est  réservée  à  elles  seules.  Aj'occasion  de 
la  cérémonie  du  Corpus  Christi,  on  les  en  sort  avec  une  grande 
pompe,  cl  on  les  promène,  elles  et  leur  tour  de  la  Giralda,  h  travers 
les  rues  de  la  ville.  Ces  statues  sont  habillées  et  aucun  efTet  n'est 
plus  bizarre  que  celui  de  leur  costume,  qui  est  tout  simplement  le 
coetume  d'aujourd'hui  ;  leur  mantille  et  leur  coiffure,  surmontée  d'un 
peigne,  ne  vont  pas  du  tout  avec  l'idée  qu'on  peut  se  faire  des  lillcs 
du  potier.  Voici  une  autre  étrangeté  qui  semblera  pour  le  moins  aussi 
étrange  à  ceux  qui  ne  sont  pas  accoutumés  aux  mœurs  et  aux 
superstitions  de  l'Espagne  :  les  yeux  de  ces  figures  roulent  conti- 
nucUeraent  dans  leur  orbite,  mis  en  mouvement  par  une  personne 
cachée  qui  tire  un  cordon  et  fait  ainsi  croire  à  la  populace  que  les 
saintes  filles  sont  en  prières. 

Puis  vient  la  châsse  d'argent  qui  contient  le  Saint-Sacrement.  Elle 
est  en  argent  massif  et  du  travail  de  ciselure  le  plus  exquis  ;  son 
poids  est  énorme  et  elle  est  portée  par  seize  hommes  qui  sont 
entièrement  cachés,  de  manière  à  lui  donner  l'air  de  marcher  toute 
seule. 

Des  enfanis,  habilles  â  l'ancienne  mode  nationale,  se  tiennent  en 
t^lc  des  filles  du  potier  et  dansent  devant  l'autel  pendant  la  messe, 
matin  et  soir,  tant  que  dure  la  fête.  C'est  \k  un  privilège  exclusive- 
ment réservé  par  Sa  Sainteté  à  la  cathédrale  et  dont  les  habitants  de 
Séville  se  montrent  très  fiers.  Cet  usage  rappelle  David  dansant  devant 
Parche,  avec  cette  différence  que  le  monarque  juif  jouait  de  la  harpe, 
tandis  que  les  enfants  de  Séville  font  claquer  à  leurs  mains  des 
castagnettes. 


o.'t  poète,  l'autre  économiste.  Dans  cette  douljie  manière 
de  sentir  et  de  voir,  vous  avez  tous  les  deux  raison  et 
tort  tous  les  deux;  car,  pour  voyager,  il  faudrait  être  à 
la  fois  poète  et  économiste,  artiste  et  savant,  sentir  et 
étudier. 

—  Vous  verrez,  s'écria  Léon,  que,  selon  lui,  à  moins 
d'être  Walter  Scott,  on  ne  pourra  plus  voyager (1). 

&saiE:T  v&tT  csosas&L. 


(I)  voir  dans  le  n»  V  du  Musée  (révrier  1836).  page  115,  une  ÛC9* 
criplion  de  ces  combats  de  taureaux. 


•m 


LECTURES  DU  SOIR. 


LITTÉRATURE  ÉTRANGÈRE. 


CONaUETE  D'ORAN  EN  1732, 


Oran  est  une  ville  du  royaume  de  Tre'mécen,  en  Bar- 
barie ^  située  sur  une  colline  par  oîx  l'on  descend  d'une 
grande  montagne  au  bord  de  la  mer,  à  l'orient  du  port 
de  Marsaquivir.  0«<^'è  le  rhàlcau  qui  défend  le  port  et  sa 
propre  citadelfei  elle  est  envirunnoe  de  cinq  autres  for- 
teresses «H  châteaux  qui  eu  rendrni  les  approches  d'une 
difficulté  extrême',  savoir  :  le  clùle;iu  de  Siiinte-Croix, 
celui  de  Saint-Georges,  et  le  fort  de  Eosalcazar  du  côté 
de  la  mer,  et  du  côté  des  terres  les  châteaux  de  Saint- 
.  ^dré  et  de  Saint-Philippe,  dout  chacun  peut  souteuir 
--  siège. 


deux  siècles,  depuis  1509  jusqu'en  1708.  On  augmenta 
les  fortifications  d'Oran  suivant  l'exigence  du  besoin, 
sans  que  les  sièges  qu'eu  firent  les  Turcs  et  les  Maures 
pussent  leur  procurer  aucun  avantage,  puisque,  à  me- 
sure qu'ils  faisaient  leur  firconvallati«n,  ses  défenseurs 
y  construisaient  de  nouveaux  forts,  en  sorte  que  cette 
place  se  trouva  à  la  fin  environnée  de  cinq  châteaux  dif- 
férents, disposés  ainsi  que  rnms  avons  dit,  le  fort  de 
Rosalcazar  commençant  à  la  plage  du  Levant ,  le  fort  de 
Saint-André  et  de  Saint-Philippe  courraat  >es  avenues  de 
u^  u  ^    la  campagne,  et  ce  dernier  couvrant  de  plus  la  source 

"  Tovil  iV'pays  circonvoîsin,  à  plusieurs  lieues  d'étendue ,  ^F  et  défendant  le  cours  des  eaux  qui  vont  à  la  ville;  les 
^^^';^"^Î7fMidant  en  toutes  sortes  de  grains.  Les  monta-  ^châteaux  de  Sainte-Croix  et  de  Saint-Grégoire  conti- 

■----•  '  '  '  .      r    .  _.   1  jC:  n(,ef,t  cette  espèce  d'enceinte,  bâtis  sur  le  sommet  de 

la  haute  et  inaccessible  montagne  sur  la  pente  de  laquelle 
Oran  est  situé,  et  dont  la  mer  du  Ponent  baigne  le  pied. 
En  doublant  le  cap  que  forme  la  montagne  .  on  découvre 
à  une  Ueue  de  distance  le  port  de  Marsaquivir,  détendu 
par  un  fort  plutôt  creusé  dans  le  roc  qiie  bâti ,  plutôt 
fortifié  par  la  nature  que  par  l'art.  Quoiqu'il  soit  com- 
mandé par  les  sounnets  du  mont  del  Santo  .  la  place  n'en 
fruit  et  quelques  vignes.  On  trouve  dans  les  montagnes  Jp  est  pas  moins  forte ,  parce  qu'il  est  aussi  difficile  de  mon- 
des titres  quoique  en  petit  noin!)re,  des  sangliers,  des  S  ter  sur  ces  hauteurs  que  de  les  prendre  sans  y  monter, 
lions  et  des  caméléons  ,  espèce  de  lézards  qui  se  nourris-  ±  La  domination  de  la  ville  d'Oran  s'étendait  à  quinze  ou 
sent  de  mouches ,  et  non  de  l'air  qu'ils  respirent ,  comme  X  vingt  lieues  dans  les  terres ,  les  armes  espagnoles  prenant 
on  l'a  cru  faussement.  ^  ''^  défense  des  peuples  qui  habitaient  à  cette  distance. 

La  ville  a  une  enceinte  irrégulière  de  murailles,  deux  g  Leur  manière  de  vivre  est  d'errer  dans  ces  contrées, 
portes,  celle  de  Trémécen,  au  sud-est,  par  où  l'on  sort  ±  cherchant  les  terres  propres  à  être  ensemencées  et  les 


gnes  et  les  più^S^S  Sont  couvertes  de  troupeaux-,  ce  qui 
procure  aux  habitants  les  vivres  de  toute  espèce,  la  laine, 
les  peaux  et  les  fruits  en  assez  grande  quantité,  non- 
seulement  pour  leur  propre  trsage,  mais  encore  pour  le 
conuuerce  avec  les  étrangers.  A  deux  ou  trois  lieues 
d'Oran,  il  y  a  des  marais  qui  communiquent  à  la  mer, 
où  le  soleil  forme  du  sel  blanc.  Il  y  a  àla  même  distance 
des  plants  d'oliviers,  de  figuiers,  et  d'autres  arbres  à 


lo<^ements  et  ses  magasins  dérobés  à  la  vue.  Deux  fon-  X  de  familles  qui,  à  raison  du  sang  ou  des  avantages  de 
tafnes  d'une  eau  salubre  coulent  pour  les  habitants  d'O-  ^  lei»'  association ,  s'unissent  ensemble  et  obéi>sent  à  un 
ran  au  dedans  de  leur  ville  ,  et  deux  autres  fertilisent  la  ^  chef  couunuu ,  quoique  partagées  en  trois  classes  diffé- 


campagne.  La  plus  considérable  forme  un  gros  ruisseau  ^ 

qui  entoure  les  murs,  qui  arrose  les  vergers,  et  qui  fait  l 

aller  les  moulins.  ^ 

L'an  1505,  Ferdinand-le-Catholique,  après  ses  écla-  < 

tantes  conquêtes  ,  fut  tenté  de  celle  d'Oran,  afin  de  pro-  < 

curer  à  ses  sujets  les  avantages  du  riche  commerce  que  ! 

les  Levantins  venaient  faire  aux  foires  célèbres  de  cette  ', 

ville,  et  pour  arrêter  les  courses  barbares  des  Maures  ! 

au  PoneiU.  Le  port  de  Marsaquivir  fut  pris  dès  lors  par  ! 

don  Diego  Fernandez  de  Cordoue.  Mais  quelques  trou-  '. 

blés  domestiques  empêchèrent  le   succès  du  reste  de 

l'expédition,  et  ce  ne  fut  qu'au  mois  de  mai  de  1509  que, 

par  les  soins  et  sous  les  yeux  du  cardinal  Ximenès,  qui 

voulut  présider  à  l'exécution.  Ton  tenta  et  l'on  exécuta 

PU  quelques   jours  ce  grand  projet  avec  quatorze  mille 

hommes  d'infanterie,  quatre  mille  chevaux  et  huit  cents 

volontaires. 

L'Espajnt  posséda  cette  place  sans  interruption  durant 


rentes,  qui  sont  celle  des  nobles,  celle  des  paysans,  et 
celle  qui  est  mêlée  des  deux  autres.  Ces  Maures  pacifi- 
ques vivaient  sous  la  protection  de  l'Espagne,  en  payant 
annuellement  un  certain  tribut  eu  grains.  Plusieurs 
étaient  fort  afiectionués  au  gouvernement.  LesBénérages 
seuls  n'eurent  jamais  de  goût  pour  la  paix,  u'étant  que 
des  brigands  impétueux  et  inquiets,  toujours  prêts  à  se- 
conder quiconque  prenait  les  armes  contre  les  chrétiens. 
Ils  avaient  proiité  des  troubles  de  l'Espagne  pour  fiire  le 
siège  d'Oran  durant  la  guerre  de  la  Succession.  On  en- 
voya du  secours  aux  assièges;  maison  choisit  mal  le  gé- 
néral ,  qui ,  au  lieu  de  se  rendre  à  Oran ,  conduisit  son 
secours  aux  rebelles  de  Barcelonne,  ce  qui  mit  Oran  au 
pouvoir  des  Maures,  l'an  1708. 

Philippe  V,  ayant  pris  les  résolutions  et  donné  les  or- 
dres nécessaires  pour  ce  grand  armement  naval,  notifia 
ses  vues  par  une  espèce  de  manifeste,  afin  que  l'Europe 
BC  fiit  point  alarmi^  dans  l'ui^erlitwrte  lUs  entreprises 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


311 


qu'on  projetait.  On  fréta  les  bâtiments  de  transport  sur 
fonte  la  cAfe  d'E.Npagne ,  et  principalement  à  Barcelonnc, 
à  Alicante  et  à  Cadix,  et  l'on  y  embarqua  les  tronpes 
destine'es  h  l'expédition  ,  avec  les  équipages.  La  baie  d'A- 
licante  était  le  lieu  du  rendez-vous  général  où  le  gros 
de  l'armée  devait  s'embarquer. 

L'armée  consistait  en  quarante  bataillons,  dont  huit 
des  gardes  espagnoles  et  wallones  et  un  d'artillerie, 
qui  composaient  tous  ensemble  au-delà  de  vingt-trois 
mille  hommes  ;  en  douze  escadrons  de  cavalerie  et  autant 
de  firagons,  (jui  formaient  environ  trois  mille  quatre 
cents  hommes  -,  une  compagnie  de  fusiliers  des  monta- 
gnes, une  compagnie  de  maréchaussée,  une  compagiue 
de  guides,  tous  natifs  du  pays  d'Oran  :  précaution  d'une 
extrême  sagesse,  propre  à  prévenir  mille  inconvénients 
fâcheux  .  et  particulièrement  celui  de  s'engager  dans  un 
pays  et  de  tenter  l'attaque  d'une  place  imparfaitement 
connus. 

L'artillerie  consistait  en  soixante  pièces  de  24 ,  vingt 
de  16 ,  douze  de  12 ,  seize  de  10 ,  et  soixante  mortiers. 

Les  munitions  et  les  vivres  étaient  en  abondance;  l'on 
n'avait  rien  oublié,  trains  d'artillerie  ,  bons  affûts  de  re- 
lais, provisions  de  bois  pour  toutes  sortes  d'ouvrages, 
fusils  on  réserve,  fascines,  saucissons,  sacs  à  terre  ,  mu- 
les pour  traîner  l'artillerie,  bœufs,  moutons,  chariots; 
tout  avait  été  prévu  et  préparé  avec  une  espèce  de  pro- 
fusion, parce  qu'on  était  persuadé  qtri!  valait  beaucoup 
mieux  avoir  le  superflu  dans  l'expédition  que  d'être 
obligé  de  faire  venir  après  coup  mille  choses  qui  traînent 
les  succès  en  longueur;  en  un  mol,  l'artillerie,  les  vi- 
vres et  It'S  munitions  étaient  tels  qu'ils  occupaient , 
avec  les  équipages,  deux  cent  treize  bâtiments,  sans 
compter  cinquante-sept  qui  étaient  destinés  au  débar- 
quement; les  troupes  en  occupaient,  outre  cela,  deux 
cent  quatorze. 

Pour  escorter  une  pareille  armée  et  tant  de  bagages, 
il  y  avait  douze  vaisseaux  de  guerre  de  cinquante  à 
quatre-vingts  pièces  de  canon,  cinquante  frégates  com- 
prises dans  le  nombre  des  bâtiments  chargés  des  troupes 
et  de  leur  attirail ,  deux  galiotes  à  bombes  ,  sept  galères, 
les  frégates  dTi' /ce  et  les  quatre  bâtiments  garde-côte  du 
royaume  de  Valence;  enfin,  le  total  des  bâtiments  mon- 
tait à  cinq  cent  vingt-cinq. 

Cette  formidable  armée  mit  k  la  voile  le  15  juin 
1732.  Le  vent,  qui  fut  peu  favorable  d'abord,  et  la  di- 
versité immense  de  tant  de  bâtiments  d'une  marche  si 
différente,  donna  quelque  embarras;  mais,  heureuse- 
ment, le  temps  changea  ,  et  sembla  vouloir  seconder 
lui  même  cette  glorieuse  expédition. 

Le  navire  le  Saint-Philippe  et  le  paquebot  le  Saint- 
Diègue ,  de  cinquante  pièces  de  canon,  formaient  l'avant- 
garde;  ensuite  veiiaient,  sur  les  ailes  et  un  pou  en  avant, 
le  navire /a  Galice  à  gauche,  et  le  Saint-Jacques  à 
droite,  entre  deux  les  pontons  avec  les  galiotes  qui  les 
remorquaient  ;  puis  l'infanterie  avec  pavillon  rouge  ,  sui- 
vie de  la  cavalerie  avec  pavillon  jaune;  derrière  elle  et 
au  milieu  le  navire  la  Cuslille^  pour  le  signal  et  le  ral- 
liement; puis  riiôpital,  le  train  d'artillerie,  les  équipa- 
ges, les  munitions,  avec  pavillon  blanc  et  bleu;  après 
cela  et  sur  les  ailes,  le  vaisseau  le  Saint-François  à 
gauche,  et  la  Renommée  à  droite;  ensuite  les  provisions 
d'orge  avec  pavillon  blanc  et  jaune  ,  les  pailles  pavillon 
blanc,  les  poudres  pavillon  bleu,  et  par  derrière,  au  mi- 
lieu, le  vaisseau  la  Famille-Royale ^  pour  les  signaux; 
ensuite,  les  rations  de  l'armée  pavillon  blanc  et  rouge, 
les  farines  pavillon  bleu  et  rouge,  les  bœufs  et  les  mou- 


tons pavillon  bleu  et  jaune;  puis,  à  droite  e(  k  gauche, 
les  vaisseaux  l'Andalousie  et  le  Conquérant;  après  eux, 
les  bâtiineiiLs  de  ilébarqiiornent;  en  arrière,  à  droite  et  à 
gauche,  les  galiotes  à  bombes,  le  navire  V Hercule ^  et 
le  paquebot  le  Jupiter^  de  cin(piante  canons;  par  der- 
rière, au  milieu,  les  sept  galères. 

Dans  cet  ordre  admirable,  qui  ne  fut  jamais  troublé, 
et  avec  le  vont  le  plus  heureux  pour  le  début  «le  cette 
grande  entreprise,  l'armée  parut  le  25  juin 'a  la  vue 
de  la  côte  d'Oran,  Mais  les  coiir.inrs  et  les  vents  con- 
traires qui  survinrent  l'empècluTont  de  doubler  le  cap 
Falcon  et  de  mouiller  dans  son  golfe  jusqu'au  28,  jour 
aïKjuel  elle  le  fit  avec  tout  l'armement,  sans  la  perte 
d'un  seul  bâtiment. 

Les  ordres  étant  donnés  pnr  le  capitaine  général  ,  le 
comte  deMontemar,  qui  commandait  toute  l'expédition, 
on  se  disposa  à  débarquer  sur  la  plage  de  las  Agiiadas ,  à 
une  lieue  au  couchant  du  fort  de  Marsaipiivir.  On  com- 
mença ,  depuis  minuit,  à  s'approcher  de  la  côte  avec  cinq 
cents  barques  soutenues  des  vaisseaux  de  guerre ,  des 
galères  et  des  galiotes  placés  sur  les  flancs  de  la  ligne  de 
débarquement. 

Le  capitaine  général  ayant  reconnu  qu'il  n'y  avait  point 
de  Maures  sur  la  côte  capables  d'empêcher  le  débarque- 
ment, les  pelotons  de  troupes  que  l'on  voyait  n'étant  pas 
suffisants  pour  cela,  il  ordonna  qu'aux  premiers  rayons 
de  l'aurore  toutes  les  troupes  prissent  terre  avec  la  plus 
grande  célérité,  quand  même  elles  ne  pourraient,  en  le 
faisant ,  garder  l'ordre  observé  jusquc-hà.  Tout  s'exécuta 
avec  le  plus  grand  bonheur,  et  les  troupes,  sous  la  con- 
duite des  généraux  qui  prirent  terre  avec  elles  ,  s'éten- 
daient à  droite  et  à  gauche  le  long  du  rivage  aussitôt 
qu'elles  débarquaient ,  et,  à  mesure  qu'elles  descen- 
daient elles  se  formaient  en  carré  long,  dont  les  grands 
côtés  étaient  parallèles  aux  rives  de  la  mer. 

Il  y  avait  cependant  quelques  troupes  de  Maures  qui , 
tirant  de  loin  ,  incommodaient  l'armée  et  blessaient  quel- 
ques soldats.  Pour  remédier  à  cet  inconvénient,  on  déta- 
cha en  avant  douze  à  quinze  hommes  par  bataillon ,  pour 
faire  feu  et  éloigner  l'ennemi.  Le  gros  de  leurs  forces 
était  sur  le  sommet  des  montagnes ,  et  un  parti  d'environ 
deux  mille,  tant  cavalerie  qu'infanterie,  vint  occuper,  à 
la  droite  de  l'armée ,  un  monticule  d'où  coule  une  fon- 
taine et  d'où  il  empêcha  qu'on  ne  fît  usage  de  ses  eaux 
dans  le  besoin  extrême  «pi'on  eu  avait.  Le  capitaine  géné- 
ral détacha  les  grenadiers  de  la  droite  et  quatre  cents 
chevaux  pour  déloger  les  Maures  et  occuper  le  monti- 
cule, ce  qui  s'exécuta  heureusement.  Le  30  ,  au  matin  , 
ou  commença  à  construire  ,  à  la  gauche  de  l'armée  et 
au  pied  du  mont  del  Santo ,  un  fort  qui  dominât  la  mer 
et  qui  assurât  le  débarquement  aux  vivres. 

Les  troupes  qui  couvraient  les  travailleurs,  sous  les 
ordres  du  comte  de  Marsillac,  engagèrent  insensiblement 
un  combat  avec  les  Barbares  qui  descendaient  des  hau- 
teurs pour  les  inquiéter ,  et  qui  les  chargeaient  avec  vio- 
lence. Il  fut  nécessaire,  pour  soutenir  les  Espagnols,  de 
mettre  en  mouvement  toute  l'armée  ,  parce  que  toute  celle 
des  infidèles  attaquait  ce  côté-là.  Tandis  que  l'aile  gauche 
combat,  le  centre  de  l'aile  droite  monte  sur  les  hauteurs 
d'où  descendaient  les  Maures,  avec  une  intrépidité  incon- 
cevable, malgré  le  nombre  des  ennemis  et  l'avantage  du 
poste,  inaccessible  par  sa  position  naturelle.  Il  fallait 
passer  un  précipice  ou  un  ravin  immense  entre  le  nnmt 
del  Santo  et  celui  que  l'aruiée  avait  en  face  ;  là  était  le 
centre  du  feu  et  de  la  résistance  que  faisaient  les  Maures 
avec  toute  la  fermeté  qu'inspirait  un  poste  si  avantageux, 


312 


LECTURES  DU  SOIR. 


Los  ennemis  furent  poiisse's  jusque  sur  une  autre  mon- 
tagne plus  élevée  que  la  première  ,  et  les  grenadiers , 
commandés  par  le  marc'chal-de-camp  don  Alexandre  de 
lu  Motte,  s'emparèrent  de  la  montagne  del  Santo  jus- 
qu'au-dessous ducl)cîtoau  de  Marsaquivir,  coup  départie 
qui  fit  le  succès  de  toute  la  suite  de  l'entreprise. 

La  fatigue  extrême  de  l'armée,  la  disette  des  vivres, 
et  surtout  de  l'eau  dans  un  climat  brûlant,  empêchèrent 
qu'on  ne  poussât  les  ennemis  plus  loin  et  qu'on  ne  les 
délogeât  des  sommets  de  la  montagne  qu'ils  occupaient. 
Un  grand  nombre  de  soldats  espagnols  moururent  de 
soif",  on  passa  cette  nuit  dans  un  désordre  à  faire  échouer 
totalement  l'entreprise  et  à  causer  la  destruction  entière 
de  l'armée  castillane,  si  les  Maures  eussent  été  instruits 
de  l'état  où  elle  était  :  tant  il  est  vrai  que ,  dans  les  expé- 
ditions qui  passent,  même  avec  raison,  pour  les  plus 
prudentes,  on  doit  encore  infiniment  à  la  fortune  !  Tout 
était  parfaitement  concerté  pour  le  succès  dans  l'armée 
espagnole ,  excepté  l'article  de  l'eau  si  important  en 
Afrique  ;  c'était  plus  qu'il  n'en  fallait  pour  faire  tout 
manquer.  Les  Espagnols  avaient  sans  doute  prévu  cet 
inconvénient  ;  mais  il  est  quelquefois  de  la  prudence  de 
ne  pas  consulter  trop  rigoureusement  les  règles  de  la 
prudence,  et  de  s'attendre  à  quelque  événement  imprévu, 
surtout  lorsqu'on  a  affaire  à  des  Barbares,  braves  à  la  vé- 
rité, mais  peu  disciplinés  et  peu  accoutumés  à  faire  une 
guerre  régulière. 

Ce  point  ne  fut  pas  le  seul  où  la  fortune  se  montra  hau- 
tement pour  TEspagne.  On  comptait  faire  beaucoup  en 
prenant  le  seul  fort  de  Marsaquivir  dans  la  première 
campagne,  et  l'on  fit  conquête  entière  dans  l'espace  de 
qu'elcpies  jours. 

.On  commençait,  le  !'■'■  juillet  1732  ,  îi  faire  un  chemin 
pour  conduire  l'artillerie  et  les  autres  choses  nécessaires 
m\  siège  de  Marsaquivir,  lorsqu'un  clieval  s'étant  échappé, 
durant  la  nuit ,  de  la  grande  garde  des  Espagnols,  et  ayant 
causé  quelque  mouvement  dans  leur  armée ,  ils  crurent 
que  c'étaient  les  Maures  qui  venaient  les  attaquer.  On 
courut  aux  armes  de  tous  côtés  et  l'on  se  fusilla  dans 
les  ténèbres,  croyant  avoir  affaire  à  l'ennemi.  L'on  était 
assez  loin  d'Oran  ;  mais  à  la  faveur  des  gorges  des  mon- 
tagnes et  du  calme  de  la  nuit ,  le  bruit  se  fit  entendre 
très  vivement  ii  Oran.  Les  Barbares  à  leur  tour  se  cru- 
rent surpris  ;  ils  se  persuadèrent  que  les  Espagnols  mon- 


taient à  l'escalade  ;  tout  s'enfuit  de  la  ville  avec  précipi- 
tation, et  se  réfugia  dans  les  montagnes,  le  bey  à  la  tête 
avec  sa  garde  et  deux  cents  chameaux  qui  emportaient 
ce  qu'il  avait  de  plus  précieux.  Le  consul  de  France, 
résidant  à  Oran ,  donna  avis  au  capitaine  général  des 
Espagnols  qu'il  était  resté  seul  dans  Oran ,  et  qu'il  n'a- 
vait qu'à  venir  prendre  possession  de  cette  place  et  de 
tous  ses  châteaux. 

L'armée  marcha  sans  perdre  de  temps  par  les  hauteurs 
où  les  Maures  s'étaient  enfuis,  en  laissant  cependant  deux 
bataillons  et  quelquecavaleriepourlasûretédufortqu'on 
avait  commencé  près  de  la  mer ,  et  sur  le  mont  del  Santo 
les  grenadiers  qui  s'en  étaient  emparés  le  même  jour 
qu'on  reçut  l'avis.  On  occupa,  vers  les  sept  heures  du 
soir ,  l'importante  place  d'Oran  et  tous  ses  châteaux , 
excepté  celui  de  Marsaquivir  plus  éloigné,  et  qu'on  avait 
continué  de  bloquer  ,  en  marchant  à  Oran,  par  le  moyen 
des  grenadiers  du  mont  del  Santo ^  dont  on  vient  de 
parler.  Il  fut  pris  le  2  juillet ,  par  capitulation,  et  l'on 
accorda  aux  Turcs  qui  en  formaient  la  garnison  la  liberté 
de  s'embarquer. 

On  trouva  dans  Oran  cent  trente-huit  pièces  de  ca- 
non, dont  quatre-vingt-sept  de  bronze;  l'on  en  avait  déjà 
trouvé  douze  entre  les  forts  de  Saint-Philippe  et  de  Saint- 
André,  que  les  Barbares  avaient  voulu  emmener  dans 
leur  fuite ,  mais  qu'ils  n'avaient  pas  pu  conduire  plus 
loin.  L'on  trouva  de  plus  sept  mortiers ,  des  munitions 
de  guerre,  des  provisions  de  bouche  pour  une  très  lon- 
gue défense,  et  plusieurs  pièces  d'artillerie  dont  quelques- 
unes  du  quatorzième  siècle.  Ils  abandonnèrent  aussi  sur 
la  plage  une  grande  galiote  et  cinq  brigantins. 

L'armée  des  infidèles  était  do  vingt-deux  mille  Arabes 
et  de  deux  mille  Turcs.  L'on  ne  put  savoir  leur  perte, 
à  cause  du  soin  superstitieux  qu'ont  ces  Baibares  de  la 
c.icher  h.  l'ennemi,  en  enlevant  leurs  morts.  La  perte  dos 
Espagnols  ne  fut  que  de  trente-huit  morts  et  de  cent 
cinquanicblessés  :  exemple  admirable  de  ce  qu'une  bonne 
conduite  peut  épargner  de  sang  humain  dans  les  entre» 
prises  les  plus  périlleuses  (1). 

9.  ANTONIO  DE  CL&RIAITA  T  GnALÈS. 


(I)  CcUc  relation  est  extrailc  de  l'ouvrage  d'un  chevalier  de  Sainl- 
Jean  de  Jérusalem ,  imprime  à  Barcclonne. 


Pièce  d'artillerie  du  quatorzième  siècle. 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


313 


MAGAZINE 


Bùtiuicuts  de  guerre. 


Dessin  de  SIor.EL  Fatio,  gravure  de  PlAL"D. 


ÇUELQUCS  SrOTICIffS  MARITIMES. 

La  France  se  divise  en  cinq  arrondissements  maritimes, 
indiquc's  p;ir  des  chiffres,  dont  les  chefs-lieux  sont  :  le 
;)remjer,  Cherbourg;  le  second,  Brest;  letroisièûic,  Lo- 
ricnt  \  le  quatrième,  Rochefort,  ellecïHgu/è??ie,  Toulon. 

Chacun  de  ces  chefs-lieux  d'arrondissement  a  un  tri- 
bunal maritime. 

On  distingue  quatre  classes  de  ports,  qui  sont  au  nom- 
bre de  quarante-trois. 

La  première  re'unit  le  Havre,  Saint-Malo ,  Nantes,  Bor- 
deaux, Marseille; 

La  seconde ,  Cherbourg ,  Brest ,  Lorient ,  Rochefort  et 
Toulon  ; 

La  troisième ,  Dunkerqne ,  Rouen ,  Caen  et  Granvilie  ; 

La  quatrième.  Calais,  Boulogne, Saint-Valery. Dieppe, 
Fe'camp,  Honfleur,  Saint-Brieuc.  Paimpol,  Morlaix , 
Quimper ,  Vannes ,  le  Crosic ,  Paimbœuf,  les  Sables  d'O- 
lonne,  La  Rochelle,  Blayc,  Libourne,  Saint-Jean-de-Luz, 
Collioure,  Narbonne,  Agde,  les  Martigues,  la  Ciotat, 
Saint-Tropez,  Antibrs,  Bastia  et  Ajaccio. 

JUILLET  i83&. 


D'après  le  dernier  budget,  le  matériel  de  la  marine  con- 
siste en  46  vaisseaux  de  ligne,  39  frégates,  14  corvettes 
do  guerre .  9  corveltes-avisos  ,  29  briks,  16  briks-,avisos, 
18  goélettes,  cutters  etlougres,  41  bâtiments  de  flot- 
tille, 12  bâtiments  à  vapeur,  16  corvettes  de  charge 
de  800  tonneaux,  28  gabarres  ,  4  petits  bâtiments  de 
transport,  et  2  yachts;  ce  qui  forme  un  nombre  de  274 
bâtiments  en  service. 

66  autres  sont  sur  le  chantier. 

Expliquons  maintenant  à  quelles  espèces  de  bâtiments 
les  marins  appliquent  les  différentes  dénominations  qui 
viennent  d'être  énumérées. 

Les  vaisseaux  de  ligné  sont  les  plus  forts  bâtiments 
employés  par  la  marine  de  guerre;  comme  leur  nom  l'in- 
dique, ils  sontf.iits  pour  combattre  en  ligue,  pour  pré- 
senter un  front  de  baUiille  formidable,  en  un  mot,  pour 
servir  de  forteresses  flottantes.  Ils  sont  nécessairement 
d'une  construction  solide,  massive,  et  par  conséquent 
plus  difficiles  et  de  plus  longue  manœuvre  que  d'autres 
bâtiments. 

On  les  divise  ordinairement  en  trois  classes,  détermi- 
nées par  le  nombre  de  bouches  h.  feu. 

—  40.  — TROISIÈME  VOlUaiE. 


314 


LECTURES  DU  SOIR. 


La  première  se  compose  des  vaisseaux  de  120  canons 
et  au-dessus  ; 

La  seconde,  de  vaisseaux  de  100  canons; 

Et  la  troisième,  de  vaisseaux  dits  de  74,  lesquels  en 
portent  le  plus  souvent  un  nombre  supérieur. 

L'équipante  (pied  de  £:uerre)  d'un  vaisseau  de  premier 
rans:  est  d'environ  1.200  hommes;  celui  d'un  vaisseau  du 
deuxième  de  900,  et  celui  d'un  vaisseau  du  troisième, 
de  700. 

Il  est  bon,  à  ce  sujet,  de  faire  observer  qu'en  langage 
marin,  le  mot  vaisseau  ne  s'applique  qu'aux  vaisseaux 
de  ligne. 

Après  les  vaisseaux  de  ligne ,  vient  une  classe  de  bâ- 
timents encore  plus  respectables  par  leur  apparence  et 
leur  artillerie,  capables,  au  besoin,  de  comb.ittre  en  li- 
gne, mais  en  général  destinés  à  un  service  plus  actif.  Les 
frégates,  comme  le  prouve  l'analogie  de  leur  nom  ,  sont 
des  bâtiments  d'une  marche  supérieure.  Du  moins  au- 
trefois il  en  était  ainsi  ;  à  présent  que  la  construction 
navale  est  arrivée  au  plus  haut  degré  de  la  science,  les 
vaisseaux  sont  aussi  bons  voiliers  que  les  frégates. 

Depuis  une  dizaine  d'années  .  ou  a  mis  en  vogue,  tant 
en  France  qu'i-n  Angleterre,  une  sorte  d'intermédiaire 
de  bâtiments.  Des  frégates  de  60  ,  61 ,  66  canons,  ayant 
toutes  les  qualités  des  vaisseaux,  jointes  à  celles  des 
frégates,  paraissent  avoir  réuni  les  suffrages  des. plus 
hab'Ies  constructeurs,  et  répondu,  mieux  que  tous  les 
autres  navires,  aux  exigences  du  service  maritime. 

Les  frégates  portent  en  général  de  30  à  60  canons,  et 
sont  montées  de  350  k  600  hommes  d'équi|»age. 

Les  corieltes  prennent  rang  après  les  fréirates,  et  por- 
tent de  vingt  à  vingt-six  canons  ou  caronades;  avec  elles 
commence  la  série  des  bâtiments  légers,  et  avec  elles 
aussi  finit  l'espèce  des  Mtinients  à  trois  mâts.  Le  brick  ^ 
qui  vient  après,  n'est  distingué  de  la  corvette  que  par 
cela  seul  qu'au  lieu  de  trois  mâts  il  en  a  deux;  il  est  aussi 
un  peu  moins  fort  d'aHillerie;  il  porte  d'oinlinaire  16  à 
20  canons  ou  caronades. 

Parmi  ces  deux  sortes  de  bâtiments,  il  en  est  de  très 
légersàla  voile;  on  les  emploie  à  faire  dans  les  escadres 
le  service  d'estafettes  ou  de  gardes  avancées  ;  ils  sont  pour 
cela  nommés  avisos,  et  dans  le  cas  où  ils  se  trouveraient 
obligés  de  faire  des  signaux,  ils  sont  armés  de  quelques 
pièces  de  canons. 

Les  gnelittes  sont  des  bâtiments  excessivement  légers , 
et  en  générai  très  bon  voiliers,  armées  de  6  à  18  pièces 
d'artillerie.  Quelques-unes  peuvent  remplacer  les  bricks. 
Comme  ces  derniers,  elles  n'ont  que  deux  mâts;  mais, 
inclinés  sur  l'arrière  par  leurs  voiles,  elles  forment  une 
espèce  d'intermédiaire  entre  le.î  bâtiments  à  voiles  car- 
rées et  les  bâtiments  à  voiles  triangulaires.  Cette  con- 
struction u'esten  général  bien  compriseqiie  par  les  Amé- 
ricains qui  l'ont  inventée.  C'est  d'ailleurs  une  sorte  de 
navires  qui  ne  convient  pas  ii  nos  eûtes;  aussi  n'y  eu  a- 
til  que  fort  peu  dans  la  marine  françai.^e. 

Les  citllerseX  les  Imtgressout  de  petits  bâtiments  qui  font 
le  .service  de  ganles-côles,  soit  pour  garder  les  pêcheurs, 
soit  pour  surveiller  la  contrebande,  et  faire  dilTérentes 
corvées  de  port  h  port.  Les  cutters  n'ont  qu'un  seul  mât 
incliné  sur  l'arrière.  Les  lougresau  contraire  en  ont  trois, 
à  peu  près  perpendiculaires;  leur  voilure  est  aussi  dilTé- 
rente,  et  ils  portent  de  4  à  12  canons,  et  de  2â  à  60 
hommes  d'équipnge. 

Les  bâtiments  à  flottille  sont  des  embarcations  de 
toute  espèce,  de  toute  nature,  de  tout  greement  ;  ce  sont 
des  canonnières,  des  bombardes,  et  autres  petits  navires 


entretenus  dans  les  ports  de  mer  pour  le  service  des 
côtes  ;  ils  sont  armés  de  i  à  2  pièces  de  canons  ou  caro- 
nades. 

Les  bâtiments  à  vapeur  sont  encore  une  espèce  de 
navires  destinés  à  la  guerre;  ce  sont  les  navires  où  la 
vapeur  est  employée  comme  auxiliaire  ou  remplaçant  du 
vent.  Construits  aussi  pour  marcher  à  la  voile,  ils  por- 
tent une  mâture,  les  uns  decorvettes,  les  autres  de  bricks 
ou  de  goélettes. 

Leur  force  et  leur  équipage  varient  suivant  les  dimen- 
sions ;  il  en  est  qui  portent  4  caronades  ,  et  d'autres  qui 
en  portent  18  ou  20;  le  nombre  d'hommes  en  propor- 
tion. 

Là  finissent  les  bâtiments  dits  de  guerre. 

Les  corvettes  de  charge,  les  gabarcs  et  les  petits 
bâtiments  de  transport  sont  des  navires  de  transport; 
ils  sont  placés  ainsi  selon  le  rang  qu'ils  tiennent  dans  la 
marine,  par  leur  tonnage  et  leur  force. 

Les  corvettes  de  charge  sont  ce  qu'autrefois  on  appe- 
lait des  flûtes;  ce  sont  les  bâtiments  miinitionnaires  des 
armées  navales;  elles  peuvent  être  armées  en  guerre; 
mais  en  général  elles  ne  portent  que  6  à  12  canons. 

Dans  les  temps  de  guerre,  lorsqu'on  a  besoin  de  bâ- 
timents de  transport,  on  frète  toute  espèce  de  bâtiments, 
de  quelque  sorte  ,  de  quelque  tonnage  qu'ils  soient;  leurs 
maîtres  ou  patrons  arborent  alors  les  couleurs  de  la  na- 
tion qui  les  a  frétés,  ils  sont  sous  sa  protection  pendant 
toute  la  campagne;  du  reste  il  n'y  a  pas  dans  la  marine 
de  l'Etat  de  bâtiments  de  transport  au-dessous  des  ga- 
b^res  ou  petites  corvettes  de  charge. 

En  dehors  de  la  marine  militaire  il  est  des  navires  de 
plaisance  que  les  ports  entretiennent  pour  les  visites  des 
soliverains:  ce  sont  des  yactiis.  Je  crois  qu'en  France  il 
n'y  en  a  que  deux;  et  il  est  inutile  de  dire  qu'ils  sont 
gréés  et  arrimés  avec  toute  l'élégance  possible  ,  que  l'art 
de  la  construction  y  rivali^^e  avec  celui  des  décors,  et 
que  tout  y  est  luxe  ,  jusqu'aux  armes  de  guerre. 

On  compte  cinq  principales  écoles  de  marine  :  l'école 
navale,  en  rade  de  Brest;  l'école  d'application  des  in- 
génieurs constructeurs  de  vaisseaux  et  des  ingénieurs 
hydrographes ,  à  Paris;  l'école  spéciale  du  génie  mari- 
time, à  Lorient;  l'école  d'artillerie  de  marine.àLorient  et 
à  Toulon  ;  le  dépût  des  équipages  de  ligne,  à  Brest,  il  y  a 
en  outre  des  écoles  de  navigation  dans  les  ports  impor- 
tants. 

Quatre  divisions  forestières  de  la  marine  sont  établies 
pour  la  recherche,  le  martelage  et  l'exploitation  des 
bois  propres  aux  constructions  navales:  la  première,  à 
Paris;  la  seconde,  à  Orléans;  la  troisième,  à  Angouléme; 
et  la  quatrième,  à  Lyon. 

Les  chantiers  de  constructions  navales  sont  à  Brest, 
Lorient,  Cherbourg,  Toulon,  le  Havre  et  Bayonne;  les 
forges,  les  fonderies  et  les  manufactures  d'armes,  à 
Riiel ,  Saint-Gervais,  Nevers,  la  Villeneuve,  Casteinau 
et  Mézières;  les  fusées  de  guerre  se  fabriquent  à  Toulon. 

Les  forçats  e:nployés  à  certains  travaux  de  la  marine 
sont  répartis  en  quatre  bagnes  :  dans  le  premier,  à  Tou- 
lon, se  trouvent  les  condamnés  à  dix  ans  et  au-dessous; 
ilans  les  deux  autres  on  met  les  condamnés  à  un  temps 
plus  long;  néanmoins,  des  mesures  ont  été  prises  pour 
tenir  séparés  des  forçats  à  perpétuité  ceux  dont  la  peine 
n'excède  |)as  vingt  ans- 

Le  bagne  de  Lorient  est  exclusivement  réserve'aux  mi- 
litaires condamnés  (tour  insubordination. 

Le  nombre  des  forçats  s'élevait  l'année  dernière  k 
5,500  ;  les  frais  de  surTfillance ,  d'administration  et  d'r  q» 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


315 


tretien  qu'ils  nécessitent  sont ,  année  commune ,  de 
2,571  francs  \  leurs  travaux  rapportent  2,082,286  francs. 

La  construction  d'un  bâtiment  de  guerre  dure  ordi- 
nairement huit  ou  dix  années; elle  se  fait  par  vinj?t-qua- 
trièmes,  c'est-à-dire  que  les  travaux  sont  divisés  en 
vingt  -  quatre  catégories.  Ou  exécute  ordinairement 
deux  ou  trois  vingtTquatrièmes  par  an.  Maintenant  lais- 
sons parler  un  écrivain  orthodoxe  en  marine,  M.  Che- 
valier, l'un  des  rédacteurs  du  Musée  des  familles. 

Une  longue  pièce  de  bois  ,  aux  extrémités  de  laquelle 
se  dressent ,  en  regard  ,  deux  autres  plus  petites,  for- 
ment la  quille  du  bâtiment ,  son  élrave  et  son  étambot. 

C'est  sur  cette  faible  base  que  s'élèvera  tout  l'édifice  , 
dont  chaque  partie  sera  plus  faible  encore;  cependant 
jamais  édifice  n'aura  été  plus  compacte  et  plus  solide  , 
tant  que  chaque  pièce  soutiendra  l'ensemble  et  sera 
soutenue  par  lui. 

Sur  cette  quille  ,  que  l'on  pourrait  nommer  l'épine 
dorsale  du  navire,  s'accoupleront  des  côtes  arrondies  et 
nivelées ,  de  telle  sorte  que  leur  courbure,  très  pronon- 
cée au  milieu  de  la  carène  pour  former  le  ventre  du 
bâtiment  ,  diminue  insensiblement  en  approchant  de 
l'étrave,  pour  en  faire  un  tranchant  propre  à  fendre  les 
vagues  ,  et  s'élève  vers  l'étambot ,  afin  de  donner  au  na- 
Tire  des  hanches  sur  lesquelles  il  puisse  s'asseoir  ;  et  il 
faudra  que  ces  façons  ne  soient  ni  trop  effilées ,  ce  qui 
augmenterait  la  rapidité  aux  dépens  de  l'équilibre,  ni 
trop  arrondies  ,  ce  qui  produirait  l'effet  coatraire.  Mais 
on  trouvera  un  moyen  terme  à  ces  deux  coiwîitions,  et 
la  carène  sera  assez  aiguë  pour  couper  l'eau  ,  assez  plate 
pour  s'y  soutenir.  Admirable  conciliation  des  deux  plus 
incompatibles  propriétés! 

Puis,  ce  s(iuelelte  sera  couvert,  enveloppé,  lié  dans 
ses  parties,  par  des  planches  qui  formeront  son  bordage, 
et  l'embrasseront  dans  toute  sa  longueur  comme  autant 
de  ceintures  successives. 

Et  quand  cette  enveloppe  aura  recouvert  toute  la  mem- 
brure ,  quand  la  carcasse  sera  achevée  et  formera  une 
longue  boîte  ovale,  on  fermera  cette  boîle  avec  plusieurs 
ponts  parallèles  qui  marqueront  les  étages  de  l'édifice  , 
la  cale,  les  batteries,  le  faux-pont,  etc.,  et  chacun  de 
ces  étages  sera  divisé  en  compartiments  ;  ici  la  demeure  des 
caliers,  la  fosse  aux  lions;  la  soute  aux  poudres,  la  cam- 
buse ;  au-dessus  la  chambre  du  coumiandant,  les  carrés 
des  officiers  ,  les  hanvacs  de  l'étiuipage  :  ici  s'accroupi- 
ront les  canons  ,  là  fumeront  les  cuisines  ;  là  seront  les 
câbles,  là  les  vivres  y  là  les  munitions  de  guerre  ;  là  les 
pompes,  tout  ce  qu'il  faut  enfin  pour  faire  le  tour  du 
monde,  pour  vaincre  la  mer,  les  vents  et  les  écueils  , 
pour  anéantir  des  flottes  ,  pour  loger  ,  nourrir,  vêtir  , 
armer,  protéger  plusieurs  centaines  d'hommes  pendant 
des  années  entières. 

L'immense  quantité  de  matériaux  ,  d'agrès,  de  muni- 
tions nécessaires  à  un  vaisseau,  est  incroyable;  on  l'a 
dit  cent  fois,  et  c'est  vrai:  entassé  dans  une  plaine,  tout 
cela  formerait  une  montagne  trois  fois  plus  grosse  que 
le  vaisseau  lui-même,  et  cependant  tout  cela  s'y  loge, 
y  prend  sa  place  ;  et  rien  n'est  encombré ,  tous  les  pas- 
sages sont  libres  ,  et  il  reste  encore  assez  de  place  pour 
former  des  salons,  des  boudoirs  au  capitaine,  et  des  pro- 
menades aux  matelots. 

Mais  si  la  coque  du  navire  et  l'économie  de  son  inté- 
rieur captivent  l'admiration  ,  que  dire  de  l'harmonieuse 
combinaison  de  son  gréement  ,  autre  modèle  de  grâce 
et  de  hardiesse  ? 

U  n'existe  pas  d'appareil  pins  conoplique'  que  le  grée- 


ment d'un  navire ,  et  cependant  le  résultat  cherché  est 
bien  simple  ;  c'est  le  même  qu'obtient  le  cygne  en  on  vrant 
au  vent  ses  deux  ailes ,  quand  il  nage  sur  un  étang. 
Aussi,  à  la  première  vue  ,  tout  ce  labyrinthe  de  cord  igcs, 
de  voiles,  de  vergues  et  de  mâts  s'o£fre-t-il  comme  une 
combinaison  plus  élégante  qu'utile  ;  il  n'y  a  pourtant 
pas,  dans  cette  apparente  profusion  d'apparaux,  une 
cheville  ,  un  anneau  ,  une  poulie,  pas  un  petit  bout  de 
toile  ou  de  filin  qui  n'ait  son  rôle  nécessaire  et  d'où  ne 
puisse  dépendre  un  jour  le  salut  du  navire. 

C'est  que  l'art  de  la  navigation  n'est  plus  dans  ses  langes, 
et  ne  consiste  plus,  conune  au  temps  de  son  origine,  à 
fuir  devant  la  brise  avec  une  voile  carrée,  qu'on  baissait 
pour  prendre  la  rame  dès  que  tourtiaitle  vent.  Cet  art, 
le  plus  difficile  et  le  plus  perfectionné  de  tous,  a  trouvé 
autant  de  secrets  et  de  ressources  que  le  vent  et  la  mer 
■ont  de  caprices. 

Le  navire  ,  en  sortant  de  la  cale  de  construction  , 
entre  nu  dans  la  mouvante  arène ,  comme  Thomme  qui 
vient  au  monde;  ce  n'est  qu'après  sa  mise  à  l'eau  qu'on 
le  grée.  On  conmience  par  planter  jusqu'au  fond  de  ses 
entrailles  les  trois  bases  de  tout  l'édifice  aérien  :  son 
bas-mât  de  misaine.,  devant;  son  grand  mât,  au  milieu  ; 
et  son  bas-mât  d'ar/nnon,  placé  derrière.  Chacun  d'eux 
est  coiffé  d'une  hune  plate  ,  en  demi-lune ,  qui  laisse  pas- 
sage à  un  second  mât  plus  faible  ,  et  lui  donne  le  non» 
de  màt  de  hune. 

Sur  le  second  n>àt  s'élève  de  la  même  manière  un  troi- 
sième ,  le  màt  de  perroquet.,  et  sur  ce  troisième  enfin, 
le  mât  de  calacois,  qu'on  surmonte  encore  d'une  flèche, 
dernier  degré  de  cette  élégante  échelle  ,  dont  la  pointe 
perce  les  nuages.  Ces  trois  derniers  mâts  ,  désignés  ,  en 
outre  sous  le  nom  commun  de  celui  qui  leur  sert  de  base, 
se  calent  ou  s'élèvent  à  volonté,  comme  les  tubes  d'une 
lunette,  avec  cette  différence  qu'ils  s'abaissent  l'un  sur 
l'autre ,  les  plus  faibles  sur  les  plus  forts  ,  tandis  que 
les  tubes  rentrent  l'un  dans  l'autre,  les  plus  étroits  dans 
les  plus  larges. 

Un  màt  de  beaupré  sort  encore,  comme  une  lance  en 
arrêt,  de  la  poulaine  ou  avant  du  navire,  allongé  aussi 
d'un  bout-dehors  qui  se  ramène  et  se  pousse  à  volonté. 

Les  vergues.,  barres  transversales  destituées  à  porter 
la  voilure,  montent  ou  descendent  le  long  de  ces  diffé- 
rents mâts,  et  de  la  tête  de cbacnn  de  ces  derniers  tombent 
à  droite  et  à  gauche,  en  avant  et  eu  arrière,  les  haubans, 
échelles  et  appuis  tout  à  la  fois;  les  étais  ,  dont  le  nom 
désigne  l'usage;  les  drisses .,  qu\  hissent  et  amènent  les 
voiles;  les  balancines .,  qui  suspendent  et  balancent  les 
vergues,  et  les  mille  autres  parties  de  cette  abondante 
chevelure  noire  qui  va  d'un  màt  à  l'autre  ,  qui  descend 
par  cascades ,  de  barre  en  barre  ,  de  hune  en  hune  ,  de 
vergue  eu  vergue ,  depuis  la  pointe  de  catacois  jusqu'aux 
derniers  por/e-/iau6ans ,  le  long  de  la  préceinle.  Comme 
je  l'ai  dit ,  chaque  pièce  de  cet  appareil  a  sa  nécessité. 
Eh  bien  !  le  beau  est  si  intimement  lié  à  l'utile  qu'au 
premier  aspect  on  n'y  voit,  au  lieu  de  calcul,  qu'une 
élégante  coquetterie,  et  l'on  est  porté  à  pren  !re  pour 
la  toilette  du  navire  ce  qui  en  est  avant  tout  la  dé- 
fense et  l'indispensable  vêtement.  Ces  mâts  sont  si  élan- 
cés, si  fins,  si  gracieusement  étages  dans  les  airs  !  Et 
ces  vergues  qui  les  coupent  en  croix  de  distance  en  dis- 
tance, et  qui  montent  de  plus  en  plus  minces  et  de  plus 
en  plus  courtes,  jusqu'à  leurs  grêles  sonunets;  ces  hunes 
à  jour  dont  la  blancheur  se  détache  au  milieu  des  hau- 
bans comme  un^bois  de  harpe  sous  ses  cordes  renversées; 
et  ces  milliers  de  manœuvres  tendues  dans  tous  les  sens, 


316 


LECTURES  DU  SOIR. 


de  haut  en  bas ,  de  tribord  à  bâbord ,  de  l'avant  à  l'ar- 
rière ,  séparées ,  confondues ,  parallèles  ,  obliques ,  per- 
pendiculaires ,  croisées  de  cent  façons ,  et  toutes  flxées , 
propres ,  bien  peignées ,  vibrant  au  moindre  souffle  ;  tout 
cela  forme  un  ensemble  si  harmonieux,  si  complet,  si 
admirablement  assorti  dans  ses  moindres  détails,  qu'une 
coquette  ne  mettrait  pas  plus  d'art  et  de  magie  dans  les 
dispositions  voluptueuses  de  sa  parure  de  bal  ! 

Et  pourtant  ceci  n'est  rien  encore ,  ce  n'est  que  la  ma- 
chine du  navire.  Il  faut  voir  cette  machine  s'animer  sous 
un  souffle  et  devenir  le  véritable  homme  de  l'Océan. 
Il  faut  la  voir  combattre  au  milieu  des  nuages  de  la 
poudre  et  des  hurlements  du  canon.' 

Montez  sur  le  quai  du  port,  regardez  bien  ce  vaisseau 
qui  appareille.  Voyez  !  un  frémissement  de  vie  court 
dans  tous  ses  membres.  Il  répand  son  équipage  sur  son 
pont,  dans  ses  hunes,  le  pond  à  ses  vergues  et  le  jette 


± 


par  grappes  sur  ses  haubans.  Les  poulies  crient  sous  les 
cordes ,  les  grandes  voiles  s'étendent  sur  leurs  rahngues; 
les  vergues  montent  lentement  vers  les  barres  ;  les  focs 
échancrés  flottent  en  écharpes,  secouant  joyeusement 
leurs  écoutes;  le  pavillon  national  s'élève  et  se  déploie 
majestueusement  sur  le  couronnement  doré  du  vaisseau, 
pendant  que  sa  flamme  capricieuse  s'agite  et  claque 
comme  un  fouet  au  sommet  du  grand  mât. 

Tout  à  coup  voilà  que  le  mouvement  se  communique 
à  la  masse  entière  :  on  lève  l'ancre  qui  mordait  le  fond , 
le  vaisseau  s'ébranle ,  ouvre  au  vent  toutes  ses  voiles , 
bondit  de  joie  sur  la  houle  et  part  ! 


USAGES   rUHTSSacS  SUT  BRETAGNE. 

Chaque  jour  la  civilisation  off-ce  l'emproinfe  rude  et 


Costumes  bas-bretons. 


Dessin  de  GaVARNI,  gravure  de  Sears. 


bizarre  des  coutumes  cl  des  mœurs  de  la  Basse-Bre-  JU 
tagne;  dans  ces  mœurs  pleines  d'étrangeté,  on  retrou-  X 
vait  encore  beaucoup  de  traces  des  usages  celtiques  et  ^ 
des  coutumes  romaines.  Ainsi,  pour  les  enterrements, 
par  exemple,  et  pour  les  cérémonies  funèbres,  on  est 
forcé  d'y  reconnaître  d'incontestables  analogies. 

Non  pas  que  les  Bas-Bretons  aient  jamais  brûlé  leurs 
morts  sur  les  splendides  catafalques  dont  parlent  Dion  et 
Hérodien;  catafalques  d'ivoire ,  d'or  et  de  bois  précieux. 


surmonté  du  personnage  que  l'on  voulait  déifier ,  et  qui 
semblait  porté  aux  cieux  sur  les  ailes  des  flammes.  Mais 
ces  ressemblances  consistent  dans  une  foule  d'analogies 
dont  la  forme  catholique  laisse  transparaître  le  fonds 
païen. 

Pour  n'en  citer  que  quelques  preuves ,  énumérons  le 
banquet  qui  suit  les  funérailles  des  Bas-Bretons,  et  dans 
letiuel  l'éloge  du  mort  devient  une  sorte  d'apothéose 
bourgeoise  dont  rorigine  n'en  est  pas  moins  dans  les 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


317 


solennités  mortuaires  qui  rassemblaient  tout  le  peuple 
romain  autour  du  catafalque  où  l'on  avait  exposé  le 
corps  et  autour  du  bûcher  sur  lequel  on  brûlait  les  restes 
de  celui  qui  n'était  plus. 
Les  pièces  de  monnaies  placées  dans  les  mains  des 


morts  sont-elles  autre  chose  que  l'obole  posée  sous  la 
langue  des  cadavres  romains  et  qui  devait  servir  à  payer 

^,  le  passage  de  la  redoutable  barque  du  nautonier  Caron? 

^  Enlin,  les  cierges  allumés  et  la  braise  que  l'on  jetait 
dans  la  fosse  ne  sont-ils  pas  eux-mêmes  une  dernière 


^ 


Catafalque  d'un  empereur  romain. 


Dessin  el  gravure  de  SeaRS. 


trace  du  bûcher?  Quant  à  l'exposition  du  cercueil,  elle 
n'est  pas  autre  chose  que  le  catafalque  romain,  ressem- 
blance qu'une  chapelle  ardente  rend  souvent  plus  com- 
plète encore. 

M.  de  Marchangy  a  décrit  avec  beaucoup  de  poésie  et 
de  science  les  mœurs  bretonnes  telles  qu'elles  étaient  en 
ce  siècle. 


Lorsqu'un  Bas-Breton  est  malade ,  des  pronostics  sans 
nombre  annoncent  sa  mort  ou  sa  guérison. 

Si  le  pain  béni  dans  la  chapelle  de  Saint-Servais  moisit 
dans  le  reliquaire  où  il  est  précieusement  enchllssé, 
si  la  rose  de  Jéricho  ne  laisse  point  épanouir  sa  corolle 
prophétique ,  si  l'on  entend  dans  les  rues  du  ténébreux 
Morlnix    la  roue  du  Cariguel-Ancou  traînée  par  des 


318  LECTURES  DU  SOIR. 


squelettes  et  couvert  d'un  linceul,  c'est  un  présage  in-  J,  d'espp'rance.  Ces  chrétiens,  aveugles  et  ingrats,  ne  sem- 
faillible  de  mort.  $  bleut  aller  à  Dieu  que  lorsqu'ils  ne  peuvent  plus  faire 

C'en  est  un  encore  que  de  voir  des  vautours  au-dessus  ¥  autrement.  Au  lieu  de  suivre  l'exemple  de  leurs  pères, 
de  la  maison  d'un  malide:  car  ces  oiseaux  de  proie  ont  i  qui  imploraient  l'huile  des  saintes  onctions  dès  les  pre- 
Todorat  si  fin  qu'ils  sentent  trois  jours  à  l'avance  la  3^  niières  atteintes  d'une  grave  maladie,  et  qui  conservaient 
mort  d'un  homme  vivant.  '^°  encore  assez  de  force  pour  aller  la  demander  au  pied 

Des  paysans  m'assurèrent  avoir  vu  passer,  au  milieu  -^  des  autels,  ils  attendent  que  la  mort  les  presse  ;  en  telle 
de  la  nuit,  un  char  rempli  de  morts,  suivi  d'une  procès-  +  sorte  que  cette  huile  des  miracles  s'énerve  sur  leurs 
sion  de  morts  tenant  des  cierges  et  se  dirigeant  vers  l'é-  ^  fronts  pusillanimes .  baignés  des  froides  sueurs  de  l'a- 
glise  oii  l'iui  de  ces  morts  avait  dit  la  messe.  Chemin  fai-  ^  gonie.  Leur  repentir  ne  peut  souvent  monter  jusqu'au 
saut ,  le  char  s'arrêta  devant  les  portes  de  trois  maisons:  4^  trône  de  la  miséricorde  divine,  lorsqu'il  n'y  est  porté 
l'on  y  frappa  trois  coups.  Dans  chacune  des  trois  mai-  5  q"^  P^r  le  souffle  débile  d'un  être  expirant.  Qui  croirait 
sons  une  personne  mourut  avant  la  tin  de  l'année.  ^  cependant  que  cet  abus,  répandu  dans  un  grand  nombre 

Au  premier  jour  de  l'an,  dans  certaines  paroisses,  on  J  de  provinces  depuis  peu  de  temps,  tient  à  l'erreur  la 
va  jeter  dans  les  fontaines  autant  de  morceaux  de  pain  +  P''^^  ridicule?  On  croit  que  celui  qui  a  reçu  l'exlréme- 
qu'd  y  a  d'individus  dans  une  famille,  et  par  l'arrange-  5  t'nf'io»  ne  peut  plus,  même  en  guérissant,  manger  de 
ment  qu'ds  conservent  en  surnageant,  onpenseconnaître  3^  la  chair,  et  marcher  les  pieds  nus. 
ceux  qui  doivent  trépasser  dans  le  cours  de  l'année,  'f  La  coutume  presque  générale  est  d'étendre  ceux  qui 
Si  le  malade  est  un  enfant,  et  si  le  voile  blanc  que  la  tÇ,  trépassent  sur  un  lit  de  cendres  et  de  les  couvrir  du 
mère  jette  dans  la  fontaine  de  Loguioy  surnage  sur  les  3p  cilice  de  la  pénitence.  C'est  en  cet  état  que  le  chrétien 
ondes  consolantes,  l'enfant  ne  périra  pas.  ^  doit  quitter  un  monde  où  le  plus  vertueux,  souvent  dis- 

Celui  qui,  même  en  bonne  santé,  voit  en  songe  un  ^  trait  de  son  salut  par  de  séduisantes  illusions,  doit  ra- 
médecin,  fera  fort  bien  de  dicter  aux  clercs  son  testa-  S  mener  humiliée  et  confuse,  devant  l'Eternel,  une  àme 
ment.   Si    l'œil  gauche  d'un  mort  ne  se  ferme  pas,  un  ^  transfuge  des  célestes  vérités. 

de  ses  parents  est  menacé  d'une  mort  prochaine.  Quand  ^  En  quelques  endroits  on  se  borne  à  faire  une  croix  de 
le  moribond  est  prêt  à  rendre  le  dernier  soupir,  consul-  ^  cendre  bénite  sur  la  poitrine  du  moribond.  Ailleurs  on 
tez  /a  fumée  du  foyer  :  s'élève-t-eile  avec  facilité,  l'àme  ^  verse  par  trois  fois  sur  lui  une  pluie  de  cendres,  di- 
va monter  facilement  au  ciel  ;  mais  si  cette  fumée  épaisse  5»  gnes  adieux  que  lui  fait  cette  terre  chétive  et  périssable, 
et  noire  revient  sur  vous  en  tourbillons,  l'enfer  attend  tÇ  cette  terre  qui  semble,  en  ce  moment  suprême,  faire 
une  nouvelle  proie.  "i^  retomber  en  poudre  sur  la  tète  du  chrétien  désabusé  tous 

Les  étoiles  qu'on  voit  fder  sont  des  âmes  qui  se  ren-  ^  les  biens  dont  il  fut  follement  épris  ! 
dent  en  paradis;  si,  pendant  qu'elles  font  ce  brillant  Ik=      Celui  qui  meurt  sans  avoir  fait  sa  d^risf  ou  testament 
trajet,  le  chrétien  qui  les  contemple  a  la  présence  d'es-  ^  est  regardé  comme  un  désespéné,  comme  un  être  baïuii 
prit  de  faire  un  vœu.  ce  vœu  est  soudain  exaucé.  ^  de  la  terre  et  du  ciel.  Une  telle  erreur  ne  provient  pas 

Quand  quelqu'un  est  à  l'agonie,  on  envoie  chercher  3E  seulement,  ainsi  qu'affectent  de  l'insinuer  certains  glos- 
son  parrain  et  sa  marraine,  s'ils  vivent  encore,  pour  â,  sateurs ,  jaloux  des  innnunités  du  clergé,  de  ce  que 
qu'ils  voient  mourir  celui  qu'ils  ont  vu  naître.  i  l'Eglise  exhorte  ceux  qui  sont  en  danger  de  mort  à  lui 

Les  Bretons  sont  dans  l'usage  de  faire  une  certaine  5°  laisser  une  portion  de  leurs  biens,  sous  peine  d'être  ré- 
prière pour  que  le  malade  meure  à  l'instant,  s'il  ne  doit  tC  piouvés  par  elle;  cette  erreur  provient  Surtout  de  ce 
pas  guérir.  Ils  font  dire,  à  cet  effet,  la  messe  du  Tépidu,  ^  que,  suivant  une  ancienne  superstition,  la  mort  subite 
mot  breton  qui  signilie  l'un  ou  l'autre.  «  Dieu  fasse  qu'il  $  est  présumée  une  punition  infligée  par  Dieu  à  de  grands 
soit  Tépidul  •  disent  les  Bretons,  eu  parlant  d'un  ma-  ^  coupables.  Ceux  qui  en  étaient  frappés  mouraienl  pres- 
lade  à  l'agonie.  ^  que  tous  sans  avoir  le  temps  de  dicter  leurs  dernières 

Rien  n'est  plus  touchant  que  les  cérémonies  qui  ac-  ±  volontés.  Confondant  l'effet  avec  la  cause,  on  consi- 
compagnent  l'extrême-onction.  Les  autres  sacrements  %  dérait  donc    non-seulement  la  mort  subite,  mais  en- 


sont  en  harmonie  avec  l'utilité  sociale;  la  religion  qui  ^  core  l'absence  de  testament,  comme  une  marque  de  ré- 
les  prescrit  eu  retire,  au  moyen  de  l'arniHioration  indi-  %  probation  surnaturelle.  De  là  vient  que  l'on  dit  de  celui 
viduelle  et  de  l'édificatiou  générale,  un  avantage  qui  ^  qui  trépasse  soudainement  qu'il  mturt  sans  langue;  de 
doit  proliter  à  tous.  Mais  en  concentrant  les  bienfaits  de  ^  'à  vient  aussi  que  Ion  punit  le  défaut  de  testament,  ce 
l'e.itréine-onclion  sur  le  chrétien  mourant,  dont  elle  ■^l;^  qui  me  semble  rudement  sévère,  par  la  confiscation  des 
cesse  il'attendre  quelque  cho.sc  ici-bas,  elle  se  montre,  ^^  meubles  et  le  refus  d'inhumer  le  défunt  en  terre  sainte, 
s'il  se  peut,  plus  généreuse  encore.  L'huile  formidable  X  •^"^^'  appris-je  avec  plaisir  que  l'Eglise,  toujours  la  pre- 
dont  elle  vient  uindre  à  la  fois  le  corps  et  l'àme,  qui  ne  pi^  mière  à  condamner  la  superstition  et  les  abus,  adoucit 
sont  plus,  après  les  combats  et  les  souffrances  de  cette  °j^  la  rigueur  des  anciens  usements  par  une  feinte  chari- 
triste  vie,  que  deux  plaies  effrayantes,  fait  à  la  fois  espérer  ^'r  table.  Elle  suppose  que  tout  houune  mort  sans  langue  a 
à  ce  roi  (pi'elle  sanctilie  sur  un  trône  de  doideurs  la  ré-  ^  remis  tacitement  sa  dernière  volonté  à  ses  parents  et  à 
mission  de  ses  fautes  et  la  guérison  de  ses  maux  corpo-  ^^I-^  son  évèque .  tjui  s'entendent  ensendile  pour  couiposer  au 
rels.  Elle  efface  ses  souillures  et  le  dispose  à  paraître  «^^  nom  du  trépassé  le  meilleur  testament  possible  dans 
sans  tache  devant  l'Eternel.  Le  viatique  est.  connue  ^1^  l'intéiftde  la  famille,  de  l'Eglise  et  des  pauvres. 
rmdicpK'  son  nom,  la  munition  du  voyage  d'outre  terre.  -^  Dès  qu'une  personne  expire,  on  s'empresse  de  répandre 
Il  est  des  diocèses  où  l'on  reçoit  tous  les  jours  l'ex-  ^  l'eau  des  vases  que  contient  le  logis,  de  peur  que  l'àme 
trtine-oncdon  pendant  les  maladi^'s  périlleuses,  et  jus-  ^  errante  ne  s'y  étant  baignée,  on  ne  boive  un  coup  de  ses 
qu'à  trépas  ou  guérison.  Une  frayeur  popidaire,  accn--  ^È  |iéchés.  Quand  quelqu'un  est  lrép;issc,  un  honune  \-êtu 
ditée  par  (le  faux  docteurs  et  vaiiuMuent  combattue  par  ..jo  d'une  robe  noire,  sur  laquelle  on  a.  peiul  des  larmes 
l'Egiise,  détourne  les  chrétiens  de  recourir  à  ce  sacre-  'X  et  des  os  croisés,  et  coiffé  d'une  iuitrc,  aussi  funèbre, 
ment  libérateur  tant  qu'U  leur  reste  une  dernière  lueur  1   se  rend  dans  les  carrefours ,  et  crie  qu'un  tel  est  mort 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


319 


et  que  son  enterrement  aura  lieu  tel  jour.  11  est  suivi 
d'un  grand  nombre  d'enfants  qui  agitent  des  sonnettes 
et  qui  portent  des  flambeaux. 

On  donne  au  défunt,  s'il  a  été  marié,  la  chemise  qu'il 
eut  le  jour  de  ses  noces;  mais,  hélas!  ce  tissu  que  lit 
tressaillir  l'amour  ne  peut  réchauffer  un  cœur  à  jamais 
éteint. 

Si  le  mort  est  un  enfant,  on  l'enlève  par  la  fenêtre, 
et  non  par  la  porte;  car  si,  par  malheur,  il  en  arrivait 
autrement ,  les  mères  qui  passeraient  par  cette  porte  fu- 
neste n'accoucheraient  que  d'enfants  morts-nés. 

Les  Bretons  et  beaucoup  d'autres  peuples  de  France 
s'imaginent  être  fort  agréables  aux  trépassés  en  leur 
mettant  dans  la  main  quelque  pièce  de  monnaie,  et  de 
petites  cordes  nouées  de  plusieurs  nœuds.  Les  parents 
et  les  amis,  pleurant  en  silence,  accompagnent  le 
cercueil.  Dans  les  funérailles  de  haut  rang,  quatre  en- 
fants vêtus  de  robes  blanches  ,  tiennent  d'une  main  un 
cierge  allumé,  et  de  l'autre  un  pot  de  braise  qu'on  sau- 
poudre d'encens  et  qu'on  jette  ensuite  dans  la  fosse. 

Les  Bretons  ne  souffrent  pas  qu'on  se  serve  de  chevaux 
pour  la  voiture  où  est  le  mort;  il  faut  que  ce  soit  des 
bœufs  ou  des  juments,  et  qu'aucune  ne  soit  pleine.  Ils  se 
croiraient  insultés  s'ils  recevaient  le  prix  du  loyer  des 
bêtes  de  somme  qu'ils  ont  prêtées  pour  un  si  triste  usage. 

Les  jiunents  ou  les  bœufs  qui  traînent  ce  char  funé- 
raire s'arrêtent-ils  par  hasard  ,  on  attend  qu'il  leur  plaise 
de  se  remettre  en  route,  et  l'on  se  garde  bien  de  les  y 
engager  de  la  voix  ou  de  l'aiguillon  :  trop  tôt  on  arrivera 
au  dernier  séjour.  Pendant  cette  halte  fortuite  ,  qui  sou- 
vent se  prolonge  des  journées  entières,  les  assistants 
s'asseyent  sur  les  pelouses  voisines  et  le  long  des  haies 
touffiu's,  s'entretenant  des  vertus  du  défunt  et  faisant 
succéder  a  ces  éloges  sincères  des  gémissements  et  des 
sanglots.  Si  le  cercueil  passe  devant  une  croix,  on  at- 
tache à  la  base  de  cette  croix  une  autre  petite  croix  de 
bois.  Cela  s'appelle  rafraîchir  la  dévotion.  Cet  usage 
vient  des  Celtes,  qui ,  chaque  fois  qu'ils  passaient  devant 
un  tombeau,"  y  jetaient  une  pierre,  afin  que  toutes 
ces  pierres  amoncelées  formassent  à  la  longue  un  monu- 
ment funéraire. 

Après  avoir  donné  la  sépulture  à  celui  qu'on  a  perdu , 
on  se  rend  au  banquet  funèbre.  Les  vieillards  seuls  res- 
tent dans  le  cimetière,  comme  si  ce  n'était  plus  la  peine 
d'en  sortir  pour  y  revenir  sitôt.  Assis  sur  les  mauves  des 
tombes,  ils  se  proposent  des  énigmes;  mais  le  trépas 
garde  le  terrible  mot  de  la  sienne  ! 

Il  n'est  pas  de  pays  en  France  où  l'on  ait  plus  l'esprit 
de  famille  qu'en  Bretagne.  Là ,  la  parenté  y  dépasse  le 
douzième  degré  et  va  de  générations  en  générations  ; 
aussi  certaines  familles  sont-elles  toute  la  vie  en  deuil; 
car  il  n'est  guère  de  mois  où  elles  ne  perdent  pour  le 
moins  un  cousin ,  et  quelquefois  deux  on  trois. 

Pendant  une  année  entière  ,  le  deuil  n'éclaircit  passes 
lugubres  couleurs  sur  le  front  des  parents,  qui ,  loin  de 
vouloir  être  consolés ,  aiguisent  par  tous  les  moyens 
d'une  tendresse  ingénieuse  les  regrets  et  la  souvenance  ; 
durant  les  douze  mois  des  pleurs,  les  miroirs  restent 
voilés;  pourquoi  l'épouse  et  la  fille  voudraient-elles  ajou- 
ter, parles  soins  de  la  parure,  à  la  beauté  qui  ne  peut 
plus  réjouir  les  regards  d'un  époux  ou  d'une  mère  ? 

Les  vases  sont  retournés  dans  les  buffets;  plus  de  ban- 
quets, plus  de  gais  festins;  les  meubles  sont  placés  dans 
un  ordre  opposé  à  celui  que  le  défunt  avait  établi  de  son 
vivant, afin  que  ce  dérangement  rappelle,  par  le  besoin 
du  moindre  ustensile ,  celui  qui  n'est  plus. 


L'année  du  deuil  ne  peiit  contenir  tant  de  regrets  et 
tant  d'amour  ;  ils  débordent  ce  cercle  trop  étroit  pour 
des  cœurs  trop  pleins,  et  vont  étanchor  les  plus  loin- 
taines époques  de  la  vie.  Chaque  année  une  fête  est  con- 
sacrée aux  souvenirs  des  morts,  qui ,  par  mille  coutumes 
attendrissantes,  sont  appelés  dans  les  deu)eures  hérédi- 
taires. Ils  y  viennent  en  si  grand  nombre  qu'alors  ,  sui- 
vant un  proverbe  de  Morlaix,  il  y  a  plus  d'âmes  dans 
chaque  maison  que  de  feuilles  sur  un  chêne.  Voilà  pour- 
quoi, durant  la  fête  des  morts,  on  ne  balaie  jamais  les 
maisons;  car,  dit-on,  cet  usage  impie  serait  le  balaie- 
menl  des  mûris.  Ou  place  autour  de  la  table  et  du  foyer 
des  sièges  sur  lesquels  on  ne  s'assied  pas;  ils  sont 
réservés  aux  trépassés.  Persuadés  qu'invisibles  et  muets 
ils  y  ont ,  en  effet,  pris  place ,  on  leur  parle  comme  s'ils 
étaient  présents.  Mais  c'est  dans  les  cimetières  que  ces 
entrevues  imaginaires,  que  ces  étreintes  de  boruu;s  in- 
tentions font  illusion  à  ce  point,  que,  pendant  un  jour 
l'hibitant  de  Morlaix  peut  croire  qu'il  a  vécu  réellement 
avec  toutes  les  générations  de  ses  ascendants.  Les  familles 
apportent  leur  repas  dans  le  champ  de  la  grande  assem- 
blée; on  s'assied  autour  des  tombes;  personne  cette  fois 
ne  manque  au  festin  ;  le  deuil  est  suspendu,  car  l'absence 
a  cessé.  La  mort ,  vaincue  de  toutes  parts,  ne  retient  plus 
sous  son  inflexible  loi  que  ceux  que  des  cœurs  ingrats  ne 
sont  pas  venus  chercher.  Tel  est  l'à-conipte  que  le  chris- 
tianisme donne  sur  la  résurrection.  Après  ces  fêtes  puis- 
santes ,  les  cimetières  redeviennent  taciturnes  :  en  re- 
tournant chez  eux ,  les  parents  se  disent  que  les  trépassés 
les  suivent.  Hélas!  ce  sont  au  contraire  les  vivants  qui 
suivent  de  près  les  morts,  et  qui  ne  tarderont  pas  à  les 
rejoindre  pour  toujours  ! 

Les  Bretons  conservent  les  têtes  de  leurs  parents  dans 
de  précieux  reliquaires ,  auxquels  on  donne  la  forme  de 
petites  maisons,  avec  des  pignons,  des  portes  et  des 
croisées.  On  les  dépose  dans  un  lieu  apparent  de  l'église 
ou  dans  le  plus  bel  endroit  du  Cimetière.  Il  est  des  pa- 
roisses où  l'on  construit  des  chapelles  qui  n'ont  pas  d'au- 
tre usage  que  de  recevoir  de  si  précieux  restes.  Le  pas- 
sant reconnaît  ces  ossuaires  à  une  douzaine  de  têtes  de 
morts  sculptées  en  pierre  et  placées  dans  des  niches  pra- 
tiquées à  l'extérieur. 

Les  nobles  ont  leur  sépulture  dans  les  chapelles  du 
manoir  ou  dans  Venfeu  des  abbayes  qu'ils  ont  fondées, 
et  des  cathédrales  enrichies  de  leurs  bienfaits.  On  met 
quelquefois  dans  leurs  tombeaux  des  vases  de  charbon 
ardei)t,  sur  lequel  on  répand  des  parfums.  Souvent  le 
parent  du  défunt  vote  à  sa  mémoire  une  lampe  perpé- 
tuelle, dont  la  fondation  coûte  vingt-cinq  sous  par  an, 

11  faut  le  répéter,  ces  mœurs,  restées  stationnaires  du- 
rant tant  de  siècles  ,  s'effacent  chaque  jour,  grâce  aux 
progrès  de  la  civilisation  et  aux  succès  de  l'industrie, 
et  l'ignorance,  source  de  tant  de  superstitions  et  de 
malheurs,  est  combattue,  dans  la  Bretagne,  par  les 
hommes  de  cœur  et  de  sa\-oir  qui  ne  manquent  point  à 
cette  généreuse  contrée.  Grâce  à  leurs  efforts  ,  les  bien- 
faits du  commerce  chassent  la  misère,  adoucissent  h  -, 
mœurs,  et  rendent  désormais  impossibles  les  guerres 
civiles,  les  chouanneries,  qui  n'ont  que  trop  désolé  11 
Bretagne.  C'était  une  guerre  d'autant  plus'terriblequ'ell  ; 
n'avait  rien  de  réglé. 

Dès  qu'un  point  se  trouvait  menacé ,  ou  lorsqu'un  ; 
expédition  projetée  devait  être  mise  à  exécution  ,  le  com- 
mandant de  l'arrondissement  territorial  faisait  sonner  L» 
tocsin  dans  toutes  les  paroisses  de  son  ressort,  et  indiquait 
uu  lieu  de  réunion.  Au  signal ,  le  paysan  quittait  sa  houe 


320 


LECTURES  DU  SOIR. 


prenait  son  fusil ,  se  munissait  de  pain  pour  quelques 
jours  et  s'empressait  d'accourir.  Des  femmes ,  des  en- 
fants prenaient  même  les  armes;  on  en  a  vu  mourir  au 
premier  rang.  Le  Vendéen,  une  fois  arrivé,  ne  quittait 
janjais  son  fusil ,  même  pendant  le  sommeil.  Il  n'était 
point  soldé  et  ne  recevait  en  campagne  que  la  nourriture. 
La  manière  de  combattre  de  ces  paysans ,  étrangère  îi  la 
tactiiiuc  usitée  dans  les  armées  réglées ,  déconcertait 
tous  les  plans.  Chaque  division  marchait  en  colonne  par 
trois  ou  quatre  hommes  de  front  ;  la  tète  était  dirigée  par 
un  des  chefs  qui  seul  connaissait  le  point  d'attaque.  Des 
tirailleurs  précédaient  la  colonne  :  c'étaient  les  chas- 
seurs les  plus  adroits  qui  se  glissaient  le  long  des  haies 
et  des  fossés  pour  tirer,  le  plus  près  possible,  sur  les 
soldats  du  parti  opposé.  Bientôt  la  masse  s'avançait  avec 
rapidité ,  sans  conserver  aucun  ordre ,  et  en  jetant  des 
cris  à  la  manière  des  sauvages  ;  elle  se  repliait  ensuite 
pour  attirer  l'ennemi ,  puis ,  étendant  ses  ailes ,  elle  for- 
mait un  cercle  pour  l'envelopper  en  le  débordant.  Cette 
manière  de  s'éparpiller,  de  s'étendre  en  éventail,  s'ap- 
pelait s'égailler.  lîniin,  au  signal  décisif,  tous  les  Ven- 
déens se  précipitaient  avec  fureur  sur  les  baïonnettes, 
renversant  par  leur  impétuosité  ce  qui  s'opposait  à 
leur  choc,  et  ne  recevant  prisonnier  que  l'adversaire. 


désarmé.  Dans  le  commencement  de  la  guerre,  quand  fl 
s'agissait  d'enlever  une  batterie,  un  chef  désignait  un 
certain  nombre  d'hommes  déterminés;  ceux-ci  partaient 
en  désordre,  quelques-uns  armés  seulement  de  bâtons 
ferrés,  et  marchaient  droit  aux  canons.  Au  moment  où 
ils  y  voyaient  mettre  le  feu ,  ils  se  jetaient  par  terre  pour 
se  relever  et  marcher  en  avant  après  la  décharge.  Us  ré- 
pétaient cette  manœuvre  jusqu'à  ce  qu'ils  fussent  arrivés 
sur  les  pièces,  qu'ils  enveloppaient  aussitôt,  et  dont  ils 
réussissaient  fréquemment  à  se  rendre  maîtres  après  n'a- 
voir perdu  qu'un  petit  nombre  de  combattants.  Les  sol- 
dats républicains,  au  contraire,  marchant  en  colonnes 
serrées ,  engagés  dans  un  pays  couvert  et  montueux , 
avaient  souvent  des  (iles  entières  emportées  par  le  canon. 
Les  Vendéens  employaient  peu  de  cartouches;  ils  char- 
geaient ordinairement  leurs  fusils  de  plusieurs  balles; 
nés  chasseurs  et  accoutumés  au  tir,  ils  tiraient  juste. 
S'ils  étaient  repoussés  ,  ils  savaient  se  rallier  facilement, 
protégés  par  l'habitude  et  la  connaissance  du  terrain,  et 
ils  revenaient  promptement  à  la  charge. 

Riais  ces  temps  sont  changés ,  grâce  à  Dieu ,  et  la  Bre- 
tagne, en  marche  vers  les  bienfaits  de  la  civilisation,  de- 
viendra, avant  peu  d'années,  le  plus  industriel,  le  plus 
aisé  et  le  plus  heureux  des  départements  de  la  France. 


Breton  chouan  à  l'affût  d'un  soldat  bleu.  Dessin  de  Maryille  ,  gravure  de  Puud. 


AU   HTJOX   central  u'AnONNEMENX,  RIE  SAINT-GEORGES,   11. 


DU'RLMÊ  PAh  I.E9  IT.IASMS  JlKC\.\lQLE.*).ÙE  E.  DUVERCER  , 

rue  lie  Vcniciiil ,  *. 


XI. 


IMUSÉE  DES  FAMILLES. 


321 


ÉTUDES  HISTORIQUES. 


LES  FOLS  EN  TITRE  D'OFFICE, 


DEPUIS  CHARLES  VIII  JUSQU'A  FRANÇOIS  I' 


L'oreiile  de  Caillette.  Dessin  de  Foussereau,  gravure  de  Brown. 


Charles  VIlï,  qui  s'était  proposé  pour  modèle  de  folie 
et  d'héroïsme  Alexandre  roi  de  Macédoine,  préférait  à 
des  fous  vêtus  de  soie  et  armés  de  marottes,  d'autres 
fous  plus  aventureux  habillés  de  fer  et  chevauchant  la 
lance  en  arrêt  On  ne  lui  connaît  pas  un  seul  fou  de  sé- 
jour, c'est-à-dire  attaché  à  sa  maison  royale  et  couché 
sur  l'état  de  ses  offlciers. 

Son  dédain  pour  les  fous  en  titre  d'office  venait  peut- 
être  •  de  sa  petite  stature  et  débile  complexion,  »  qui 
auraient  pu  prêter  matière  à  quelque  maligne  allusion 
fournie  par  la  taille  exiguë  et  l'apparence  chétive  de  ces 
êtres  incomplets  -,  peut-être  aussi  la  franchise  téméraire 
d'un  fou  causa-t-elle  la  disgrâce  du  bonnet  à  grelots,  s'il 
est  vrai  que  Rabelais  ait  représenté,  sous  les  traits  de 
AOUT  1836. 


T 


Pichrocole,  Charles  VIII  qui,  <■  ne  se  contentant  de  son 
grand,  très  ample  royaume  et  si  étendu,  voulut  avoir  celui 
des  Deux-Siciles  et  par  ce  moyen  se  faire  couronner  em- 
pereur de  tout  rOrient.  » 

Une  querelle  s'élève  entre  des  bergers  et  des  fouaciers 
(marchands  de  galettes).  Voilà  la  guerre  allumée  entre  le 
roi  Gargantua  et  le  roi  Pichrocole.  Celui-ci,  dont  le  nom 
indique  le  caractère  bilieux  et  emporté,  tient  conseil  avec 
ses  généraux  sur  les  opérations  de  la  campagne  :  l'ambi- 
îioD  et  la  flatterie  font  marcher  si  précipitamment  les  pro- 
jets de  l'assemblée,  que  déjà  la  France  est  subjuguée, 
l'Espagne  est  conquise,  puis  l'Afrique,  puis  l'Italie,  et  la 
Turquie,  et  l'Asie,  et  le  monde  entier^  d'un  mot  on  force, 
les  villes,  on  détruit  des  armées,  on  traverse  les  mers, 

—  4t.  —  TROISIÈME  VOILOIE. 


322 


LECTURES  DU  SOIR. 


on  franchit  les  colonnes  d'Hercule.  Voici  Barberonsse 
qui  se  rend  esclave  du  vainqueur  et  se  fait  baptiser; 
voilà  les  biens  et  les  terres  des  vaincus  distribués  aux 
compagnons  du  héros! 

•  Là  présent  étoit  un  vieux  gentilhomme,  éprouvé  en 
divers  hasards  et  vrai  routier  de  guerre,  nommé  Eche- 
phron  (c'est-à-dire  qui  a  de  la  sagesse),  lequel,  oyant  ce 
propos,  dit  :  J'ai  grand'peur  que  toute  cette  entreprise 
sera  semblable  à  la  farce  du  pot  au  lait,  duquel  un  cor- 
donnier se  faisoit  riche  par  rêverie  ;  puis,  le  pot  cassé, 
n'eut  de  quoi  dîner.  Que  prétendez-vous  par  ces  belles 
conquêtes?  quelle  sera  la  tin  de  tant  de  travaux  et  tra- 
verses?—  Sera,  dit  Pichrocole,  que  nous,  retournés, 
reposerons  à  nos  aises.  —  Donc,  dit  Echephron,  et  si 
par  cas  jamais  n'en  retournez?  car  le  voyage  est  long  et 
périlleux.  N'est-ce  mieux  que  dès  maintenant  nous  repo- 
sions sans  nous  mettre  en  ces  hasards  ?  » 

Ce  sage  avis,  renouvelé  de  celui  de  Cynéas  à  Pyrrhus, 
fut-il  adressé  à  Charles  VIII  par  un  fou  à  qui  la  gloire 
n'avait  pas  tourné  la  tète?  Charles  VIII,  qui  n'avait  guère 
de  sens^  au  dire  de  Mézeray,  reconnut  bientôt,  après  les 
malheurs  de  l'expédition  d'Italie,  qu'il  eût  mieux  fait 
d'écouter  le  conseil  de  son  fou. 

N'est-ce  pas  à  cette  époque  qu'il  faut  rattacher  l'exis- 
tence d'un  fou  célèbre,  cité  par  Erasme  dans  cette  phrase  : 
Caillette  et  Nago  ont-ils  jamais  rien  dit  de  plus  sot!  Le 
nom  de  Nago  est  le  même  que  celui  de  Nabo^  idole  ado- 
rée anciennement  en  Palestine;  on  le  dériverait  encore 
raisonnablement  du  bas  latin  nago^  qui  signifie  j'erre  ou 
je  chancelé. 

Louis  Xll,  de  qui  l'humeur  enjouée  et  les  saillies  pi- 
quantes contrastaient  avec  la  gravité  austère  de  sa  tant 
ionne  femme  Anne  de  Bretagne,  avait  deux  fous,  Cail- 
lette et  Tri  boni  et,  dont  François  I"  hérita  ainsi  que  de 
la  couronne  de  France. 

Caillette,  qui  ne  descendait  probablement  pas  d'une 
folle  appelée  Cailletia,  née  à  Gaïcte  et  vivant  vers  1440, 
selon  Jovicn  Pontan  dans  ses  Dialogues,  était  fameux 
dès  Tannée  1498,  puisqu'il  est  nommé  et  pourtrait  au 
naturel  dans  l'ouvrage  latin  de  Jacques  Locher,  intitulé 
Navis  stultifera^  imité  en  allemand  par  Sébastien  Brant, 
et  traduit  en  rime  française  par  Pierre  Rivière,  édition 
de  Paris,  1497,  in-folio.  Ce  livre,  plus  remarquable  par 
l'idée  que  par  l'exécution,  représente  le  monde  comme 
un  grand  vaisseau  où  s'embarquent  toutes  les  folies 
pour  se  noyer  en  route  ou  arriver  à  bon  port,  sans  que 
les  fautes  des  passagers  parviennent  à  compromettre  le 
salut  du  navire,  allégorie  philosophique  empreinte  du 
génie  allemand  et  imitée  de  la  danse  macabre. 

La  nef  des  fols  du  monde  ofTie  le  personnage  de  Cail- 
lette, comme  le  patron  des  modes  nouvelles  qui  furent 
adoptées  à  la  fin  du  quinzième  siècle.  Sur  la  gravure,  le 
costume  de  ce  fou  semble  noir  avec  des  taillades  blan- 
ches, à  l'e-spagnol;  son  pourpoint  est  tailladé  surtout 
aux  manches;  ses  souliers  sont  également  découpés  ;  ses 
chausses  serrées  dessinent  bien  les  formes  de  la  jambe: 
il  a  les  clie\eux  longs  et  frisés,  la  barbe  rase,  avec  une 
chaîne  d'or  au  col.  La  figure  de  Seigni  Jo.in  est  en  re- 
gard de  celle-ci  pour  personnifier  les  anciennes  modes 
qui  étaient  en  usage  avant  le  temps  où  «  les  hommes  se 
prirent  à  se  vêtir  plus  court  qneonc,  ainsi  comme  on 
soiiloit  vêtir  les  singes,  et  se  mirent  à  porter  si  longs  che 
veux  qu'ils  leur  empêchoient  le  visage  et  les  yeux;  de 
plus,  ils  portoi(Mit  de  hauts  bonnets  sur  leurs  têtes  trop 
uiignonnement,  et  des  souliers  à  trop  longues  poulaines. 
Or,  valets,  mêmement  à  l'imitation  des  maîtres,  et  les 


petites  gens  indifféremment  portoient  des  pourpoints  de 
soie  ou  de  velours,  choses  trop  vaines  et  sans  doute  bai 
neuses  à  Dieu.  • 

On  doit  rendre  à  Caillette  une  aventure  que  Bernier 
attribue  à  Triboulet  dans  VHistoire  de  Blois,  et  que 
Bonaventure  Desperiers^  rapportée  le  premier  dans  ses 
Nouvelles  récréations  et  joyeux  devis. 

Les  pages  avaient  cloué  [oreille  de  Caillette  à  un  po- 
teau, et  Caillette,  qui  pensait  demeurer  là  le  reste  de  sa 
vie,  ne  disait  mot;  un  des  seigneurs  de  la  cour  passe  et 
le  voit  ainsi  en  conseil  avec  ce  pilier;  aussitôt  il  le  fait 
dégager  et  s'enquiert  des  auteurs  de  celte  malice  pour  les 
punir.  Caillette,  en  son  idiotisme.,  répond  oui  à  toutes  les 
questions  et  promet  de  reconnaître  le  perce-oreille.  On 
fait  venir  tous  ces  gens  de  bien  de  pages  en  présence  de 
ce  sage  homme  Caillette  et  on  les  interroge  l'un  après 
l'autre  ;  mais  chacun  de  nier  effrontément.  Allez  faire 
dire  oui  à  un  page  quand  il  y  va  du  fouet!  Caillette  di- 
sait tout  bas:  Ce  n'a  pas  été  moi  aussi!  Enfin  l'écuyer 
demande  au  dernier  page  qui  restait  s'il  s'avoue  coupable 
de  ce  méchant  tour:  Nenni,  monsieur,  je  n'y  étais  pas! 
alors  Caillette,  qui  ne  se  souvenait  plus  de  son  oreille, 
s'imagine  qu'on  le  somme  de  répondre  à  la  même  inter- 
pellation et  répète  d'un  air  contrit:  Je  n'y  étais  pas 
aussi! 

D'après  cette  anecdote,  racontée  par  un  contemporain, 
Caillette  devait  être  un  fou  sans  mémoire  et  sans  passion, 
une  espèce  de  brute  pétrie  de  bêtise  et  de  bonhomie,  un 
marmouset  grotesque,  amusant  par  sa  simplicité  idiote 
autant  que  par  son  accoutrement  ridicule.  Quant  à  l'éty- 
mologie  de  ce  nom,  qui  a  passé  dans  la  langue,  on  balance 
entre  caillette.^  petite  caille  qui  se  laisse  prendre  dans  les 
filets  où  l'attire  un  miroir  au  soleil,  caillette,  tripe  de 
veau  ou  de  mouton  qui  sert  à  faire  cailler  le  lait,  et  même 
caillette  ou  cauchoise,  du  pays  deCatii:  l'analogie  d'un 
fou  avec  une  caille  qui  caquette  sans  cesse  est  frappante. 

Ce  nom-là  s'employait  au  figuré  du  vivant  même  de 
cette  tête  folle,  car  Marot  écrivait  en  1515  environ,  que 
s'il  était  jamais  amoureux,  il  consentait  à  être  appelé 
caillette.  Bèze,  dans  son  Passavant .,  dit  au  président 
Lizet  :  <  Si  tu  parlais  ainsi,  mêm«  en  Sorbonne.  tous  tes 
confrères  se  riraient  de  toi  comme  d'une  caillette.  •  Le 
proverbe  traditionnel  de  Montpellier  était:  fou  comme 
Caillette;  enfin  ce  passage  de  la  Satire  Ménippée  ne 
laisse  aucun  doute  sur  l'origine  de  ce  nom  :  «  Et  ce  n'est 
sans  cause  que  les  autres  nations  nous  appellent  caillet- 
tes., puisque  comme  pauvres  cailles  coiffées  (c'est-à-dire 
comme  femmelettes)  et  trop  crédnles,  les  prédicateurs  et 
sorbonnistos  nous  font  donner  dans  les  rets  des  tyrans.» 

Aujourd'hui  ce  mot  est  une  injure  fort  usitée  à  Paris 
pour  désigner  une  personne  indiscrète,  frivole  et  babil- 
larde;  ainsi  nombre  de  gens  ne  soupçonnent  pas  avoir 
un  fou  pour  patron. 

Triboulet,  le  second  fou  de  Louis  XII,  est  plus  connu 
par  les  facéties  qu'on  lui  a  prêtées  et  qui  eu  feraient  pres- 
que un  sage,  si  les  inventeurs  d'ana  n'avaient  pas  seuls 
contribué  aux  frais  de  son  esprit.  Le  nom  seul  de  Tri- 
boulet, formé  du  vieux  verbe  tribouler,  dont  il  ne  reste 
que  Iribulalion.,  atteste  assez  la  fâcheuse  situation  de  ce 
pauvre  insensé  à  la  cour.  On  lit  dans  Alain  Chartier: 
«  Aux  bons  les  adversités  viennent  et  sont  iouk'S.  et  par 
fortune  triboulés;  •  dans  Froissard:  «En  Angleterre 
pour  cette  saison  ils  étaient  tons  triboulés  et  eu  mauvais 
arroi  ; .  et  dans  Paqiiier  :  •  Triboule  ménage,  •  pour  trou- 
ble ménage.  Il  est  doue  certaiu  que  ce  nom  n'est  pas  tire 
du  grec  triballos,  fainéant,  ni dttribalk,  qui  était  syuo- 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


323 


nyrae  de  rôtisserie^  Blois,  ni  du  latin  iriputa^  diminutif 
de  tripe.  Triboulet  se  traduirait  bien  par  notre  mot  mo- 
derne (le  souffre-douleur. 

■  Loin  d'être  un  de  ces  fous  spirituels  qui  réjouissent 
par  des  bons  mots,  dit  Bernier  bien  instruit  par  la  tradi- 
tion de  Blois,  ou  qui  disent  au  hasard  quelque  chose  de 
sententieux,  ce  n'était  qu'un  fiuvre  hébété,  natif  du 
Foix-lez-BIois.  Comme  les  pages,  les  laquais  et  les  en- 
fants abusaient  de  sa  misère,  le  roi  Louis  XII  eut  la  cha- 
rité de  le  commettre  aux  soins  d'un  gouverneur  qui  em- 
pêchât qu'on  ne  lui  fît  du  mal.  C'est  pourquoi  Michel  Le 
Vernoy  paraît  employé  dans  l'état  de  la  maison  du  roi 
en  qualité  d'aide  et  de  gouverneur  de  Triboulet.» 

C'est  apparemment  de  ce  gouverneur  qu'il  s'agit  dans 
une  nouvelle  de  Bonaventure  Desperiers.  Louis  XII  devait 
faire  son  entrée  dans  la  ville  de  Rouen;  Triboulet  fut 
envoyé  devant  pour  annoncer  la  venue  du  roi  :  n'était-ce 
pas  un  étrange  ambassadeur?  Il  était  le  plus  fier  du 
monde  de  se  voir  sur  un  beau  cheval  caparaçonné  de  ses 
couleurs  et  tenant  sa  marotte  des  bonnes  fétts;  il  piquait, 
il  courait,  il  n'allait  que  trop.  «  Il  avait  un  maître  avec 
lui  pour  le  gouverner.  Eh!  pauvre  maître,  tu  n'avais  pas 
besogne  faite!  H  y  avait  belle  matière  pour  le  faire  deve- 
nir Triboulet  lui-même.»  Ce  gouverneur  lui  ordonnait 
d'arrêter,  et  Triboulet,  ^uj  craignait  les  coups  {car  quel- 
quefois son  maître  lui  m  donnait)  s'efforçait  d'arrêter  le 
cheval  à  grands  coups  d'éperons,  haussant  et  secouant 
la  bride,  •^'arréterez-vous  pas?  lui  criait  son  maître  en 
colère.  —  Le  méchant  cheval!  répondait  Triboulet,  je  le 
pique  tant  que  je  puis,  et  encore  ne  veut-il  pas  arrêter  !• 

On  voit  que  les  fous  d'office  étaient,  comme  les  petits 
pages,  sujets  aux  étrivières,  et  Triboulet,  qui  en  avait 
une  telle  appréhension,  ne  redoutait  pas  moins  le  bruit 
de  l'artillerie  lorsqu'il  accompagnait  le  roi  à  la  guerre, 
Jean  Marot  l'a  placé  dans  un  coin  du  tableau  où  il  peint 
le  siège  du  château  de  Pescaire  par  les  Français,  dans 
l'expédition  de  Venise  en  1509. 

Triboulet,  fol  du  roi ,  oyant  le  bruit ,  l'horreur, 

Courait  parmi  la  chambre  en  si  grande  frayeur, 

Que  sous  un  lit  de  camp,  de  peur,  s'est  retiré. 

Et  crois  qu'encore  y  fut,  qui  ne  len  eut  tiré. 

N'est  de  merveille  donc  si  sages  craignent  les  coups 

Qui  font  telle  tréraeur  aux  innocents  et  fous! 

Triboulet  fut  un  fol,  de  la  léte  écorné. 

Aussi  sage  à  trente  ans  que  le  jour  qu'il  fut  né. 

Petit  front  et  gros  yeux ,  nez  grand  et  taille  à  vote  (voûte), 

Estomac  plat  et  loag,  haut  dos  à  porter  hotte  : 

Chacun  contrefaisait,  chanta,  dansa,  prêcha, 

El  de  tout  si  plaisaat  qu'onc  homme  ne  fâcha. 

La  présence  de  Triboulet  à  l'armée  n'était  pas  extraor- 
dinaire alors,  quoiqu'elle  fût  peu  en  rapport  avec  les 
scènes  sanglantes  et  terribles  de  la  guerre  :  la  chevalerie 
opposait  par  là  le  rire  à  la  mort  et  affichait  son  mépris 
pour  la  vie;  d'ailleurs  on  ne  se  battait  pas  toujours,  et 
après  les  grands  coups  de  lance  les  petits  coups  de 
langue.  Pendant  la  bataille  de  Cerizolles,  en  1544,  le  , 
marquis  du  Guast,  lieutenant  de  Charles-Quint,  crut  un  $ 
moment  que  la  victoire  était  à  lui,  et,  pour  en  transmettre  ^ 
la  nouvelle  à  sa  femme,  il  dépêcha  son  fou  en,  lui  baillant  Hr 
armes  et  cheval  et  outre  lui  promettant  deux  cents  écus  i 
pour  prix  de  sa  commission  -,  mais  la  chance  tourna  et  les  ^ 
impériaux  furent  battus.  Le  bouffon,  fait  prisonnier  en  X 
chemin,  fut  amené  devant  le  duc  d'Enghien,  auquel  il  ra-  •  • 
conta  l'objet  de  son  ambassade.  «  Mais  qu'est  derenu  le  •  • 
marquis?  demanda  le  duc  d'Enghien.  —Je  crois,  répon-  1 1 
dit  le  fou,  que  le  marquis  a  youIu  lui-même  gagner  son  T 


argent  et  qu'il  est  allë  ayant  moi  porter  la  première  nou> 
velle  de  sa  victoire.  • 

Le  portrait  que  Jean  Marot  trace  de  Triboulet  n'est 
pas  plus  flatteur  que  celui  que  Rabelais  en  a  fait,  lorsque 
Panurge,  après  avoir  récité  avec  Pantagruel  les  litanies 
de  ce  fnl  à  vingt-cinq  carrats  dont  les  vingt-quatre 
font  le  tout,  le  consulte  pour  savoir  si  lui,  Panurge,  doit 
se  marier  ou  non. 

Triboulet  étant  arrivé  de  Blois,  on  lui  donna  «une 
vessie  de  porc  bien  enflée  et  résonnante  à  cause  des  pois 
qui  dedans  étaient,  plus  une  épée  de  bois  bien  dorée, 
plus  une  petite  gibecière,  faite  d'une  coque  de  tortue, 
plus  une  bouteille  clissée  pleine  de  vin  breton,  et  un 
quarteron  de  pommes.  Triboulet  ceignit  l'épée  et  la  gi- 
becière, prit  la  vessie  en  main,  mangea  une  partie  des 
pommes  et  but  tout  le  vin;  Panurge  le  regardait  curieu- 
sement et  dit:  Encore  ne  vis-je  onc  fol  qui  ne  bût  volon- 
tiers et  à  longs  traits!  »  Ensuite  il  lui  exposa  clairement 
son  affaire;  mais  avant  qu'il  eût  achevé  Triboulet  lui 
appliqua  un  grand  coup  de  poing  entre  les  deux  épaules, 
lui  rendit  en  main  la  bouteille  vide,  le  nasarda  avec  la 
vessie  et  prononça  cet  oracle  en  branlant  la  tétc:  Dieul 
Dieul  fol  enragé^  gars  moins^  cornemuse  de  Buzançai. 

Là-dessus  il  s'éloigna  pour  secouer  sa  vessie,  en  se 
délectant  au  mélodieux  son  des  pois,  et  refusa  d'ajouter 
un  seul  mot.  Panurge  l'ayant  pressé  de  questions,  le  fou 
tira  son  épée  de  bois  pour  l'en  frapper.  «  Bien  fol  est-il, 
dit  Panurge,  cela  ne  se  peut  nier  ;  mais  plus  fol  est  celui 
qui  me  l'amena,  et  moi  très  fol  qui  lui  ai  communique 
mes  pensées.  » 

Alors  Pantagruel  interprète  la  prophétie  à  sa  manière, 
en  disant  que  Panurge  est  bien  fou  de  se  marier  sur  ses 
vieux  jours,  qu'un  moine  troublera  son  ménage  et  le 
rendra  ridicule  comme  une  cornemuse.  Mais  Panurge 
explique  à  son  avantage  les  paroles  de  Triboulet,  en  se 
glorifiant  d'être  fou  puisque  tout  est  fol^  en  assurant  que 
le  moine  ne  sera  qu'un  moineau  seuiblable  à  celui  que 
chérissait  la  Lesbie  de  Catulle,  et  eu  se  réjouissant  d'être 
prédestiné  à  ouïr  les  sons  de  la  rustique  cornemuse. 

Triboulet  avait  une  renommées!  populaire  qu'on  disait 
proverbialement,  pour  témoigner  le  peu  d'estime  qu'on 
faisait  de  quelqu'un:  Jem'en  soucie  comme  de  Triboulet., 
et  qu'à  sa  mort,  'laquelle  eut  lieu  avant  l'année  1538, 
Jean  Voûté  composa  son  épitaphe  latine:  «J'ai  vécu  fou 
et  par  ce  seul  nom  j'étais  cher  aux  rois;  est-ce  que  le 
bouffon  des  rois  ne  peut  pas  devenir  celui  de  Dieu?»  Un 
poète  français  rima  et  publia  les  Lamentations  et  Com- 
plaintes de  Triboulet,  fol  du  roi,  qu'il  fait  contre  la 
mort:  c'est  probablement  le  même  rimeur  qui  avait  im- 
primé précédemment  la  Complainte  sur  la  mort  de 
Caillette.  La  poésie  avait  besoin  de  quelques  grains  d'ellé- 
bore. 

VAVL  !..  JACOS,  bibliOphUt. 


324 


LECTURES  DU  SOIR. 


MUSEK  DES  FAMILLES. 


325 


Comme  un  phare  à  travers  l'orage , 
Il  voit  pâlir  ton  éclat  pur 
Sur  cet  oce'an  sans  rivage 
Dont  il  fend  les  vagues  d'azur. 

Puis  un  an ,  puis  un  siècle  passe , 
Puis  encore  un  siècle ,  et  ton  cours 
T'entraîne  toujours  dans  l'espace, 
Loin  de  lui  qui  te  fuit  toujours. 

Soumise  à  des  lois  si  funestes , 
Que  tu  dois  errer  tristement 
Dans  les  solitudes  célestes , 
Dans  les  déserts  du  lirmamenl  ! 

Pleure ,  pleure ,  étoile  charmante , 
Et  luis  sur  nous  dans  tes  douleurs  ; 
Comme  moi ,  mon  amie  absente 
Te  regarde  en  versant  des  pleurs  (1). 


CASmXa    DELAVIOMB. 


(I)  Une  Étoile  sur  les  Lagunes  reste,  par  un  Iraité  parliculicr,  la  pro- 
priété du  Musée  des  Familles;  le.  directeur  de  cette  Revue  poursuivra 
donc  devant  les  tribunaux  les  journaux  qui  reproduiraient  la  pièce 
de  vers  de  Jl.  Casimir  Delavigne,  et  les  compositeurs  qui  se  l'appro* 
prieraient  et  la  mettraient  en  musique. 


Dessin  de  FOUSSEREAU,grrtr((re  (/«■  BnOWN, 


826 


LECTURES  DU  SOIR. 


ÉTUDES  D'HISTOIRE  NATURELLE 


REALITES  FANTASTiaUES. 


SOMMAIRE. 


Domestldté.  —  RépubBqoe  et  edarage.  —  Tactique  tnlHulre  et  for- 
UficalioDS.  —  Ruses  et  assassinaU.  —  Rases  defensJTes.  —  Toilette» 
db^meoees.  —  Amours  tnysterieuset  «t  taducreiions.  —  Amour 
coi^jugal.  —  Teodresae  maleroeUe. 


Le  menreillcux  plaît  à  tons  les  hommes;  voilà  une 
rërité  que  quelques-uns  Teulent  en  rain  nier  ou  dégui- 
ser par  je  ne  sais  quel  bizarre  sentiment  d'amour-pro- 
pre. Ce  merreilleui  que  les  anciens  semaient  à  pleine 
main  dans  leurs  théogonies,  que  nos  ancêtres  trouvaient 
dans  les  légendes,  que  les  royageurs  poursuivent  dans 
les  contrées  lointaines,  qui  nous  est  arrivé  tout  mysti- 
fiant de  la  lune,  sous  le  contre-seing  d'Herschell,  aujour- 
d'hui nous  le  cherchons  avec  avidité  dans  les  œuvres 
d'inspirations  de  nos  romanciers  ,  et  souvent  c'est  uni- 
quement à  cet  ami  constant  des  utopies  que  nous  devons 
l'immense  rogue  des  oar rages  de  dos  économistes  poli- 
tiques. 

Et  moi  aussi  j'aime  le  merreilleui',  mais  trop  pares- 
seux pour  courir  après,  je  Teux  le  trouver  sous  ma 
main  quand  je  promène  mes  rêveries  sur  les  bords  d'un 
ruisseau  ou  sous  l'ombrage  silencieux  des  forêts.  Je  veux 
le  voir  à  travers  les  ondes  transparentes  qui  fuient  en 
murmurant  ;  je  veux  le  rencontrer  sous  cette  touffe 
d'herbe ,  sous  l'écorce  brune  de  ce  vieux  saule ,  sous  le 
feuillage  pendant  de  ce  bouleau  pleureur;  je  veux  n'avoir 
qu'à  me  baisser  pour  le  saisir  à  chaque  pas  en  me  pro- 
menant dans  les  bois  de  Boulogne ,  de  Meudon  ou  de 
Saint  -  Cloud.  Là ,  cent  peuples  divers  m'ouvrent  leurs 
singulières  archives,  et  il  ne  manque  dans  ces  archives 
ni  fantastique  ni  merveilleux  pour  ceux  qui  savent  y 
lire.  Je  veux  vous  en  faire  déchiffrer  quelques  pages  avec 
moi ,  car  mon  intention  est  de  vous  convaincre.  Com- 
mençons au  hasard  ,  par  le  premier  titre  qui  se  présen- 
tera. 

Voyez  cette  jolie  maison  de  campagne  si  pittoresque- 
ment  assise  à  l'entrée  du  bois  de  Mention  ;  il  y  a  quelques 
innées  qu'elle  était  habitée  par  un  de  mes  amis,  grand 
amateur  de  joyeux  propos ,  de  bons  dîners  et  de  bonne 
société,  d'où  il  est  advenu  que  la  maison  est  aujourd'hui 
déserte.  Il  fit  élever  dans  sa  basse-cour  une  couvée  de 
•aoards  qui,  forts  jeunes  encore,  devinrent  orphelins 
pour  la  seconde  fois ,  parce  que  la  poule  qui  les  avait 
couvés  se  noya  dans  une  mare  en  voulant  les  en  retirer 
quand  elle  les  vit  à  l'eau.  Chaque  jour,  un  enfant  de 
dix  à  douze  ans  ,  fils  du  jardinier  ,  allait  depuis  cette 
funeste  époque  conduire  les  canetons  dans  cette  mare 
située  à  deux  cents  pas  de  la  maison.  Il  les  y  laissait  en- 
viron une  heure  ,  puis  les  rameuait  à  la  basse-cour. 


Cet  enfent  élevait  une  pie  qui ,  devenue  grande ,  le 
suivait  en  tous  lieux  et  particulièrement  à  la  mare 
aux  canards.  Là ,  margot ,  perchée  sur  une  branche  de 
saule ,  ne  perdait  pas  de  vue  un  seul  instant  les  élèves 
orphelins.  L'heure  du  retour  achevait  à  peine  de  sonner 
qu'à  l'imitation  de  son  jeune  maître  elle  s'agitait ,  allait 
et  venait  autour  de  la  pièce  d'eau  pour  en  faire  sortir 
les  canetons  puis  elle  marchait  en  sautillant  derrière 
eux,  les  surveillait,  les  forçait  à  grands  coups  de  bec 
à  ne  pas  s'écarter  du  sentier ,  et  s'efforçait  de  hâter  leur 
marche  pesante  pour  regagner  le  logis. 

L'enfant  rencontrait  -  il  parfois  un  de  ses  camarades 
d'école,  il  s'arrêtait  un  instant  pour  jouer.  C'est  alors 
que  margot,  restée  seule  conductrice  de5  canards,  re- 
doublai' d'activité,  de  coup^  de  bec  et  de  criailleries, 
pour  les  ramener  sans  malencontre  dans  la  basse-cour. 

Il  arriva  un  jour  que  l'enfai  i  tomb  malade  et  ne  put 
les  conduire  "'  l'heure  accoutumée.  Margot ,  fort  inquiète, 
allait  sauâ  cessr  de  la  cuisii  -  à  la  basse-cour  et  de  la 
basse-cou  à  la  cuisine,  en  s'agitan:  et  criaillant  beau- 
coup plus  fort  que  de  couturn, ,  mai'  le  tout  en  vain  : 
personne  ne  se  présenta  poui  conduii-  les  canards.  Elle 
prit  don;  le  pari  desespén  d*  les  meuc.  seule  à  l'eau, 
et  elle  s'en  acquitt.  à  la  satisfactioi.  de  la  fille  d^  basse- 
cour,  qui ,  depu  4 ,  la  laissa  chargée  de  ce  soii . 

Margot  remplissa  c  chaque  jour  son  devoir  avec  autant 
d'inteliigenct  qu^  de  dévouemei  t ,  et  il  semblait  même 
qu'elle  était  fière  de  sa  charge.  Ce  qu'il  y  a  de  certain, 
c'est  que  si  un  chien  ou  un  chat  de  la  maisom  s'appro- 
chait un  peu  trop  de  son  petit  troupeau ,  elle  lui  sautait 
aux  yeux  avec  un  courage  qu'elle  n'eût  pas  montre  dans 
toute  autre  circonstance. 

Mais  ses  élèves  étaient  devenus  gros  et  gras ,  et  cha- 
que semaine  la  cuisinière  en  diminuait  le  nombre.  La 
pie  n'en  continuait  pas  moins  de  conduire  à  la  mare  ceux 
qui  restaient ,  et  sou  zèle  se  soutint  jusqu'à  la  fin ,  quoi- 
que son  chagrin  fut  visible  et  profond.  Enfin  le  dernier 
caneton  fut  mis  à  la  broche,  et  margot,  quand  elle  le 
vit  prendre  dans  la  basse-cour,  jeta  un  cri  lamentable  et 
s'enfuit  dans  la  forêt  voisine.  Depuis  ce  temps  on  ne  l'a 
jamais  revue. 

Je  suis  certain  qu'avec  de  l'intelligence  et  surtout  en 
employant  beaucoup  de  douceur,  le^  hommes  pourraient 
soumettre  à  la  domesticité  et  tirer  d'utiles  services  d'une 
foule  d'animaux  sauvages,  pris  même  parmi  ceux  qui 
passent  pour  avoir  un  caractère  féroce  et  indomptable. 
Mes  amis  en  ont  vu  chex  moi,  de  1807  à  1810,  une 
preuve  des  plus  convaincantes.  J'habitais  la  campagne, 
et ,  comme  la  plupart  des  jeunes  gens ,  j'aimais  beaucoup 
à  élever  les  animaux  sauvages  que  je  pouvais  me  pro» 
ciuer.  Pour  augmenter  ma  petite  ménagerie ,  un  cbas^ 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


327 


seur  m'apporta  un  jour  un  louveteau  si  jeune  encore  que 
sa  grosseur  ne  dépassait  pas  celle  d'un  chat  de  six  se- 
maines. Je  l'élevai  avec  grand  soin  et  j'eus  la  plus 
grande  attention  de  le  soustraire  aux  mauvais  traite- 
ments des  domestiques  de  la  maison  et  nu-iiie  des  pay- 
sans du  voisinage.  Ceci  n'était  pas  le  plus  aisé,  car  les 
gens  de  la  campagne  ont  un  préjugé  antipathique  si  bien 
enraciné  contre  le  loup,  qu'ils  étaient  toujours  prêts  à 
répondre  par  un  coup  de  pied  ou  un  coup  de  bâton  aux 
caresses  que  leur  faisait  le  pauvre  petit  animal.  On  con- 
çoit qu'une  éducation  aussi  rude  n'eût  pas  été  propre  à 
diminuer  le  préjugé  dont  mon  loup  eût,  sans  moi,  été 
la  victime,  jusqu'à  ce  que  sa  force  lui  eût  permis  de 
prendre  tout  naturellement  sa  revanche. 

Élevé  en  liberté  avec  beaucoup  de  douceur,  l'animal  ne 
tarda  pas  à  s'attacher  aux  personnes  qui  prenaient  soin 
de  lui,  et  il  finit  par  les  caresser  comme  un  chien,  avec 
la  même  affection  et  les  mômes  signes  de  soumission.  Si 
parfois  sa  nature  l'emportait  sur  son  éducation  au  point 
de  lui  faire  commettre  le  larcin  d'un  objet  que  sa  gour- 
mandise convoitait,  il  reconnaissait  aussitôt  sa  faute  et 
venait  en  demander  le  pardon  en  rampant.  Il  suffisait 
d'une  voix  rude  et  impérieuse  pour  le  corriger  ;  mais 
j'avoue  qu'il  nesouffrait  que  très  impatiemment  les  correc- 
tions corporelles,  et  qu'il  eût  été  dangereux  pour  toute  au- 
tre personne  que  moi  de  le  menacer  du  fouet  ou  du  bâton. 

A  l'âge  de  dix-huit  mois,  il  me  suivait  partout,  au  mi- 
lieu des  bois,  des  champs,  dans  les  villages,  et  même 
dans  les  rues  l«s  plus  fréquentées  de  ma  petite  ville.  Ce 
qui  surprit  le  plus  les  hommes  qui  aiment  à  observer  la 
nature  dans  les  animaux,  c'est  qu'il  chassait  fort  bien  le 
lièvre  avec  deux  chiens  courants  élevés  avec  lui,  quoi- 
qu'il ne  donnât  pas  de  voix.  Il  fut  tué  dans  une  de  ces 
excursions  par  un  chasseur  qui  le  rencontra  et  le  prit 
pour  un  loup  sauvage,  malgré  le  collier  que  je  lui  faisais 
porter. 

Les  Américains  ont  eu  le  talent  de  mettre  à  profit 
l'inlelligence  de  certains  oiseaux  sauvages  et  de  les  sou- 
mettre à  une  sorte  de  domesticité.  Le  chaïa  ou  chavaria 
du  Faraguai  {Parra  chavaria^  Lin.)  atteint  la  gros- 
seur d'un  petit  dinde.  Sa  tête ,  couverte  de  duvet  ainsi 
que  son  cou,  est  ornée  d'une  élégante  couronne  de  plu- 
mes relevées  ;  son  plumage  est  d'un  gris  plombé  ;  ses 
longues  jambes  sont  munies  d'ongles  très  forts ,  et  le 
bout  de  ses  ailes  est  armé  d'une  corne  épaisse,  longue  , 
pointue,  qui  le  rend  redoutable  aux  autres  oiseaux. 
Néanmoins  son  caractère  est  doux,  généreux  même, 
car  il  n'emploie  sa  force  et  son  courage  qu'à  la  défense 
des  timides  oiseaux  de  basse-cour  que  les  Indiens  met- 
tent sous  sa  garde.  11  se  promène  tout  le  jour  avec  beau- 
coup de  gravité  au  milieu  des  poules ,  des  canards  et 
des  oies  qu'on  lui  a  confiés ,  et  son  œil  perçant ,  presque 
toujours  dirigé  vers  la  nue  ,  lui  permet  de  découvrir  un 
oiseau  de  proie  à  une  très  grande  distance. 

Aussitôt  qu'il  l'aperçoit  il  jette  le  cri  d'alarme  et  se 
prépare  fièrement  au  combat.  Vainement  le  vautour  ra- 
visseur se  précipite  avec  la  rapidité  de  la  foudre  sur  une 
oie  ou  une  poule;  le  chaïa  est  là,  le  bec  en  avant  et  les 
plumes  hérissées.  Tandis  que  d'une  aile  il  couvre  la  vic- 
time, de  l'autre  il  frappe  l'assassin,  et  avec  son  éperon 
il  lui  fait  de  profondes  blessures  à  la  gorge  et  à  la  poi- 
trine. Comme  un  athlète  exercé  à  la  lutte,  il  sait  prendre 
son  temps  pour  lui  lancer  son  bec  pointu  dans  les  yeux  , 
pour  le  déchirer  avec  ses  griffes.  Il  frappe  à  coups  re- 
doublés, reaverse  soa  enucmi,  ruccablc  plus  par  sou 


courage  et  son  adresse  que  par  sa  force ,  et  le  contraint 
bientôt  à  prendre  honteusement  la  hute.  Al«>rs  il  se  re- 
dresse et  se  promené  fièrement  au  milieu  <ie  son  trou- 
peau épouvanté ,  pendant  que  les  coqs  s'épuiseut  à  chan- 
ter sa  victoire. 

Mais  si  l'oiseau  ravisseur  attaque  son  troupe;iu  lors- 
qu'il est  à  pâturer  dans  les  champs,  les  oies,  pendant 
que  le  chaïa  combat,  peuvent  être  éparpillées"par  la  peur, 
et,  ainsi  isolées,  devenir  une  proie  facile  à  saisir  Voici 
un  autre  protecteur  qui  vient  à  leur  secours.  C'est  un 
agami,  dont  la  voix  mugissante,  semblable  au  bruit 
d'une  trompette,  effraie  le  vautour  et  appelle  le  berger 
à  l'aide  de  1  intrépide  chaïa. 

L'agami  {Psophia  crepitans^  Lin.)  n'a  ni  la  force  ni 
le  courage  du  premier,  mais  il  le  surpasse  en  intelli- 
gence comme  il  surpasse  tous  les  autres  animaux,  si 
on  en  excepte  le  chien.  Cet  oiseau  est  de  la  grosseur  d'un 
gros  chapon;  il  a  le  plumage  noirâtre,  avec  des  reflets 
d'un  violet  brillant  sur  la  poitrine;  son  manteau  est 
cendré,  nué  de  fauve  vers  le  haut;  sa  tête  et  son  cou 
sont  garnis  d'un  duvet  noir  violacé  imitant  le  velours; 
son  bec  est  robuste;  ses  yeux  grands,  brillants,  expres- 
sifs. Son  corps  allongé,  presque  vertical ,  voûté  comme 
celui  de  la  perdrix,  est  porté  par  de  longues  pattes  jau- 
nes. Il  vole  mal,  mais  court  très  vite. 

A  l'état  sauvage  il  vit  dans  les  bois ,  se  nourrit  de 
graines  et  de  fruits,  et  niche  au  pied  des  arbres.  Élevé  en 
domesticité,  il  reconnaît  la  main  qui  le  nourrit ,  s'attache 
à  son  maître ,  le  suit  partout ,  obéit  à  sa  voix  et  le  ca- 
resse absolument  comme  un  chien.  Ainsi  que  ce  dernier, 
il  aime  et  cherche  à  plaire,  et  pour  y  parvenir  il  tâche 
de  se  rendre  utile.  La  nuit  il  se  lient  aux  écoutes  à  la 
porte  de  la  maison  et  surveille  ce  qui  se  passe  au  de- 
hors. Si  des  malfaiteurs  essaient  de  s'introduire  à  l'aide 
des  ténèbres ,  sentinelle  vigilante  il  sonne  aussitôt  l'a- 
larme et  fait  entendre  sa  voix  bruyante  comme  les  aboie- 
ments d'un  chien  Pendant  le  jour  il  veille  à  la  basse- 
cour  et  y  maintient  le  bon  ordre.  Il  chasse  les  poules  et 
les  pigeons  du  jardin ,  et  enfin  rend  tous  les  petits  ser- 
vices dont  il  est  capable ,  sans  attendre  qu'on  les  lui 
demande. 

Quelquefois  son  maître  lui  confie  un  troupeau  d'oies 
pour  les  conduire  aux  champs.  Il  faut  voir  alors  com- 
bien il  se  donne  de  peine  pour  maintenir  la  police  du 
troupeau ,  pour  le  conduire ,  le  diriger  ^  pour  presser  sa 
marche  ,  faire  avancer  les  retardataires,  forcer  à  rejoin- 
dre ceux  qui  s'écartent  du  chemin  pour  se  jeter  dans  les 
champs  voisins.  Il  y  a  plus,  si  un  berger  n'a  pas  de 
chien  pour  conduire  ses  moutons ,  on  prétend  que  deux 
agamis  peuvent  très  bien  le  remplacer,  et  que  dans  ce 
cas  ils  développent  une  intelligence  et  un  zèle  admira- 
bles. Rien  n'est  curieux  comme  de  voir  de  stupides 
moutons  s'élancer  avec  frayeur,  courir,  se  presser  les 
uns  contre  les  autres ,  et  cela  pour  obéir  en  esclaves 
abrutis  à  un  oiseau  six  fois  moins  gros  et  vingt  fois 
moins  fort  que  le  plus  petit  d'entre  eux.  C'est  là  un 
exemple  frappant  de  rimmense  supériorité  que  l'intelli- 
gence a  sur  la  force  physique  ,  et  du,  lâche  abrutiss  Miiont 
qu'amène  une  longue  servitude. 

Il  est  bien  prouvé  par  le  fait  que  la  nature  a  façonné 
plusieurs  espèces  pour  l'esclavage  ;  mais  n'y  a-t-il  que 
rhoinme  pour  les  avilir  et  leur  coiumauder  despotiqiie- 
ment,  pour  s'accaparer  le  prix  de  leurs  travaux,  leurs 
sueurs  et  jusqu'à  leur  sang?  Y  a-t-il  des  êtres,  ailleurs 
que  dans  notre  race ,  qui  réduisent  à  l'esclavage  des  in- 
dividus de  leur  espèce  pai-  la  seule  raison  qu'une  couleur 


328 


LECTURES  DU  SOIR. 


est  plus  noble  qu'une  autre  couleur?  Hélas  !  oui  !  et  les 
philanthropes  qui  prêchent  dans  le  désert  contre  le  des- 
potisme et  la  servitude  n'en  sont  pas  moins  forcés  de 


reconnaître  qu'on  en  trouve  des  exemples  parmi  les  ani- 
maux soumis  aux  seules  lois  naturelles.  Il  nous  est  aisé 
d'établir  cette  triste  vérité. 


Agami  gardant  un  troupeau. 


Dessin  et  gravure  de  Sl'ZEMILH. 


Vers  la  fin  du  printemps ,  lorsque  les  rayons  d'un  so- 
leil brûlant  font  rechercher  le  frais  ombrage  des  forêts, 
venez  avec  moi  au  bois  de  Boulogne  et  voyez. 

Voici  un  cône  de  deux  ou  trois  pieds  do  largeur,  élevé 
avec  symétrie,  et  composé  d'une  immense  quantité  de 
petits  fragments  de  bois.  C'est  une  ville  ou  plutôt  une 


républiqtie  de  fourmis  amazones  (  Polyergus  rufescens , 
Latr.  ■).  Avant  le  drame  qui  va  se  passer  sous  vos  yeux, 
il  faut  que  je  vous  initie  dans  les  mystères  de  ce  gouver- 
nement démocratique.  Examinez  à  la  base  du  cône  ces 
trous  ronds ,  peu  nombreux ,  par  lesquels  vous  voyez 
continuellement  entrer  et  sortir ,  d'un  air  très  affairé , 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


229 


une  foule  de  peuple  -,  ces  ouvertures  sont  les  portes  de 
la  ville  ;  elles  donnent  issue  à  de  longues  rues  qui  toutes 
se  rendent  en  serpentant  dans  quatre  parties  difiërentes: 
à  la  citadelle,  à  l'hospice  des  enfants,  à  l'hôpital  des 
blesses  et  au  magasin  ge'néral  ;  car  ici ,  comme  à  Lacé- 
de'mone,  tout  est  en  commun  ,  jusqu'aux  enfants. 

Les  rues  sont  encombiécs  de  peuple  compose'  d'indi- 
vidus neutres  ou  travailleurs.  Tous  ont  un  uniforme  qui 
les  distingue  des  patriciens  -,  leur  tête  est  grande ,  armce 
en  devant  de  fortes  et  longues  mandibules  ;  leur  thorax 
comprimé  est  élevé'  postérieurement ,  et  tout  leur  corps 
est  d'une  couleur  rousse.  Cette  populace  souveraine  di- 
rige seule  les  affaires  de  la  république ,  mais  aussi  elle 
est  seule  chargée  de  tous  les  travaux,  des  constructions 
nationales ,  de  l'éducation  des  enfants ,  des  approvision- 
nements et  de  la  défense  de  la  patrie.  Dans  la  citadelle , 
qui  est  à  la  fois  la  maison  de  ville  et  la  prison ,  sont  les 
jeunes  mâles  et  les  jeunes  femelles ,  ou  si  vous  aimez 
mieux  les  patriciens;  ils  ne  travaillent  pas  et  sont  nour- 
ris aux  dépens  du  trésor  public;  leur  uniforme  est  plus 
brillant,  et  ils  portent  pour  insignes  des  ailes-  longues 
et  transparentes.  Les  mâles  sont  les  plus  petits;  leur 
tcte,  bien  moins  grande  que  celle  des  ouvriers ,  n'est 
pas  non  plus  armée  de  mandibules  aussi  fortes.  Bientôt 
ils  auront  la  faculté  de  se  balancer  dans  les  airs  et  de 
promener  leur  amour  et  leur  oisiveté  au  gré  de  leurs 
caprices  ;  mais  ils  paient  de  leur  liberté  ce  privilège,  car 
vous  voyez  que  les  rues  qui  conduisent  à  la  citadelle 
sont  barricadées  pour  la  plupart,  et  que  celles  qui  sont 
restées  ouvertes  sont  gardées  par  des  geôliers  incorrup- 
tibles et  des  sentinelles  vigilantes. . 

Cependant  la  république  vient  de  délibérer  ;  le  peuple 
dans  sa  sagesse  a  décidé  que  ces  patriciens  inutiles 
étaient  assez  forts  pour  se  servir  de  leurs  ailes ,  et  que 
leur  présence  devenait  incommod  à  l'Etat  en  consom-- 
niant  ses  approvisionnements  En  conséquence,  voyez 
comme  le  peuple  se  hâte  d'enlever  les  barricades  et  de 
leur  rendre  la  liberté.  Ils  en  profitent  avec  empresse- 
ment pour  s'élever  en  tourbillonnant  et  s'accoupler  dans 
les  airs.  Les  mâles  continuent  ensuite  leur  vie  vagabonde  ; 
jusqu'à  ce  qu'ils  trouvent  la  mort  dans  une  toile  d'arai-  ; 
gnée  ou  une  goutte  de  rosée. 

Les  femelles  se  réunissent  en  plus  ou  moins  grand 
nombre  ;  une  partie  rentre  dans  la  fourmilière  et  les  au- 
tres vont  loin  de  là  foncier  une  nouvelle  colonie.  L'amour 
maternel  leur  fait  oublier  l'oisiveté  de  leur  jeunesse, 
lem*  ancienne  paresse ,  et  elles  travaillent  ou  font  tra- 
vailler des  esclaves  à  l'érection  de  la  nouvelle  républi- 
que. Si  par  hasard  quelques-unes  ne  se  sont  pas  assez  éloi- 
gnées de  la  fourmilière  qui  les  a  vu  naître ,  les  ouvriers 
qui  les  rencontrent  les  saisissent  aussitôt ,  leur  arrachent 
les  ailes,  les  ramènent  et  les  forcent  à  pondre,  après 
quoi  ils  les  chassent  honteusement.  Celles  qui  revien- 
nent de  bon  gré  sont  les  très  bien  reçues ,  pourvu 
qu'elles  commencent  à  faire  à  la  patrie  le  sacrifice  de 
leurs  ailes,  qu'elles  s'arrachent  elles-mêmes  avec  leurs 
pattes.  Mais  admirez  l'injustice  du  peuple  :  l'ostracisme 
même  parmi  les  fourmis  !  A  peine  ont-elles  donné  nais- 
sance à  une  nouvelle  génération,  qu'oubliant  avec  ingra- 
titude et  leurs  services  et  leurs  sacrifices,  il  les  con- 
damne à  l'exil  et  les  envoie  mourir  sur  une  motte  de 
terre  étrangère. 

Les  œufs  éclosent  ;  bientôt  il  en  sort ,  non  pas  une 
fourmi ,  mais  un  enfant  au  maillot ,  une  larve  cylindri- 
que un  peu  allongée ,  ayant  pour  tout  organe  apparent 
un  point  brun  où  est  la  bouche.  Les  fourmis  ouvrières 
AOUT  183G. 


ont  grand  soin  de  ces  enfants  emmaillotés  que  les  gardes- 
chasse  et  les  faisandiers  prennent  pour  des  œufs  ;  elles 
les  placent  dans  un  hospice  construit  dans  la  partie  la 
plus  chaude  et  la  plus  sèche  de  la  fourmilière  ;  elles  leur 
donnent  la  becquée  de  nourriture  à  des  moments  réglés. 
Lorsque  le  ciel  est  pur  et  la  matinée  chaude ,  elles  les 
portent  à  la  superficie  extérieure  de  l'habitation  pour 
leur  procurer  une  vivifiante  chaleur,  puis  elles  les  re- 
descendent à  l'hospice  aux  approches  de  la  nuit  ou  du 
mauvais  temps.  Elles  veillent  attentivement  à  leur  con- 
servation ,  les  défendent  opiniâtrement  contre  leurs  en- 
nemis ,  et  les  emportent  dans  des  retraites  inaccessibles 
en  bravant  tous  les  dangers,  si  un  accident  vient  détruire 
la  fourmilière. 

Lorsque  la  larve  est  parvenue  à  toute  sa  grosseur,  son 
maillot  durcit  et  devient  une  enveloppe  coriace  de  la- 
quelle l'insecte ,  parfait  après  sa  métamorphose,  ne  pour- 
rait plus  sortir  si  les  ouvriers  qui  ont  pris  soin  de  sa  pre- 
mière enfance  n'avaient  encore  l'attention  de  déchirer 
cette  enveloppe. 

L'amour  de  la  patrie  ne  consiste  pas  seulement,  dans 
le  peuple ,  à  travailler  au  bien  général ,  mais  encore  à  se 
porter  mutuellement  secours;  car  les  fourmis  savent  que 
la  prospérité  générale  n'est  que  le  faisceau  de  toutes  les 
prospérités  individuelles.  Aussi  voyez  comme  elles  s'ai- 
dent dans  leurs  travaux,  comme  elles  se  soutiennent  et 
se  défendent  mutuellement  contre  tous  les  dangers. 

En  voici  une  qui  a  été  blessée  ;  son  corps  mutilé  ne 
peut  pins  se  soutenir ,  jl  lui  est  imposible  de  regagner  la 
demeure  commune,  et  bientôt  la  fraîcheur  et  la  rosée  de 
la  nuit  vont  achever  de  la  tuer;  mais  une  rôdeuse  la 
rencontre  par  hasard,  elle  va  peut-être  la  secourir!  En 
effet,  elle  s'empresse  autour  de  la  malade  qu'elle  parvient 
à  remettre  sur  ses  pattes ,  qu'elle  soutient ,  qu'elle  aide 
à  marcher  et  qu'elle  finit  par  emporter  à  l'hospice,  où 
on  lui  prodiguera  des  soins  et  de  la  nourriture  jusqu'à 
sa  parfaite  convalescence.  Si  la  rôdeuse  n'est  pas  assez 
forte  pour  accomplir  seule  cet  acte  de  civisme ,  une  ou 
deux  autres  viennent  à  son  aide  pour  transporter  la 
malade. 

En  voici  une  autre  qui  s'est  laissé  tomber  dans  un  vase 
d'eau,  dont  les  bords  perpendiculaires  et  polis  ne  lui  per- 
mettent plus  de  sortir.  Ses  forces  se  sont  consumées  dans 
de  vains  efforts;  à  peine  lui  reste-t-il  assez  de  \-igueur 
pour  se  soutenir  encore  quelques  minutes  à  la  surface  de 
l'élément  perfide  qui  va  l'engloutir.  Elle  sera  sauvée ,  car 
ses  camarades,  qui  l'ont  aperçue  dans  sa  détresse,  se  hâ- 
:  tent  de  couper  un  long  brin  d'herbe  et  de  descendre  une 
;  de  ses  extrémités  dans  le  vase ,  pour  lui  servir  d'échelle. 
;      Examinez  celle-ci  qui  s'empresse  à  toute  hâte  de  rega- 
;  gner  l'habitation  ;  c'est  une  maraudeuse  qui  revient  de  la 
;  découverte  et  rapporte  une  nouvelle  importante  pour  la 
:  république  tout  entière.  Dans  son  excursion  elle  a  ren- 
contré une  masse  énorme  de  provisions;  c'est-un  fruit 
mûr  tombé  de  l'arbre ,  ou  le  cadavre  d'un  petit  animal. 
Il  y  a  de  quoi  substanter  le  peuple  entier  pendant  plu- 
sieurs jours  !  Ce  sera  une  réjouissance  publique  si  l'on 
parvient  à  transporter  ce  précieux  trésor  dans  les  maga- 
sins de  l'Etat.  Regardez  :  toutes  les  fourmis  qui  la  ren- 
contrent l'arrêtent  dans  sa  marche  pressée  pour  prendre 
des  informations  ;  celle-ci  les  palpe  à  plusieurs  reprises 
avec  les  antennes  ou  petites  cornes  mobiles  et  courbées 
qu'elle  a  sur  la  tête ,  et  il  faut  bien  que  ce  langage  par 
signe  soit  compris,  car  aussitôt,  changeant  brusque- 
ment la  direction  de  leur  marche ,  les  questionneuses 
se  rendent  une  ï  une  au  lieu  de  la  découverte ,  et  à  me- 

—  42.  —  TROISIÈME  VOLU.ME. 


330 


LECTURES  DU  SOIR. 


sure  qu'elles  y  arrivent  elles  se  mettent  à  dépecer  le  bu- 
tin pour  l'emporter  en  frngments. 

Les  castors  et  les  oudatras  sont  architectes,  a-t-on  dit  : 
moi  j'en  doute  -,  mais  je  me  crois  certain  que  les  four- 
mis savent  la  géonirtrie.  Observez- les  coimne  moi  ,  et 
jugez.  Elles  ne  sont  que  cinq  à  six,  et  cependant,  pour 
consolider  une  galerie  qui  menace  ruine,  il  faut  qu'elles 
transportent  cette  poutre  longue  de  près  de  deux  pouces 
et  ayant  plus  d'une  demi-ligne  de  diamètre.  Tant  que  le 
terrain  est  uni,  les  unes  tirent,  les  autres  poussent ,  et 
l'on  avance,  quoique  lentement.  Mais  voici  une  nouvelle 
difficulté  :  une  inégalité  de  terre  se  présente,  l'extrémité 
de  la  poutre  heurte  contre  ,  et  tous  les  efforts  sont  im- 
puissants pour  la  faire  surmonter  cet  obstacle.  Alors  on 
s'arrête  pour  se  reposer  un  instant ,  puis  on  tourne  et 
retourne  autour  de  la  pièce  de  bois  pour  étudier  sa  po- 
sition ,  et  ensuite  on  se  palpe  avec  ses  antenqes  pour  se 
communiquer  ses  idées  et  les  moyens  inspirés  par  la  con- 
naissifiice  la  plus  profonde  de  la  physique  et  de  la  géo- 
métrie ;  car  il  ne  s'agit  ni  plus  ni  moins  que  de  déduire 
ces  moyens  des  lois  de  la  pesanteur,  de  l'équilibre ,  du 
frottement  et  du  levier. 

Alors  les  ingénieurs  se  rendent  derrière  la  pièce  de 
bois  et  la  soulèvent  par  celte  extrémité ,  pendant  que 
d'autres  glissent  dessous  un  rouleau  cylindrique  et  aussi 
court  que  possible.  On  se  repose,  puis  on  soulève  de 
nouveau  la  |)ièce,  et  l'on  fait  avancer  le  rouleau  vers  le 
milieu  de  sa  longueur,  et  alors  la  manœuvre  change.  On 
fait  faire  un  mouvement  de  bascule  au  morceau  de  bois, 
et  son  extrémité  antérieure  se  trouve  tout  à  coup  éle- 
vée au-dessus  de  l'inégalité  du  terrain;  on  pousse,  le 
rouleau  tourne,  la  poutre  avance,  franchit  la  hauteur,  et 
les  ingénieurs  triomplient ,  grâce  à  leur  profonde  science. 
Le  jour  où  j'ai  vu  exécuter  cette  manœuvre,  où  je  l'ai 
vu  de  mes  propres  yeux  ,  j'ai  appris  deux  choses  impor- 
tantes :  la  première,  c'est  que  les  fourmis  savent  la  géo- 
métrie; la  seconde,  qu'on  peut  gagner  un  bon  rhume  en 
restant  deux  heures  et. demie  couché  à  plat  ventre  sur  la 
terre  pour  étudier  les  mœurs  singulières  du  peuple  four- 
milier. 

Mais  la  chaleur  du  jour  commence  à  baisser.  Une  par- 
tie du  peuple  dispersé  dans  la  campagne  se  hâte  de  se 
réunir  autour  de  la  capitale.  Voici  des  phalanges  guer- 
rières qui  s'élancent  comme  des  torrents  de  toutes  les 
portes.  En  cinq  minutes  il  ne  reste  plus  dans  la  ville  que 
des  enfants ,  des  inhrmes ,  et  quelques  gardes  pour  sur- 
veiller les  esclaves.  Où  va  donc  ce  peuple  entier,  mar- 
chant en  colonne  serrée  et  se  dirigeant  en  corps  d'ar- 
mée à  travers  les  bruyères?  Suivons -le  à  cinquante 
pas. 

Nous  découvrons  bientôt  au  pied  d'un  chêne  une  autre 
république  tout  aussi  industrieuse,  mais  ayant  moins 
d'audace  et  de  courage.  Cette  fourmilière  est  habitée  par 
des  mineuses  {Formica  cunicularia,  Lalr.  ),  qui  ne  dif- 
fèrent des  amazones  que  par  la  couleur.  Leur  tèle  et  leur 
abdomen  sont  noirs,  leur  thorax,  les  eutours  de  la  bou- 
che et  les  pieds,  d'un  fauve  pâle;  ce  qui  prouve  bien, 
selon  le  raisoiuiement  dfs  fourmis  rousses ,  qu'elles  ont 
été  faites  exprès  pour  être  leurs  esclaves.  En  consé- 
quence, il  est  fort  juste  de  les  attaquer,  les  piller  et  les 
soumettre  au  joug  de  la  servitude. 

L'armée  des  légiotuiaires  ou  amazones  arrive  et  s'ar- 
rête un  instant  pour  se  reposer  et  pour  attendre  son  ar- 
rière-garde. Les  mineuses  prolitent  de  ce  court  inter- 
valle pour  se  barricader  et  se  préparer  à  la  défense.  Le 
signal  d'ua  assaut  géuàal  est  douué,  et  c'est  alors  (^u'U 


faut  voir  l'acharnement  des  assaillants,  l'épouvantable 
mêlée  et  le  courage  désespéré  des  assiégés  ;  car,  comme 
le  disent  les  historiens ,  c'est  un  sublime  et  terrible 
spectacle  que  celui  de  deux  nations  aux  prises  pour  les 
intérêts  de  la  gloire  et  de  la  liberté.  Quelquefois  les 
amazones  sont  repoussées  ;  alors  elles  regagnent  leurs 
domaines  dans  la  plus  grande  confusion;  mais  l'ordre 
se  rétablit  le  lendemain  dans  l'armée,  et  elles  reviennent 
à  l'attaque  avec  une  nouvelle  intrépidité.  Les  rangs  des 
mineuses  sont  enfoncés;  elles  se  retirent  dans  leurs 
sombres  galeries  ,  mais  les  vainqueurs  les  y  poursuivent 
et  la  déroute  devient  générale.  Les  amazones  pénètrent 
dans  les  magasins  qu'elles  pillent,  puis  dans  l'hospice 
d'où  elles  enlèvent  toutes  les  larves  et  les  nymphes  pour 
les  emporter.  Quand  le  pillage  est  enfin  cessé,  elles  se 
réunissent  de  nouveau  en  masse  compacte  ;  elles  se 
mettent  en  marche  dans  le  même  ordre  qu'en  venant , 
emportant  en  triomphe  les  enfants  au  maillot  qu'elles 
destinent  à  l'esclavage,  et  leur  butin.  Rarement  elles 
emmènent  avec  elle5  quelques  prisonniers ,  sans  doute 
parce  que  ceux-ci  ayant  joui  des  douceurs  de  la  liberté 
pourraient  semer  et  propager  parmi  leurs  serfs  des  doc- 
trines libérales  et  occasionner  des  révolutions,  ou  au 
moins  des  émeutes  dangereuses. 

Arrivés  dans  leurs  Etats  elles  déposent  les  enfanta 
dans  l'hospice,  pèle  mêle  avec  les  leurs;  d'autres  mi- 
neuses ,  élevées  dans  la  captivité  et  qui  ont  été  arrachées 
de  leurs  foyers  de  la  même  manière ,  sont  exclusivement 
chargées  d'élever  les  uns  et  les  autres.  Dès  longtemps 
habitués  à  l'esclavage,  ces  ilotes  ne  mettent  point  de 
différence  dans  les  soins  qu'ils  donnent  aux  enfants  de 
leur,  race  ,  de  leur  couleur,  et  à  la  postérité  de  leurs 
vainqueurs.  Outre  cela  ils  travaillent  à  tous  les  ouvrages 
de  l'intérieur  ,  mais  jamais  ils  ne  font  partie  des  expédi- 
tions au  dehors.  Il  en  était  à  peu  près  de  même  des 
ilotes  de  Lacédémone  et  des  esclaves  de  Rome. 

Les  amazones  ne  sont  pas  les  seules  fourmis  qui  fas- 
sent des  esclaves;  les  sanguines  {Formica  sanguinea , 
Latr.)  attaquent  et  s'emparent  également  des  mineuses 
et  des  noires-cendrées  (  Formica  fusca  ,  Latr.  ).  Ces  es- 
pèces sont  assez  communes  dans  tous  les  bois  de  la 
France. 

Puisque  les  fourmis  nous  ont  jeté  au  chapitre  de  la 
guerre ,  il  faut  que  je  vous  parle  d'un  autre  peuple  répu- 
blicain tout  aussi  singulier,  mais  bien  meilleur  archi- 
tecte que  le  castor  si  vanté ,  et  connaissant  la  tactique 
militaire.  Vous  devinez  peut-être  qu'il  va  être  question 
des  termes  belliqueux  ou  termites  {Termes  capensis^ 
Latr.) ,  que  Ton  trouve  dans  les  forêts  du  Sénégal  et  du 
cap  de  Bonne-Espérance. 

Ces  insectes  ont  beaucoup  d'analogie  avec  les  fourmis; 
comme* elles  ils  vivent  en  société,  compost'e  de  trois 
ordres  d'individus  :  les  mâles  et  les  femelles  qui  sont 
pourvus  d'ailes  et  ne  travaillent  pas;  les  larves  ou  tra- 
vailleurs^ qui  leur  ressemblent  assez,  mais  qui  man- 
quent d'ailes;  ils  ont  la  tête  moyenne  et  des  mandibules 
conformées  de  manière  à  saisir  et  transporter  les  corps, 
mais  trop  faibles  pour  être  propres  au  combat^  les 
neutres  ou  soldais ,  n'ayant  pas  non  plus  d'ailes,  ne  tra- 
vaillant pi»s,  mais  combattant  pour  protéger  et  défendre 
les  autres.  Ils  sont  beaucoup  plus  gro^.  Leur  tête  e^t 
grande,  armée  de  mandibules  fortes,  arquées ,  croi- 
sées l'une  sur  l'autre  effort  pointues  ;  lorsqu'ils  ont  &usi 
un  ennemi  beaucoup  plus  grand  qu'eux,  ils  se  crampon- 
nent tellement  sur  lui  avec  ces  crochets  redoutables 
qu'où  ne  peut  les  ea  arracher  qu'ea  morceaux.  Du  reste. 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


331 


dans  une  habitabon  il  y  a  toujours  cent  ouvriers  pour 
im  soldat. 

L'habitation  des  termes  belliqueux  est  une  véritable 
forteresse,  capable  de  résister  aux  efforts  des  plus 
grands  animaux.  Elle  a  la  forme  conique  d'un  pain  de 
sucre ,  s'élevant  de  dix  à  douze  pieds  au  -  dessus  du  sol  ; 
l'extérieur  consiste  en  une  large  calotte  semblable  à  un 
dôme,  très  solide  et  assez  grande  pour  protéger  l'inté- 
rieur contre  les  intempéries  de  l'air.  L'édifice  est  divisé 
en  un  grand  nombre  de  pièces.  A  peu  près  au  niveau  de 
la  surface  de  la  terre ,  perpendiculairement  sous  le  dôme, 
se  trouve  une  vaste  chambre  occupée  par  les  mâles  et  les 
femelles.  Autour  de  celle-ci  sont  régulièrement  placées 
de  petites  cellules ,  d'un  pouce  tout  au  plus  de  gran- 
deur, et  dont  les  parois  sont  faites,  par  exception,  en 
parcelles  de  bois  collées  avec  de  la  gomme.  C'est  dans 
ces  cellules  que  sont  logés  les  œufs  et  les  ouvriers  pen- 
dant leur  première  enfance.  Les  autres  appartements 
consistent  en  magasins  constamment  pleins  de  provi- 
sions de  gomme  et  de  jus  épaissi  de  certaines  plantes. 
Toutes  les  chambres  ont  une  porte  donnant  sur  des  ga- 
leries qui  se  communiquent  et  se  prolongent  jusqu'à  la 
calotte  supérieure.  Les  rues  ouvertes  dans  le  bas  de 
l'habitation  descendent  sous  terre  à  trois  ou  quatre 
pieds  de  profondeur  ;  elles  ont  jusqu'à  cinq  pouces  de 
largeur,  et  servent  aux  ouvriers  à  transporter  le  gravier 
fin  qu'ils  tirent  d'en-bas  ,  et  dont  ils  construisent  tout 
l'édilice.  C'est  là  aussi  que  communiquent  les  galerie* 
souterraines  qui  conduisent  à  la  campagne,  car  la  forte- 
resse n'a  pas  d'ouverture  apparente,  si  ce  n'est  des  po- 
ternes qui  en  sont  à  quelque  distance. 

,  Tout  se  fait  avec  le  plus  grand  ordre  et  la  discipline 
est  sévèrement  maintenue.  Lorsque  l'heure  d'aller  aux 
vivres  est  arrivée ,  les  termes  sortent  les  uns  après  les 
autres,  mais  avec  vitesse,  et  se  réunissent  en  grand 
nombre  à  deux  ou  trois  pieds  de  distance  de  la  poterne. 
Là  ils  prennent  un  ordre  de  marche;  les  ouvriers  se 
placent  en  rangs  serrés ,  de  douze  à  quinze  de  front , 
parfaitement  alignés ,  et  quelques  soldats  remplissant 
les  fonctions  de  sous -officiers  se  mêlent  parmi  eux 
pour  maintenir  l'ordre.  Les  bataillons  forment  ainsi  une 
assez  longue  ligne,  à  côté  de  laquelle,  mais  à  deux  pieds 
de  distance,  se  placent  d'autres  soldats  remplissant  les 
fonctions  d'officiers.  Les  colonels  et  les  généraux  sont 
postés  sur  des  feuilles  élevées  à  huit  ou  neuf  pouces  de 
terre,  d'où  ils  inspectent  l'armée  et  lui  commandent. 
"Voici  de  quelle  manière. 

Avec  leurs  pieds  ils  frappent  tout  à  coup  sur  les  feuilles , 
et  aussitôt  soldats  et  ouvriers  répondent  par  un  siffle- 
ment semblable  à  celui  (jue  ferait  un  serpent.  Alors  la 
colonne  s'ébranle  et  se  met  en  marche  sans  rompre  ses 
rangs  et  sans  le  moindre  désordre.  Les  officiers  supé- 
rieurs gagnent  le  devant ,  montant  de  temps  à  autre  sur 
des  feuilles  et  recommencent  à  frapper  avec  les  pieds.  A 
chaque  fois  l'armée  répond  par  un  sifflement  nouveau , 
et  tantôt  la  marche  redouble  de  vitesse ,  tantôt  la  co- 
lonne s'arrête  subitement ,  sans  doute  selon  le  com- 
mandement. Quelquefois  l'armée  se  divise  en  deux  ou 
trois  colonnes  qui  se  séparent  et  se  réunissent  après  une 
marche  plus  ou  moins  longue,  toujours  dans  un  ordre 
admirable.  Arrivés  à  la  destination,  chacun  se  met  à  l'ou- 
vrage avec  ardeur  pour  récoller  les  provisions. D'ailleurs, 
pour  peu  qu'un  ouvrier  se  laisse  aller  à  la  paresse,  les 
soldats  qui  remplissent  alors  l'office  de  surveillant  le 
contraignent  bientôt  èi  se  remettre  au  travail.  Lorsque 


chacun  a  sa  charge  de  butin,  l'armée  reprend  ses  rangs 
et  revient  à  l'habitation. 

Les  mâles  et  les  femelles,  lorsqu*ils  sont  en  ^t  de 
s'accoupler,  sortent  et  prennent  leur  essor  le  soir  on 
pendant  la  nuit.  Au  lever  du  soleil  leurs  ailes  se  dessè- 
chent et  ils  tombent  sur  la  terre.  Les  mâles  y  périssent, 
mais  les  femelles  sont  ramassées  par  les  soldats,  qui  se 
mettent  à  leur  recherche  et  les  conduisent  dans  la  forte- 
resse pour  y  pondre  leurs  œufs  et  mourir. 

Si  l'on  attaque  le  château-fort  d'une  république  de 
termes,  aussitôt  les  ouvriers  se  retirent  au  fond  de  leur 
retraite,  et  les  soldats  s'élancent  sur  la  brèche  pour  en 
défendre  l'entrée.  Quel  que  soit  le  nombre  ou  la  force  de 
leurs  ennemis,  ils  ne  lâchent  jamais  le  pied  ;  tous  se  font 
tuer  sans  abandonner  leur  poste  ou  cesser  de  com- 
battre. 

Je  vous  ai  montré  des  animaux  qui  font  la  guerre  avec 
une  loyauté  et  un  courage  qui  souvent  pourraient  être  don- 
nés en  exemple  à  une  espèce  que  l'on  dit  raisonnable, 
quoiqu'elle  ait  inventé  la  bombe  et  le  canon.  Voyons  à 
présent  si  nous  en  trouverons  qui  joignent  la  ruse  à  la 
violence  pour  combattre  et  triompher.  Bien  certaine- 
ment ceux-  là  sont  des  égoïstes  qui  ne  se  battent  que 
pour  eux ,  qui  n'ont  point  de  patrie  ou  la  dédaignent,  et 
qui  mettent  l'intérêt  privé  et  la  cruauté,  seules  véhi- 
cules de  leur  intrépidité,  à  la  place  du  dévouement  et 
de  la  gloire. 

Nous  ne  parlerons  ni  de  ces  énormes  boas ,  ni  de  ces 
pythons  de  quarante  pieds  de  longueur,  cpii,  la  queue 
entortillée  autour  d'un  tronc  d'arbre  et  le  corps  flottant 
sur  l'eau  d'une  mare,  attendent  qu'une  malheureuse 
gazelle  vienne  se  désaltérer  pour  la  surprendre ,  l'enve- 
lopper dans  les  horribles  replis  de  leur  corps  écailleux, 
lui  briser,  lui  moudre  les  os  en  la  triturant  contre  le 
tronc  d'un  arbre ,  et  l'engloutir  tout  entière  dans  leur 
monstrueux  estomac.  Nous  ne  parlerons  pas  non  plus  de 
ces  crotales  à  sonnettes,  de  ces  cérastes  cornus,  dont  la 
dont  creusée  en  canal  insinue  dans  la  plaie  qu'elle  a  faite 
un  poison  qui  tue  en  quelques  minutes.  Nous  passerons 
sous  silence  mille  autres  animaux  qui  n'emploient  que 
la  force  et  la  perfidie  pour  s'emparer  de  leur  proie.  Il 
nous  faut,  à  nous,  des  ruses  infernales,  des  assassinats 
monstrueux ,  fantastiques ,  tels  qu'on  en  trouve  à  peine 
quelques  exemples  à  l'Ambigu  oii  à  la  Porte -Saint- 
Martin. 

Nous  apercevons  d'abord ,  à  travers  les  ondes  de  la 
Méditerranée,  un  poisson  merveilleux  qui,  par  un  effet 
magique,  met  sa  victime  hors  d'état  de  lui  résister  avant 
de  combattre. C'est  la  torpille  commune  {Torpédo narJce^ 
Cuv.  ),  si  célèbre  parmi  nos  navigateurs.  Son  corps  plat, 
à  queue  courte,  aifecte  la  forme  d'un  disque.  Elle  a, 
entre  les  pectorales,  la  tête  et  les  branchies,  un  appa- 
reil aussi  singulier  par  sa  forme  que  par  son  usage.  Il 
consiste  en  une  suite  de  tuyaux  plus  ou  moins  anguleux, 
au  nombre  de  plus  de  deux  mille  quatre  cents,  placés  ver- 
ticalement à  côté  les  uns  des  autres,  remplis  de  mucosité, 
le  tout  enveloppé  dans  une  forte  membrane.  Cet  appareil 
est  une  véritable  machine  électrique  d'une  telle  force 
qu'elle  donne  à  ceux  qui  touchent  ce  poisson  une  com- 
motion capable  d'engourdir  le  bras  de  l'homme  le  plus 
vigoureux.  Les  torpilles  s'approchent  lentement  de  leur 
proie ,  en  se  donnant  bien  de  garde  de  l'effrayer  ;  puis 
elles  la  touchent  et  aussitôt  l'engourdissent  au  point 
qu'elle  ne  peut  plus  ni  fuir  ni  se  défendre.  Alors  elles  se 
jettent  sur  le  pauvre  animal  qui  se  débat  en  vain ,  et  1« 
dévorent  tout  Tivant. 


^ 


332 


LECTURES  DU  SOIR. 


Dans  les  eaux  du  Nil  et  du  Sénégal  vit  le  silure  élec-  , 
trique  (Silurus  eledricus,  Lin.) ,  nommé  par  les  Arabes  ; 
Haasch  ou  poisson  tonnerre,  parce  qu'il  a  la  même  fa- 
culté que  la  torpille,  mais  à  un  plus  haut  degré. 

Vous  trouverez  dans  les  eaux  de  l'Amérique  méri- 
dionale un  brigand  bien  plus  merveilleux ,  et  qui  réelle- 
ment dirige  la  foudre  selon  son  caprice.  C'est  le  gym- 
note électrique  {Gymnotus  electricus ,  Lin.).  Il  atteint 
six  pieds  de  longueur  et  ressemble  assez  à  une  anguille, 
mais  il  a  sons  la  queue  quatre  gros  faisceaux  lamelleux  et 
membraneux ,  qui  sont  une  arme  terrible  devant  laquelle 
l'innocence,  le  courage  et  la  force  même  restent  tout-à- 
fait  inutiles.  Embusque,  comme  un  lâche  assassin,  der- 
rière une  roche  ou  dans  une  touffe  d'aiguës  ,  le  gymnote 
attend  qu'un  paisible  habitant  des  eaux  passe  à  quelque 
distance.  Aussitôt  qu'il  l'aperçoit  il  prépare  son  arme 
funeste  ,  comme  le  brigand  qui  arme  son  fusil.  11  ajuste, 
le  coup  part ,  et  la  flèche  de  feu ,  rapide  comme  la  balle, 
siffle  dans  les  eaux,  frappe  la  victime  et  la  tue  avant 
même  qu'elle  ait  eu  le  temps  de  se  débattre. 

Lorsqu'on  a  l'imprudence  de  toucher  le  gymnote  pris 
dans  des  filets ,  il  donne  une  commotion  électriqne  si 
violente  qu'il  renverse  un  homme ,  abat  un  cheval  et 
jette  raides  morts  les  animaux  de  plus  petite  taille.  Ce 
qu'il  y  a  surtout  de  merveilleux,  c'est  qu'il  use  de  ce 
pouvoir  à  volonté  et  à  distance  ,  et  qu'il  peut  diriger  ses 
coups  à  un  but  déterminé. 

Le  chelmon  à  bec  (  Choetodon  rostratus ,  Cuv.  )  et 
l'archer  (  Toxotes  jaculator,  Cuv.  ) ,  qui  habitent  les 
mers  profondes  de  l'Orient ,  n'ont  pas  l'arme  terrible  des 
torpilles  et  des  gymnotes  ,  mais  ils  savent  de  même  ar- 
rêter leur  proie,  et  faute  de  pouvoir  lui  lancer  la  foudre, 
ils  lui  seringuenl  de  l'eau.  Les  premiers  ont  le  museau 
saillant ,  un  peu  allongé ,  en  forme  de  bec  étroit  ;  ils 
nagent  à  la  surface  de  l'eau,  et  lorsqu'ils  voient  voler 
un  insecte  à  peu  de  distance,  ils  se  remplissent  la  bouche 
d'eau,  l'ajustent  avec  leur  bec  pointu  et  lui  lancent 
quelques  gouttes  qui  lui  mouillent  les  ailes  et  le  font 
tomber  pour  devenir  la  proie  de  l'habile  chasseur.  Les 
archers  exécutent  la  même  manœuvre  quoiqu'ils  aient 
le  museau  obtus  et  aplati  horizontalement.  Ces  poissons 
offrent  encore  une  singularité,  celle  de  crier  quand  on 
les  sort  de  l'eau. 

Le  diable  de  mer  ou  galanga  (Lophias  piscatorius , 
Lin.)  a  la  têle  large,  déprimée,  épineuse,  munie  en 
dessus  de  quelques  rayons  grêles ,  libres  et  mobiles  ,  de 
la  grosseur  d'un  fort  tuyau  de  plumes  de  poulet.  Sa 
gueule  est  très  grande  ,  armée  de  dénis  pointues  et  gar- 
nie de  nombreux  barbillons  à  la  mâchoire  inférieure.  Ce 
perfide  animal  s'enfonce  dans  la  vase  et  s'y  cache  de  ma- 
nière à  ne  pouvoir  être  aperçu  des  autres  poissons.  Il  ne 
laisse  sortir  au  dehors  que  ses  rayons  et  ses  barbillons 
qu'il  remue  doucement,  afin  de  leur  donner  l'apparence 
de  vers.  Les  poissons,  trompés  par  ces  séduisantes  amor- 
ces, s'attroupent  autour  et  cherchent  à  saisir  les  pré- 
tendus vers.  Alors  le  diable  s'élance,  en  saisit  quelques- 
uns  qu'il  avale,  et  va  établir  une  nouvelle  embuscade  à 
quehjues  pas  de  là. 

Les  chironectes  {Antcnnarius  ,  Cuv.)  n'ont  ni  la  légè- 
reté ni  la  ruse  des  précédents;  ils  s'empareraient  diffici- 
lement des  petits  poissons ,  des  insectes  et  des  crevettes 
dont  ils  se  nourrissent,  s'ils  ne  savaient  pour  cela  prendre 
leur  avantage.  Ils  ont  le  corps  et  la  tête  comprimée ,  la 
bouche  fendue  verticalement ,  et  la  singulière  faculté  de 
s'ender  comme  un  ballon,  en  remplissant  d'air  leur 
duorme  estomac.  La  nuit,  pendant  la  basse-mer,  ils 


X,  sortent  de  l'eau  et  se  promènent  sur  le  sable  du  rivage 
3^  au  moyen  de  leurs  deux  nageoires  pectorales  qui  font 
^  l'office  de  pattes  de  devant  et  des  deux  ventrales  qui  rem- 
^  placent  les  pieds  de  derrière.  Ils  visitent  ainsi  tous  les 
32  petits  trous  où  la  marée  a  laissé  de  l'eau  ,  et  là  ils  s'cm- 
a^  parent  aisément  des  insectes  et  des  petits  poissons  qui 
2Ç  s'y  sont  cachés.  Avant  le  jour  ils  rentrent  dans  leur  élé- 
d^  nient. 

^  Les  arachnides  emploient  souvent  des  ruses  étonnantes 
^  pour  s'emparer  de  leur  proie.  Sans  parler  de  ces  toiles 
^  si  artistement  tendues  pour  arrêter  les  mouches,  voyez- 
^  les  lorsqu'un  gros  insecte  vient  étourdiment  se  jeter 
H°  dans  leur  fdet.  Elles  n'osent  l'attaquer  de  front ,  parce 
^  que  sa  force  égale  ou  surpasse  même  la  leur ,  et  que 
^  peut-être  est-il  porteur  d'un  aiguillon  aux  piqûres  mor- 
^i°  telles.  Elles  s'en  approchent  en  hésitant,  puis  l'enlacent 
^  de  fils  soyeux  qui  lui  saisissent  les  ailes,  les  pattes  et 
^  bientôt  le  corps  entier,  de  manière  à  lui  rendre  tout 
^  mouvement  impossible.  Après  l'avoir  garrotté  par  les 
^  mille  tours  d'un  fatal  lacet,  elles  n'en  ont  plus  rien  à 
^  redouter  et  pour  le  dévorer  se  jettent  sur  lui  sans  crainte 
4^  et  sans  danger. 

^  Les  araignées  chasseuses  ne  font  pas  de  toile  et  battent 
^i"  sans  cesse  la  campagne  pour  chercher  leur  proie.  Elles 
^  l'attaquent  à  la  manière  des  grands  mammifères  carnas- 
«>|o  siers,  et  la  ruse  qu'elles  mettent  pour  en  approcher, 
ojo  l'uudace  et  la  furie  avec  lesquelles  elles  s'élancent  dessus 
o^  rappellent  les  habitudes  des  tigres,  des  panthères  et  des 
^  jaguars.  Une  araignée-loup  aperçoit-elle  une  grosse  niou- 
o{o  che  posée  à  quelque  distance;  pour  n'en  être  pas  vue  elle 
3|o  se  fait  petite ,  se  baisse  aussitôt  en  ployant  ses  longues 
^  pattes,  et  reste  un  instant  inunobile;  puis  elle  se  glisse 
tÇ.  lentement ,  s'arrête  de  nouveau  quand  la  mouche  fait  un 
^  mouvement  équivoque,  et  reprend  sa  marche  insidieiLse 
%  lorsqu'elle  la  croit  rassurée.  Elle  n'avance  pas  en  ligne 
j^  directe,  mais  elle  se  glisse  en  louvoyant,  et  profitant  de 
%  tous  les  accidents  de  terrain,  d'une  pierre,  d'une  feuille  , 
^  d'un  brin  d'herbe ,  pour  se  masquer  et  approcher  sans 
cÇ  être  aperçue.  Enfin  elle  en  est  à  huit  ou  dix  pouces; 
^  alors  elle  s'arrête,  mesure  son  coup,  puis  d'un  bond 
3o  prodigieux  s'élance  sur  sa  proie  qu'elle  déchire  aussi- 
$  tôt. 

^  Vous  connaissez  les  curieux  entonnoirs  creusés  dans 
^i^  le  sable  mobile  par  le  fourmilion,  qui,  caché  dans  le  fond, 
^  attend  qu'une  fourmi  s'y  précipite  eu  éboulant  ses  ma- 
^  tériaux  ,  pour  la  saisir  avec  ses  cornes  ,  l'entraîner  et  la 
^^  dévorer.  Cet  exemple  de  ruse  n'est  rien  en  comparaison 
^\,  du  piège  que  tend  la  larve  d'un  insecte  dont  je  vais  vous 
^C  parler. 

^  La  cicindèle  champêtre  {Cicindela  campcstris ,  Lin.) 
^  est  assez  comnuuie  partout  en  été,  et  se  plaît  particuliè- 
^  rement  dans  les  lieux  secs  et  arides  ou  sur  le  bord  des 
3^  chemins  sablonneux.  C'est  un  joli  petit  coléoptère,  long 
de  six  lignes,  d'un  vert  de  pré  ou  un  peu  cuivreux,  avec 
cinq  points  blancs  sur  chaque  élytre.  Ainsi  que  l'insecte 
parfait,  sa  larve,  très  carnassière,  fait  une  guerre  à  mort 
à  tous  les  insectes,  même  à  ceux  de  son  espèce,  quand 
elle  est  la  plus  forte.  Avec  ses  pieds  et  ses  robustes  man- 
^  dibules ,  elle  se  creuse  dans  la  terre  un  trou  cylindrique 
^  et  assez  profond.  Pour  en  retirer  les  matériaux  à  mesure 
^  qu'elle  les  détache  des  parois,  elle  les  place  sur  une  large 
3^  plaque  écailleuse,  sorte  de  corbeille  qu'elle  a  sur  la  tête  ; 
^  puis  elle  monte  dans  le  trou  h  la  manière  des  ramoneurs 
"3^  de  cheminée  ,  en  s'appuyant  d'un  côté  avec  ses  pattes  et 
So  de  l'autre  avec  deux  mamelons  qu'elle  a  sur  le  dos. 
T  Arrivée  à  l'orifice,  elle  jette  son  fardeau  au  dehors  et 


MUSEE  DES  FAMILLES.  333 


redescend  pour  se  charger  d'un  autre.'  Non-seulement    «  fusil,  dont  tout  le  résultat  fut  de  les  faire  détaler  au  plus 

cette  retraite  lui  sert  d'habitation,  mais  encore  de  piège  ^  vite  chacun  de  son  côté. 

pour  saisir  sa  proie.  Dans  ce  cas  voici  comment  elle  ^  Les  renards  ne  sont  pas  les  seuls  animaux  carnassiers 

agit.                                                                                      $  qui  s'associent  pour  saisir  leur  proie  plus  sûrement.  Les 

Elle  monte  à  l'orifice  de  son  trou  qu'elle  bouche  si  %  chiens  sauvages  et  les  chacals  de  l'Afrique  chassent  en  trou- 

exactement  avec  la  grande  plaque  de  son  front  qu'il  est  ^^  pes  plus  ou  moins  nombreuses,  et  lorsqu'ils  ont  pris  une 

fort  difficile ,  même  à  l'observateur,  d'en  distinguer  l'en-  %  antilope  ou  une  gazelle ,  ils  la  mangent  en  commun  saas 

tre'e  d'avec  la  surface  de  la  terre.  Les  insectes  y  sont  ^j^  dispute.  Personne  n'ignore  qu'en  France  les  loups  agissent 

trompés  et  passent  dessus  sans  méfiance  -,  mais  aussitôt  tÇ>  à  peu  près  de  même.  Si  l'un  d'eux  convoite  un  chien  de 

que  la  cicindèle  en  sent  un,  elle  incline  brusquement  la  ^  ferme  trop  gros  et  trop  fort  pour  qu'il  ose  l'attaquer  seul, 

tête,  fait  faire  un  mouvement  de  bascule  à  la  platjue.  %>  par  une  nuit  bien  noire  il  va  chercher  un  de  ses  camarades 

L'insecte  perd  l'équilibre ,  tombe  dans  le  piège,  oii  il  est  o^  et  l'embusque  dans  un  fourré  à  deux  ou  trois  cents  pas 

aussitôt  saisi,  entraîné  dans  le  fond  et  déchiré.                 "Ù^  de  la  ferme.  Il  vient  ensuite  rôder  autour  des  bâtiments 

Les  grands  animaux  savent  fort  bien  s'entendre  pour  iÇ,  jusqu'à  ce  qu'il  ait  éveillé  la  vigilance  du  fidèle  mâtin  ^ 

combiner  les  ruses  de  chasse  qui  doivent  leur  livrer  une  ZQ  celui-ci  s'élance  en  aboyant  aussitôt  qu'il  a  flairé  l'ennemi 

proie  difficile  à  atteindre  ;  dans  ma  jeunesse  j'ai  fait  plu-  £  des  troupeaux.  Le  loup  se  fait  petit,  timide,  et  prend  la 

sieurs  fois  de  curieuses  observations  à  ce  sujet.  J'habitais  c^  fuite ,  mais  de  manière  à  se  laisser  suivre  de  près  par  le 

alors  le  château  de  Péronne,  situé  au  milieu  de  montagnes  tÇ,  chien.  Il  le  conduit  droit  à  l'embuscade  et  alors  il  se  re- 

peu  élevées,  mais  boisées,  dans  le  département  de  Saône-et-  ^  tourne.  Tous  deux  se  jettent  à  la  fois  sur  lui,  et  le  pauvre 

Loire.  Chaque  nuit  j'entendais  dans  les  bois  environnants  ^  gardien,  après  une  lutte  terrible,  succombe  et  périt 

la  voix  glapissante   des  renards  chassant  aux  lièvres  IZ  victime  de  son  intrépidité,  si  son  maître ,  averti  par  ses 

comme  des  chiens  courants  bien  dressés  ,  jusqu'à  ce  que  ^  hurlements,  ne'vient  promptement  à  son  secours, 

les  premiers  rayons  du  jour  les  fissent  rentrer  dans  leurs  ^  Jusque-là  je  vous  ai  montré  des  brigands  déchirant 

terriers.                                                                                ^  sans  pitié  leurs  victimes-,  à  présent  jetons  un  coup  d'œil 

Par  une  belle  nuit  d'été  j'avais  ouvert  ma  fenêtre  pour  ^E  ^^  P'tié  sur  ces  dernières,  et  nous  verrons  si  la  nature 

respirer  un  peu  la  fraîcheur.  Le  ciel  était  scintillant,  la  ^h  leur  a  toujours  refusé  les  moyens  de  se  soustraire  à  la  plus 

lune  colorait  les  objets  de  ses  pâles  rayons,  et  l'on  pouvait  ^!^  cruelle  de  toutes  les  morts.  >"ous  ne  mettrons  pas  en  ligne 

aisément  distinguer  à  une  cinquantaine  de  pas.  Il  était  ^  de  compte  la  puissance  du  vol  et  la  légèreté  de  la  course, 

environ  trois  heures  du  matin  ;  je  m'habillai  pour  aller  ^°  ni  ces  cuirasses  et  ces  boucliers  impénétrables  dont  les  tor- 

surprendre  un  renard  qui  chassait  sur  la  colline  en  face  ^i^  tues  et  les  cabassous  sont  couverts  ,  ni  ces  pointes  aiguës 

de  ma  croisée.  Je  pris  mon  fusil  et  je  partis.                      ^}^  que  les  hérissons  et  quelques  pangolins  présentent  de 

A  l'entrée  d'un  taillis  de  cytises  et  de  baguenaudiers,  ^i^  toute  part  à  l'ennemi  en  se  roulant  en  boule.  ISous  le  ré- 

j'entendis  très  distinctement  la  chasse  du  renard  se  rap-  4"  pétons,  il  nous  faut  du  merveilleux,  et  rien  n'est  plus 

procher;  j'en  conclus  naturellement  que  le  lièvre  passerait  =t^  merveilleux  que  les  archives  que  nous  avons  à  con- 

dans  peu  d'instants  à  la  portée  dentés  yeux  et  de  mon  fusil.  ^;^  sulter. 

En  consoiiuence  j'entrai  dans  le  bois  en  faisant  le  moins  °i^  Les  spectres  (Spectnim^  Cuv.)  sont  de  grands  insectes 

de  bruit  possible,  et  je  fus  m'asseoir  sur  un  lit  de  mousse  4°  si  bizarres,  si  effroyables,  qu'aucun  oiseau  insectivore 

au  pied  d'un  arbre,  à  l'enfourchure  de  deux  chemins.  Le  ^  n'ose  les  attaquer  ni  aucun  homme  porter  sur  eux  une 

jour  commençait  à  poindre  lorsque  j'aperçus  le  lièvre  ^^  main  hardie.  On  ne  les  trouve  que  dans  les  climats  brû- 

venant  de  mon  côté  de  toute  la  vitesse  de  ses  jambes.  <^f  lants.  Dans  les  mêmes  contrées  sont  les  phyllies(P/i»//?àmî, 

Pour  le  tirer  plus  sûrement,.je  crus  devoir  le  laisser  s'ap-  ^  Latr.),  dont  le  corps  vert,  membraneux  et  aplati,  res- 

procher,  car  je  pensai  que  rien  ne  pouvait  l'effrayer  et  ^  semble  à  s'y  méprendre  à  une  feuille.  Leurs  pieds  sont 

lui  faire  rebrousser  chemin.                                              %  également  foliacés,  et  elles  ont  aux  cuisses  des  appendices 

Jeme  trompais-,  il  était  à  cinquante  pas  de  moi  environ  c«o  imitant  exactement  des  petits  paquets  de  feuilles.  On 

quand  un  renard  s'élança  d'un  buisson  où,  comme  moi,  ^  trouve  dans  nos  jardins,  sur  les  poiriers,  les  rosiers  et 

il  était  en  embuscade,  et  sauta  sur  le  pauvre  animal.  ^  autres  arbrisseaux,  des  chenilles  dont  le  corps  droit, 


Mais  il  manqua  son  coup-,  le  lièvre  fit  un  crochet,  s'en-  ^  raide  et  tuberculeux,  ressemble  tellement  à  un  petit 
fonça  dans  le  bois  et  disparut.  Le  chasseur,  comme  sur-  ^  morceau  de  bois  que  l'on  ne  peut  les  distinguer  d'avec 
pris  de  sa  maladresse,  ne  pensa  pas  à  le  poursuivre,  mais  3^  les  rameaux  de  l'arbuste.  Tous  ces  animaux  n'em- 
rentra  dans  le  buisson  d'où  il  s'était  élancé.  J'allais  me  ^  ploient  qu'une  ruse  unique,  mais  immanquable,  celle 
lever  et  partir  lorsque  je  le  vis  bondir  de  nouveau  et  ^  de  rester  dans  une  immobilité  parfaite  afin  de  n'être  pas 
tomber  juste  à  la  place  où  il  avait  manqué  sa  proie.  11  3^  aperçus. 

rentra  dans  le  bois,  s'élança  une  troisième  fois,  puis  une  3C  Mais  il  est  un  autre  insecte,  assez  commun  dans  le 
quatrième,  et  enfin  continua  cette  singulière  manœuvre  3^  midi  de  la  France  et  dans  tous  les  pays  chauds,  qui  met 
pendant  assez  longtemps.  Voulait-il  reconnaître  la  cause  "G  à  contribution  les  préjugés  de  notre  pauvre  espèce  hu- 
de  son  désappointement  ou  s'étudier  à  faire  mieux  une  ^  maine,  non-seulement  pour  se  dérober  à  la  mort,  mais 
autre  fois  ,  c'est  ce  que  je  vous  laisse  à  juger.  ^'^  encore  pour  s'attirer  des  respects,  presque  de  l'adoration. 

Dans  cet  intervalle  arriva,  toujours  donnant  de  la  tÇ,  C'est  la  mante  religieuse  (iVan(J5  rd/^J05a,  Latr.),  nom- 
voix  ,  le  camarade  qui  suivait  la  piste  du  gibier  et  qui  ^  mée  priga  diou  par  les  Provençaux.  Le  corps  de  ce  sin- 
avait  associé  l'affûteur  à  sa  chasse.  Rien  de  comique  à  voir  ^  gulier  animal  est  allongé,  sa  tête  triangulaire  et  son 
comme  le  désappointement  et  la  mauvaise  humeur  du  ZC,  thorax  fort  long.  Ses  pattes  antérieures  sont  très  remar- 
dernier  venu  quand  il  sut  que  l'autre  n'avait  pris  que  de  ^C.  quables  par  leur  forme,  leur  grandeur  et  la  manière  sin- 
l'air  et  qu'il  n'y  avait  pas  de  butin  à  partager.  Il  resta  ^^  gulière  dont  il  s'en  sert  pour  saisir  les  objets.  Dans  l'état 
une  demi-minute  à  le  regarder  en  hésitant;  puis,  cédant  ^  de  repos ,  l'insecte  relève  verticalement  la  partie  anté- 
à  sa  juste  colère,  il  se  jette  en  fureur  sur  le  maladroit  et  S  rieure  de  son  corps  et  plie  si  singulièrement  ses  pattes 
il  s'ensuivit  un  combat  auquel  je  mis  fin  par  un  coup  de  T  ^^  devant  en  les  élevant  et  rapprochant  l'une  de  l'autre, 


334 


LECTURES  DU  SOIR. 


qu'il  imite  très  bien  quelqu'un  agenouillé  qui  joint  les 
mains  pour  implorer  la  protection  divine,  et  c'est  à  cette 
particularité  qu'il  doit  sa  sûreté.  Les  dévots  Provençaux 
le  respectent  parce  qu'ils  croient  qu'il  adresse  une  prière 
à  Dieu,  et  une  bonne  femme  n'en  rencontre  jamais  un 
sans  le  saluer  d'un  signe  de  croii.  Les  musulmans  le  vé- 
nèrent pour  la  même  raison,  et  les  Hottentots  poussent 
la  superstition  pour  lui  jusqu'au  fétichisme.  La  mante 
religieuse  échappe  aui  recherches  de  ses  autres  ennemis 
à  cause  de  sa  couleur  d'un  vert  de  feuille. 

Lebrachine pétard  {Brachinus  crepitans^  Latr.)se  plaît 
sous  les  pierres,  dans  les  lieux  secs  et  chauds  des  envi- 
rons de  Paris.  C'est  un  joli  petit  insecte,  long  de  quatre 
à  cinq  lignes,  d'un  fauve  vif,  avec  les  élytres  d'un  bleu 
verdâtre.  Il  a  pour  ennemi  le  tigre  des  coléoptères ,  ce 
carabe  doré  qui  dévore  jusqu'aux  enfants  de  sa  propre  es- 
pèce. Regardez!  le  voilà  qui  le  poursujt  pour  assouvir  sa 
cruauté;  il  va  bientôt  l'atteindre,  car  sa  grande  taille  et 
ses  longues  jambes  lui  donnent  un  immense  avantage 
sur  le  joli  brachine.  Celui-ci  désespère  d'échapper  par 
la  fuite:  il  s'arrête.  Que  va-t-il  faire?  Il  élève  la  partie 
postérieure  de  son  corps  et  la  dirige  vers  son  ennemi 
comme  un  artilleur  qui  pointe  une  pièce;  au  momeut  où 
le  carabe  va  le  saisir  avec  ses  cruelles  mandibules,  une 
détonation  se  fait  entendre  ;  un  jet  de  feu  et  un  nuage  de 
fumée  bleuâtre  s'échappent  de  son  derrière,  enveloppent 
l'insecte  assassin,  l'étourdissent  et  le  forcent  à  se  sauver 
en  toute  hâte,  heureux  s'il  n'a  pas  la  figure  brûlée  par 
ce  coup  de  pistolet  tiré  à  brûle-pourpoint.  Si  sa  férocité 
naturelle  le  ramène  à  l'attaque,  une  seconde  ou  même 
une  dixième  détonation  le  contraignent  toujours  à  battre 
en  retraite.  En  Afrique  il  y  a  des  brachines  assez  gros 
pour  brûler  sensiblement  les  doigts  des  observateurs  qui 
s'en  emparent. 

Les  seiches  (S«pta,  Cuv.),les  poulpes  (Oc/opu*,  Cuv.), 
les  calmars  (Loligo,  Cuv),  sont  des  mollusques  voraces 
et  cruels,  très  communs  sur  nos  côtes,  où  ils  se  plaisent 
dans  les  eaux  peu  profondes ,  entre  les  rochers.  Leur 
corps  est  renfermé  dans  une  espèce  de  sac  membraneux, 
d'où  sort  une  grosse  tête  ronde,  pourvue  de  deux  grands 
yeux  aussi  bien  organisés  que  ceux  des  mammifères. 
Leur  bouche  est  armée  de  deux  fortes  mâchoires  de  corne, 
semblables  au  bec  d'un  perroquet  ;  elle  est  entourée  par 
un  plus  eu  moins  grand  nombre  de  bras  charnus,  ou  ten- 
tacules ,  coniques,  plus  ou  moins  allongés,  atteignant 
quelquefois  six  pieds  de  longueur,  susceptibles  de  se 
fléchir  en  tous  sens,  très  vigoureux,  et  dont  la  surface 
est  armée  de  suçoirs  ou  ventouses  par  lesquels  ils  se 
fixent  avec  beaucoup  de  force  au  corps  qu'ils  embrassent. 
Ces  monstres  s'en  servent  également  pour  nager,  pour 
marcher  la  tête  en  bas,  et  pour  saisir  leur  proie.  Mal- 
heur au  nageur  imprudent  qui  se  laisse  enlacer  dans  les 
replis  de  ces  bras  hideux!  il  faut  qu'il  périsse  s'il  n'est 
aussitôt  secouru. 

Tout  ce  redoutable  appareil  n'empêche  pas  les  grands 
poissons  voraces,  et  particulièrement  les  chiens  de  mer, 
de  les  attaquer  et  de  s'en  emparer  quand  ils  peuvent  les 
surprendre;  mais  c^la  n'arrive  que  rarement,  car  ces 
mollusques,  aussitôt  qu'ils  se  voient  menacés,  lâchent 
dans  la  mer  une  grande  quantité  d'encre  dont  ils  ont  une 
ample  provision  dans  une  vessie  particulière;  l'eau  se 
trouble,  et  un  épais  nuage  noir  les  dérobe  à  la  vue  de  leur 
ennemi  effrayé.  C'est  avec  cette  liqueur  que  l'on  prépare 
cette  sorte  de  bistre  nommé  sépia  par  les  peintres  à  l'a- 
quarelle 


Les  dorades  ou  coryphènes  {Coryphœna  hippurru, 
Cuv.)  sont  des  poissons  voraces  et  cruels ,  voyageant  en 
grandes  troupes  dans  toutes  les  mers  chaudes  ou  tempé- 
rées ,  et  qui  donnent  constamment  la  chasse  aux  exocets 
(Exocetus,  Cuv.),  moins  forts  et  beaucoup  moins  grands 
qu'eux.  Lorsqu'un  de  ces  derniers  se  voit  sur  le  point 
d'être  pris,  il  s'élance  hors  de  l'eau,  et,  selon  le  proverbe 
vulgaire ,  la  peur  lui  donne  des  ailes.  Il  déploie  ses  lon- 
gues nageoires ,  s'envole  dans  les  airs ,  et  se  soutient 
avec  joie  dans  cet  élément  nouveau  pour  lui  ;  mais,  hélas  ! 
tandis  qu'il  se  réjouit  d'être  échappé  au  cruel  danger  qui 
le  menaçait,  une  mouette  l'enlève  au  vol,  ou  ses  ailes  se 
desséchant  refusent  de  le  soutenir  plus  longtemps,  et 
il  tombe  dans  le  bec  d'un  albatros  qui  l'avale. 

Laissons  là  les  instincts  de  destruction  ;  étudions  les 
animaux  dans  des  mœurs  plus  douces,  et  nous  trouve- 
rons des  faits  bien  plus  singuliers  encore. 

Voyez  comme  le  rossignol,  les  fauvettes  et  mille  autres 
sortes  d'oiseaux,  muets  ordinairemeut ,  font  retentir 
leurs  chants  d'amour  lorsque  le  printemps  vient  réchauf- 
fer leur  cœur  et  leurs  affections.  Voyez  comment  ils  s'ha- 
billent de  robes  superbes  pour  céle'brer  leur  hyraénée. 
Les  uns  chamarrent  leur  léger  plumage  des  couleurs  les 
plus  éclatantes  ;  les  autres  se  parent  d'aigrettes,  de  lon- 
gues collerettes,  de  caroncules  bleues,  blanches,  roses 
ou  rouges,  et  de  mille  autres  joyaux  qu'ils  déposent 
après  leurs  noces.  Qui  reconnaîtrait  dans  ce  papillon 
étiucelant  des  couleurs  de  l'or ,  de  la  nacre ,  de  la  pourpre 
et  de  toutes  les  nuances  de  l'arc-en-ciel ,  une  chenille 
rampante  et  relue  qui  rient  de  se  rétir  de  sa  robe  nup- 
tiale? 

Les  tritons ,  sorte  de  petits  lézards  si  communs  dans 
les  eaux  chaudes  et  limpides  de  nos  mares,  le  parent , 
dans  la  saison  des  amours,  d'oranger,  de  pourpre,  de 
bleu  et  de  rouge  éclatant.  Le  mile ,  fier  de  sa  nouvelle 
toilette,  se  présente  à  sa  femelle  avec  une  haute  crête 
élégamment  colorée  et  frangée,  qui  vient  de  prendre 
naissance  sur  sa  tête  et  se  prolonge  le  long  de  son  corps 
jusqu'au  bout  de  la  queue.  C'est  alors  un  animal  élégant 
et  gracieux  ;  mais  bientôt  dépouillant  ces  passagers  or- 
nements ,  il  reprend  la  robe  terne  et  grisâtre  qu'il  porte 
à  toutes  les  autres  époques  de  sa  vie.  Privé  de  cette  belle 
crête  qui  lui  aidait  à  se  soutenir  et  à  se  diriger  avec 
grâce  dans  les  eaux ,  il  se  verra  contraint  de  ramper 
lourdement  sur  la  vase ,  et  toute  sa  personne  aura  cet 
aspect  stupide  et  dégoûtant  qui  caractérise  la  famille  des 
salamandres ,  à  laquelle  il  appartient. 

Mais  voici  bien  un  autre  miracle  opéré  par  l'amour! 
un  rayon  de  son  mystérieux  flambeau  a  pénétré  dans  le 
sein  de  la  terre;  il  est  tombé  sur  une  hideuse  larve,  au 
corps  lourd  et  rampant ,  à  la  peau  écailleuse,  sale  et  d'un 
gris  roussàtre.  Aussitôt  ce  rer  informe  et  repoussant 
se  renferme  dans  une  coque  soyeuse,  s'y  développe  de 
nouveaux  organes  ,  et,  par  un  miracle  inexplicable  qui 
oo  se  renouvelle  pour  tous  les  insectes,  il  subit  une  méta- 
oo  morphose  aussi  complète  qu'étonnante;  il  en  sort  avec 
une  forme  aussi  élégante  que  nouvelle.  De  chaque  côté 
de  son  corselet  il  porte  une  escarboucle  jaune ,  lançant 
penlant  la  nuit  des  gerbes  de  la  plus  vive  lumière.  Peut- 
être  avez-vous  déjà  reconnu  le  foyouyou  des  sauvages 
^  de  l'Amérique  méridionale,  le  taupin  lumineux  (Elater 
noctilunu,  Latr.  )  des  naturalistes.  Il  ne  brille  ainsi  que 
1 1  pour  plaire  à  sa  femelle  et  lui  annoncer  sa  présence,  mais 
1 1  les  Indiens  savent  l'utiliser  à  d'autres  choses.  En  réunis- 
T  sant  plusieurs  de  ces  insectes  dans  un  petit  bocal  d« 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


335 


verre  blanc,  ils  se  procurent  une  lumière  assez  vive 
pour  pouvoir  lire,  pendant  la  nuit,  l'écriture  la  plus  line. 
Les  femmes  les  renferment  dans  des  petites  coques  de 
verre  et  en  parent  leurs  cheveux  dans  les  promenades  du 
soir  ;  les  voyageurs  en  attachent  à  leur  chaussure  afin  de 
s'e'clairer  dans  leurs  voyages  nocturnes. 

La  femelle  du  lampyre  ver-luisant  (Lampyris  noctilih 
ca,  Latr.)  pre'sente  dans  nos  climats  le  même  phe'no- 
mène,mais  en  petit.  Prive'e  d'ailes  et  cachée  dans  une 
touffe  d'herbe,  sous  un  buisson,  elle  ne  pourrait  être 
rencontrée  par  le  mâle,  qui  voltige  dans  les  airs,  si  elle 
ne  lui  faisait  son  signal  d'amour.  La  luciole  (Lampyris 
italica,  Latr.),  plus  heureuse  que  n^tre  ver-luisant,  a 
des  ailes  et  peut  pendant  les  belles  nuits  d'Italie  se  pro- 
mener dans  les  airs  qui  en  paraissent  étincelants.  Il  est 
peu  de  spectacle  aussi  amusant  que  celui  de  ces  gerbes 
d'étincelles  qui  s'élancent  de  tous  côtés  lorsque  vous  se- 
couez un  buisson  où  les  lucioles  ont  leur  habitation.  On 
dirait  des  centaines  de  petits  météores  qui  tantôt  se  ba- 
lancent dans  le  ciel  ou  se  précipitent  comme  des  étoiles 
tombantes,  tantôt  s'élèvent  en  décrivant  une  légère  courbe 
comme  une  fusée  volante  ,  ou  glissent  près  de  la  surface  ■ 
de  la  terre,  ainsi  que  ces  feux  follets  dont  les  histoires  ' 
merveilleuses  sont  si  bien  racontées  par  les  Hésiodes  ' 
nourrices.  ' 

Pendant  les  chaudes  nuits  de  printemps,  avez-vous  ' 
entendu  quelquefois  troubler  le  silence  de  votre  appar-  ' 
tement  par  un  petit  bruit  intermittent,  résonnant  à  des 
intervalles  réguliers  à  peu  près  comme  le  battement 
d'une  montre? c'est  un  discret  signal  de  l'amour.  La  vril- 
leite  (Anobium,  Latr.)  qui  le  produit  habite  les  boise- 
ries de  nos  maisons,  et,  dans  l'état  de  larve,  ronge  les 
planches,  les  meubles,  et  jusqu'aux  livres,  qu'elle  cri- 
ble de  petits  trous  ronds  jusqu'à  ce  qu'elle  les  ait  fait  ! 
tomber  en  poussière.  Le  mâle,  pour  appeler  sa  femelle,  '. 
frappe  plusieurs  fois  de  suite  et  rapidement ,  avec  ses 
pattes ,  sur  la  boiserie  où  il  se  trouve  ;  la  femelle  lui  ré- 
pond de  la  même  manière,  et  tous  deux  ne  cessent  de 
s'^approcher  et  de  battre  jusqu'à  ce  qu'ils  se  soient  re- 
joints. 

Mais  s'il  est  des  amants  discrets,  on  en  voit  aussi  dont 
la  vanité  se  plaît  dans  le  bruit  et  dans  le  fracas.  Parmi 
les  insectes,  il  en  est  qui  ne  se  servent  rien  moins  que 
du  tambour  pour  publier  leur  bonheur.  Tel  est ,  entre 
autres,  le  grillon  des  champs  (Gryllus  campestris , 
Latr.  ),  si  commun  dans  les  prés  secs  et  inclinés  au  midi, 
où  il  se  creuse  sa  petite  habitation.  Le  mâle  appelle  sa 
femelle  en  faisant  entendre  un  son  bruyant  et  souvent 
répété,  qu'il  produit  en  frottant  intérieurement  et  avec 
rapidité  l'une  contre  l'autre  deux  cymbales  qu'il  a  sur 
les  ailes.  Chaque  cymbale  consiste  en  un  trou  rond,  en- 
touré d'un  cercle  solide ,  sur  lequel  est  une  membrane 
sèche,  scarieuse,  ayant  l'apparence  du  talc,  et  tendue 
comme  la  peau  d'âne  d'une  caisse  de  tambour.  D'autres 
insectes  sauteurs  produisent  leur  bruit  monotone  eu  frot- 
tant alternativement  leurs  cuisses  postérieures  sur  une 
partie  sèche  et  tendue  de  leurs  ailes,  de  la  même  manière 
que  l'on  promène  un  archet  sur  les  cordes  d'un  violon. 

Voyons  quel  animal  nous  doimera  l'exemple  le  plus 
touchant  de  cet  amour  qui  constitue  le  principal  lien 
des  sociétés  humaines.  Sera-ce  le  pigeon  qui ,  sans  quit- 
ter sa  femelle,  ne  laisse  pas  cependant  de  lui  être  quel- 
quefois infidèle?  Sera-ce  la  tendre  tourterelle  aux  pieds 
roses,  dont  le  mariage  ne  dure  qu'un  an,  ou  bien  le 
Kaniichi  { PcUamedea  cornuta,  Cuv.  ),  qui  porte  une 
corne  mobile  sur  la  tête,  qui  fait  retentir  les  marais  de 


l'Amérique  méridionale  des  éclats  de  sa  voix  tonnante , 
qui  ne  quitte  jamais  sa  femelle,  lui  est  fidèle  toute  sa 
vie,  et  meurt  de  chagrin  s'il  la  perd?  Non;  cet  exemple 
de  tendresse  et  de  vertu  conjugale  ne  nous  sera  doimé 
ni  par  des  animaux  aux  plumes  brillantes  ,  ni  par  ceux 
qui  -sont  couverts  de  poils  lustrés  ,  ni  par  ceux  qui  ont 
des  écailles  symétriques,  ou  des  grâces ,  de  Télégance, 
des  formes  légères  et  agréables,  mais  par....  le  cra- 
paud ! 

Oui!  ce  reptile  ha'i  de  tous,  hideux, repoussant,  qui 
traîne  son  ventre  livide  dans  la  fange  ,  qui  ne  sait  ni  sau- 
ter comme  la  grenouille,  ni  marcher  comme  le  lézard, 
ni  nager  comme  la  salamandre  ;  ce  crapaud  qui  effraie 
et  dégoûte,  auquel  on  ne  laisse  la  vie  que  lorsqu'on  ne 
peut  la  lui  ôter ,  je  vous  le  présente  comme  le  modèle 
des  époux. 

Quand  sa  femelle  est  pleine,  le  crapaud  accoucheur 
(Bufo  obsletricans ,  Cuv.),  si  commun  aux  environs 
de  Paris,  la  suit  partout,  la  veille  avec  la  plus  tendre 
sollicitude,  s'expose  à  tous  les  dangers  pour  l'en  pré- 
server ,  et  prend  même ,  malgré  son  impuissance  absolue, 
une  attitude  menaçante  avec  les  grands  animaux,  afin  de 
détourner  d'elle  leur  attention.  Il  lui  cède  les  insectes 
qu'il  prend  à  la  chasse  ;  il  lui  creuse  avec  peine  un  terrier 
ou  lui  prépare  une  habitation  sous  une  pierre  protec- 
trice. Toujours,  dans  son  trou,  il  se  place  devant  elle 
pour  lui  faire  un  bouclier  de  son  corps  s'il  se  présente 
un  ennemi-,  et  enfin,  ce  qui  est  sans  exemple,  il  l'aide 
avec  adresse  à  se  délivrer  de  ses  œufs ,  qui  sont  assez 
gros.  Son  amour  ne  lui  permet  pas  même  de  la  laisser 
chargée  des  soins  de  la  maternité ,  car  il  s'attache  les 
'■  œufs  sur  les  cuisses  au  moyen  de  quelques  fils  de  matière 
'.  glutiueuse  ,  et  il  les  porte  avec  beaucoup  de  précaution 
jusqu'à  ce  qu'ils  soient  prêts  à  éclore.  Alors  il  cherche 
quelque  eau  dormante  pour  les  y  déposer,  afin  que  les 
têtards  qui  en  sortent  se  trouveut  dans  l'élément  qui 
leur  est  nécessaire  pendant  le  premier  âge  ;  puis  il  re- 
':  tourne  auprès  de  sa  femelle  pour  lui  continuer  ses  soins 
'.  empressés. 

!      Un  jour  j'herborisais  dans  les  environs  de  Dijon,  sur 
',  une  montagne  rocailleuse  nommée  le  mont  Afrique.  L'air 
',  était  chaud  et  le  soleil  dardait  perpendiculairement  ses 
!  rayons  sur  ma  tête.  Pour  me  reposer  je  m'assis  à  l'om- 
',  bre  sur  un  fragment  de  roche.  Je  ne  tardai  pas  à  voir 
',  une  vipère  {Coluber  berus.  Lin.  )  sortir  de  dessous  une 
souche  et  venir  s'étendre  au  soleil  à  six  pas  de  moi.  Elle 
avait  le  corps  très  renflé  vers  la  région  de  l'estomac,  ce 
qui  me  fit  croire  qu'elle  venait  d'avaler  un  animal  assez 
volumineux.  Tout  à  coup  elle  ouvrit  la  gueule  comme 
pour  bâiller,  et,  à  ma  grande  surprise,  je  vis  sortir  de 
son  œsophage  d'abord  un  petit  vipérau  ,  puis  un  second, 
un  troisième,  et  ainsi  de  suite  jusqu'à  ce  que  j'en  aie 
compté  seize  Alors  la  vii)ère  ferma  la  gueule  et  ne  s'oc- 
cupa plus  qu'à  surveiller  ses  enfants  qui  jouaient  au  so- 
leil ;  si  l'un  s'écartait  trop  du  gror.pe  elle  le  ramenait 
doucement  avec  son  nuiseau,  et  je  vis  très  distinctement 
qu'elle  les  léchait  les  uns  après  les  autres  avec  sa  langue 
molle  et  fourchue. 

Je  fis  un  mouvement,  d'admiration  peut-être,  et  l'a- 
nimal m'aperçut.  Il  leva  la  tête  vers  moi  avec  un  geste 
très  vif  de  crainte  et  de  colère,  puis  la  baissa  vers  la 
terre,  et,  après  avoir  fait  un  long  sifflement,  ouvrit  la 
gueule  comme  il  avait  fait  précétlemment.  Les  petits 
vipéraux ,  qui  avaient  au  plus  la  grosseur  et  la  grandeur 
d'un  ver  de  terre,  se  précipitèrent  fort  effrayés  dans  sa 
gorge  et  y  disparurent  les  uns  après  les  autres.  La  vi- 


336 


LECTURES  DU  SOIR. 


père  ferma  la  gueule  et  se  hâta  de  regagner  sa  retraite , 
en  emportant  sa  famille  dans  son  estomac.  La  stupéfac- 


tion dans  laquelle  j'étais  ne  me  permit  pas  de  faire  le 
moindre  effort  pour  la  tuer. 


La  Vipère  et  ses  petits. 


Dessin  et  gravure  de  SCZEMILH. 


L'histoire  du  crapaud  pipa  {Ranapipa.,  Linn.)  n'est 
guère  moins  singulière.  Cet  animal  vit  à  Cayennc  et  à 
Surinam,  dans  les  endroits  obscurs  des  maisons.  Lors- 
que SCS  œufs  sont  pondus,  le  mâle  les  place  sur  le  dos 
de  la  femelle  et  les  arrose  de  sa  laite.  Alors  elle  se  rend 
à  l'eau  ;  sa  peau  se  gonfle,  se  ride,  et  forme  par  ses  re- 
plis de  profondes  cellules  dans  une  desquelles  chaque 
œuf  se  trouve  logé.  Les  petits  étant  éclos  y  passent  tout 
le  temps  qu'ils  restent  sous  la  forme  de  têtard,  et  n'en 
sortent  qu'après  avoir  développé  leurs  pattes  et  perdu 
leur  queue.  Comme  ils  n'ont  plus  besoin  de  leur  mère, 
elle  les  quitte  et  revient  à  terre. 

Les  tortues ,  animaux  tellement  vivaces  qu'on  en  a  vu 
se  mouvoir,  aller,  venir  pendant  plusieurs  semaines 
après  avoir  eu  la  tète  coupée,  les  tortues,  dis-je,  ont 
l'étonnant  instinct  de  compter  très  juste  les  jours  et 
les  heures,  quand  leur  amour  maternel  les  y  oblige. 
La  tortue  franche  (Chclonia  mydas ,  Cuv.)  paît  en 
grandes  troupes  les  algues  du  fond  de  la  mer  et  se  rap- 
proche des  plages  à  l'embouchure  des  rivières  pour  res- 
pirer plus  à  son  aise.  En  été ,  par  un  temps  sec  et  chaud, 
elle  sort  de  la  mer,  cherche  sur  le  rivage  un  endroit  sa- 
blonneux exposé  au  midi,  fait  \i\\  trou  av^'C  ses  pattes,  y 
dépose  une  grande  quantité  d'œufs ,  les  recouvre  de 
sable  et  retourne  à  l'eau,  mais  sans  beaucoup  s'éloigner 
<}u  rivage.  Les  rayons  ardents  du  soleil  réchauffent  le  sol 


et  font  éclore  les  œufs  après  quarante  jours  d'incubation; 
mais  les  petits,  faibles  et  d'une  très  molle  consistance, 
restent  enterrés  dans  le  sable  faute  de  pouvoir  en  sortir. 
Ils  y  périraient  en  peu  de  temps  si  la  mère  ne  venait  an 
jour  fixe,  et  avant  la  chaleur  du  jour,  leur  prêter  son 
secours.  Elle  les  déterre,  les  aide  à  sortir  du  trou,  les 
conduit  à  la  mer  et  les  protège  de  tout  son  pouvoir  pen- 
dant la  route.  Si  elle  arrivait  une  heure  trop  tard  ,  les 
rayons  d'un  soleil  perpendiculaire  et  brûlant  les  dessé- 
cheraient et  les  tueraient  avant  qu'ils  aient  eu  le  temps 
de  gagner  l'eau  ;  mais  jamais  la  tortue  ne  se  trompe  ni 
d'heure  ni  de  jour.  Tous  ses  soins  n'empêchent  pas  les 
oiseaux  de  proie,  à  l'afhlt  dans  les  environs,  de  lui  en- 
lever une  bonne  partie  de  sa  naissante  famille,  et  mal- 
gré les  peines  qu'elle  se  donne  pour  hâter  leur  marche  , 
il  est  rare  que  cette  mère  désolée  parvienne  à  soustraire 
un  tiers  ou  un  quart  de  ses  petits  à  leurs  nombreux  en- 
nemis, en  les  faisant  entrer  sous  les  ondes. 

La  plupart  des  oiseaux  défendent  leur  nid  avec  assez 
de  courage  ^  mais  rarement  contre  les  entreprises  de 
l'houune.  Il  en  est  un  cependant  qui  n'hésite  jamais  à  se 
jeter  sur  ce  tyran  de  la  nature  s'il  menace  ses  enfants. 
Lequel  dos  habitants  de  l'air  croyez-vous  assez  audacieux 
pour  alta(iuer  de  front  cet  être  puissant  et  redouté?  est- 
ce  l'aigle  aux  serres  aiguës,  le  condor  qui  plane  dans  la 
nue,  le  lœnimergeyer  qui  enlève  des  faons?  Non^  c'est 


MUSÉE  DES  F.\-AI1LLES. 


337 


an  oiseau-mouche,  le  huppe-col  blanc,  dont  le  corps  ne 
dépasse  pas  la  grosseur  de  celui  d'un  hanneton.  Cette 
charmante  miniature  {Trochilus  magni ficus,  Vieil.)  a  le 
bec  droit  et  le  plumage  d'un  vif  éclat  mcraiiiqiie;  sa  tête 
est  pare'e  d'une  belle  huppe  rouge,  et  ses  joues  portent 
deux  collerettes  blanches  du  plus  bel  effet;  son  vol  est 
brusque,  irrégulier,  très  rapide,  et  sans  cesse  on  le  voit 
bourdonner  autour  des  fleurs  de  la  même  manière  que 
le  papillon  si  commua  nommé  sphinx-bourdoo. 


Les  oiseaux-mouches  et  les  colibris  sont  parés  des  cou- 
leurs métalliques  les  plus  brillantes,  ayant  tout  l'éclat 
des  pierres  précieuses^  leurs  plumes,  taillées  en  forme 
d'écaillfs,  reflètent,  en  chatoyant,  les  teintes  les  plus 
vives  de  l'arc-en-ciel  ;  leur  langue,  ou  plutôt  leur  trompe, 
s'allonge  comme  celle  des  papillons  et  leur  seit  de  même 
à  pomper  au  fond  du  calice  des  fleurs  le  nectar  dont  ils 
se  nourrissent.  Ils  vivent  par  couples,  et  le  mâle  ne  souf- 
fre pas  qu'uoe  autre  famille  vienne  s'établir  autour  de 


Mygale  aviculaire  attaquant  des  colibris  (demi-granâeur).  Dessin  et  gravure  de  Sczemilh. 


l'arbrisseau  où  sa  femelle  a  établi  son  nid  et  son  domi- 
cile. Dans  ce  cas  ils  se  battent  entre  eux  avec  un  achar- 
nement dont  aucun  autre  oiseau  ne  fournit  l'exemple,  et 
ce  n'est  qu'avec  sa  vie  que  le  vaincu  cède  au  vainqueur 
le  jasmin  ou  l'oranger  qu'il  habite. 

La  femelle  construit  son  nid  avec  beaucoup  d'art  dans 
la  bifurcation  de  deux  petits  rameaux,  souvent  à  l'aisselle 
d'une  feuille  ou  d'une  fleur.  L'extérieur  est  en  coton,  et 
l'intérieur  en  duvet  fin  et  soyeux  qu'elle  ramasse  sur  les 
graines  de  certaines  plantes  à  chatons.  Elle  couve  avec 
beaucoup  d'assiduité  ses  œufs  un  peu  plus  gros  que  des 
grains  de  chenevis,  et,  pendant  tout  le  temps  de  l'incu- 
bation, le  mâle,  embusqué  à  peu  de  distance,  le  corps  à 
AOUT  1836. 


Z 


moitié  caché  dans  la  longue  corolle  rouge  d'un  jasmin  de 
Virginie,  veille  à  la  sûreté  de  sa  naissante  famille.  Il  ne 
craint  ni  les  oiseaux  de  proie  ni  les  carnassiers  mammi- 
fères, auxquels  il  échappe  par  sa  petitesse;  mais  il  a  pour 
ennemis  redoutables  deux  êtres  également  méchants, 
l'homme  et  une  araignée,  et  il  n'hési<e  jamais  à  se  jeter 
sur  l'un  et  sur  l'autre  toutes  les  fois  que  sa  couvée  est 
menacée. 

L'araignée  nommée  mygale  ayicuUhe  (Mygale  avicu- 
laria,  Latr.)  est  longue  d'environ  un  pouce  et  demi,  c'es*- 
à-dire  deux  ou  trois  fois  plus  grosse  que  l'oiseau-mouche, 
noirâtre,  très  velue,  avec  les  pieds  et  la  bouche  rougeà- 
tres.  Le  matin  et  le  soir  elle  sort  de  la  caverne  qu'elle 

—  43.  —  TROISIÈME  VOLUME. 


338  LECTURES  DU  SOIR. 


fabitf  pf  priT  dans  la  campaCTif  pour  trouver  et  saisir  sa  ^  feinte  maladie,  il  jette  un  cri  d'allégresse,  s'élance  dans 
proie.  Si  l'oiseau-niouclie  Pape  çoil  grimper  sur  Tarbris-  °p  les  airs,  gagne  la  nier  d'une  aile  puissante  et  légère,  re- 
seau cil  se  trouve  l'obj^'t  de  ses  plus  tendres  affi'ctions,  ^  joint  sa  f.imille,  et  laisse  le  cliicn  et  le  chasseur  aussi 
saisi  (le  crainte  et  de  Tureiir.  il  s'elunce  sur  le  monstre,  3e  ébaliis  l'un  que  l'autre  à  un  quart  de  lieue  de  l'endroit 
l'attaque  avec  inlrépulil»',  vute  en  tournoyant  avec  rapi-  ^  où  ils  avaient  cru  s'en  emparer. 

dite  autour  de  lui,  le  harcelle  p,ir-tlevant.  par-<ierricre  et  ^  Leuiàledela  perdrix  grise  emploie  quelquefois  la  même 
sur  les  cùlés  avec  tant  de  vivacité  que  souvent  il  parvient  ^  ruse  pour  écarter  le  chasseur  de  sa  couvée, 
à  rétounlir  et  à  le  forcer  à  b  retraite  Mais,  hélas!  plus  ^Q  Beaucoup  de  personnes  ont  pu  remarquer  que  la  for- 
souvent  encore  envel  >ppé  par  de  longues  pattes  velues,  ^  ficule  perce-oreille  { Forfiatiaria  auricularia,  Fab.  ), 
saisi  entre  deux  serres  aij:uës  et  empuisonuées,  il  meurt  ^^  a  soin  de  ses  petits  comme  une  poule  a  des  siens,  et 
victime  de  sou  dévouement.  Le  monstre  l'entraîne  dans  ^  qu'ils  la  suivent  comme  des  petits  poulets, 
sa  retraite,  le  dévore,  ei  revient  compléter  le  désastre  de  ^1^  11  en  est  de  même  de  la  punaise  du  bouleau  (Cimex 
Id  petite  famille  en  s'emparunt  de  la  mère  et  de  sa  couvée.  ^  griseus  ,  Fab. ,  Pantatoma  grisea ,  Latr.  )  ;  elle  est  d'un 
D'autres  oissaiix.  inspirés  p  r  l'amour  paternel,  savent  °!°  gris  jaunâtre,  obscure,  ponctuée  de  noirâtre  :  son  écus- 
alher  la  ruse  au  courage  pour  détourner  le  danger  de  3«  son  est  pâle  à  l'extrémité,  avec  une  tache  obscure  de 
leur  famille.  Nous  choisirons  le  tadorne  {Anas  tadorna,  ^^  chaque  côté;  ses  élytres  sont  blanches,  ponctuées  de 
Lin.)  pour  exemple.  C'est  un  grand  canard,  que  l'on  ^  noirâtre;  son  abdomen,  ayant  une  pointe  à  sa  partie 
trouve  assez  souvent  sur  nos  côtes,  et  ([ui  niche  coramu-  ^t°  antérieure  ,  a  les  côtés  entrecoupés  de  noir  et  de  jau- 
nemenl  sur  les  bords  de  la  BaitKjue.  Il  est  blanc,  à  tète  ^  nâtre.  Ordinairement  elle  est  suivie  de  ses  petits  qu'elle 
verte:  il  a  une  ceinture  cannelle  autour  de  la  poitrine,  ^  surveille  comme  fait  une  poule,  et  quelle  ne  laisse  jamais 
et  l'aile  variée  île  noir,  de  blanc,  de  rmxet  de  vert*,  son  ^;^  trop  s'écarter  d'elle.  Mais  ce  qu'il  y  a  de  très  curieux  c'est 
bec  et  la  protubérance  charnue  de  son  front  sont  d'un  H°  de  la  voir,  lorsqu'il  vient  à  tomber  quelques  gouttes  de 
rouire  foncé,  et  ses  pieds  couleur  de  chair.  5^  pluie,  se  presser  de  les  conduire  sous  une  feuide  on  sous 

Ce  bel  oiseau  cherche  dans  les  dunes  un  tron  aban-  g^  l'enfourchure  d'une  branche ,  pour  les  abriter.  Là ,  sa 
donnépar  des  la[iins  ;  il  l'élargit,  le  nettoie,  garnit  le  fond  ^  tendresse  inquiète  n'est  pas  encore  rassurée:  elle  les 
de  quelques  herbes  sèches  et  y  établit  son  domicile.  La  °j-=  place  en  un  groupe  serré,  se  met  au  milieu,  puis  elle 
femelle  y  construit  son  nid  avec  du  duvet  qu'elle  s'arra-  ^\-=  les  couvre  de  ses  ailes  qu'elle  étend  sur  eux  en  forme  de 
che  de  ilessous  le  corps,  pond  ses  œufs,  et  les  couve  peu-  3»  parapluie,  et,  malgré  la  gène  de  sa  position,  conserve 
dant  que  le  mâle  se  tient  en  sentinelle  à  l'entrée  du  ter-  5  cette  attitude  de  mère  couveuse  jusqu'à  ce  que  l'orage 
rier.   Qu.ind   les  petits  sont  éclos,   chaque  jour   leurs  ^  soit  passé. 

parei.ts  les  cou. luisent  à  la  mer;  mais  cette  promenade  %  Un  grand  nombre  d'araignées  montrent  e'g^lement 
ne  se  fiit  pas  sans  prendre  les  plus  grandes  précautions  ^  beaucoup  d'attachement  pour  leur  naissante  postérité, 
pour  éviter  juscpi'à  Tapparenre  du  danger.  Le  mâle  sort  %  Presque  toutes  préparent  un  berceau  de  soie  pour  déposer 
d'abord  du  terrier  et  jette  sur  la  campagne  un  œil  scru-  ^  leurs  œufs  et  veillent  ces  derniers,  sans  jamais  les  perdre 
tateur  et  perçant;  s'il  n'aperçoit  rien  d'inquiétant,  il  3o  de  vue.  jusqu'à  ce  qu'ils  soient  éclos.  Ce  berceau  varie 
rentre  et  donne  le  signal  du  départ  *,  alors  la  jeune  famille  ^o  beaucoup  de  forme  selon  les  espèces,  mais  il  est  toujours 
se  met  en  route  à  toute  hâte,  conduite  par  la  mère.  Le  X  construit  de  manière  à  préserver  leursienfants  des  iutem- 
père  marche  devant,  et,  de  distance  en  distance,  il  monte  c^  péries  de  l'air,  et  à  leur  fournir  une  couche  uudie  et 
sur  nue  roche  ou  une  butte  de  sable  pour  découvrir  au  tC  chaude.  Celui  de  répe7refasciée(£pf/ra/i3SCiafa,Walck.) 
loin  ce  cpii  se  passe  dans  les  champs.  S'il  découvre  dans  =^  est  de  la  grosseur  d'une  noix  et  ressemble  à  un  petit 
le  lointain  un  chasseur  et  son  chien,  il  jette  le  cri  d'à-  ^o  ballon  rayé  longitudinalement  de  noir^  une  de  ses  extré- 
lariiie  et  les  peiitsse  dispersent  et  se  cachent  dans  les  ^o  mités  est  tronquée  et  s'ouvre  par  un  petit  couvercle 
buissons,  sous  d'épaisses  touffes  d'herbes,  où  ils  se  blot-  ZÇ,  mobile,  plat  et  soyeux.  Les  lycoses  {Lycosa,  Latr.)  en- 
tissent  et  restent  immobiles  pendant  que  la  mère  s'éloi-  ^  veloppeut  leurs  œufs  dans  un  cocon  de  soie  qu'elles  s'at- 
gne,  mais  sans  les  perdre  de  vue.  J»  tachent  à  l'extrémité  du  corps  et  qu'elles  emportent  avec 

il  ne  s'agit  plus  ipie  de  faire  prendre  au  chasseur  une  J*,  elles  lorsqu'elles  vont  à  la  chasse.  Si  l'on  veut  s'emparer 
direction  opposée.  Pour  cela,  le  mâle  prend  son  vol  et  va  g^  de  celui  de  la  lycose  à  sac  (Lycosa  saccata,  Latr.),  espèce 
loipber  auprès  du  chien,  mais  cependant  hors  de  la  por-  S^  très  commune  dans  les  environs  de  Paris,  elle  fait  des 
tée  du  fusil  du  ch  isseur.  Là.  il  se  débat  sur  la  terre  et  3»  efforts  inouïs  pour  le  défendre,  montre  une  inquiétude 
pousse  des  cris  plaintifs  comme  un  animal  blessé  et  tout  3^  mortelle  quand  ou  le  lui  arrache ,  et  suit  en  sautant  la 
près  d'expirer.  Le  chien  se  précipite  dessus;  mais  le  ta-  X  main  ravisseuse  jusqu'à  ce  qu'on  le  lui  ait  rendue  alors 
doriie,  qui  épie  ses  mouvements,  court  en  traînant  les  3o  elle  se  jette  brusquement  dessus,  s'en  empare,  et  fuit  avec 
ailes,  tombe,  se  relève,  voltige,  est  toujours  sur  le  point  °f,  rapidité  en  emportant  son  précieux  trésor.  Lorsque  les 
de  se  laisser  prendre,  mais  n'est  jamais  pris,  car  toutes  ^i;^  petits  sont  éclos  ils  se  cramponnent  sur  le  d«>s  de  leur 
res  ruses  sont  cilculées  et  exécutées  avec  une  adresse  ^1^  mère  et  y  restent  attachés  jusqu'à  ce  qu'ils  soient  assez 
surprenante.  Le  chien,  plein  d'anleiir,  cn^it  à  ch.ique  iiis-  ^i^  grands  p<iur  pourvoir  eux-inémes  à  leurs  besoins  et  à  leur 
tant  le  saisir,  et  à  eliaipie  instant  le  voit  s'échapi>er  3^  sûreté.  Les  dolomèdes  (Dolomedcs,  Lalr.)  déposent  leur 
comme  par  un  dernier  effort;  le  chasseur,  également  %  cocon  dans  leur  habitation  soyeuse;  m.tis  jamais  elles 
troMqMN  ne  cesse  de  c  'Urir  après  son  chien  en  l'encou-  ^°  n'en  sortent  sans  l'emi^rter  avec  elles ,  et  |>oiir  cela  elles 
M::eaul  de  la  voix  et  du  ^esle.  Pendant  cette  scène  la  3^  se  l'attachent  sur  la  poitriiH'.  La  femelle  du  scorpion 
femelle  est  en  observation;  dès  qu'elle  voit  le  danger  .s'é-  =-1^  [Srorpio  europiTus,  Lin  )  a  cela  de  prticulier  qu'elle  fait 
loi^^ner,  elle  revient  chercher  ses  petits,  les  appelle,  les  °i^  ses  petits  viv.mts;  elle  les  porte  sur  son  dos  comme  la 
rassemble,  les  conduit  en  toute  hâte  à  la  mer  et  s'éloigne  ^1^  lycose  et  ne  les  abandonne  que  lorsqu'ils  peuvent  se 
avec  eux  du  rivage.  3^  passer  d'elle. 

Le  mâle  a  calculé  son  temps  ,  il  sait  que  ses  enfants  «^j^  Vous  avez  sans  doute  remarqué  sur  l'écorce  de  nos  ar- 
$ont  hors  de  danger;  alors,  revenu  tout  à  coup  de  sa  11    bres,  surtout  sur  ceux  que  l'on  élève  enserre  chaude  on 


I 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


339 


en  orangerie,  des  petits  corps  ovales  on  arrondis,  en 
forme  de  bouclier  on  d'ecaiile,  qui  y  sont  appliipies  et 
coiiinie  colles  Cesoiitdcscochendlc^ft'otTHS,  La tr.), dont 
une  espèce,  la  cochendie  dn  nopal  (Coccus  cacti,  Latr.), 
fournit  la  pins  belle  couleur  ronge  du  commerce.  Dans  ces 
singuliers  animaux  la  bière  et  le  linceul  de  la  mère  ser- 
vent de  berceau  et  de  lange  aux  enfants.  Si  vous  observez 
les  femelles  au  |)rintenips,  vous  voyez  que  leur  corps, 
rempli  d'oeufs,  accpiiert  peu  à  peu  un  grand  volume,  et 
qu'il  linit  par  ressead)ler  à  une  galle  lanlôt  sphorique, 
tantôt  en  forme  de  rein,  elc.  i.a  peau  des  unes  est  unie  et 
très  lisse,  celle  des  aulres  offre  des  incisions  ou  des  ves- 
tiges de  segments.  C'est  dans  cet  étal  (pie  les  cochenilles 
s'accouplent  et  que  bientôt  aprèselles  pondent  un  nombre 
d'œiifs  très  considérable.  Elles  leur  préparent  d'abord  nu 
lit  quelles  revêtent  d'un  duvet  bl.iiic  et  cotonneux.  A 
mesure  qu'elles  les  pondent  elles  les  font  passer  sous  leur 
ventre,  dans  ce  duvet ,  puis  elles  meurent  alin  que  leur 
corps,  eu  se  dessècliant,  leur  forme  une  co(jue  solide, 
une  sorte  de  bouclier  qui  les  recouvre  et  les  protège. 
Cette  coipie ,  dans  les  espèces  qui  sont  sphèriqnes,  prend 
la  forme  dune  boîle  d.ms  laqiu'lle  les  œufs  sont  renfer- 
nuvs,  et  que  les  petits  ouvrent,  dès  qu'ils  sont  èclos,  pour 
en  sorlir  et  se  disperser. 

Quel([uefois  celte  vive  tendresse  que  les  animaux 
éprouvent  pour  leur  jeune  famille  leur  fait  prendre  des 
habitudes  tout-à-fait  liors  de  leur  nature,  du  moins  si 
on  juge  de  cette  <lern;cre  par  la  conformation  générale 
des  organes.  Je  puis,  connue  témoin  oculaire,  en  citer 
plusieurs  exemples  qui  m'ont  paru  tout-à-fait  extraordi- 
naires. 

Le  cincle  plongeur  ou  merle  d'eau  {Cinclus  aquaticus, 
Cuv.)  m'en  fournira  une  des  plus  remarquables.  Cet  oi- 
seau est  à  peu  jirès  de  la  grosseur  d'un  merle,  avec  le- 
quel il  a  (juelqnes  ressemblances  générales.  Son  bec  est 
médiocre,  tranchant,  droit,  élevé,  comprimé  et  arrondi 
par  le  bout,  avec  la  pointe  de  la  mandibule  supérieure 
recourbée  sur  l'inférieure.  Ses  narines  sont  recouvertes 
par  une  membrane;  sa  tête  est  petite,  étroite  par  le 
haut;  il  a  le  front  long,  venant  aboutir  aux  narines. 
Ses  tarses  sont  plus  longs  que  le  doigt  du  milieu,  et 
vous  remarquerez  que  ses  pieds  ne  sont  nullement  pal- 
més comme  dans  les  oiseaux  nageurs.  Son  plumage  est 
brun,  avec  la  gorge,  le  devant  du  cou  et  la  poitrine 
d'un  blanc  pur. 

J'ai  trouvé  assez  communément  le  merle  d'eau  sur  les 
bords  de  l'Azergue,  dans  les  montagnes  du  département 
du  Rhône,  plus  communément  encore  le  long  des  pe- 
tites rivières  qui  se  précipitent,  de  roche  en  roche,  des 
hautes  Alpes  de  la  Suisse.  Un  jour,  assis  au  piid  d'un 
saule,  j'examinai,  avec  tout  l'intérêt  d'un  naturaliste, 
la  magnifique  cascade  d'Œtingen,  le  pont  pittoresque 
qui  la  cour>  nne  et  les  deux  rustiques  moulins  qui  l'en- 
cadrent. L'eau  se  précipite  en  mugissant,  elle  se  déve- 
loppe en  larges  nappes,  puis  eu  gerbes  neigeuses;  elle 
bondit  sur  des  rochers  qui  la  brisent  en  plusieurs  tor- 
rents écumeux,  et  enfin,  resserrée  entre  deux  rives  raf- 
fermies par  les  racines  des  aunes,  des  saules  et  des 
peupliers,  elle  reprend  le  coiu'S  tranquille  d'une  rivière 
qui  murnnne  doucement  en  serpentant  dans  la  plaine. 
Je  m'amusais  à  voir,  à  travers  la  transparence  de  ses 
ondes,  une  truite  aux  écailles  purpurines  et  irisées  pour- 
suivant sur  le  sable  les  jeunes  écrevisses  dont  elle  fait 
sa  pâture ,  quand  tout  à  coup  ,  et  à  ma  grande  surprise, 
j'aperçus  un  oiseau  se  promenant  avec  gravité  au  fond 
de  l'eau  et  marchant  avec  autant  d'aisance  sur  le  sable , 


à  quatre  ou  cinq  pieds  de  profondeur ,  qu'un  pluvier 
pourrait  le  faire  sur  la  grève  d'un  rivage.  C'était  un 
ciucle. 

Cet  oiseau  ne  nage  pas,  car  ses  doigts  n'étant  pas  réu- 
nis par  une  nu>nibrane,  la  chose  hii  serait  impossible;  il 
plonge  encore  moins ,  malgré  ce  que  son  nom  français 
semblerait  indiquer  ;  mais  il  a  l'inexplicable  faculté  de 
marcher  sous  l'eau  avec  la  même  facilité  que  sur  la  terre, 
et  il  en  use  pour  aller  pêcher  fort  à  son  aise  les  insectes 
aquaticiues  dont  il  nourrit  sa  naissante  famille. 

De  temps  à  autre  il  gagnait  le  bord  pour  respirer, 
puis  il  rentrait  aussitôt  dans  le  sein  des  ondes  pour 
continuer  sa  chasse.  J'observai,  ma  montre  à  la  main  , 
qu'il  pouvait  rester  jus(iu'à  trois  minutes  sans  respirer, 
et  cet  espace  de  temps  est  énorme  si  on  le  compare  à 
celui  que  les  autres  oiseaux  aquatifjues  peuvent  rester 
sous  l'eau.  J'ai  observé  assez  souvent  des  harles ,  des 
petits  plongeons,  de  même  plusieurs  fois  des  imbrims, 
et  jamais  je  ne  les  ai  vus  plonger  plus  d'une  minute  ou 
une  minute  et  demie  ,  quoique  poursuivis  assez  chaude- 
ment à  Coups  de  fusil.  Conime  j'étais  masqué  par  une 
petite  roche  et  que  je  restais  dans  une  immobilité  par- 
faite, le  cincle  vint  deux  ou  trois  fois  respirer  si  près  de 
moi  que  je  pouvais  parfaitement  distinguer  la  petite 
membrane  qu'il  a  sur  les  narines  s'ouvrir  aussitôt  que 
sa  tête  sortait  de  l'eau  ,  et  se  refermer  dès  que  l'oiseau 
s'enfonçait  de  nouveau  sous  les  ondes. 

Je  lis  un  mouvement  et  il  m'aperçut.  Il  se  mit  à  fuir 
en  courant  avec  assez  de  rapidité  jusque  sur  le  rivage 
opposé,  prit  son  vol,  et  suivit  le  cours  de  la  rivière, 
en  le  remontant",  il  se  dirigeait  en  droite  ligne  vers  la 
grande  nappe  de  la  cascade;  d'un  coup  d'aile  vigoureux 
et  rapide  il  la  perça  comme  une  flèche  et  disparut  à  mes 
yeux. 

Vous  pouvez  comprendre  tout  mon  étonnement  et 
toute  ma  surprise  à  la  vue  de  cette  singulière  action , 
dontje  n'avais  eu  aucune  idée  jusqu'à  ce  jour,  et  qui  me 
présentait  l'intérêt  d'un  phénomène  naturel  tout-à-f.iit 
nouveau. 

Je  n'étais  pas  homme  à  laisser  là  une  observation  qui 
me  paraissait  si  curieuse.  Au  riscjue  de  prendre  un  bain 
forcé,  ce  ipn  ne  manqua  pas  d'arriver,  de  roche  en  roche, 
tantôt  les  pieds  à  sec  et  la  tête  inondée  par  une  pluie  fine 
qui  s'échappait  des  gerbes  d'eau ,  tantôt  marchant  dans 
l'eau  jusqu'à  mi-cuisse,  je  parvins  sur  un  des  côtés  de  la 
grande  cascade  et  je  pus  m'enfoncer  sous  une  sorte  de 
voûte  humide,  formée  d'un  côté  par  l'inclinaison  du 
rocher,  de  l'antre  par  le  jet  de  la  nappe  d'eau.  Je  ne 
tardai  pas  à  trouver  dans  ià  roche  un  trou  dans  lequel 
le  cincle  avait  son  nid,  ce  que  je  reconnus  aisément 
à  quelques  brins  d'herbe  qui  sortaient.  J'allais  y  en- 
foncer la  main  lorsque  l'oiseau  effarouché  en  sortit  et 
perça  la  cascade  comme  il  avait  fait  eu  venant.  Je  pus 
très'  bien  observer  que  cet  animal  s.iit  calculer  la  force 
de  la  chute  qui  doit  l'entraîner  avec  elle  pendant  qu'il 
traverse  la  cascade:  aussi  ne  fus-je  pas  étonné  de  la  lui 
voir  percer  à  dix-huit  pouces  plus  haut  que  l'endroit 
d'où  il  en  sort.  Par  ce  moyen  il  arràve  toujours  juste  à 
l'entrée  du  trou  dans  lequel  il  met  sa  famille  à  l'abri 
des  attaques  des  entUMiiis  du  dehors;  ces  ennemis  sont 
les  fouines  ,  les  belettes,  les  rats  d'eau  et  les  oiseaux  de 
proie. 

Le  cincle  n'est  aucunement  organisé  pour  vivre  dans 
les  eaux,  auprès  desquelles  cependant  sa  nourriture  le 
retient;  c'est  donc  à  l'amour  maternel  qu*il  faut  attri- 
buer ses  étonnantes  mœurs. 


340 


LECTURES  DU  SOIR. 


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MUSÉE  DES  FAMILLES. 


341 


Comme  nous  l'avons  dit,  cet  amour  a  tant  d'énergie  A  tudes.  Je  puis  en  citer  un  second  exemple  qui  s'est  passé 
dans  le  cœur  de  certains  animaux  qu'il  leur  inspire  des  X.  sous  mes  yeux  et  sous  ceux  de  M.  Théodore  Susemihl, 
actions  tout-à-fait  surprenantes  et  hors  de  leurs  habi-  T  dans  la  forêt  de  Fontainebleau  où  nous  chassions.  One 


Chevrette  emportant  son  petit. 


Dessin  et  gravure  de  SUZEMILU. 


chevrette,  accompagne'e  de  son  faon,  paissait  auprès  d'un 
fourré  de  ronces  et  d'épines,  lorsqu'elle  aperçut  im  loup 
affamé  qui  guettait  son  petit  pour  s'en  emparer.  La  mal- 
heureuse mère,  oubliant  son  propre  danger,  se  jette  entre 
son  enfant  et  son  terrible  ennemi;  mais,  hélas!  elle  est 
sans  défense,  elle  ne  peut  que  mourir,  et  sa  mort,  à  elle, 


^?^  ne  le  sauvera  pas!  Le  monstre  aura  deux  proies  à  dé- 
^!^  vorer  au  lieu  d'une.  Le  faon,  trop  jeune,  ne  peut  s'échap- 
"''Z  P^""  P*^^  ''"*  fuite,  il  faut  donc  qu'il  périsse  ;  mais  elle,  elle 
^^  peut  se  sauver  on  l'abandonnant  à  sa  fatale  destinée.  Que 
^  faire?  son  cœur  maternel  l'inspire.  Quoique  sa  bouche 
T  ne  soit  nullement  construite  pour  saisir  et  porter  un  objet 


31-2  LECTURES  DU  SOIR. 


0'un  certain  volume,  elle  fait  nn  effort  organique,  prend  ^  tigiie  et  ayant  le  lonp  à  sa  suite,  vint  passer  à  trente  pas 
son  faon  par  la  peau  du  dos,  Teniève  et  Peuiporte  en  ^  de  nous,  au  milieu  des  rochers.  Son  ennemi  nous  aper- 
foyant  avec  la  rapidité  de  la  flèche,  tandis  que  la  féroce  ^  eut  et  il  s'arrêta  en  hésitanl;  mais  de\ix  coups  de  fusil, 
bète  s'élance  à  sa  poursuite.  ^  que  nous  lui  lâchâmes,  quoique  de  fort  loin,  le  (ireut 

Nous  étions  assis  au  pied  d'une  de  ces  singulières  ro-  SjS  briisquetnent  rebrousser  chemin,  et  la  chevrette  fut  sau- 
ches  de  grès  qui  sont  comme  semées  au  hasard  au  milieu  ^  vée  ainsi  que  son  faou. 
de  la  forêt,  lorsque  la  pauvre  chevrette,  exténuée  de  fa-  T  boitaki). 


VOYAGES. 


SAINT-PETERSBOURG  ET  MOSCOU. 

CHAPITRE  PREMIER.  Xapas  plus  de  vingt  ans  ;  mais  comme  c'est  un  monopole 

^  de  la  couronne,  on  a  cru  devoir  l'augmenter. 
Manière  de  voyager  en  Russie—  Les  loups.  —  Les  auberges.  —  Les  ^       Sous  le  règne  de  Ciitherine  II ,  lors(prun  grand  dîner 
chiens.  —  Les  posiiUous.  ^  devait  se  donner  à  la  cour  et  (|ue  le  fameux  Patioumkine 

^  (Potenikin).  cpii  pouss.iit  le  fisle  jusqu'au  ridicule,  était 

Les  Russes  ne  connaissent  pas,  pour  les  voyages,  les  5!;^  le  plus  en  faveur  auprès  de  la  souvcriino.  des  exprès 
lourdes  voitures  dont  nous  nous  servons  en  Angleterre  et  ■^^  étaient  envoyés  de  tous  côlés  à  la  provision  de  tout  ce  qui 
dont  nous  sommes  satisfaits  lorsqu'elles  ont  parcouru  ^î^  peut  fournir  an  iuxe  d'une  liibîe.  Ceux  qu'on  dirigeait 
trente  lieues  en  quatorze  ou  quinze  heures,  Leurschevaiix  ^^  vers  la  Crimée,  pour  y  cueillir  du  raisin,  allaient  et  re- 
de  trait  ne  possèdent  pas  autant  de  force  que  les  nôtres;  ^  venaient  la  même  seuiaine;  il  ne  leur  fallait  que  sept  h 
mais  ils  sont  bien  plus  ardents,  bien  plus  rapides,  et  n'ont  3^  huit  jours  pour  faite  envinn  neuf  cents  lieues.  Mainte- 
pas  besoin  d'être  stimulés  par  les  coups  pour  franchir  l'es-  ^  n;int  les  felil-jagers,  ou  courrier  du  gouvernement,  vont 
pacedans  une  allure  toujours  soutenue  au  même  degré  de  ^  en  hiver  de  Pétersbourg  à  Tobolsk,  capitale  de  la  Sibérie, 
vitesse.  Si  c'est  en  hiver,  lorsqu'on  se  sert  de  traîneaux,  ^  prescpie  dans  le  même  lips  detenqis.  quoique  la  distance 
trois  chevaux  suffisent  au  même  nombre  de  voyageurs  ^  soit  beaucoup  plus  considérable,  et  qu'il  faille,  à  moitié 
pour  aller  en  pos'e,  à  raison  ci'aii  moins  seize  verstes  on  ^  du  chemin,  remplacer  les  chevaux  par  les  chiens  Lesfeld- 
quatre  lieues  par  heure.  H  y  a  deux  moyens  de  se  faire  ^  jagers  ont  raugd'oflicier  ;  on  tolère  qu'ils  fassent  un  peu 
transporter  promptement  d'un  relai  vers  un  autre;  le  ^  de  contrebande ,  voilà  les  seuls  avantages  qui  les  dt'dom- 
premier  est  d'inspirer  la  crainte  au  postillon  que  Pou  ^  niagent  de  leurs  fitigues  énoruK's.  En  hiver  ils  en  «^prou- 
emploie,  d'avoir  le  bâton  levé  sur  ses  épaules  et  de  le  ^  vent  nn  peu  moins,  parce  que  le  traine.iu,  quelle  que  soit 
châtier  vi"-oureusemcnt  au  moindresignedenonchalance;  5?  la  rapidité  de  sa  course,  ne  fait  sentir  que  des  secousses 
mais  un  étranger  ne  peut  mettre  en  usage  l'éloquence  d'un  ^  légères  ;  mais  lorsque  vient  la  fonte  des  neiges,  qu'il  f.iut 
tel  argument;  il  n'a  point  de  rang  dans  le  pays,  il  n'y  %  se  servir  d'un  chariot  monté  sans  aucun  ressort  sur  les 
jouit  d'aucune  autorité,  et  le  privilège  de  battre  les  gens  ^  roues ,  voyager  ainsi ,  en  franchissant  cinq  ou  six  lieues 
du  peuple  n'appartient  qu'aux  nobles  russes.  Le  second  ^  par  heiue ,  est  un  horrible  supplice.  C'est  de  cette  ma- 
moyen  ,  qui  n'est  pas  moins  eflicace  ,  est  de  payer  gêné-  t^  nière  que  l'on  transporte  en  exil  les  persoimes  qui  ont  en- 
rcusemenU  et  l'on  peut,  sans  se  ruiner,  lui  donner  l.i  pré-  $  couru  la  disgrâce  du  tzar,  sans  doute  pour  les  préparer 
férence  ;  car  une  pièce  de  quarante  capeiks  (huit  sous  de  cÇ  aux  autres  tourments  qui  les  aliendent. 
France)  est  qucK^ue  chose  de  fort  important  pour  la  main  tÇ,  Qnr)i{pie  choisis  parmi  des  hommes  vigoureux  et  ro  ■ 
qui  la  reçoit.  S-    busies,  les  feid-j.igers  ne  peuvent  guère  so!itenir  plus  de 

De  Pétersbourg  à  Moscou  on  compte  sept  cent  vingt-  ^  huit  ou  dix  ans  les  fatigues  de  leur  état  ;  beaucoup  d'entre 
huit  verstes,  on  cent  quatre-vingts  lieues  environ.  L'em-  tÇ,  eux  meurent  av;int  d'atteindre  l'âge  de  cinquante  ans. 
pereur  Nicolas  parcourt  ordinairement  cette  distance  en  ^  Quand  leurs  dépêches  sont  importantes,  on  leur  permet 
trente-six  heures,  et  met  tout  le  teuqis  qu'il  faut,  en  ^  de  prendre  nn  soldat  pour  s'en  fiire  acconq)agner.  Dis- 
route, pour  prendre  cominodi'nient  ses  repas.  Mais  il  ^  tingués  par  nn  uniforme  spécial,  ils  sont  armés  d'un 
n'est  pas  nécessaire  d'être  revêtu  de  la  pu.issance  de  ce  ^"  sabre  et  <ruiu'  |)aire  de  pistolets,  et  se  font  céder  le  plus 
prince  pour  voyager  presque  aussi  vite;  faire  deux  cents  5;^  beau  chemin  par  tous  les  voyageurs  qu'ils  rencontrent  ; 
lieues  en  deux  jours  et  deux  nuits  est  chose  fort  commune,  ^  paysans  on  grands  seigneurs,  n'inipoile.  Souvent  des 
et  la  dépense  n'en  est  pas  très  onéreuse,  car  renq)loi  de  i  convois  de  cent  voitures  à  la  file  sont  obligés  de  s'em- 
. trois  chevaux,  pendanl  tout  ce  trajet,  revient  à  peine  à  3^  bourl)or  en  voyant  venir  de  loin  le  courrier  qui  les 
cent  cuiquante  francs,  y  compris  les  pourboires  aux  pos-  ^  avertit  par  ses  cris  de  Un  faire  place.  Malheur  anx  con- 
tillons.  Ceux-ci  ne  complent  point  dans  le  tarif;  on  ne  oj^  ducteurs  de  ces  convois  s'ils  ne  se  hâtaient  d'obéir!  Non- 
leur  dunie  que  ce  que  l'on  veut;  ils  ne  peuvent  rien  ^  seulement  le  knout,  mais  le  sabre,  leur  inihgerait  un 
exiger,  et  chaque  cheval  w  se  paie  que  de  (juatre  à  six  ^  cliâtiinent  dont  ils  conserveraient  le  souvenir. 
e.pe  Us  par  \eistes,  ou  six  à  neuf  sim^  par  poste  fran-  ^  Les  roules  en  R'issie  sont  très  sAies;  il  est  Wen  rare 
çaise,  suiv.iiil  les  locaiiU'j.  Ce  prix  l'iait  inuiiKÎro  il  n'y  *i    qii'<  u  y  soil  ult  <p;é  par  des  malfaiteurs.  Le  peuple  est, 


MUSÉE  DES  FAMILLES.  343 


en  gênerai,  d'un  caractère  plutôt  doux  que  méchant  ;  s'il  A,  ture  avec  celle  du  dehors  est  qiieI(]uefois  de  cinquante 
vole,  c'est  dans  les  villes,  dans  les  lieux  publics  et  fré-  5  degrés.  Les  Russes  passent  de  l'une  à  Taulre  sans  que 
quentës,  où  l'adresse  est  le  seul  aident  de  sa  cupidité,  mais  5  cela  les  iiiconiiuode,  mais  les  étrangers  ne  supportent 
presque  jamais  à  force  ouverte,  circonstjnce  dans  laquelle  3!  pas  aussi  bien  une  pareille  transilinn. 
la  résistance  opposée  pourrait  lui  faire  conirnettre  un  plus  3^  Euimenerdes  chiens  dans  sa  voilure  ou  partir  un  lundi 
grand  crime  ou  courir  un  plus  ^frand  danger.  Dans  les  ^  pour  faire  une  longue  nuiîe  est  un  pn-sage  de  malheur, 
hivers  longs  et  plus  rigoureux  que  de  coutume  on  ren-  ^  selon  les  idées  sui)erstitieuses  de  beaucoup  de  Russes, 
contre  parfois  des  troupes  de  loups  assez  nombreuses;  ^|"=  Nous  ne  saurions  dire  d'où  leur  vient  ce  préjugé.  L^ 
mais  ces  animaux  sont  timides,  ils  rôilent  autour  des  vil-  ■='P  lundi  est  leur  jour  néfaste,  comme  le  vendredi  rhez  nos 
lages  et  n'osent  y  pénéirer.  Ils  chercheront  à  saisir  quel  ^  commères.  Il  faut  cro're  aussi  que  dans  ce  pays  on  suppose 
que  pièce  de  bétail  et  fuiront  devant  l'homme.  On  pré-  3^  une  âme  à  d'autres  êtres  qu'à  l'homme;  car  lorsque  les 
tend  qu'ils  ne  se  mangent  pas  entre  eux,  c'est  une  erreur.  ^  clieinins  sont  mauvais  et  qu'il  s'jgit  de  se  lirrr  <run  {>as 
Si  la  balle  d'un  chasseur  blesse  un  loup  de  manière  à  lui  ^  diflicilc,  les  cochers  ou  postillons  haranguent  les  chevaux 
ravir  promptement  la  force,  à  l'empêcher  de  se  défendre  ^  en  leur  donnant  les  noms  affectueux  de  père,  de  uière, 
avec  énergie,  les  autres  se  jettent  sur  lui,  le  déchirent  et  $  de  frère,  de  sœur,  d'oncle,  de  cousin,  et  leur  pruineltent 
le  dévorent  pour  assouvir  la  faim  qui  les  presse.  Le  ^  la  bé.ilitude  céleste  s'ils  montrent  du  courage,  hnaginant 
paysan  russe,  allant  et  venant  toujours  avec  une  hache  ^  sérieusement  se  faire  comprendre  de  ces  animaux  et  les 
tranchante  pendue  à  sa  ceinture,  ne  s'embarrasse  guère  S  flatter  d'un  doux  espoir:  •  Redoublez  d'efforts,  [/«ur  di- 
de  trouver  des  ours  ou  des  loups  sur  son  passage.  S'il  ^  sent-ils.  Dieu  nous  récom|)ensera  tous  des  peines  que 
sort  du  cabaret  dans  un  état  d'ivresse  et  que  sa  marche  ^  nous  prenons  en  cette  vie,  vous  aurez  part  à  ses  bienfaits 
dévie  un  peu  de  la  ligne  droite,  les  loups  le  suivent,  l'é-  tL  là-haut,  vous  serez  ses  élus!  Allons!  braves  anus!  que 
pient  pour  se  précipiter  sur  lui  en  cas  de  chute;  mais  ^  votre  ardeur  se  ranime!  faites  voir  qui  vous  êtes!... .  Si 
tant  qu'il  reste  debout  ils  le  respectent  et  craignent  de  £  les  chevaux  épuisés  et  tout  haletants  refusent  de  tirer,  ce 
l'approcher;  ils  sont  plus  hardis  contre  les  femmes  et  les  3u  qui  est  rare,  alors  on  les  fra|)pe,  on  les  hiunilie  par  des 
enfants:  le  trait  suivant,  dont  nous  pouvons  garantir  ^  reproches;  on  leur  aflirme  <pie  pour  châtiment  de  leur 
l'exactitude,  en  fournira  la  preuve.  ±  méprisable  lâcheté,  ils  s'anéantiront  à  la  mort  comme 

Une  puysanne  des  environs  d'Iaroslow,  revenant  en  %  indignes  d'être  jamais  appelés  à  jouir  ties  félicités  que 
traîneau,  d'un  village  voisin,  avec  ses  trois  enfants,  fut  ^  Dieu  réserve  à  ceux  qui  tâchent  de  les  mériter;  mais  s'ils 
surprise  en  chemin  par  la  nuit.  Ce  chemin  était  coupé,  X  surmontent  bien  l'obstacle,  si  le  conducteur  eu  est  con- 
comme  presque  tous  ceux  de  Russie,  dans  une  épaisse  ±  tent,  il  chante  leurs  louanges  jusqu'au  terme  delà  course: 
forêt,  où  les  hurlements  des  loups  ne  tardèrent  pis  à  se  g^  .  oh!  les  beaux  chevaux!  les  vaillants  chevaux!  s'écrie- 
faire entendre.  La  paysanne  mit  alors  son  cheval  au  grand  ±  t-il;  ce  sont  des  chevaux  d'or,  de  perles,  de  diamants! 
galop  alin  de  rentrer  plus  vite  chez  elle;  nviis  sa  fuite  g  jg  partagerai  mon  pain  avec  eux;  je  m'en  priverai  pour 
n'était  pas  encore  assez. rapide.  Bientôt,  se  voyant  pour-  ±  eux,  car  ce  sont  les  chevaux  les  plus  précieux  de  la  terre, 
suivie  et  sur  le  point  d'être  atteinte,  le  soin  de  sa  propre  ±  de  véritables  trésors  !  lisseront  chéris  et  bénis  du  ciel  !.... 
conservation  lui  donna  l'affreuse  idée  de  jeter  aux  loups  ±  L'apologiste  ne  tarit  pas  en  expressions  d'enlhousi.isme 
un  de  ses  enfants.  Ce  moyen  lui  réussit  ;  ils  s'arrêtèrent  ±  et  de  gratitude,  et  ce  n'est  pas  sans  plaisir  qu'on  l'écoute, 
pour  dévorer  la  proie  qu'on  leur  abandonnait,  mais  elle  ±  parce  qu'un  semblable  langage  atteste  au  moins  un  bon 
ne  suflisait  pas  à  tous  ;  ceux  qui  n'en  avaient  rien  eu  conti-  ^  cœur. 

nuèrent  leur  course.  Un  second  enfant  leur  fut  jeté  de  ^  Q„;„d  „„  postillon  russe  espère  être  bien  pavé  du 
même,  puis  enlin  le  troisième,  et  la  femme,  par  ce  triple  ±  vova-eur  qu'il  conduit,  à  peine  s'assied-il  sur  le  "sié-e 
sacrifice,  parvint  saine  et  sauve  jusqu'à  sa  maison.  Dans  ±  qu'ilentonne  en  son  honneur  une  chanson  dont  l'air  et 
tout  autre  pays,  une  mère  n'eût  pas  montre  cet  egoTsme,  <£  |^s  paroles  sont  improvisés.  Cette  chans.m,  toujours  très 
elle  aurait  péri  la  première,  mais  l'esclavage  étouffe  tous  ^  longue,  a  deux  motifs,  le  premier  d'animer  les  chevaux, 
les  sentiments  généreux.  On  n'en  saurait  attendre  de  H-  qi,i  gç  plaisent  à  entendre  la  voix  de  leur  maître,  le  se- 
gens  que  l'on  ne  considère  qu  à  l'égal  de  la  brute,  qu'on  ±  ^om]  d'amuser  la  personne  que  renferme  la  voiture  et  de 
vend,  qu'on  échange,  ou  qu'on  joue  sur  une  carte;  les  ■^  gg  maintenir  dans  ses  bonnes  grâces;  mais  si  le  postiilou 
parents,  ne  s'appartenant  pas  eux-mêmes  et  ne  pouvant  ±  ^e  compte  sur  aucune  générosité,  il  se  tait,  se  néglige, 
en  aucune  façon  disposer  de  leurs  enfants,  ne  doivent  pas  ^  retient  plutôt  ses  chevaux  qu'il  ne  les  excite,  et  l'on  est 
leur  porter  une  bien  tendre  affection;  on  le  comprend  ±  ^^ligé  de  le  battre  pour  le  faire  avan-er  plus  vite,  dans 
assez  :  cette  cause  est  la  pnncipalf'de  celles  qui  font  que  ^  |e  ,,,5  toutefois,  comme  nous  l'avons  dit.  où  l'on  peut 
la  Russie  n'accroît  qu'avec  une  extrême  lenteur  sa  popu-  ^jo  exercer  ce  droit.  Naguère  encore,  les  maîtres  de  poste 
ï'*^"'"-  ^Q  eux-mêmes  étaient  passibles  de  châtiments  corporels  que 

Quand  on  voyage  dans  ce  vaste  empire,  il  faut,  au  dé-  ^  ipg  seigneurs  ne  leur  é|>arsnaie..t  pas.  alin  d'obtenir  de 
part,  se  prémunir  de  tout  ce  que  l'on  suppose  nécessaire  g  ^^^^^  diligents  services;  mais  l'empereur  .Alexandre,  en 
à  ses  besoins.  On  ne  trouve  p<.int  de  lits  dans  les  auber-  ^  ,,,^,^  accordant  à  tous  le  ran-  d'oflicier.  a  détruit  l'abus 
ges.  et  la  cuRine  eu  est  aussi  dégoûtante  que  mal  appro-  J  ,,^,„  ^^-^.^-^  5,,^  ^^.^  ,,p  ,.,  f^^^^^  ,,^y,.,,^   Maintenant 

visionnée.  Les  riches  seigneurs  se  font  suivre  par  un  J  ,^  ^,^5,,^^,^  „,^^.^„  ,1'éveiller  leur  zèle  est  de  les  sratiHer 
ofhce  comp'et,  car  la  tal.e  est  leur  première  joms.since;  ^  j.,,^,^  j,^  -^^^  d'argent;  aucune  offre  ne  blesse  leur 
raiis  quant  au  coucher,  c  est  chose  a  laquelle  ils  tiennent  ±  susceptibilité,  et  par  un  bien  léeer  sacrifice  on  en  reçoit 
peu  :  un  matelas  de  cuir,  un  manteau  pour  couverture  ±  ^,,,J  ,,e  respects,  de  révérences  et  de  marques  d'em- 
leur  sufhsent.  Du  reste  on  ne  scmffre  point  du  froid  dans  âo  et 

les  plus  chétives  habitations;  l'abondance  du  bois,  qui  i  " 

n'est  presque  de  nulle  valeur  commerciale,  permet  de  3^ 

les  chauffer  autant  qu'on  veut.  Elles  sont  toujours  bien  ^ 
doses,  bien  calfeutrées,  et  la  différence  de  leur  tempéra-  T 


544" 


lex:tures  du  soir. 


CHAPITRE  DEUXIÈME. 

Moscou.— Ses  édifices.  —Ses  rues.— Ses  marchands.— Ses  ouvriers. 
L'empereur  Nicolas. 

Aux  époques  primitives  de  son  histoire,  la  Russie  for- 
tnait  une  suite  il'Etatsfédératifsfaibleuient  lie's  entre  eux 
dans  le  sens  politique,  sans  pouvoir  toutefois  se  dissimu- 
ler qu'ils  appartenaient  au  même  pays.  Les  princes  de 
ces  Etats  passaient  le  temps  à  se  disputer  le  vain  titre 
de  grand  ou  de  prince  suprême,  dénomination  qui  snus 
la  longue  période  de  la  domination  tarîare  ne  signifiait 
guère  autre  chose  que  premier  vassal  ou  esclave  du 
Mogol.  Les  guerres  de  ces  petits  chefs  sont  sans  aucun 
intérêt  et  n'ont  guère  de  remarquable  qu'une  grande 
ressemblance  dans  leur  atrocité.  Il  est  seulement  bien 
de  constater  que,  dans  la  dernière  moitié  du  quatorzième 
siècle,  le  titre  en  litige  semble  s'être  définitivement  atta- 


ché au  duché  de  Moscou.  En  1432 ,  le  prince  fut  couronné 
dans  cette  ville  pour  la  première  fois,  et  Wladimir,  qui 
jusqu'alors  avait  joui  de  celte  prérogative,  tomba  déchue 
de  son  rang  de  capitale. 

En  1547  Moscou  formait  déjà  une  grande  ville,  puisque 
dans  un  vaste  incendie  elle  perdit  1700  habitants.  Les 
maisons  étaient  alors  bâties  en  bois  et  les  clôtures  de 
jardin  pareillement.  Les  arbres  même  furent  réduits  en 
charbon. 

En  1602  la  progression  avait  été  immense;  car  il  lui 
arriva  de  perdre  dans  une  pestejusqu'à  127.000 habitants. 
En  1636,  suivant  le  témoignage  d'Oléarius,  c'était  une 
des  premières  cités  de  l'Europe,  ne  contenant  rien  moins 
que  2000  églises.  On  remarquait  la  largeur  de  ses  rues; 
mais  les  maisons  étant  toujours  construites  en  bois,  se 
trouvaient  exposées  à  des  incendies  si  répétés  et  si  fré- 
quents qu'on  voyait  partout  des  hommes  placés  de  dis- 
tance en  distance,  n'ayant  d'autre  mission  que  de  couper 
et  renverser  avec  leurs  haches  les  bâtiments  adjacents. 


Moscou  vue  de  l'esplanade  du  Kremlin. 


Telle  fut  l'origine  des  wathmen  de  jour.  Sous  Alexis , 
frère  de  Pierre-lc-Grand,  les  maisons  étaient  encore 
presque  toutes  de  bois  et  revêtues  de  cuir  de  Flandre. 
La  fondation  de  Saint-Pétersbourg  fit  perdre  momenta- 
nément à  rancienue  capitale  beaucoup  de  son  impor- 
tance, eteu  1812  elle  fut  presque  complètement  détruite 
à  la  suite  de  l'invasion  française. 

Aussi  le  Moscou  d'aujourd'hui  peut-il  passer  pour  une 
ville  nouvelle ,  avec  des  fragments  ç;i  et  là  de  son  ancien 
squelette,  maisen  nombre  assez  grand  pour  jeter  le  voya- 
geur dans  une  |)rofoiide  rêverie  et  donner  à  tout  ce  qui 
l'entoure  un  caractère  qui  n'appartient  qu'aux  ruines  et 
aux  tombes. 


Je  dois  mentionner  une  de  mes  impressions  qui  ne 
m'est  pas  au  reste  particulière;  c'est  que  si  j'avais  quitté 
Moscou  deux  ou  trois  jours  après  mon  arrivée,  j'aurais 
été  enclin  à  prononcer  de  son  infériorité  CTi  faveur  de 
Saint-Pétersbourg.  Je  n'éprouvai  pas  d'abord  la  surprise 
qui  m'attendait  plus  tard  à  la  vue  et  à  la  nouveauté  de 
tous  ses  détails;  loin  de  là,  je  tournais  bientôt  la  tête 
avec  dégoût,  rassasié  que  j'étais  à  l'aspect  continuel  de 
treize  ou  quatorze  cents  dômes  ou  coupoles. 

Mais  si  cela  est  étrange,  ce  qui  l'est  bien  davantage, 
c'est  l'ciiipire  soudain  et  invincible  que  cette  scène 
exerça  depuis  sur  mon  imagination.  De  jour  en  jour, 
d'heure  eu  heure,  l'atteation,  l'catrâmement ,  la  ksà" 


MISÉE  DES  FAMILLES. 


345 


nation  devenaient  plus  intenses;  j'errais  dans  les  rues, 
l'esprit  inquiet  et  tendu  ne  pouvant  détacher  mes  yeux 
de  l'esplanade  du  Kremlin,  de  la  tour  d'Ivan  Velikoi. 
du  Shivey  Gorka,  et  encore  les  exigences  de  ma  curiosité 
ne  pouvaient-elles  être  remplies. 

C'est  ainsi  qu'après  un  séjour  de  six  semaines  je  quit- 
tai Moscou  sans  avoir  appaiséla  sacra  famés,  et  depuis 
ce  jour  la  sainte  cite'  ne  m'apparaissait  plus  que  comme 
un  songe  ou  une  \ision  de  poésie  et  de  roman. 

Moscou  peut  avoir  souffert  dans  son  commerce  par  la 
fondation  de  la  nouvelle  métropole,  elle  peut  avoir  été 
ruinée  par  le  passage  de  Napoléon  ;  mais  tant  que  la 
Bussie  gardera  son  caractère  national,  tant  qu'elle  con- 
servera le  culte  de  ses  pères,  ce  sera  toujours  son  plus 
cher  asile  ,  ce  sera  toujours  la  crrÉ  sainte.  Son  sol  est 
enrichi  du  sang  des  martyrs,  ses  temples  remplis  des  re- 
liques des  saints.  C'est  pour  ainsi  dire  l'Orient  de  l'âme, 
Ters  lequel  se  tournent  les  prières  des  hommes.  Jamais 


X 


le  paysan  n'approchera  de  l'enceinte  sacrée  sans  s'age- 
nouiller dévotement  après  plusieurs  signes  de  croix. 
Quand  Saint-Pétersbourg  lui-même  veut  plius  spéciale- 
ment sanctitier  ses  cérémonies  et  ses  processions,  il 
envoie  demandera  sa  sœur  aînée  quelques-unes  de  ces 
inestimables  reliques,  sans  la  présence  desquelles  tout 
l'éclat  de  l'or  et  des  pierreries  ne  serait  que  vanité. 

Du  haut  de  la  colline  où  l'armée  française  aperçut 
pour  la  première  fois  cette  capitale ,  on  obtient  la  vue  la 
plus  splendide,  peut-être  une  des  plus  riches  vues  de 
l'Europe ,  mais  trop  étendue  pourtant  pour  être  saisie 
dans  une  gravure  aussi  bornée;  aussi  l'artiste  a-t-il  pris 
la  sienne  de  l'esplanade  du  Kremlin. 

La  ville  s'élève  au  loin  dans  l'horizon,  avec  la  vieille 
tour  d'Ivan  Vélikoi  dominant  le  tout  ;  la  vieille  tour 
d'Ivan  Vélikoi  dont  je  vous  dirai  tout  à  l'heure  l'his- 
toire, et  dont  voici,  en  attendant,  le  dessin. 

En  approchant  de  ces  immenses  édifices ,  tous  êtes 


Tour  d'Ivan  Yélikoi  à  Moscou. 


subjugués  non-seulement  par  leurs  masses  imposantes, 
mais  encore  par  une  sensation  tout-à-fait  nouvelle.  Vous 
TOUS  trouvez  peut-être  pour  la  première  fois  depuis  vos 
Tovages,  et  quels  qu'aient  été  vos  voyages,  vous  vous 
trouvez,  dis-je,  transporté  tout  à  coup  dans  une  étrange 
et  lointaine  contrée,  telle  que  auparavant  vous  n'en  aviez 
rêvé  de  pareilles  si  ce  n'est  dans  les  nuages ,  quand  un 
riche  coucher  du  soleil  jette  ses  rayons  diaprés  à  travers 
les  ombres  diffuses ,  et  laisse  entrevoir  des  milliers  de 
formes  bizarres ,  éclatantes  ou  fantastiques. 

Décrire  par  des  paroles  les  innombrables  temples  de 
la  Sainte  Cité,  ou  seulement  un  seul  d'entre  eux,  serait 
Yraiment  chose  impossible;  il  faudrait  créer  un  nouveau 
AOUT  1836. 


langage,  un  nouvcati  dictionnaire  ;  ils  ne  possèdent  rien 
de  commun  avec  les  autres  basiliques  du  monde ,  et  sou- 
vent différent  complètement  les  uns  des  autres.  Dans  ce 
cas  le  pinceau  vaut  mille  plumes,  et  la  moindre  gravure 
en  dira  plus  qu'un  volume  entier  de  descriptions. 

Ne  disons  qu'un  mot  de  la  fameuse  cathédrale  de  Vas- 
siliBlagenoi ,  de  cette  cathédrale  dans  legoùt  ultra-russe, 
c'est  que  son  fondateur,  Ivan-Ie-Terrible,  fut  tellement 
émerveillé  de  la  majesté  de  cette  conception  qu'il  lit, 
dit-on,  crever  les  yeux  à  son  architecte  afin  qu'elle  restât 
à  jamais  le  chef-d'œuvre  de  son  art. 

Dans  une  autre  classe  de  monuments  il  faut  ranger 
les  palais  de  la  noblesse  et  les  hôpitaux  ou  hospices } 
—  44,  —  IROISIÈHS  V0U>1£. 


346 


LECTURES  DU  SOIR. 


ceux-ci,  comme  à  Saint-Pétersbourg,  se  rapprochent  da- 
vantage du  genre  classique;  toutefois,  ils  sont  tous  en- 
duits d'une  couleur  claire  et  délicate.  Souvent  à  leurs 
côtés  on  trouve  de  petites  maisons  de  peu  d'apparence,  mais 
qui  sont  égaleinent  peintes  de  la  même  couleur  pour  ne 
pas  nuire  à  l'effet.  Au  reste,  l'aspect  de  la  ville  est  uni- 
que dans  son  ensemble,  quelle  que  soit  la  rareté  qu'elle 
présente  dans  ses  diverses  parties. 

Les  maisons  sont  généralement   basses  et  offrent  ra- 
rement plus  de  deux  étages,  la  plupart  d'entre  elles  ne 
consistant  souvent  qu'en    un  simple  rez-de-chaussée. 
Dans  la  partie  de  la  ville  appelée  le  Zemlenoi  Gorod  et 
dans  les  faubourgs,  elles  sont  communément  bâties  en  ; 
bois;  partout  ailleurs  la  brique  et  le  sapin  se  présentent,  < 
ainsi  qu'à  Saint-Pétersbourg,  comme  les  principaux  ma-  j 
tériaux  en  usage.  Ce|)ondant,  pour  les  fondations  on  se  ' 
sert  de  pierres,  mais  c'est  un  article  rare  et  d'une  grande  '■ 
cherté;  il  f>uit  les  faire  venir  des  carrières  de  Tartarovo  ' 
gui  sont  déjà  prescpie  épuisées,  ou  bien  de  Mitckova,  ' 
éloigné  de  plusieurs  lieues  de  la  ville. 

On  trouve  la  rareté  des  pierres  existant  déjk  au  temps 
d'Alexis, pèrede  Pierre-le-Grand  ;  quand  le  famcuxboyard 
Matveef  eut  été  amené  à  la  longue  par  rempereur  son  ami 
à  se  faire  construire  une  nouvelle  maison,  l'ouvrage  fut 
arrêté  faute  de  |)ierres  pour  la  fondation.  Aussitôt  que  la 
nouvelle  en  fût  publiquement  répandue,  les  bourgeois 
s'assemblèrent,  et  Matveef  vit  arriver  de  tous  les  quartiers 
de  la  ville  des  chariots  renq)lis  de  pierres.  Il  en  demanda 
le  prix.  «Ces  pierres,  dirent-ils,  ne  sont  pas  à  vendre; 
nous  les  avons  prises  aux  tombeaux  de  nos  pères,  et  nous 
venons  les  otlVir  à  notre  bienfaiteur. 

— Que  dois-je  faire,  mon  prince? dit  le  boyard  vivement 
énm. 

—Prends-les  ,  répliqua  le  tsar;  si  un  tel  don  m'eût  été 
otfert,Dieu  sait  combien  j'aurais  été  lier  de  l'accepter!» 

On  voit  encore  la  tombe  de  Matveef  dans  la  rue  des 
Arméniens,  où  elle  fut  érigée  par  le  comte  Romanzof, 
un  de  ses  descendants.  Elle  est  trop  simple  pour  man- 
quer de  cette  grandeur  qui  donne  à  la  simplicité  même 
un  caractère  élevé.  L'illuslreboyard,apièsavoir  été  banni, 
à  la  suite  d'intrigues  de  cour,  dans  un  district  éloigné 
de  la  province  d'Archangel ,  trouva  à  son  retour  la  ca- 
pitale bouleversée  par  une  révolte  de  strélitz,  et  il  périt 
de  leurs  mains,  victime  de  son  courage  et  de  sa  loyauté. 

Avant  l'incendie  de  Moscou,  en  1812,  on  y  comptait 
neuf  mille  cent  cinquante-huit  maisons,  dont  six  mille 
trois  ccnl  quarante-une  furent  détruites  ;  aujourd'hui,  en 
moins  de  vingt-quatre  ans,  elle  a  regagné  de  beaucoup 
ce  qu'elle  avait  perdu  à  la  suite  de  ce  désastre. 

Les  rues  sont  pavées  avec  des  cailloux  [troveuant  du 
lit  delà  Moskwa,  parmi  lesquels  on  remarque  des  échan- 
tillons de  jaspes  et  autres  pierres  curieuses,  mais  d'un 
intérêt  beaucoup  plus  réel  pour  le  minéralogiste  que 
pour  le  piéton  ,  à  la  marche  duquel  elles  ne  laissent  pas 
que  de  imire.  Toutefois,  on  trouve  en  beaucoup  d'en- 
droits des  trottoirs  pavés  avec  plus  de  soin,  (pioique 
avec  les  mêmes  matériaux. 

Les  piétons  sont  à  coup  sûr  beaucoup  plus  intéressants 
qu'à  Saint-Pétersbourg;  c'est  là  qu'on  peut  voir  le  mar- 
chand russe  dans  toute  sa  gloire  ;  quoiipi'il  appar- 
tienne à  une  caste  bien  éloignée  encore  de  la  noblesse, 
son  orgueil  n'en  ressent  pas  la  moindre  atteinte.  Il  ne 
vit  pas  d'ailleurs,  à  bien  dire,  dans  une  ville  de  nobles  où 
il  soit  obligé  d'être  l'esclave  de  leurs  désirs  ou  de  lesrs 
fantaisies;  car  le  nombre  des  nobles  à  Moscou  est  compa- 
ntivemeut  très  petit  ^  et  ils  y  soat  ea  géocral  revêtus 


d'un  tel  éclat  historique  que  le  respect  qu'il  entraîne 
n'a  rien  de  dégradant  aux  yeux  de  l'honnête  industriel. 
Aussi  ce  dernier  est-il  presque  fier  de  sa  profession  dont 
il  parle  volontiers,  ne  se  donnant  guère  de  peine  pour  ca- 
cher un  air  d'importance  qui  domine  toutes  ses  actions. 
Loin  de  là,  dans  les  grandes  occasions  on  le  voit,  revêtu 
d'un  uniforme  enrichi  de  galons  d'or,  se  promener  ma- 
jestueusement dans  les  rues  avec  toute  la  gravité  d'un 
hidalgo  d'Espagne.  Vous  saurez  au  reste  que  l'empereur, 
dans  une  vuede  politique  élevée dignedePierre-le  Grand, 
a  proposé  un  prix  pour  le  luxe. 

Rarement  on  rencontre  la  femme  du  marchand  dans 
les  rues;  mais  quand  cela  vous  arrive,  vous  êtes  tout 
disposé  à  lui  faire  place  avec  un  respect  involontaire; 
elle  aussi  est  somptueusement  habillée,  et  cela  en  soie 
ou  en  satin,  mais  d'une  étoffe  si  richement  travaillée, 
d'un  goût  et  d'une  couleur  si  exquis  et  si  relevés,  qu'en 
vérité  elle  ne  déparerait  pas  une  ambassadrice  en  grande 
tenue  de  cour.  Joignez  à  cela  une  figure  généralement 
belle  et  une  taille  ménagée  avec  tant  d'art  qu'il  faudrait 
s'approcher  de  bien  près  pour  y  voir  le  moindre  défaut. 
Elle  vous  regarde  volontiers  de  ses  beaux  yeux  noirs,  et 
parcourt  ainsi  toute  votre  personne  avec  la  curiosité  na- 
turelle à  une  recluse.  Comme  il  ne  conviendrait  pas  après 
tout  qu'on  pût  la  prendre  pour  une  personne  de  qualité, 
elle  porte  sur  sa  tête  un  petit  mouchoir  en  soie  de  cou- 
leur si  heureusement  et  si  artistement  arrangé  au'on  ne 
saurait  en  distinguer  les  nœuds. 

Puisque  je  vous  ai  introduit  dans  la  famille,  pourquoi 
ne  vous  dirais-je  pas  un  mot  du  iils  du  marchand?  C'est 
ce  qu'on  a|)pelle  un  bon  compagncm  de  joyeuse  humeur; 
son  menton  est  quel([uefois  rasé  ou  bien  orné  d'une  pe- 
tite barbe,  ce  qui  offre  un  compromis  entre  le  goût  mo- 
derne et  les  antiques  préjugés  de  ses  pères.  Du  reste,  il 
ne  porte  pas  de  ceinture  ,  et  son  cafetan  commence  déjà 
à  se  dissiuuder  adroitement  sous  le  frac  européen. 

Il  serait  injuste  d'oublier  la  demoiselle  :  représentez- 
vous  une  petite  personne  avec  un  bormet  à  la  française 
et  une  robe  de  mousseline  à  manches  d'évêque.  Rien 
qu'à  ses  yeux  il  vous  sera  facile  de  deviner  qu'<*lle  lit  les 
romans  français  et  qu'elle  joue  du  piano.  Elle  ne  marche 
jamais  à  côté  de  son  père  ou  de  sa  mère,  mais  devant  ou 
derrière  eux;  elledonne  encore  moins  le  bras  àson  frère 
mais  elle  va  seule,  d'un  air  pensif  et  comme  quelqu'un 
qui  penserait  beaucoup.  Il  n'est  pas  rare,  dans  ses  mo- 
ments d'abstraction,  de  la  voir  s'arrêter  les  yeux  fixés 
sur  vous,  et  vous  considérer  ainsi  pendant  presqtie  une 
demi-minute. 

Les  ouvriers  de  la  ville  ne  diffèrent  guère  de  ceux  de 

Saint-Pétersbourg,  et  coumie   eux   portent  le  cafetan 

et  de  longues  bottes  ;  mais  les  autres  mujiks  ou  artisans 

venus  des  districts  éloignés  n'ont  pour  chaussure  que 

des  espèces  de  souliers  fabriqués  avec  l'écorce  du  tilleul. 

;  Les  femmes  de   cette  classe  sont  presque  aussi   nom- 

;  breuses  que  les  hommes;  si  elles  n'arrivent  pas  de  la 

campagne  pour  travailler  en  ville ,  elles  y  viennent  du 

moins  pour  prier,  et  il  n'est  pas  rare  d'en  voir  des  pro- 

;  cessions  de  vingt,  trente,  et  jusqu'à  cinquante,  dêliler 

par  les  rues  dans  leur  accoutrement  grossier  et  d'une 

;  couleur  commune,  le  paquet  sur  le  dos  et  un  long  bûton 

■  à  la  main.  Ces  pieuses  pèlerines,  après  leurs  dévotions 

•  dans  la  Sainte  Cité,  iront  sans  doute  au  monastère  de 

'  Troetsa,  à  distance  de  80  verstes;  alors  elles  portent  par 

>  prévoyance  h  leur  ceinture  une  autre  paire  de  souliers 

!  d'écorce;  car  elles  doivent  faire  route  à  pied  tout  le  long 

'  du  cheiuiu,sous  peine  de  perdr*  le  bénéfice  de  leur 


MgSEE  DES  FAMILLES. 


347 


p^^îrTin.i^c.  Ces  femmes  sont  de  tout  âge  et  de  toutes 
f()in|tIexiotis  ,  priiicipalciiieiit  de  quinze  k  seize  ans  ;  mais 
leurs  rohes  mal  proportionnées,  leurs  jupons  couris  et 
tlisgracieux  ,  sans  parler  des  espèces  de  guenilles  (|ui 
enveloppent  leurs  jand)es  en  guise  de  bas,  donnent  à  leur 
ensemble  un  aspect  qui  n'a  rien  d'attrayant. 

Dans  une  ville  de  teu)ples  comme  celle-là,  on  doit 
supposer  que  les  moines  et  les  prêtres  ne  forment  pas 
la  partie  la  moins  considérable  de  lu  population  ;  encore 
faut-il  y  joindre  les  religieuses,  qui  sont  en  très  grand 
nombre.  Elles  ne  sont  pas  renfermées  dans  leurs  cou- 
vents comme  dans  les  pays  catholiques  \  mais  on  les 
rencontre  partout,  habillées  de  noir  de  la  tête  aux  pieds  , 
avec  un  haut  bonnet  conique,  la  ligure  non  voilée,  et 
on  peut  dire  avec  raison  qu'elles  ne  contribuent  pas  peu 
à  ajouter  au  pittoresque  des  rues. 

Toutes  les  classes  mentionnées  ci-dessus  sont  indi- 
gènes; mais  les  étrangers  ,  de  leur  côté  ,  sont  tellement 
nombreux  qu'ils  ont  aussi  leur  part  intéressatite  du  coup 
d'œil.  Ce  n'est  |)iis  coiinne  à  Saint  ■  l'étersbourg  ,  où  on 
les  reconnaît  à  leurs  habits  à  (pieue  de  morue,  leur  taille 
libre  et  dégagée  et  leur  menton  rasé,  tandis  que  là  on 
passe  en  revue ,  dans  tontes  leurs  phases ,  la  physio- 
nomie ,  le  costume  et  les  manières  des  OiienLiux  ;  Tar- 
tares,  Persans,  Arméniens  ne  manquent  guère.  Bon 
nombre  d'entre  eux  résident  hal)itiielleuu'nt  k  Moscou, 
où  ils  ont  des  édilices  consacrés  à  leurs  cultes.  En  addi- 
tion k  ces  derniers  il  faut  ajouter  les  iiiitifs  des  provinces 
turcpies  de  la  Crimée  cl  du  Caucase ,  qui  présentent 
également  une  majorité  assez  respectable.  Cette  capitale 
centrale  de  la  Russie  est  un  point  d'union  entre  la  mer 
Blanche  et  la  mer  Glaciale  pour  le  nord  ;  entre  le  Pont 
Euxiu,  la  mer  (l'Asof  et  la  mer  Caspienne  pour  le  midi  ; 
entre  la  mer  d'Okotsk  pour  l'est  ;  entre  la  Baltique  et  le 
golfe  de  Bothnie  pour  l'ouest.  Les  marchands  de  toutes 
les  parties  du  monde  viennent  s'y  rassembler,  et  les 
voyageurs  s'y  reucoutreut  de  toute  part,  (ju'ils  arrivent 
d'un  pôle  ou  de  l'autre^ ,  des  bords  de  la  Tamise  ,  du  Ml , 
du  Gange  ,  et  du  iMississipi. 

A  mon  arrivée,  les  masses  de  cette  population  si  variée 
étaient  dans  un  émoi  semblable  à  celui  d'une  ruche  d'a- 
beilles. Une  vive  sensation  s'y  manifestait  de  tous  côtés 
connue  si  quelque  chose  d'extraordinaire  était  arrivé, 
tel  qu'une  colonne  d'Alexandre  s'élevant  d'elle-même  au 
sein  du  Krendin. 

-  L'empereur  est  arrivé!  »  tel  était  le  cri  général  ;  les 
nobles  faisaient  atteler  leurs  voitures  à  quatre  chevaux  ; 
les  ilroskis  (1),  dont  le  prix  était  doublé,  seud)laieut  avoir 
des  ailes  pour   fendre   les  rues.   Les    mujiks  mâles  et 
femelles  se  précipitaient   les   uns  sur  les  autres  ,  en- 
tr.iîiu'S  comme  dans  un  totu-billon.  A  Saint-Pétersbourg, 
o:i  rempereur  réside  habituellement,  c'est  un  honune 
considérable  de  cinq  pieds  dix  pouces  ou  environ,  mais 
rien  de  plus.  11  passe  ses  tronjjcs  en  revue  devant  son 
palais,  va  se  promener  à  pied  avec  sa  femme  et  ses  en- 
fants, erre  souvent  tout  seul    le  long  du  quai  des  An- 
glais, et  quoique  chacun  lui  ôte  le  chapeau  à  son  |)as-  ' 
sage,  personne  toutefois  ne  songe  à  se  dératiger  de  son  ' 
chemin  dans  le  seul  but  de  l'ôter.  Ponrcpioi?  c'est  (pi'on  • 
peut  le  voira  chaque  instant  du  jour.  A  Moscou  c'est  ' 
une  rareté;  à  Moscou,  (pii  est  une  ville  russe,  il  est  < 
aimé  jusqu'à  l'idolâtrie,  '< 

"  Notre  petit  père  est  arrive'  »  S'écrient  les  mujiks  en  le  < 
regardant  avec  une  dévotion  allectueuse,  pendant  qu'il  ! 
est  obligé  de  se  faire  jour  au  milieu  d'eux.  «  Allons,  un  < 
(t)  Voitiiro  (te  f^:':ig.\ 


peu  de  place,  mes  amis,  dit  l'empereur  en  portant  la 
main  à  son  chapeau;  voyons,  frères,  ne  me  barrez  pas 
le  chemin.»  CN'st  l'occasion  d'une  fête  dans  toute  la  ville, 
et  le  Kremlin,  où  chacun  a  libre  accès,  présente  pour 
ainsi  dire  l'aspect  d'une  vaste  foire;  le  palais,  dont  les 
approches  ne  sont  défendues  par  aucune  espèce  de 
grille,  est  bientôt  entouré  d'une  immense  foule  d'hom- 
nies,de  femmes  et  d'enfants  qui  l'encombrent  depuis  le  ma- 
tin jusqu'au  soir.  De  temps  à  autre  un  beau  petit  gar- 
çon, l'un  des  jeunes  princes,  paraît  à  la  fenêtre  pour 
regarder  au  dehors,  et  aussitôt  toutes  les  têtes  se  décou- 
vrent comme  si  c'était  l'empereur  lui-même. 

Un  jour  que  l'impériale  mère  de  cette  famille  vrai- 
ment charmante  était  assise  à  la  croisée,  considérant  la 
foule  d'en  bas,  l'empereur  vint  tout  à  coup  derrière  elle, 
et,  lui  pas.sant  familièrement  le  bras  autour  du  cou, 
l'embrassa  devant  cette  multitude.  Qui  ne  connaît  pas 
le  caractère  moscovite  ne  peut  rendre  l'effet  produit  par 
un  acte  si  simple.  L'acclamation  générale  partie  des  lè- 
vres de  tout  ce  peuple  semblait  avoir  pris  source  dans 
les  plus  profonds  replis  de  son  cœur,  et  j'ose  dire  que, 
dans  tout  ce  vaste  concours  d'hommes,  pas  un  n'eût 
hésité  en  ce  moment  à  donner  sa  vie  pour  le  tzar,  et 
même  que  pas  une  femme  n'eût  balancé  à  sacrilier  son 
mari  ou  son  iils,  s'il  eût  été  besoin. 

L'empereur,  qui  est  véritablement  un  fort  bel  homme, 
à  part  sa  haute  taille,  est  aussi  d'un  caractère  naturel- 
lement enjoué;  il  se  met  toujours  avec  goût,  et  là-des- 
sus chacun  se  règle  sur  sa  personne,  ne  paraissant  ja- 
mais devant  lui  qu'avec  un  costume  convenable  et  une 
apparence  de  satisfaction.  Il  est  d'un  accès  facile  et  ne 
semble  pas  croire  à  la  nécessité  d'une  gramie  représen- 
tation.ToutefoisàSaint-Pétersbourg  on  remarqiieà  chaque 
'.  battant  des  portes  des  appartements  impériaux  un  nègre 
!  en  grand  costiune  (-riental,  dont  l'oflice  n'est  autre  que 
:  de  fermer  et  d'ouvrir  en  annonçant  le  nom  du  visiteur. 
Après  le  déjeuner,  le  premier  soin  de  l'empereur  est 
!  d'aller  k  la  chambre  de  ses  enfants,  aliu  de  s'informer 
:  comment  ils  ont  dormi.  Il  les  prend  l'un  après  l'autre, 
les  embrasse,  joue  avec  eux  de  mille  manières;  car  il  est 
rempli  de  folies  et  de  boutades,  et  aime  volontiers  à  re- 
devenir enfant  quand  les  soins  du  monde  le  lui  per- 
mettent. 

Leurs  Majestés  dînent  à  trois  heures  (heure  des  hautes 
classes  en  Russie)  avec  la  plus  grande  simplicité.  Vers 
la  fin  du  repas,  le  Grand-Duc  Alexandre  et  les  jeunes 
enfants  viennent  embrasser  leurs  parents  En  sortant  de 
table  l'empereur  se  livre  avec  son  épouse  à  quelques 
tendres  familiarités;  il  l'appelle  volontiers  sa  chère 
femme;  mais  elle,  qui  est  Prussienne,  ne  l'appelle  ja- 
mais que  l'empereur. 

A  Saint-Pétersbourg  Nicolas  va  fréquemment  en 
droski  quand  il  pleut.  Un  jour  qu'il  n'avait  pas  d'argent 
sur  lui,  le  cocher,  ignorant  sa  qualité,  retint  son  man- 
teau jusqu'à  ce  qu'il  lui  eût  envoyé  le  prix  de  sa  course. 
On  cite  une  autre  anecdote  tpii  peint  assez  bien  sa 
facilité  à  descendre  quelquefois  jusqu'aux  classes  infé- 
rieures. Un  m.itin  de  Pâques,  sortant  du  palais,  il  aborde 
la  sentinelle  avec  sa  familiarité  habituelle,  et,  suivant  la 
formule  de  salutation  prescrite  pour  ce  jour,  il  lui  dit  : 
Le  Clirist  est  rcssuscilé.  Au  lieu  de  la  réplique  d'usage  : 
Oui,  il  est  ressuscité,  le  compagnon  de  répondre  grave- 
ment :  Non,  cela  n'est  pas.  —  Comment?  quoi?qu'est-ce? 
reprend  rempereur,  je  vous  dis  que  le  Christ  est  res- 
suscité.— Et  moi  je  vous  rcpéle  qu'Une  l'est  pas. — Mais^ 
au  nom  dvi  ciel  !  qui  clos- vous  doue?— 7e  suis  Jmj/, 


348 


LECTURES  DU  SOIR. 


CHAPITRE  TROISIEME. 


Cd  peu  d'histoire. — promenade.  —  Un  jour  de  grand  gala.  —  Les 
condamnés  aux  mines. 


Aux  temps  reculés ,  disent  les  antiquaires ,  les  rives  de 
la  Moskwa  e'taient  couvertes  par  une  épaisse  forêt  ;  au 
centre  de  cette  forêt  se  trouvait  un  marais,  et  au  milieu 
des  marais  une  petite  île  où  un  ermitâ  nommé  Boukal , 
se  construisit  une  hutte  de  ses  propres  mains.  Avec  les 
années,  l'ermite  disparut.  A  cette  place  on  vit  s'élever 
un  kremle,  mot  tartare  pour  désigner  forteresse,  et  c'est 
ainsi  que  la  hutte  fut  remplacée  par  un  palais.  Le  Krem- 
lin formant  un  polygone  irrégulier ,  environné  de  murs 
élevés,  et  flanqué  de  tours  à  leurs  angles,  fut  Moscou 
dans  son  origine.  11  était  entouré  d'un  fossé  dont  les  eaux 
provenaient  de  la  petite  rivière  de  Néglinna,  qui  vient 
de  là  se  jeter  dans  la  Moskwa  ;  cette  rivière  (la  Néglinna) 
est  aujourd'hui  condamnée  à  se  frayer  un  chemin  dans 
l'obscurité,  car  elle  est  complètement  voûtée,  et  au-des- 
sus de  son  lit  les  habitants  vont  et  viennent  au  milieu 
des  plus  belles  promenades  que  l'on  puisse  se  figurer  au 
centre  d'une  grande  cité. 

De  nombreuses  boutiques  et  marchés  s'élèvent  avec 
rapidité  à  l'est  de  la  future  métropole  ,  et  même  en  de- 
hors des  murs,  et  en  1534,  ses  constructions  deviennent 


assez  importantes  pour  se  voirenvironnéesd'un  nouveau 
fossé ,  et  l'année  suivante  d'un  mur  spécial.  Cette  por- 
tion de  la  ville,  appelée  le  Kitai  Gorod,  se  trouve  comme 
le  Kremlin  sur  la  rive  gauche  de  la  Moskwa,  là  où  la  ri- 
vière forme  un  large  et  sinueux  détour.  Un  faubourg  en- 
core bien  plus  étendu  s'élève  du  même  côté  de  la  rivière  ; 
embrassant  toute  la  largeur  de  l'angle,  il  entoure  pres- 
que entièrement  les  deux  premières  parties  riveraines  ; 
son  nom  est  le  Béloi  Gorod,  ou  ville  blanche,  probable- 
ment de  ce  que  ses  murs  avaient  été  primitivement  bâtis 
en  pierre  blanche.  Aujourd'hui  qu'ils  n'existent  plus,  un 
vaste  boulevard  planté  d'arbres  occupe  leur  place  et  sert 
de  promenade. 

Le  dernier  faubourg  est  le  Zemlenoi  Gorod ,  ou  ville 
de  terre,  ainsi  nommé  d'un  rempart  qui  l'entourait,  et 
remplacé  depuis  également  par  des  promenades  plantées 
d'arbres;  sa  forme  est  un  cercle  complet  autour  des  autre» 
et  embrasse  les  deux  côtés  de  la  rivière. 

Les  rues  et  les  maisons  qui  s'étendent  au-delà  de  ce 
quartier,  et  auxquelles  on  n'attache  aucune  dénomina- 
tion spéciale  bien  qu'elles  soient  entourées  d'un  rempart,  • 
forment  une  Ggure  des  plus  irrégulières.  | 

La  ville  dans  sa  plus  grande  longueur  présente  une  \ 
étendue  de  treize  verstes  et  deux  cent  trente  pieds;  sa 
plus  grande  largeur  est  de  huit  verstes  et  deux  cent 
dix  pieds  ;  quant  à  sa  circonférence ,  on  l'évalue  à  qua- 
rante verstes. 


La  porte  Sainte  à  Moscou. 


Le  Kremlin,  quoique  le  plus  petit  quartier,  est  sans 
contredit  le  plus  digne  d'attention.  Ses  masses  énormes 
sotit  généralement  blanches,  tandis  que  les  dômes  et  les 
coupoles  dos  églises  sont  revêtues  d'or,  ce  qui,  joint  à 
la  forme  élégante  et  délicate  de  ces  édifices,  tend  à  don- 
ner à  la  scène  un  a.<;pect  prestigieux  et  fantastique.  Les 
murs  sont  crénelés  dans  toute  leur  longueur,  et  dons  les 


^  tours  qui  les  flanquent  l'ordre  gothique  semble  préva- 
loir. LeSpas-Koi  ou  Porte-Sainte,  qu'on  peut  remarquer; 
à  la  gravure  annexée,  conduit  directement  au  milieu  d'un 
groupe  de  palais  et  de  cathédrales.  Quiconque  passe  par 
cette  porte  doit  avoir  soin  d'ôter  son  chapeau,  car  le  lieu 
est  saint.  L'origine  de  cette  coutume  est  incertaine;  les 
uns  la  rapportent  à  la  dernière  peste,  d'autres  à  la  déli- 


à 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


349 


Trance  de  la  ville  d'une  invasion  des  Tartares.  Or,  les 
Russes  tiennent  à  cet  usage  avec  une  obstination  reli- 
gieuse, et  l'étranger  qui  pourrait  pécher  par  ignorance 
serait  à  l'instant  même  admonesté  par  la  sentinelle. 

Après  avoir  franchi  cette  porte,  la  scène  devient  splcn- 
dide  et  au-delà  de  toute  description.  A  gauche  la  vue  n'a 
pas  d'obstacles;  une  partie  de  l'esplanade  étant  grillée 
pour  l'exercice  des  troupes,  votre  œil  peut  s'étendre  au 
loin  à  travers  ces  barrières  et  découvrir  les  milliers  de 
dômes  de  la  cité.  A  votre  droite  est  le  couvent  des  reli- 
gieuses de  l'Ascension,  qui  vient  s'unir  au  palais  neuf; 
devant  vous  la  gigantesque  tour  d'Ivan  Véllkoi ,  et  un 
groupe  nombreux  d'autres  éditices  couronnés  de  dômes 
et  de  coupoles  dorés.  Le  couvent  contient  deux  églises, 
dont  Tune  est  moderne  et  forme  un  mélange  sans  nom 
de  grec  et  de  gothique.  L'établissement  futfondéen  1389, 
et  contient  les  tombes  de  trente-cinq  grandes  princesses; 
j'y  ai  vu  une  ou  deux  religieuses  qu'on  pourrait  dire 
presque  jolies  ,  ce  qui  en  vérité  est  beaucoup  plus  qu'on 
De  saurait  avancer  du  reste  des  saintes  sœurs  de  la  ville 
entière. 

Après  avoir  passé  le  couvent  et  le  palais  neuf,  trois 
édifices  se  présentent  exactement  devant  vous  ;  l'un  à 
main  gauche  est  la  cathédrale  de  Saint-Michel  l'archange, 
l'autre  adroite  Notre-Dame  de  Pecherks,  fondée  en  ac- 
tions de  grâces  d'une  victoire  sur  les  Tartares,  et  quant 
à  celui  du  milieu  c'est  l'église  de  Saint-Nicolas,  avec  la 
tour  d'Ivan  Vélikoi. 

La  tour  est  isolée  des  autres  bâtiments  ;  elle  fut  élevée 
en  1600,  pendant  une  peste  épouvantable,  par  les  pau- 
vres de  la  ville,  qui  recevaient  du  pain  pour  salaire  de 
leurs  travaux.  Elle  a  260  pieds  de  haut ,  sans  compren- 
dre la  coupole,  qui  en  a  37,  et  la  croix,  qui  en  a  18.  La 
coupole  est  revêtue  d'or  fin  et  la  croix  est  de  cuivre 
doré. 

Je  pourrais  encore ,  en  véritable  cicérone,  vous  pro- 
mener longuement  dans  la  cathédrale  de  l'Annonciation , 
dans  celle  de  l'Assomption  ;  de  là  vous  faire  passer  au 
couvent  des  Miracles.  Ce  serait  à  ne  pas  sortir  des  édi- 
fices sacrés  ou  profanes  de  cette  autre  Rome  chrétienne , 
et  votre  attention  se  fatiguerait  encore  plutôt  que  ma 
mémoire.  Aussi  veux-je  changer  de  scène  et  vous  intro- 
duire un  instant  avec  moi  dans  l'intérieur  d'une  maison 
moscovite  de  la  classe  commerçante ,  un  jour  de  grand 
gala. 

Il  s'agissait  d'un  grand  dîner  ;  nous  fûmes,  mes  amis  et 
moi,  reçus  dans  le  vestibule  de  la  maison  par  plusieurs 
domestiques  à  barbe,  qui  nous  conduisirent  dans  l'an- 
tichambre destinée  à  recevoir  les  manteaux,  pelisses, 
châles  et  surtoutsde  toutenature.  Suivait  la  salle  à  man- 
ger, où  les  tables  étaient  préparées  pour  le  repas.  De  là 
il  nous  fallut  passer  deux  ou  trois  pièces  avant  d'arriver 
au  salon  ,  peint  en  un  bleu  foncé  assez  brillant,  couleur 
de  prédilection  chez  les  Russes.  Les  murs  étaient  cou- 
verts de  portraits  de  famille,  car  le  marchand  commence 
à  se  piquer  de  généalogie;  plusieurs  autres  tableaux  de 
passable  dimension  et  aussi  originaux  que  possible,  dans 
toute  l'acception  du  terme,  venaient s'harmonier  autour 
de  ceux  de  l'illustre  souche.  Dans  un  coin  on  remarque 
le  saint  pénale  du  logis,  décoré  de  rubans,  d'œufs  de 
Pâques,  de  fleurs  artificielles,  auxquels  venaient  se  join- 
dre les  rameaux  flétris  du  Pâques  précédent.  Devant  l'i- 
mage sacrée  était  suspendue  par  une  chaîne  de  cuivre 
une  lampe  allumée,  aux  verres  de  plusieurs  couleurs.        '. 

Là  se  trouvait  un  cercle  de  dames  dans  une  attente  si-  ; 
lencieuse, qui  n'était  pas  sans  impatience;  la  plupart  des 


cavaliers  arrivés  ne  se  sentant  pas  encore  assez  en  force* 
pour  attaquer  cette  citadelle  de  beautés ,  avaient  préféré 
demeurer  dans  la  salle  à  manger  ou  dans  les  pièces  in- 
termédiaires. En  entrant,  nous  saluâmes  profondément, 
en  vrais  étrangers  que  nous  étions,  et  plus  particulière- 
ment la  maîtresse  de  la  maison,  aussi  gracieusement  que 
nous  pûmes;  mais  l'un  des  nôtres,  qui  avait  l'avantage 
d'être  plus  initié  que  nous  dans  les  convenances  ,  s'ap- 
procha de  sa  chaise,  lui  prit  la  main  en  la  saluant,  et, 
tandis  qu'il  relevait  la  tête,  reçut  au  front  un  baiser  des 
plus  gracieux  ;  cette  petite  transaction  nous  donna  de 
suite  la  plus  heureuse  conliance  en  nous  mettant  fort  à 
l'aise;  aussi  fûmes-nous  assez  hardis  pour  parcourir  l'ai- 
mable cercle,  derrière  lequel  nous  finîmes  par  nous  pla- 
cer en  attendant  les  progrès  de  l'événement. 

Cependant  la  compagnie  arrivait  rapidement ,  et  les 
traînards  des  autres  pièces  ne  tardèrent  pas  à  s'y  joindre; 
c'était  un  fracas  de  baisers  et  d'embrassades  entre  les  da- 
mes arrivantes  et  arrivées  ,  qui  semblait  devoir  ne  pas 
finir;  quant  aux  hommes,  ils  s'empoignaient  avec  la  plus 
tendre  virilité,  et  leur  étreinte  allait  également  jusqu'au 
baiser,  dont  le  son  venait  se  perdre  dans  l'épaisse  forêt 
de  leurs  barbes.  La  plupart  de  ces  messieurs  portaient  le 
cafetan  et  les  longues  bottes  ;  quelques-uns  cependant  af- 
fectaient les  modes  germaniques,  c'est-à-dire  le  frac  eu- 
ropéen, ce  qui  leur  allait  aussi  bien  qu'à  des  ours  de  foire. 

Cette  touchante  fraternisation  fut  interrompue  par  les 
domestiques  qui  arrivèrent  chargés  de  plateaux  destinés 
à  préparer  l'appétit  des  convives.  Il  ne  s'agissait  pas 
d'absinthe  ou  de  madère,  comme  on  pourrait  le  croire, 
mais  de  harengs  salés,  de  caviar,  d'anchois,  de  saumon 
fumé,  de  fromages,  d'oignons  et  d'autres  bagatelles, 
flanquées  de  pain  et  de  liqueurs  de  toute  espèce,  le  tout 
comme  je  viens  de  le  dire,  pour  ouvrir  les  voies  digesti- 
ves  de  ces  bienheureux  estomacs  septentrionaux.  Les 
plateaux  copieusement  fêtés ,  on  vint  annoncer  le  dîner, 
et  les  dames,  qui  ne  s'étaient  pas  montré  les  moins  em- 
pressées à  leur  rendre  hommage ,  se  levèrent  courageu- 
sement de  leurs  places  pour  se  rendre  à  la  salle  à  manger 
où  elles  se  rangèrent  toutes  à  table  du  même  côté;  les 
hommes,  après  quelques  façons  à  qui  passeraient  les  pre- 
miers, ne  tardèrent  pas  à  les  suivre,  et  vinrent  fièrement 
se  placer  en  face  d'elles. 

Le  dîner  avait  été  préparé  par  des  artistes  français , 
louésà  cette  occasion  aussi  bien  que  les  verres,  les  plats, 
les  couteaux  et  les  fourchettes,  et  quant  à  la  table ,  elle 
était  décorée  de  temples  dorés  surmontés  de  fleurs  arti- 
ficielles, sans  parler  des  bronzes  et  candélabres  également 
de  location. 

Bien  que  les  convives  fussent  rangés  et  alignés  on 
deux  lignes  de  bataille,  le  maître  et  la  maîtresse  de  la  mai- 
son n'en  restèrent  pas  moins  debout;  car  c'est  leur  fonc- 
tion de  veiller  à  ce  que  la  compagnie  ne  manque  de  rien, 
et  d'avoir  soin  que  les  domestiques  fassent  leur  devoir. 
Rien  ne  peut  échapper  à  leur  œil  observateur;  votre  as- 
siette ne  doit  jamais  rester  vide ,  votre  verre  ni  vide  ni 
plein.  A  la  fin  on  proposa  un  toast,  ce  fut  celui  de  l'em- 
pereur, et  aussitôt  une  porte  qui  s'ouvrit  laissa  pénétrer 
de  la  pièce  voisine  un  bruyant  éclat  de  fanfares  enton- 
nant l'air  national,  DiT/s  salvum  fac  imperatorem.  lequel 
bientôt  renforcé  des  voix  de  tous  ces  mangeurs,  du  cli- 
quetis de  leurs  verres  et  de  leurs  fourchettes ,  ne  laissa 
pas  que  de  produire  un  mélange  fort  harmonieux. 

Au  milieu  de  ces  touchantes  modulations  les  vins  de 
Champagne  et  de  Madère  ne  faisaient  guère  faute.  Ce- 
pendant il  y  eut  tout  d'un  coup  comme  une  espèce  de 


350 


LECTURES  DU  SOIR. 


grimace  sympathique  et  ge'nc'rale  à  Pegard  du  divin 
breuvage,  et  un  des  convives,  en  regardant  malicieuse- 
ment ses  confrères,  se  mit  à  déclarer  haulement  qu'il 
trouvait  que  le  vin  manquait  de  saveur.  A  ce  manifeste 
le  maître  et  la  maîtresse  de  la  maison  échangèrent  un 
tendre  baiser,  et  les  rasades  continuerait  de  plus  belle. 
Peu  de  minutes  après  un  mécontent  éleva  la  voix  et  rë- 
pét.i  la  même  observation,  d'un  ton  vraiment  élégiaque  : 
«  Ce  vin  n'est  pas  encore  assez  doux.  »  La  parabole  passa 
de  bouche  en  bouche,  et  à  chaque  fois  nos  deux  époux 
s'embrassaient. 

Pendant  tout  ce  tumulte  et  ce  conflit  de  verres  et  de 
baisers  ,  je  profitai  du  moment  où  mon  aim.ible  hôtesse 
avait  le  dos  tourné  pour  m'échapper  furtivement ,  fati- 
gué que  j'étais  d'une  session  de  prè^  de  quatre  heures  ; 
mais  on  s'aperçut  de  mon  départ.  Je  fus  arrêté  au  beau 
inilieu  de  l'escalier  el  ramené  en  triomphe  dans  la  salle 
du  banquet.  Après  tout,  la  lutte  allait  cesser,  et  h  un 
siîinal  donné  de  la  maîtresse  de  la  maison  on  se  leva  de 
table. 

Les  dames,  il  fuit  en  convenir,  retrouvèrent  le  che- 
min du  salon  avec  une  tenue  sensiblement  plus  édi- 
fiante que  celle  des  hommes  ;  mais  une  tasse  de  café  eut 
bientôt  remis  ces  derniers  dans  une  assiette  très  conve- 
nable. Enfin  l'heure  de  la  séparation  arriva  ,  et  ce  fut 
alors  un  déluge  d'embrassades,  de  poignées  de  mains, 
de  révérences ,  de  baisers,  de  protestations  de  plus  en 
plus  étourdissant.  Je  finis  pourtant  par  échapper  à  toutes 
ces  gentillesses  et  regagnai  ma  demeure  ,  oîi  je  réussis  à 
digérer  assez  heureusement  mon  dîner  moscovite. 

Toutefois,  le  lendemain,  me  sentant  encore  légèrement 
appesanti,  je  résolus  de  dissiper  ce  reste  de  vapeurs  par 
une  promenade  à  cheval.  Or,  ayant  entendu  jiarler  la 
veille  du  départ  des  condamnés  pour  la  Sibérie,  je  n'eus 
rien  de  mieux  que  de  diriger  mes  pas  de  ce  côté. 

Le  fait  même  de  la  translation  en  Sibérie  n'est  pas  re- 
gardé comme  une  punition  bien  sévère,  la  plupart  des 
criminels  étant  habitués  à  une  servitude  aussi  rude  que 
celle  qui  peut  les  attendre  au-(îelà  des  monts  Ourals  ; 
mais  ce  qui  les  épouvante,  c'est  la  condamnation  aux 
mines  de  Sibérie,  et  leur  é|)ouvaiite  est  fondée,  car  si 
c'est  une  substitution  à  la  peine  capitale,  elle  n'en  arrive 
■pas  moins  au  même  résultat,  et  a  une  plus  terrible  en- 
core :  le  supplice ,  au  lieu  de  durer  quelques  uiiuutes , 
dure  cinq  ans. 

J'arrivais  au  dépôt  temporaire,  situé  au  sommet  de  la 
colline  des  Moineaux,  et  là  je  trouvais  ces  mallieureux 
sur  le  point  de  séhranler  pour  leur  pénible  voyage.  Une 
longue  chaîne  s'emparait  de  leurs  jand)es,  à  partir  des 
chevilles,  et  vnait  s'attacher  à  leur  ceinture:  grand 
nombre  d'entre  eux  étaient  Juifs,  mais  la  majorité  était 
composée  de  nnijiks,  et  tous,  à  l'exception  d'un  seul, 
étaient  exempts  de  ces  stigmates  du  crime  que  l'on  croit 
généralement  distinguer  sur  la  physionomie  des  cou- 
pables. Plusieurs  chariots,  près  de  là,  étaient  remplis 
par  leurs  femmes  et  leurs  enfants,  et  on  voyait  à  leurs 
côtés  quelques-uns  de  leurs  parents,  qui  avaient  égale- 
ment demandé  la  faveur  de  partager  leur  exil. 

Au  milieu  de  ce  groupe  on  remarquait  un  homme 
dont  le  costume,  quoique  semi-ecclésiastique,  aimoneait 
pourtant  la  profession.  Son  ensemble  était  tout-à-fait 
vénérable  et  sa  figure  respirait  vraiment  la  plus  noble 
et  la  plus  pure  iihilanthropie  ;  il  s'occupait  à  distribuer 
des  livres  de  morale  et  de  religion  aux  personnes  qui 
savaient  lire,  écoutait  patiemment  leurs  demandes  et 
leurs  plaintes,  et  souvent  s'empressait  d'y  porter  re- 


0(0 


:? 


mède.  Lesexilésdeleurcôtésemblaient  le  regarder  comme 
un  père,  mais  à  leur  affection  venait  se  joindre  le  plus 
profond  respect;  beaucoup  d'entre  eux  se  prosternaient  à 
ses  pieds  comme  devant  une^image  de  saint  et  touchaient 
la  terre  de  leur  front.  Avant  de  jirendre  congé  d'eux  il 
les  embrassa  tous  les  uns  après  les  autres 5  mais  dès  le 
commencement  de  la  marche  les  sang'ots  et  les  sou- 
pirs se  mêlèrent  avec  abondance  au  bruit  des  ferre- 
ments et  des  chaînes. 

A  peine  le  cortège  avait-il  commencé  à  s'ébranler  qu'il 
fut  arrêté  dans  sa  marche  par  une  espèce  de  m;irchand  à 
barbe,  qui  arrivait  suivi  de  domestiques  portant  de 
vastes  corbeilles  remplies  d'une  sorte  de  galette.  C'est 
un  genre  de  charité  en  usage  à  Moscou,  où  l'on  distribue 
journellement  dans  les  prisons  d'assez  beau  p:iin.  Cette 
fois  les  exilés  et  leurs  familles  reçurent  double  portion. 

La  police  de  Moscou  est  de  la  dernière  vi;:ilance.  mais, 
connue  tous  les  pouvoirs  exécutifs  de  cette  contrée,  elle 
est  inégale  et  capricieuse  dans  son  administration.  Voici, 
par  exemple,  un  cas  d'une  absurde  et  bien  atmce  sévé- 
lité.  A  l'époque  où  les  incendiaires  jetaient  l'alarme 
dans  la  ville  ,  une  servante  trouva  dans  la  rue  une  lettre 
qui  meiiiiçait  un  voisin  d'avoir  sa  maison  brûlée  pendant 
la  nuit  même.  Aussitôt  elle  courut  donner  Pdlarme  à  la 
famille  en  danger,  et,  après  avoir  raconté  l'histoire  à  ses 
maîtres,  alla  se  coucher  dans  une  grande  agitation.  H 
n'y  avait  que  deux  heures  que  la  malheureuse  était 
couchée,  quand  on  vint  l'arracher  de  son  lit  au  milieu 
d'une  nuit  froide  et  pluvieuse,  lui  laissant  à  peine  le 
temps  de  revêtir  un  jupon  et  de  s'envelopper  les  épaules; 
elle  fut  aussitôt  traînée  au  bureau  de  police,  où,  sans  un 
seul  mot  d'interrogatoire ,  on  lui  fit  inmiédiatement 
donner  le  knout.  De  là  jetée  en  prison,  privée  de  nour- 
riture pendant  deux  jours,  elle  serait  morte  de  faim  sans 
une  |)ièce  de  dix-huit  kopecks,  au  moyen  de  laquelle  le 
geôlier  lui  fit  passer  un  petit  morceau  de  pain  noir.  Son 
crime  avait  été  d'avertir  les  gens  menacés,  au  lieu  d'a- 
voir envoyé  d'abord  la  lettre  à  lu  police.  Ce  triste  échan- 
tillon n'a  guère  besoin  de  commentaires. 

En  conséquence  de  la  sévérité  de  la  police  à  suspecter, 
non-seulement  les  coupables,  mais  encore  à  s'emparer 
des  témoins ,  un  Russe  ne  veut  jamais  rien  avoir  à  dé- 
mêler avec  le  corps  d'un  homme  qui  ne  sera  pas  mort 
dans  son  lit  et  de  sa  mort  naturelle.  S'il  eu  rencontre 
un  dans  les  champs  ou  sur  le  grand  chemin,  il  se  met  à 
fuir  comme  si  c'était  un  fantôme.  Un  de  mes  amis,  passant 
à  cheval  près  du  monastère  de  Siminot,  aperçut  à  uue 
distance  éloignée  un  homme  qui  montait  à  un  arbre  pour 
s'y  pendre.  11  partit  aussitôt  au  grand  galop  vers  le  lieu 
de  la  scène  ;  mais  avant  qu'il  fût  arrivé,  un  soldat  qui  se 
trouvait  déjà  là  lui  barra  le  chemin  ne  voulant  pas  per- 
mettre à  mou  ami  de  s'interposer,  sans  être  pour  cela  de 
son  côté  p'us  disposé  à  mettre  obstacle  à  l'événement. 
Il  se  contenta  de  monter  tranquillement  la  garde  dessous 
l'arbre,  jusqu'à  ce  que  la  police  fut  arrivée  avec  une 
foule  immense  à  ses  talons,  et  la  première  chose  dont  on 
eut  soin  après  avoir  détaché  lerorps  fut  d'abattre  àcoups 
de  hache  l'arbre  devenu  impur. 

CHAPITRE  QUATRIÈME. 


Saint-Pétersbourg.— Coup  d'crW  rnpidc.— la  slatoe 
de  riene-lo-Oraud. 


Je  ne  s.iis  si  Pétersbourg  est,  comme  le  pre'tendent 
quelques  voyageurs  ,  la  plM  belle  vilU  du  monde ,  mais 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


351 


je  crois  pouvoir  affirmer  qu'elle  est  du  moins  la  pins 
pittoresque  et  la  plus  gracieuse  de  l'Europe.  Le  hou  goût 
et  l'harmonie  de  sou  ensemble,  les  belles  et  larges  rues 
qui  la  traversent  en  tous  sens,  formées  par  une  suite 
continuelle  de  magniliqucs  maisons,  d'hôtels  et  de  pa- 
lais; ses  canaux,  partout  borde's  de  superbes  quais  de 
granit  et  de  rampes  de  fer  d'un  travail  achevé;  ses  vas- 
tes édi lices  publics,  l'admirable  statue  équestre  de 
Pierre-le-Grand,  le  cours  majestueux  de  la  Neva ,  les 
(églises  nombreuses  à  flèches  dorées  qui  semblent  lancer 
dans  les  airs  des  colonnes  de  feu,  tout  enliu  dans  cette 
jeune  métropole  de  l'empire  des  tzars  concourt  à  pré- 
senter aux  regards  de  l'étranger  qui  la  visite  le  tableau 
le  plus  enchanteur  et  le  plus  éclatant. 

Pétersbourg  renferme  actuellement  une  population 
d'environ  350,000  âmes,  y  compris  les  troupes  de  la 
garnison  ,  et  en  masse  plus  de  60,000  Alleuumds,  Fran- 
çais, Anglais,  Italiens,  Espagnols  ,  Grecs,  Turcs  ,  Ar- 
méniens, Persans,  Ciiinois  ,  etc.  Pendant  près  de  six 
mois  de  l'année  les  rues  de  la  ville  sont  couvertes  d'une 
neige  épaisse  et  durcie,  sur  laquelle  glissent  avec  la  plus 
grande  rapidité  une  foule  de  traîneaux  de  luxe  ou  de  place 
qui  promènent  ou  conduisent  à  leurs  affaires  tous  ces 
habitants  à  costumes  variés ,  dont  le  mélange  étoime 
et  récrée  le  coup  d'œil.  Là  se  distinguent  les  brillants 
uniformes  des  généraux,  des  officiers  de  la  garde;  ici 
les  toilettes  et  les  riches  fourrures  des  dames  de  haut 
parage  ;  de  ce  côté  de?  turbans,  des  bonnets  pointus, 
des  tuni(pies  orientales;  plus  loin  le  frac  parisien,  le  ca- 
fetan du  Juif  et  la  robe  de  soie  de  l'iuilien  ,  et  puis  tous 
ces  cocliers  à  longue  barbe,  ces  laquais  à  pompeuse  li- 
vrée, ce  peuple  gai,  vif,  actif,  qui,  tout  en  allant  et 
venant,  se  découvre  avec  respect  devant  la  mosquée, 
la  pagode  ,  la  synagogue  ,  l'église  catholicpie  ou  proles- 
tante, comme  devant  le  teniple  de  sa  religion.  Ce  uîou- 
veinent  n'amène  point  de  confusion,  et  qu!ii(ju'il  se  re- 
nouvelle sans  cesse  il  est  bien  rare  qu'un  accident  en 
résulte,  parce  que  de  commodes  et  larges  trottoirs  ser- 
vent |)artout  aux  piétons  à  se  garantir  des  chevaux  et 
des  é<pii pages. 

A  Pétersbourg  d'ignobles  et  sales  boutiques  ne  cho- 
quent point  la  vue  couime  en  France.  On  n'y  permet 
aucun  étalage  extérieur,  et  la  voie  publique  ne^s'en 
trouve  jamais  end)arrassée.  Pour  conserver  la  propreté, 
la  netteté  de  tous  les  points  de  passage,  il  est  rigoureu- 
sement interdit  de  jeter  les  ordures  des  maisons  ailleurs 
que  dans  les  tombereaux  qui  circulent  tous  les  matins 
pour  leur  enlèvement;  aussi,  pendant  l'hiver,  la  ville 
demeure -t -elle  constamment  éblouissante,  et  lorsque 
par  hasard  il  dégèle  un  jour  on  peut  se  mouiller  les 
pieds  ,  mais  non  pas  se  crotter ,  se  couvrir  de  boue  , 
comme  en  tant  d'autres  endroits  où  les  mesures  de  po- 
lice n'ordonnent  pas  de  pareils  soins  aux  domestiques. 

Les  Russes,  en  général ,  voient  arriver  les  froids  avec 
plaisir.  Chez  eux  c'est  la  belle  saison,  le  temps  le  plus 
commode  pour  les  comnuniications,  celui  où  l'on  se 
réunit  en  sociélé  plus  nombreuses,  où  les  substances 
nécessaires  à  la  vie  matérielle  sont  à  meilleur  conqite 
par  la  facilité  qu'on  a  de  les  transporter  promptement 
d'un  lieu  vers  un  autre.  Dès  que  le  fraino^e  est  établi, 
les  arrivages  commencent  et  l'abondance  règne.  On  voit 
alors  entrer  dans  la  capitale  des  convois  apportant  toutes 
les  denrées  que  fournit  l'inférieur  du  pays  ,  quelquefois 
à  des  distances  énormes,  et,  spectacle  assez  bizarre, 
des  bœufs,  des  veaux ,  des  porcs,  des  moutons  morts 
depuis  un  mois  ,  se  tiennent  sur  leur  quatre  pieds  dans 


les  halles  et  marchés  publics.  Tués  d'avance  pour  éviter 
des  frais  de  nourriture  et  la  faire  parvenir  plus  tôt  h  des- 
tination, la  gelée  conserve  saine  la  chair  de  ces  animaux, 
et  conmie  elle  raidit  leurs  mend)res  il  est  aisé  de  les 
l)lacer  de  manière  h  ce  qu'ils  en  soient  supportés. 

Pétersbourg,  très  animé  durant  l'hiver,  paraît  presque 
déserte  lorscpie  viennent  les  chaleurs  de  l'été,  qui  sou- 
vent y  sont  accablantes.  L'empereur  et  sa  cour  vont  ré- 
sider à  la  campagne,  et  toutes  les  personnes  qui  jouis- 
sent de  qnelipu'  fortiiiu!  suivent  cet  exeuq)le.  A  cette 
époque  les  traîneaux  sont  remplacés  par  les  droschis  ^ 
petits  chars-à-bancs  très  inconunodes,  et  par  les  autres 
voitures  dont  on  fait  usage  en  Europe,  excepté  les  ca- 
briolets et  les  tilburys,  «pi'on  ne  rencontre  presque  jamais 
en  Russie.  La  campagne  ,  aux  environs  de  Pétersbourg  , 
est  cependant  fort  monotone  ;  elle  ne  produit  guère  na- 
turellement que  trois  sort(  s  d'arbres  :  les  sapins,  les  ifs 
et  les  bouleaux;  mais  les  riches  seigneurs,  à  force  de 
bras  d'esclaves  et  d'argent,  savent  eudjellir  les  localités 
les  plus  arides,  et  quoupie  sous  le  60"=  degré  de  latitude 
on  pourrait  se  croire  en  Italie  en  parcourant  les  inunenses 
et  uiagniii(pies  jardins  qui  dépendent  de  ces  habitations 
luxueuses,  lors<jue  tes  rayons  d'un  beau  soleil  viennent 
ajouter  à  leur  éclat.  Des  serres  chaudes,  à  dimensions 
prodigieuses,  reçoivent  le  soir  tous  les  végétaux  qui  ont 
à  craiiulre  dans  ce  climat  la  fraîcheur  des  nuits,  et  dès 
que  le  jour  paraît  eu  annonçant  une  douce  température, 
ils  sont  reportés  à  la  place  (pi'ils  occupaient  la  veille. 
C'est  dans  les  serres  dont  nous  parlons,  entretenues  à  si 
grands  frais  et  confiées  pour  l'ordinaire  à'  la  direction 
d'horticnlleurs  allemands,  <pi'on  peut  remarcpier  les 
résultats  où  parvienm'ut  l^îTrt  et  les  soins  de  l'iionune. 
Les  meilleurs  fruits  des  contrées  les  plus  favorisées  du 
ciel  y  mûrissent  cpiand  la  neige  couvre  les  champs  et 
les  forêts,  quai^d  les  fleuves  ont  leur  surfice  consolidée 
par  cinq  ou  six  pieds  de  glace  et  que  le  vent  du  nord 
souffle  avec  le  jikis  de  furie.  Prospérant  sur  le  même 
arbre  ,  les  fleurs  de  toute  espèce  y  répandent  leur  par- 
fum en  attendant  (pie  les  aiiparlements  du  maître  les 
réclament  comme  ornement;  enfin,  sans  que  ce  sjit  à 
l'occasion  d'un  dîner  d'apparat,  il  n'est  pas  rare  de  voir, 
dans  le  mois  de  janvier,  par  exemple,  lorscpi'au  dehors 
tonte  la  nature  semble  morte,  la  table  d'un  seigneur 
abondamment  chargée  au  dessert  de  cerises,  prunes, 
poires  ,  ananas  ,  abricots  et  pèches  qui  vieiuient  d'être 
cueillis  à  l'instant  sur  leur  tige.  Il  n'est  aucune  des 
voluptés  de  fa  vie  que  les  Russes  ne  recherchent  dans 
leur  intérieur,  et  cela  paraît  d'autant  plus  extraordi- 
naire qu'en  d'autres  circonstances  ils  se  soumettent  sans 
murmure  à  des  privations  longues  et  cruelles. 

Lorsqu'on  songe  aux  diflicultés  que  Pierre  I"  dut 
vaincre  pour  fonder  une  ville  comme  Pétersbourg  sur  un 
marais,  on  est  contraint  d'admirer  son  génie,  la  force  de 
sa  V(donlé,  ainsi  que  le  zèle,  le  dévouement  et  l'obéis- 
sance avec  lesquels  if  fut  servi  par  ses  auxifiaires  de  toute 
condilion.  Celui  qui  sut  créer  tant  de  merveillis,  méta- 
morphoser des  lieux  prestpie  inhabitables  en  un  séjour 
délicieux,  édilier  tant  de  palais  là  où  naguère  se  trou- 
vaient à  peine  quelques  misérables  cabanes  de  pécheurs, 
ne  tenait  cependant  pas  beaucoup  au  luxe  pour  lui-mènu'. 
Vêtu  de  gros  drap,  couché  durement,  ne  se  nourrissant 
pas  mieux  (pi'uu  simple  officier,  c'était  dans  une  chétivo 
maison  de  bois  {pi'il  résidait,  tandis  que  sa  nouvelle  ca- 
pitale sortait  radieuse  et  comme  par  enchantement  de  ce.s 
marécages  déserts  qui  sembl.iient  si  peu  capables  de  la 
supporter.  Encore  cette  maison  u'avait-elle  pas,  dans  le 


tmm 


352 


LECTURES  DU  SOIR. 


principe,  les  arcades  qui  l'entourent  aujourd'hui;  elles 
ont  été  faites  pour  la  défendre  contre  les  injures  du  temps, 
sans  empêcher  qu'on  l'examine.  L'intérieur  se  compose 
de  trois  pièces  :  une  chambre  à  coucher,  un  salon  et  une 
salle  à  manger.  Les  meubles  grossiers  qui  serWrent  au 
Izar  s'y  trouvent  encore  ;  on  les  conserve  avec  le  religieux 
respect  qu'inspire  sa  mémoire. 

Quoique  le  palais  où  résident  les  souverains  de  la  Rus- 
sie ,  depuis  le  milieu  du  siècle  dernier,  ne  soit  pas  d'une 
architecture  généralement  approuvée ,  il  offre  quelque 
différence  avec  le  logement  qui  suffisait  au  grand  homme 
dont  nous  venons  de  parler.  Cet  édifice  a  450  pieds  de 
longueur,  350  de  profondeur  et  70  de  hauteur.  Si  les  de- 
hors manquent  de  véritable  noblesse,  en  revanche  l'in- 
térieur est  d'une  magnificence  extrême.  C'est  ce  qu'on 
nomme  le  palais  d'hiver,  parce  que  l'empereur  actuel  et 
ceux  qui  l'ont  précédé  ne  l'habitent  que  pendant  la  saison 
rigoureuse.  11  est  composé,  comme  on  le  voit  ici,  d'un 
rez-de-chaussée ,  d'un  bel  étage  et  d'un  attique  ;  mais 
dans  l'ensemble  et  les  détails,  ce  monument  est  peu  digne 
de  louanges,  malgré  la  réputation  de  l'architecte  italien 
sur  les  plans  duquel  il  fut  bûti. 

L'objet  d'art  le  plus  remarquable  de  Pétersbourg,  et 
peut-être,  en  ce  genre,  du  monde  entier,  est  la  statue 
équestre  de  Pierre-le-Grand ,  exécutée  par  Falconnet , 
sculpteur  français,  sous  le  règne  et  parles  ordres  de  Ca- 
therine II.  On  n'a  pas  besoin  d'être  artiste  pour  admirer 
ce  chef  d'œuvre,  il  ne  faut  qu'avoir  des  yeux  et  de  l'âme. 
L'empereur  est  monté  sur  un  coursier  fougueux  franchis- 
sant un  rocher.  D'une  main  il  tient  les  rênes  et  de  l'autre 
semble  dominer  tout  ce  qui  l'environne.  La  peau  d'ours 
sur  laquelle  il  est  assis  figure  l'état  de  barbarie  où  se 
trouvait  et  dont  il  a  tiré  son  peuple.  Ses  vêtements  sont 


à  l'orientale ,  et  la  couronne  de  laurier  qui  lui  ceint  le 
front  ajoute  au  caractère  imposant  de  ses  traits  nobles  et 
sévères.  La  poésie,  la  chaleur  d'exécution,  la  majesté  de 
cet  admirable  monument  sont  au-dessus  de  tout  éloge, 
et  ce  que  nous  avons  d'analogue  en  Angleterre  ne  mérite, 
comparativement,  que  du  mépris.  Le  bloc  de  granit  qui 
soutient  le  cheval  pesait  dans  l'origine  trois  millions  ;  c'est 
une  grande  faute  de  l'avoir  diminué  pour  en  changer  la 
forme  et  le  polir;  à  l'état  brut  il  était  préférable  comme 
image  des  obstacles  que  le  Tsar  avait  à  surmonter  pour 
civiliser  sa  patrie;  d'un  côté,  il  porte  ces  mots  gravés  en 
lettres  d'or:  Pctro  primo,  Catharina  secunda,  1782,  de 
l'autre  la  même  inscription  en  langue  russe. 

Nous  ne  craignons  pas  d'aller  trop  loin  en  disant  que 
les  fameux  chevaux  corinthiens,  conquis  par  Venise, 
possédés  ensuite  par  la  France  et  rendus  à  Venise,  le 
cèdent,  sous  tous  les  rapports,  au  chef-d'œuvre  de  Fal- 
connet. Les  Français  qui  visitent  Pétersbourg  doivent 
être  glorieux  en  songeant  que  ce  qui  captive  le  plus  de 
suffrages  dans  une  si  belle  ville  fut  créé  par  un  artiste 
de  leur  nation.  Il  est  des  monuments  qui  étonnent  da-r 
vantage,  soit  par  leurs  proportions  gigantesques,  soit 
par  le  temps  qu'on  a  dû  mettre  à  les  construire,  mais 
aucun  n'excite  plus  l'euthousiaspie  et  pe  révèle  plus  de 
génie. 

LEITCH  RlTCHlE  ESSQ. 

{A  Journey  ofto  St-Pétersburg  and  Moscou:,) 
Traduction  de  VfOitV. 


Toutes  les  illustraiions  de  cet  article  sont  dessinées  et  gravées 

par  St.vas. 


Place  Saint- Péteisbouig. 

AU  DEPOT  CENTRAL  D'aBONNEMENT  ,  RI  E  SAI^T-GEORGES ,  1 1.  IMt'RlilÊ  PAR  LES  PRESSES  MÉC.VMQLES  DE  E.  DUVEROLR , 

'  '  rue  de  vcmeuU ,  4. 


XII. 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


353 


ÉTUDES  MORALES. 


L'ENFANT  SANS  3IERI:. 


•^.  Angclu3  ciistos. 

pj.  Siib  timbra  alarum  Uiarum  protège  nos. 

(  Rites  catiiomq.  Le  Dimanche  ù  Compiles.) 

Une  vie  pure  ei  Dieu. 

(  Ciï  vit  et  iciiffraneet  tl  un  ^uart  d'heurt  ir  jclt.  ) 


PREMIERE  PARTIE. 


1816. 


CHAPITRE  PREMIER. 


PROLOGUE. 


En  1816 ,  la  rue  Coqucnard ,  au  lieu  d'unir  le  faubourg 
Poissonnière  à  un  quartier  nouveau  peuplé  d'artistes  et 
le  plus  élégant  de  Paris  peut-être,  n'aboutissait,  vers 
son  extrémité  méridionale ,  qu'à  des  plaines  désertes , 
à  des  jardins  incultes  et  à  la  rue  des  Martyrs ,  qui  n'était 
point  encore  tout-à-fait  bâtie-,  la  rue  Neuve-Saint-Georges 
et  la  Nouvelle-Athènes  n'existaient  même  pas  en  projets  5 
et  la  rue  de  la  Victoire^  que  l'on  venait  de  réaffubler  de 
son  nom  de  rue  Chantereine,  formait  la  ceinture  la  plus 
reculée  du  quartier  raisonnablement  habitable,  à  partir 
du  boulevard. 

La  rue  Coquenard  ne  garde  que  trop  des  stygmates 
de  son  ancien  isolement;  à  la  voir  encore  aujourd'hui 
étroite,  mal  bâtie  et  habitée  par  des  personnes  de  petite 
fortune,  on  peut  se  figurer  sans  peine  ce  qu'elle  devait 
être  il  y  a  vingt  ans  ;  et  l'on  doit  comprendre  combien  il 
fallait  que  la  position  de  madame  Dubois  fût  difficile, 
pour  que  la  veuve  d'un  général  eût  pris  un  appartement 
dans  cette  rue,  et  surtout  au  quatrième  étage. 

Il  est  vrai  qu'après  avoir  monté  les  cent  douze  marches 
qui  conduisaient  chez  madame  Dubois,  on  éprouvait  une 
vive  surprise  en  se  voyant  au  milieu  de  quatre  pièces,  pe- 
tites il  faut  l'avouer,  mais  dont  l'élégante  propreté  se  fai- 
sait pressentir  dès  le  seuil  peint  et  frotté  soigncusemon!. 
Toutefois,  si  d'abord  la  première  impression  était  douce, 
si  les  regards  se  reposaient  agréablement  sur  l'ordre 
et  la  recherche  que  cet  «ippartement  présentait  dans 
son  ensemble,  bientôt  le  cœur  se  serrait  péniblement 
à  la  vue  de  certains  détails  qui  ne  révélaient  que  trop  la 
pauvreté  de  madame  Dubois.  Ainsi,  par  exemple,  le  lit 
de  la  chambre  à  coucher  dressait  bien  ,  il  est  vrai ,  sous 
l'alcôve  ,  quatre  colonnes  d'acajou  surmontées  de  chapi- 
teaux en  cuivre  doré  et  flanquées  à  leur  base  de  petites 
Victoires  de  même  métal  ;  mais  au  lieu  de  tapis  de  pied 

SEPTEMBRE  1836. 


on  ne  remarquait  devant  le  lit  qu'une  pièce  de  gros  drap 
dont  les  innombrables  travaux  à  l'aiguille  ne  parvenaient 
point  a  déguiser  la  vétusté.  Une  seule  cheminée  ne  man- 
quait pas  de  pendule ,  et  quoique  l'hiver  sévît  avec 
toute  sa  rigueur,  à  peine  les  deux  ou  trois  tisons  posés 
dans  l'âtre  laissaient- ils  échapper  quelques  lueurs  va- 
cillantes qui,  par  intervalle  ,  jetaient  dans  l'appartement 
une  clarté  fausse  et  fugitive. 

Cinq  heures  et  demie  venaient  de  sonner  lorsqu'un 
bruit  de  pas,  dans  l'escalier,  tira  madame  Dubois  de  la 
douloureuse  rêverie  qui  l'accablait  depuis  une  heure.  A 
ce  bruit  de  pas,  elle  se  leva  de  son  fauteuil,  alluma  pré- 
cipitamment de  la  lumière,  et  vint  ouvrir  avant  que  la 
sonnette  ne  s'agitât. 

C'était  un  jeune  homme  de  dix-huit  ans  à  peu  près» 
pâle,  maladif,  et  dont  les  yeux  bleus  exprimaient  une  ti- 
midité féminine.  Il  baisa  respectueusement  la  main  de 
madame  Dubois  et  attacha  des  regards  ,  qui  s'emplirent 
de  larmes  ,  sur  le  visage  amaigri  et  sur  les  traits  souffre- 
teux de  sa  mère. 

—  Comment  te  trouves-tu  ce  soir?  lui  demanda-t-il, 
quoiqu'il  n'eût  pas  besoin  de  cette  question  pour  savoir 
combien  les  souffrances  de  sa  mère  s'étaient  accrues 
depuis  le  matin. 

—  Bien  ,  mon  enfant ,  bien  je  t'assure  ,  Samuel. 
Après  ce  pieux  mensonge  que  madame  Dubois  savait 

bien  pourtant  n'être  pas  cru  par  son  fils  ,  tous  les  deux 
s'assirent  l'un  devant  l'autre  ,  et  tous  les  deux  se  mirent 
à  fondre  en  larmes. 

—  0  mon  enfant!  mon  enfant!  mie  deviendras-tu  sans 
ta  mère  !  s'écria  madame  Dubois  vaincue  par  le  désespoir 
et  en  se  jetant  dans  les  bras  de  son  fils,  qu'elle  serrait 
éperdument  contre  sa  poitrine. 

Ecoute,  Samuel,  reprit  madame  Dubois  d'une  voix 
moins  émue  et  en  s'armaut  de  force:  écoute,  ne  soyons 
point  faibles ,  et  ne  cherchons  point  à  nous  bercer  d'i- 
nutiles illusions,  qui  ne  nous  trompent,  hélas!  ni  l'un  ni 
l'autre.  Le  mal  qui  me  consume  fait  chaque  jour  de 

—  45.  —  TROISIÈME  VOLUMBj 


354 


LECTURES  Dll  SOIR. 


nouveaux  et  de  rapides  progrès;  peut-être,  bientôt,  mon 
enfant  ..  mon  enfant,  tu  seras  orplielin. 

Elle  se  jeta  (le  nouveau  sur  le  sein  de  son  fils  et  leurs 
sanglots  se  confondirenl  longtemps  encore. 

Madame  Dubois  se  dégagea  doucement  des  étreintes  de 
Samuel ,  et  passant  ses  bras  autour  de  lui  :  —  Notre 
position  est  difficile  et  rude,  vois-tu!  Je  n'ai  pu  obtenir 
encore  la  pension  modique  qui  m'est  due  conune  veuve 
d'un  ge'néral  de  brigade  mort  au  champ  d'honneur...  Les 
retards  qu'a  subis  cette  affaire  nous  ont  réduits  à  un  état 
de  gêne  qui  me  donnait  les  plus  graves  inquiétudes  pour 
ton  avenir.  J'ai  pris  une  résolution  désespérée  ;  j'ai  confié 
mes  projets  à  l'ancien  ami  de  ton  père.,  au  capitaine  Loustot; 
je  lui  ai  peint  franchement  la  pauvreté  à  laquelle  nous 
sommes  réduits,  et  je  l'ai  supplié  de  te  faire  obtenir  un 
brevet  de  sous-aide  chirurgien  dans  un  régiment  ou 
dans  un  hôpital.  Pour  te  diminuer  les  chances  de  la  car- 
rière militaire  à  laquelle  tous  les  Français  se  trouvaient 
inévitablement  appelés  sous  le  régime  de  l'Empire,  je  t'a- 
vais fait  faire  des  études  médicales  ;  ma  prévoyance  ne 
m'a  point  déçue ,  et  je  m'en  applaudis  aujourd'hui  puis- 
qu'elle va  t'assurer  un  moyen  d'éviter  la  misère  et  l'a- 
bandon. 

—  Te  quitter ,  ma  mère,  te  quitter  ! 

—  Non,  non,  mon  enfant,  non,  jamais!  Je  te  suivrai: 
j'irai  demeurer  avec  toi,  dans  la  ville  où  t'appelleront  les 
ordres  du  ministre.  Jamais  je  ne  te  quitterai,  jamais... 
Une  toux  suivie  de  sang  interrompit  ces  protestations 
insensées...  Le  spectre  livide  de  la  mort,  un  instant 
oublié,  se  dressa  de  nouveau  entre  les  deux  infortunées 
créatures,  qui  gai'dèrent  un  long  et  morne  silence. 

Ce  fut  en  ce  moment  qu'un  bruit  de  pas  éperonnés 
retentit  lourdement  sur  chaque  marche  de  l'escalier  et 
que  l'on  frappa  un  coup  rude  à  la  porte. 

Puis  cette  porte  s'ouvrit,  et  l'on  vit  entrer  la  grande 
figure  brune  d'un  homme,  plus  vieilli  que  vieux,  et  dont 
les  moustaches  larges  et  noires  formaient  un  contraste 
singulier  avec  la  chevelure  blanche. 

Du  reste,  quand  bien  même  il  n'eût  point  porté  un  ru- 
ban rouge  à  la  boutonnière  de  sa  redingote  bleue,  hermé- 
tiquement fermée  ;  quand  bien  même  sa  main  droite  n'eût 
point  été  mutilée  par  une  blessure,  il  était  impossible  de 
ne  point  reconnaître  en  lui,  du  premier  coup  d'oeil,  un  de 
ces  vieux  soldats  dont  Napoléon  avait  su  tirer  un  parti 
si  habile,  quoiqu'à  vrai  dire,  ils  n'eussent,  la  plupart, 
d'autre  mérite  qu'une  obéissance  passive  et  une  bravoure 
brute. Cet  hommedevait  être  un  ami  de  la  famille  Dubois, 
car  la  malade  l'accueillit  par  un  sourire  triste  et  intime, 
tandis  que  Samuel  détournait  la  tête  pour  cacher  ses 
larmes  et  les  essuyer  furtivement. 

—Qu'est-ce  qui  m'a  bâti  un  homme  qui  pleure  ?  s'écria 
le  militaire.  Attends,  mon  garçon,  je  vas  t'en  donner,  des 
larmes  1  Sacredié,  occupe-toi  plutôt  de  faire  tes  paquets  et 
de  te  préparer  à  partir,  car  voici  ta  nomination  de  sous- 
aide  en  chirurgie  à  l'état-major  de  Cambrai ,  dans  le 
département  du  Nord. Tiens,  lista  feuille  de  route:  iYoiîj: 
Samuel  Dubois;  grade:  sous-aide  en  chirurgie;  arri- 
vée à  sa  destination  :  le  4  octobre  1816. 

—  Le  4  octobre  !  Mais  nous  sonnnes  aujourd'hui  le  2  ! 
s'écria  Samuel  avec  effroi. 

—  Pardieu  !  je  le  sais  bien  ;  demain  h  midi  en  route  ! 
Après  demain,  à  la  même  heure,  eu  grand  uniforme 
chez  le  commandant  de  l'état-major,  et  de  là  chez  le  chi- 
rurgien en  chef  do  l'hôpital.  Allez! 

—  Je  ne  partirai  pas  demain. 

1  -  Oui-dài  !  mon  garçon ,  interrompit  brusquement  le 


militaire ,  alors  va-t-cn  chercher  où  tu  le  voudras  des 
brevets  de  sous-aide ,  et  des  amis  qui  les  sollicitent. 
Sais-tu  ce  qu'il  m'en  a  coûté  pour  faire  ce  que  me  deman- 
dait la  lettre  de  ta  mère?  Quand  il  s'est  agi  de  moi,  j'ai 
préféré  la  demi -solde  plutôt  que  d'aller  demander 
quelque  chose  à  ceux  qui  léchaient  les  bottes  des  nou- 
veaux ministres.  Eh  bien  !  ce  que  je  n'ai  point  fait  pour 
moi,  je  m'y  suis  résigné  pour  le  fils  de  mon  général. 
On  m'a  refusé, j'ai  insisté  ;  on  m'a  objecté  des  difficultés, 
je  les  ai  levées;  et  aujourd'hui,  quand  je  t'apporte  ce  que 
j'ai  eu  tant  de  peine  à  obtenir ,  ce  qui  me  coûte  si  cher , 
tu  veux  manquer  à  l'appel  et  tu  dis  :  Je  ne  partirai  pas. 
Va-t-en  à  tous  les  diables! 

—  Mais,  ma  mère?...  je  ne  peux  pas  quitter  ina  nàère 
malade! 

—  Ta  mère ,  reprit  le  capitaine  emporté  plas  loin  qu'il 
ne  l'aurait  voulu  par  sa  brusquerie ,  ta  mère  sera-t-elle 
guérie  demain  ?  sera-t-elle  guérie  dans  un  mois  ?  Est-ce 
à  son  âge  et  avec  sa  maladie... 

11  s'arrêta  tout  court. 

Je  te  répète  qu'il  faut  partir ,  ajonta-t-il  d'une  voix 
moins  rude  :  ta  mère  elle-même  l'en  démontrera  l,i  né- 
cessité. Ainsi  donc  arrange-toi,  et  demain  en  route. 

Il  se  leva  pour  partir. 

Mais  un  regard  jeté  sur  la  mère  et  l'enfant  émut 
jusqu'au  fond  de  l'àme  le  vieux  troupier  :  il  seatit  des 
larmes  emplir  ses  yeux  à  l'aspect  de  la  douleur  de  ces 
deux  infortunées  créatures,  au  moment  d'être  séparées, 
peut-être,  pour  ne  plus  jamais  se  revoir.  II  leur  tendit  à 
tous  les  deux  ses  grosses  mains,  que  Samuel  et  sa  mère 
pressèrent  en  fondant  en  larmes;  et  il  sortit  sans  pro- 
férer une  parole,  car  s'il  avait  essayé  de  parler,  se5 
sanglots  auraient  éclaté. 

Après  son  départ,  madame  Dubois  pleura  quelques 
instants,  étendue  dans  son  fauteuil,  en  silence  et  sans 
autre  mouvement  que  les  légères  secousses  produites  par 
les  sanglots  étouffés. 

Puis,  avec  un  effort  violent,  et  après  s'être  armée  de 
tout  son  courage,  elle  se  leva  sur  son  séant  et  voulut 
adresser  à  Samuel  des  paroles  d'énergie;  mais  les  san- 
glots s'échappèrent  seuls  de  ses  lèvres,  et  elle  ne  put  que 
se  jeter  dans  les  bras  de  son  enfant  : 

—  Samuel  !  mon  Samuel  ! 

Et  s'arrachant  de  ses  étreintes  : 

—  Mon  Dieu!  mon  Dieu!  donncz-nîoi  la  force  de  me 
séparer  de  lui. 

Dieu,  sans  doute,  écouta  cette  prière,  et  prenant  en 
pitié  l'infortunée ,  envoya  l'un  de  ses  auges  pour  la  cou- 
vrir de  son  aile,  car  bientôt  à  ce  désespoir  succéda  un 
calme  douloureux  et  résigné,  dont  Samuel  lui-même 
subit  bientôt  l'influence. 

Elle  se  leva  pour  préparer  le  linge  et  tous  les  objets 
que  Samuel  devait  emporter  pour  son  voyage.  Elle  ne 
négligea,  n'omit  rien,  et  descendit  jusqu'aux  plus  petits 
détails  avec  une  prévoyance  merveilleuse ,  non  sans 
Joindre  à  chacune  de  ces  choses  une  instruction  simple  et 
lucide  sur  la  manière  de  s'en  servir,  et  de  les  ménager 
avec  le  plus  d'économie  possible. 

Cela  terminé ,  et  le  linge  et  le  reste  enfermés  dans  une 
grande  malle,  elle  détacha  de  son  cou  un  médaillon 
dont  elle  ne  se  séparait  jamais;  il  renfermait  des  cheveux 
du  général  Dubois. 

Elle  ouvrit  le  bijou,  joignit  de  ses  cheveux  anx  chereux 
de  son  mari ,  et  donna  le  médaillon  à  Samuel. 

Cette  fois  encore  des  larmes  coulèrent  sur  ses  joues, 
mais  avec  lenteur  et  silencieusement. 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


355 


Ensuite  elle  embrassa  Samuel  sur  le  front ,  et  ils  se 
séparèrent  jusqu'au  lendemain  matin  ;  car  minuit  venait 
de  sonner. 

A  l'âge  de  Samuel ,  il  n'est  guère  de  chagrin  dont  la 
TÎoIence  puisse  empêcher  de  reposer  ;  brisé  par  les  agi- 
tations de  la  journée,  engourdi  par  ses  larmes,  il  ne  tarda 
point  à  se  laisser  aller  à  un  sommeil  profond.  Mais  il 
n'en  fut  point  de  même  pour  madame  Dubois,  dévorée 
par  une  fièvre  lente  et  qu'agitait  le  malaise  sans  relâche 
d'une  maladie  de  poitrine.  Et  puis,  d'ailleurs,  une  mère 
qui  va  quitter  son  fils  saurait-elle  jamais  dormir,  une 
mère  mourante,  une  mère  qui  se  dit  :  •  Encore  demain,  et 
puis  après  cela  je  ne  le  verrai  plus;  je  n'entendrai  plus 
sa  Toix  douce  et  qui  m'émeut  profondément.  Quand  mes 
souflrance^  prendront  de  l'énergie,  il  ne  sera  plus  là  pour 
soulever  ma  tète!... 

'Jamais!  jamais  !  • 

Jugez  combien  fut  lente  cette  nuit  de  l'infortunée  ! 

Et  cependant  elle  aurait  donné  sa  vie  pour  en  arrêter 
une  des  minutes,  pour  prolonger  un  seul  des  instants  qui 
la  laissaient  du  moins  encore  près  de  son  fils!  Car,  il  est 
là;  elle  le  sait,  elle  entend  le  bruit  de  sa  respiration..  Et 
demain,  demain!...  O  mou  Dieu!  l'isolement, un  isole-  ; 
ment  qui  ne  doit  plus  finir  que  dans  le  ciel  ! 

Le  jour  revint  ;  toute  la  matinée  se  passa  en  prépa- 
ratifs de  départ  qui  renouvelaient  sans  cesse  les  douleurs 
des  infortunés. 

A  onze  heures  et  demie,  le  bruit  des  pas  éperonnés  du 
capitaine  Loustot  se  fit  entendre  :  l'arrivée  du  bourreau 
ne  produit  pas  sur  le  condamné  une  impression  pins 
horrible  que  n'en  produisit  la  présence  de  cet  ami  dévoué 
sur  madame  Dubois  et  sur  son  fils. 

Le  capitaine  salua  d'un  air  embarrassé  et  releva  sa 
moustache ,  sans  trop  savoir  ce  qu'il  faisait,  car  le  cœur 
lui  manquait  devant  ces  deux  visages  pâles,  devant  ces 
yeax  las  et  brûlés  par  les  pleurs. 

Enfin  il  tira  sa  montre,  la  remit  dans  son  gousset, 
l'en  tira  encore  et  balbutia  : 

—  Midi  moins  un  quart. 

A  ces  mots ,  madame  Dubois,  blanche  comme  un  fan- 
tôme ,  se  leva  sans  une  larme ,  sans  un  signe  de  faiblesse , 
sans  qu'une  seule  des  fibres  de  son  visage  éprouvât  la 
moindre  agitation. 

De  sa  main  humide  et  froide  elle  prit  la  main  de  son 
fils,  qui  fondait  en  larmes,  et  embrassa  lentement  Samuel 
sur  le  front;  puis ,  toujours  debout,  elle  lui  fit  signe  de 
partir. 

Le  capitaine  entraîna  le  jeune  homme. 

Lorsqu'ils  furent  éloignés,  madame  Dubois  perdit  toute 
cette  force  qui  lui  avait  donné  un  héroïsme  que  les  mères 
seules  peuvent  comprendre,  et  elle  se  laissa  aller  aux 
crises  du  plus  violent  désespoir.  Elle  proférait  des  mots 
entrecoupés,  à  travers  lesquels  revenait  sans  cesse  le  nom 
de  son  tils;  elle  se  tordait  sur  son  fauteuil,  elle  heurtait 
ses  mains  convulsives,  et  à  la  fin  une  toux  violente  ter- 
mina celte  longue  crise;  toux  à  laquelle  succéda  bientôt 
un  vomissement  ensanglanté;  puis  elle  tomba  sans  con- 
naissance tout  de  son  long  et  en  murmurant  : 

—  Samuel  !  Samuel  ! 

Deux  heures  après,  le  capitaine  Loustot  remontait  l'es- 
calier de  madame  Dubois;  suivant  son  habitude  il  heurta 
du  doigt  à  la  porte,  quoiqu'elle  fût  ouverte.  Comme  on 
ne  répondit  point,  il  entra. 

Madame  Dubois  était  encore  étendue  et  sans  mouve- 
ment. 

Le  vieux  militaire  la  releva ,  la  mit  sur  son  lit ,  et  in- 


terrogea les  battements  du  ocear  ;  le  cœur  ne  battait  plus 
qu'un  peu. 

Il  appela  du  secours,  il  envoya  chercher  un  médecin, 
le  médecin  arriva  enfin  ;  mais  il  secoua  tristement  la  tète. 

—  Capitaine,  dit-il  au  vieux  militaire  qui  attachait 
sur  lui  des  regards  pleins  d'angoisse  et  de  douleur,  cette 
crise  est  bien  grave! 

Malgré  les  tristes  prévisions  du  médecin ,  madame 
Dubois,  à  force  de  soins,  reprit  connaissance.  Elle  se  sou- 
leva sur  son  lit  et  promena  autour  d'elle  un  regard  in- 
quiet ,  qui  cherchait  Samuel. 

Bientôt  elle  se  souvint.  Alors  sa  t^te  retomba,  son 
regard  s'éteignit,  et  des  larmes  coulèrent  le  long  de  ses 
joues;  puis  elle  tendit  la  main  au  capitaine  : 

—  Seule!  niurmura-t-clle. 

—  Seule,  non  pas ,  dit-il  en  cherchant  à  maîtriser  son 
émotion;  seule,  non  pas,  car  je  ne  vous  quitterai  point 
dun  quart  d'heure  jusqu'à  votre  couvalesceoce,  —  jus- 
qu'au moment  où  nous  irons  faire  un  voyage  à  Cambrai 
et  revoir  Sanuiel. 

Madan>e  Dubois  secoua  tristement  la  tête,  et  ses  yeux 
se  tournèrent  vers  le  ciel. 

—  C'est  là  seulement ,  dit-elle,  que  je  dois  revoir  mon 
enfant. 


CHAPITRE  II 


LOIN  DE  SA   MERE. 


Durant  les  premières  agitations  de  son  dépâft ,  la  tôte 
en  feu,  les  nerfs  brises,  les  yeux  gonflés  de  larmes  brû- 
lantes, Samuel  n'éprouvait  qu'un  assourdissement  dou- 
loureux sans  perception  distincte.  Le  fracas  de  la  dili- 
gence, les  roues  qui  broyaient  bruyamment  le  pavé,  les 
cinq  personnes  qui  s'agitaient  avec  gène  autour  de  lui 
pour  se  loger  dans  l'incommode  voiture ,  ajoutaient  en- 
core à  l'incertitude  de  ses  idées  et  de  ses  sensations.  11 
regardait  avec  stupidité  passer  et  disparaître  vaguement 
les  rues  de  Paris,  à  travers  les  glaces  de  la  portière 
voilées  déjà  par  l'haleine  des  voyageurs...  Sans  une  idée 
complète  ,  sans  un  souvenir  distinct,  une  grande  im- 
pression de  froid  ajoutait  encore  à  son  malaise  de  corps 
et  à  sa  stupeur  d'esprit  ;  car  la  neige  tombait  grise  et 


356 


LECTURES  DU  SOIR. 


froide  avec  abondance  et  venait  se  fondre  parmi  la  boue  , 
noire  des  ruisseaux.  Mais  lorsque  la  diligence  sortit  des  ; 
faubourgs  et  entra  dans  la  campagne,  lorsqu'une  éblouis-  ; 
santé  et  immense  étendue  s'offrit  aux  regards  de  Samuel,  ; 
lorsque  le  bruit  des  roues  s'endormit  dans  la  neige ,  peu  ; 
à  peu   l'engourdissement  du  pauvre  jeune  homme  se  ; 
dissipa  et  il  comprit  tout  l'isolement  dans  lequel  il  se  ; 
trouvait  jeté  désormais.  Chacun  des  individus  qui  l'en-  ; 
touraient  s'occupait  de  lui-même  avec  un  complaisant  ; 
égoTsme,  sans  prendre  garde  à  ce  fils  qui  venait  de  quit-  ; 
ter  une  mère  mourante  et  qui  pleurait...  Personne!  C'é-  ; 
taient  deux  commis-voyageurs ,  grossiers  et  mauvais  ; 
plaisants,  qui  ne  suspendaient  leurs  facéties  triviales  que  ; 
pour  les  remplacer  par  l'argot  du  commerce  ;  c'était  un 
gros  marchand,  à  l'air  épais  et  stupide,  et  un  homme  qui 
prenait  à  lui  seul,  pour  ses  longues  jambes,  presque  tout 
l'espace  dont  les  genoux  et  les  pieds  de  Samuel  auraient 
dû  légalement  occuper  la  moitié.  Il  y  avait  bien  encore 
là  une  femme;  mais  l'aspect  de  sa  vieillesse  mesquineet 
ridicule  aigrissait  encore  plus  les  douleurs  de  Samuel,  qui 
comparait  la  physionomie  grimaç^inte  placée  devant  lui 
aux  traits  vénérables  de  sa  mère. — Voilà  donc  l'existence 
qui  l'attend  désormais  ;  plus  de  soins  tendres  et  caressants  ! 
plus  de  prévenances  qui  rendent  la  vie  bonne  et  facile  !  plus 
de  douces  paroles  qui  réconcilient  après  une  faute,  qui  re- 
lèvent après  un  découragement,  qui  semblent  suspendre 
les  douleurs  du  corps...  De  l'isolement  !  un  horrible  isole- 
ment !  une  existence  laborieuse,  à  mener  seul,  seul  parmi 
toutes  les  exigences  tracassières  de  la  vie  matérielle  et 
positive,  sans  bien-être!  sans  repos!  sans  mère! 

Et  alors  l'image  de  sa  mère  mourante ,  morte  peut- 
être,  se  dressa  devant  ses  yeux  et  réveilla  ses  douleurs 
avec  tant  d'énergie  que  le  sang  lui  monta  violemment 
à  la  poitrine  et  au  visage  et  que  le  pauvre  jeune  homme 
faillit  étouffer. 

Il  n'eut  que  le  temps  d'abaisser  avec  vivacité  la  glace 
de  la  portière  ;  soudain  un  épais  tourbillon  de  neige  se 
jeta  dans  la  voiture  et  fit  partir  une  détonation  de  cinq 
cris  de  colère  et  de  reproche. 

—  Fermez  cette  portière,  monsieur. 

—  C'est  se  moquer  du  monde  ! 

—  Eh!  monsieur,  vous  êtes  bien  échauffé! 

—  Quelle  diable  d'idée  vous  prend-il  là? 

—  Monsieur  ,  monsieur ,  je  suis  toute  mouillée. 
Samuel  sans  les  entendre  restait  devant  la  portière  ou- 
verte et  cherchait  un  peu  d'air  à  respirer. 

Alors  un  des  commis-voyageurs  ,  rustaud  à  barbe 
noire,  le  prit  rudement  par  le  bras  ,  le  repoussa  dans  la 
voiture  et  referma  la  portière.  Puis  connue  Samuel  le 
regardait  avec  une  surprise  mêlée  de  colère  : 

—  Si  vous  n'êtes  pas  content ,  mon  petit  monsieur  , 
je  suis  à  votre  service ,  ricana  le  butor. 

—  Hélas!  soupira  Samuel  à  cette  lâche  insulte ,  he'- 
las!  voilà  le  sort  qui  m'attend  désormais.  O  ma  mère! 
ma  mère  ! 

Après  une  nuit  glaciale,  passée  en  voiture  au  milieu  de 
ces  gens  ignobles  et  hargneux,  Samuel  arriva  enfin  dans 
la  Aille  de  Cambrai ,  sa  destination. 

A  peine  descendu  de  voiture,  il  lui  fallut  aller  rendre 
visite  à  ses  chefs  militaires  et  recevoir  un  billet  de  loge- 
ment. Ses  chefs  lui  firent  un  accueil  plein  d'indiffé- 
rence, et  le  billet  de  logement  lui  désigna  la  maison  de 
M.  Landast  de  Cimecourt  conune  devant  lui  donner  asile. 

Parmi  les  charges  et  les  contributions  sans  nombre 
djDnt  on  accable  les  habitants  de  la  province ,  et  surtout 


des  villes  de  guerre,  il  n'en  est  point  de  plus  odieuse  que 
celle  des  logements  militaires ,  par  laquelle  on  introduit 
forcément  un  étranger  dans  une  famille  paisible  dont  C€t 
étranger  ne  heurte  que  trop  les  habitudes  quand  il  ne 
scandalise  pas  ses  mœurs.  Aussi  le  bourgeois  le  plus  pa- 
cifique et  le  plus  résigné  ne  voit-il  jamais  arriver  chez  lui, 
sans  colère,  le  porteur  d'un  billet  de  logement.  Or,  M.  Lan- 
dast de  Cimecourt,  personnage  influent  de  la  ville, 
qui  s'était  jusqu'alors  soustrait  à  la  gêne  de  loger  des 
militaires,  faillit  tomber  de  son  haut  lorsque  Samuel  se 
présenta  chez  lui:  et  il  en  exprima  énergiqnement  sa  sur- 
prise et  son  mécontentement. 

Ce  fut  sous  de  telles  auspices  que  Samuel  fit  son  en- 
trée chez  M.  de  Cimecourt,  et  qu'une  vieille  servante 
grondeuse  le  conduisit  dans  une  chambre  petite,  peu 
commode,  et  n'ayant  que  deux  fenêtres  étroites,  l'une 
ouvrant  sur  un  jardin,  l'autre  sur  la  rue. 

Néanmoins,  Samuel  éprouva  une  sorte  de  joie,  le  len- 
demain, lorsqu'après  son  service  terminé  à  l'hôpital,  il 
\int  se  réfugier  dans  cette  petite  chambre.  Là,  du  moins, 
il  ne  recevait  pas  les  ordres  sévères  de  ses  supérieurs, 
sans  pitié  pour  sa  timidité  et  pour  son  inexpérience 
craintive;  là,  du  moins,  il  n'avait  point  à  supporter  les 
sourires  moqueurs  de  ses  camarades ,  car  ceux-ci  ne 
comprenaient  rien  à  un  élève  en  chirurgie  qui  ne  savait 
ni  fumer  ni  boire,  et  qui  rougissait  à  la  moindre  plaisan- 
terie équivoque.  Etendu  dans  un  ^ieux  fauteuil ,  devant 
un  de  ces  bons  feux  de  houille  qui  briîlent  en  grondant 
et  qui  répandent  une  si  molle  chaleur,  il  pouvait  rêver 
en  liberté  à  sa  mère  et  relire  la  lettre  qu'il  en  avait  reçue 
le  matin  ;  cette  lettre  si  triste  et  si  consolante  à  la  fois.  Et 
puis,  il  y  avait  un  plaisir  frais  et  nouveau  pour  lui  ;  c'était 
de  soulever  furtivement  le  rideau  d'une  de  ses  fenêtres, 
et  de  regarder,  dans  le  grand  jardin  qui  ceignait  le  corps- 
de-logis  principal,  s'ébattre  des  jeunes  filles.  Leurs  jeux 
naïfs,  leur  gaîté  enfantine  lui  faisaient  bien  et  adoucis- 
saient un  peu  la  sécheresse  dont  souffrait  son  cœur.  Oh! 
qu'il  eût  donné  de  choses  pour  pouvoir  se  mêler  à  leurs 
i  jeux ,  pour  pouvoir  leur  dire  :  Combien  vous  êtes  heu- 
'  reuses,  vous  qui  n'êtes  point  séparées  d'une  mère  !  Mais 
'  loin  de  là,  son  insupportable  timidité  l'empêchait  de 
'  faire  la  moindre  démarche  pour  se  rapprocher  de  cette 
'  famille  où,  cependant,  on  l'accusait  de  manquer  de  poli- 
'  tesse  et  de  ne  point  avoir  fait,  en  arrivant,  une  visite 
''  qu'exigeaient  les  convenances. 

Voilà  dans  quelle  situation  à  l'égard  de  son  hôte ,  se 
'  trouvait  Samuel  vingt  jours  après  son  arrivée. 

Or,  c'était  un  dimanche,  un  de  ces  dimanches  de  la 
',  fin  d'automne ,  où  le  soleil  resplendissant ,  l'air  tiède  et 
!  le  ciel  bleu  semblent  un  bienfait  inespéré  que  l'on  se 
!  hâte  de  saisir  et  de  mettre  à  profit.  Si  nous  ajoutons  que 
'  c'était  le  dernier  dimanche  d'octobre  18t6,  année  plu- 
!  vieuse  s'il  en  fût  jamais,  on  comprendra  que  les  rues  de 
'.  Cambrai  étaient  pleines  de  bourgeois  qui  se  rendaient 
',  aux  fêtes  villageoises  de  la  banlieue, ou  qui  du  moins  pro- 
!  jetaient  une  promenade  hors  de  la  ville.  Cette  joyeuse 
!  agitation  se  manifestait  jusque  dans  le  quartier  le  plus 
'.  paisible,  le  plus  solitaire  et  le  plus  féodal  de  la  ville; 
;  nous  voulons  parler  de  la  rue  Saint-Georges,  sorte  de 
;  faubourg  Saint-Germain ,  où  l'hôtel  de  la  sous-préfecture 
;  s'enclavait  entre  une  quarantaine  de  maisons  d'un  as- 
;  pect  grave,  prétentieux,  et  refrogné  comme  les  grandes 
'  façons  et  la  morgue  d'une  vieille  douairière  de  province. 
!  Ces  maisons  avaient,  pour  la  plupart,  des  portes  grisâ- 
!  très,  délabrées,  vermoulues,  surnjoutées  d'un  œil  de 
'  bœuf  et  juchées  an  bout  d'un  perron  formé  par  quatre 


i 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


357 


ou  cinq  marches  de  pierre.  Des  volets  déjetds  ou  (î?s 
jalousies  d'un  vert  équivoque  tenaient  les  fenêtres  à  de- 
mi closes,  et  dès  le  seuil,  on  frissonnait  d'une  odeur  hu- 
mide qu'exhalaient  fortement  les  carreaux  de  terre  cuite 
dont  le  corridor  d'entrée  et  le  vestibule  se  trouvaient 
pavés.  Les  fenêtres  de  l'étage  unique  qui  s'élevait  au- 
dessus  du  rez-de-chaussée  étaient  voilées  par  de  grands 
rideaux  en  étoffe  de  coton,  sans  draperies,  et  tirées  ou 
plutôt  tendus  de  manière  à  donner  une  idée  peu  avanta- 
geuse de  leur  ampleur. 
Décrire  une  maison  de  la  rue  Saint-Georges,  c'est  les 


décrire  à  peu  près  toutes.  Néanmoins,  pour  l'acquit  de 
notre  conscience,  disons  que  nous  avons  pris  modèle 
cur  la  plus  vieille  et  la  plus  apparente,  celle  qu'habitait 
en  1816  monsieur,  ou  plutôt  comme  il  aimait  à  s'en 
donner  le  titre,  messire  Landast  de  Cimecourt. 

Messire  Landast  de  Cimecourt  fut  l'un  des  premiers 
habitants  delà  rueSaiiit  Georges  que  la  beauté  de  l'après- 
midi  attira  sur  le  seuil  de  sa  maison. 

—  Allons,  mesdemoiselles,  s'écria-t-il  en  mettant  ses 
gros  gants  de  peau  de  daim  soigneusement  lavés,  allons, 
que  l'on  ne  se  fasse  pas  attendre. 


i 


Dès  les  premières  paroles  de' cette  voix  forte,  quatre 
jeunes  filles  accoururent  avec  empressement  et  furent 
bientôt  suivies  de  deux  autres  de  leurs  sœurs.  L'aînée 
pouvait  compter  seize  ans,  et  la  iioius  ùgée  trois.  Blon- 
des toutes  les  six,  vêtues  de  même  toutes  les  six,  elles 
formaient  devant  monsieur  de  Cimecourt  un  groupe  dé- 
licieux sur  lequel  il  jeta  un  regard  à  la  fois  triste  et  fier, 
témoignage  de  son  orgueil  paternel  et  de  ses  inquiétudes 


pour  l'avenir  d'une  si  nombreuse  famille.  Une  gaîté 
franclie  animait  les  six  jolis  visages,  et  tandis  que  les 
plus  jeunes  bondissaient  et  battaient  des  mains,  heu- 
reuses du  beau  soleil  et  du  plaisir  de  la  promeiiiide, 
les  aînées  se  rendaient  entre  elles  de  ces  petits  soins  de 
femmes,  qui  consistent  à  rajuster  un  pli  de  robe,  à  re- 
lever un  nœud  de  rubans ,  ou  à  réprimer  une  boucle  de 
cheveux.  Pour  ces  dernières,  se  parer  d'une  robe  neuve  . 


358 


LECTURES  DU  SOIR. 


et  se  faire  belles  était  le  grand  plaisir  de  la  promenade; 
pour  les  plus  petites,  c'e'tait  la  joie  de  bondir  dans  les 
campagnes  et  de  revenir  avec  de  gros  bouquets  de  fleurs. 
Ensuite,  arriva  leur  mère,  qu'avait  retenue  la  dernière 
au  logis  le  soin  de  clore  les  armoires  et  de  renfermer 
leur  énorme  trousseau  de  clefs  dans  un  nécessaire  dont 
la  petite  clef,  nouée  à  un  ruban,  ne  quittait  jamais  la  cein- 
ture de  madame  de  Cimecourt. 

—  Et  Athénaïs?  f-  "manda  M.  de  Cimecourt  :  toujours  la 
dernière  !  J'aurais  été  bien  étonné  s'il  ne  nous  avait  point 
fallu  l'attendre  ! 

Cette  gronderie  était  faite  néanmoins  d'une  voix  tel- 
lement indulgente  qu'elle  ne  ressemblait  pas  à  une 
gronderie,  et  quand  la  retardataire  parut ,  le  faible  re- 
proche de  M.  de  Cimecourt  expira  sur  les  lèvres  de 
i'heureuï  père  ',  il  ne  put  que  prendre  la  main  de  sa  fille 
et  la  lui  baiser. 

—  Quelle  adoralile  enfant!  dit-il  avec  complaisance 
et  tout  bas  en  donnant  le  bras  à  sa  femme,  tandis  que  les 
sept  jeunes  GUes  marchaient  devant  eux  j  quelle  adorable 
enfant!  qu'elle  est  jolie! 

—  Et  si  bonne!  si  douce!  toujours  joyeuse!  toujours 
avenante  !  reprit  avec  non  moins  d'emphase  madame  de 
Cimecourt. 

—  Il  faut  l'espérer ,  elle  sera  notre  joie ,  comme  elle 
est  notre  orgueil  5  un  beau  mariage  lui  assurera  une  exis- 
tence brillante  ;  elle  n'aura  point  de  fortune,  il  est  vrai, 
mais  avec  sa  beauté ,  avec  sou  nom  et  avec  sa  famille  sur- 
tout... 

Interrompus  brusquement  dans  leurs  châteaux  en  Es- 
pagne, monsieur  et  madame  de  Cimecourt  durent  se 
ranger  brusquement  le  long  de  la  muraille-  Un  jeune 
officier  de  l'état-major  prussien  semblait  lutter  avec 
son  cheval  andaloux  ,  et  ne  pouvoir  ni  contenir,  ni  feire 
avancer  le  fougueux  animal ,  qui ,  la  bouche  écumantp, 
bondissait  d'une  extrémité  de  la  rue  à  l'autre ,  se  cabrait, 
ruait,  se  dressait  sui  ses  jambes  de  derrière,  et  glissait 
sur  le  pavé  d'où  jaillissaient  des  milliers  d'étincelles. 
Pour  quiconque  ne  savait  pas  que  cette  lutte  ne  provenait 
que  d'un  jeu ,  —  car  le  cavalier  retenait  le  cheval  par 
la  bride  en  l'excitant  avec  les  éperons,— c'était  un  spec- 
tacle effrayant  que  cet  homme  sans  cesse  prêt  à  se  briser 
sur  la  terre  et  n'ayant  de  chance  de  salut  que  dans  sa 
présence  d'esprit ,  son  adresse  et  son  courage.  Après  di| 
minutes  environ  d'une  scène  pareille,  et  durant  laqueUp 
le  jeune  fou  semblait  moins  occupé^e  son  péril  que  de 
regarder  Athénaîs  qui  ne  semblait  pas  partager  l'épour 
vante  de  ses  sœurs  et  de  sa  mère,  i|  lâcha  la  bride  à  son 
cheval  baigné  de  sueurs  et  partit  au  g^lop  avec  U  rapi- 
dité d'une  flèche. 

—  Eh  bien!  Athénaîs,  ne  viendrez-vous  pas?  cria 
M.  de  Cimecourt  à  sa  fille,  qui  suivait  de  ses  regards 
immobiles  le  cavalier  déjà  disparu  depuis  longtemps. 

Elle  sortit  conmie  d'un  songe,  vint  reprendre  le  bras 
d'une  de  ses  sœurs,  et  suivit  son  père  et  sa  mère  dans  la 
partie  solitaire  de  la  campagne  que  M.  de  Cimecourt 
choisit  pour  se  promener.  Car,  vous  le  comprenez  de 
reste,  la  famille  de  messire  Landast  de  Cimecourt,  la 
])remière  famille  du  pays,  ne  pouvait  aller  se  mêler  aux 
familles  bourgeoises  qui  remplissaient  les  chemins  des 
villages  et  se  rendiiient  joyeusement  à  la  danse.  11  faut 
savoir  se  respecter  et  tenir  son  rang  d'une  manière  di- 
gne, dût-on  s'ennuyer. 

Lorsque  M.  de  Cimecourt  et  sa  famille  eurent  disparu, 
le  rideau  de  la  petite  fenêtre,  placéejuste  au-dessus  de  la 
porte  de  leur  maison ,  retomba  brusquement ,  et  le  jeune 


homme  qui  le  tenait  levé,  et  qui  depuis  quelques  mo- 
ments regardait  attentivement  à  travers  les  vitres,  rentra 
et  se  ieta  sur  une  chaise. 

Une  pâleur  extrême  succéda  bientôt  à  l'animation  pas- 
sagère de  ses  joues ,  et  l'expression  de  tristesse  qui  lui 
était  habituelle  reparut  sur  son  visage. 

—  Hélas  !  pensa-t-il ,  pour  moi  aussi  le  dimanche  était 
un  jour  de  fête ,  un  jour  où  j'allais  joyeusement  me  pro- 
mener avec  ma  mère,  quand  il  faisait  un  beau  soleil.  Main- 
teuant  ma  pauvre  mère  reste  seule  au  logis  et  pleure, 
car  son  fils  n'est  plus  là.  Malheuveuse  mère,  comme 
elle  souffre  de  mon  absence ,  malgré  la  résignation  et 
le  calme  qu'elle  s'efforce  de  montrer  dans  ses  lettres.... 
je  n'aurais  point  dû  la  quitter  -,  j'aurais  dû  lui  dés(rf)éif 
pour  rester  près  d'elle ,  pour  soutenir  sa  tête  souffrante. 
Si  j'allais  la  voir!  Oh!  oui ,  j'en  obtiendrai  la  permission 
de  l'intendant  militaire ,  et  dans  quelques  jours  ma  pau- 
vre mère  me  reverra  !  U  ne  faudra  point  la  prévenir  de 
mon  arrivée,  je  n'écrirai  point  que  je  pars.  Je  monterai 
tout  doucement  chez  elle,  j'ouvrirai  la  porte  sans  bruit 
et  je  me  jetterai  dans  ses  bras...  Non,  tant  d'émotion 
pourrait  lui  faire  mal  :  une  joie  si  grande,  inattendue, 
lui  deviendrait  funeste.  Une  fois  la  permission  obtenue, 
j'écrirai  :  «Dans  deux  jours  ton  fils  t'embrassera,  mère.  • 
Que  de  bonheur  dans  ce  projet!  revoir  ma  mère,  ma 
bonne  et  sainte  mère  que  j'ai  quittée  malade  et  en  larmes  ; 
entendre  encore  sa  douce  et  tendre  voix-,  presser  encore 
de  mes  lèvres  ses  mains  que  la  fièvre  rend  presque 
toujours  brûlantes...  Oh  !  oui,  il  faut  que  ces  projets  se 
réalisent,  bientôt,  demain,  aujourd'hui,  à  l'instant, 
car  je  vais  ^Uer,  sur  l'heure,  demander  à  l'intendant  la 
permission  4<  mon  départ. 

En  ce  moooMit  un  bruit  d'éperons  retentit  dans  l'esca- 
lier et  on  frappa  rudement  à  la  porte. 

—  Qui  est  U? 

—  Le  capitaine  Loustot. 

—  Vous,  capitaine  !...  ohl  ma  aère  est  morte!  vous 
venez  me  l'apprendre. 

Et  il  tomba  sans  connaissance. 

—  Ap  diable  U  foui  s'écria  le  capitaine.  Eh!  non,  ta 
mère  n'est  point  morte  !  Ta  mère  est  ici,  à  Cambrai,  elle 
t'attend  à  l'hùtel.  Elle  n'a  pu  vivre  sans  toi  à  Paris ,  et 
coiBipe  elle  a  obtenu  enfin  sa  pension  de  veuve ,  elle  est 
venue  te  rejoindre.  Mais  il  ne  m'entend  pas  !  il  ne  re- 
vient point  à  lui.  Compient  faire?  quel  parti  prendre? 
Holà  !  Quelqu'un  !  A  ('aide  ! 

Nais  personne  ne  Tenait. 


--f 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


359 


CHAPITRE  ni. 

LA  GARDE-MALADE. 

On  se  figure  aisc^ment  l'embarras  du  vieux  militaire 
lorsqu'il  se  trouva  seul  avec  Samuel  évanoui.  Il  le  releva, 
il  le  plaça  dans  un  fauteuil ,  il  lui  jeta  de  l'eau  sur  le 
front;  mais  rien  ne  put  rendre  connaissance  au  pauvre 
jeune  homme. 

Alors  le  capitaine  Loustot  prit  le  parti  de  descendre 
et  de  demander  de  l'aide  dans  la  maison  où  logeait  Sa- 
nuiel. 

Par  bonheur ,  If.  de  Cimecourt  et  sa  famille  ne  con- 
■■iiièrent  point  lapromenade  qu'ils  comptaient  faire  5  car 
.  1  licier  prussien  dont  nous  avons  parlé  tout  à  l'heure, 
n'ayant  pas  cessé  de  les,  suivre  avec  une  affectation 
marquée ,  le  vieux  bourgeois  avait  pris  le  parti  de  revenir 
sur  ses  pas  et  de  rentrer  au  logis ,  d'assez  mauvais  hu- 
meur ,  et  non  sans  pester  contre  l'insolence  de  l'étran- 
feer.  Il  ne  fut  guère  plus  satisfait  de  voir  chez  lui  un  in- 
çontiu  ,  qui  frappait  à  toutes  les  portes  assez  rudement 
pour  les  briser. 

—^  Au  secours ,  mademoiselle  !  s'écria  le  capitaine  en 
s' adressant  par  instinct  à  Athénaïs  qui,  femme  et  jeune, 
devait  être  la  plus  compatissante  -,  au  secours  !  par  pitié. 
Mou  ami,  le  jeune  homme  qui  loge  chez  vous,  se  meurt. 

Il  n'en  fallut  pas  dire  davantage  pour  qu'aussitôt 
Athénaïs  et  sa  mère  montassent  avec  précipitation  chez 
Saniuel,  qu'elles  trouvèrent  encore  sans  connaissance. 

Pendant  ce  temps-là,  M.  de  Cimecourt  allait  chercher 
lui-même  son  médecin  qui  demeurait  dans  le  voisinage, 
et  les  jeunes  fllles,  qui  n'avaient  point  osé  suivre  leur  mère 
et  leur  sœur  aînée,  attendaient  avec  curiosité,  sur  le  seuil 
du  corps-de  logis  intérieur ,  l'issue  du  drame  que  le  ha- 
sard venait  de  jeter  dans  leur  vie  uniforme  et  paisible. 

Quant  au  capitaine ,  il  avait  complètement  perdu  la 
tête  et  pleurait  comme  un  enfant. 

Profondément  émues  par  la  douleur  de  cet  homme  si 
rude  en  apparence,  Athénaïs  et  sa  mère  faisaient  respirer 
des  sels  au  malade  el  lui  frottaient  doucement  les  tempes 
avec  de  l'eau  de  Cologne. 

—  Pauvre  enfant  !  disait  pendant  ce  temps-là  le  capi- 
taine éperdu  !  Si  vous  saviez  ce  qui  l'a  jeté  dans  un  pa- 
reil état?  Il  a  cru  que  je  venais  lui  apprendre  la  mort  de 
sa  mère  ;  je  suis  entré  comme  un  brutal,  et  sa  mère  l'at- 
tend à  l'hôtel,  mesdames;  et  elle  va  peut-être  trouver  son 
lils  mort! 

Il  y  avait  pour  les  deux  femmes  tant  d'intérêt  et  tant 
de  sympathie  dans  les  paroles  du  capitaine  qu'à  leur 
tour  elles  sentirent  des  larmes  glisser  dans  leurs  yeux. 

Enfui  Samuel  donna  quelques  signes  de  vie.  Le  capi- 
taine, qui  suivait  avec  anxiété  les  moindres  de  ses  mou- 
vements, tes  accompagnait  d'une  exclamation,  singu- 
lier mélange  de  douleur  et  de  joie...  mais  à  la  fin  il  ne 
put  y  tenir  davantage,  et  se  mettant  à  deux  genoux  près 
du  lit: 

—  Sumuel  !  s'écria-t-il,  Samuel,  c'est  moi  !  me  recon- 
nais-tu? Ta  mère  n'est  point  morte,  elle  v»  venir  ici,  tu 
la  verras... 

—  Demain;  interrompit  madame  de  Cimecourt,  qui 
comprenait  le  danger  d'une  pareille  entrevue  après  une 
crise  si  violente.  Demain;  car  elle  n'arrive  que  demain, 
n'est-ce  pas,  monsieur  le  capitaine? 

Samuel  laissa  tomber  sa  main  dans  la  main  de  son  ami  ; 
puis  il  souleva  ses  paupières  U-nleaient  et  avec  peine.  Sou 


regard  rencontra  la  figure  pâle  d'Athénaïs,  toute  resplen- 
dissante de  l'angélique  expression  que  donne  aux  femmes 
la  charité-  Il  crut  rêver  et  ferma  les  yeux. 

Mais  il  ne  rêvait  point,  car  une  petite  main  se  posa 
sur  son  front  brûlant  et  une  voix  douce  lui  demanda: 

—  SoulTrez-vous  moins  ,  monsieur? 

Il  n'avait  point  la  force  de  parler;  il  lépondit  par  un 
geste. 

Sur  ces  entrefaites,  le  médecin  arriva  ;  à  mesure  qu'il 
étudiait  les  symptômes  de  la  maladie  son  front  devenait 
plus  sombre  et  plus  inquiet. 

—  Madame,  dit-il  en  prenant  à  l'écart  madame  de  Ci- 
mecourt, sans  la  faiblesse  de  son  organisation  et  l'état 
maladif  de  sa  poitrine,  ce  jeune  homme  aurait  peu  de 
choses  à  redouter  de  ce  qu'il  éprouve;  mais  par  mal- 
heur, il  est  possible  qu'une  inflammation  se  détermine 
par  la  prédisposition  dont  je  vous  parle,  et  alors  je  ne 
réponds  plus  de  rien;  du  reste,  je  reviendrai  ce  soir,  et 
si  la  fièvre  paraissait,  envoyez-moi  chercher  immédia- 
tement. 

Il  écrivit  ensuite  plusieurs  prescriptions  ,  expliqua  la 
manière  dont  il  fallait  les  administrer  au  malade ,  et 
sortit. 

Alors  Athénaïs  quitta  la  chambre  de  Samuel  et  revint 
quelques  instants  après  ;  elle  s'était  débarrassée  de  son 
chapeau  et  avait  quitté  sa  robe  de  soie  pour  des  vête- 
ments plus  simples  et  pour  un  tablier.  Elle  prit  une  chaise, 
s'installa  près  du  malade,  comme  l'aurait  pu  faire  une 
sœur  grise,  et  dit  à  sa  mère  : 

—  Si  vous  vouliez,  bonne  mère,  descendre  pour  pré- 
parer le  souper  à  ma  place?  vous  savez  que  mon  père 
n'aime  point  à  attendre. 

—  Tuas  raison,  répliqua  madame  de  Cimecourt;  n'ou- 
blie pas  ce  qu'a  dit  le  docteur  :  une  cuillerée  de  cette  po- 
tion de  quart  d'heure  en  quart  d'heure. 

—  Oui,  mère,  il  m'en  souvient  bien. 

Madame  de  Cimecourt  descendit  sur  la  pointe  du  pied, 
et  Athénaïs  resta  seule  avec  le  malade  et  le  capitaine  qui 
la  regardait  avec  admiration.  Par  les  conseils  d'Athénaïs, 
il  quitta  quelques  instants  son  ami ,  pour  aller  rejoindre 
madame  Dubois  que  la  longue  absence  du  vieux  militaire 
inquiétait  déjà  beaucoup.  Après  bien  des  précautions 
oratoires ,  il  avoua  ce  qui  était  arrivé  en  diminuant  au- 
tant que  possible  la  gravité  de  ce  qu'éprouvait  Samuel. 
Puis,  moitié  par  prière,  moitié  par  violence  ,  il  obtint 
de  cette  mère  éperdue  qu'elle  attendrait  jusqu'au  len- 
demain matin  pour  se  rendre  près  de  son  fils,  énumé- 
rant  les  dangereux  effets  que  produirait  sur  le  malade, 
déjà  si  fort  agité,  la  vue  de  celle  qu'une  sage  prévoyance  ne 
lui  avait  annoncée  que  pour  le  lendemain.  Afin  de  la  ras- 
surer tout-à-fait,  il  vint  cinq  ou  six  fois,  jusqu'à  minuit, 
s'informer  de  l'état  du  malade,  et  il  en  raconta,  surtout  la 
dernière  fois,  des  mensonges  si  rassurants  que  la  pauvre 
mère,  moins  inquiète,  finit  par  se  jeter  sur  un  lit  où  elle 
trouva  quelques  heures  d'un  sommeil  plein  d'agitalion, 

A  Paris  il  semblerait  tout- à- fait  invraisemblable 
qu'une  jeune  fille  s'instituât  ainsi  la  garde-malade  d'un 
inconnu;  mais  dans  les  mœurs  simples  el  pauvres  delà 
Flandre,  surtout  à  l'époque  dont  nous  parlons,  une  telle 
conduite  n'avait  rien  que  de  très  naturel.  Maintenant, 
par  malheur,  une  civilisation  incomplète  a  dénaturé  ces 
mœurs  qui  rappelaient,  en  beaucoup  de  choses  sages,  l'é- 
ducation biblique  des  familles  anjîlaises.  Donc,  ni  madame 
de  Cimecourt  ni  .son  mari  ne  pensèrent  le  moins  du 
monde  à  reprendre  dans  la  couiluite  de  leur  fille;  loin 
de  là,  ils  la  trouvèrent  toute  naturelle.  >  près  avoir  soupe; 


360 


LECTURES  DU  SOIR. 


inadame  de  Cimecourt  monta  remplacer  sa  fille  chez  le 
iiialade  5  et  quand  Athénaïs  eut  fini  son  repas,  elle  revint 
s'asseoir  auprès  du  lit  jusqu'au  retour  du  médecin. 

—  La  nuit,  dit-il,  sera  fort  agitée,  il  faudra  continuer 
de  quart  d'heure  en  quart  d'heure  l'usage  des  calmants  ; 
demain  matin,  je  l'espère,  nous  obtiendrons  des  résultats 
moins  inquiétants.  Bonsoir. 

Et  comme  le  médecin  sortait  : 

— 11  est  tard,  dit  Athénaïs  à  M.  Loustot  :  je  vous  en- 
gage à  vous  retirer  ;  vous  avez  passé  la  nuit  en  voiture 
et  vous  devez  avoir  besoin  de  repos,  capitaine. 

Il  y  avait  dans  l'emploi  de  ce  mot  capitaine^  substitué 
à  l'expression  cérémonieuse  de  monsiiur  ,  je  ne  sais 
quelle  vague  nuance  d'intimité  qui  toucha  jusqu'au  cœur 
le  vieux  soldat. 

—  Avec  votre  permission,  mademoiselle,  je  vais  aller 
souper  à  mon  tour,  et  je  reviendrai... 

—  Non,  dit-elle  avec  une  voix  caressante  et  un  sou- 
rire devant  lequel  le  capitaine  se  serait  volontiers  mis  en 
adoration,  non;  demain,  ce  sera  votre  tour;  mais  au- 
jourd'hui allez  vous  reposer  ;  je  veillerai  près  de  notre 
malade. 

Et  elle  tendit  la  main  au  vieillard  qui,  malgré  toute 
son  envie  de  rester  près  de  Samuel,  sortit  subjugué  par 
l'ascendant  de  la  jeune  fille  et  regagna  son  auberge. 

Une  fois  qu'il  fut  parti ,  madame  de  Cimecourt  vint 
donner  à  sa  fille  le  baiser  du  soir,  et  s'en  alla  rejoindre 
son  mari ,  couché  depuis  deux  heures ,  ainsi  que  ses 
autres  filles  ,  suivant  les  habitudes  et  la  discipline  de  la 
maison. 

Athénaïs  roula  ses  cheveux ,  se  plaça  commodément 
dans  un  grand  fauteuil ,  mit  un  tabouret  sous  ses  pieds, 
attira  vers  elle  une  petite  table  sur  laquelle  brûlait  une 
lampe ,  et  se  mit  à  broder,  attentive  au  moindre  mouve- 
ment de  Samuel. 

Mais  bientôt  son  aiguille  s'arrêta  ;  les  deux  mains  de  la 
jeune  fille  tombèrent  sur  ses  genoux,  et  sa  tète  s'inclina 
sur  sa  poitrine. 

Deux  fois  même,  le  malade  exhala  des  plaintes  sans 
qu'elle  l'entendît. 

Quelles  pensées  la  préoccupaient  si  profondément?  A 
qui  songeait-elle? 

Au  capitaine  prussien  qu'elle  avait  rencontré  le  soir. 


CHAPITRE  IV. 


DETAILS  D  INTERIECR. 


Pendant  qu'Athénaïs  veille  près  de  Samuel  avec  une 
hospitalité  digne  des  temps  où  Nausicaa  lavait  elle-même 
à  la  rivière  le  linge  de  sa  famille,  et  de  celui  où  la  Juive 
Rebecca  pansait  les  blessures  du  chevalier  Ivaniioe,  il 
faut,  pour  achever  de  mieux  comprendre  les  mœurs  pa- 
triarcales de  M.  de  Cimecourt  et  de  sa  famille,  pénétrer 
dans  son  intérieur  et  s'initier  à  quelques  détails  de  sa 
manière  de  vivre. 

Messire  de  Landast  de  Cimecourt  n'était  ni  princ. 
ni  duc,  ni  marquis  ,  ni  comte,  ni  vicomte,  ni  cheval)  ' 
ni  baronnet,  ni  même  écuyer.  Sur  nul  point  de  la  Flâna  , 
voire  du  globe,  il  n'existait  aucun  fief,  aucune  bourgade 
qui  portât  le  nom  de  Landast  de  Cimecourt;  mais  le 
digne  personnage  n'en  vénérait  pas  moins  la  noblesse 
de  sa  famille  comme  étant  de  l'illustration  la  plus  grande 
et  de  l'antiquité  la  plus  reculée;  son  cachet,  d'un  pouce 
de  diamètre  ^portait  de  gueules  à  la  croix  engrelée  d'or^ 
et  quand  il  apposait  ce  cachet  sur  la  cire  d'une  lettre,  ou 
bien  quand  il  parlait  de  ses  aïeux,  un  orgueil  ineffable 
dilatait  ses  narines,  animait  ses  yeux  et  faisait  relever  sa 
tête;  enfin  sa  phrase  favorite,  et  qui  ne  manquait  jamais 
d'arriver, pompeuse  et  solennelle,  jusque  dans  les  moin- 
dres entretiens,  était  celle-ci  :  «  Ma  famille  est  la  pre- 
mière famille  du  pays.  • 

Le  fait  est  que  l'opinion  qu'il  professait  à  cet  égard, 
toute  la  ville  la  partageait  également  et  l'avait  acceptée 
de  tradition  et  sans  chercher  à  se  rendre  compte  de  son 
p!us  ou  moins  de  fondement.  1814  et  le  retour  des  Bour- 
bons étaient  venus  donner  à  ces  prétentions  plus  d'impor- 
tance et  presque  de  la  valeur.  Le  loyalisme  des  principes 
de  M.  de  Cimecourt,  l'honneur  qu'il  avait  reçu  de 
Louis  XVIII  pendant  le  séjour  de  ce  prince  à  Cambrai, 
honneur  qui  ne  consistait  eu  rien  moins  qu'en  l'admission 
de  messire  de  Cimecourt  à  la  table  royale,  enfin  un  crédit 
plus  imaginaire  que  réel  qu'on  lui  supposait,  en  avaient 
fait  un  personnage  d'importance,  salué  respectueusement 
dans  la  rue,  et  dont  on  venait  réclamer  la  protection  et  les 
apostilles  lorsque  l'on  adressait  quelque  pétition  au  roi, 
M.  de  Cimecourt  croyait  beaucoup  lui-même  à  son  in- 
fluence, parce  qu'il  prenait  au  sérieux  les  offres  de  ser- 
vice faites  en  l'air  par  un  ministre  qui  avait  logé  chez 
lui,  au  retour  de  Gand,  et  parce  que  le  hasard  l'avait 
servi  une  fois  ou  deux  dans  ses  protégés.  Aussi,  ne 
dispensait-il  que  gravement  sa  protection,  examinant  le 
plus  ou  moins  de  droit  que  l'on  avait  de  l'obtenir,  et 
n'accordant  son  apostille  qu'à  un  chaud  royalisme  et  à 
des  opinions  qui  ne  présentaient  rien  d'équivoque. 

Le  patrimoine  de  M.  de  Cimecourt  pouvait  avoir  une 
valeur  numérique  de  cent  cinquante  mille  francs  :  comme 
il  consistait  en  terres  qui  ne  rapportent  guère  plus  de 
trois  à  quatre  pour  cent,  même  dans  le  plus  fertile 
lies  pays,  en  Flandre,  ses  revenus  atteignaient  à  peine 
cinq  uiille  livres. 

Cinq  mille  livres  pour  subvenir  à  l'existence  de  dix 
personnes!  Cela  semblerait  de  toute  impossibilité  à  une 
famille  parisienneet  s'accomplissait  néanmoins  honorable- 
ment chez  M.  de  Cimecourt.  11  savait  encore,  avec  cette 
faible  somme,  s'entourer  d'une  sorte  d'apparence  aris- 
tocratique qui  ne  contribuait  pas  médiocrement  à  faire 
Cl  flétcr  sur  lui  la  considération  générale;  considération, 
.i'ailleurs,  eue  ne  lui  refusaii  iit  point,  même  ceux  que 


MUSEE  DES  FAMILT.ES. 


361 


des  opinions  libérales  rendaient  le  moins  favorables  au 
vieux  royaliste. 

Si  l'économie  et  la  sage  administration  de  M.  de  Ci- 
mecourt  entraient  pour  beaucoup  dans  cet  habile  em- 
ploi de  ses  revenus,  l'activité  laborieuse  et  intelligente 
de  sa  femme  ajoutaient  encore  à  l'infaillibilité  de  leurs 
résultats. 

Levée  chaque  matin  dès  six  heures  avec  ses  filles , 
elle  indiquait  à  chacune  d'elles  sa  tâche  et  veillait  à  ce 
qu'on  l'exécutât  strictement.  Les  deux  aînées,  en  jupon 
court,  descendaient  à  la  cuisine  pour  y  pétrir  le  pain  et 
le  placer  sur  la  pelle  de  bois  de  M.  de  Cimccourt  qui  se 
chargeait  de  l'enfourner  et  de  veiller  à  sa  cuisson;  deux 
,^'jitresjeunes  filles  mettaient  en  ordre  lachambreà  coucher 
i'  ieurs  parents,  celle  d'Athénaïs  et  le  dortoir  où  six  petits 
Il  s  d'une  propreté  ravissante  les  réunissaient  à  l'heure 
de  la  toilette  et  du  coucher  ;  quant  aux  dernières,  assises 
près  d'une  fenêtre,  elles  réparaient  le  gros  linge  du  mé- 
nage, sous  l'inspection  de  leur  mère,  qui  allait  et  venait 
partout,  attentive  à  ce  qu'on  ne  laissât  ni  un  grain  de  pous- 
sière sur  les  meubles,  ni  de  la  farine  sur  la  table  de  la  cui- 
sine, ni  un  point  hasardé  dans  un  ravaudage  de  torchon. 

A  huit  heures,  chacun  montait  dans  sa  chambre  pour 
s'y  livrer  aux  soins  d'une  propreté  minutieuse  ;  les  moins 
âgées  recevaient  ces  soins  d'Athénaïs  et  de  leur  mère  \ 
les  grandes  s'entr'aidaient  mutuellement;  cela  terminé, 
on  déjeunait  et  l'on  se  rendait  en  famille  à  l'église  voisine 
pour  y  entendre  dévotement  la  messe. 

Venait  alors  le  moment  des  études.  M.  de  Cimecourt 
qui  votait  avec  tant  d'énergie  dans  le  conseil  muni- 
cipal contre  la  méthode  de  l'enseignement  mutuel,  ne 
se  doutait  guère  que  cette  méthode  fût  précisément  celle 
qu'il  pratiquait  dans  sa  propre  famille.  Athénaïs,  la  seule 
des  enfants  de  M.  de  Cimecourt  qui  jamais  eût  reçu  les  le- 
çons d'un  maître  étranger,  faisait  l'éducation  de  ses  sœurs 
aînées  :  celles-ci ,  à  leur  tour ,  enseignaient  ce  qu'elles 
avaient  appris  à  leurs  trois  sœurs  cadettes.  L'ortho- 
graphe, la  musique,  le  dessin  les  occupaient  ainsi  jusqu'à 
une  heure,  moment  qui  rassemblait  la  famille  au  dîner. 
Ce  dîner,  madame  de  Cimecourt  ou  Athénaïs,  souvent 
l'une  et  l'autre,  l'avaient  préparé  avec  l'aide  d'une  vieille 
domestique  septuagénaire,  chargée  de  faire,  à  l'extérieur, 
les  achats  nécessaires  au  besoin  du  ménage. 

Et  n'allez  pas  croire  que  l'aspect  de  cette  grande  table 
ovale,  autour  de  laquelle  prenaient  place  sept  jeunes 
filles,  toutes  johes,  et  que  présidaient  un  vieillard  et  une 
mère  de  famille  vénérables,  présentât  un  tableau  sans 
charme  et  sans  dignité!  Personne  n'aurait  pu  considérer 
froidement  le  chef  de  la  famille,  debout,  pour  réciter 
d'une  voix  grave  les  paroles  sacramentelles  du  Bénédi- 
cité, tandis  qu'on  l'écoutait  pieusement,  les  yeux  baissés 
et  les  mains  jointes.  Puis  ensuite ,  tous  ces  jeunes 
visages  s'épanouissaient,  et  un  doux  babil  sourdissait 
d'abord  comme  un  léger  murmure  et  devenait  bientôt  un 
entretien  joyeux,  qu'un  signe  de  madame  de  Cimecourt 
ou  de  son  mari  suffisait  pour  tempérer  au  besoin.  Le 
repas  fini  et  les  Grâces  dites,  la  volée  de  jeunes  filles 
s'échappait  de  table  et  courait  s'ébattre  dans  l'immense 
jardin  où  elles  se  livraient  à  toutes  sortes  de  jeux.  A  deux 
heures,  le  travail  les  réunissait  de  nouveau  près  de  leur 
mère  jusqu'au  moment  d'une  promenade  vers  le  soir,  si 
la  saison  le  permettait.  Dans  le  cas  contraire,  la  veillée 
terminait  la  journée,  jusqu'au  souper,  c'est-à-dire  jusqu'à 
huit  heures. 

Du  reste,  jamais  M.  de  Cimecourt  et  sa  famille  ne 
s'associaient  aux  plaisirs  mondains  des  bourgeois,  et  il 
SEPTEMSnS  1836. 


serait  peut-être  difficile  de  connaître  s'il  en  agissait  de  la 
sorte  par  fierté,  par  dévotion  ou  par  économie.  Il  est 
même  probable  que  les  trois  motifs  entraient,  chacun 
pour  une  part  égale,  dans  cette  règle  de  conduite,  dont 
rien  ne  le  faisait  dévier.  Seulement,  pendant  l'hiver,  il 
daignait  se  rendre  aux  invitations  de  bals  (ju'il  recevait 
du  sous-préfet,  du  maire,  du  commandant  de  place  et  de 
deux  ou  trois  autres  autorités  de  la  ville.  Parfois  encore, 
mais  bien  rarement,  il  poussait  la  condescendance  jusqu'à 
se  rendre  aux  soirées  de  quelque  négociant  d'une  opi- 
nion un  peu  douteuse,  mais  qui  n'aflichait  point  des 
principes  trop  ostensiblement  libéraux.  Recevoir  chez 
soi  M.  de  Cimecourt  était  du  reslc  un  honneur  que  cha- 
cun recherchait,  et  l'on  voyait  s'épanouir  le  visage  de  la 
maîtresse  de  la  maison  lorsqu'une  sorte  de  doinestique 
banal,  qu'on  prenait  en  location  pour  ce  genre  de  solen- 
nité, annonçait  d'une  voix  énergiquement  flamande: 

—  Madame  de  Cimecourt, 

—  Mademoiselle  de  Cimecourt, 

—  Monsieur  de  Cimecourt. 

Car  Athénais  était  la  seule  des  filles  de  M.  de  Cime 
court  qui  l'accompagnât  dans  le  monde  ;  quant  aux  au 
très,  on  prétextait  de  leur  extrême  jeunesse  pour  se  sous 
traire  à  la  dépense  monstrueuse  de  six  robes  de  bal. 

Dès  l'arrivée  d'Athénaïs,  deux  ou  trois  jeunes  gens  de 
la  ville  s'empressaient  autour  d'elle  et  se  mêlaient  aux 
groupes  d'officiers  étrangers  qui  venaient  saluer  madame 
de  Cimecourt  et  sa  fille.  Les  danseurs  appartenant  à  des 
familles  bourgeoises  et  sans  prétentions  nobiliaires  s» 
tenaient  à  l'écart  et  se  gardaient  bien  de  se  faire  inscrire, 
pour  avoir  des  contredanses,  sur  un  calepin  où  n'étaien» 
tracés  de  bonne  grâce,  disaient-ils,  que  les  noms  précn 
dés  d'une  particule. 

Quant  à  M.  de  Cimecourt,  après  avoir  salué  les  maî 
très  de  la  maison,  il  allait  se  placer  debout,  derrière  les 
joueurs  d'une  table  d'écarté,  et  fjuoique  jamais  il  ne  mêlât 
même  une  pièce  de  cinquante  centimes  aux  enjeux  des 
parieurs,  il  ne  quittait  la  place  que  pour  venir,  à  minuit 
précis,  donner  à  sa  femme;iet  à  sa  fille  le  signal  du  départ. 
Ni  les  instances  de  la  maîtresse  de  la  maison,  ni  les  prières 
des  danseurs  inscrits  sur  le  calepin  d'Athénaïs  ne  parve 
naient  à  le  fléchir  ;  il  avait  remis  ses  gros  gants  de  peau 
de  daim,  il  avait  repris  son  chapeau  sur  une  fenêtre,  il 
fallait  partir. 

Maintenant  on  connaît  la  vie  tout  entière  de  M.  de 
Cimecourt,  on  la  connaît  comme  elle  s'était  passée  de- 
puis dix  ans,  sans  autre  distraction  que  la  lecture  de  la 
Quotidienne ,  sans  autres  incidents  que  les  conmiotions 
politiques,  dont  il  restait  d'ailleurs  simple  spectateur,  et 
qui  n'avaient  amené  de  changement  dans  sa  vit  que 
le  titre  de  conseiller  municipal.  La  recette  et  l'adminis- 
tration de  ses  revenus,  la  culture  de  son  jardin  et  les 
soins  domestiques  auxquels  on  l'a  vu  se  livrer  tout  à 
l'heure,  occupaient  largement  ses  journées  entières. 

Du  reste,  il  réunissait  une  fervente  piété  à  une  délica- 
tesse excessive  et  poussait  la  loyauté  jusqu'à  la  rudesse; 
exagéré  qu'il  était  en  cela,  conune  dans  la  plupart  de  ses 
autres  idées,  qui  se  gonflaient  d'une  boursouflure  cheva- 
leresque et  se  formulaient  en  discours  emphatiques  et 
redondants.  Ajoutez  encore  hounne  de  peu  d'esprit , 
d'instruction  incomplète,  entêté,  rabâcheur  en  matière 
d'opinion  politique,  et,  au  résumé,  redevable  de  ses 
bonnes  qualités  réelles  moins  à  sa  propre  nature  qu'à 
l'influence  acquise  sur  lui  par  madame  de  Cimecourt. 

Orpheline,  née  d'une  famille  noble,  mais  pauvre,  et  ne 
devant  son  é<l»ic.atioi)  qu'à  !.i  ch.ir-!(!  de  madame  Elisabeth) 

—  iii.  —  TltOISïKME  VOLLMK. 


362 


LECTURES  DU  SOIR. 


sœur  de  Louis  XVI,  mademoiselle  de  Hauterive  avait  e'té 
marie'e,  dès  Tàge  de  quinze  ans,  par  Tintermédiaire  d"un 
oacle  qui  habitait  la  Flandre,  à  M.  de  Cimecourt,  dans 
lequel  elle  trouva  un  homme  honorable,  sans  doute,  mais 
d'une  éducation  fort  incomplète,  et  d'un  caractère  assez 
diflicile,  precise'ment  parce  qu'il  avait  la  conscience  de  sa 
médiocrité.  iMalgré  son  extrême  jeunesse,  elle  comprit  le 
danger  de  sa  position.  Son  premier  soin  fut  de  relever 
II.  de  Cimecourt  dans  sa  propre  estime  et  de  lui  persua- 
der qu'il  se  jugeait  avec  trop  de  déliance.  Puis,  tout  en 
laissant  à  son  mari  l'autorité  apparente  du  logis,  elle  finit 
par  diriger  secrètement  cette  volonté.  Seulement,  dans 
quelques  occasions  exceptionnelles,  il  lui  fallait  bien  se 
garder  de  lutter  contre  le  caractère  têtu  du  hobereau 
flamand  ;  mais  alors  elle  cédait  de  suite  et  de  bonne  grâce, 
témoignant  une  fausse  surprise  de  n'avoir  point  compris 
plus  tôt  qu'elle  avait  tort,  et  remettant  en  secret  au 
lendemain  à  ramener  son  mari  vers  d'autres  idées. 

Un  séjour  de  vingt-deux  années  en  province,  la  vie 
pauvre  et  retirée  qu'elle  menait  et  les  soins  laborieux  de 
son  ménage  avaient  sans  doute  rendu  quelque  peu  frustes 
l'élévation  d'idées  et  la  distinction  de  manière,  que  ma- 
dame de  Cimecourt  devait  au  monde  parmi  lequel  s'était 
écoulée  sa  jeunesse.  Mais,  si  les  travaux  domestiques 
avaient  donné  quelque  rudesse  à  ses  mains,  on  retrouvait 
encore  la  pupille  de  madame  Elisabeth  dans  un  sourire 
plein  de  finesse  et  de  douceur  et  dans  une  dignité  noble, 
parce  qu'elle  était  simple.  Du  reste,  royaliste  passionnée, 
en  souvenir  de  sa  bienfaitrice,  épouse  dévouée,  mère 
tendre,  et  subissant  de  sa  fille  Athénaïs  toute  l'influence 
qu'elle  exerçait  elle-même  sur  son  mari. 

Athénaïs  ne  connaissait  point  le  monde  par  sa  propre 
expérience-,  elle  le  connaissait  par  les  livres,  c'est-à-dire 
d'une  manière  fausse  et  périlleuse.  Malgré  la  sévère  sur- 
veillance que  madame  de  Cimecourt  exerçait  sur  les 
lectures  de  sa  fille,  elle  n'avait  point  songé  à  lui  interdire 
quelques  ouvrages  réputés  sans  danger,  et  qui  le  seraient 
en  effet,  —  ainsi  que  beaucoup  d'autres  accusés  à  tort 
d'être  nuisibles,  —  faute  d'une  interprétation  ^age  et 
d'une  surveillance  bien  entendue. 

PamelOy  Clarisse  Harloice,  Grandisson^  le  àoym  de 
Killerine^  se  trouvaient  dans  la  bibliothèque  de  madame 
de  Cimecourt,  et  sur  leur  réputation  traditionnelle  d'in- 
nocuité furent  permis  à  la  jeune  fille,  qui  puisa  dans  leur 
lecture  bon  nombre  d'idées  romanesques. 

Ces  idées,  jointes  à  la  conscience  de  sa  noblesse  héré- 
ditaire, car  elle  prenait  au  sérieux  l'importance  que  son 
père  donnait  à  des  prétentions  fort  douteuses,  comme 
on  le  sait,  effaçaient  dans  son  esprit  toute  idée  de  pauvreté 
et  lui  montrèrent  d'abord  comme  possible,  puis  comme 
probable,  puis  comme  assuré,  un  mariage  brillant.  Pou- 
vait-elle craindre  d'ailleurs  de  ne  point  rencontrer  bien- 
tôt l'homme  qui  déposerait  à  ses  pieds  un  nom  illustre 
et  une  grande  fortune,  lorsqu'elle  voyait  se  réfléchir 
dans  la  glace  de  la  chambre  où  elle  couchait  les  traits 
SI  gracieux  et  si  nobles  de  son  visage.  \  ce  front  plein 
de  majesté  il  fallait  une  couronne  de  marquise,  à  ces 
blanches  épaules  des  diamants,  à  cette  taille  svelte  de 
riches  draperies  de  velours.  Elle  le  sent  là,  un  jour, 
bientôt,  des  valets  nombreux  épieront  autour  d'elle  le 
moindre  signe  de  ses  yeux  noirs  '.  Oui,  un  jeune  époux, 
digne  héritier  d'une  grande  famille,  sera  là,  près  d'elle; 
près  d'elle,  entraînée  par  une  rapide  calèche,  au  milieu 
de  ce  Paris  dont  elle  entend  dire  tant  de  merveilles  !  L'hi- 
vor,  les  plaisirs  de  la  cour  avec  leur  faste  ;  l'été,  la  vie  de 
château  avec  son  entourage  féodal!...  Oh!  oui,  rien  de 


,  tout  cela  ne  peut  lui  manquer  ^  ce  rêve,  ces  projets  doi- 
;  vent  bientôt  se  réaliser  !  Comment,  parmi  cette  élite  de 
;  toute  la  noblesse  étrangère  qui  se  presse  chez  lord  Wel- 
lington, quelque  prince  de  l'Allemagne,  quelque  jeune 
lord,  ne  remarquerait-il  pas  l'héritière  du  nom  de  Ci- 
mecourt et  ne  s'estimerait-il  pas  heureux  de  partager 
avec  elle  sa  fortune  et  son  rang  !  Oh!  si  c'était  ce  jeune 
CTit  î  line  de  vingt-cinq  ans,  qui  la  suit  partout,  qu'dlea 
rencontré  deux  fois,  encore  hier,  et  qu'elle  verra  sans 
doute,  dans  huit  jours,  au  bal  que  donne  le  sous-préfet!... 
Telles  étaient  encore  les  pensées  de  la  jeune  fille,  quand 
au  point  du  jour  sa  mère  entra  doucement ,  suivi  du  mé- 
decin. 

Celui-ci  interrogea  silencieusementle  pouls  du  i 
posa  sa  main  sur  son  front  et  sur  sa  poitriue  ^puis,^ 
s'être  fait  rendre  compte  des  symptômes  qu'il 
éprouvés  la  nuit  : 

—  Ce  jeune  homme  est  sauvé ,  dit-il ,  et  se  guérira 
autant  que  sa  constitution  faible  le  lui  permet  ;  pour\-u 
toutefois,  ajouta-t-il ,  qu'il  ne  commette  point  la  moin- 
dre imprudence  tant  qu'il  sera  convalescent  :  or,  sa  COB- 
valescence  sera  longue. 

—  Et  sa  mère?  sa  mère,  peut-elle  venir  sans  danger 
pour  lui?  demanda  avec  anxiété  une  pauvre  femme  qui 
se  tenait  tremblante  dans  l'antichambre  ,  et  qui  attachait 
sur  le  médecin  des  regards  qui  attendaient  de  lui  la  vie 
ou  la  mort. 

—  Oui ,  madame ,  pourvu  que  le  malade  soit  prévenu 
avee  beaucoup  de  précaution. 

—Je  m'en  charge,  dit  AlliénaTs  en  entrant  chez  Samuel. 

Quelques  minutes  après  elle  reparut  et  fit  signe  à 
madame  Dubois,  qui  vint  s'agenouiller  eu  pleurant  près 
du  lit  de  son  fils. 

Samuel  serra  la  main  de  sa  mère  et  la  porta  à  ses  lèvres: 
car  il  y  a  des  sensations  que  les  paroles  humaines  sont 
impuissantes  à  rendre,  et  qu'exprime  dans  toute  leur 
sublime  immensité  une  seule  pression  de  nioin. 


^ 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


363 


CHAPITRE  V. 


AU  SOLEIL. 


La  première  partie  de  l'automne  semble  le  printemps 
de  la  Flandre.  Dès  les  premiers  jours  du  mois  d'octobre 
le-  ciel  terne  et  gris  de  cette  contrde  humide  s'épanouit , 
s'élèvç,  et  devient  resplendissant  d'un  azur  lumineux;  la 
nature  s'anime  à  la  tiédeur  voluptueuse  de  l'atmosphère  ; 
U>s  oiseaux  recommencent  leurs  chants,  et  tandis  que 
des  bandes  étourdies  de  moineaux  s'ébattent  sur  un  sol 
que  l'on  vient  d'ensemencer  ou  pillent  avec  des  criail- 
U'ries  joyeuses  le§  yprgers  et  les  vignes  \  —  les  vignes  , 
'cette  tapisserie  élégante  des  murs  et  du  seuil  des  fer- 
tiles, —  les  alouettes  virent  et  revirent  dans  les  airs, 
à  coté  du  pinson  et  de  la  fauvette  leur  rivale.  A  les 
voir  si  nombreux  et  si  haut,  l'on  dirait  une  poussière 
mélodieuse  emportée  par  le  vent  avec  les  tourbillons 
de  feuilles  d'or  et  de  pourpre  qui  se  détachent  à  tout 
moment  des  arbres,  viennent  s'amonceler  avec  len- 
teur sur  la  terre,  frémissent  au  moindre  soufûe,  et  s'en- 
volent pour  bientôt  retomber  dans  les  prairies  et  dans 
l^S  marais.  La  primevère  montre  les  grappes  jaunes  de 
ses  fleurs  au-dessus  de  l'herbe  qui  renaît  plus  verte  et 
plus  fraîche,  la  violette  exhale  le  long  des  buissons  et  des 
murs  ses  ineffables  parfums  ;  l'eau  paraît  plus  limpide 
et  laisse  voir  des  myriades  de  poissons  qui  se  jouent  et 
bondissent  au  soleil.  A  chaque  pas,  ou  rencontre  de  pe- 
tits enfants  ;  ils  ont  besoin  de  courir ,  de  sauter  et  de 
s'ébattre;  il  leur  faut  mêler  leur  voix  naïve  à  cette  har- 
nionie  générale ,  car  la  saison  est  de  retour  où  la  bonne 
Vierge  détache  de  sa  quenouille  divine  ces  beaux  iils 
blancs  qui  s'allongent  immenses  dans  les  cieux ,  sus- 
pendent leurs  fragiles  guirlandes  aux  rameaux  demi-nus 
des  arbres  et,  d'eux-mêmes,  enlacent  de  leurs  nœuds 
agaçants  les  petites  mains  qui  s'élèvent  de  toutes  parts 
pour  tâcher  de  les  saisir. 

Nul  ne  demeure  étranger  à  cette  influence  mystérieuse, 
à  ce  bonheur  triste  et  délicieux  comme  les  dernières 
heures  que  l'on  passe,  en  tenant  dans  sa  main  la  main 
d'une  personne  chérie  dont  un  voyage  va  nous  séparer 
pour  longtemps...  En  efl'et,  il  faut  dire  adieu  aux  derniers 
beaux  jours  ;  avant  de  clore  soigneusement  ses  fenêtres 
et  su  porte  au  givre  et  à  la  bise,  avant  de  prendre  place 
devant  le  foyer  qui  brûle  en  grondant,  il  faut  encore  une 
fois  respirer  l'air  pur  de  la  campagne,  fouler  de  ses  pieds 
l'herbe  molle  de  la  prairie  et  se  sentir  frissonner  de 
bien-être  aux  dernières  caresses  du  soleil  ! 

Aussi  le  convalescent  Samuel ,  après  trois  semaines  de 
réclusion ,  se  disposait  à  sortir  pour  la  première  fois  de 
sa  chambre  et  à  tenter  une  promenade  dans  le  jardin  de 
M.  de  Cimecourt.  Sa  mère  lui  prit  un  bras,  Athénaïs 
posa  l'autre  sur  le  sien,  et  le  capitaine  Loustot  se  chargea 
de  transporter  le  grand  fauteuil.  La  physionomie  pâle  et 
amaigrie  de  Samuel  exprimait  la  reconnaissance  et  l'at- 
tendrissement. 

—  Oh  i  murmurait-il  les  yeux  pleins  de  larmes ,  oh  ! 
qiii  m'eût  jamais  fait  espérer  que  de  telles  joies  m'étaient 
encore  réservées ,  ma  mère  ! 

Disant  cela  il  descendait  dans  le  jardin  où  se  trouvait 
réunie  toute  la  famille  de  madame  de  Cimecourt,  qui  vint 
l'entourer  avec  intérêt. 

—  Maintenant,  fit  Athénaïs,  il  faut  prendre  garde  de 
vous  fatiguer  et  vous  asseoir. 

Soudain  les  six  jeunes  lilles  se  mirent  à  courir  vers 


le  logis,  et  revinrent,  l'une  traînant  un  fauteuil ,  l'autre 
portant  un  tabouret  et  les  autres  des  coussins, sans  s'a- 
percevoir que  le  capitaine  Loustut  les  avait  prévenues. 

—  Etes-vousbien?  demandèrent  4  l'unisson  toutes  les 
voix  quand  Samuel  fut  assis. 

—  Bien  !  oh  !  oui ,  bien  !  bégaya  le  convalescent  at- 
tendri. Que  vous  êtes  bonnes!  de  quels  soins  vous  m'en- 
tourez !  merci ,  merci. 

—  Et  maintenant,  reprit  Athénaïs  avec  un  sourire  :  de 
mon  autorité  de  garde-malade,  je  demande  qu'on  s'éloi- 
gne, car  ce  bruit  et  ce  mouvement  ne  conviennent  guère 
à  une  tête  encore  bien  faible  et  que  la  vivacité  de  l'air 
ne  fatigue  déjà  que  trop,  monsieur  Samuel. 

—  Athénaïs  a  raison;  oui,  mes  enfants, dit  madame  de 
Cimecourt,  venez,  suivez-moi. 

—  Je  vais  profiter  de  ce  moment,  mon  fils,  pour  aller 
faire  quelques  emplettes  et  m'assurer  d'un  logement  pour 
nous  deux. 

—  D'un  logement?  interrompit  madame  de  Cimecourt 
d'un  ton  à  la  fois  amical  et  fâché;  vous  vous  trouvez  donc 
mal  dans  notre  maison? 

—  Eh  bien  !  nous  y  resterons ,  reprit  madame  Dubois 
en  tendant  la  main  à  madame  de  Cimecourt,  nous  y  res- 
terons jusqu'à  notre  départ  pour  Paris ,  jusqu'à  la  gué" 
rison  complète  de  Samuel. 

^-  A  la  bonne  heure  !  répondit  madame  de  Cimecourt 
qui  était  devenue  rayonnante. 

—  Au  revoir,  à  tout  à  l'heure,  Samuel  !  dit  madame 
Dubois,  en  baisant  son  tils  sur  le  front. 

—  Et  moi,  je  vais  aller  faire  mes  préparatifs  de  départ  : 
demain  je  retourne  à  Paris. 

—  Déjà!  capitaine  Loustot?  demanda  Samuel. 

—  Mes  affaires  m'appellent  là-bas;  mes  soins  ne  te 
sont  guère  plus  nécessaires  :  je  laisse  ta  mère  près  de 
toi,  et  tu  es  dorloté  ici  comme  l'enfant  de  la  maison... 
Si  jamais  j'oublie  les  bontés  de  ces  dames  pour  toi , 
2Jouta-t-il  vivement  ému,  et  avec  un  juron  sur  les 
lèvres,  juron  qu'il  réprima  non  sans  peine,  je  veux  bien 
que  le  diable... 

—  Eh  bien  !  interrompit  madame  de  Cimecourt ,  il 
faut  nous  accorder  une  faveur. 

—  Demandez-moi  mon  sang...  demandez-moi... 

—  Ne  partez  qu'après-demain,  capitaine,  et  dînez  de- 
main avec  nous,  ainsi  que  monsieur  Samuel  et  madame 
Dubois  dont  j'ai  déjà  la  promesse. 

—  J'accepte  de  grand  cœur,  madame;  en  vérité  vous 
êtes  trop  bonne;  sacredié  vous  avez  donc  juré  de  me 
rendre  confus  de  vos  bontés  ! 

—  A  demain  à  deux  heures ,  capitaine. 

—  A  demain  à  deux  heures ,  madame. 

Quand  le  groupe  qui  l'entourait  se  fût  éloigné  avec 
madame  de  Cimecourt,  madame  Dubois  et  le  capitaine, 
Samuel,  dont  ce  bruit  confus  de  voix  et  ce  mouvement 
de  personnes  avaient  ébranlé  le  cerveau  faible  encore 
et  qu'enivrait  déjà  la  vivacité  de  l'air,  laissa  retomber 
doucement  sa  tête  sur  le  dossier  du  grand  fauteuil.  Là, 
durant  quelques  secondes,  il  demeura  les  yeux  fermés, 
sans  pensée,  sans  ^utre  sens^Uou  qu'un  vague  acca- 
blement. 

Mais  bientôt  le  soleil,  qui  brillait  alors  joyeusement  au 
milieu  d'un  ciel  sans  nuage,  piinétra  ses  membres  d'une 
molle  et  vivifiante  chaleur  j  tandis  que  l'imagination  du 
convalescent  retrouvait  toute  sa  liberté  dans  le  silence 
qui  régnait  autour  de  lui,  et  qu'interrompait  seulement, 
parfois,  le  bavardage  d'un  petit  moineau  voletant  sur  les 
arbres  du  jardin. 


364 


LECTURES  DU  SOIR. 


Samuel  entr'ouvrit  les  yeui  et  se  blottit  délicieuse- 
ment dans  le  bien-être  qui  le  caressait  avec  une  si  molle 
volupté!  Après  tant  de  jours  passés  dans  l'atmosphère 
fatigante  et  sans  soleil  d'une  chambre  obscure  et  close, 
il  lui  était  si  doux  maintenant  de  respirer  en  liberté 
un  air  pur,  de  voir  le  ciel  inondé  de  lumière,  de  se  mêler 
à  cet  hymne  de  reconnaissance  que  la  nature  entière 
élevait  joyeusement  vers  Dieu  !  Car  l'homme  n'est  jamais 
plus  religieux  et  plus  dégagé  de  sentiments  égoïstes  et 
bas  que  dans  les  premières  phases  de  la  convalescence. 
On  dirait  qu'une  régénération  morale  s'est  opérée  par  la 
régénération  physique,  et  que,  voisine  naguère  de  Dieu 
par  les  approches  de  la  mort ,  l'àme  a  *flété  la  splen- 
deur de  quelque  rayon  divin.  ■ 

Encore  tout  entier  sous  le  prestige  de  ces  impressions 
inelTables ,  Samuel  leva  les  yeux  sur  Athénaïs  qui ,  debout 
à  côté  de  lui,  le  contemplait  avec  une  satisfaction  pres- 
que maternelle. 

—  C'est-à-vous,béga^a-t-il  avec  émotion ,  c'est  à  vous 
et  à  ma  mère  que  je  dois  tout  cela! 

Et  des  larmes  coulèrent  lentement  sur  ses  joues  pâles. 

A  vous,  reprit-il,  à  vous  qui  m'avez  pris  en  pitié; 
qui  m'avez  consolé  ;  qui  êtes  venue  vous  asseoir  à  mon 
lit  de  douleur  pour  en  écarter  la  souffrance.  Vous  ne 
saurez  jamais,  voyez-vous,  toutes  mes  bénédictions, 
quand  je  vous  voyais  là  près  de  moi ,  assise  à  côté  de  ma 
mère ,  mêlant  vos  soins  aux  siens ,  prête  à  calmer  le  pre- 
mier cri,  à  apaiser  la  première  plainte.  Oh!  ma  vie,  mon 
sang,  tout  vous  appartient  désormais  \  il  n'est  point  de 
sacrifice  de  ma  part  auquel  vous  n'ayez  droit,  car  nous 
ne  pouvons  plus  être  des  étrangers  l'un  pour  l'autre, 
n'est-ce  pas? 

—  Non,  non;  je  compte  sur  vous,  et  si  l'heure  de  vous 
demander  des  témoignages  de  dévouement  se  présentait, 
j'aurais,  sans  hésiter,  recours  à  vous...  Qui  sait,  ajouta- 
t-clle,si  ce  moment  fatal  est  encore  éloigné? 

Puis  comme  pour  écarter  des  pensées  funestes ,  elle  fit 
quelques  pas;  mais  revenant  tout  à  coup  à  Samuel ,  elle 
lui  tendit  la  main. 

—  Vous  serez  mon  frère,  lui  dit-elle  avec  effusion. 
Ce  mot  fit  froid  au  cœur  de  Samuel  et  détruisit  tout  le 

prestige  de  poésie  et  de  bien-être  qui  béatifiait  son  cœur. 

On  aurait  dit  que  le  ciel  perdait  sa  lumière  splcndide 
et  l'air  sa  caressante  moiteur;  on  aurait  dit  que  le  frisson 
de  la  fièvre  venait  de  nouveau  faire  trembler  les  membres 
du  convalescent.  Il  rentra  abattu,  brisé,  désenchanté! 

Une  voix  semblait  lui  répéter  sans  cesse,  sans  cesse 
lui  placer  devant  les  yeux  ces  paroles  d'Athéuaïs  : 

•  Vous  serez  mon  fiere.  » 

Rien  que  son  frère!  Hélas! 


CHAPITRE  VI. 


UN  OBAND  DINER. 


^       f'i^  ■.'  ."^    / 


Pour  bien  comprendre  tout  ce  qu'un  bourgeois  flamand 
attache  d'importance  à  traiter  chez  lui ,  il  faut  avoir  vu 
le  sourire  vaniteux  et  l'expression  affairée  de  son  visage 
lorsqu'il  dit  :  Je  vais  donner  un  grand  dîner.  11  faut 
avoir  été  le  témoin  des  préparatifs  immenses  que  néces- 
site une  action  si  importante  et  si  dispendieuse  de  la  vie 
monotone  et  pauvre  de  petite  ville. 

Sans  la  maladie  de  Samuel ,  sans  les  soins  de  plusieurs 
personnes  de  la  famille  de  Ci/necourt  que  nécessitait  la 
convalescence  du  jeune  homme,  le  grand  dîner  dont  il 
s'agit  se  serait  donné  deux  mois  auparaA-ant.  Lorsque 
survint  cet  incident ,  déjà  le  nombre  des  convives  se 
trouvait  débattu  et  arrêté  ;  déjà  mademoiselle  AthénaTs 
avait  écrit  les  invitations,  et  l'on  avait  même  commencé 
à  frotter  les  argenteries  et  à  écurer  la  vaisselle.  Il  fallut 
tout  différer. 

Mais  lorsque  la  santé  du  jeune  chirurgien  ne  donna 
plus  d'inquiétude ,  on  reprit  activement  les  préparatifs 
suspendus,  on  lança  les  invitations,  et  une  agitation 
inquiète  et  non  sans  désordre  succéda  aux  habitudes 
méthodiques  d'un  intérieur  paisible. 

On  aveint  des  grandes  armoires  en  chêne  du  linge  de 
table  magnifiquement  damassé,  et  des  porcelaines  hé- 
réditaires qui  dataient  du  règne  de  Louis  XV  et  qui 
s'étaient  transmises  fidèlement  de  génération  en  géné- 
ration, d'autant  plus  intactes  qu'elles  ne  servaient  guère 
qu'une  fois  l'année.  Le  logis  fut  épousseté,  frotté,  lavé, 
ciré,  r'épousseté,  relavé,  reciré,  à  trois  ou  quatre  reprises 
différentes,  si  bien  que,  suivant  l'expression  répétée 
plusieurs  fois  par  madame  de  Cimecourt  avec  une  satis- 
faction qui  ne  manquait  pas  de  vanité  :  On  aurait  pu  se 
mirer  dans  chaque  meuble. 

Mais  ce  fut  surtout  le  jour  du  dîner  qu'il  fallait  voir  le 
mouvement  et  la  préoccupation  de  chacun. 

Tandis  que  les  plus  jeunes  filles  dressaient  le  couvert 
sur  une  table,  disposée  dès  la  veille  dans  la  salle  à  man- 
ger, Athénaïs,  en  jupon  court  et  les  bras  nus,  pétris- 
sait une  pâte  jaune,  mélange  exquis  de  crème,  d'œufs , 
de  beurre  et  qui  se  transformait  sous  ses  doigts  en  tour- 
tes dorées.  A  côté  d'elle,  M.  de  Cimecourt  ne  dédaignait 
pas  d'assaisonner  lui-même  un  civet  de  lièvre  savamment 
mariné:  déjà  une  énorme  marmite  bouillonnait  à  grands 
flots  sur  le  poêle  à  fourneaux,  tandis  que  madame  de 
Cimecourt  achevait  de  placer  un  cochon  de  lait  à  la  bro- 
che, et  que  la  vieille  servante  s'ingéniait  à  éplucher  une 
salade  de  laitue,  sorte  de  phénomène  pour  la  saison, 
obtenue  grâce  aux  soins  et  à  la  culture  assidue  du  jardin. 
Dire  tout  ce  qui  se  trouvait  là  de  viande ,  de  gibiers ,  de 
poissons,  de  légumes,  de  fruits,  de  conserves,  exigerait 
les  cent  voix  de  la  renommée  d'Homère  ou  la  perspicacité 
de  l'auteur  à  qui  l'on  doit  la  Cuisinière  bourgeoise. 

Enfin,  à  une  heure,  les  convives  arrivaient  dt^à,  que 
madame  de  Cimecourt  et  ses  filles  aînées  se  trouvaient 
encore  dans  leur  cuisine,  en  négligé,  et  le  visage  couvert 
d'une  rougeur  produite  par  la  fatigue  et  par  la  chaleur 
des  fourneaux. 

Ces  convives  étaient,  ma  foi!  les  personnages  les  plus 
importants  de  la  ville.  Le  premier  que  la  vieille  servante 
annonça  de  sa  voix  éraillée ,  et  avec  une  importance  res 
pectueuse  fut  : 

—  Monsieur  le  sous-profet. 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


365 


A  peine  M.  de  Cimecoiirt  ayjrit-il  été  au-devant  de 
cet  homme  grand,  chauve,  à  manières  emphatiques,  et 
qui  arrivait  toujours  le  premier,  parce  que  Louis  XVIII 
alors  re'gnant  avait  dit  :  L'exactitude  est  la  politesse  des 
roj5,  que  l'on  vit  entrer  un  petit  monsieur  gros  et  rond 
comme  Sancho  Pansa. 

—  Monsieur  le  président  ! 

Cria  la  vieille  servante,  et  le  petit  homme  gros«trond, 
après  avoir  salué  M.  de  Cimecourt,  accosta  le  grand 
homme  chauve  ;  puis  tous  les  deux  se  mirent  à  causer 
avec  une  bienveillance  apparente,  quoique  tous  les  deux 
fussent  secrètement  jaloux  l'un  de  l'autre.  Le  sous-préfet, 
certainement,  jouait  dans  la  petite  ville  un  rùle  plus  actif 
et  d'un  plus  brillant  effet  que  le  président  du  tribunal 
civil  ;  mais  ce  dernier  était  inamovible,  tandis  que  son 
rival  pouvait,  d'un  instant  à  l'autre,  perdre  sa  dignité, 
c'est-à-dire  sa  vie,  par  le  moindre  caprice  d'un  commis 
de  ministèrcSi  bien  que  le  président  ne  savait  pas  par- 
donner au  sous-préfet  d'exercer  plus  d'inlliience  que  lui, 
et  que  le  sous-préfet  pâlissait  d'envie  en  songeant  que 
rien  au  monde  ne  pouvait  déposséder  le  président  de  son 
siège.  De  là,  des  haines  d'autant  plus  amères  qu'elles 
étaient  intimes  et  qu'il  fallait  les  cacher  sous  des  appa- 
rences bienveillantes. 

On  annonça,  tour  à  tour,  le  directeur  des  contributions 
indirectes,  le  conservateur  des  hypothèques,  le  procu- 
reur du  roi  et  son  substitut,  le  receveur  de  l'enregis- 
trement ,  et  enfin  le  maire  de  la  ville ,  vieillard  spirituel , 
qui  devait  sa  fortune  et  sa  haute  position  sociale  de 
petite  ville  à  une  honnête  fortune  et  à  beaucoup  de 
iinesse.  Sur  un  théâtre  plus  grand  il  eût  été  ministre  -, 
dans  ce  petit  cercle  où  le  hasard  l'avait  renfermé  il 
était  devenu  maire. 

A  Dieu  ne  plaise  que  je  vous  décrive  le  glorieux  dîner 
dans  tous  ses  détails  ;  on  but  et  l'on  mangea  copieuse- 
ment, mais  avec  gravité,  et  sans  qu'une  seule  des  joyeuses 
plaisanteries  qui  ne  manquent  jamais  aux  dîners  flamands 
vînt  égayer  ce  repas  officiel.  Chacun  se  tenait  grave, 
raide  et  composé;  chacun  s'observait  avec  soin,  sur- 
tout les  fonctionnaires  subalternes,  qu'une  parole  impru- 
dente pouvait  compromettre  devant  le  sous-préfet,  per- 
sonnage redouté,  qui  ne  pardonnait  jamais  et  qui  faisait 
destituer  sans  pitié  ceux  qui  ne  marchaient  pas  stricte- 
ment dans  sa  voie.  Donc,  l'entretien  ne  roula  guère  que 
sur  l'admirable  ordonnance  du  dîner, — éloge  que  madame 
de  Cimecourt  reçut  le  visage  rayonnant  d'une  noble 
joie, — et  sur  l'excellent  choix  des  vins  dont  M.  de  Cime- 
court emplissait  les  verres  avec  une  profusion  royale. 

Aussi,  rien  ne  troubla  l'ordre  du  festin  et  la  bonne  in- 
telligence des  convives.  Le  vieux  capitaine  avait  bien 
deux  ou  trois  fois  commencé  à  parler  de  l'Empereur; 
mais  Athénaïs  et  Samuel,  qui  se  trouvaient  à  ses  côtés , 
s'étaient  empressés  aussitôt  d'interrompre  des  paroles 
imprudentes  et  qu'heureusement  personne  n'avait  en- 
tendues. 

Enfin ,  à  six  heures  on  se  leva  de  table  pour  le  café, 
et  à  sept  heures  les  convives  s'étaient  tous  retires ,  non 
sans  prendre  affectueusement  congé  de  M.  de  Cimecourt 
et  sans  lui  faire  les  protestations  les  plus  ferventes  de 
dévouement  et  d'amitié. 

Il  ne  resta  donc  plus  dans  le  salon  que  madame  Dubois, 
Samuel,  le  capitaine  Loustot  et  iM.  et  madame  de  Cime- 
court ;  les  jeunes  filles  s'évertuaient  dt-jà ,  à  remettre  en 
place  les  argenteries,  les  cristaux  et  les  porcelaines 
que  la  vieille  servante  rapportait  de  la  cuisine ,  en  piles 
brillantes. 


M.  de  Cimecourt  présenta  un  fauteuil  à  madame  Du- 
bois, en  prit  un  autre  pour  lui ,  s'établit  commodément 
devant  le  feu,  et  se  mit  à  repasser  dans  son  souvenir  , 
non  sans  joie  et  sans  orgueil,  jusqu'au  moindre  détail  du 
dîner,  jusqu'à  la  moindre  parole  de  chacun  de  ses  con- 
vives. 

—  Sais-tu  ,  femme  ,  dit-il  enfin,  exprimant  tout  haut 
les  pensées  qui  le  préoccupaient,  sais-tu,  femme,  que  notre 
dîner  s'est  bien  passé. 

—  Personne  ne  nous  manquait ,  confirma  madame  de 
Cimecourt. 

—  Monsieur  le  sous-préfet  a  été  charmant. 

—  C'est  un  homme  si  aimable! 

—  Oui,  quand  il  le  veut  ,  mais  il  ne  le  veut  pas  chez 
tout  le  monde,  interrompit  M.  de  Cimecourt  avec  fa- 
tuité. 

—  Pour  le  gros  président  il  a  mangé  comme  quatre. 

—  Il  m'a  demandé  deux  fois  de  la  tarte ,  fit  observer 
madame  de  Cimecourt  dont  le  tour  de  vanité  était  venu. 

—  Oui ,  oui ,  notre  petit  dîner  s'est  bien  passé ,  répéta 
M.  de  Cimecourt  en  appuyant  avec  emphase  sur  la  va- 
niteuse modestie  du  mot  :  petit. 

—  Mais  qu'avez-vous  donc?  continua-t-il  en  interro- 
geant Samuel,  qui  s'était  retourné  plusieurs  fois  avec  in- 
quiétude vers  la  partie  la  plus  obscure  du  salon  ;  car,  sitôt 
les  convives  partis,  on  avait  éteint  toutes  les  bougies  à 
l'exception  d'une  seule,  placée  sur  la  cheminée. 

—  Je  crains  que  mademoiselle  Athénaïs  ne  soit  ma- 
lade. 

—  Ma  fille  !  s'écria  madame  de  Cimecourt. 

Et  tous  s'élancèrent  vers  la  jeune  fille, qui  venait  de 
perdre  connaissance. 

Uu  peu  d'eau  fraîche  la  ranima  bientôt  ;  elle  ouvrit  les 
yeux;  elle  porta  autour  d'elle  des  regards  éperdus  ;  puis 
elle  se  jeta  dans  les  bras  de  sa  mère ,  se  cacha  le  visage 
et  se  mit  à  sangloter  avec  amertume. 

—  Qu'as-tu  donc,  mon  enfant?  où  souffres-tu? 
Athénaïs  se  dégagea  doucement  des  bras  de  sa  mère 

et  répondit  en  s'efforçant  de  sourire  : 

—  Ce  n'est  rien ,  ma  mère ,  ce  n'est  rien  ,  un  peu  de 
fatigue,  voilà  tout.  Voyez,  à  présent  il  n'y  paraît  plus. 

Mais  le  tremblement  de  tous  ses  membres ,  mais  les 
larmes  qui  coulaient  sur  son  visage  démentaient  ses 
paroles  et  le  calme  qu'elle  voulait  feindre. 

—  Ma  mère  !  ma  mère  !  s'écria-t-elle  en  se  jetant  de 
nouveau  dans  les  bras  de  madame  de  Cimecourt. 

—  Allons,  mon  enfant,  allons,  retire-toi  dans  ton 
appartement;  le  repos  et  le  sommeil  calmeront  ces  agi- 
tations nerveuses.  Bonsoir  :  j'irai  bientôt  savoir  comment 
tu  te  trouves. 

—  Ne  venez  pas  ,  ma  mère,  s'écria  la  jeune  fille  avec 
une  sorte  d'effroi,  ne  venez  pas,  car  je  sens  que  je  vais 
dormir.  Bonsoir,  madame;  bonsoir,  ma  mère;  bonsoir, 
père;  bonsoir,  messieurs.  Et  elle  tendit  ses  mains  au 
capitiine  et  à  Samuel;  ce  dernier  sentit  la  main  humide 
et  froide  de  la  jeune  fille  trembler  convulsivement  dans 
la  sienne. 

—  Qu'avez-=vous?  qu'avez-vous?  murmura- t-il  à  voix 
basse. 

—  Priez  Dieu  pour  moi ,  Samuel. 

Certes,  elle  avait  besoin  de  prières,  car  le  lendemain, 
de  grand  matin,  lorsque  madame  de  Cimecourt,  inquiète, 
vint  dans  la  chambre  de  sa  fille ,  pour  savoir  de  ses  nou- 
velles, elle  trouva  la  chambre  déserte,  et  sur  la  table 
une  lettre  où  se  trouvaient  ces  mots  : 

•  Ma  mère,  mon  père,  ne  me  maudissez  pas  !  je  suis  bien 


366 


LECTURES  DU  SOIR. 


coupable,  mais  moins  que  ne  semblent  m'en  accuser  les 
apparences^  mariée  secrètemeut ,  il  me  faut  suivre  mon 
époux.  Adieu ,  ne  me  maudissez  pas.  • 

A  cette  fatale  lecUire  madame  de  Cimccourt  jeta  un 
cri  si  douloureux  que  son  mari  s'élança  aussitôt  près 
d'elle;  les  jeunes  lilies  suivirent  de  près  leur  père,  et 
madame  Dubois  et  Samuel,  attirés  par  l'étrange  tumulte 
qui  se  faisait  dans  la  maison, accoururent  également.  Ma- 
dame de  Gimecourt  marchait  comme  une  insensée,  sans 
répondre  aux  questions  dont  on  la  pressait.  Une  agitation 
convulsive  secouait  tous  ses  membres,  le  sang  empour- 
prait son  visage,  et  ses  dents  claquaient  d'une  manière 
effrayante.  Eulin,  sans  pouvoir  proférer  une  parole,  elle 
tendit  à  M.  do  Cimecourt  la  fatale  lettre  qu'elle  tenait. 

Le  vieillard  la  prit  et  s'écria  : 

—  Déshonctré! 

Puis,  il  se  leva  de  toute  sa  hauteur,  comme  pour  pro- 
férer une  malédiction,  mais  il  retomba  raide  et  inanimé. 

On  s'empressa  autour  de  lui;  on  courut  chercher  le 
médecin.  Ce  vieux  ami  de  la  famille  ne  put  (pie  détourner 
la  tète  et  essuyer  une  larme:  une  apoplexie  foudroyante 
avait  soustrait  le  vieillard  au  déshonneur. 

Tout  à  coup  madame  de  Cimecourt,  qui  jusque-là 
était  restée  anéantie  par  le  désespoir,  s'avança  près  du 
cadavre  avec  une  majesté  douloureuse. 

—  .Marguerite,  dit-elle  à  l'une  de  ses  filles,  vous  êtes 
maintenant  ma  fille  aînée.  Prions  Dieu  pour  votre 
père. 


Mais  cette  énergie  facticelui  manqua  bientôt*,  son  CŒur 
se  brisa,  ses  sanglots  éclatèrent  e$. elle  s'écria: 

—  Prions  Dieu  pour  Totre  sœiîr  !  prions  Dieu  pour 
votre  sœur  ! 

Quant  à  madame  Dubois  elle  s'était  machinalement 
attachée  à  son  fils,  contre  lequel  elle  se  serrait  avec  effroi, 
car  elle  le  voyait,  lui  aussi  était  frappé  mortellemeDt  au 


cœur. 


SECONDE  PARTIE. 


1833. 


CHAPITRE  PREMIER. 


ROMANESQUE. 


Lursque  l'on  s'aventure  dans  quelques-unes  des  rues 
qui  avoisinent  l'extrémité  des  faubourgs,  entre  la  barrière 
de  Clichy  et  la  barrière  Rochechouart,  on  ne  retrouve 
plus  rien  ni  de  l'aspect,  ni  de  l'agitation  des  autres  quar- 
tiers de  Paris.  Là,  précieux  partout  ailleurs  et  ménagé 
savamment,  le  terrain  semble  avoir  perdu  sa  valeur, 
tant  il  se  trouve  employé  avec  prodigalité.  Point  de 
maisons  à  cinq  étages  entassés  les  uns  sur  les  autres , 
mais  des  jardins,  de  véritables  jardins  qui  dressent  fiè- 
rement les  télés  verdoyantes  de  leurs  arbres  au-dessus 
des  murs  qui  forment  la  rue.  Seules, sans  fenêtres,  sans 
qu'un  corps-de-logis  les  surmontent,  de  rares  portes  co- 
clières  interrompent  la  monotonie  de  ces  murs  élevés  à 
une  grande  hauteur  et  que  le  temps  a  rendu  noirs ,  ces 
murs  au  pied  desquels  une  herbe  abondante  pousse  en 
paix.  Enfin,  nul  bruit  ne  vient  troubler  leur  silence  et 
leur  solitude,  si  ce  n'est  le  grincement  saccadé  de  quel- 
ques fiacres  grimpant,  nou  sans  peine,  la  pente  raide  et 
malaisée  de  la  rue. 

L'intérieur  des  rares  maisons  qui  composent  ces  quar- 
tiers n'a  pas  un  caractère  moins  tranché. 

En  entrant,  se  trouve  la  loge  d'un  portier  dont  les  ma- 
nières, à  la  fois  patelines  et  futées,  rappellent  involon- 
tairement le  proverbial  Grégoire  des  Visitandines  :  cet 
kommc  salue  humblement  le  visiteur,  et  le  conduit  nu- 


tête  jusqii'au  principal  corps-de-logis  qui  s'élève  d'or- 
dinaire au  bout  d'une  avenue  de  douze  à  quinze  pas. 
Introduit  dans  une  grande  salle  que  décorent  des  dessins 
au  crayon  noir ,  des  tableaux  en  broderies  et  des  cartes 
géographiques,  il  faut  attendre,  durant  quelques  minutes, 
la  maîtresse  du  logis.  Cette  salle  est  un  parloir,  cette 
maison  un  pensionna/  déjeunes  demoiselles. 

Directrice  de  l'un  de  ces  pensionnats,  madame  Gerbrée 
venait  enfin  de  rentrer  dans  son  appartement,  où,  les 
pieds  sur  les  chenets  et  plongée  dans  un  grand  fauteuil, 
elle  trouvait  enfin  ,  après  les  occupations  et  le  bruit  de 
la  journée,  un  calme  aussi  profond  que  pouvait  le  lui  faire 
désirer  son  extrême  fatigue.  Toutes  les  pensionnaires 
étaient  couchées ,  toutes  les  portes  fermées ,  et  il  ne  res- 
tait plus  dans  la  maison  d'autre  lumière  que  les  lampes 
de  nuit  dont  la  lueur  douteuse  transparaissait  à  travers 
les  rideaux  bien  clos  des  dortoirs. 

Madame  Gerbrée  se  délectait  donc  dans  ce  repos  déli- 
cieux. A  demi  déshabillée,  elle  oubliait  d'achever  sa  toilette 
de  nuit ,  tant  elle  se  trouvait  bien  devant  le  feu  qui  pé- 
nétrait ses  membres  d'une  chaleur  caressante,  lorsque  le 
bruit  d'une  voiture  roulant  avec  rapidité  dans  la  rue  vint 
l'arracher  à  sa  rêverie  somnolente.  La  voiture  s'arrêta 
devant  la  porte  du  pensionnat  voisin  ilont,au  même  ins- 
tant, on  lira  la  sonnette  extérieure  avec  violence.  On  ne 
répondit  point ,  et  la  sonnette  tinta  une  seconde  et  une 
troisième  fois. 

Alors  la  voiture  se  remit  en  marche,  et  ce  fut,  cette 
fois,  devant  la  porte  de  madame  Gerbrée  qu'elle  s'arrêta, 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


367 


Au  premier  appel  de  la  sonnette,  le  portier,  qui  n'é- 
tait point  encore  couché,  répondit  à  ceux  qui  se  présen- 
taient si  tard ,  et  après  t]uel(|ues  pourparlers  il  vint  de- 
mander les  clefs  à  madame  Gerbrée,  qui  se  les  faisait 
remettre  chaque  soir  à  neuf  heures. 

—  La  personne  qui  se  trouve  à  la  porte  veut  parler  de 
suite  à  madame  pour  une  affaire  très  importante  ,  dit-il. 

Madame  Gerbrée  se  consulta  quelques  instants  sur  le 
plus  ou  moins  de  convenance  de  recevoir  la  visite  de  per- 
sonnes inconnues  à  une  pareille  heure  •,  enfin  la  curio- 
sité l'emporta  et  elle  donna  l'ordre  d'ouvrir.  Durant 
cette  courte  délibération  la  sonnette  se  fit  entendre  de 
nouveau  en  témoignage  de  hâte  et  d'impatience. 

Pendant  que  les  clefs  grinçaient  dans  les  serrures,  que 
la  porte  tournait  en  criant  sur  ses  gonds  ,  et  que  la  voi- 
ture entrait  dans  la  cour  et  venait  s'arrêter  devant  le 
perron ,  madame  Gerbrée  rajustait  un  peu  sa  toilette , 
s'enveloppait  d'un  grand  chàle  et  allumait  une  des  lam- 
pes du  parloir. 

Un  homme  descendit  de  la  voiture  et  entra  sans  quit- 
ter le  chapeau  qui  couvrait  sa  tète,  sans  ouvrir  les  plis 
du  manteau  dont  il  s'était  soigneusement  enveloppé. 

—  Madame,  dit-il  à  mi-voix,  et  avec  un  accent  étranger 
où  la  maîtresse  de  pensionnat  crut  reconnaître  la  pronon- 
ciation allemande,  voici  soixante  mille  francs  en  billets 
de  banque.  Je  vous  amène  une  élève  à  laquelle  appar- 
tient cette  somme,  que  vous  placerez  d'une  manière  sûre, 
chez  un  notaire,  ou  de  quelque  façon  qu'il  vous  plaira  -, 
les  intérêts  serviront  à  vous  payer.  A  dix-huit  ans,  si 
vous  trouvez  à  marier  l'enfant,  les  soixante  mille  francs 
seront  sa  dot  \  si  elle  veut  entrer  dans  un  couvent,  ne 
vous  y  opposez  pas...  Si  elle  meurt,  ajouta-t-il  avec  une 
expression  de  voix  dont  tressaillit  madame  Gerbrée ,  si 
elle  meurt ,  devenez  son  héritière. 

Et  il  sortait  quand  madame  Gerbrée  le  retint. 

—  Mais  ,  monsieur,  encore  faut-il  que  je  sache... 

—  Rien,  madame.  Si  cet  arrangement  ne  vous  con- 
vient pas  , j'irai  le  proposera  d'autres. 

—  Du  moins  je  vais  vous  donner  un  reçu  de  la  somme 
que  vous  me  remettez. 

L'étranger  haussa  les  épaules  par  un  mouvement  d'im- 
patience et  de  colère. 

Quand  madame  Gerbrée  eut  terminé  le  reçu,  il  prit  le 
papier,  le  broya  dans  ses  mains,  et  dit  : 

—  Je  vais  vous  chercher  votre  élève.  En  effet ,  il  re- 
monta dans  la  voiture  ;  mais  au  lieu  d'en  descendre  lui- 
même  l'enfant,  il  le  jeta,  plutôt  qu'il  ne  le  posa  sur  les 
marches  du  seuil,  et  au  même  instant  la  voiture  partit 
au  grand  galop  des  chevaux.  Bientôt  le  bruit  de  cette 
voiture  s'éteignit  tout-à-fait,  et  madame  Gerbrée  stupé- 
faite se  trouva  seule,  devant  une  petite  fille  de  quatre 
ans  environ  et  qui  paraissait  plongée  dans  un  sommeil 
léthargique.  Enveloppée  dans  un  manteau  d'homme  et 
couchée  sur  les  dalles  du  perron  ,  elle  ne  donnait  d'autre 
signe  de  vie  que  le  souffle  entrecoupé  d'une  respiration 
maladive. 

Madame  Gerbrée  la  prit  dans  ses  bras  et  l'emmena 
dans  sa  chambre. 

Là  elle  la  réchauffa  de  son  mieux  devant  la  cheminée 
flamboyante,  et,  après  l'avoir  déshabillée,  elle  essaya  de 
ranimer  la  pauvre  petite  créature  par  des  frictions  et  en 
lui  faisant  respirer  des  sels.  Ces  soins  ne  demeurèrent 
point  inutiles,  et  l'enfant  ouvrit  enfin  les  yeux. 

Lorsqu'elle  se  vit  dans  les  bras  d'une  inconnue  ,  ses 
regards  n'exprimèrent  ni  surprise  ,  ni  terreur  ;  elle  se 
laissa  continuer  les  soins  (ju'oq  lui  donnait  et  les  reçut 


machinalement  et  avec  une  apathie  complète  que  ma- 
dame Gerbrée  crut  devoir  attribuer  à  un  sonmifcre 
qu'on  lui  avait  fait  prendre. 

Cependant  madame  Gerbrée  se  demandait  avec  inquié- 
tude si  elle  enverrait  chercher  de  suite  un  médecin  ou 
si  elle  attendrait  jusqu'au  lendemain.  Elle  comprenait  bien 
toute  la  responsabilité  morale  qui  pèserait  sur  elle  dans  le 
cas  où  il  arriverait  quelque  accident  à  la  petite  fille;  mais 
d'un  autre  côté  elle  calculait  combien  pouvait  nuire  aux 
intérêts  de  son  pensionnat  l'ébrnitement  de  cette  aventure 
romanesque.  La  malveillance  et  la  Jalousie  des  autres 
maîtresses  de  pension,  ses  rivales,  ne  manqueraient  pas 
de  s'en  emparer  et  de  la  présenter  sous  un  point  de  jour 
fâcheux.  L'épithète  d'Hospice  d'Enfants-Trouvés  serait 
appliquée  à  son  pensionnat,  et  Dieu  sait  l'impression 
que  cela  produirait  sur  les  parents  des  élèves.  D'ailleurs 
la  somme  considérable  remise  pour  l'éducation  de  l'enfant, 
d'ailleurs  ce  voyage  entrepris  en  voiturede  poste  à  quatre 
chevaux  pour  l'amener  dans  un  pensionnat,  attestaient 
que  l'on  n'avait  rien  voulu  tenter  de  dangereux  contre  son 
existence;  on  peut  attendre  jusqu'au  lendemain  matin. 

11  en  arriva  donc  encore  cette  fois  comme  il  en  arrive 
toujours  lorsque  l'on  met  en  opposition  un  devoir  et  des 
intérêts  personnels;  les  intérêts  personnels  l'emportè- 
rent :  madame  Gerbrée  se  coucha,  après  avoir  placé  près 
d'elle,  sur  les  coussins  d'un  canapé,  la  petite  créature  qui 
venait  de  lui  arriver  d'une  manière  si  mystérieuse. 

Quoique  d'un  caractère  froid ,  résolu  et  masculin , 
madame  Gerbrée  dormit  peu  durant  le  reste  de  la  nuit, 
et,  il  faut  l'avouer,  l'aventure  étrange  dans  laquelle  elle 
jouait  un  rôle  causèrent  plus  encore  son  insomnie  que 
les  soins  dont  pouvait  avoir  besoin  la  petite  fille.  Rien,  au 
contraire,  n'interrompit  le  sommeil  de  cette  dernière  ,  et 
lorsqu'au  point  du  jour  la  cloche  du  pensionnat  donna 
le  signal  du  lever,  elle  se  mit  sur  son  séant  et  porta 
autour  d'elle  de  grands  yeux  bleus  ,  non  sans  étirer  ses 
petits  bras  chétifs.  Puis  elle  proféra  quelques  mots  qui 
parurent  à  madame  Gerbrée  de  l'allemand  corrompu,  car 
quoique  la  maîtresse  de  pension  parlât  assez  bien  cette 
langue,  elle  ne  comprenait  rien  aux  mots  barbares  et 
gutturaux  de  l'enfant. 

C'était  du  reste  une  jolie  petite  fille  de  quatre  à  cinq 
ans ,  pâle  et  souffreteuse,  mais  dont  le  regard  avait  une 
douceur  inexprimable. 

Ses  cheveux ,  d'un  blond  soyeux,  tombaient  avec  pro- 
fusion sur  ses  épaules  ,  et  l'une  de  ses  mains  portait  la 
cicatrice  d'une  blessure  profonde  et  récente  ;  quant  à  ses 
vêtements,  ils  ne  pouvaient  donner  aucun  renseignement 
ni  sur  son  pays  ni  sur  sa  famille. 

Cependant  il  fallait  donner  un  nom  à  cette  enfant,  qui 
n'en  portait  point;  il  fallait  la  présenter  dans  le  pension- 
nat sous  des  auspices  moins  romanesques  que  ceux  où 
elle  se  trouvait;  madame  Gerbrée  décida  que  l'enfant 
porterait  le  nom  de  Marie,  et  ne  laissa  pénétrer  personne 
cliez  elle  avant  dix  heures.  Alors  elle  se  fit  amener  un 
fiacre,  écarta  par  des  combinaisons  habiles  tous  ceux  qui 
auraient  pu  la  voir  et  monta  dans  la  voiture  avec  l'enfant. 
Une  heure  après,  elle  revint  avec  Marie,  qui  se  trouva 
dès  lors  installée  dans  le  pensionnat. 

II  faut  ajouter  que  les  60,000  francs  furent  loyalement 
déposés  chez  un  notaire  et  déclarés  la  propriété  de  lu 
jeune  fille. 


368 


LECTURES  DU  SOIR. 


CHAPITRE  II. 


POUB  UNE  MERE. 


Il  faut  le  reconnaître,  l'éducation  publique  ne  profite 
qu'aux  ('lèves  doiic's  de  dispositions  heureuses,  et  surtout 
à  ceux  que  les  soins  maternels  ont  disposés  d'abord  à  re- 
cevoir cette  éducation  en  leur  facilitant  les  premières 
voies  de  l'étude.  Seule  une  mère  peut  se  donner  la 
persévérance  indispensable  pour  faire  surmonter  aux 
enfants  les  diflicultés  si  décourageantes  dont  s'effa- 
rouche et  se  rebute  leur  caractère  mobile  et  irréfléchi. 
Il  faut  qu'une  mère  s'agenouille  devant  eux;  il  faut 
qu'elle  reste  là  sans  relâche  à  leur  côté  pour  obtenir, 
uioitié  par  caresse,  moitié  par  volonté,  que  ces  chères 
|)etites  créatures  quittent  Irurs  poupées  et  leurs  cerceaux 
et  viennent  se  fatiguer  devant  les  pages  sévères  d'un  livre 
ou  sur  les  louches  d'un  piano  qui  astreint  leurs  doigts 
à  presque  des  tortures.  Comment  voulez-vous  sans  cela 
qu'ils  ne  soient  pas  tristes  et  paresseux,  sous  les  murs 
froids  et  sombres  d'une  pension?  eux  qui  ont  tant  besoin 
de  mouvement,  d'air  et  de  soleil  ! 

Répétons-le  donc;  les  enfants  abandonnés  de  trop 
bonne  heure  aux  soins  de  l'éducation  publique  ne  pro- 
fitent pas  de  ces  soins,  se  rebutent  devant  les  difflcultés, 
et,  loin  de  marcher  par  les  châtiments,  n'en  contractent 
que  plus  de  dégoût  et  d'aversion.  Il  y  a  dans  tous  les  col- 
lèges et  dans  tous  les  pensionnats  des  élèves  auxquels 
dix  ans  d'études  ont  laissé,  presque  entière,  l'ignorance 
qu'ils  avaient  le  jour  de  leur  arrivée. 

C'est,  voyez-vous,  qu'un  instituteur,  n'importe  le  dé- 
vouement qu'il  mette  à  remplir  ses  devoirs,  ne  peut  s'oc- 
cuper également  des  éièves  qui  ne  profitent  point  de  ses 
leçons  et  de  ceux  qui  savent  en  recueillir  les  fruits;  il 
a  un  but,  il  faut  qu'il  y  fasse  arriver  une  partie  de  ses 
néophytes,  n'importe  ceux  qu'il  laisse  derrière  lui. 

Jetée  dans  le  pensionnat  de  madame  Gerbrée  sans 
parler  un  mot  de  fiançais,  sans  connaître  les  moindres 
principes  de  l'instruction  la  plus  élémentaire,  Alarie 
versa  des  larmes  bien  amères  quand  il  lui  fallut  se 
placer  devant  une  table  noire,  agiter  dans  ses  doigts  de 
longues  aiguilles  à  tricoter  et  répéter  les  lettres  de  l'al- 
phabet, que  lui  désignait  sur  un  tableau  une  sous-maî- 
tresse vieille  et  sans  pitié.  L'heure  de  la  récréation  ne  lui 
apportait  guère  que  des  privations  et  des  châtiments. 
Ou  bien,  si  la  sévérité  de  ses  maîtres  se  relâchait  à  son 
égard,  que  vouliez-vous  qu'elle  devînt  au  milieu  de 
toutes  ces  jeunes  filles  qui  parlaient  une  autre  langue  ! 
qui  riaient  de  l'expression  tudesqué  avec  laquelle  la 
pauvre  petite  déligurait  les  mots  français  qu'on  lui 
faisait  répéter!  L'enfance  est  sans  pitié,  a  dit  La  Fontaine, 
et  la  petite  Marie  subissait  cruellement,  chaque  jour, 
les  conséquences  de  cette  triste  vérité.  Rebutée  par 
les  maîtresses  qui  ne  voyaient  en  elle  qu'une  pares- 
seuse, sans  chercher  h  s'expli(pier  la  cause  de  cette 
paresse,  moquée  et  harcelée  par  ses  com|iagiies  parce 
que  les  maîtresses  la  dédaignaient  et  qu'elle  prêtait  au 
ridicule;  soiiH'rante,  chétive,  mélancolique,  l'infortunée 
ne  cherchait  qu'il  éviter  les  doubles  tortures  des  heures 
d'c'tudes  et  des  heures  de  récréation. 

Contre  les  premières,  elle  s'armait  d'indifférence  et 
(rime  iiirroyable  force  d'inertie.  Insensible  h  la  honle  «les 
châtiments,  insoucieuse  des  privations,  elle  se  refusait 
fi.  toute  espèce  de  travail,  pajsait  ses  heures  d'étydes  dans 


»  une  somnolente  rêverie,  et  se  résignait  à  tout  sans  mur- 
^  murer  et  avec  une  apathie  profonde.  La  classe  finie,  pour 
^  se  soustraire  à  ses  compagnes,  elle  se  réfugiait  dans 
quelque  coin  obscur  du  pensionnat,  et  là,  assise,  immo- 
bile, sans  prendre  part  aux  jeux,  elle  attendait  que  la 
cloche  la  rappelât  en  classe.  Du  reste,  malpropre,  les 
cheveux  toujours  en  désordre,  les  vêtements  couverts 
de  taches ,  les  mains  barbouillées  de  terre  et  d'encre ,  les 
souliers  éculés  et  sans  cordons.  Les  seules  circonstances 
où  elle  donnât  quelques  signes  d'émotions  étaient  les 
jours  de  sortie.  Alors,  pâle  et  les  yeux  pleins  de  larmes, 
elle  errait  autour  du  parloir  où  les  parents  venaient 
chercher  ses  compagnes,  et  elle  contemplait  avec  des 
marques  évidentes  de  douleur  et  d'agitation  ces  jeunes 
lilles  qui  embrassaient  leur  mère,  et  qui  sortaient  joyeuses 
et  parées,  au  milieu  de  sœurs  ou  de  frères,  pour  aller  se 
_^  livrer  aux  plaisirs  des  spectacles,  des  promenades,  et  de 
3^  mille  autres  divertissements  que  le  soir,  en  rentrant, 
"  on  racontait  à  la  veillée  et  dans  les  dortoirs.  Ces  récits 
n'agissaient  pas  moins  vivement  sur  l'imagination  de 
Marie  que  la  sortie  de  ses  compagnes. 

Madame  Gerbrée,  femme  froide  et  systématique,  con- 
stamment dans  les  limites  les  plus  strictes  du  devoir,  ne 
voyait  dans  la  petite  Allemande  qu'une  charge  et  une  hu- 
miliation pour  le  pensionnat.  Après  avoir  employé  tous 
les  moyens  de  rigueur  qu'elle  pût  imaginer  pour  tirer 
l'enfant  de  son  apathie,  elle  se  réfugia  dans  cette  pensée  : 
■  elle  manque  d'intelligence,  on  ne  peut  rien  en  faire;» 
et  Marie  resta,  pour  ainsi  dire,  abandonnée  à  elle-même. 
Deux  ans  s'écoulèrent. 

Un  jour  que,  rebutée  et  traitée  à  peu  près  comme  une 
^  idiote,  Marie  n'avait  point  été  emmenée  à  la  promenade 
X  avec  ses  compagnes,  car  pouvait-on  se  charger  d'un  en- 
%  fant  malpropre  à  ce  point,  une  jeune  fille,  du  même  âge, 
X  entra  dans  la  cour  en  pleurant  ;  c'était  une  nouvelle 
^  élève  que  ses  parents  venaient  d'amener  au  pensionnat. 
^      Voyant  que  cette  jeune  fille  pleurait  et  ne  se  moq^iait 
X,  pas  d'elle,  Marie  s'avança  et  dit: 
4^      —  Pourquoi  pleures-tu? 
^      —  Parce  que  je  viens  de  quitter  maman. 
^      —  Ta  maman?  demanda  Marie.  Mais,  qu'est-ce  donc? 
^  Elles  parlent  toutes  ici  de  leur  maman  et  je  ne  sais  point 
ce  que  c'est;  qu'est-ce  donc  qu'une  maman? 

—  Tu  ne  le  sais  point?  demanda  l'autre  petite  fille  avec 
étonnement. 

—  Non  !  Vois-tu,  quand  je  demande  quelque  chose  ici, 
on  se  moque  de  moi.  Dis-le-moi,  toi. 

—  Une  maman,  voilà  :  c'est  une  dame  belle ,  belle 
comme  tout  ce  qu'il  y  a  de  plus  beau;  elle  embrasse  sa 
petite  fille,  elle  la  caresse,  elle  l'aime;  elle  lui  dit  d'être 
sage;  elle  lui  dtmne  des  bonbons;  elle  la  soigne  quand 
elle  est  malade. 

—  Je  n'ai  point  de  maman  !  interrompit  tristement 
Marie. 

—  C'est  que  tu  n'es  peut-être  point  sage.  Car  moi , 
maman  m'a  dit  que  si  je  n'apprenais  pas  bien  et  que  si  la 
maîtresse  n'était  pas  contente  de  moi  elle  ne  viendrait  ph:s 
jamais  me  voir  et  que  je  n'aurais  plus  de  petite  maman 
Au  contraire,  si  l'on  est  satisfait  de  moi,  maman,  aux  Va- 
cances, viendra  de  bien  loin,  bien  loin,  pour  me  voir,  et 
m'emmènera  avec  elle  dans  son  pays  pendant  bien  long- 
temps. 

—  Et  crois-tu  rpie  si  j'étais  sage,  que  si  j'apprenais 
bien,  que  si  Madame  était  contente  de  moi.  j'aurais  aussi 

J^  une  maman  qui  viendrait  me  voir  et  qui  m'emmènerait  en 
X  vacances  dans  son  pays? 


MUSÉE  DES  FAMILLES. 


369 


—  Sans  aucun  doute,  répliqua  la  petite  Glle,  qui  ne  J  deux;  si  je  deviens  encore  paresseuse,  tu  me  parleras  de 
pouvait  supposer  qu'un  enfant  n'eût  point  de  mère.           ^  ma  mère,  et  alors  je  travaillerai  bien,  je  serai  couragciise. 

—  C'est  donc  parce  que  je  ne  suis  point  sage  que  je  ^  Comment  te  nommes-tu? 
reste  toujours  ici  toute  seule  et  que  l'on  m'appelle  la  ^  — Aline. 

petite  abandonnée?  Oh  !  je  veux  être  sage,  je  veux  qu'une  ^  —  Moi,  Marie. 

raaiaan  vienne  me  voir;  qu'elle  m'embrasse  comme  lu  ^°  Et  elles  s'embrassèrent. 

tienne  t'embrasse;  qu'elle  m'emmène  comme  la  tienne  cÇ>  Au  retour  de  la  promenade,  et  quand  on  eut  sonne  l'e'- 

l'emmèoe!  Ecoute,  si  tu  le  veux,  nous  serons  amies  à  nous  T  tude  du  soir,  on  fut  tout  surpris  de  voir  arriver  Marie. 


les  cheveux  bien  peignés  et  les  vêtements  en  ordre  ;  celte 
surprise  augmentaencorelorsqu'on  observa  qu'ellesuivait 
attentivement  les  leçons  et  qu'elle  s'efforçait  d'en  profiler. 
On  attribua  cet  heureux  changement  à  la  société  de  la 
nouvelle  arrivée,  et,  sans  chercher  à  s'expliquer  autre- 
SEFTEMBRE  1836. 


É  ment  un  pareil  phénomène,  on  encouragea,  par  tous  les 
moyens  possibles,  la  petite  flUe  à  persévérer...  Après 
„u  quatre  mois,  Marie  s'exprimait  en  français  avec  pureté, 
"T  savait  lire  correctement  et  commençait  à  bien  former  ses 
T  lettres  en  grosse  écriture;  elle  était  le  modèle  de  la  pen- 

—  47.  —  TROISIÈME  VOLCME. 


370 


LECTURES  DU  SOIR. 


sion;  soumise,  laborieuse,  soignée  dans  ses  vêtemeuts, 
et  d'une  gaîté  spirituelle  qui  lui  gagnait  ramitié  de  tout 
le  monde. 

Cependant  elle  s'inquiétait  beaucoup  delà  distribution 
des  prix  et  des  vacances  :  c'e'tait  sur  ce  sujet  que  rou- 
laient tous  ses  entretiens  avec  la  petite  Aline. 

—  Que  nous  serons  heureuses  dans  trois  mois!  se  di- 
saient-elles. 

—  Oh  !  oui  bien  heureuse  !  s'écriait  Aline  :  maman  vien- 
dra me  chercher  et  m'emmènera  dans  son  jardin,  dans 
son  beau  jardin,  où  il  y  a  des  arbres  grands,  grands 
coiiime  cette  maison;  et  puis  une  rivière,  et  puis  des 
cygnes,  et  puis  un  bateau,  dans  lequel  mon  frère  me 
promène. 

—  Et  moi,  reprenait  Marie,  moi  je  verrai  maman;  je 
l'embrassenii,  je  lui  dirai  que  je  l'aime-,  je  ne  la  quitterai 
pas  d'uu  moment.  Vois-tu,  chère  Aline,  comme  elle  sera 
contente  quand  je  lui  dirai  :  Ta  petite  Ulle  est  s.ige  à  pré- 
sent, parce  qu'elle  a  voulu  voir  sa  maman. 

—  Est-ce  que  tu  ne  l'as  jamais  vu  ta  maman,  toi?  lui 
demanda  sa  compagne. 

—  Je  ne  sais  pas  si  c'est  un  rêve  que  j'ai  fait,  mais  il 
y  a  bien  long-temps,  bien  long-temps,  j'étais  toute  petite, 
et  une  dame  belle,  belle,  me  tenait  sur  ses  genoux  et  me 
caressait...  Un  jour,  je  me  vis  dans  les  bras  d'un  grand 
homme  noir,  qui  me  battait  quand  je  pleurais.  Et  puis, 
après  avoir  été  long-temps  dans  une  maison  fermée  et 
à  grandes  fenêtres ,  on  me  mit  dans  une  petite  maison 
roulante  et  je  m'éveillai  chez  Madame,  dans  le  pen- 
sionnat. 

—  Cette  dame  était  ta  maman,  car  nne  maman  est  toit- 
jours  belle,  belle,  vois-ta. 

—  Que  je  voudrais  être  aux  vacances! 

—  Et  moi  donc,  Marie. 

—  Maman!  je  verrat  maman!  Oh!  quand  scrai-je  au 
jour  de  la  distribution! 

Ce  jour  arriva  enfin. 

La  distribution  des  prix  se  fait  ordinairement  vers  le 
milieu  de  septembre.  C'est  un  jour  attendu  avec  une 
grande  impatience  par  les  enfants  et  avec  une  grande 
anxiété  par  les  maîtres,  car  c'est  un  jour  d'épreuves. 

On  ouvre  à  deux  battants  les  triples  portes,  ordinai- 
rement closes  ;  auprès  d'elles  se  tient  le  concierge,  tout 
ébloui  des  flots  de  clarté  dont  l'inonde  le  vestibule,  et 
auprès  de  lui  la  foule  des  maîtres  de  la  pension,  conver- 
tis en  maî'res  de  cérémonies,  s'empressent  autonr  des 
f.imilles  qui  descendent  de  voiture,  et  à  qui  l'on  fait  tra- 
verser la  maison  entière,  sur  le  chemin  des  parents 
empreinte  de  couleurs  charmantes;  tout  y  est  rose  et 
badigeonné.  Ici ,  une  fumée  blanche  et  parfumée  monte 
comme  nn  encens  des  fenêtres  de  la  cuisine;  plus  loin,  à 
travers  l'alh^  d'arbres  en  fleurs  qui  conduit  à  la  salle 
de  distribution,  il  est  facile  d'apercevoir  le  chœur  des 
domestiques,  vêtus  de  blanc,  qui  s'occupent  avec  mo- 
destie et  activité,  les  uns  à  battre  les  couvertures,  d'au- 
tres à  carder  les  matelas ,  d'autres  à  frotter  et  à  éponger, 
tous  à  tenir  cette  promesse  de  prospectus:  Propreté, 
salubrité. 

Les  prix  se  distribuent  ordinairement  sous  une  tente 
dressée  parmi  les  arbres  de  la  cour.  On  y  arrive  au  mi- 
lieu d'une  exposition  de  dessins  et  de  broderies,  dont  h'^s 
papiers  jaunes  et  bleus  ressortent  sur  un  fond  de  tapis- 
serie. La  tente  est  ainsi  distribuée  :  les  parents  au  milieu, 
les  pensionnaires  des  deux  côtés,  toutes  habillées  pnreil- 
lement  avec  une  élégance  fort  simple.  Oh!  mon  Dieu! 
tout  uniment  une  robe  de  mousseline  blanche,  un  ncEud 


dans  les  cheveux,  un  ruban  à  la  taille,  quelquefois  \u\ 
petit  tablier  de  percaline  noire,  à  corsage  sans  manches. 

Un  personnage  illustre,  d'ordinaire  un  académicien, 
s'assied  auprès  de  la  maîtresse  de  pension  ;  derrière  sont 
rangés  les  professeurs.  Et  ici  nous  trouvons  un  préjugé  à 
combattre  et  à  détruire  ;  bien  des  gens  s'imaginent  encore 
(ju'il  y  a,  dans  une  pension  de  demoiselles,  des  maîtresses 
et  des  sous-maîtresses  ;  ces  gens-là  se  trompent  grossiè- 
rement, on  n'y  compte  plus,  depuis  long-temps,  que  tles 
maîtres  et  des  sous-maîtresses. 

Le  discours  est  prononcé  par  le  professeur  de  littéra- 
ture. Puis  ensuite,  le  personnage  illustre  dont  je  vous 
ai  parlé  tout  à  l'heure  se  lève  et  prononce,  à  son  tour, 
une  allocution.  Dans  cette  allocution,  l'orateur  compare 
la  jeune  Clle  qui  a  reçu  une  bonne  éducation  avec  la  jeune 
Olle  qui,  au  contraire,  n'a  pas  profité  de  la  bonne  édu- 
cation qu'on  lui  offrait.  On  les  accompagne  dans  la  vie  à 
travers  les  nouveaux  ordres  de  devoirs  que  leur  imposent 
les  années,  jusqu'au  moment  plein  d'intérêt  où,  deve- 
nues mères  de  familles,  elles  songeront  à  ramener  leurs 
enfants  dans  la  même  pension  et  dans  les  bras  de  la  femme 
qui  sourit  à  leurs  premières  joies ,  qui  endormit  leurs 
premiers  chagrins,  —  femme  qui  est  leur  seconde  mère. 
La  dernière  phrase  de  la  péroraison  :  •  Souvenez-vous 
que  le  vaincu  de  la  veille  peut  être  le  vainqueur  du  len- 
demain :  •  cette  dernière  phrase,  disons-nous,  est  toujours 
accueillie,  au  milieu  des  applaudissements,  par  les  larmes 
et  les  sanglots  de  toutes  les  jeunes  lilles,  —  vainqueurs 
ou  vaincus. 

Les  discours  terminés,  on  procéda  à  la  distribution 
des  prix  et  l'on  arriva  à  la  classe  de  Marie. 

—  Premier  prix  d'écriture,  Marie!...  Marie!  lut  la  maî- 
tresse de  la  pension. 

Marie,  dont  le  cœur  bondissait  de  joie,  s'élança  du  gra- 
din et  vint  près  de  madame  Gerbrée.  Pauvre  petite!  le 
cœur  palpitant,  les  yeux  voilés  de  larmes,  elle  cherchait 
avec  impatience,  dans  la  salle,  la  mère  trois  fois  aimée, 
la  mère  si  long-teu>ps  attendue,  qui  allait  se  lever  et 
lui  dire  : 

—  Ma  fille! 

ilais  ce  fut  madame  Gerbrée  qui  déposa  la  couronne 
sur  la  tête  de  Marie  et  qui  seule  lui  donna  un  baiser. 

—  C'est  que  j'ai  un  second  prix,  pensa  U  petite  fille, 
et  que  maman  me  donnera  la  seconde  couronne. 

En  effet,  la  voix  qui  proclamait  les  prix  répéta  bientûl  : 

—  Orthographe,  premier  prix,  Marie  !...  Marie  !  Et  elle 
s'élança  avec  plus  d'émotion  que  la  première  fois;  mais  ce 
fut  encore  madame  Gerbrée  qui  lui  présenta  la  couronne 
et  le  prix. 

A  cette  vue  fatale  Marie  frissonna  de  tous  ses  membres. 

—  Maman  !  dit-elle  j  c'est  maman  qui  doit  me  donner 
ce  prix! 

—  Infortunée  !  lui  dit  madame  Gerbrée  e'mue  jusqu'aux 
larmes,  tu  n"as  point  de  mère! 

En  entendant  ces  mots  funestes  Marie  jeta  un  cri  per- 
çant. 

—  Maman!  maman!  s'écria-t-elle;  je  veux  maman! 
Et  il  fallut  l'emporter  au  milieu  d'effrayantes  convul- 
sions. 


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é^^<i*iD^*-^i,    ^' 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


371 


CHAPITRE  m. 


UNE   BONNE  ACTION. 


La  distribution  des  prix  et  la  construction  de  la  tente 
avaient  nécessité  tant  de  désordre  dans  le  pensionnat 
que  l'on  ne  put  trouver  d'autre  lieu,  pour  coucher  provi- 
soirement Marie,  que  la  chapelle,  vaste  et  sombre  p  èce, 
où  on  lui  fit,  tant  bien  que  mal,  un  lit  avec  des  matelas 
jetés  les  uns  sur  les  autres.  Là,  une  sous-maîtresse,  — 
car  madame  Gerbrée  se  trouvait  obligée  de  retourner 
présider  la  solennité  que  n'avait  déjà  que  trop  long- 
temps suspendu  un  incident  aussi  étrange,  —  déshabilla 
la  petite  malade  et  tâcha,  par  des  potions  calmantes,  de 
calmer  son  agitation  nerveuse.  Mais  les  convulsions,  loin 
de  s'apaiser,  prenaient  d'instant  en  instant  une  violence 
nouvelle,  dont  le  médecin,  arrivé  sur  ces  entrefaites,  se 
montra  lui-même  effrayé. 

Ce  médecin  ,  l'un  des  plus  célèbres  et  des  plus  habiles 
de  Paris,  quoiqu'il  parût  jeune  encore,  était  un  homme 
pâle  et  chauve,  dont  la  physionomie  pleine  de  douceur  ^ 
exprimait  une  mélancolie  profonde.  L'étude  autant  que  ^ 
les  souffrances  avaient  vieilli,  avant  le  temps,  son  orga-  ^ 
nisation  naturellement  faible,  et  ceux-là  qui  ne  l'avaient 
point  vu  depuis  huit  années  auraient  diflicilement,  en  lui, 
reconnu  le  sotis-aide  en  chirurgie  Samuel  Dubois,  qu'un 
brevet  envoyait  à  Cambrai,  vers  le  mois  d'octobre  1816. 

Peu  de  temps  après  le  funeste  départ  de  mademoiselle 
de  Cimecourt,  il  avait  été  appelé  à  Paris  et  attaché  à  Thô- 
pital  de  la  Pitié,  grâce  à  la  protection  d'un  général,  ami 
de  son  père.  Là, sa  disposition  et  son  aptitude  au  travail 
n'avaient  point  tardé  à  le  faire  distinguer,  et  des  cir- 
constances heureuses  s'étaient  jointes  aux  bonnes  dispo- 
sitions de  ses  chefs  pour  lui.  Si  bien  que  huit  ans  après 
son  retour  à  Paris,  non-seulement  il  occupait  une  chaire 
à  la  Faculté  de  médecine,  mais  ençere  il  se  trouvait  une 
riche  et  nombreuse  clientelle. 

Le  docteur  Samuel  Dubois  ne  put,  sans  une  vive 
émotion,  entendre  le  récit  des  circonstances  qui  avaient 
jeté  la  pauvre  petite  fille  dans  un  pareil  état  de  souffrances. 
Il  prescrivit  diverses  potions,  et  s'asseyant  près  du  lit 
improvisé  de  la  malade,  il  résolut  d'attendre  l'effet  des  "$1 
remèdes  et  de  ne  point  la  quitter  avant  d'avoir  vu  cesser  ^ 
une  agitation  si  violente  et  qui  pouvait  devenir  funeste.  ^ 

Lorsque   les  convulsions   de  Marie   s'apaisèrent   et  ^ 
qu'elle  ouvrit  les  yeux,  la  nuit  était  venue  ;  quelques  ^ 
bougies  jetaient  seules  leur  clarté  jaune  et  faible  dans 
cette  grande  salle  en  désordre,  encombrée  d'objets  laissés 
là  en  dépôt  depuis  deux  jours.  L'enfant  souleva  sa  tête 
brûlante,  étendit  ses  mains  encore  agitées,  et  murmura  : 

—  Maman  ! 
Maman,  répéta-t-elle ,  maman,  viens  me  couronner; 

j'ai  des  prix ,  j'ai  été  bien  sage  depuis  huit  mois. 

Puis  elle  se  mit  tout-à-fait  sur  son  séant,  regarda  au- 
tour d'elle ,  et  parut  recouvrer  toute  sa  raison  -,  alors , 
par  un  mouvement  subit,  elle  jeta  ses  bras  au  cou  de  ma- 
dame de  Gerbrée,  fondit  en  larmes  et  s'écria  : 

—  Je  n'ai  point  de  maman  !  je  n'ai  point  de  maman  ! 

—  Chère  enfant ,  dit  Samuel  en  l'attirant  à  lui ,  chère 
enfant  ! 

—  Je  n'ai  pointdemamancomme  Aline,  pour  m'aimer! 
pour  m'embrasser  comme  la  maman  d'Aline  l'embrasse  ! 
Je  n'ai  point  de  maman!  Oh!  je  comprends  maintenant 
pourquoi  ces  demoiselles  m'appelaient  toujours  la  petite 
abandonnée. 


Après  quelques  instants  de  réflexion  et  de  sileDOe 
morne,  elle  répéta: 

—  La  petite  abandonnée  ! 

—  Si  cette  enfant  passe  le  temps  des  vacances  seule 
dans  cette  maison ,  elle  est  perdue ,  dit  le  docteur  Samuel 
Dubois  à  madame  Gerbrée  qu'il  avait  emmenée  à  l'écart. 

—  Comment  donc  faire,  monsieur? 

—  Ma  mère  habite,  à  quelques  lieues  de  Paris,  une 
maison  de  campagne-,  ma  voiture  m'altend  à  la  porte  du 
pensionnat;  laissez-moi  conduire  aujourd'hui,  sur  l'heure, 
la  petite  Marie  à  ma  mère.  Le  changement  de  lieux  et 
d'habitudes,  l'air  de  la  campagne,  de  continuelles  ilis- 
tractlons ,  peuvent  seules  apporter  remède  à  ses  souf- 
frances toutes  morales;  y  consentez-vous? 

—  Très  volontiers,  docteur. 

En  quelques  instants  tous  les  préparatifs  pour  le  départ 
de  Marie  se  trouvèrent  terminés ,  et  le  docteur  Samuel 
l'emporta  lui-même  dans  ses  bras  jusques  à  sa  voiture. 

La  maison  de  campagne  où  demeurait  madame  Dubois 
s'élevait  dans  les  environs  du  port  de  Cretcil,  sur  les 
bords  de  la  Marne.  C'était  une  jolie  petite  habitation  où 
le  calme,  l'aisance,  et  surtout  les  soins  de  son  lils,  ren- 
daient une  santé  nouvelle  à  la  vieille  dame,  que  les  coups 
de  l'infortune  avaient  failli  faire  succomber.  Là ,  elle 
ne  vivait  que  pour  son  fils  ;  présent ,  elle  l'entourait  de 
ces  soins  perpétuels  et  muets  qui  préviennent  tous  les 
désirs,  qui  rassemblent  tous  les  bien-êtres  sur  la  per- 
sonne aimée.  Elle  avait  des  sourires  et  des  paroles  pour 
dissiper  la  tristesse  que  parfois  laissaient  à  Samuel  d'an- 
ciens souvenirs  et  les  scènes  de  souffrances  dont  sa  pro- 
fession le  rendait  trop  souvent  témoin  Si  des  inquiétudes 
le  préoccupaient,  elle  les  lui  faisait  oublier  par  des  dis- 
tractions combinées  savamment  et  que  le  hasard  semblait 
seul  amener  ;  enfin,  pour  lui  complaire,  elle  s'était  pres(}ue 
associée  à  ses  études.  Quelque  plante  mânquait-ellc  à 
l'herbier  du  docteur,  il  la  voyait,  le  soir,  dans  son 
cabinet;  la  veille  avait-il  désiré  un  livre,  le  livre  se 
trouvait  comme  par  magie  ouvert  sur  sou  bureau;  ainsi 
l'existence  s'écoulait  pour  lui,  douce,  sans  soucis,  et 
dégagée  de  ces  mille  tracas  qui  la  rendent  parfois  si 
désagréable  et  si  peu  commode.  Aussi,  dès  que  les  devoirs 
de  sa  profession  ne  le  retenaient  plus  à  Paris,  il  quittait 
son  hôtel  de  la  rue  de  l'Université  et  venait  dîner  et  passer 
la  soirée  avec  sa  mère,  laissant  à  de  jeunes  médecins,  ses 
élèves,  le  soin  des  visites  de  nuit,  que  lui  interdisait 
d'ailleurs  la  faiblesse  de  sa  propre  santé. 

Assise  près  de  la  fenêtre  du  salon,  madame  Dubois,  dès 
qu'un  bruit  léger  se  fit  entendre  à  l'extrémité  de  la  route, 
reconnut  aussitôt  le  pas  des  chevaux  de  son  fils  et  vint 
au-devant  de  lui  pour  l'embrasser  plus  tôt.  Jugez  de  sa 
surprise,  lorsqu'elle  le  vit  descendre  de  la  voiture  avec 
une  petite  fille,  enveloppée  soigneusement  d'un  manteau 
et  qui  paraissait  endormie. 

—  Mère,  dit  Samuel  en  souriant  de  la  surprise  qu'exci- 
tait la  nouvelle  venue  ;  mère,  je  t'amène  une  bonne  action 
à  faire  et  une  compagne  pour  rendre  moins  longues  tes 
attentes,  lorsque  des  affaires  me  retiennent  à  Paris.  Fais 
disposer  dans  ta  chambre  un  lit  pour  ce  petit  ange ,  et 
ordonne  que  l'on  serve  le  dîner,  car  je  meurs  de  fann. 

Le  lit  fut  bientôt  dressé  :  Samuel ,  après  avoir  lui- 
même  couché  Marie  avec  tant  de  précaution  qu'elle  ne 
s'éveilla  point,  passa  dans  la  salle  à  manger  avec  sa 
mère. 

Là,  en  dînant,  il  lui  apprit  ce  qu'il  savait  de  la  petite 
fille  par  madame  Gerbrée,  c'est-à-dire  le  changement 
subit  surtenu  dans  ses  habitudes  et  le  désespoir  qui  l'avait 


372 


LECTURES  DL  SOIR. 


frappée  à  la  distribution  des  prix.  Quant  au  reste, 
madame  Gerlire'e  avait  juge  à  propos  de  le  tenir  secret,  et 
avait  coupé  court  aux  questions  du  docteur  en  disant  que 
Blarie  était  une  orpheline  confiée  à  ses  soins. 

—  Je  crains  une  fièvre  lente ,  ajouta  Samuel  quand  il 
eut  conté  tous  ces  détails  à  sa  mère  ;  mais  le  temps  et  tes 
soins  guériront  et  préviendront  peut-être  les  symptômes 
alarmants  qui  m'inspirent  de  telles  craintes. 

Le  dîner  terminé ,  madame  Dubois  alla  s'établir  près 
du  lit  de  l'enfant,  et  avec  ce  tact  merveilleux  dont  les 
femmes  seulçs  ont  le  pieux  et  divin  secret,  elle  trouva 
moyen  de  soulager  les  souffrances  de  la  petite  malade 
avec  plus  d'efficacité  peut-être  que  ne  l'aurait  fait  le 
médecin  avec  toute  sa  science. 

Le  lendemain  matin,  quand  Samuel  entra  chez  sa  mère, 
il  trouva  Marie  déjà  familiarisée  avec  sa  nouvelle  amie  et 
qui  jouait  languissarament  avec  des  fleurs  que  lui  avait 
données  madame  Dubois. 

Le  docteur  interrogea  le  pouls  de  l'enfant,  puis  il  passa 
la  main  sur  son  front  brûlant  et  pâle,  et  une  expression 
mélancolique  assombrit  son  visage ,  qu'avait  épanoui 
d'abord  la  vue  de  cette  jolie  petite  créature  si  charmante 
au  milieu  des  roses  éparses  autour  d'elle  sur  le  lit. 

—  Mère  dit-il,  la  fièvre  ne  l'a  point  quittée;  je  crains 
"ri!»»!!  que  II  science  r«^le  impuissante  contre  un  mal  si 
plein    ••  mystères. 

Les  prédictions  de  Samuel  ne  se  ré.ilisèreut  que  trop; 
rien  ne  put  guérir  la  fièvre  lente  qui  consumait  Marie: 
rien  ne  put  dissiper  la  tristesse  profonde  dans  laquelle  elle 
restait  plongée  coustanunent-  A  toutes  les  caresses  de 
m  idaine  Dubois,  à  toutes  les  paroles  consolantes  que  lui 
prodiguait  celte  excellente  dame,  elle  ne  répondait  que 
par  un  sourire  forcé,  suivi  bientôt  de  deux  larmes  qui 
tombaient  lentement  sur  ses  joues  brûlantes.  Chaque  jour 
ajoutait  à  l'état  de  langueur  et  de  dépérissement  de  la 
pauvre  petite  fille.  Ses  grands  yeux  bleus  brillaient  de 
cette  flamme  étrange  qui  vient  éclaircir  parfois  les  regards 
de  ceux  que  la  mort  se  prépare  à  saisir,  et  la  maigreur 
de  son  visage  lui  donnait  une  expression  que  l'on  ne  pou- 
vait contempler  sans  un  serrement  de  cœur.  Du  reste . 
douce,  résignée,  reconnaissante  des  soins  do  ma-Lme 
Dubois,  et  toujours  affectueuse  pour  elle,  jamais  elle  ne 
laissait  échapper  une  plainte,  jamais  elle  ne  s'opposait 
aux  tentatives  médicales  que  Samuel  essayait  pour  re- 
médier h  un  état  si  funeste.  Parfois,  seulement,  elle 
semblait  ne  pas  entendre  les  paroles  qu'on  lui  adressait , 
et  demeurait  plongée  dans  une  souniolence  profonde. 
Quant  à  son  sommeil ,  il  était  court ,  interrompu  ,  et 
souvent  agité  par  des  rêves,  durant  lestiuels  un  mol 
s'échappait  souvent  de  la  bouche  de  Mario  : 

—  Maman  !  maman  ! 

Samuel  et  madame  Dubois  étaient  au  désespoir. 
Un  jour  Mario  s'éveilla  pleine  d'une  gaîtéet  d'une 
force  étranges. 

—  Bonne  madame,  cria-t-elle  à  madame  Dubois,  bonn» 
madame ,  je  viens  de  voir  maman  ;  elle  était  avec  de.- 
anges  dans  le  ciel,  cl  elle  me  disait  :  Viens,  Marie. 

C'était  le  délire. 


CHAPITRE  IV. 


DES  LETTRES. 


\-  tu  ^J"  •,  "  '  I 


^5 


^^    #'-'««^5^^'^^ 


Le  docteur  Samuel  Dubois  à  sa  Mère, 

«  Je  ne  pourrai  point  aller  ce  soir  dîner  avec  toi ,  ma 
bonne  mère  ;  continue  pour  Marie  l'usage  de  la  potion 
que  je  t'ai  donnée  ce  matin  avant  mon  départ-,  la  science 
n'a  plus  rien  à  faire  en  faveur  de  cette  pauvre  enfant  ; 
un  miracle  seul  peut  la  sauver. 

«  Ce  qui  me  retient  ici,  c'est  la  rencontre  que  j'ai  faite, 
il  y  a  deux  heures,  d'une  ancienne  amie. 

«  Tu  connais  la  vieille  madame  Daubencourt  et  txK 
sais  comment  est  morte  misérablement  sa  femme  de 
compagnie,  madame  Tarboché.  Ce  que  tu  ignores,  mère, 
c'est  qu'une  pauvre  jeune  femme  osa  prendre  la  place 
de  celte  infortunée,  et  se  trouva  réduite  par  la  misère 
a  subir  l'effroyable  tyrannie  d'une  vieille ,  égoïste  et 
méchante.  Elle  tomba  bientôt  malade  de  fatigue  ou  plutôt 
de  désespoir.  Je  fus  appelé  par  madame  Daubencx)urt 
qui ,  après  m'avoir  consulté  pour  sou  compte,  voulut 
avoir  uue  consultation  gratuite  pour  sa  femme  de  com- 
pagnie.  et  me  mena  dans  un  grenier  hideux  où  je 
trouvai...  rnadi'iin'isflle  de  Cimecourt,  .\lhénaTs,  cette 
jeune  file  qui,  tu  le  sais,  ma  mère,  me  donna  des  soins  si 
tendres  et  si  dévoués;  cette  jeune  fille  qui,  par  sa  faute, 
jeta  sa  famille  dans  le  désespoir  et  le  malheur.  A  ma  vue 
elle  se  cacha  le  visage  et  se  mita  pleurer  avec  amertume; 
mais  je  parvins  à  la  consoler,  à  lui  rendre  quelque 
confiance  en  elle-même,  et  j'obtins  d'elle  la  promesse 
qu'elle  quitterait  demain  matin  la  maison  de  madame 
Daubencourt  pour  venir  passer  quelque  temps  à  la  cam- 
pagne, près  de  toi.  Je  transforme  ainsi  ta  maison  en 
hôpital  ;  mais  je  connais  ta  charité  et  ton  bon  cœur  ;  tu 
m'en  aurais  voulu  si  (je  frémis  rien  que  d'y  penser!) 
j'avais  laissé  transporter  Athénaïs  à  l'Hôtel-Dieu ,  car 
c'est  là  ce  que  voulait  faire  madame  Daubencourt.  Je 
dois  la  vie  à  mademoiselle  de  Cimecourt;  d'ailleurs,  mère, 
tu  me  l'as  dit  bien  souvent  :  les  fautes  qu'a  pu  commettre 
un  bienfaiteur  ne  nous  dégagent  point  de  la  reconnais- 
sance due  au  bienfait  !  et  ce  n'est  point  à  nous  à  juger 
ceux  qui  nous  ont  tendu  la  main. 

«  Adieu ,  à  demain , 

•  Samctl.  » 

•  P.  S.  Je  reçois  à  l'instant  une  lettre  de  mademoi- 
selle de  Cimecourt;  je  te  l'envoie.  Cette  lettre  rend  ma 
résolution  bien  plus  facile  et  me  fait  m'applaudir  de 
l'avoir  prise  tout  de  suite.  » 

Au  docteur  Samuel  Dubois. 

•  Quand  vous  m'avez  quittée  tout  à  l'heure,  monsieur, 
je  me  suis  demandé  si  je  ne  fuirais  pas  cette  maison  sans 
accepter  vos  bienfaits ,  sans  vous  revoir.  J'ai  tant  à  rou- 
gir devant  vous,  vous  qui  savez  ma  faute,  vous  qui 
savez  que  cette  faute  a  tué  mon  père  !  Mais ,  monsieur, 
je  suis  encore  plus  à  plaindre  que  coupable...  et  pourtant 
je  suis  bien  coupable!  Que  vouliez-vous  que  fît  une  jeune 
fille  de  dix-sept  ans,  sans  expérience,  et  à  qui  l'on 
écrivait  : 

•  Je  vous  aime.  Qu'un  mariage  secret  nous  unisse,  un 
«  mariage  saint  et  contracté  devant  un  ministre  de  ma 

•  religion:  il  recevra  nos  serments,  il  les  bénira.  Ma 

•  famille  est  puissante;  mais  son  courroux  Unira  par  s'a- 


MUSÉE  DÉS  FAMILLES. 


an 


«paiser,et  alors  nous  serons  hciirenx,  alors  notre  vie 
•  s'ëcoulcra  ense:tible ,  loujours  ensemble. 

•  Feiidinakd  ,  comte  de  Manheim.  » 

•  Je  ce'dai  :  ce  mariage  secret  fut  cele'bré  ;  en  voici  des 
preuves  irre'cusables...  un  acte  signé  par  le  ministre  qui 
bénit  notre  union  et  par  les  deux  amis  de  Ferdinand  qui 
servirent  de  te'moitis.  il  me  fallut  fuir  de  la  maison  pa- 
ternelle, comme  si  j'avais  été  coupable...  Mon  mari  le 
voulut  et  m'emmena  en  Allemagne;  là  nous  passâmes 
deux  années  entières,  paisibles  et  sous  des  noms  supposes. 
Je  devins  mère,  et  j'oubliais,  près  de  mon  mari,  avec  mon 
enfant,  et  ma  faute  et  ma  famille,  quand  un  châtiment 
terrible  de  Dieu  me  tira  de  cette  fausse  sécurité  et  nie  jeta 
dans  un  abîme  de  malheurs. 

«Mon  mari,  que  des  affaires  avaient  appelé  dans  une 
ville  voisine,  ne  revint  pas  au  jour  qu'il  m'avait  désigné. 
Sans  nouvelle  de  lui,  inquiète,  éperdue,  après  quatre 
jours  d'une  horrible  attente,  je  partis  pour  cette  ville; 
là  j'appris  que  le  père  de  mon  mari  avait  découvert 
notre  retraite,  qu'il  avait  voulu  faire  arrêter  son  lils, 
que  celui-ci,  grièvetnent  blessé  en  se  défendant,  avait 
été  emmené  dans  une  voiture  entourée  de  soldats,  sans 
doute  pour  être  jeté  dans  une  prison  d'état  :  car  son 
père  était  puissant  et  riche;  Ferdinand  me  l'avait  ré- 
pété bien  des  fois,  rien  ne  pouvait  résister  à  ce  qu'il 
voulait.  Je  revins  chez  moi ,  la  mort  dans  le  cœur.  Oh  ! 
monsieur,  je  ne  prévoyais  pas  le  coup  plus  terrible  encore 
qui  m'y  était  réservé.  Pendant  mon  absence,  la  domes- 
tique chargée  de  veiller  sur  ma  fille  s'était  enfuie  avec  mon 
enfant  ! 

«Après  huit  jours  de  fièvre  et  de  désespoir,  j'étais  mou- 
rante quand  on  me  remit  une  lettre  de  faire  part  qui 
annonçait  la  mort  de  Ferdinand,  comte  de  Manheim. 

•  Presque  folle,  étrangère,  sans  ressource,  sans  parler 
la  langue  du  pays,  il  nie  fallut,  après  un  an  de  misère, 
de  larmes  et  de  démarches  inutiles,  quitter  l'Allemagne 
sans  savoir  ce  qu'était  devenu  mon  enfant.  Une  dame 
française,  qui  m'avait  vue  quelquefois,  me  prit  en  pitié 
et  m'emmena  avec  elle  à  Paris.  Là,  monsieur,  j'appris  les 
funestes  conséquences  de  ma  faute  :  la  mort  de  mon  père 
et  l'exil  de  ma  mère  et  de  mes  sœurs,  qui  avaient  dû, 
pour  se  soustraire  à  la  honte  dont  je  les  avais  accablées, 
quitter  Cambrai  et  aller  habiter  la  Belgique. 

«Ma  protectrice  mourut,  il  y  a  trois  mois;  je  restai 
sans  asile ,  quand  on  m'offrit  la  place  de  femme  de  com- 
pagnie chez  madame  Daubencourt.  J'avais  à  choisir  entre 
cette  place  ou  le  suicide...  Dieu  me  soutint...  J'entrai 
chez  madame  Daubencourt.  Vous  savez  le  reste. 
«  Athénais  de  Manheim. 


CHAPITRE  V. 


CONVAT.KSCENCE  ET  GUEP.ISON. 


Madame  Dubois  à  son  fils. 

•  Je  reçois  ta  lettre  et  celle  de  madame  de  Manheim. 
Tout  ce  que  t'écrit  cette  pauvre  femme  porte  un  carac- 
tère de  vérité  qui  me  fait  te  confirmer  dans  ton  projet 
de  lui  donner  un  asile  chez  nous;  amène-la  demain. 
«  Ta  mère ,  Anne  Dubois.  » 

«  L'état  de  ma  pauvre  Marie  est  toujours  le  mâme.  • 


Madame  Dubois  avait  trop  long-temps  souffert  elle- 
même  pour  ne  point  savoir  de  quels  soins  et  de  (judlcs 
précautions  il  faut  se  servir  à  l'égard  de  ceux  que  W 
malheur  amène  près  de  nous.  Aussi,  lorsqu'Athénals  de 
Cimecourt,  ou  plutôt  la  comtesse  de  Manheim  arriva, 
^,,  conduite  par  le  docteur  Samuel,  à  la  maison  de  campagne 
^  de  Creteil,  la  vieille  dame  la  reçut  avec  une  simplicité 
^  d'accueil,  exempte  tout  à  la  fois  de  froideur  et  d'ostenta- 
■T,  tion  de  sensibilité.  Athénaïs  redoutait  ce  moment  qui  la 
^  plaçait  sous  l'hospitalité  d'une  personne  initiée  au  secret 
^  de  ses  malheurs  et  de  ses  fautes  :  elle  respira  facilement, 
^  elle  se  sentit  légère  et  sans  contrainte ,  lorsque  madame 
^  Dubois,  après  l'avoir  aHectuensement  embrassée,  l'eut 
c£  conduite  dans  un  appartement  où  tout  semblait  disposé 
comme  si  la  personne  qui  en  prenait  possession  devait 
l'habiter  pour  toujours. 

—  Maintenant,  lui  dit-elle,  je  vous  laisse,  car  un 
pauvre  enfant  réclame  mes  soins.  Vous  êtes  souffrante; 
si  vous  voulez  rester  chez  vous  pour  vous  reposer  des 
fatigues  de  votre  petit  voyage  ,  on  vous  préviendra 
lorsque  le  dîner  sera  servi  ;  si  vous  aimez  mieux  venir 
me  rejoindre ,  vous  me  trouverez  près  du  lit  de  ma 
malade. 

Hélas  !  l'état  de  Marie,  loin  de  s'améliorer,  devenait  plus 
alarmant  d'heure  eu  heure.  La  respiration  s'entrecou- 
pait, le  pouls  s'affaiblissait,  et  parfois  le  délire  lui  fai-, 
sait  bégayer  quelques  paroles  plaintives,  parmi  lesquelles 
revenait  constamment  le  mot  de 

—  Maman  ! 
Le  docteur  Samuel  interrogeait  tristement  le  pouls  de 

la  petite  fille,  et  madame  Dubois  essayait  en  vain  de  lui 
faire  boire  une  potion  que  repoussait  la  main  débile  de 
Marie,  lorsqu'Athénaïs  entra  dans  la  chambre.  Vivement 
émue  du  spectacle  douloureux  qui  s'offrait  à  ses  regards, 
elle  se  pencha  sur  le  lit  de  l'enfant  : 

—  Pauvre  petit  auge!  murmura-t-elle. 
A  cette  voix  ,  l'enfant  tressaillit  de  tout  son  corps  et 

Samuel  sentit  le  pouls  s'élever  avec  violence. 

—  Hélas  !  ajouta  la  comtesse  de  Manheim  sans  re- 
marquer l'agitation  de  Marie  et  en  devenant  pâle ,  hélas  ! 
mon  enfant ,  mon  pauvre  enfant  perdu  pour  toujours , 
serait  à  peu  près  de  l'âge  de  ce  petit  ange. 

Plus  elle  parlait  et  plus  Marie  semblait  sortir  de  son 
état  de  somnolence.  A  la  fin,  elle  s'assit  sur  son  séant  et 
ouvrit  de  grands  yeux  brillants  de  fièvre  qu'elle  attacha 
sur  l'étrangère.  Puis,  celle-ci  ayant  pris  des  mains  de 
madame  Dubois  la  potion  constamment  refusée  jusque 
alors  par  la  petite  fille,  l'enfant  la  but  sans  résistance. 
Après  cela,  elle  mit  son  bras  autour  du  cou  d'Athénaïs , 
comme  pour  l'empêcher  de  s'éloigner,  appuya  sa  tête 
sur  l'épaule  de  la  jeune  femme  et  s'endormit  d'un  som- 
meil dont  le  calme  étonna  et  ravit  le  docteur  Samuel. 

Quelques  heures  après,  Athénaïs,  qui  avait  dîné  près  du 
lit  de  Marie  et  sans  se  dégager  de  ses  étreintes,  essaya 
de  la  remettre  doucement  dans  son  lit,  afin  d'aller  elle- 
même  prendre  du  lepos;  mais  celle  ci  s'éveilla,  les 
yeux  pleins  de  larmes,  et  elle  montra  une  telle  agitation 
et  tant  de  désespoir  quand  elle  vit  s'éloigner  la  femme 
pour  laquelle  elle  témoignait  une  sympathie  si  vive,  que 
le  médecin,  craignant  une  crise  fâcheuse,  engagea  madame 
de  Manheim  à  laisser  transDorter  dans  sa  chambre  et  près 


i« 


3T4  LECTURES  DU  SOIR. 


de  son  lit  le  lit  de  la  petite  fille.  Ces  mesures  exécutées,  X  couleurs  plus  animées  reparaître  sur  les  joues  de  Marie, 
les  larmes  et  les  cris  cessèrent,  et  Marie  redevenue  calme  5  et  s'il  se  confondait  devant  un  mystère  qui  déjouait  la 
et  sereine  prit  la  main  d'Atliénaïs  dans  ses  deux  petites  5  science,  il  n'en  désirait  pas  moins  ardemment  l'heure 
mains  qu'elle  croisa  le  plus  fortement  qu'elle  put  ^  après  ±  qui  chaque  soir  le  ramenait  à  Creteil,  près  de  sa  mère, 
cela  elle  s'endormit.  2Ç  d'AthénaTset  de  Marie.  Alors,  il  s'asseyait  gaîment  entre 

Le  lendemain  mutin,  son  état  s'était  amélioré  d'une  ^  les  deux  heureuses  femmes-,  alors  il  prenait  la  petite  fille 
manière  inouïe,  et  dont  ne  pouvait  se  rendre  compte  ,  ^  sur  ses  genoux,  où  elle  s'endormait  bientôt  en  tenant  la 
malgré  loulc  sa  science,  le  docteur  Samuel.  La  lièvre  ^  main  d'Athénaïs  :  la  veillée  achevait  de  s'écouler  en 
avait  -lisparu;  il  ne  restait  plus  à  combattre  qu'une  ^  douces  causeries,  dans  lesquelles  chacun  apportait  la 
{irariile  faiblesse,  sans  danger,  dont  triomplièrent  sans  ^^  satisfaction  qui  suit  une  journée  laborieuse  et  le  plaisir 
l)eiiu'  des  soins  multipliés  et  sages.  ^  de  se  trouver  avec  des  personnes  aimées.  Onze  heures 

Cette  faiblesse  disparut  davantage  de  jour  en  jour,  ^î^  venues,  on  se  retirait  chez  soi.  Le  lendemain  ramenait  le 
car  la  nature  trouve  tant  de  ressources  et  de  vie  dans  ^1^  méaie  bonheur  paisible. 

roi^anisatiou  neuve  et  forte  des  enfants  !  Mais  il  ne  fallait  ^j^  Après  trois  semaines  d'une  si  facile  existence,  il  y  eut 
l-ds  (iirAlhéuaïs  quittât  d'une  heure,  d'un  moment,  celle  ^i»  une  grande  fête  dans  la  maison  de  Creteil^  car  Marie, 
•lui  lui  témoignait  une  aiïection  si  vive  et  si  tendre,  car  ^  soutenue  par  Athénats ,  put  se  promener  dans  le  jardin 
aussitôt  la  lièvre  reparaissait  avec  des  symplôaiesinquié-  "1^  sans  l'aide  d'un  bras  ou  d'un  soutien.  Ce  jour-là,  le  doc- 
tants.  Alhéna'is  était  donc  devenue  inséparable  de  Marie;  ^j;^  leur  Samuel  ne  voulut  partir  pour  Paris  qu'après  avoir 
elle  seule  lui  préparait  ses  boissons  et  ses  aliments,  elle  ^1-  vu  sa  petite  protégée  s'avancer  lentemenî  sur  la  pelouse 
seule  disposait  sa  petite  couche,  elle  seule  peignait  ses  ^Ç>  verdoyante  et  s'arrêter  à  chaque  pas,  enivrée  d'air,  de 
beaux  cheveux  blonds  et  la  couvrait  de  ses  vêtements.  La  ^Ç>  soleil  et  des  suaves  voluptés  de  la  convalescence.  Puis, 
l)reniière  fois  que  l'enfant  put  quitter  son  lit  pour  res-  ^'o  comme  des  êtres  souffrants  l'attendaient  à  Paris ,  il  s'ar- 
pirer  un  air  plus  pur,  pour  regarder  le  bleu  du  ciel  et  la  cj2  racha  courageusement  à  ce  doux  spectacle  pour  aller 
verdure  des  arbres,  pour  entendre  le  chant  des  oiseaux  et  Zf.  remplir  les  devoirs  de  sa  noble  et  pénible  profession, 
pour  frissonner  voluptueusement  aux  molles  caresses  du  ^  Dès  lors,  les  symptômes  de  maladie  et  de  faiblesse 
soleil,  ce  fut  encore  Athénais  qui  la  prit  dans  ses  bras  et  Z^  achevèrent  de  disparaître  pea  à  peu  chez  Marie,  et  elle  ne 
qui  \  int  la  déposer  dans  un  grand  fauteuil  près  de  la  Zf^  larda  point  à  se  livrer  à  une  gaîté  dont  on  était  loin  de 
fenêtre.  Toutes  les  autres  personnes  de  la  maison  étaient  ZÇ,  croire  susceptible  son  caractère,  jusque-là  si  mélancoli- 
devenues  indifférentes  à  Marie;  à  peine  avait-elle  un  oC  que.  P»ien  n'était  joyeux  comme  de  lavoir,  les  couleurs  de 
regard,  une  parole  pour  le  bon  docteur  Samuel  et  pour  li^  la  santé  sur  le  visage,  courir  follement  dans  le  jardin 
madame  Dubois.  Avec  régo'ismc  de  l'enfance,  avec  la  Z\l  à  la  poursuite  4'une  mouche  ou  d'un  papillon,  que,  toute 
violence  exclusive  d'une  passion,  elle  repoussait  tout  ce  of^  haletante,  elle  rapportait  à  son  amie  Athénaïs.  Car  il  fal- 
qu'elle  avait  aimé  autrefois  aliu  de  se  donner  entière  à  ce  ZÇ  lait  qu'AthénaTs  fût  témoin  de  ses  jeux;  il  fallait  qu'Athc- 
qu'ellc  chérissait  éperduinent  aujourd'hui.  Pourvu  que  T'o  na'is  ne  s'éloignât  jamais  d'elle;  sans  cela,  adieu  à  la  gaîté, 
la  comtesse  de  .Manheiiii  fût  là,  dans  le  même  appartriiicnt  Z'Z  adieu  aux  jeux!  Ni  les  caresses  de  madame  Dubois,  ai 
([u'elle:  pourvu  qu'elle  pût  suivre  du  regard  ses  moindres  ^t:^  les  agaceries  du  capitaine  Loustot  qui,  de  retour  d*un 
liiouveiiiculs,  elle  restait  des  journées  entières  paisible  et  T'o  voyage  en  Picardie,  venait  presque  chaque  semaine  passer 
lieiiieuse,  n'interroiniunt  sou  amie,  occupée  à  écrire  ou  à  ^i;^  un  jour  ou  deux  à  Creteil,  ne  pouvaient  distraire  l'enfant 
l)roiler,  que  pnur  lui  tendre  la  joue  et  obtenir  d'elle  une  H^  «le  son  agitation  et  de  son  inquiétude.  S'apercevait-clle 
caresse  qu'elle  prolongeait  le  plus  longtemps  possible,  ^i'  de  l'absence  d'Athéiiaïs,  aussitôt  son  visage  s'obscurcis- 
cn  la  nouant  pour  ainsi  dire  dans  ses  bras.  ^1;^  sait,  ses  yeux  s'emplissaient  de  larmes  et  le  tremblement 

Athéna'is,  do  son  côté,  éprouvait  pour  Marie  une  ten-  ^1^  convulsifde  ses  membres  reveuait  la  secouer.  La  voix  d'.A- 
diessi-  beaucoup  plus  jasslunnée  que  le  sentiment  de  ré-  ^i"^  Ihénaïs  se  faisait-elle  entendre,  alors  l'agitation  de  Marie 
ci|irorilé  dû  à  l'attachement  singulier  de  la  pcùte  fille,  f'^  s'apaisait ,  ses  larmes  pouvaient  eniin  couler,  et  elle  cou- 
Elle  sjuff'ait  presque  autant  que  celte  dernière  de  leurs  ^i;^  rait  se  jeter  dans  les  bras  de  madame  de  Manheim.  Mais 
courtes  séparations,  rendues  parfois  iiidispensahies  :  ^i^  ensuite,  il  lui  fallait  un  peu  de  temps  pour  consentir  à 
toute  cette  enriut  était  pa.ssée  dans  ses  haliitudcs  et  dans  =1^  qsMtter  la  main  de  celle  qu'elle  aimait  tant  et  pour 
sa  vie.  Pièjj  il'elle.  elle  oïdiliuit  et  la  douleur  du  passé  et  ^(^  reprendre  ses  jeux;  encore  ne  le  faisait-elle  qu'avec 
les  fil  juiéludes  de  l'avenir,  l'.ir  iiistaiit  inêiiie,  on  aurait  ^;1;^  «léliance;  encore  an  moindre  rtiouvemenl  de  celle  qu'elle 
dit  que  cette  enf.iit  était  1 1  lille  qu'elle  avait  perdue,  tant  ^i-;  ne  cessait  do  suivre  des  yeox,  revenait-elle  s'attacher  à 
elle  épnmvait  debunheur  à  écouter  les  propos  enfantins  ^°  sa  robe  pour  la  suivre  pas  à  pas. 

de  la  naïve  petite  cnaluic,  à  passer  doucement  ses  ^  Une  fois  la  guérison  complète,  madame  Gerbréc,  qui 
mains  sur  ses  cheveux  blonds  et  soyeux,  k  la  bercer  =^  deux  ou  trois  fois  était  venire,  à  ta  grande  terreur  de 
sur  ses  geiiou.\  eu  l'appuyant  contre  son  sein.  Leur*  ^.-^  Marie,  rendre  visite  au  docteur  Samuel,  voulut  recon- 
journées  s'écoulaient  de  la  sorte,  en  d'im  (Tables  béali-  ^^  duirc  l'enfant  à  Paris;  celte  détermination  faiflit  hii 
tudes-,  elles  ne  vivaient  que  pour  elles  deux  cl  que  par  ^j-^  causer  \me  rechute  si  grave,  que  la  maîtresse  de  pension 
elles  »!eux  ;  elles  s'isolaient  de  tout ,  et  même  du  docteur  ^^  dut  consentir  à  ne  point  ran  ener  celle  qu'elle  était  venue 
Samuel  et  de  l.i  borne  madame  Dubois.  cjo  cliereher.  Elle  fit  nue  pareille  concession  avec  d'autanl 

Madame  Dubiiis  était  femme,  donc  elle  soulTrait  un  peu  ZÇ,  moins  de  difticuUé  que,  seule  tutrice  de  Marie,  elle 
de  l'iudilfércnce  de  celte  pt  tiîe  Marie  qu'elle  aim.it  tant.  Z'ç  n'avait  à  rendre  compte  à  personne  de  sa  conduite  en 
Mais,  si  la  jalousie  pouvait  approcher  d'un  cœur  noble  et  ^^  cette  circonstance,  —  conduite  que  personne  d'ailleurs 
vertueux  comme  le  sien,  il  ne  s'y  trouvait  pas  du  moins  ^  n'aurait  pu  hésiter  à  approuver. 

place  pour  uu  sentiment  de  haine:  aussi  ne  meltail-ellc  ^  Quoi  qu'il  en  soit,  l'éducation  de  Marie  ne  souffrit 
pas  moins  de  zèle  à  entourer  de  toul  le  bien-élrc  possible  So  point  de  la  concession  faite  par  madame  Gerbrée  :  la  pe- 
lés deux  iufortunéei  confiées  k  ses  soins.  X  tite  fille  reprit  ses  études,  sous  la  direction  d'Athénaïs, 

Quant  au  docteur  Samuel,  il  s'émerveillait  de  voir  des  x  i»vec  des  progrès  d'une  rapidité  surprenante.  Si  quelque 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


375 


difficulté  la  rebutait,  il  suffisait  d'une  parole  de  son  ins-  , 
titutrice  pour  lui  rendre  du  courage  et  la  faire  triompher 
du  mot  italien  malaisé  à  retenir  ou  du  trait  que  ses  petits 
doigts  avaient  de  la  peine  à  former  sur  les  touches  du 
piano.  De  la  sorte,  en  huit  ou  dix  mois,  son  éducation  se 
trouva  beaucoup  plus  avancée  que  ne  l'est  ordinairement 
celle  d'un  enfant  de  son  âge.  Du  reste,  le  travail  ne  nuisait 
ni  à  la  santé  ni  à  la  belle  humeur  de  Marie.  Certes,  per- 
sonne n'aurait  reconnu  dans-  la  petite  espiègle  blanche 
et  rose  qui  parcourait  toute  la  maison  en  chantant,  la 
chétive  créature  pour  laquelle  naguère  éprouvaient  tant 
d'inquiétudes  le  docteur  Samuel  et  sa  mère.  Elle  semait 
la  gnîté  autour  d'elle,  et  l'homme  le  plus  morose  aurait  dû 
sourire  à  ses  saillies  spirituelles  et  à  ses  boutades  d'en- 
fant heureux  et  un  peu  gâté. 

Le  bon  capitaine  Loustot  se  tenait  en  adoration  devant 
elle  ;  soumis  à  ses  moindres  caprices,  il  aurait  été  capable 
de  faire  dix  lieues  pour  prévenir  un  désir  de  la  charmante 
petite  fille.  Madame  Dubois  n'allait  jamais  à  Paris  sans  en 
rapporter  une  robe,  un  chapeau,  des  rubans  et  mille  autres 
objets  semblables  pour  en  parer  celle  qu'elle  aimait  comme 
si  elle  eût  été  sa  fille;  enlin  la  première  question  que  le 
docteur  Samuel  faisait  en  arrivant,  après  avoir  embrassé 
saincre,  était  toujours  : 

—  Où  donc  est  Marie  ? 

Quant  à  la  comtesse  de  Manheim,  elle  ne  savait  qu'em- 
brasser la  petite  fille  et  lui  consacrer  toutes  ses  pensées, 
toutes  ses  affections ,  toute  son  existence. 


cJ.<. 


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I 

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T. 


CHAPITRE  VI  ET  DERNIER. 

DÉNOUEMENT. 

Dix-huit  mois  d'un  bonheur  paisible  et  sans  mélange 
s'écoulèrent  ainsi  pour  ces  quatre  personnes  que  tant  de 
souffrances  avaient  tour  à  tour  éprouvées.  Samuel  lui- 
même  semblait  perdre  sa  mélancolie  habituelle  et  se 
livrer  à  de  suaves  pensées  qu'il  n'avait  jamais  connues 
jusque-là.  Sans  négliger  les  devoirs  de  sa  profession  ,  il 
ne  les  pratiquait  plus  à  l'exclusion  de  toute  distraction 
innocente ,  et  avec  cette  morne  austérité  d'un  cénobite 
qui  a  embrassé  la  vie  du  cloître  parce  qu'il  n'a  plus  rien 
à  espérer  dans  ce  monde.  Souvent  sa  mère  le  surprenait, 
les  yeux  attaches  avec  émotion  sur  Athénaïs ,  et  sans  té- 
moigner à  Samuel  qu'elle  avait  compris  les  secrets  de  son 
cœur,  elle  se  réjouissait  de  le  voir  renaître  à  la  paix  et 
soulever  sa  tête  si  long-temps  courbée  sous  une  froide 
résignation ,  pour  porter  enfin  vers  l'avenir  des  regards 
d'espérance.  Dès  qu'elle  eut  fait  cette  découverte  trois 
fois  bénie,  Athénaïs  lui  devint  encore  plus  chère,  et  elle 
se  prit  à  l'aimer  comme  une  fille,  comme  celle  qui  devait, 
quand  sa  vieille  mère  serait  rappelée  vers  Dieu,  ne  pas 
laisser  Samuel  seul  sur  la  terre. 

Il  est  des  pensées  que  la  bouche  n'a  pas  besoin  de  dire 
pour  que  le  cœur  les  comprenne.  Ainsi,  le  secours 
des  yeux  reste  inutile  pour  apprendre  l'existence  et  le 
nom  de  ces  fleurs  qui  répandent  autour  d'elles,  cachées 
sous  rherbe ,  les  trésors  de  leurs  ineffables  parfums. 
Quand  ces  pensées  viennent,  comme  des  anges,  caresser 
de  leurs  ailes  des  fronts  naguère  encore  brûlants  et  dou- 
loureux, une  bienfaisante  chaleur  active  la  circulation  du 
sang,  l'imagination  se  dilate,  la  poitrine  respire  à  l'aise  et 
l'on  puise  mutuellement  dans  chaque  geste,  dans  chaque 
regard,  dans  la  moindre  inflexion  de  voix,  l'espérance 
et  le  bonheur  qui  s'en  échappent  h  flots  magnétiques. 

AthénaTs,  Samuel  et  sa  mère  se  trouvaient  sous  cette 
influence  myslorieuse  qui  les  inondait  de  joies  célestes, 
et  telles  que  les  élus  en  doivent  éprouver.  Heureux,  ils 
pressentaient  un  bonheur  plus  grand  encore,  et  l'avenir 
se  balançait  mollement  h  leurs  yeux,  parmi  des  trésors 
de  paix  et  d'amour. 

Connue  l'hiver  approchait,  il  fut  résolu  qu'on  ne  le  pas- 
serait pas  à  la  campagne,  connue  l'année  précédente,  mais 
qu'on  irait  habiter  Paris  durant  cette  saison  de  pluies  et 
de  froids.  Ils  quittèrent  donc  tous  Creteil,  au  mois  de  no- 
veuibre,  et  vinrent  s'installer  dans  un  magnifique  hôtel 
acheté  récemment  par  le  docteur  Dubois. 

Un  jour  de  janvier ,  après  avoir  terminé  ses  pre- 
mières visites  du  matin ,  Sanmcl ,  les  deux  pieds  posés 
conimodéuicnt  sur  ses  chenets  et  plongé  dans  U4i  grand 
fauteuil ,  semblait  se  livrer  à  des  pensées  qui  béatifiaient 
son  visage  et  jetaient  sur  son  front  je  ne  sais  quel  bon- 
heur lumineux.  Une  lettre  causait  cette  joie  profonde, 
et  cette  lettre ,  marquée  du  timbre  de  Bruxelles  ,  portait 
la  signature  de  madame  de  Cimecourt. 

C'étaicnt,pourAthénaïs,des  bénédictions  desa  mère  qui, 
disait-elle,  ne  se  souvenait  pins  dupasse  et  pardonnait, 
au  nom  d'un  père,  maintenant  aux  pieds  de  Dieu.  Ma- 
dame de  Cimecourt  terminait  en  annonçant  sa  i)rochain8 
ariivéc  à  Paris.  Là,  disait-elle,  je  t'apprendrai  quels 
projets  fornunt  pour  ton  bonheur  M.  le  docteur  Dubois 
et  sa  mère  qui  m'a  écrit. 

Samuel  relisait  pour  la  seconde  fois  ce  billet  envoyé 
sans  être  cacheté,  et  contenu  dans  une  lettre  à  son 


J 


370 


LECTURES  DU  SOIR. 


adresse ,  lorsqu'un  étranger  entra  dans  son  cabinet.  Agé 
de  trente-six  ans  environ  ,  cet  homme  semblait  soufFrant 
au  point  de  ne  pouvoir  marclicr  sans  l'appui  d'un  valet 
de  chambre  qui  le  soutenait.  Le  docteur  Samuel  le  fit 
asseoir  et  l'interrogea  sur  les  soufîVances  qu'il  éprou- 
vait. 

—  Monsieur,  lui  répondit  l'étranger  après  avoir  décrit 
les  symptômes  de  son  mal ,  qui  provenait  d'un  effrayant 
marasme  ;  je  crains  bien  que  les  remèdes  de  l'art  ne 
restent  impuissants,  car  les  causes  de  ce  que  j'éprouve 
sont  toutes  morales.  Je  suis  Allemand;  venu  en  France 
avec  l'espoir  d'y  trouver  un  terme  à  des  chagrins  affreux, 
je  retourne  dans  mon  pays,  trop  certain  qu'il  ne  me  reste 
plus  rien  à  espérer.  Le  peu  d'existence  que  j'ai  à  vivre 
se  passera  dans  l'isolement  et  les  remords. 

—  Pourquoi  vous  livrer  à  un  pareil  désespoir ,  mon- 
sieur ? 

—  Pourquoi,  docteur?  Oh  !  c'est  que  je  suis  bien  mal- 
heureux !  c'est  que  je  suis  bien  coupable  !  J'ai  séduit  une 
jeune  fille;  je  l'ai  épousée  malgré  mon  père...  Mon  père 
m'a  violemment  séparé  d'elle,  m'a  fait  enfermer  dans  une 
prison  d'état,  et  ne  m'en  a  laissé  sortir  qu'après  deux  an- 
nées de  captivité,  et  en  m'annonçant  la  mort  de  ma  femme 
et  de  mon  enfant.  Six  années  se  sont  écoulées  dans  cette 
triste  croyance...  Alors  mon  père, avant  de  rendre  le  der- 
nier soupir,  m'apprit  que  ma  femme  et  mon  enfant  vi- 
vaient; qu'il  ignorait  le  sort  de  la  mère,  et  que  ma  fille 
avait  été  amenée  à  Paris...  Puis  il  est  mort  sans  me  donner 
d'autres  renseignements.  Depuis  lors,  j'ai  passé  ma  vie  en 
recherches  qui  sont  restées  sans  résultats. 

Samuel  l'écoutait,  p;\le  et  le  cœur  serré  par  une  main 
de  fer  ;  car  chaque  parole  de  l'étranger  détruisait  ses 
rêves  de  repos  et  d'avenir. 

Enfin,  il  s'arma  de  courage  et  résolut  de  remplir  un 
devoir  qui  lui  coûtait  tout  le  bonheur  de  sa  vie. 

—  N'êtes  vous  point  le  comte  de  Manheim?  demanda- 
t-il  d'une  Toix  si  tremblante  que  l'étranger  l'entendit  à 
peine. 

—  Mon  nom!  qui  vous  a  dit  mon  nom? 

—  Ecoutez,  monsieur,  reprit  Samuel  ;  pour  entendre 
ce  que  je  vais  vous  dire,  il  vous  faut  de  la  force,  car  j'ai 
d'heureuses  nouvelles  à  vous  donner  de...  votre  femme. 

—  AthénaTs!  O  mon  Dieu!  mon  Dieii!  parlez,  mon- 
sieur! parlez,  au  nom  du  ciel!  Vivrait-elle  encore? 

—  Elle  vit  encore. 

—  Et  vous  savez  le  lieu  où  elle  est...  Dites,  dites, 
je  vous  en  sup^jlie! 

—  En  France...  Dans  cette  maison. 

—  Oh!  monsieur,  courons... 

—  Un  instant.  Il  faut  la  préparer  à  cette  entrevue,  qiii 
pourrait  lui  causer  des  émotions  trop  vives  et  peut-être 
fatales;  car  elle  aussi  vous  croyait  mort... 

Comme  il  disait  ces  mots,  la  porte  s'ouvrit,  rt  madame 
Dubois  et  Athénaïs,  qui  tenait  Marie  par  la  main,  entrèrent 
pour  venir  annoncer  \  Samuel  que  le  déjeuner  l'attendait. 
Athénaïs  et  son  mari  se  trouvèrent  ainsi  brusquement  face 
à  face.  La  jeune  femme  jeta  un  cri  et  tomba  défaillante; 
le  comte  la  reçut  dans  ses  bras  et  la  couvrit  de  baisers. 

—  C'est  moi,  disait-il,  moi  qui  reviens  pour  ne  plus 
te  quitter,  Athénaïs!  mon  Athénaïs! 

Samuel  avait  pris  de  sa  main  humide  et  froide  la  main 
de  sa  mère,  qu'il  serrait  silencieusement.  Marie,  inquiète, 
se  pressait  contre  Athéna'is  et  s'attachait  avec  force  aux 
plis  de  sa  robe. 

—  Ktma  fille!  Avez-vous  des  nouvelles  de  ma  fille? 
demanda  la  comtesse  de  Manheim  quand  elle  eut  repris 


ses  sens.  Dites,  savez-vous  ce  qu'ils  ont  fait  de  ma  fille? 
Le  comte  baissa  tristement  la  tète. 

—  Ma  fille  !  je  ne  la  verrai  donc  plus  !  oh  !  pauvre  mère 
que  je  suis! 

A  ces  paroles  la  petite  Marie,  qui  regardait  fixement 
Athéujiïs.  avec  une  étrange  expression  de  désespoir  et  de 
jalousie,  tomba  sur  le  plancher,  en  proie  aux  horribles 
convulsions  qui,  deux  années  auparavant,  l'avaient  jetée 
dans  un  si  fatal  état  de  souffrances.  Athénaïs  s'élança 
vers  elle  et  voulut  la  relever  ;  l'enfant  détourna  la  tête  et 
tendit  sa  main  convulsive  à  madame  Dubois,  qui  la  prit 
sur  ses  genoux;  mais  bientôt  elle  s'échappa  des  étreintes 
de  la  vieille  dame  et  courut  se  jeter  dans  les  bras  d'A- 
thénaïs  qui  fondait  en  larmes. 

—  Tu  l'aimeras  mieux  que  moi!  s'écria-t-elle. 

En  vain,  la  comtesse  de  Manheim  lui  prodiguait-elle  les 
caresses  et  les  baisers  les  plus  tendres,  en  vain  lui  redi- 
sait-elle que  rien  ne  les  séparerait,  que  rien  ne  pourrait 
détruire  l'affection  qui  l'unissait  à  elle,  aucune  parole, 
rien  ne  pouvait  rassurer  Marie  ni  calmer  son  agitation  et 
ses  plaintes. 

—  Tu  l'aimeras  mieux  que  moi  !  répétait-elle  sans 
cesse  d'une  voix  déchirante;  tu  l'aimeras  mieux  que 
moi  !... 

La  vue  du  comte  ne  cessa  pas  de  lui  produire  toujours 
une  impression  funeste,  malgré  les  protestations  que 
faisait  ce  dernier  de  ne  jamais  séparer  Athénaïs  de  Marie, 
malgré  les  caresses  par  lesquelles  il  essayait  parfois  de 
rassurer  l'enfant.  Alors,  elle  tremblait  de  tous  ses  mem- 
bres, jetait  des  regards  de  terreur  autour  d'elle,  et  se 
réfugiait  dans  le  sein  d'Athénaïs ,  où  elle  cachait  son 
vi.sage  brûlant. 

Dès  lors,  au  calme  heureux  et  doux  qui  régnait  na- 
guère dans  la  maison  du  docteur  Samuel ,  succéda  une 
tristesse  sombre  et  pleine  d'inquiétudes;  car,  malgré  les 
soins  d'Athénaïs  pour  Marie,  malgré  ses  protestations  de 
ne  jamais  la  quitter,  l'enfant  était  retombée  dans  les  accès 
de  la  maladie  nerveuse  qui  dt\jà  lui  avait  été  si  fatale. 
Madame  Dubois,  son  fils,  et  surtout  Athénaïs  ne  s'éloi- 
gnaient pas  de  son  chevet;  le  comte  de  Manheim,  nous 
l'avons  dit,  s'associait  à  ses  soins  et  se  gagnait  l'estime 
de  Samuel  et  de  madame  Dubois  par  la  douceur  et  la 
grâce  de  son  caractère. 

Huit  jours  s'écoulèrent  ainsi,  lorsque  le  comte,  auquel 
la  poste  venait  d'apporter  plusieurs  paquets,  entra  dans 
une  agitation  visible,  et  prit  Athénaïs  et  Samuel  à  l'écart. 

—  Je  reçois  dos  nouvelles  heureuses  et  inattendues, 
leur  dit-il.  On  a  découvert  la  personne  que  mon  père 
avait  chargé  d'amener  notre  enfant  à  Paris.  Cet  homme 
est  un  vieux  domestique  qui  n'a  pu  dire  le  nom  de  la  per- 
sonne à  laquelle  il  a  confié  l'enfant;  mais  il  désigne  le 
pensionnai  d'une  manière  assez  précise  pour  rendre  mes 
recherches  faciles  et  sûres,  car  il  indique  le  quartier.  J'y 
vais  sur  l'heure. 

—  Et  moi  je  vous  accompagne!  s'écria  la  comtesse.  Ma 
fille  !  ma  fille  !  oh  !  mon  Dieu  !  ne  me  la  rendrez-vous  pas  ? 

Marie  jeta  un  profond  gémissement.  Athénaïs  courut  à 
elle,  mais  l'enfant  détourna  la  tête  : 

—  Vous  ne  m'aimez  plus,  fit-elle;  laissez-moi  mourir  I 
Quelle  que  fût  sa  tendresse  pour  Marie,  l'amour  mater- 
nel l'emporta  dans  le  cœur  de  la  comtesse,  et  elle  courut 
avec  son  mari  visiter  tous  les  pensionnats  du  quartier  in- 
diqué par  le  vieux  domestique.  Ils  arrivèrent  enfin  cher 
madame  Gerbrée.  Là,  ils  apprirent  bientôt  que  leur  fille, 
que  cet  enfant,  perdu  et  si  amèrement  regretté,  ils  le 
tenaient  tout  à  Tiieure  dans  leurs  bras  ;  c'était  Marie  ! 


MUSEE  DES  FAMILLES. 


377 


Oh!  avec  quelle  hâte  ils  reviiuciit  chez  le  docteur 
Dubois;  avec  quelle  émotion  ils  se  retrouvèrent  près  du 
lit  de  la  petite  fille  qui  pleurait  et  qui  se  désespérai^. 

Athénaïs  prit  doucement  dans  ses  mains  les  mains 
de  l'enfant  qui  voulut  les  retirer,  mais  (lui  les  abandonna 
bientôt. 

—  Marie ,  dit  Athénaïs  qu'agitait  elle-m^me  une  émo- 
tion indicible ,  Marie,j'ai  retrouvé  ma  petite  fille. 

Marie  fit  un  mouvement  de  terreur. 

—  Mais  j'ai  aussi  retrouvé  ta  mère. 

—  Ma  mère!  répéta  Marie  en  se  dressant  sur  sa  cou- 
che; ma  mère!...  où  est-elle,  où  est-elle? 

—  Près  d'ici. 

—  Où?  mon  Dieu...  où?  mon  Dieu! 

—  Dans  tes  bras,  mon  enfant  !  C'est  elle  qui  te  couvre 
de  larmes  et  de  baisers  ;  c'est  elle  qui  t'aimait  et  que  tu 
aimes  depuis  si  longtemps;  nos  cœurs  s'étaient  déjà 
mystérieusement  compris.  Oui,  mon  enfant,  oui,  je  suis 
ta  mère  !...  oui ,  tu  es  ma  fille  ! 


—  Mou  Dieu ,  merci  !  s'écria  le  comte  en  s'agcnouil- 
lant ,  car  dans  votre  divine  miséricorde  vous  nous  avex 
tous  réunis  ! 

—  Et  moi  je  reste  seul  au  monde  !  murmura  Samuel. 
A  ces  paroles  il  sentit  une  main  se  glisser  dans  U 

sienne  et  la  presser  tendrement. 
C'était  la  main  de  sa  mère. 

1.  BSiraT  BEKTHOCD. 


Toutes  les  illustra  lions  de  \' Enfant  san»  mire  OQt  été  dessinées  par 
FuissEASAU  ot  gravées  par  U£.Nay  Brow^. 


LE  TROISIÈME  VOLUME. 


Voici  par  quelles  re'flcxions  et  par  quelles  promesses 
le  Musée  des  Familles  terminait,  l'année  dernière,  son  se- 
cond volume  : 

«  Lorsqu'une  entreprise  cesse  de  s'améliorer,  elle  est 
«bien  près  de  décroître,  a  dit  Francklin. 


On  a  dû  remarquer  un  grand  progrès  dans  le  perfec- 
tionnement dos  gravures,  dont  quelques-unes  peuvent 
rivaliser  avec  les  plus  belles  planches  sur  acier,  publiées 
par  les  Anglais,  dans  leurs  riches  Keapseake. 

Confiées  aux  plus  célèbres  dessinateurs  de  Paris,  et 


Guidée  par  cette  maxime,  la  direr '.on  du  Musée  des  %  surtout  à  MM.  Branstotrn  ,  Ach.  Deveria,  Foussereau, 

'Familles  n'a  cessé  d'apporter  de  jo/»  en  jour,  de  mois  Z^,  Gavarni,Geniole^Granville,Johannot^Lépaulle^Sears, 

«en  mois,  des  améliorations  à  cette  "'•i.te  et  utile  entre-  "^^  ^         ■'"    '''—"-'■  -*  "  ^       '  —  en..-.— .:  4. 

«prise,  et  de  la  faire  approcher  de  plus  en  plus  de  son 


•  but  :  rendre  la  littérature  populaire.  ^ 

«  Après  avoir  excité  l'attention  par  l'attrait  des  gravu-  X 
«res,  la  célébrité  des  noms  des  écrivains,  et  la  brièveté  ^ 
«des  articles  qui  ne  présentaient  qu'une  lecture  vive,  ^ 
«courte  et  curieuse,  il  était  devenu  nécessaire  d'aug-  ^ 
«  menter  l'étendue  de  ces  articles  et  de  leur  donner  un  ^ 
«caractère  plus  grave  et  plus  utile;  car  le  goût  du  public  $ 
«se  formait,  et  il  aurait  dédaigné,  comme  incomplet  ou 
«comme  frivole,  ce  qui  d'abord  l'avait  si  vivement  inté- 
«  ressé. 

«  Le  Musée  est  arrivé  à  ces  résultats  graduellement  et 
«après  de  nombreux  essais.  On  a  pu  voir  que,  dans  les 
«  quatre  derniers  mois,  la  plupart  des  articles  formaient 

•  un  ou  plusieurs  numéros  entiers,  et  qu'ils  traitaient 
«presque  toujours  des  points  importants  de  morale  et 

•  d'histoire ,  des  observations  de  mœurs  ou  de  graves 
«  questions  de  littérature. 

«  Loin  d'exciter  des  plaintes,  ces  Innovations  ont  réuni 
«des  suffrages  unanimes,  preuve  qu'elles  étaient  une  ne- 
«  cessité. 

«Ces innovations,  on  continuera  à  les  développer  de 

•  plus  en  plus;  enfin,  pour  résumer,  des  articles  plus 
«  complets,  une  voie  plus  large  encore,  telle  est  la  marche 
«  que  si     ra  le  Musée  des  Familles  dans  l'année  nouvelle 

•  qu'il  va  commencer.  • 
Le  cadre  de  rédaction  du  Musée  a  donc  ëtë  dirisé  en 

trois  parties,  et  les  articles  classés  en  trois  divisions: 
Revue^  Voyages  et  Magazine. 

La  Tîetue,  composée  d'articles  inédits,  a  tour  à  tour 
publié  une  ballade  de  M.  Casimir  Delavigne,  des  études 
historiques,  des  études  de  mœurs  et  des  études  d'histoire 
naturelle,  par  MM.  5.  Henry  Berthoud,  Boitard,  P.  Che- 
valier, de  Custines,  Félix  Davin,  Victor  Uerbin,  P.  L. 
Jacob  ,  bibliophile;  Jules  Janin.,  Alphonse  Karr,  Paul 
de  Koch ,  Edmond  Leclcrc ,  Roland  Carolus ,  Frédéric 
Soulié,  Emile  Souvestre,  Eugène  Sue. 

Les  Voyages  étaient  traduits  de  l'anglais  et  de  l'alle- 
mand, ou  dus  à  MM.  P.  Luco,  A.  Dussert  et  de  Custines. 

Sous  le  titre  de  Magazine,  des  compilations  ont  réuni 
une  foule  de  faits  peu  connus,  et  qui  présentaient  un  vif 
intérêt  de  curiosité. 


Suzemilh.  Ulrich  et  Uoracc  Virnet,  ces  illustrations  ont 
été  gravées  par  les  plus  habiles  artistes  de  Paris  et  de 
Londres.  Enfin,  efles  ont  été  imprimées  par  M.  Duverger, 
avec  un  soin  et  un  goût  qui  leur  a  laissé  toute  leur 
finesse,  malgré  les  difficultés  sans  nombre  que  présente 
l'impression  à  la  presse  mécanique. 

Le  premier  trimestre  du  quatrième  volume  sera  dû  à  îa 
collaboration  de  MM.  S.  Henry  Berthoud,  Boitard. 
Henri  Castil-Blaze,  Félix  Davin,  Casimir  Delavigne., 
Alexandre  Dumas^  Jules  Lccomte^  directeur  de  la  France 
maritime,  Jules  Janin  et  Wolf. 

Quant  aux  illustrations.,  pour  arriver  a  ne  plus  avoir  de 
rivalité  dans  leur  dessin  et  dans  leur  exécution  sur  bois, 
l'administration  n'a  point  recule  devant  les  sacrifices 
énormes  que  lui  présentait  l'acquisition  de  la  Mosaïque., 
seul  journal  qui,  jusqu'à  présent,  eût  obtenu  dans  ses 
gravures  quelque  avantage  sur  le  Musée  des  Familles. 

Les  principaux  dessinateurs  et  graveurs  de  la  Mosaïque 
se  trouvent  donc  attachés  exehisivement  désormais  au 
Musée  et  se  réuniront  aux  autres  artistes  de  ce  journal 
pour  contribuer  h  ses  succès. 

De  nouvelles  preuves  Tiennent  d'ailleurs,  chaque  jour, 
attester  de  ces  succès.  Ainsi,  non-seulement  la  première 
édition  du  premier  volumf  se  trouve  épuisée,  mais  encore 
des  tirages  successifs ,  qui  sVièvent  à  plus  de  cent  cin- 
quante mille,  ont  mis  les  clichés,  triples  pourtant ,  dans 
l'impossibilité  de  servir  désormais. 

On  vient  donc  de  réimprimer  une  édition  déco  premfVr 
volum&(jMOut-à-fait  nouvelle  et  tout-à-f.iit  semblable 
à  celle  dWw»5i"ème.  C'est  le  même  format,  le  m?rae  luxe 
typ(^aphi<gie,  le  m^me  papier  et  le  même  satinagc.  On 
a  soigneusetnent  revu  le  texte  et  fait  disparaître  tout  ce 
qu'il  pouvait  offrir  de  médiocre;  Fa  plupart  des  gravures 
ont  été  retouchées  avec  un  soin  extrême  ou  remplacées  par 
de  nouvelles  ;  enfin,  la  nouvelle  édition  ne  le  cède  en  rien 
au  volume  que  termine  cette  note. 


(I)  Le  prit  de  ce  volume  est  do  cinrj  francs  cini^Honfe  ce 
broché,  pri<  dans  les  hureaux,  et  de  sept  francs  cinquante  et 
broché,  p.ir  Ir>  po<li\ 

On  m)iivi  r.i  rue  Saiiit-C.eorgPS,  n.  11,  les  trois  volumes  éJégn 
reliés ,  au  prix  do  sept  francs  le  vohmic.  L.t  ihisIC  dc  se  chai 
des  volumes  reliés. 


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